Miguel Veyrat – Cartes et épaves

ancienne carte maritime région de Hyères
Cartes et épaves
Et si vous dessinez une carte de votre propre
corps, sentez comment elle s’intègre
avec l’univers de votre mot. Et aussi
les îles s’obtiendront
seulement par des fleuves de sang
qui ont inondé les forêts, les prairies
et les cieux. La proue toujours
dans l’inconnu que vous dirigez
sans avoir besoin de sextant
ou autres instruments.
Mais aucun retour, le capitaine.
Les statues ne seront jamais
de sitôt de retour vers la scène
ou les plages, dans la mesure où
progresse, étrangement éclairé,
le mot sur le corps
à la lumière de la raison ,qui n’est pas détruite.
Mais qui sait? Presque personne maintenant
ne sait ensuite
relier les épaves ensemble.
Mapas y pecios
Y si trazas el mapa de tu propio
cuerpo, sentirás cómo coincide
con el universo de tu palabra. Y también
que a las ínsulas se llega
solamente por los ríos de la sangre
que anega las selvas, las praderas
y los cielos. Proa siempre
hacia lo incierto que tú configuras
sin precisar de sextante ni instrumentos.
Pero no hay regreso, capitán. Atrás
quedan las estatuas que nunca
o pronto volverán a la arena
por las playas -en la medida
que progrese, extrañamente encendida,
la palabra sobre el cuerpo
en la luz de la razón que no naufraga.
Mas ¿quién podrá saberlo? Casi nadie ahora
junta pecios para después leerlos
-
Claude Esteban – Mémoire
Non, la mémoire ne se résume nullement à la somme des choses mortes entassées
dans la tête. Elle est tapie au creux d’une odeur, d’une feuille froissée par la pluie, d’un
murmure. Et que l’on fasse taire en soi le bruissement de la pensée; qu’on s’arrache à
ce théâtre de mauvais rêves, le paysage se recompose, les formes s’animent, les
couleurs recommencent à vibrer. Rien ne bouge pour celui qui se détourne, tout
s’éveille au-devant de celui qui reste à l’écoute et il ne craint plus. On cherche à
l’endroit d’une ancienne blessure, et c’est à peine si la peau tressaille. Et c’est à
présent l’immobile qui devient une fiction, et cette lassitude d’avoir tant vécu
comme une invitation à poursuivre encore.
Claude Esteban
in » La mort à distance «
Benjamin Fondane – Villes

peinture: Wayne Thiebaud Sunset Street 1985 ( MoMa)
Villes
Le silence coula sur mes mains
c’était un orage de sable
la ville était pleine de sable
où donc étaient-ils les humains
j’avais beau courir dans le vide
suivi lentement de mes pas, le vide était plus plein
qu’une poitrine gonflée qui fait sauter les pressions,
le vide était si plein, j’avais si peur qu’il n’éclatât
que soudain j’ai pensé qu’il me fallait crier
ressusciter la vie
souhaiter le sifflet des bateaux, des sirènes d’usine
la rumeur des meetings, des fleuves de glace qui cassent
sous la poussée du printemps, les vitrines brisées des grèves générales, le bruit
strident des rémouleurs aiguisant les ciseaux, les couteaux, la criée des poissons dans les halles, les plaintes des marchands d’habits,
des rempailleurs de chaises, des pianos mécaniques et des musiques perforées.
Je vous appelais du fond terreux de mon angoisse
sonorités des étameurs, des camelots, ô chansons nasillardes
des marchandes de quatre-saisons qui font au printemps maladif
l’opération césarienne -Et peu à peu je vis céder mon insomnie
mes oreilles bourdonnaient, une sorte d’âcre paix, une paix nauséeuse,
pénétra dans mon sang avec une vieille odeur de draps
et mon sommeil ouvert comme une bouche d’égout
buvait les cantiques pieux des machines à coudre,
le ronflement régulier des tuyaux de vidanges, le souffle léger de la vie qui monte et qui grince, ô poulie !
Le bruit de plus en plus fatigué de la vie.
-
T.S. Eliot- Arriver là d’où nous sommes partis
peinture: Jerome Bosch – extrait du " jardin des délices"
-
"Nous ne cesserons d’explorer
Et le terme de toute notre exploration
Sera d’arriver là d’où nous sommes partis
Et de connaître cet endroit pour la première fois.
Franchir la porte inconnue et reconnue
Quand le dernier coin de terre à découvrir
Sera le commencement même ;
À la source du plus long des fleuves
La voix de la cascade cachée
Et les enfants dans le pommier
Non connus car non recherchés
Mais entendus, à demi entendus, dans le calme
Entre deux vagues marines."
de "« Little Gidding », Quatre Quatuors"
-
-
Richard Brautigan – Un carnet dans la même poche que mon passeport

poème-affiche du site des ArtPenteurs
-
Les cinq poèmes
que j’ai écrits aujourd’hui,
ils sont dans un carnet
dans la même poche
que mon passeport. C’est
la même chose.
-
Richard Brautigan, Journal Japonais
-
Dylan Thomas – Et la mort n’aura pas d’empire
-

peinture: Mark Rothko
- Et la mort n’aura pas d’empire.
- Les morts nus feront foule
- Avec l’homme dans le vent et la lune rousse ;
- Quand leurs os blanchiront et leurs os blancs partiront,
- Ils auront des étoiles au coude et au pied ;
- Même s’ils sont fous, ils seront sains d’esprit,
- Même s’ils sont perdus en mer, ils reviendront ;
- Les amoureux seront égarés mais l’amour restera;
- Et la mort n’aura pas d’empire.
- Et la mort n’aura pas d’empire.
- Sous les rouleaux de la mer
- Ils demeureront à l’abri de la tourmente ;
- Torturés pour que lâchent leurs nerfs,
- Attachés à une roue, ils ne cèderont pas ;
- La foi en leurs mains éclatera,
- Et les diables cornus les piétineront ;
- Écartelés de toute éternité, ils ne céderont pas ;
- Et la mort n’aura pas d’empire.
- Et la mort n’aura pas d’empire.
- Plus aucun cri de mouette à leurs oreilles
- Ou le déferlement des vagues sur les rivages ;
- Où la fleur s’épanouit peut-être qu’aucune fleur
- Ne lèvera son front aux coups de la pluie ;
- Bien qu’ils soient fous et raides comme des clous,
- Leurs têtes laboureront les champs de marguerites ;
- Brisés par le soleil jusqu’à ce que le soleil se brise,
- Et la mort n’aura pas d’empire.
- -
Philippe Jaccottet – Cette montagne a son double dans mon coeur.

peinture F Hodler:
Le massif de la Jungfrau
-
-
Cette montagne a son double dans mon coeur.
Je m’adosse à son ombre,
je recueille dans mes mains son silence
afin qu’il gagne en moi et hors de moi,
qu’il s’étende, qu’il apaise et purifie.
Me voici vêtu d’elle comme d’un manteau.
Mais plus puissante, dirait-on, que les montagnes
et toute lame blanche sortie de leur forge,
la frêle clef du sourire.
-
Edmond Jabès – angoisse d’une seule fin ( 01 )
Être encore où l’on n’est plus
que cet "encore" à vivre.
Les mots de l’amitié précèdent,
toujours, l’amitié comme si
celle-ci, pour se manifester,
attendait d’être annoncée.
I.
Nous ne pouvons avoir une image
de nous-mêmes.
En avons-nous une d’autrui?
Sans doute, mais nous ne savons, jamais, hélas, si elle est la bonne.
Voir, comme on dirait "au revoir" à un
étranger, en le regardant partir.
Ce qui passe éclaire le passage.
Ce qui demeure, l’annule.
Ouvre mon nom.
Ouvre le livre.
Le bonheur que l’on éprouve à aimer n’est pas, forcément, lié à un amour heureux. Il est besoin d’amour.
Dans le miroir de ma salle de bain, je vis apparaître un visage qui aurait pu être le mien mais dont il me semblait découvrir, pour la première fois, les traits.
Visage d’un autre et, cependant, si familier.
Groupant mes souvenirs, je retrouvais, à travers lui, l’homme avec lequel on me
confond mais dont je suis seul à savoir que, de tout temps, il fut, pour moi, un étranger. Brusquement, le visage disparut et le miroir,
ayant perdu sa raison d’être, ne refléta plus que le pan de mur, lisse et blanc, qui lui faisait face.
Page de verre et page de pierre, dialoguant
entre elles, solitaires et complices.
Le livre n’a point d’origine.
Jeune est le monde au regard de l’éternité et
si vieux, au regard de l’instant.
Demande-t-on à une île qui elle est?
La mer la flatte et l’étourdit.
Un jour, elle l’engloutira.
Fixée à rien. Fixée à l’eau.
-
Mario Luzi – à l’image de l’homme ( extrait )
-
Trop différente de nous. Trop
hors de portée de l’appel
ou du signal de retour.
Anéantie même
douceur et tourment
du souvenir et de la différence.
D’au-delà de toute mesure
humaine il nous regarde,
cet âge qui fut souverain,
pétrifié par sa distance
soustrait par l’oeuvre du temps
au temps et au changement.
Ô ère qui es la nôtre
et qui te fossilises peu à peu,
fais-moi sortir du ventre
de ton dur monument
comme chenille, comme chrysalide dans le vent.
L’après, le plus, doit venir à l’aide.
.
.
Franck Venaille – Lorsque je serai réconcilié avec mes morts

gravure: Odilon Redon
Lorsque
je
serai réconcilié avec mes morts.
Quand
ils
s’
attableront avec moi
pour le festin du soir,
moins inquiets qu’autrefois ils ne l’étaient, vivants.
Encore sur la réserve aux mains gantées d’hiver toutefois.
Alors
alléluia alléluia la neige
devant
tombes
ouvertes
nous danserons
alléluia
l’
ALLEMANDE
Autour
du
brasero
où
leurs ombres se morfondent & tremblent.
Frank Venaille
-
Alain Borne – Dors ma petite fille

photo Tina Modotti
Dors ma petite fille
tandis que des couteaux ensemencent d’argent
l’horizon qu’ils meurtrissent
c’est dans si longtemps qu’il faudra mourir
la vie descend vers la mer de son sable insensible
Dors contre mon cœur fleur de mon émoi.
Laisse-moi parler de ma vie
il est tard chez moi, ma petite aube
il faudrait une horloge folle pour sonner mes heures
un jaquemart d’enfer.
C’en est fini de la jeunesse où l’amour est sans réponse ces mains qui chassent tes
cheveux contre la douceur
du vent ces lèvres de chanson et ce cœur qui t’apaise sont ceux d’un homme de la honte
Laisse-moi parler de ce pays où l’on va vêtu de fourrures où règne un froid étrange et des
gestes légendaires
Tu le vois luire comme un nord de neige grise
C’est là-bas que j’ai vécu entre le meurtre et le remords
c’est là-bas que nous irons poussés par
Dieu et par le sang et je te recevrai
parmi les autres loups comme une louve
Dors dans le soleil et dans ta chair fragile
personne encore n’attelle le traîneau
le moujik s’enivre à l’auberge des âges
et les chevaux sont encore libres au-delà de la terre
Mais je sais que le
Vieux malgré sa longue ivresse construira la voiture de ses mains ironiques et qu’il fera
pleuvoir une pluie de lassos sur le rêve de ces montures
Je vois déjà son ombre immense, je la connais
il vient pour toi, il prend mesure
comme pour ton léger cercueil
et fait claquer son fouet dans l’air illusoire
où naîtra l’attelage
Ton innocence peut dormir sur la blessure de mon
cœur les lys poussent le long des mares et leur blancheur se
retrouve sur l’eau sale devenue miroir
Hélas j’écoute dans sa prison mûrir ton sang rien ne me retiendra de délivrer son cours
quand ta pudeur dépaysée des landes épellera les brûlures de la vie
Dors petite aube, dans le murmure de mon chagrin
la vie est douce, la mort est loin
et les chemins vont sous les fleurs vers un
Dieu qui sourit aux prières des vierges
L’huile de la vie ne descend pas encore consacrer ta chair d’un sacrement maudit et je
puis te ravir de légendes en poudre plus réelles pour toi que l’histoire de demain
-
Alain Borne
-

photo Tina Modotti
-
Max Jacob – A un filleul de quinze ans
A UN FILLEUL DE QUINZE ANS.
Tu réprouves ce que je dis,
Tu parais écoeuré de moi,
Tu salues (ô torticolis) !
Et tu souris (ô quel empois)!
Tu méprises un vieux citharède
dans une enjambée de tes pneus.
Le dédain ce n’est pas une aide :
Comprendre c’est aimer un peu.
Tu te crois un très beau jeune homme,
et plus encore intelligent!
tous les romans que tu consommes
moisis, pivotent dans ton sang.
Si c’était blesser que tu souhaites…
mais non!! tu es doux et poli..
vrai Dieu, je te mettrais en boîte
et ficelé comme un colis.
Jean, ta ressemblance m’angoisse
avec mes quinze ans de jadis.
Songe à de futures disgrâces :
J’en suis le miroir aujourd’hui.
-
MAX JACOB."derniers poèmes"
René Guy Cadou – Lied
LIED.
Je ne suis plus ce que j’étais et si je m’écoutais me ferais prêtre ou religieux
Voilà ce qu’écrivait Apollinaire à Madeleine dans sa lettre d’adieu
Tant il est vrai que si l’amour vient à manquer il est nul héritage
Qui puisse combler la vacuité des sens et cette absence de corsage
ni les approches de la gloire ni les caresses des amis
Qu’est-ce qui peut germer du sol quand on a piétiné les semis ?
Ô mon amour ! ce n’est pas seulement à travers mon Lied que je chante
Mais dans la pousse de ces mains levées vers toi comme une promesse
de plante
Je sais bien ! moi non plus je ne suis plus ce que j’étais
Qui dormais seul et faisais foire dans les cafés
Je me suis retrouvé plus d’une fois dans l’aube
Avec tout juste ce qu’il faut de corde pour se pendre
Et c’est peut-être et c’est sûrement pour cela que je t’ai aimée
Hélène ! dans mon verre comme une goutte de rosée.
-
RENE GUY CADOU. "Les biens de ce monde"
-
Claude Minière – Anne Slacik

Si je me représente cet univers sans l’homme, où le regard de l’animal est seul à s’ouvrir devant les choses, un animal n’est ni la chose ni l’homme, et la représentation que je suscite est aussi une absence de représentation. »
G. Bataille « Le pur bonheur »
L a peinture a parfois la beauté du rêve, où rien n’est encore séparé de la nuit. Mais elle est un rêve plus long que la nuit. Qui se place à l’endroit ( à l’endroit et à l’envers) d’une séparation. Le rideau sans s’ouvrir sur un spectacle s’ouvre, sans se déchirer se déchire .Et la peinture veille. Elle veille même lorsqu’elle dit que la nuit tombe. Sur quoi ? Que se passe-t-il à la frontière qu’elle tend ? Entre écran et traversée.
La peinture n’est pas une image. La peinture évidemment et au fond n’est pas qu’une image. Une flamme surgit ou glisse. Non un accroc, un signe, mais un « évènement » : comme le frétillement d’un poisson à la surface, une allumette dans la nuit, une fleur qui affleure … Quelque chose qui s’abstrait puis est réabsorbée dans l’œuvre. Mais cette « flamme » ne fait pas signe : il s’agit alors d’une peinture hors de l’utilité.
D’une peinture hors de l’utilité notre époque peut-elle, peut-elle encore faire l’expérience ? L’ « inutilité » fondamentale de la peinture est forcément redoublée dans la situation d’aujourd’hui puisque, dans un tableau aujourd’hui,privée de classicisme la peinture est toujours en puissance plutôt qu’apaisée. Cependant, sur une toile, dans une lente recherche tendue, dans une œuvre qui à la fois pense et oublie le sol et le ciel trop haut, la terre redevient la Terre et le Ciel, la terre exaltée s’ouvre à la Terre exhalée, un nuage passe devant la lune et le peintre (la peintre) s’avance vers es images qui ne sont pas seulement des images mais qui posent l’écran de leur traversée. C’est ici , c’est ici l’expérience intérieure, sombre, lumineuse et rieuse.
L’aporie – ou du moins la difficulté de penser la peinture – consiste en ce qu’elle se pratique et se donne aussi comme objet , image, un intérieur et une
ex-tase. Comme site et poème. Quand nous faisons l’expérience de sa présence nous touchons aussi à son passé et à son avenir – qui nous échappent -, à son récit. Quand nous « l’entendons » nous devons à la fois accompagner ce qu’elle dit et garder son silence (Peignant, je « dis » l’être humain qui refuse la fusion, qui maintient la séparation). De la peinture il faut donc parler comme d’un objet,d’un faire, d’un travail et d’une réalisation ( il faut en parler en « matérialiste », en optimiste) et pourtant, autant qu’il s’agit d’une recherche et de l’esprit, d’une quête (et non d’un artisanat), elle a le côté tragique de tout engagement spirituel [1] .
Eclaircissements. La langue, d’une certaine manière la langue nous conduit vers la peinture et en prend le relais. Elle conduit la pensée vers la peinture du simple fait qu’elle propose les mots d’ « éclaircie » et d’ « éclaircissement » (de clairière et d’épiphanie). L’approche que pratique Anne Slacik cherche au fond sa tache et son éclaircie, qui ne pourraient être que musicalement une résolution[2]. Transfiguration de la figure, transsubstantiation de la terre. Après quoi, le silence …La langue prend le relais de la peinture dans le temps où le regard avance et prend du recul (du retard).
Terre/toile. Anne Slacik peint terre sur toile. Qu’est-ce que cela veut dire cette longue transformation des matières naturelles, des pigments –qu’est ce que cela veut dire depuis l’origine ? Elle dit « ce n’est pas un rituel ». Ce n’est pas un rituel, mais les sables ocres sont puisés à la carrière (« près de chez moi », dit-elle) puis broyés, passés, tamisés, huilés, dispersés, adoucis en souci –le sable se désagrège et retrouve son intégrité (sa dignité). La « cuisine » propre à la peinture fait peur (c’est l’horreur !) mais il faut bien passer par elle quand on avance la question de la peinture, précisément, et non applique les procédés de la signalétique ou de la fabrication des images. Il est aujourd’hui des artistes qui pratiquent une répétition de la marque : une fois le dispositif bien en place, l’art pour le coup devient effectivement sans secret une affaire publique (je souligne). Ce dispositif, jusqu’à la dénégation évite la nuit et son éclaircie, évite l’angoisse, évite le risque de ce que dans la terre et son élaboration on pourrait y rester si cela ne se produisait pas (sortilège de la peinture) cette sortie, cette avancée-recul, ce drame qui porte l’accès à un je qui dans le même temps s’efface.
Incantation/incarnation. Cela « veut dire » une limite où le chant qui se diffuse est retenu dans son incarnation. A une torsion, un nœud où le dénouement (la diffusion) est à retarder. Union et discrétion. Ce qui vient est à retarder, ou à précipiter. La peinture ne connaît pas alors d’épargne, de réserve (elle n’est pas estampe) et ne circonscrit pas de figures. Il s’agit même de « dés-inscription ».
Couché/vertical/lavé. Cela veut dire probablement la possibilité de figurer. Mais aussi, dans une abstraction, la possibilité d’exalter la terre, la terre qui recueille les morts[3]. La terre poudreuse jetée retient, agrippe la fluidité du temps. Elle fait « passage » et son aspérité fixe et superpose les couleurs changeantes, les plans. Les passages sont l’espace de croisement (comme l’on dit croiser quelqu’un), de nouvelle texture et la terre est lavée. La Terre s’exalte et s’exhale sur une toile de lin, la toile qui enveloppait les corps et maintenant tendue.
Couleurs. Comme là où les bêtes vont boire dans nos rêves, où placer la frontière entre les morts et les vivants ? Et à quel moment, à quel moment de la lumière ? Ici les couleurs ne sont pas innocentes : « selon la tradition juive, et premier homme et le premier mot, c’est « Adam » – adama adom , qui veut dire à la fois rouge et vivant. On ne peut pas faire non plus que la tonalité bleu/vert ne soit liée inversement à l’idée d’ombre et de mort. Le rouge dit la substance, cette autre tonalité introduit le doute, la corruption de la pensée claire et distincte [4] ». Mais le doute parle d’une quête, d’un espace et d’un « film », du film des évènements[5] – Alors le regard « part » mais dans le même temps est gardé. Le temps ici fait image.
Dimension. Chaque peintre choisit soigneusement les dimensions de son cadre. Ce n’est pas une attitude « formelle ». C’est qu’il s’agit de peser au mieux, au point crucial de présence/absence, les dimensions de l’écran qui rendent la peinture à sa vérité directe, à son illimité, là où « le regard s’ouvre devant les choses ». Là où se troue la nuit, là où le tableau dépasse ses dimensions, il faut cet écran. Le diable, lui, est transparent ; il ne respecte pas la frontière entre les morts et les vivants.
« Forme=manifestation de la forme » écrivait un jour Arnold Schönberg dans une lettre à Kandinsky. Les figures ont leur expression, mais comme la musique la peinture a sa manifestation , sa manifestation sensuelle, sa présence physique. La forme est son contenu manifeste. La peinture d’Anne Slacik est alors moins l’art des contrastes que celui de la fluidité, de la fluidité retenue. Les dimensions de ses tableaux contiennent leurs propres débordements.
Titres. Les tableaux ne sont pas sans titre (ainsi marquent-ils leur indépendance, mais aussi le lieu et l’heure). Si les tableaux portent un titre, ils résistent à leur utilisation selon la mode actuelle de la « contextualisation », cette mode pleine de préciosité sociologique, où les œuvres d’art ne sont considérées qu’en tant que meubles pour les commodités de l’exposition.
Que se passe-t-il dans un tableau ?
La modernité nous a invités à apprécier l’œuvre d’art non plus seulement comme « de la belle ouvrage » mais comme risque. Comme « conflit avec les forces nocturnes , comme affrontement avec le chaos invisible ». C’est en ces termes par exemple que Dominique Païni a pu définir la conception esthétique du cinéaste Jean Renoir[6]. L’œuvre parfois est alors simultanément macule et éclaircissement, allègement et densité, dévoilement et obscurcissement.
Ce qui se passe dans un tableau (et qui se passe comme on passe la terre) joue à une frontière paradoxale. Si la « frontière » frontale que suspend le tableau constitue une séparation, elle est aussi une zone de rencontre. C’est une frontière poreuse (ici « féminine » et non lieu de transgression « virile ») . La peinture a en propre cette capacité de porosité interne.
Les Annonciations du XIVeme siècle italien mettaient cela en scène admirablement, dans l’espace latéral du cadre : sacré/profane, extérieur/intérieur, clarté/mystère (du message et du destin, de l’évidence et de l’expectative). Dans tels paysages, de Gainsborough ou de Claude Le Lorrain, ce sont infiniment les premiers plans et arrières plans qui s’échangent et s’interpénètrent réciproquement. Ou bien ce sont les moments atmosphériques qui se « corrompent » : le jour est poreux à la nuit dans le crépuscule, la nuit poreuse au jour dans l’aurore. Certains monochromes des modernes ont une étrange profondeur intime qui semble prolonger l’effet optique et moral de la fraîcheur des fresques. Il n’y a guère que les croûtes trop vernies ou les aplats volontairement plats pour faire vraiment écran opaque et ne point se laisser intérieurement traverser.
Dans les tableaux d’Anne Slacik, la porosité que j’évoque tient aux couleurs (« la tonalité bleu/vert ») et à la légère granulation de l’ouvrage. Ce n’est pas un dispositif iconographique, mais une nature d’instabilité de la matière même, et une dérive des continents de couleur qui animent de temps la toile, de passage du temps. C’est ce que permet la recherche « abstraite » : le premier plan de l’artiste se trouve imprégné de passage du temps.
La peinture, la peinture en secret et de manière unique résister à la reproductibilité technique. Elle le fait encore aujourd’hui, au sein du XXIeme siècle, au moment où la reproduction technique des individus, sans doute bientôt ouverte, effectuée au grand jour, en masse, nous promet d’autres horreurs, hors de toute contemplation, quand l’action laborantine ne connaîtra plus de « temps morts ».
« Les lumières brûlent bleu »
Shakespeare, Richard III (acte V, 3)
Malraux répétait que les oeuvres d’art nous font échapper à la mort [7], et il disait : « La seule puissance égale aux puissances de la nuit, c’est la puissance inconnue et mystérieuse de l’immortalité ». De l’immortalité, nous ne sommes pas sûrs, mais par la peinture, du dialogue de la terre et des vivants. Dans une interview récente (« L’Evènement du Jeudi », 16 juin 1996), Jean Clair posait cette question : « que peut faire la peinture, sur quoi l’œil se repose, face à l’horrible que le regard évite ? ». J’avance une réponse, que je sais fragile, voire comique : justement la peinture appelle l’œil à se reposer là où elle contient l’horreur. Et c’est sa dignité, sa brûlure. Au moment où la pensée me quitte, je sens ma dépouille. Je ne sauve pas ma peau, mais au moment où ma pensée « intérieure » glisse dans l’inconscience, qu’elle m’échappe et me vide, je sens mon enveloppe dont, en une dernière lueur, je prends conscience. Une prière coranique dit aussi « quand les lumières s’obscurciront chacun saura ce que vaut son âme ».
Un peintre telle Anne Slacik ne peut avoir l’assurance du mystique[8],mais elle aussi pourtant connaît une « source inépuisable », inépuisable comme, près de chez elle, la carrière de terres colorées. Et si le temps fait dans son art image, il ne peut s’agir d’une de ces sèches images, trop visibles, dont la publicité télévisuelle soi-disant nous « abreuve ». Car dans le visible trop visible il n’y a rien à voir.
1997
[1] Georges Bataille disait cela du philosophe Hegel (in Deucalion, 1955) : « pour exprimer comme il convient la situation dans laquelle Hegel se fourra, sans doute involontairement, il faudrait le ton, ou du moins, sous une forme contenue, l’horreur de la tragédie. Mais les choses auraient bientôt une allure comique ».
[2] Mais que l’on considère seulement l’œuvre de Schönberg, La nuit transfigurée,et l’on se rappellera que cette résolution ne dure que le temps de l’ouvrage, et par la suite de ses motifs. Le titre, dans sa langue originale, dit d’ailleurs ver-klärte (processus d’éclaircie).
[3] V. Jean Clair, Eloge du Visible, Gallimard 1996 , p 133 sq.
[4] Jean Clair, op. cit., p 173
[5] Sur la quête la recherche d’un être à travers un paysage, Alain Bonfand a pu développer une analogie entre peinture et cinéma, entre certains tableaux de Clyfford Still et le western « The Searchers » (conférence à la cinémathèque du Palais de Chaillot, janvier 1996).
[6] Cf. Le cinéma, un art moderne, Cahiers du Cinéma 1997, p 109-121
[7] Elles ont, disait-il, ce caractère « à la fois simple et stupéfiant ». Comme si l’image avait quelque chose d’inimaginable.
[8] Saint Jean de la Croix : « car je sais bien, moi, la fontaine qui sourd et coule malgré la nuit ».
Franck Venaille – Quelqu’un habite en nous
quelqu’un se tient de nuit
lourdement obscur
debout
contre un portail
en fait on ne distingue que ses chaussures noires, leurs lacets élégants
quelqu’un
ça ! il ne laisse rien voir de lui, il
observe les passants, les habitués de la brasserie, il
se tient comme un cavalier de l’Apocalypse dont le cheval se serait noyé Il et Il
ô monde malade, mon devoir est de rendre compte de l’état de tes nerfs
de ta pensée et de certains de tes actes
cet autre moi-même, debout, adossé à la porte, s’y emploie
mais qui est-il vraiment ? double – jumeau ? faussaire en identité scabreuse ?
on ne voit que ses chaussures, leurs larges lacets élégants, cela suffit
cela suffit pour l’instant
quelqu’un habite en nous : amoureux de la vie, stratège de la mort
qui chaque nuit
dirige la Baraque des rêves ouverte toute l’année
ô monde si peu scrupuleux, si versatile, si mal ouvert aux autres
accepte aussi mon étrange présence
pour en finir jamais
Franck Venaille, Ça, Mercure de France, 2009
-
|
-grimalkin- |
Date du message : octobre 23, 2011 02:35 |
Paul Celan – Toute la vie
les soleils des demi-sommeils sont bleus comme
tes cheveux une heure avant le jour.
Eux aussi poussent vite comme l’herbe sur la tombe d’un oiseau
Eux aussi sont attachés par le jeu, que nous jouiions comme un rêve sur les bateaux de la joie.
Aux falaises crayeuses du temps les poignards aussi les rencontrent.
les soleils des sommeils profonds sont plus bleus : comme ta boucle
ne le fut qu’une fois ;
je m’attardais comme un vent de nuit sur le sein à vendre de ta sœur
tes cheveux pendaient sur l’arbre d’en dessous, mais tu n’étais pas là.
Nous étions le monde, et toi tu étais un arbuste devant les portes.
Les soleils de la mort sont blancs comme les cheveux de notre enfant :
Il s’éleva des eaux montantes, quand tu dressas une tente sur la dune.
Il sortit le couteau du bonheur aux yeux éteints.
-
Jean Genet – Giacometti
«Il n’est pas à la beauté d’autre origine que la blessure, singulière, différente pour chacun, cachée ou visible,
que tout homme garde en soi, qu’il préserve et où il se retire quand il veut quitter le monde
pour une solitude temporaire mais profonde. »
(Jean Genet, L’atelier d’Alberto Giacometti)
-
voir aussi mon récent post à propos du grand sculpteur…
-
Anna Akhmatova – Tiouttchev
-
TIOUTTCHEV
Avec toi, mon ange, je n’ai pas rusé,
Comment se fait-il que je t’ai laissée,
Odalisque captive, en proie
A toute la douleur irrémédiable de la terre ?
Sous les ponts, des absinthes odorantes ;
Au-dessus des brasiers, des étincelles d’or;
Le vent menace, hurle comme un damné;
Une balle perdue, sur l’autre rive,
Cherche ton pauvre coeur.
Et seule dans la maison froide,
Blanche au milieu de la lumière blanche,
Tu célèbres l’amertume de mon nom.
Il souffle un vent de cygne.
Le ciel bleu est en sang.
Voici venir l’anniversaire
Des premiers jours de ton amour.
Tu as détruit tous mes enchantements,
Les années ont fui comme une eau.
Pourquoi n’as-tu pas vieilli?
Pourquoi es-tu toujours le même?
Même ta voix douce est plus forte,
Il reste que l’aile du temps
Assombrit d’une gloire de neige
L’impassibilité de ton front.
Il murmure : «Je n’aurai pas de pitié
Même pour ce que j’aime, Sois tout à fait à moi
Ou je te tue. »
Comme un taon, vrombit au-dessus de moi Sans cesse depuis des jours
Cette triste déduction
De ta noire jalousie.
Le chagrin m’étouffe,
Il ne m’étranglera pas.
Un vent libre sèche mes larmes;
Dès qu’une gaieté se fait aimable,
Elle s’entend avec ce pauvre coeur.
En cette année lointaine où l’amour s’est enflammé
Comme une croix impériale dans un coeur condamné,
Ce n’est pas en colombe douce que tu t’es attachée
À ma poitrine, mais en rapace griffu.
Une première trahison, le vin de la malédiction,
Voilà ce qu’a dû boire ton ami.
Mais l’heure est venue pour toi de plonger
Dans ses yeux verts, de demander en vain
Aux lèvres cruelles un don de douceur,
Et des serments comme jamais tu n’en as entendus,
Comme jamais on n’en a prononcés.
Ainsi un homme a mis du poison
Dans l’eau d’une source
Pour celui qui le suivait dans le désert;
Mais il s’est égaré à son tour, et, brûlant de soif,
Il n’a pas reconnu la source dans l’ombre.
Il boit sa mort, penché sur l’onde fraîche,
Mais la mort apaise-t-elle la soif?
Ce n’est pas vrai, tu n’as pas de rivales,
Pour moi tu n’es pas une femme de la terre,
Mais la lumière consolante du soleil d’hiver
Et une chanson sauvage du pays où je suis né.
Quand tu mourras, je ne serai pas triste,
Je ne crierai pas, devenu fou: «Reviens!»
Un corps sans soleil, une âme sans chanson
Ne peuvent pas vivre.
Je le comprendrai soudain.
-
Marcel Proust – Ephémère efficacité du chagrin

Dessin; V Van Gogh: femme pleurant
Soyons reconnaissants aux personnes qui nous donnent du bonheur, elles sont les charmants jardiniers par qui nos âmes sont fleuries.
Mais soyons plus reconnaissants aux femmes méchantes ou seulement indifférentes, aux amis cruels qui nous ont causé du chagrin.
Ils ont dévasté notre coeur, aujourd’hui jonché de débris méconnaissables, ils ont déraciné les troncs et mutilé les plus délicates branches, comme un vent désolé, mais qui sema quelques bons grains pour une moisson incertaine.
En brisant tous les petits bonheurs qui nous cachaient notre grande misère, en faisant de notre coeur un nu préau mélancolique, ils nous ont permis de le contempler enfin et de le juger. Les pièces tristes nous font un bien semblable ; aussi faut-il les tenir pour bien supérieures aux gaies, qui trompent notre faim au lieu de l’assouvir :
le pain qui doit nous nourrir est amer.
Dans la vie heureuse, les destinées de nos semblables ne nous apparaissent pas dans leur réalité, que l’intérêt les masque ou que le désir les transfigure.
Mais dans le détachement que donne la souffrance, dans la vie, et le sentiment de la beauté douloureuse, au théâtre, les destinées des autres hommes et la nôtre même font entendre enfin à notre âme attentive l’éternelle parole inentendue de devoir et de vérité.
L’oeuvre triste d’un artiste véritable nous parle avec cet accent de ceux qui ont souffert, qui forcent tout homme qui a souffert à laisser là tout le reste et à écouter.
Hélas ! ce que le sentiment apporta, ce capricieux le remporte et la tristesse plus haute que la gaieté n’est pas durable comme la vertu.
Nous avons oublié ce matin la tragédie qui hier soir nous éleva si haut que nous considérions notre vie dans son ensemble et dans sa réalité avec une pitié clairvoyante et sincère. Dans un an peut-être, nous serons consolés de la trahison d’une femme, de la mort d’un ami.
Le vent, au milieu de ce bris de rêves, de cette jonchée de bonheurs flétris a semé le bon grain sous une ondée de larmes, mais elles sécheront trop vite pour qu’il puisse gêner.-
Marie-Claire Bancquart – Battement
Nous nous replions jusqu’à ce mince battement
qui nous sépare de la mort, juste le sang,
et si nous écoutons le paysage, ce n’est par pour aimer
sa musique
mais pour un autre bruit messager de palpitation.
Marie-Claire Bancquart
-
André Velter – Présage
Présage.
Il n’y a plus de seuil
Plus de maison
Plus de camp
Plus de feu
L’aube de ta main gauche
Etreint le soir de ta main droite
Le jour se fait poussière
Souveraine est la nuit
Entre ton âme que je ne crois pas en peine
Et ton corps d’altitude
Pas d’accablement
Pas de déchirure
Tu ouvres la voie des devins
La transparente
Peut-être à coups d’ongles contre le temps
Présage
Qui tient du miracle
C’est à l’Orient l’étoile nouvelle
Où ta vie magicienne
Annonce le caprice et l’oracle
D’une insurrection sans exemple
D’une résurrection sans nom.
"Ton corps d’altitude"
-
Guy Goffette – Vivre est autre chose
.
-
-
-
-
Je me disais aussi : vivre est autre chose
que cet oubli du temps qui passe et des ravages
de l’amour, et de l’usure – ce que nous faisons
du matin à la nuit : fendre la mer,fendre le ciel,
la terre, tour à tour oiseau,poisson, taupe, enfin :
jouant à brasser l’air,l’eau, les fruits, la poussière ;
agissant comme,brûlant pour, allant vers, récoltant
quoi ? le ver dans la pomme, le vent dans les blés
puisque tout retombe toujours, puisque tout
recommence et rien n’est jamais pareil
à ce qui fut, ni pire ni meilleur,qui ne cesse de répéter :
vivre est autre chose.
-
In
Poésie d’aujourd’hui à haute voix
, Poésie/Gallimard.
-
Federico Garcia-Lorca – Le vent et la belle
LE VENT ET LA BELLE
(Précieuse et le vent)
De sa lune en parchemin,
par un hybride sentier
de lauriers et de cristal,
Précieuse s’en vient jouer.
De sa lune en parchemin
Précieuse s’en vient jouer.
A sa vue le vent se lève,
car jamais il ne sommeille.
Dis, laisse-moi relever
ta robe pour voir ton corps.
Ouvre entre mes doigts anciens
la rose bleue de ton ventre.
Lâchant son tambour, Précieuse
prend la fuite à toutes jambes.
Le vent mâle la poursuit.
Avec une épée brûlante.
Précieuse, cours vite, vite.
Le vent va t’attraper !
Précieuse, cours vite, vite,
Regarde-le arriver,
Satyre d’étoile basses
aux mille langues lustrées !
Précieuse, morte de peur,
est allée se réfugier,
au-dessus de la pinède,
Et tandis qu’elle raconte
son aventure en pleurant,
le vent sur le toit d’ardoises
plante, furieux, les dents.
Paul Valery – tais-toi
-
Voilà un excellent titre..
un excellent Tout..
Mieux qu’une « oeuvre »..
Et pourtant – une oeuvre- « car »
si tu énumères – chacun des cas
où la forme ou le mouvement
d’une parole, comme une onde,
se soulèvent, se dessinent -
-
A partir d’une sensation,
d’une surprise, d’un souvenir,
d’une présence ou d’une lacune, ..
d’un bien, d’un mal – d’un rien et de Tout,
Et que tu observes, et que tu cherches,
que tu ressentes; que tu mesures
l’obstacle à mettre à cette puissance,
le poids du poids à mettre sur ta langue
et l’effort du frein de ta volonté,
Tu connaitras sagesse et puissance
et Te Taire sera plus beau
que l’armée de souris et que les ruisseaux de perles
dont prodigue est la bouche des hommes
-
Paul Valéry (1871-1945) – Mélange (1939)
-























