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Claude Saguet – Belle, pour quel désert suis-je promis ?


peinture - M Deroi

pastel  – Arthémisia  – "vers la ville "  ( étude )

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Belle, pour quel désert suis-je promis, pour quel autre

désert s’il faut, à chaque instant, retrouver sa solitude dans tous les yeux qui passent ?

Lorsque les routes se dédoublent et s’amoncellent les fleuves ; lorsque lentement, dans le matin, s’élève l’haleine rouge des heures, je voudrais m’ouvrir comme une parole privée d’air depuis longtemps.

La mer, de tous ces plis, m’apporte des chants sans mémoire qui vont, avec l’entêtement obscur de l’oiseau, pour retrouver un goût de terre et d’orage.

Désert, désert partout ! dans les cercles criants de la sève, dans l’arbre qui se tord pour ne plus exister

Et j’ai peine à croire à notre langage immobile sous les pierres, à ce reflet dans le miroir brisé à l’aube des cascades.

(l’œil déserté version 2 éditions dé bleu 1980)

La nuit m’apporte

un poème d’eau fraîche.

La nuit venue du fond

de ton corps mutilé

je peux la prendre dans mes bras ;

je peux l’avaler toute jusqu’au premier rayon.

La nuit venue du fond de ton corps flagellé

est-elle femme

ou rose noire ?

J’ai fermé portes et fenêtres.

Est-elle femme,

est-elle écho

la nuit venue du fond

de ton corps décharné ?

Je veux en elle

trouver un visage, de quoi me remettre à vivre.

La nuit couvre la plaine

de son lierre fantôme

et j’imagine un corps vivant.

La nuit comme une forêt morte

sur un chemin hanté de plaintives lueurs.

(l’œil déserté version 2 éditions dé bleu1980)

peinture: Hans Baldung Grien

peinture:          Hans Baldung Grien


Bassam Hajjar – Mets une girafe dans un bol, un poisson dans un jardin


peinture             Petite Lap   de Cat Painting

METS UNE GIRAFE DANS UN BOL,
UN POISSON DANS UN JARDIN

Habitons-nous dans le nuage bleu
que Marwa dessine à côté de mon nom ?

Quand le fracas se rapproche de la fenêtre
quand les meubles s’accroupissent dans les coins
ou que les rideaux prennent peur,
ni le nuage ne pleut,
ni mon nom n’embellit le monde.

Alors toi ma fille, dors,
et quand je somnolerai un peu
Je te promets de rêver de toi
de vider mon crâne de sa lourde quincaillerie
et de penser au nuage bleu
a la maison
au seuil

aux fruits qui ressemblent aux papillons
aux papillons qui ressemblent aux fruits
Uniquement quand tu les dessines.

Je te demande alors :
pourquoi ne dessines-tu pas le monde entier
pour qu’il lui soit donné de ressembler à quelque chose ?

Mets une girafe dans un bol
un poisson dans un jardin
mets un oiseau et un rhinocéros dans la même cage
et crois qu’ils vont s’aimer
parce que tu le veux ainsi
avec l’entêtement qui te fait considérer le sommeil
comme de fausses vacances.

Mets, quand tu dessines mon visage,
un peu de fatigue sur mes traits
une seule ligne sur mon front
pour que je considère que je suis au milieu de la vie
et non à la fin.

Mets une lueur de la couleur de ton choix

pour que la sécheresse ne s’attarde pas dans mes yeux
mets de l’eau en quantité
pour qu’il me reste deux mains énergiques
des moustaches
et un coeur rabougri, tant le vide fait siffler ma poitrine.

N’oublie pas les lits pour dormir
les bouches pour sourire
et un peu de larmes
seulement
pour nous rappeler de temps en temps
avant de l’oublier
comment un homme pleure comme une femme

comment une femme pleure comme une femme
comment ils pleurent, tant les pleurs les rassemblent.

Habitons-nous dans la petite boîte

que tu meubles avec des bouts de papier

des allumettes et des cuillers ?

Et puis arrive ta fille, jolie comme une poupée,

pour nous apprendre comment les poupées sont heureuses
sans parler
délicates, sans que personne ne leur manque.

Puis tu fermes la porte,

tandis que l’homme se souvient qu’il est un homme

et la femme qu’elle est une femme,

ils se souviennent qu’ils s’éloignent ensemble

chacun tout seul,

vers une obscurité redoutable.

Mets une étagère pour la lampe
une patère pour mon manteau ou mon chapeau
mets une nuit tiède après chaque jour
et des voyageurs
qui ne manquent pas leurs rendez-vous
ni de frapper à la porte

et de t’entendre courir

et jubiler derrière la porte.

-

(Paris, fin décembre 1986)

-

extrait  de  "tu me survivras"   Actes/sud


Je pars (RC )


peinture:  Richard Bonnington-  Côte normande

peinture:            Richard Bonnington-    Côte normande

 

 

Comme  le coeur  s’égare,
Aux parcours  d’existence,
Et barreaux  du silence,
– Je pars

Comme  ça, sans  préavis,
Travailler  l’âme,
la silhouette  d’une femme,
Pour révéler le côté d’une vie.

Si tu me donnes la main,
Au lever du jour,
Mon désir  d’amour,
Cette         grande faim,

Pour encore l’ assouvir,
Et puis        à consumer,
Entrevoir   l’être aimé,
En effacer le martyre…

RC  mars 2013

 

-


Ara Babaian – l’autre visage


photo:          pbgalerie

Ara Babaian: The Other Face

Today I am thinking of
The tender arms of history.
Not the bloody pogroms or the conquerors.
Today I am thinking of
A village woman
Baking bread,
Bread so soft that I
Want to rest my head
Against its flesh
And let its heat
Warm me.

L’autre visage
Aujourd’hui, je pense
Aux bras tendres de l’histoire.
Non pas aux pogroms sanglants ou aux conquérants.
Aujourd’hui, je pense
A une femme du village
La cuisson du pain,
Pain si doux que je
Souhaiterais poser ma tête
Contre sa chair
Et que sa chaleur
Me réchauffe.

-

Ara Babaian, est  un auteur arménien,  que l’on peut  retrouver (  et quelques  textes  ont des traductions en français) sur le site de poésie arménienne, ici.

 

 

 

 

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Femme de brume, femme de neige ( RC )


Femme d’Automne s’accroche
Fête, que la brume enivre,
C’est peut-être qu’arrive
L’hiver , qui s’approche

Et recouvre de feuilles
Le manteau de l’été
Des saisons reportées
…Fin de l’année –         le deuil

Femme d’hiver arrive
Et d’un coup de manche
Peint la province blanche,
Pentes et perspectives

Et referme son piège
De silence et de velours
Même au coeur de l’amour,
Sous son habit de neige.

-
RC  -16 janvier 2013

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Bassam Hajjar – tu me survivras – les creuseurs


LES CREUSEURS

Que faisaient les mains habiles
mains d’hommes et de femmes
qui étaient comme nous
des creuseurs
lorsque l’esprit du trou apparaissait
sous les traits d’une taupe ?

Les creuseurs
nos pairs
ont trouvé une galerie
une salle éclairée dans une galerie,
un homme qui attend une femme qui attend
dans la salle éclairée,
une femme qui fabrique un homme qui fabrique une femme
dans la salle éclairée,
un homme et une femme solitaires ensemble
multiples ensemble

dans la salle éclairée.

 

-  extrait de  "Tu me survivras"    Actes/ Sud

 

-


G M Chenot – Au toucher ou à l’ouïe


photo perso:             marché de Guelwongo, Burkina Faso,  village  frontière avec le Ghana

 

 

 

AU TOUCHER OU A L’OUÏE

 

 

L’Afrique en bandoulière

Et les yeux émerveillés

Par de tant de couleurs

Ou de nuances de noir

 

La lumière en héritage

Comme la douceur d’un fardeau

Qui s’évapore en souriant

Dans l’ombre des frondaisons

 

Et cette voix de femme ensorceleuse

Dont on fait des miracles

Des baisers ou des caresses

Dans la saveur de l’instant

 

 

-

écrit provenant du riche  blog poétique  de GMC

 

-


Paul Mari – Je n’ai personne à qui dire que le ciel est bleu


sculpture: Manolo Valdès: variation sur la "dame d’Elché"

 

 

 

 

à Francis Bacchelli

Je n’ai personne à qui dire
que le ciel est bleu

la concierge est malade
le vendeur de journaux triste

A 7h30 je me mets en route
sur les bas-côté

Marylin Monroe aurait fait étape
à Dieulefit,
mais ce n’est pas sûr

Toujours des histoires se racontent

Je n’ai personne à qui dire
que le ciel est bleu
que le temps je l’oublie
sans ne jamais savoir que faire
pour que cesse la nuit

En des rues que j’invente
je roule si lentement
que je roule pour rien

Je n’ai personne à qui dire
que le ciel est bleu
aucune femme ne m’attend
aucune étoile ne me fait signe
même si je roule jusqu’à la porte du ciel
où sur une plaque de cuivre bien astiquée
s’affiche le nom de Dieu

PAUL MARI

-


Norbert Paganelli – Lait et lumière


 

 

 

installation Wolfgang Laib: Pierre de lait

Lait et lumière

Il n’y a guère de lumière
Tout en haut de la montagne
Il y a ce lait blanc
Que nous buvons chaque matin
Nous le buvons lorsque femme se peigne
Et le soir lorsqu’elle se dénude

Du lait oui mais de lumière point

Vous pourrez la débusquer derrière les rives
Ou sous la mousse lisse et claire
Chantant en cachette d’une  voix presque éteinte

Elle peut aussi être ici sur les pages blanches
Jamais écrites et jamais imprimées
Oui à coup sûr vous pourrez la surprendre
Au cœur du conte qui murmure
Entre deux sourires à peine esquissés

Et puis il faut dire que certains jours
Lorsque l’appétit fait défaut
La lumière inonde le lait
Mais alors
Ce n’est plus du lait
Il est passé de sa claire apparence
À la promesse d’une haute renommée

 

installation Wolfgang Laib: cinq montagne s qu’on ne peut escalader ( pollen de dent de lion 1994 )

 
Lati è lumu

Ùn ci hè tantu lumu
In punta à la muntagna
Ci hè stu lati biancu
Chè no biimu ogni matina
U biimu quand’è donna si pittina
È a sera quand’idda si spodda

Lati iè ma lumu mancu di stampa

U pudareti truvà da daretu à i ripa
O sottu à u murzu lisciu è chjaru
Cantendu à l’appiattu à boci quasgi spinta

Pò essa dinò quì sopra à i pàgini vèrgini
Mai scritti eppò mai stampati
Iè di sicuru quì u pudareti scuntrà
Inchjudatu in a fola chì sussura
Inquattratu à surisi chì spùntani

Eppò veni à dì chè certi ghjorna
Di pocu manghjà
Lumu si metti ancu in u lati
Ma tandu
Lati ùn hè più
Hà scambiatu a so chjara condizioni
Pà una prumessa d’alta rinumata

N Paganelli

ses textes  sur la Corse, et en langue corse, peuvent être lus  sur son site Invistita

 

Né en 1954, Norbert Paganelli a poursuivi des études de droit et de science politique avant de conduire des séminaires de formation dans plusieurs entreprises. Sa passion pour l’écriture poétique le conduit à collaborer à plusieurs revues et à publier un premier recueil "Soleil entropique" en 1973.
Il s’engage ensuite dans le mouvement culturel insulaire en publiant plusieurs recueils en langue corse qui ont tous été favorablement accueillis.

 

Il est l’auteur de  " invistita – le livre" ,  et  " Canta à i Sarri – le livre"


Zeno Bianu – danseurs de paradis


 

Art – Gilbert & George

 

-

 

DANSEURS DE PARADIS

jusqu’à la fin des temps
et plus loin encore
dans tout ce bleu
qui n’est que toi
jusqu’à la fin des mondes
et plus loin encore
bien plus loin
sans jamais rien comprendre
dans tout ce bleu
qui n’est que toi
je remonte
vers la source
des hommes-questions
vers tous ceux
qui interrogent
la source sans source
je remonte
vers l’intérieur de tout
mille astres noirs
au fond de mes poches
je me mets lentement au jour
cette force de l’éden
de coeur en coeur
de lèvre en lèvre
de vie en vie
l’univers tout entier
suspendu
au visage d’une femme
je mets du baume
au monde
je marche l’immensité
je glisse et je reglisse
le long des désolations
je remonte
vers les cendres fertiles
au jour le jour
a la nuit la nuit
j’écoute sans relâche
cette voix qui, parle en moi
je l’écoute
aimanté par l’impossible
aimanté
par le fond des mondes
ou je dérive
vers la nuit de la nuit
je m’abandonne
aux avant-postes
de grands effondrements
je remonte
en fièvre pétrifiée
en étincelante déploration
mon âge se compte
en milliers d’étoiles
dans tout ce bleu
qui n’est que toi
j’accueille le jamais plus
comme si l’inquiétude
na pouvait plus neiger en moi
dans tout ce bleu
qui n’est que toi
comme au premier jour
et les villes basculent
et les fleuves rebroussent
chemin
dans la profondeur
des profondeurs
la sève circule
chez les danseurs de paradis;

ZENO BIANU dans "N4728 N°12


Guy Goffette – Avant que la mort vienne


 -

Avant que la mort vienne,

écrire encore

un poème soigné,

avec de l’herbe

toute nue, un morceau

de ciel bleu et

des fleurs et des oiseaux

pour que ça bouge

.

Que rien ne pleure, surtout

pas de pluie grise,

mais des femmes légères

et qui agitent

leurs jambes font rouler

leurs lèvres rouges

sur des mots ronds qui fondent

car tout va s’effacer

la vie se perdre

-

Guy Goffette

-,


je serai mère , bientôt (RC)


- un écrit  qui a juste un an,

où je me mettais  "à la place de "     ( paru sur re-ecrit  )

photo extraite d'un film de Bergman: - Liv Ullman ( peut-être provenant du film "la honte' )

je serai mère , bientôt

-

 

 

Au tirage au sort, la courte paille ou la grande

En dialogues biologiques,Dieu m’a dit : tu seras femme

Tu porteras, les plis les rides, de la peau et du temps

De ces mots , aussitôt faite, ai eu joies et désarrois

Je vis, j’ai vécu, je me souviens, je le suis devenue

J’ai accueilli, je me suis de Marie l’immaculée, éloignée

J’ai cueilli auprès des hommes, du plaisir , le fruit

 

D’amour, et ce fruit s’est enraciné .

D’amour , mon sang s’est transmis

Avec lui celui de mon père, ma mère ;

De don, de souffrance , mon fruit

Je l’ai senti m’envahir, et son poids

Je me suis vue m’épanouir, – en poids aussi

 

Par la vie, ainsi en moi, autrement

Tensions, joie, encombrement ;

Des mouvements de toi ressentis,

Puisque c’était TOI , ici

La Caresse de l’au-delà *, et battre

L’écho de dedans, de la maison rose

 

J’ai écouté, mes paupières closes

La vie à transmettre , ce chant d’intérieur,

Long fil ininterrompu, je l’ai portée, je t’ai porté

J’ai porté le futur, je porte les futurs.

En germination, je suis déesse à mon tour, et

La mort sera battue en brèche

 

L’au delà, le divin, n’est pas ailleurs

Il est en moi, Vie je donnerai

Je serai mère, bientôt

 

 

RC  avril 2011

-

*   la superbe expression " La Caresse de l’au-delà *"  provient  d‘Arthémisia. ( que j’ai "questionnée "serré" pour essayer  de transcrire  la sensation de pré-naissance.. )

 

-

-


Raphaële George – Infirmité de l’homme


montage perso - 2011

 

 

-

 

Raphaële George (Ghislaine Amon), née à Paris en 1951, décédée en 1985 des suites d’un cancer, devient, en quelque sorte, une éveillée « retrouvant toute sa quiétude originelle, / cette sorte de silence et qui pourtant n’est pas l’inerte mais l’Accompli. » .

Infirmité de l’homme
qui ne connaît de sa mort
que la crainte de ne pas s’éveiller

Existe-t-il cet autre
qui ne nous reproche jamais d’être ?
Est-il l’épure de soi-même
au point de croire que jamais
nous ne saurions le perdre ?

En perdant l’amour de mon amour
je ne suis plus qu’une enveloppe vide
que plus rien ne traverse.
Or je vieillis
et plus je le sais
mieux nous nous séparons

Pourtant, qui ne connaît pas
cette beauté triste, très tôt ?
Cet appel du désir,
instant de grâce
où l’on se croit puissant
assez pour éviter la peur ?

Ce moment où je n’ai pas encore
posé le pied par terre.

Cette nuit que le jour garde en nous comme une peine
qu’on aurait tant voulu éviter
parce qu’à l’heure du coucher rien n’est pardonné
souvenirs de nos actes honteux
de quelque amour anémié…

Alors, imaginons le Paradis
Nous voyons un homme, une femme
seuls l’un en face de l’autre
sans fatigue jamais,
sans désir non plus.

S’ils n’avaient pas rompu cette harmonie de l’inconscience
jamais nous n’aurions connu la fatigue.

Dans cet état fusionnel où l’esprit flotte
- L’esprit va hors de nous pour nous voir dans nos limites-

Nous mettons à bas la peur
et tout redevient juste.

 

-

Extraits de : Eloge de la fatigue,

 

-


Leopold Sédar Senghor – Avant la nuit


 

Avant la nuit, une pensée de toi pour toi, avant que je ne tombe

Dans le filet blanc des angoisses, et la promenade aux frontières

Du rêve du désir avant le crépuscule, parmi les gazelles des sables

Pour ressusciter le poème au royaume d’Enfance.

 

Elles vous fixent étonnées, comme la jeune fille du Ferlo, tu te souviens

Buste peul flancs, collines plus mélodieuses que les bronzes saïtes

Et ses cheveux tressés, rythmés quand elle danse

Mais ses yeux immenses en allés, qui éclairent ma nuit.

 

La lumière est-elle encore si légère en ton pays limpide

Et les femmes si belles, on dirait des images ?

Si je la revoyais la jeune fille, la femme, c’est toi au soleil de Septembre

Peau d’or démarche mélodieuse, et ces yeux vastes, forteresses contre la mort.

 

silhouette marionette   indonésienne, musée  du quai Branly  ( arts premiers)

marionnette en silhouette indonésienne, musée du quai Branly ( arts Premiers)

 


Anne Coray – au pied de la dame endormie


photo Galen Rowell

Anne  Coray, est une  auteur américaine ( de l’Alaska),  publiée par la levure littéraire… je me suis essayé  à la traduction d’un de ses textes.

 

—-

 

Beneath Sleeping Lady (Mount Susitna)

 

Night rests on this mountain

like a great thigh.

You have said a woman’s breast is a moon

and her mouth a sweet river.

I am, as usual, cold.

My hands seek an accustomed warmth

inside your jacket.

Again we’ve stood our glass up to the stars

and named the constellations.

Sometimes I wonder how we go on

loving the familiar and the magnified.

 

————

Au pied de la dame endormie : (Mont Susitna)
La nuit repose sur cette montagne
comme une grande cuisse.
Vous avez dit du sein d’une femme qu’elle est une lune
et son embouchure d’un fleuve doux.
J’ai froid, comme d’habitude

Mes mains cherchent une chaleur habituelle
A l’intérieur de votre veste.
De nouveau, nous avons tenu  notre verre dressé vers les étoiles
et avons énuméré les constellations.
Parfois je me demande comment nous allons continuer
à aimer le familier et le magnifié.


Edoardo Sanguinetti – Ballade des femmes


 

 

 

dessin  - Audrey Flack

dessin - Audrey Flack

BALLADE DES FEMMES
« quand j’y pense, que le temps est passé,
à ces mères anciennes qui nous ont portés
et puis aux jeunes filles qui furent nos idylles
et puis aux femmes, aux filles et à ces belles filles
si je pense féminin, je pense à la joie :
que je pense masculin, je pense rabat-joie :

quand j’y pense, que le temps est venu,
à cette résistante qui a combattu,
à celle qui fut touchée, à celle qui fut blessée
à celle qui est morte et qu’on a enterrée,
si je pense féminin, je pense à la paix :
que je pense masculin, et penser ne me plaît :

quand j’y pense, que le temps retourne,
que le jour arrive et que le jour ajourne
je pense au giron qu’un ventre de femme enrobe
maison ce ventre qui porte une robe,
ce ventre une caisse qui va finir,
quand arrive le jour, on va tous dormir

parce que la femme n’est pas ciel, elle est terre
une chair bien en terre, qui refuse la guerre :
en cette terre, où je fus semé
j’ai vécu ma vie et j’ai planté,
ici je cherche la chaleur que le cœur ressent,
la longue nuit qui devient un néant

je pense féminin, si je pense à l’humain :
viens ma compagne, je te prends par la main ; »


Edith Södergran – je vis un arbre


Terre a ciel, présente  des auteurs  peu connus , mais  de qualité,  dont  je fais  l’écho ici avec Edith Södergran  auteure  finlandaise  du début  du XXè siècle.

 

(Finlande, 1892-1923)


 

Source


Jag såg ett träd…
Jag såg ett träd som var större än alla
andra
och hängde fullt av oåtkomliga kottar ;
jag såg en stor kyrka med öppna
dörrar
och alla som kommo ut voro bleka och
starka
och färdiga att dö ;
jag såg en kvinna som leende och
sminkad
kastade tärning om sin lycka
och såg att hon förlorade.
En krets var dragen kring dessa ting
den ingen överträder.


Je vis un arbre…
Je vis un arbre qui était plus haut que
tous les autres
et qui était lourd de fruits inaccessibles ;
je vis une cathédrale aux portes ouvertes
et tous ceux qui sortaient étaient pâles
et forts
et prêts à mourir ;
je vis une femme qui, souriante
et maquillée
jouait son bonheur aux dés
et je vis qu’elle perdait.
Un cercle était tracé autour de ces choses
que personne ne franchit.

Barbey d’Aurevilly – Le cachet d’onyx


Alexandre Colin / Othello et Desdémone  / Museum of Fine Arts (Nouvelle Orléans- USA)

l’extrait vers la fin -  de ce récit …de Barbey d’Aurevilly

qui met en "boîte" la vision de Shakespeare…

—————-

Pourquoi donc mon Othello, Madame ? Y aurait-il donc de l’égoïsme de sexe comme de personne, et tout le secret de la pitié serait-il celui-ci : « Je vous plains parce que vous êtes plus moi ? »

Quoi donc ! Si je transposais les rôles, que je rendisse Desdémone jalouse, Othello le perfide, vous vous sentiriez pour Desdémone, qui se vengerait alors, une sympathie, une larme dans les yeux, et l’effroi ne vous prendrait pas en la regardant ? Qui donc vous fait peur dans mon Othello, Madame !

Voulez-vous que je vous le dise ? C’est sa peau noire ! C’est sa laideur !

Sous l’empire de votre instinct de femme, quand vous vous écriez : « Le monstre ! »  malgré vous, c’est à sa laideur que vous pensez. Ainsi donc Shakespeare, avec tout son génie d’observation, s’est misérablement trompé, la poésie qui habitait en lui a rendu son puissant regard trouble.
Il n’a pas vu la femme comme elle est.
Il l’a créée une seconde fois, à sa manière à lui, qui vaut mieux que celle de Dieu même : Desdémone a aimé Othello malgré sa laideur, mais il n’y a dans l’univers que Desdémone qui aime le More, toutes les autres femmes le haïssent, et quand la douleur l’inonde comme une pluie d’orage et le fracasse comme un vent impétueux, cet homme qui avait la forte existence du rouvre, elles n’ont pas même pitié, la plus chétive pitié !

Ainsi chez la femme, chef-d’oeuvre de la création, le plus ou moins de beauté physique nullifie ou double l’effet d’une douleur (l’atroce, la plus atroce, une femme en rirait dans un crétin, car on rit quand on ne comprend pas, et bêtement encore, même avec des lèvres divines).


Augusto Lunel – Chant 5


peinture XVIè siècle BECCAFUMI, Domenico 1545 Annonciation

 

 

CHANT V

… Et toi,

Femme dont la peau caresse quand tu passes,
plus blanche que la douceur de le dire,
dont la respiration suspend la planète
à travers l’eau rouge d’aurores,
le souffle
qui éteint un astre et en allume un autre,
tu portes mon tremblement
comme je porte sur moi ton existence.

Femme de colombes en plein vol,
aux yeux de métal blessé,
aux yeux où l’eau incendie
et le feu mouille,
sépare-moi de cette solitude
qui laisse en solitude tout ce qu’elle touche.

Femme,
jour fermé,
femme à la démarche nue,
au chant nu,
je vais et viens en toi,
je vais en toi aux autres.

Tes jambes me dénudent
et tes seins,
pêches qui montrent leur coeur
et sont musique dans la bouche,
m’arrêtent
en moitié de moi-même.

Immobile vers toi,
immobile m’envolant,
je m’arrête au milieu de la vie.

Immobile vers la mer,
immobile à grands pas,
immobile en tombant
au milieu de mon corps,
immobile en fuyant,
je m’arrête au milieu de l’éclair.

Dans un souffle d’abeilles dans le lointain,
je m’arrête en toi
au milieu de la mort.
Que la vie m’ôte la vie !

 

—-


Augusto Lunel – Chant 6


photo perso : main au lys

CHANT VI

Vie en elle-même consumée
et jamais consommée,
mort perpétuelle,
mort brisée d’abeilles,
alouette cachée dans son chant,
colibri caché dans son vol,
danseuse sur des aiguilles sonores,
aux pieds de langues avides,
aux jupons que le vent soulève
sur le Pacifique,
aux champs de blé qui bercent l’aube,
tes mouvements sont un vase
qui contient le vol des oiseaux,
ton saut, la bise immobile,
tes cheveux, la tempête,
ton coeur, le mien.

Faite femme,
chaussée de pluie,
habillée de précipices

ou d’un éclair qui tourne sur lui-même,
tu ajoutes ta voix à la source,
tes mains au matin,
ta poitrine à la lune,
ton dos à la rivière,
… tes épaules

à la caresse de la lumière sur la peau nue,
tes cuisses à la clarté du fruit dans la bouche,
ton sexe, comme un baiser,
à l’aurore au parfum rosé,
ton désir à la voracité
de l’éclair sur la nuit.

—————–

 

de ce poète péruvien, peu connu chez nous,

j’avais déja publié  le chant 1  " de soleil à soleil"

 

fairlady - photo anonyme


Claude Esteban – soleil dans une pièce vide – TROIS FENÊTRES, LA NUIT


peinture: edw Hopper; soleil dans une pièce vide – 1963

TROIS FENÊTRES, LA NUIT
On croit peut-être que, chaque soir, les maisons se referment sur elles-mêmes comme des huîtres. Et que ceux
qui les habitent peuvent enfin oublier leurs soucis et se perdre dans une sorte de douceur nacrée, dans une quiétude,
somme toute assez délicieuse, loin des regards. On a tort.

Il suffit de se poster, quelques heures auparavant, à une fenêtre de l’immeuble d’en face, et de rester dans l’ombre, derrière les rideaux.

C’est ce que font les policiers quand ils tentent de découvrir une réunion secrète, ou les détectives privés lorsqu’on leur a donné une liasse de dollars pour une filature et qu’ils sont là, dans leur gabardine blanche, à fumer des cigarettes tout en surveillant.

Mais ce sont des gens de métier, et au fond ils ne s’intéressent qu’à des faits significatifs pour leur enquête, un homme qui embrasse une femme sur la bouche, une valise d’où l’on sort une statuette en forme de faucon.

Le quotidien, banalité des gestes, ne les concerne pas. ont tort, mais ils sont payés pour autre chose. On les relève toutes les quatre heures, puis ils rédigent leur rapport. Ils n’ont rien vu de ce qui est la vie.

Et lorsqu’ils s’éloignent dans leurs voitures noires, ils regagnent très vite des quartiers où les bars sont pleins de monde et où les attend, parfois, une femme aux cheveux platinés qu’ils appellent poupée. Ce sont des gens frivoles. Le vrai curieux ne les fréquente pas. C’est un passionné qui a ses habitudes et qui sait attendre. C’est un professionnel du regard.

Il habite l’immeuble d’en face, peu importe l’étage, mais il préfère regarder d’un peu plus haut. Il n’a pas besoin, comme le diable dans les contes d’autrefois, de soulever les toitures. Il observe tout de sa fenêtre, il a le temps, il n’interprète pas. Il voit, par exemple, le troisième étage d’une maison quelconque. Il ne l’a pas choisie. Il réside juste en face, par hasard. Il n’a pas besoin de jumelles, comme dans les films d’espionnage, il a de bons yeux, il sait voir. Il a observé, tout le jour, cet appartement vide en forme de rotonde.

Il y a trois fenêtres, et personne ici ne tire les rideaux, si bien que la vue plonge sans difficulté dans l’intérieur de
l’appartement. La femme qui l’habite part très tôt le matin.

Elle doit travailler dans une administration ou peut-être dans un petit commerce. Elle se lève, elle s’enferme dans la salle de bains qui se situe derrière la cloison. Puis elle ressort, elle éteint la lampe de la chambre. Peut-être prend-elle son petit déjeuner dehors. L’observateur n’en sait rien.

Il constate seulement que la grande pièce aux trois fenêtres demeure vide pendant toute la journée et ne s’éclaire que très tard. La femme, semble-t-il, vit seule.

Elle ne pénètre dans la pièce en rotonde qu’après s’être restaurée dans la cuisine que l’observateur ne peut apercevoir. Sans doute aussi après avoir pris une douche, car lorsqu’elle apparaît, comme ce soir, comme tous les soirs ou presque, elle est en combinaison. Une combinaison d’un rose assez vulgaire qui moule ses formes déjà vieillies. Elle doit avoir quarante-cinq ans. Il l’aperçoit de dos.

Elle a des fesses proéminentes qui tendent le satin rose. Ses cuisses sont à demi découvertes.

Elle se penche vers quelque chose qui échappe au regard de l’observateur à travers la fenêtre centrale. Le mur lui cache son visage et sa main droite.

Elle ne bouge presque pas, elle ramasse, dirait-on, quelque objet, mais cette hypothèse n’est pas très vraisemblable, car la scène se répète chaque soir, et la femme reste longtemps penchée, avec sa croupe tendue, comme si elle s’occupait d’une chose qui exigerait la plus vive attention. Peut-être nourrit-elle des poissons rouges dans un aquarium, mais il serait étrange que l’aquarium ou le bocal soit posé par terre. Ce qui intrigue davantage encore l’observateur, c’est la différence de luminosité entre les trois fenêtres. Au centre, derrière la forme accroupie, le mur est presque blanc, avec une bande jaune sur la droite.

Au bas de la cloison, on distingue un radiateur peint en orange et l’extrémité droite d’un lit, recouvert d’un tissu grenat. La moquette est verte, d’un vert acide, criard.

On peut penser que la masse du lit se poursuit sur la gauche. A travers la fenêtre de gauche, d’ailleurs, un peu de biais, on découvre le bout du traversin, une forme vaguement verdâtre.

La fenêtre est ouverte, et le rideau bleu pâle s’envole dans l’embrasure, comme un signal. Mais ce n’est, bien sûr, qu’un courant d’air que la femme a su ménager avec la fenêtre de la cuisine. On la comprend. Par un jour d’été, la chaleur est devenue presque intenable dans la pièce close. Il est tard, mais cette femme ne se soucie pas de l’heure.

Elle se sent bien dans sa lingerie rose. Elle laisse respirer son corps, une chair de femme un peu lymphatique, un peu molle. Cette chambre doit lui plaire, quoique l’ameublement soit très sobre, et qu’il n’y ait pas même un tableau sur le mur.

C’est, probablement, une femme qui vit peu chez elle, qui ne reçoit pas, qui se repose le soir.

Ce qui trouble surtout l’observateur, c’est la fenêtre de droite. Par la position qu’il occupe, il n’est pas en mesure de l’examiner autrement qu’à l’oblique, dans un angle de vision assez peu favorable. Cette fenêtre, chaque soir, excite sa curiosité, car, contrairement à l’éclairage brutal qui se projette à travers les deux autres fenêtres, il règne dans cet espace une lueur feutrée, étrangement sensuelle, qui évoque une ambiance de salon capitonné, presque de boudoir.

Le rideau jaune, toujours descendu jusqu’au tiers de la fenêtre, dissimule et révèle à la fois quelque chose qui tranche avec l’aridité quasi monastique de la chambre. Des teintes pourpres, veloutées, qui viennent peut-être de tentures et qui se reflètent en orange sur le rebord de la fenêtre, et plus bas, sur l’entablement de l’étage inférieur. Il y a là quelque chose que l’observateur cherche à comprendre depuis longtemps, mais en vain.

La femme ne se déplace jamais jusque-là. Elle laisse flamber cette lumière pourpre, cette lumière qui contredit l’existence qu’elle mène dans la pièce très éclairée. Que se passe-t-il dans cette chambre, quelle sorte de rituel secret s’y ordonne-t-il chaque soir.

Pourtant la femme ne craint pas que le regard de quelqu’un d’autre s’y insinue et découvre là les indices d’une existence voluptueuse. Elle reste immobile, toujours penchée au fond de l’embrasure centrale. Le rideau bleu pâle s’évade dans l’air de la nuit. Le mystère demeure entier.

 

 

voir aussi  " comme dans un tableau d’Edward Hopper" – dec 2012


Nizar Kabbani – Griffonnages d’enfant


illustration  :  Amélie Pourcher

 

 

 

 

Griffonnages d’enfant

 

 

Mon péché — et qui de nous fut sans péché —

j’ai continué de croire au bleu du ciel

de voir les arbres, les étoiles, les nuages

comme des amis

J’ai fait de mes poèmes une ville

où gouvernent les femmes

chaque bouche close dans mon royaume

dit ce qu’elle veut chaque sein

effarouché peut comme il lui plaît

s’envoler ou se poser..

Nizar Kabbani

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(plus  de renseignement  sur l’auteur ?)  voir ici

 

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Claude Esteban – Suis-je


photographie de reportage: Islande

 

"Article" -poème  extrait  du blog  "terre  de femmes"

 

 

 

 

Suis-je
quelqu’un qui se regarde partir

et ne retrouve à ses côtés
que la poussière, ai-je perdu

la trace du soleil, une phrase
revient qui me servait jadis de guide

dès l’aube, je descends, je m’allonge
contre un caillou

le prodige
m’attendait là, ce jardin

que j’imaginais immense, les rires
d’une femme dans l’été

suis-je celui qui souhaite seulement
que son corps le quitte
et que les mots désertent le matin.

 

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Marina Tsvetaieva – Interdit cet amour


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Interdit cet amour, ô femme aimée, ;

Douce l’onde des cheveux et des fleurs.

Destin accompli, mystère — tes voies

Je ne les sonderai pas

Ô bien-aimée ! chemin de croix.

J’étais nu et tu m’as revêtu

De tes cheveux, une averse !

Et du flot de tes larmes

Je ne compterai pas les pièces ‘ Dépensées pour l’huile et le parfum, . . J’étais nu et tu m’as revêtu De la vague de ton corps, tel un mur.

De mes doigts je frôlerai ta nudité

Douce comme l’onde, fraîche comme l’air,

J’étais droit et tu m’as incliné,

Dans mon linceul enveloppé. Dans tes cheveux creuse-moi un lit Et revêts-moi de lin Qu’ai-je à faire de la myrrhe, Du linceul, des parfums ?

J’étais droit et tu m’as fait ployer,

Revêtu d’une averse de pleurs.