Paul Vincensini – D’herbe noire

photo: Lucien Clergue Camargue secrète
D’herbe noire
J’avais cueilli des fleurs pour traverser la mer
Mais j’ai dormi près de l’étang
Au milieu des chevaux
Et l’amour emprisonne mon bouquet d’herbe noire
Je suis maintenant étendu sur le sable
Je ne pars plus
Je suis un petit aveugle
Et j’ai tout un coucher de soleil sur les jambes.
-
José Emilio Pacheco – mer éternelle

peinture: Eugène Boudin
Mer éternelle
.
Nous disons que la mer n’a pas de commencement
Elle commence là où tu la rencontres pour la première fois
Et vient de tous côtés à ta rencontre.
-
La mer, que l’on voit danser ( RC )

peinture : Georgia O’Keefe
-
La mer, que l’on voit danser
Et se jeter sur les rochers, encore
Et encore, comme des chiens voraces
Sur ce qu’il reste de terre
A dissoudre et avaler, en taisant le temps
– Qui s’étire, à faire des demains,
Les ressacs violacés
De profondeurs de nacre,
Les chevelures d’algues affolées
Au milieu de l’écume.
-
Le sable fauve, participe à ce destin..
Et on ne sait, s’il appartient encore
A la terre, ou au liquide
Ou l’écume du temps, portée des courants
Et des vents, jaloux des éléments ;
Il se tisse en cordons blonds,
S’accroche en dunes, aux reliefs,
Reliant , le temps d’une marée,
Les cachant,
Au gré de ses sanglots,
Tout un monde, …. loin de la surface.
-
Ce large, – si large
….. Qu’embrassent les courants
A l’écart des légèretés d’atmosphères
Où même la lumière se fait discrète,
Au sein de l’épaisseur secrète
Que parcourent rarement les hommes,
Cuirassés de combinaisons et scaphandriers
Où évoluent des bancs de poissons chatoyants
Aux détours de plages et rochers, ……… posés là
Sur le fond, - …..et les épaves aussi,
– Sentinelles inutiles d’une autre époque.
-
RC 23 avril 2013
Edmond Jabès – angoisse d’une seule fin ( 01 )
Être encore où l’on n’est plus
que cet "encore" à vivre.
Les mots de l’amitié précèdent,
toujours, l’amitié comme si
celle-ci, pour se manifester,
attendait d’être annoncée.
I.
Nous ne pouvons avoir une image
de nous-mêmes.
En avons-nous une d’autrui?
Sans doute, mais nous ne savons, jamais, hélas, si elle est la bonne.
Voir, comme on dirait "au revoir" à un
étranger, en le regardant partir.
Ce qui passe éclaire le passage.
Ce qui demeure, l’annule.
Ouvre mon nom.
Ouvre le livre.
Le bonheur que l’on éprouve à aimer n’est pas, forcément, lié à un amour heureux. Il est besoin d’amour.
Dans le miroir de ma salle de bain, je vis apparaître un visage qui aurait pu être le mien mais dont il me semblait découvrir, pour la première fois, les traits.
Visage d’un autre et, cependant, si familier.
Groupant mes souvenirs, je retrouvais, à travers lui, l’homme avec lequel on me
confond mais dont je suis seul à savoir que, de tout temps, il fut, pour moi, un étranger. Brusquement, le visage disparut et le miroir,
ayant perdu sa raison d’être, ne refléta plus que le pan de mur, lisse et blanc, qui lui faisait face.
Page de verre et page de pierre, dialoguant
entre elles, solitaires et complices.
Le livre n’a point d’origine.
Jeune est le monde au regard de l’éternité et
si vieux, au regard de l’instant.
Demande-t-on à une île qui elle est?
La mer la flatte et l’étourdit.
Un jour, elle l’engloutira.
Fixée à rien. Fixée à l’eau.
-
Armen Tarpinian – La vérité du cygne
Une source où la soif rêve de s’étancher mais qu’elle éloigne.
Cygne, sur la mer libre entraîne la pensée !
Qu’elle apprenne l’amour comme un seuil tracé dans le repos du temps.
Et l’horizon bu, dépassé, les yeux fermés.
Miroir à notre cœur, ta liberté nous engage.
Jean Daive – Le monde est maintenant visible .
Le monde est maintenant visible
entre mers et montagnes.
Je marche entre les transparences
parmi les années
les fantômes
et le matricule de chacun.
Les pierres
les herbes sont enchantées.
Tout se couvre
jusqu’au néant
de pétroglyphes.
Je compte les mâts
penchés près du rivage.
À perte de vue, la prairie des cormorans
car chaque maison est un navire
qui se balance.
Plutôt le crime ou plutôt
la mort des amants ou
plutôt l’inceste du frère
et de la sœur ou ―
je prends le temps
de manger une orange.
Dans ces moitiés d’assiettes et
autres fragments trouvés
avec pierres taillées, dessinées ou peintes
masse de cailloux, graviers avec sable
mesurent un site
une ville que j’explore
avec l’énergie d’un oiseau.
.
Jean Daive, L’Énonciateur des extrêmes, Nous, 2012, pp. 39-40.
-
Cristina Campo – Sphère limpide

"…Ici le temps est une sphère limpide. Et la petite lune tourne tout autour d’elle. Moi j’ai réduit ma vie à ma chambre parce que tout mon travail est sur mon bureau et que tout cela s’agglutine au reste pour former le bloc de pierre qui ferme la caverne…"
"…Ce qui nous aide beaucoup, ce sont les oiseaux qui sont sur le pin, juste en face: merles, mésanges, passereaux, et autres espèces que je n’ai pas le temps de reconnaître. Le parfum du soleil, filtré par les aiguilles de pin, arrive jusque sur le lit en jouant sur les murs. Certains après-midi sont très beaux…"
"…Les longs bains au large vers 2 heures de l’après-midi, quand je retournais un instant vers le pédalo, mais uniquement pour y jeter mon maillot de bain…mais la mer – la mer lave de tout, croyez-moi…"
"…A Grottaperfetta j’ai vu des maisons roses, perdues entre les roseraies et les meules de pailles, avec de petits écussons sur les portes des écuries – des maisons où peu-être, pendant quelques années encore, les gens pourront se taire, lire, dormir – manger les saisons l’une après l’autre dans la saveur du lait, des légumes, du pain. Je rêve de rester sous l’un de ces écussons – de préparer pour vous de merveilleuses natures mortes…"
-
Hareng ( RC )

peinture: James Ensor; deux squelettes se disputant un hareng
Rien ne prédestinait, je crois
A ce que ce poisson, quitte les fonds marins
Pour être présent, ( et sujet ) du festin
L’assiette posée sur la table en bois.
Je suis allé le chercher
En hésitant longtemps
– de la morue ou du hareng ?
Au supermarché …
En ce qui me concerne
Je l’ai choisi au hasard
Sans considérer son regard
- qui était plutôt terne
Il était disposé
Comme le veut l’usage
Dans un bel emballage
- article non pesé…

reprise en cravate des harengs de Van Gogh
Celui-ci était vert
Ca donnait une touche de couleur
A côté du beurre
Ca devait rappelait la mer
Un emballage de plastique
Avec un film dessus
Qui est bien conçu
En matières synthétiques
Je me suis dit qu’un vin
Blanc, comme boisson,
En pensant au poisson
Irait bien pour demain
Bien qu’au naturel , il préfère
- ce que je comprends
- Comme tous les harengs -
Son bain d’eau de mer…
Je l’ai mis à l’aise
Pour pas qu’il ne s’enrhume
Avec des légumes
Et de la mayonnaise
Comme les poissons essaiment
J’ai pensé à leur nombre,évoluant par bans
Au coeur de l’océan
Et je lui dédie ce poème….
J’évoque aussi Ensor
Qui, dans ses peintures
- (" Ouh là !! que de culture !! " )
Pense avec bonheur, aux harengs saurs…
Mais avant, qu’il participe à la fête,
Il faut que je vois, s’il n’a pas trop de sel
Et aussi que j’enlève
Toutes ses arêtes…
-
RC- 18 novembre 2012

Marseille, crépuscule ( RC )

photo: Fréderic Barrial
-
L’or n’est plus dans les banques,
Il s’étale sur les façades .
Le vent souffle par saccades ;
Il dévale de l’Ouest vers les calanques.
Dans la journée, les rocs jouent du blanc,
Mais se fatiguent de la pose
En tournant sur le rose
Au cours d’un parcours lent.
La mer est un miroir,
Les maisons se ceignent
Des paillettes du soir,
Avant que la cité ne s’éteigne .
C’est un moment éphémère,
Qui colore les quartiers et les farde
De brillance et de mystère
Jusqu’à Notre Dame de la Garde…
Les îles aux bords froncés,
sont une dentelle de vermeil,
Des rochers, comme des coques enfoncées,
Prêtes pour un nouveau sommeil.
Avec l’attente des pins et des cigales ,
Lorsque s’en va le soleil …
——— La main de la nuit s’étale,
Sur la ville de Marseille.
-
RC - 8 novembre 2012
-
–
Brigitte Tosi – Un jour la mer ne viendra plus
-
Un jour la mer ne viendra plus
Frapper à la porte de mes yeux
Je battrai des paupières,
Oscillant sur la vague
De mon humeur vitrée,
Croyant retenir, encore,
Un peu de vie et de lumière
Le vent coudra ma bouche,
Cette fissure du visage,
Ce rouge murmure,
Cette pâle plainte
De mots hasardeux
Un coup de lune foudroyant
Viendra lisser mon front paré
De tôle grise ondulée
Un jour la nuit viendra
M’échouer dans la mer
La marée haute engloutira
Les chairs mortes de mon corps
Un promeneur distrait
Lancera sur la vague
Les galets de mes yeux
Endormis sur la plage
Un jour le mot
ne viendra plus
-
Brigitte Tosi
Raôul Duguay – La mer à boire
La mer à boire
J’étais l’enfant d’un siècle fou
J’avais la tête pleine d’oiseaux
Je construisais de beaux châteaux
Je vidais la mer dans un trou
La mer était belle à mourir
J’étais une fleur à cueillir
La vie était un jeu d’enfant
Je prenais vraiment tout mon temps
J’avais pour moi l’éternité
Pour vider la mer dans un trou
Je me soûlais de liberté
Et je réinventais la roue
J’étais l’enfant d’un siècle chaud
Dans ma petite tête il faisait beau
Mes châteaux se tenaient debout
Et mon royaume était partout
Et je suis devenu un homme
Les mots sont mes plus beaux châteaux
Mais comme une image vaut mille mots
Mes beaux châteaux vont prendre l’eau
Les mots deviennent des numéros
Un plus un égale zéro
Plus on a de zéros plus on vaut
Quand on signe son nom à l’endos
Je suis l’enfant d’un siècle de fous
Les riches creusent aux pauvres un trou noir
Donnez-moi donc un peu à boire
Et tant qu’à y être : versez-moi la mer
Et je rêve encore de boire l’eau de la rivière
Quand j’étais petit je m’y baignais dans la lumière
Ah mais aujourd’hui les rivières prennent l’eau
Et je rêve encore au jour où dans les dictionnaires
On ne trouvera plus le mot guerre qui crée la misère
Et qu’enfin les mots ne prendront plus l’eau
Il reste encore quelques oiseaux
Qui ne chantent pas encore faux
Je vide la mer dans mon verre
-
extrait d’une chanson de l’auteur
Paroles et musique : Raôul Duguay
-
-
Océan – mer – terre, destin d’une embrassade ( RC )
-
Océan – mer – terre, destin d’une embrassade
Vogue le destin d’une embrassade,
étreinte et baiser humide de l’eau au sable
la fin de quelque chose, le début d’un autre
s’évanouit la terre ferme, pour le choix du liquide,
une masse matière qui vit de ses soubresauts
l’histoire de tant de marins qui s’y sont fié, en espérant voir un jour la ligne dorée d’un continent lointain, ou, gagnant leur vie au milieu des embruns salés, pour rapporter une manne vivante dans les filets, mais toujours en équilibre, sur l’instable, à portée des caprices de l’écume et du noir des abysses,
peu se sont attardés, à convoquer la couleur bleue, comme celle d’un paradis uni et tranquille…
Et partir en croisière, pour le souvenir dans la mémoire, des ports ensoleillés.
Il y régnait surtout l’odeur tenace des huiles et
Des poissons séchés , à la musique des filins qui claquent sur les voiles, et le concert des mouettes…
L’océan, suit la lente rotondité de la terre, il la cache ,l’obture, et remplit ses failles, antre des mollusques et des mâchoires des prédateurs qui s’y sont fait leur empire…
de l’autre coté des courants l’océan a l’odeur femelle, et ne révèle ses mystères qu’en surface.
On y sait des coraux, des épaves, des algues et méduses, et peut-être des sirènes…
Mais aussi la mémoire des conflits terrestres, des navires coulés, avec leur cargaison, d’hommes et de matériel, le rêve des contrebandiers,, les galions d’or, la vaisselle fine, les amphores pleines de vin d’Italie…
Les boules tueuses des mines, guettant les cachalots métalliques…
Les supports des îles, en stratégie qu’on se dispute, en invasions alternées : Chypre, la Crète,Hawaï et
plus récemment les Malouines…
On y soupçonne les courants obstinés, prolongation des fleuves et rivières, en fantasmant sur la dérive des continents, les migrations parallèles aux oiseaux, des bancs serrés de poissons voyageurs…
On en rêve dans sa chambre, pour voyager en romans, , dans une épaisseur liquide à vingt-mille lieues de Jules Verne, puis aux légendes grecques.
Le raffiot de la rêverie, n’a changé d’échelle que depuis la vue aérienne, avec laquelle les vagues les plus déchaînées, ne semblent qu’un vague frisottis décoratif…
Qu’en serait-il de l’effet de tsunami « pris sur le fait » ?
une onde circulaire, s’étendant comme
lorsqu’on jette un caillou dans l’eau, suivi d’une autre, puis semblant se calmer, alors que des murs d’eau viendraient,
quelques heures plus tard, rejeter violemment les chalutiers, et bateaux de plaisance au milieu des falaises et forêts…
La soupe salée, vécue du bord des côtes dévastées prenant soudain un goût de l’amer, bien éloigné
de l’aspect paisible qu’on suppose à la mer.
…..Sans l’apostrophe…
RC - 14 juillet 2012

peinture: William Turner
Jean-Pierre Duprey – Sommeil dont j’ai peur
-
Un jour je dormirai du sommeil dont j’ai peur
Pour ne plus m’éveiller
Je descendrai au fond de ces temps oubliés
Où les sirènes pleurent.
Et les très longs voyages repliés dans ma tête
Seront chiffons de rêve
L’archange qui nous garde et sans nous ne s’élève
Sera l’ange de la fête
Puisse durer longtemps le phare du vaisseau
Qui nous porte sur terre
L’abri que se construisent les marins sous les flots
Me semble bien précaire
Allégés de leur poids ils sont bulles de verre
Portés par les anges
Un rêve qui les cogne claque comme une orange
Entre deux bras de mer.
Jean-Pierre Duprey
-
Jules Supervielle – C’est tout ce que nous aurions voulu faire..
-
C’est tout ce que nous aurions voulu faire
et n’avons pas fait,
Ce qui a voulu prendre la parole
et n’a pas trouvé les mots qu’il fallait,
Tout ce qui nous a quittés
sans rien nous dire de son secret,
Ce que nous pouvons toucher et même creuser
par le fer sans jamais l’atteindre,
Ce qui est devenu vagues et encore vagues
parce qu’il se cherche sans se trouver,
Ce qui est devenu écume
pour ne pas mourir tout à fait,
Ce qui est devenu sillage de quelques secondes
par goût fondamental de l’éternel,
Ce qui avance dans les profondeurs
et ne montera jamais à la surface,
Ce qui avance à la surface
et redoute les profondeurs,
Tout cela et bien plus encore,
La mer.
Jules Supervielle.
-
La mer ne parle plus, elle se tait. (RC)

Affiche objet d’une plainte de la région Bretagne
-
La mer ne parle plus, elle se tait.
-
Et si la mer parlait dessous son tapis d’écume et de vagues,
Au silence de la mer celle réduite au silence,
Et aux arbres qu’on élague
Encombrée de sables
Et de débris innommables
La voilà immobile, et presque entièrement recouverte
D’une épaisse confiture
De toutes ces algues vertes
Et d’un semis d’ordures
D’où s’échappent gaz, par bulles
Autour des rochers las
Qu’une lasse marée dissimule
Dernier geste de décence
D’une eau qui n’a pas d’age
Mais qui sent l’essence
A travers les coquillages
Désertés des mollusques
Que goudrons écrasent
Et collent même, jusque
Au cœur de la vase .
Si la mer parlait dessous son tapis d’écume
Qu’elle ôtait son bâillon
Et qu’avec les vents revenus, elle s’enrhume
Elle chasserait ces haillons
D’un seul coup de tempête
Son parfum de dégoût
De fracas et de pertes
Rejetant les égouts
Bien loin sur la terre
Ces rejets de l’ingrate
De toxique amère
Saturés de nitrate.
Retraits d’hier en dignité
C’est d’un autre visage de Bretagne
Tournant dos à la fatalité
Qui ferait, que la nature gagne,
Que la mer épaisse revienne en liquide
Que l’on puisse, voir le sable
Au travers d’une écume limpide
Et d’un pays respectable…
-
RC 11 juin 2012
-
voir notamment ce site avec ces affiches choc, qui dénoncent l’hypocrisie ambiante.
et pour avoir une idée du problème, plusieurs sites en parlent, mais les mesures concrètes se font attendre…, en effet il y aurait une collusion entre les autorités et les sociétés financières qui possèdent une partie des élevages intensifs bretons … ceci expliquant en grande partie cette inertie, pour un problème connu depuis longtemps.
-
Edmond Jabès – Chanson de l’étranger

art: dessin: K Malevitch
-
Je suis à la recherche
d’un homme que je ne connais pas,
qui jamais ne fut tant moi-même
que depuis que je le cherche.
A-t-il mes yeux, mes mains
et toutes ces pensées pareilles
aux épaves de ce temps?
Saison des mille naufrages,
la mer cesse d’être la mer,
devenue l’eau glacée des tombes.
Mais, plus loin, qui sait plus loin ?
Une fillette chante à reculons
et règne la nuit sur les arbres,
bergère au milieu des moutons.
Arrachez la soif au grain de sel
qu’aucune boisson ne désaltère.
Avec les pierres, un monde se ronge
d’être, comme moi, de nulle part.
-
I’am looking to
a man I’m not familiar with,
which was never as my own
since I’m looking for him.
Does he have my eyes, my hands
and all these thoughts like mine
to the wrecks of this time?
Season of thousand shipwrecks,
the sea ceases to be the sea,
become iced water of the tombs.
But, further, who knows further?
A young girl sings , going backwards
on the trees ,and reigns in the night ,
shepherdess among the sheep.
Tear thirst from the grain of salt
That not any drink will quench.
A world corrodes with the stones,
to be, like me, out of nowhere.
-
Edmond Jabès
Claude Roy – la nuit
La Nuit
Elle est venue la nuit de plus loin que la nuit
À pas de vent de loup de fougère et de menthe
Voleuse de parfum impure fausse nuit
Fille aux cheveux d’écume issue de l’eau dormante.
Après l’aube la nuit tisseuse de chansons
S’endort d’un songe lourd d’astres et de méduses
Et les jambes mêlées aux fuseaux des saisons
Veille sur le repos des étoiles confuses.
Sa main laisse glisser les constellations
Le sable fabuleux des mondes solitaires
La poussière de Dieu et de sa création
La semence de feu qui féconde les terres.
Mais elle vient la nuit de plus loin que la nuit
À pas de vent de mer de feu de loup de piège
Bergère sans troupeaux glaneuse sans épis
Aveugle aux lèvres d’or qui marche sur la neige.
(L’Enfance de l’Art, ed. Fontaine, 1942)
Rainer Maria-Rilke – Pour écrire un seul vers
Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes, et de choses, il faut connaitre les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux, et savoir quels mouvements font les petites fleurs en s’ouvrant le matin.
Il faut pouvoir penser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance, dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils nous apportaient une joie , et qu’on ne la comprenait pas ,et c’était une joie faite pour un autre, à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans les chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyages qui frémissaient très haut, et volaient avec toutes des étoiles.
Et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela.
Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient.
Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts dans la chambre, avec la fenêtre ouverte, et des bruits qui venaient par à-coups.
Il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs, il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux. Il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent, car les souvenir eux-mêmes ne sont pas encore ceux-là.
Ce n’est que, lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver, qu’en une heure très rare du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers. »
extrait de "Cahiers de Malte Laurids Brigge ", de Rainer Maria Rilke,
Je viens de voir qu’un de mes "bloggers favoris", (Beauty will save the world), a choisi précisément le même extrait...
-
-
Franck Venaille – s’y laisser glisser – pour s’y jeter d’effroi
-
Hurler Hurlant face à la mer
au grand dessous des glaciers bleus
S’en allant à grands pas vers la falaise
pour s’y laisser glisser – pour s’y jeter d’effroi
Hurlant – muet – la bouche à vif Et
à l’instant même de la chute
Ah ! sentir les ailes de l’oiseau
Ah ! entendre son chant ami
Hurler Hurlant face à la mer
Se taire contre le petit corps chaud
Puis y poser ses lèvres folles !
-
In La descente de l’Escaut © Poésie-Gallimard 2010,
-
Marie Bauthias – Bleu sur bleu

Découverte dans l’exploration des nombreuses parutions des "révélations poétiques de chez amicalien", voila une nouvelle parution de textes de Marie Bauthias, que l’on peut trouver - avec d’autres, ici ( la poésie comme théorème premier)
–
Bleu sur bleu. La mer dans le regret de l’aube. Plaie sans nom et lointaine. Offerte.
niveau de ronces où de terre
de miel le sang se panse de
milles traces. Par elles le jour aime. A fendre l’œil.
……………………………………….
C’était un carré bleu. A plat sur le mur qui prenait quand il le
voulait figure de haute mer. De plus en plus. On lissait chaque jour ses bords. II bougeait.
C’est certain. Comme les fables dans la nuit de l’homme bougent.
—
Albert Roig – Mer adolescente

Peinture: Richard Diebenkorn - ( de la série "Ocean Park" ) voir article http://taylorannephotography.blogspot.com/2011/10/richard-diebenkorn-ocean-park.html
Mer adolescente
I Comme tout resplendit avec toi près de moi endormie, verts nets, de verre, la fleur plus nette encore, obscure adolescente de sel. II Et à présent Comme la roche sur laquelle repose ton sommeil. Au doux brisant. Et lentement tu en dévides l’écheveau, main. Et tu le tisses, souffle. Non, ne te réveille pas encore. III Et si tu étais, gardée entre les feuilles des cieux du présent, la fleur rigide. ----
Mar adolescent
I Com resplendeix tot amb tu a la vora adormida, nets verds, de vidre, la flor més neta, fosca adolescent de sal. II I ara. Com la sorra on recolzes el son. Al fluix rompent. I en desfàs lentament el cabdell, mà. I el teixeixes, alè. No, no et despertis encara. III I als cels d’ara si hi fossis contra els seus fulls desada, l’erta flor.
Sylvia Plath – la veuve Mangada
la revue "A la dérive", n°1, paraissait l’an dernier avec le sous titre "batir de beaux monstres"
voici un court extrait, ce texte de S Plath
La maison de la veuve Mangada : en stuc clair, couleur pêche, sur l’avenida principale qui longe la côte, donnant sur la plage de sable jaune roux avec toutes ses cabanes aux teintes gaies formant un dédale de pilotis bleu vif et de petits carrés d’ombre.
Le flux et le reflux continu des vagues sur le rivage dessinent une ligne d’écume blanche et dentelée au-delà de laquelle la mer resplendit sous le soleil matinal, déjà haut et chaud à dix heures et demie ; l’océan est céruléen du côté de l’horizon, d’un azur éclatant plus près de la côte, avec des reflets bleus chatoyants comme plumes de paon.
Au milieu de la baie affleure un îlot rocheux : il monte obliquement depuis la ligne orangée qui, le matin, attire sur ses faces escarpées tout l’éclat du soleil et qui, en fin d’après-midi, se pare d’ombres violettes.
Le soleil traversant les éventails ondoyants des feuilles de palmier et les lamelles de l’auvent de bambou, tombe en lignes et en nappes vacillantes sur la terrasse du premier étage.
En bas il y a le jardin de la veuve : du sol sec et poussiéreux surgissent des géraniums rouge vif, des marguerites blanches, et des roses ; des cactus à épines dans des pots de terre cuite rougeâtres bordent les allées de dalle.
Deux chaises peintes en bleu ainsi qu’une table bleue sont disposées sous le figuier, dans l’arrière-cour, à l’ombre ; derrière la maison se dresse la chaîne déchiquetée et violacée de collines montagneuses, où la terre sèche et sablonneuse se hérisse de touffes d’herbes broussailleuses.
Sylvia Plath,La Veuve Mangada (été 1956) , in Carnets Intimes, traduit par Anouk Neuhoff, éditions de la Table Ronde, 1991.
la colline aux cigales – (27) – de 2008
dans un article de 2008 ( voir la page)
La colline aux cigales nous proposait ce court texte…
et comme j’aime faire du neuf avec de l’ancien, ou plutôt remonter à la surface, ce que le temps enfouit…
en voila donc une version actualisée… ( ça tombe bien, puisqu’il nous parle d’éternité), commençons par le faire revivre…
——- - >
Et si l’éternité commençait ici, je fermerais mes yeux pour ne plus rien voir,
ne plus rien entendre et seulement naviguer dans un imaginaire
où les flots de la mer ne seraient que de simples battements d’ailes,
et où les bateaux chavirés posés au fond des mers
seraient des antres de gaîtés,
des boites de jazz dont les tenancières seraient des étoiles de mer.















