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Articles tagués “neige

Franck Venaille – Lorsque je serai réconcilié avec mes morts


gravure:     Odilon Redon

 

 
Lorsque
je
serai réconcilié avec mes morts.

Quand
ils
s’
attableront avec moi
pour le festin du soir,
moins inquiets qu’autrefois ils ne l’étaient, vivants.

Encore sur la réserve aux mains gantées d’hiver toutefois.

Alors
alléluia alléluia la neige
devant
tombes
ouvertes
nous danserons
alléluia
l’
ALLEMANDE
Autour
du
brasero

leurs ombres se morfondent & tremblent.

Frank Venaille

 

-


Alain Borne – Dors ma petite fille


photo    Tina Modotti

 

Dors ma petite fille
tandis que des couteaux ensemencent d’argent
l’horizon qu’ils meurtrissent
c’est dans si longtemps qu’il faudra mourir
la vie descend vers la mer de son sable insensible

Dors contre mon cœur fleur de mon émoi.
Laisse-moi parler de ma vie
il est tard chez moi, ma petite aube
il faudrait une horloge folle pour sonner mes heures
un jaquemart d’enfer.

C’en est fini de la jeunesse où l’amour est sans réponse ces mains qui chassent tes
cheveux contre la douceur
du vent ces lèvres de chanson et ce cœur qui t’apaise sont ceux d’un homme de la honte

Laisse-moi parler de ce pays où l’on va vêtu de fourrures où règne un froid étrange et des
gestes légendaires

Tu le vois luire comme un nord de neige grise

C’est là-bas que j’ai vécu entre le meurtre et le remords
c’est là-bas que nous irons poussés par
Dieu et par le sang et je te recevrai

parmi les autres loups comme une louve


Dors dans le soleil et dans ta chair fragile
personne encore n’attelle le traîneau
le moujik s’enivre à l’auberge des âges
et les chevaux sont encore libres au-delà de la terre

Mais je sais que le
Vieux malgré sa longue ivresse construira la voiture de ses mains ironiques et qu’il fera
pleuvoir une pluie de lassos sur le rêve de ces montures

Je vois déjà son ombre immense, je la connais
il vient pour toi, il prend mesure
comme pour ton léger cercueil
et fait claquer son fouet dans l’air illusoire
où naîtra l’attelage

Ton innocence peut dormir sur la blessure de mon
cœur les lys poussent le long des mares et leur blancheur se
retrouve sur l’eau sale devenue miroir

Hélas j’écoute dans sa prison mûrir ton sang rien ne me retiendra de délivrer son cours
quand ta pudeur dépaysée des landes épellera les brûlures de la vie

Dors petite aube, dans le murmure de mon chagrin
la vie est douce, la mort est loin
et les chemins vont sous les fleurs vers un
Dieu qui sourit aux prières des vierges

L’huile de la vie ne descend pas encore consacrer ta chair d’un sacrement maudit et je
puis te ravir de légendes en poudre plus réelles pour toi que l’histoire de demain

-
Alain Borne

-

 

photo           Tina Modotti

 

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Miron Bialoszewski -Je ne sais pas écrire


peinture: Jan van Scorrel, 1531,    -L’Ecolier,

 

 

 

Je ne sais pas écrire

il fait noir ici
que dire du chandail gris ?
- rien d’autre-

dehors
vinaigre déjà
il neige

l’arbre de froid et de structure de cristal
taciturne
ne bruit pas

par où sortir du verbe ?

Miron Bialoszewski

 

-


Femme de brume, femme de neige ( RC )


Femme d’Automne s’accroche
Fête, que la brume enivre,
C’est peut-être qu’arrive
L’hiver , qui s’approche

Et recouvre de feuilles
Le manteau de l’été
Des saisons reportées
…Fin de l’année –         le deuil

Femme d’hiver arrive
Et d’un coup de manche
Peint la province blanche,
Pentes et perspectives

Et referme son piège
De silence et de velours
Même au coeur de l’amour,
Sous son habit de neige.

-
RC  -16 janvier 2013

-


Anna Akhmatova – la poitrine blanche de mon pays


 

installation: Sabrina Mezzaqui

installation:           Sabrina Mezzaqui

 

 

 

-

Torturée par tes longs regards,

Moi aussi j’ai appris à torturer.

Puisque je suis née de ta côte,

Comment puis-je ne pas t’aimer?

 

Un antique destin m’a imposé

D’être la soeur qui te console.

Mais je suis devenue maligne, avide,

Je suis la plus douce de tes esclaves.

 

Et quand je me pâme, docile,

Sur ta poitrine blanche plus que neige

Comme jubile ton coeur de vieux sage,

Ton coeur, soleil de mon pays !

 

-1921

 

-


Anna Akhmatova – la vie est finie pour toi


 

 

photo de presse: soldat mort: guerre du VietNam
photo de presse:  soldat mort:             guerre du VietNam

-

La vie est finie pour toi,

Tu resteras dans la neige.

Vingt-huit coups de baïonnette,

Cinq balles de fusil.

Il est triste, ce nouveau

Vêtement que j’ai cousu.

Elle aime, elle aime le sang,

Notre terre russe.

-


Vahagn Davtian – De pierre ici tout un pays


photo perso:                   Causse de Sauveterre – Lozère

-

De pierre ici tout un pays…

De pierre ici tout un pays, d’eau en furie
Murmure d’herbe ici dans la teinte du bleu
Corne des rocs dans les hauts monts hissés vers Dieu
Dans l’abîme jeté, pénitence de pierre.

Tout un pays où blanche et de glace est la plainte
Dans le fond des ravins, question des tempêtes
Vers le bas de la rive une clochette d’eau
Le chagrin du pétale et le pleur de la mousse.

Cri de cuivre et soupir de granit, le pays
À la beauté en croix sur la pierre de croix
Tout un pays face au soleil à l’infini
Toi prière à genoux et toi élan du rite.

Je suis de toi pays des longs siècles sans fin
Et je vais avec toi, hauteurs et précipices,
Furieux par la pierre et dans le vent de neige
Toi, chagrin du pétale et larme de la mousse.

-
Vahagn Davtian ," De pierre ici tout un pays", extrait..
Traduction Rouben Mélik.

photo perso: Causse de Sauveterre – Lozère – hameau "le Lac"

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Miguel Veyrat – Il cache le feu ( à la mémoire de Paul Celan )


 

Il cache le feu "

Il cache le feu
dans les bassins de la mort récente
Et regarde la voix indiquant
un saut léger
à d’autres seins:
Mémoire d’une l’eau agitée par le vent
souvenir de brûlure,semelles de mémoire , vapeur d’ombre
qui ne laisse pas de sillage,
ou tremblements
dépôt à la mémoire. Voile sanglante
ceux dont la mémoire
ne se rappelle pas
et n’ont jamais choisi d’être catholiques ou juifs:
Mémoire de coquelicots dans la neige.
Feux. Pentes confuses. Zones de tirs.

Miguel Veyrat

Dans ‘ contre-jour» (Onze poèmes à la mémoire de Paul Celan)  -  tentative  de traduction  RC, de

“Se esconde el fuego”

Se esconde el fuego
en las cuencas de los muertos más recientes
y aguarda la voz que indique
el salto leve
hacia otros pechos:
Memoria de agua agitada por el viento
que arde, memoria de soles, vapor de sombra
que no deja estela,
ni trémula
gota a la memoria. Sudario sangriento,
memoria de aquellos
que no recuerdan
haber nunca elegido ser católico o judío:
Memoria de amapolas en la nieve.
Fuego fatuo. Confusas laderas. Zona de tiro.

En “Contraluz” (Once poemas en memoria de Paul Celan)
Ed. Los Cuadernos del Céfiro (Breviarios poéticos) 1996©

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Tournant serré – ( RC )


photo perso:              Cévennes massif du Tanargue

 

Je prends le tournant serré

Du dernier virage avant le col

Et l’arrivée          au coeur d’un pays

Qui me regarde,       ( curiosité d’usage…)

 

Ses forêts denses et espaces larges

– la main de la terre  a bien des visages -

Celui-ci ,      caché par les  rochers

Et la brume peureuse  qui s’y frotte…

 

S’il faut tourner la page

Des voies rapides et soleils lourds

La vie d’avant n’est plus devant…

………..  Je m’éloigne

 

Et je quitte les faux sourires

Et la parole loquace

Pour les manteaux de neige

Au delà des Cévennes,

 

Le silence grandiose des mers qui ont fui

Comme j’ai biffé les pages

D’un passé qui n’a plus cours,

de grands traits obliques

 

Rayant aussi le coeur,

Parmi les narcisses,

Sur le chemin d’exil

Qu’il me faut franchir.

 

RC  -  9 septembre  2012

 

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Fernand Dumont – Il a neigé longtemps


dessin-       Georges Bru

 

 

 

 

Il a neigé longtemps

Il a neigé longtemps sur les tables de l’absence
où je grave ton nom avec un doigt de feu
en t’attendant
comme je suis seul à savoir t’attendre
immobile et désertique
jusqu’au milieu du siècle
s’il le faut
avec ce coeur de caillou noir
taillé pour ne jamais mourir
comme celui que j’ai trouvé un jour
dans le village où tu es née
Ce caillou taillé en amande
il y a si longtemps
qu’on ne peut même plus imaginer
qu’il y avait déjà des hommes
en ce-temps-là
dans le pays où tu es né

Je t’attendrai
avec ce coeur de pierre
et personne ne voudra me croire
quand j’annoncerai ton arrivée
au seul fait
que la neige de la table deviendra grise
et triste
comme la cendre des anciens jours

Fernand Dumont; "La région du coeur" poète surréaliste belge.


Jean Daive – Plusieurs fois.


Art Andy Goldsworthy

Dans la neige s’enfoncent des lieux habités : la chambre qui veilla le miroir où j’étais,

le plus grand arbre du jardin où je suis. Et les sols dépossédés flottent parmi les

branches, recouvrent, ouvrent tous les ciels, me perdent : Seul. Plusieurs fois.

La neige. La nuit. Quelque regard où je fus.


Jean Daive

in  » 1, 2 de la série non aperçue «

 

 

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Pensée pour les ours ( RC )


image: montage perso

 

 

-

 

C’est la mémoire  des pays  froids

Vers un ciel sans ride

Sur la banquise lisse

Où l’ourse blanc se repose

 

A se fondre dans la neige

Plutôt, son paysage,

Elle prendrait cette pose

En fourrure alanguie,

 

Etalée sur les glaces

Bien sûr, il y a la place

Pour les grands espaces

des aurores boréales,

 

Marsouins, phoques et dauphins

C’est quand même mieux  qu’au zoo

Où,  derrière les barreaux

Il y a les cousins

 

A quémander la pitance

Au large goût de rance

Dans des bacs en plastique

Sur de faux rochers gris.

 

La famille  d’ours bruns

Dont la fourrure se traîne

Derrière les grilles de Vincennes

En milieu urbain.

 

RC  – 6 juillet  2012

 

 

 

 

 

 


Gil Pressnitzer – À pas d‘oiseaux sur la neige



Á pas d‘oiseaux sur la neige


À pas d‘oiseaux sur la neige
je m’éloigne de mes visages disparus
quelques graines de paroles
posées à même le ciel

elles pousseront un jour grâce au vent
comme parfois mes mains sur ton corps
perce-neige de la lumière
Ne pas se retourner
même si on entend le papier froissé des rêves
ne pas surprendre les adieux
Un souffle d’aile et la terre se parfume
et puis se jeter en boule au pied de la solitude
et en dépit de tout laisser dormir
les chevaux dans mon ombre
Le silence avance doucement contre ta hanche
une marque douce sur la pirogue de la nuit
pas d‘oiseaux sur la neige
la vie s’évapore dans ta lumière

je l’ai appris trop tard
marée montante de l’ignorance
je n’ai su trouver
la tâche de naissance sur mon front
c’était peut-être la neige

Gil Pressnitzer

01/02//2011

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Ombres- contre vent – Neige sur les pierres


photo:        Michel Augé       " sunlight sur vie secrète"

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Neige sur les pierres

 

Il suffit de mots noirs  lourds glacés

de pierres  écroulées sur une espérance

dans un son  étouffé

 

la neige parfois  vient éclairer  le  vert

effacer l’erreur

 

pourtant  on grelotte

trébuche sur ses certitudes

 

on s’approche d’une fenêtre

imitant  le rouge-gorge

ce solitaire affamé

 

surtout qu’aucun bruit vienne fendre

l’abri du silence

 

 

-


Jean-Marc La Frenière – Difficile


peinture: Sean Scully 2002 –mur de mer  ( commme quoi  tout  n’est pas blanc ou noir..)

Après mon post  "facile"… , voila  l’inverse

Difficile

Difficile d’aimer l’homme en treillis de combat, la fillette en poupée, le môme qui fait l’homme. Difficile d’aimer l’homme quand il compte ses sous, tuant l’air qu’il respire, saccageant la forêt, affamant l’océan, mettant l’espace en carte et l’espérance en berne.

Difficile d’aimer l’homme quand il lance des pierres au lieu de caresser, transformant la terre des ancêtres en cimetière d’autos, l’œuf de Colomb en grippe aviaire, l’herbe folle en vache folle et les bonhommes de neige en oxyde de carbone.

Difficile d’aimer la femme grimpant l’échelle sociale sur la hauteur des talons et l’échelle d’un bas, transformant la caresse en argent, le cœur qui pique en château de cartes et le sexe en tirelire.

Difficile d’aimer l’acteur quand il renie Gauvreau pour jouer le bleuet dans un bol de céréales, le peintre quand il peint avec un signe de piastre. Difficile d’aimer Dieu transformant l’air en or, la prière en pétrole, la sourate en diktat, l’espérance en djihad, la caresse en enfer, le visage en burqua, le missel en mitraille et la marelle en roulette russe. Le temps se perd dans le zapping, l’espace dans le zoom.

La force de la poésie est dans sa liberté. Elle préfère les faux pas aux bêlements des foules. Enfant impitoyable, sa rectitude se tient debout entre ses lignes, loin des lignes de parti, des lignes éditoriales, des lignes de montage, des lignes blanches et des colonnes de chiffres. L’âme est trop grande pour le corps. Le ciel doit descendre manger les pissenlits par la racine.

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Maria Calandrone – Corps-diaphragme en majeure partie


photo: National Geographic

Maria Grazia Calandrone

 

Corps-diaphragme en majeure partie

 

 

De la végétation affleure le corps

des pommiers – avec leurs médaillons d’or. Bannières de calme plat

dans le blanc de la machine adriatique – déboussolée

par la tempête immobile des estacades, sanctuaires tanguants

de bois et de rebuts

ferroviaires sur plusieurs mètres de mer. Les hommes de la montagne

dominent l’Inquiet de leurs plateformes – ils prolongent dans le deuil

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . des eaux

la terre, sa verdeur de meule sylvestre – et le soleil

règne plus grand que la peur.

 

Les manches retroussées, les pieds nus

- de la côte ils prononcent les Nombres donnés

par les étrangers

qui cultivent l’ange des rêves – cœurs pleins de larves

et de pissenlits – arrachés à la beauté boréale. Ah, si nous étions !

forêts de mâts dans la brume – voici le Souverain Ensemble

sur les taches du Neutre de tous les jours – le pollen dispersé

par le vase des siècles, où la somme des tempêtes est égale

au froncement inconstant d’un sourcil.

 

Mettez donc ma santé à côté de celle de notre frère

avec des projections de neige polluante sur les pins

qui ont des ombrelles de méduses terrestres pour que rien ne manque,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . pas même

des roses hématiques et des rouleaux de parchemin dans les mains – ou

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . .. .. . . discours

sur le climat et le sol et sur les passerelles rongées, qui changent

la mer en terre – frêles – comme toi mon amour, qui sillonnes le large

de tes sabots de pierre et manifestes une originelle collision.

 

 

-

 

texte que l’on peut  retrouver  dans le blog "une autre poésie italienne"

 

 

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Henri Bauchau – L’Enfant rieur


poupées d’indiens d’Amérique du Nord: Menominées

 

 

L’Enfant rieur

Je suis toujours l’enfant rieur, cet enfant que la guerre
A empêché de vivre en riant son enfance.
Jeunesse, encore en moi, je vais, je cours, je nage
J’adore les chevaux et skier dans la neige
Mon corps est amoureux, il aime, il est aimé
Mon corps est très patient, il est à mon service.
L’instant, couleur du temps, vient à moi promptement
Sur vos balcons, glaciers, travaillés de lumière
De toute ma chaleur je t’écoute, Soleil !

Un jour, je suis tombé, je tombe dans mon corps
Il m’a serré de près, je tombe à la renverse.
Je ne suis plus mon corps, je suis dans ses limites
Je suis un apprenti de mon corps de grand âge
Ignorante espérance, tu vois, je m’abandonne
À la pensée d’amour de ma fragilité.

Henry Bauchau

 

 

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Marie Hurtrel – Parole recluse


sculpture: tombe du cimetière de Vérone

-

Pourtant, tu avais un écho, et le silence baignait seulement une note plus bleue que le soleil des anciens décembres.

Sous la neige sans consistance où l’hiver s’était perdu… à jamais perdu. Il poussait des fleurs.

Quand de raison qui déraisonne, les notes se sont mises à tomber d’un ciel déchu, c’est comme si ce soleil s’était éteint.

S’est-il éteint…

S’éteint-il…

L’obscurité marque son armure[1] et la portée[2] tremble.

Quand les mots manquaient de lettres, dans l’avant et l’été attendu, les rêves buvaient la tasse d’encre, et se noyaient les pupilles du doute dans leur inconsistance.

Pourquoi ces jours brisés boivent-ils maintenant le plomb et la parole recluse scelle-t-elle nos tombes…

Pourquoi l’intransigeance du voyage ferme-t-elle la bouche sur un pardon exclu, une larme tue, et l’été qui s’en va avant la saison…

Faut-il au sang d’égorger les hirondelles pour parer de peines la porte déjà trop lourde des cimetières ?

© Marie Hurtrel

 

 

[1] Armure : en musique, altérations réunies à la clef

[2] Portée : les cinq lignes permettant de représenter les hauteurs des notes

 

 

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Anna Akhmatova – tromperie


 

TROMPERIE

1
Printemps. Le matin est ivre de soleil,
Plus net le parfum des roses sur la terrasse,
Le ciel a plus d’éclat qu’une faïence bleue.
Le cahier est relié en maroquin très souple,
J’y lis des stances et des élégies,
Qui furent écrites pour ma grand-mère.

Je vois le chemin jusqu’à la grille, les bornes
Se détachent en blanc sur l’émeraude du gazon.
Oh! ce coeur est plein d’un amour exquis, aveugle.
Et quelle joie! ces couleurs, dans les massifs,
Et dans le ciel le cri aigu du corbeau noir,
La voûte du cellier au profond de l’allée.

2
Le vent souffle chaud, étouffant.
Le soleil brûle les mains.
La voûte de l’air sur la tête,
On dirait un verre bleu.

Odeur sèche des immortelles
Dans ma tresse qui se défait.
Sur le tronc rugueux du sapin
Une route pour les fourmis.

Reflets paresseux sur l’étang.
Vie légère, comme jamais…
Aujourd’hui j’ai cru voir quelqu’un
(Mais qui?) dans le hamac léger.

3
Soir bleu. Les vents sont apaisés,
La lumière veut que je rentre.
Qui est là? Devine… un fiancé?
Et pourquoi pas mon fiancé ?…

Sur la terrasse une silhouette familière,
On parle, mais très doucement.
Oh, je n’avais jamais éprouvé jusqu’ici
Une langueur si séduisante.

Les peupliers frémissent d’inquiétude,
Visités par des rêves de tendresse
Le ciel est couleur d’acier bruni,
La pâleur des étoiles est mate.

Je tiens un bouquet de giroflées blanches.
Elles cachent un feu secret, pour brûler
Celui qui les prendra de mes mains timides,
En effleurant ma paume tiède.

4
J’ai écrit des mots
Que longtemps je n’ai pas osé dire.
Le mal de tête m’engourdit,
Mon corps est comme insensible.

Le cor au loin s’est tu, mon coeur
Ressasse les mêmes énigmes,
Une légère neige d’automne
A recouvert le terrain de croquet.

Les feuilles bientôt ne frémiront plus !
La pensée bientôt oubliera ses tourments.
Je ne voulais pas être une gêne
Pour ceux dont le devoir est de se divertir.

J’ai pardonné à ces lèvres rouges
Leur cruelle plaisanterie…
Vous viendrez nous voir demain
En foulant aux pieds la première neige.

On allumera des bougies,
De jour leur éclat est plus doux,
On apportera un bouquet
De roses cueillies dans l’orangerie.

(Anna Akhmatova)


Abats-moi (RC)


D’après une partie  du texte  de la chanson de Nick Cave  "Shoot me down"

photo Mathew Rolston

 

Je peux entendre l’herbe pousser

Et sentir la marée monter
Je peux ressentir la fonte des neiges

Et suspendre dans leur vol,  les flocons
Je peux sentir ton souffle contre mon oreille

Et voyager, vermeil à l’idée d’un soleil

Je pourrais tout simplement disparaître
Et me dissoudre  derrière un écran de vapeur
Qu’en dis-tu   ?  ça ne serait pas mal ?

Mais, en te regardant dans les yeux
Je sens, à ton sourire figé
Que tu vas mettre fin à l’histoire


Et m’envoyer dans les flammes
A m’imposer ta vengeance glacée

Me faire dégringoler par terre
Dans un tonnerre de feu…

Au troisième coup,         j’aurai cessé

D’écouter la bouche froide de ton arme.

 

Et serai rendu au sol.

-

RC  18 avril 2012

-


Paul Celan : Cologne (adaptation de) – Ahmed Bengriche


A visiter ce site foisonnant de textes, d’auteurs  très intéressants  dont Ahmed Bengriche  se fait l’écho,  ainsi  que des adaptations personnelles, dont  voici l’une  d’entre  elle  prise  "au hasard", mais j’y ai tout de suite perçu une  sensibilité  de haute volée…

intérieur cathédrale de Cologne

Cologne

 

Temps du cœur, ils sont debout

les rêvés

pour les chiffres de minuit.

 

un peu parla dans le silence immobile, un peu se tut

un peu alla son chemin.

Banni et perdu

étaient chez eux.

 

Vous cathédrales.

Vous cathédrales, pas vu

vous fleuves, pas entendu

vos horloges si profondes en nous.

Lit de neige

 

Yeux, aveugles au monde, dans la faille du mourir : je viens,

pousse rude au cœur.

je viens.

 

Mur de l’abrupt, miroir de la lune. En bas.

(Lueur tachée de souffle. Sang strié.

Âme nuageuse qui encore une fois est proche d’une figure.

Ombre des dix doigts-enserrés)

 

Yeux, aveugles au monde

yeux dans la faille du mourir,

Yeux, yeux ;

Le lit de neige sous nous deux, le lit de neige.

 

Cristal sur cristal,

au temps profond emprisonné, nous tombons,

nous tombons et gisons et tombons,

et tombons :

 

Nous fûmes, nous sommes.

Nous sommes une chair avec la nuit,

à la lisière, à la lisière.

-

photo Elaine V – passant devant les "boîtes" ( installation Chr Boltanski )

-


Alain Borne – un visage, une présence


peinture: Jean Fouquet; vierge couronnée et enfant ( détail )

-

Ceci n’est pas un rêve

ni du sommeil ni de la veille

ni de la nuit ni du jour.

Ceci n’est pas un fantôme
ni le délire d’une pensée
ni le visage d’un désir.

Ceci n’est pas une absence forgée
d’espoir
ni un espoir travaillé de sang.

Ceci n’est qu’un visage Lislei une
présence
un corps fait sur le plan de tous les
corps humains
avec partout les cordes rouges
liant les blanches charpentes
et la tunique étrange
tissée comme d’étoiles
qui auraient séjourné dans la neige
longtemps.

Un corps avec sa cloche sourde
et sa flamme au fronton
et ses deux lianes douces rejointes
pour les gestes
d’un être de péril.

Ceci n’est rien Lislei
qu’un glaçon de chaleur déposé sur
l’hiver
un amas corruptible de membres
animaux.

Qu’y puis – je Lislei
s’il me semble qu’un ciel le traverse
et qu’une éternité
y pèse sa chance dernière.

Il faudrait que je vous enseigne
l’amour selon le rite terrestre
que je vous montre
comment font les bêtes pour gagner la joie
et que vous sachiez que c’est ainsi
également pour l’homme que tourne le rêve
et que je l’étrangle à le serrer contre vous.

Je connaissais l’attente
le glaïeul éclatant du désir
et sa racine noire
et sa noire fenaison
la statue qui vous brûle
puis tombe de l’odeur comme d’un piédestal
et n’est plus qu’un peu d’os
dans son linge de peau chaude…

Tu passeras comme j’ai passé
répands tes yeux pourtant sur mon poème
afin qu’un peu de vie s’étende encore
ici où j’ai tué
un de mes grands songes dérisoires.

L’heure s’épuisait.

Les heures.

Le soleil trichait dans la gloire blanche de

l’horizon.

Une ombre passa, rapide humaine,
comme pour donner vie au paysage et
le faner.

Je vous ai vue pour la première fois Lislei au temps des neiges
mon cœur fui visité d’hiver de printemps et d’automne…

Alain Borne

-


Emily Dickinson – la Terre est brève


peinture: artiste non identifié ( faisant partie d'un dossier sur les artistes noirs-américains)

-

 

 

Je me dis : la Terre est brève –

L’Angoisse – absolue –

Nombreux les meurtris,

Et puis après ?

 

Je me dis : on pourrait mourir –

La Meilleure Vitalité

Ne peut surpasser la Pourriture,

Et puis après ?

 

Je me dis qu’au Ciel, d’une façon

Il y aura compensation –

Don, d’une nouvelle équation –

Et puis après ?

 

On apprend l’eau – par la soif

La terre – par les mers qu’on passe

L’exaltation – par l’angoisse -

La paix – en comptant ses batailles -

 

L’amour – par une image qu’on garde

Et les oiseaux – par la neige

 

I reason, Earth is short—
And Anguish—absolute—
And many hurt,
But, what of that?

I reason, we could die—
The best Vitality
Cannot excel Decay,
But, what of that?

I reason, that in Heaven—
Somehow, it will be even—
Some new Equation, given—
But, what of that?

-

Émily Dickinson

-

 

Curieusement  ayant cherché  "l’original",  je  n’ai trouvé  que trois  strophes…

 

image - artiste non identifié, même provenance que plus haut


Jacques Chessex – désir de la blancheur


photo personnelle Mont Lozère, mars 2006

J’emprunte à bleupaille, son article  sur l’écrivain Jacques Chessex*

Si le désir de la blancheur t’enveloppe
Sans hâte ami ouvre ta porte
A l’aube tu te rappelles le bras maternel
Et il neige ô cadeau de la neige
Sur toute blessure
Les haies du coeur
Peu à peu adoucies par cette étreinte
Et moins de bruit moins de terre
Ton corps allant à l’air
Ton esprit à son seul mouvement
Par le blanc de la parole sans mots
La certitude de l’être
Comme un feu qui ne s’éteint
Ni au blanc en toi qui rêve

-

(         je bénéficie  de deux  traductions de personnes  qui manipulent mieux  l’anglais  que moi-même ; et qui ont  bien voulu me transmettre leur vision des choses  -

merci à Brigitte  et Aidan… dans l’ordre  d’apparition, comme on dit —  thanks a lot !      )

-

If the desire of whiteness wraps you

Without haste, friend, opens your door,

At dawn you remember yourself the maternal arm

And it snow, ô present of the snow

On any wound

The hedges of the heart

Little by little eased by this embrace

And less noise less ground

Your body going to the sight

Your spirit in its only movement

By the white of the word without words

The certainty of the being

As a fire which does not go out

Nor to the white in you who dreams

If you become enveloped by a desire for whiteness

Then, friend, open your door to it without haste.

At dawn you will recall being in your mother’s arms

And it is snowing ( oh gift of snow ! ) on your every wound.

The defenses around your heart are, little by little, softened by this embrace ;

There is less noise, less of the things of this world.

Your body is taking to the air

And your mind, in a singularity of movement

Is, by blank speech without words, coming to a certainty of being,

Like a fire that will never go out  -

Like the everlasting whiteness in the you who dreams