Claude Saguet – Belle, pour quel désert suis-je promis ?
-
Belle, pour quel désert suis-je promis, pour quel autre
désert s’il faut, à chaque instant, retrouver sa solitude dans tous les yeux qui passent ?
Lorsque les routes se dédoublent et s’amoncellent les fleuves ; lorsque lentement, dans le matin, s’élève l’haleine rouge des heures, je voudrais m’ouvrir comme une parole privée d’air depuis longtemps.
La mer, de tous ces plis, m’apporte des chants sans mémoire qui vont, avec l’entêtement obscur de l’oiseau, pour retrouver un goût de terre et d’orage.
Désert, désert partout ! dans les cercles criants de la sève, dans l’arbre qui se tord pour ne plus exister
Et j’ai peine à croire à notre langage immobile sous les pierres, à ce reflet dans le miroir brisé à l’aube des cascades.
(l’œil déserté version 2 éditions dé bleu 1980)
La nuit m’apporte
un poème d’eau fraîche.
La nuit venue du fond
de ton corps mutilé
je peux la prendre dans mes bras ;
je peux l’avaler toute jusqu’au premier rayon.
La nuit venue du fond de ton corps flagellé
est-elle femme
ou rose noire ?
J’ai fermé portes et fenêtres.
Est-elle femme,
est-elle écho
la nuit venue du fond
de ton corps décharné ?
Je veux en elle
trouver un visage, de quoi me remettre à vivre.
La nuit couvre la plaine
de son lierre fantôme
et j’imagine un corps vivant.
La nuit comme une forêt morte
sur un chemin hanté de plaintives lueurs.
(l’œil déserté version 2 éditions dé bleu1980)
Adonis – la plume du corbeau
LA PLUME DU CORBEAU
1.
Je viens sans fleurs et sans champs
Je viens sans saisons
Rien ne m’appartient dans le sable
dans les vents
dans la splendeur du matin
qu’un sang jeune courant avec le ciel
La terre sur mon front prophétique
est vol d’oiseau sans fin
Je viens sans saisons
sans fleurs, sans champs
Une source de poussière jaillit dans mon sang
et je vis dans mes yeux
je me nourris de mes yeux
Je vis, menant mon existence
dans l’attente d’un navire qui enlacerait l’univers
plongerait jusqu’aux tréfonds
comme un rêve
ou dans l’incertitude
comme s’il partait pour ne jamais revenir
2.
Dans le cancer du silence, dans l’encerclement
j’écris mes poèmes sur l’argile
avec la plume du corbeau
Je le sais: pas de clarté sur mes paupières
plus rien que la sagesse de la poussière
Je m’assieds au café avec le jour
avec le bois de la chaise
et les mégots jetés
Je m’assieds dans l’attente
d’une rencontre oubliée
3.
Je veux m’agenouiller
Je veux prier le hibou aux ailes brisées
les braises, les vents
Je veux prier l’astre dérouté dans le ciel
la mort, la peste
Je veux brûler dans l’encens
mes jours blancs et mes chants
mes cahiers, l’encre et l’encrier
Je veux prier n’importe quelle chose
ignorante de la prière
4.
Beyrouth n’est pas apparue sur mon chemin
Beyrouth n’a pas fleuri – voyez mes champs
Beyrouth n’a pas donné de fruits
Et voici un printemps de sauterelles
et de sable sur mes labours
Je suis seul, sans fleurs et sans saisons
seul avec les fruits
Du coucher du soleil jusqu’à son lever
je traverse Beyrouth sans la voir
J’habite Beyrouth mais je ne la vois pas
L’amour les fruits et moi
nous partons en compagnie du jour
Nous partons pour un autre horizon
-
traduit de l’arabe ( auteur libanais ) – par Anne Wade Minkowski
Chants de Mihyar le Damascène Sindbad
La Bibliothèque arabe 1983
-
Thierry Metz – vers la bien-aimée
-
Vers la bien-aimée
ce sera
toujours comme une aile
sans repos
une montée jour après jour
d’un visage à l’autre
parmi les nuages accrochés au talus
aux branches
pour chanter l’âme d’un petit bois
en prière sous le châle
avec un peu d’herbe
une feuille morte
comme une aile dans l’hiver
d’oiseau profane.
Thierry Metz, Le Drap déplié, L’Arrière-Pays, 1995, page 9.
-
Guy Goffette – Vivre est autre chose
.
-
-
-
-
Je me disais aussi : vivre est autre chose
que cet oubli du temps qui passe et des ravages
de l’amour, et de l’usure – ce que nous faisons
du matin à la nuit : fendre la mer,fendre le ciel,
la terre, tour à tour oiseau,poisson, taupe, enfin :
jouant à brasser l’air,l’eau, les fruits, la poussière ;
agissant comme,brûlant pour, allant vers, récoltant
quoi ? le ver dans la pomme, le vent dans les blés
puisque tout retombe toujours, puisque tout
recommence et rien n’est jamais pareil
à ce qui fut, ni pire ni meilleur,qui ne cesse de répéter :
vivre est autre chose.
-
In
Poésie d’aujourd’hui à haute voix
, Poésie/Gallimard.
-
Jean Daive – Le monde est maintenant visible .
Le monde est maintenant visible
entre mers et montagnes.
Je marche entre les transparences
parmi les années
les fantômes
et le matricule de chacun.
Les pierres
les herbes sont enchantées.
Tout se couvre
jusqu’au néant
de pétroglyphes.
Je compte les mâts
penchés près du rivage.
À perte de vue, la prairie des cormorans
car chaque maison est un navire
qui se balance.
Plutôt le crime ou plutôt
la mort des amants ou
plutôt l’inceste du frère
et de la sœur ou ―
je prends le temps
de manger une orange.
Dans ces moitiés d’assiettes et
autres fragments trouvés
avec pierres taillées, dessinées ou peintes
masse de cailloux, graviers avec sable
mesurent un site
une ville que j’explore
avec l’énergie d’un oiseau.
.
Jean Daive, L’Énonciateur des extrêmes, Nous, 2012, pp. 39-40.
-
Chute de noix ( RC )

photo Martine dans "photo-passion"
-
Une demi-coquille de noix, la vie, là
Incrustée dans le sol
Entre le fouillis des herbes aplaties
A l’ombre du cerisier
Il n’y a pas de noyer
On suppose qu’un oiseau de passage
Fendit un jour l’atmosphère égale
Sous les nuages bas
Porter à un nid lointain
Peuplé de becs grands ouverts
Le résultat de sa quête,
Disputée aux rongeurs.
Ou alors est-ce dans le marronier,
Ce nid abandonné
Un tissage de brindilles
Rendu impraticable
Les repousses des branches, chaque année plus longues
Et plus épaisses.
Où déjà, je me souviens,
Les occupants avaient du mal à se faufiler,
Leurs ailes faisant flop-flop
Contre les feuilles larges.
-
RC – 3 décembre 2012
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Lamelles immobiles ( RC )
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Immobile dans l’image,
Epinglé dans le ciel,
Au théâtre des objets,
L’oiseau n’est pas réel…
Dessin de son passage,
Une portion de trajet,
Le bout d’une ligne,
Un instant de grâce,
Et peut-être le signe,
Le reflet dans une flaque
D’un ange qui passe
Et qu’à peine on remarque…
———–
Voyageurs en émotion lente
Le passager du jour
Succède à celui
D’une lourde obscurité
Et s’étonne encore
Que les choses en sommeil
Se révèlent au lendemain,
Cousines, ou bien semblables
A la même place
Et jouent à la permanence,
Même si l’atmosphère, leur peint des habits
De brume et de lumière.
Il y a des instants fugitifs
Qui modifient les contours,
Ajoutent des touches de couleur
Et désignent autrement
- La cathédrale de Rouen – que l’on croyait connaître
Quand s’élancent, immobiles
Les dentelles gothiques
A travers les siècles .
Mais, même plus modestes
Les images les plus offertes,
Qu’on voit sur les présentoirs,
Se trouvent reproduites
Presque à l’identique
Sur les cartes postales.
Les vues générales,
Prises du promontoire
En couleurs ou en gris pâle,
Sont des moments d’histoire .
Le décompte des heures,
Les transformations ( et petites différences)
A identifier – au jeu des sept erreurs-
D’un village de Provence …
En prenant la photo
Le passager du jour
Prélève, une fraction de seconde
Une infime portion du temps,
Et un peu de lumière
Comme une prise de sang
Aspirant le visible du monde,
Une piqûre éphémère,
Où se précipite, hâtif
Le paysage, en périmètre limité
A l’intérieur de l’objectif,
… un instant d’éternité.
-
RC - 13 novembre 2012


Jorge Luis Borgès – Tankas

peinture: Max Beckman: le rêve du soldat 1942
Tankas
.
.
1
.
En haut sur la cime
Le jardin entier est lune,
Lune d’or.
Plus précieux le frôlement
De ta bouche dans l’ombre
.
2
.
La voix de l’oiseau
Que la pénombre recouvre
On ne l’entend plus.
Tu marches dans ton jardin
Quelque chose, oui, te manque.
.
3
.
La coupe d’un autre,
L’épée qui fut une épée
Dans une autre main,
La lune de cette rue,
Dis-moi, n’est-ce pas assez ?
.
4
.
Il est sous la lune
Le tigre fait d’or et d’ombre
Il fixe ses griffes
Il ne sait pas qu’au matin
Elles ont tué un homme.
.
5
.
Triste cette pluie
Qui sur le marbre s’égoutte,
Triste d’être terre.
Triste, n’être pas les jours
De l’homme, le rêve, l’aube.
.
6
.
N’être pas tombé
Comme d’autres de ma race,
Au champ de bataille.
Être dans la vaine nuit
Seul à compter les syllabes.
.
.
Ahmed Mehaoudi – ombrage chanté

peinture; Georges Braque; oiseau noir sur fond bleu
comment arrive t-il de ses ailes
à venir décrire de ses yeux de songeur
le feu nourri de nos théoriques certitudes
la course évidente du monde qui passe
comment arrive t-il
à murmurer sur nos lits fermer au soleil
la verité du livre des vérités
puis à l’aurore siroter
la ligne blanche de la nuit
où se croisent étoiles partantes
et lumière du matin
comment de ses ailes
atterrir
clamer que l’homme est le dernier à rire
quand c’est aux oiseaux d’en être les derniers
chanter au plus profond de la gorge
que c’est sa jeunesse qui fait défaut
et alors s’envoler à nouveau
là haut à l’écoute d’autres chants mystérieux…
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-21 novembre 2010
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poème bantou – feu – ( trad Leopold Sédar Senghor )

peinture perso: maternelle age 5 ans ( j’ai probablement été fortement aidé… toujours est-il que j’ai toujours cette peinture, d’un format 50×65 cm)
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Feu
« Feu que les hommes regardent dans la nuit, dans la nuit profonde,
Feu qui brûles et ne chauffes pas, qui brilles et ne brûles pas.
Feu qui voles sans corps, sans coeur, qui ne connais case ni foyer,
Feu transparent des palmes, un homme sans peur t’invoque.
Feu des sorciers, ton père est où ? Ta mère est où ? Qui t’a nourri ?
Tu es ton père, tu es ta mère, tu passes et ne laisses traces.
Le bois sec ne t’engendre, tu n’as pas les cendres pour filles, tu meurs et ne meurs pas.
L’ âme errante se transforme en toi, et nul ne le sait.
Feu des sorciers, Esprit des eaux inférieures, Esprit des airs supérieurs,
Fulgore qui brilles, luciole qui illumines le marais,
Oiseau sans ailes, matière sans corps,
Esprit de la Force du Feu,
Ecoute ma voix : un homme sans peur t’invoque »
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Poème Bantou
(traduit par Léopold Sedar Senghor)
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Lambert Savigneux – l’autre jour
l’autre jour
(publié dans les regards d’Orion)
la pluie de l’autre jour à fait briller les tiges
je t’ai vu sous les nuées d’eau
tout à l’heure la douceur remuait la terre
le vert boit les gouttes
sous les arbrisseaux les feuilles font un toit pour l’oiseau
le vent rafraichit la peau
mais aujourd’hui la chaleur flatte le ventre
de la pluie il ne reste rien
du ciel obscurci je ne vois que le bleu
et l’avion qui va à Tokio
Tahar Ben Jelloun – Quel oiseau ivre naîtra de ton absence ? — l’interrogation du soleil ( RC )
Quel oiseau ivre naîtra de ton absence
toi la main du couchant mêlée à mon rire
et la larme devenue diamant
monte sur la paupière du jour
c’est ton front que je dessine
dans le vol de la lumière
et ton regard
s’en va
sur la vague retournée
sur un soir de sable
mon corps n’est plus ce miroir qui danse
alors je me souviens
tu te rappelles
toi l’enfant née d’une gazelle
le rêve balbutiait en nous
son chant éphémère
le vent et l’automne dans une petite solitude
je te disais
laisse tes pieds nus sur la terre mouillée
une rue blanche
et un arbre
seront ma mémoire
donne tes yeux à l’horizon qui chante
ma main
suspend la chevelure de la mer
et frôle ta nuque
mais tu trembles dans le miroir de mon corps
nuage
ma voix
te porte vers le jardin d’arbres argentés
c’était un printemps ouvert sur le ciel
il m’a donné une enfant
une enfant qui pleure
une étoile scindée
et mon désir se sépare du jour
je le ramasse dans une feuille de papier
et m’en vais cacher la folie
dans un roc de solitude
-
.
Tahar BEN JELLOUN
-
Auquel j’ajoute mon "interrogation du soleil" - qui a été composée sans que je connaisse le texte ci-dessus,
En lissant, du dos de la main,
Un sable blond, – l’interrogation du soleil
Qui s’étale, en grains
Par millions, ni semblables, ni pareils
Et si ceux ci, recouvrent
L’haleine de mon corps
Qui fait racine, puis s’ouvre
En profondeur, de toutes ses pores
C’est un flux de la mémoire
En fouillant dans son ombre
A chercher dans le noir
Qu’aucune lumière n’encombre
Quand tu te penches, elle ressurgit soudain
Aux rayons de tes cheveux dénoués
Et qu’ au dessus de moi, planent tes mains
Porteuses du soleil, d’un désir avoué.
C’est ton regard, que le ciel achemine
Qui réchauffe le mien
Je n’en sais pas l’origine
Mais j’en connais les liens.
Vivre est une aventure,
On s’écarte des chemins tracés
Vers des sentiers peu sûrs
Mais où tu me fais me lancer
Et c’est encore un peu ivre
Encore en titubant
Que je vais te suivre
Emporté vers l’avant
Mes lèvres ont le goût des tiennes
J"ai laissé derrière, l’hiver des pensées
Un nouveau jour m’entraîne
………….. Et je n’ai plus de passé.
-
RC -21 octobre 2012
-
-
Après moi, le sommeil ( RC )
-Après moi le sommeil ( à partir d’un tableau de Max Ernst, qui porte le même nom, et qui est le premier que j’ai connu, de cet artiste )
Après moi, le sommeil, s’étend
Lorsqu’un oiseau étend ses ailes,
Je touche le bord de l’étang
Comme si déjà atteint, … il gèle
Souffrir d’arrachement
A partager les rêves
Ni pourquoi, ni comment
Et en phrases brèves
Tu es dans un entre-deux,
Ne plus aimer qu’en rêve,
Ce qui est assez peu,
Pendant que les pierres se soulèvent.
Il n’y a plus d’écho, plus de froid,
Juste un pont suspendu
Entre toi et moi,
La journée s’est perdue.
La chevelure d’un jour automnal,
Emprunte ses couleurs à ma palette,
Ne connaît plus la durée, et s’étale
Comme les restes d’un été en fête.
Après moi l’étendue cassée, de la ligne droite
Par dessus, la ligne de ton épaule,
Après toi le déluge, et ses mains moites
Sous son poids, les branches courbées des saules.
De ton souffle, ll n’y a plus d’horizon,
C’est d’une nuit avant le réveil,
La confusion des saisons,
Pendant notre long sommeil
Où nous voyageons, sans savoir,
L’enchantement d’heures hivernales,
Quelque temps à l’abri des mémoires
Au fond de la nuit, son cristal
RC 28 – septembre 2012
-
Joe Bousquet – chanson de route
Il fait beau sur les chemins
Et les filles ont des ailes
Pour sauver jusqu’à demain
Ce qu’on ose attendre d’elles
Prenant lundi pour mardi
Comme un oiseau les éveille
La plus gentille s’est dit
Qu’il lui tardait d’être vieille
Nul amour n’aura chanté
Sans mourir de son murmure
Qu’on n’est plus d’avoir été
Le frisson de ce qui dure
Tout ce qu’on laisse en chemin
Se souvient avec ses ailes
Qu’à l’amour sans lendemain
Le cours de l’onde est fidèle
-
Joe Bousquet
-
Claude Esteban – Blanche
Art: Käthe Kollwitz auto-portrait 1903
Blanche.
Elle divise le temps
en deux
Sceptre et cilice.
L’écume ne meurt pas
lèvres ouvertes
aux lèvres.
Blanche
Emmurant l’oiseau.
Tranchant le nerf fragile des coquilles.
Sans que la voix
revienne.
Nue dans le sel.
-
Guy Goffette – Un peu d’or dans la boue
Un peu d’or dans la boue
I
Je me disais aussi : vivre est autre chose
que cet oubli du temps qui passe et des ravages
de l’amour, et de l’usure – ce que nous faisons
du matin à la nuit : fendre la mer,
fendre le ciel, la terre, tout à tour oiseau,
poisson, taupe, enfin : jouant à brasser l’air,
l’eau, les fruits, la poussière ; agissant comme,
brûlant pour, marchant vers, récoltant
quoi ? le ver dans la pomme, le vent dans les blés
puisque tout retombe toujours, puisque tout
recommence et rien n’est jamais pareil
à ce qui fut, ni pire ni meilleur,
qui ne cesse de répéter : vivre est autre chose.
II
Le temps qu’on se lève vraiment, qu’on se dise
oui de la pointe des pieds jusqu’au sommet
du crâne, oui à ce jour neuf jeté
dans la corbeille du temps, il pleut.
Ô l’exacte photographie de l’âme, ces deux mots
qui nous rentrent les yeux comme les ongles
dans la chair : il pleut. Le sang de l’herbe
est vert insupportablement et c’est en nous
qu’il pleut, en nous qu’une digue rompue
voit s’effondrer peu à peu, derrière la vitre
et parmi les voilures, avec des pans de vieux
regrets, d’attentes fatiguées,
les raisons de partir et d’habiller le froid.
III
Encore, si le feu marchait mal, si la lampe
filait un miel amer, pourrais-tu dire : j’ai froid,
et voler le coeur du noyer chauve, celui
du cheval de labour qui n’a plus où aller
et qui va d’un bord à l’autre de la pluie
comme toi dans la maison, ouvrant un livre,
des portes, les repoussant : terre brûlée, ville
ouverte où la faim s’étale et crie
comme ces grappes de fruits rouges sur la table,
vie étrange, inaccessible, présent
à celui qui ne sait plus désormais
que piétiner dans le même sillon
la noire et lourde argile des fatigues.
-
Guy Goffette
poème cueilli dans "La vie promise" précédée d’"Eloge pour une cusine
de province"
éditions poésie/gallimard
-
Ferruccio Brugnaro – Je ne me souviens pas
Je ne me souviens pas
Je ne me souviens pas d’un matin aussi obscur.
La brume est très dense
et pénètre glaciale parmi nous
dans l’atelier avec l’angoisse
de quelque oiseau qui crie en vain
aujourd’hui.
La voix de mes camarades ;
La voix la plus belle et la plus forte de l’âme
résonne vide
lointaine
comme la joie, la couleur de l’air.
Ferruccio BRUGNARO
Traduit de l’italien par Béatrice GAUDY
-
Claude Esteban – Blanche
Blanche.
Elle divise le temps
en deux.
Sceptre et cilice.
L’écume ne meurt pas
lèvres ouvertes
aux lèvres.
Blanche.
Emmurant l’oiseau.
Tranchant le nerf fragile des coquilles.
sans que la voix
revienne.
Nue dans le sel.
-
Après l’éruption ( RC )

Surplombant le vide et prête à tomber,
après la tempête, le feu, les larmes,
la lave qui s’accumule en strates
projetée des entrailles,
Une fleur surgit, des rochers calcinés,
c’est, la lente reconquête de morceaux de vie,
les insectes ,les lézards, qui se chauffent au soleil
ou bien aux bassins souffrés encore fréquentés de fumerolles…
Où cette jeune pousse a –t-elle bien pu trouver à survivre et s’accrocher ?
-
D’où est venue la graine ? échappée du bec d’un oiseau venu de l’autre rive ?
De la poche du scientifique venu mesurer la densité des gaz, rôdant encore dans les poches ?
De la même façon que le soldat mort, allongé, déchiqueté, dans le Guernica de Picasso, tient, avec son épée brisée, la jeune fleur qui donne tout son sens au tableau…
Comme il est écrit que la vie récuse la crasse et les vertiges du néant
Pour toujours reparti de l’avant.
RC – 13 juillet 2012 ( en écho au très beau texte de Lambert Sav, à voir sur "les vents de l’inspire" )
-
-
camisole ( RC )

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Ouvre donc ces portes , que le vent s’engouffre
Qu’un peu d’air glisse sur ces carreaux lisses !!
Que je sente un peu du dehors les bruits qui frappent !!
Un peu au mur de la vie, celle qui est à l’écart…
Ouvrez donc un peu, que mon regard franchisse
La salle, et les couloirs, et les carreaux blancs encore,
Il y a trop de monde dans ma tête qui se heurtent à ces murs blancs.
A ce monde préservé, sans aménité.
C’est d’un neutre, cette absence, en blanc,
Cette perte de fantaisie, de vie, de chaleur
C’est peut-être tout ce blanc, pour mieux repérer mes cris, la solitude qui se blesse aux arrondis de chromes.
Qui se répercute aux fenêtres hautes, garnies de grillage fin,
pour l’oiseau en cage.
C’est aussi pour me maintenir là,
Sur place, immobile, maintenue par des épingles sur un socle, comme les papillons.
Les échos des voix des infirmiers me rendent plus atone que leurs piqûres, et les grands couloirs.
Récurés journellement à renfort de désinfectant.
Drôle de vie que celle, empêtrée dans du blanc, du blues blanc plein les dents,
Et ma tête qui cogne, si loin de cet endroit, où seules les hirondelles me font signe,
Rayant la fenêtre haute, à coup de liberté.
Isolée dans ma camisole.
RC – 4 juillet 2012
-
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Thierry Metz – extraits de Terre
-
J‘entraîne mes pas.
Dans une demeure que je n’attendais pas,
si frêle
où ma voix
comme une torche
s’éteint.
Ne s’entend plus
que sur un bûcher.
Mais la voix revient, chargée de foin :
Où sommes-nous ?
Quelle heure est-il ?
Il n’est que maintenant. Et c’est le livre. Et je n’ai rien trouvé d’autre. Mais je sème. Tout ce que je suis. Pour qu’il y ait un chemin au croisement de nos voix.
Je me tais.
J’écoute.
Un oiseau s’est posé sur moi.
Quelqu’un dans la haie a
ouvert un livre
malgré les épines
Thierry Metz
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Thomas Duranteau – oiseau traverseur
-
Ne pas savoir
qui du puits
qui de la tour
est le reflet de l’autre
Un oiseau en forme de bouche
traverse
la pesanteur de la pierre
Thomas Duranteau
–
et un autre poème sur le même thème de la tour:
extrait des "Ecrits du nord"
—
La tour prend parfois
son origine
dans une main
ouverte au ciel
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Bombardements de Homs (RC)
photo: immeuble à Homs
Il y a quelque chose de la nuit
D’un grand oiseau sombre
Qui replie lentement ses ailes
La venue incertaine du jour,
La quête du regard
Au milieu des grisailles
Quand dans les maisons tombées
Et les corps écrasés
Surgit encore la plainte
D’un nouveau né.
RC 5 juin 2012
-



















