Alda Merini – folie
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Folie, ma grande jeune ennemie,
il fut un temps où je te portais comme un voile
sur les yeux, me découvrant à peine.
je me suis vue dans le lointain ta cible,
et tu m’as prise pour ta muse ;
lorsqu’est venue cette chute de dents
qui m’endolorit encore parmi les dépouilles,
tu as acheté cette pomme de l’avenir
et m’as donné le fruit de ton parfum.
–
Follia, mia grande giovane nemica,
un tempo ti portavo come un velo
sopra i miei occhi e mi scoprivo appena.
Mi vide in lontananza il tuo bersaglio
e hai pensato che fossi la tua musa;
quando mi venne quel calar di denti
che ancora mi addolora tra le spoglie,
comprasti quella mela del futuro
per darmi il frutto della tua fragranza.
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Vuoto d’amore, Einaudi, 1991
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Reconquérir le silence ( RC )
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S’il n’est pas sûr que le temps s’éternise,
Et se maintienne en ciels de carte postale
Bien sûr d’un parfum indécis dans l’air,
On n’attend pas d’orage, ni de tempête,
Et pourtant elle vient un jour,
Emportant tout sur son passage,
Ainsi le souvenir des soupirs,
Le fracas de la guerre,
Les pas de géant couchant ,
Indifférent, les arbres et les blés,
Crimes et souillures
Dans le pays dévasté.
Plus de futur insouciant,
Plus de paradis immobiles,
Et pourtant, des ondées
ayant lavé le sol à grande eau
Et arraché, des blocs de racines
De géants centenaires
Reviennent , sporadiques,
Etonnés de se savoir encore là,
Les chants des oiseaux,
Qui reconquièrent patiemment le silence.
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RC – 21 janvier 2013
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Cristina Campo – Sphère limpide

"…Ici le temps est une sphère limpide. Et la petite lune tourne tout autour d’elle. Moi j’ai réduit ma vie à ma chambre parce que tout mon travail est sur mon bureau et que tout cela s’agglutine au reste pour former le bloc de pierre qui ferme la caverne…"
"…Ce qui nous aide beaucoup, ce sont les oiseaux qui sont sur le pin, juste en face: merles, mésanges, passereaux, et autres espèces que je n’ai pas le temps de reconnaître. Le parfum du soleil, filtré par les aiguilles de pin, arrive jusque sur le lit en jouant sur les murs. Certains après-midi sont très beaux…"
"…Les longs bains au large vers 2 heures de l’après-midi, quand je retournais un instant vers le pédalo, mais uniquement pour y jeter mon maillot de bain…mais la mer – la mer lave de tout, croyez-moi…"
"…A Grottaperfetta j’ai vu des maisons roses, perdues entre les roseraies et les meules de pailles, avec de petits écussons sur les portes des écuries – des maisons où peu-être, pendant quelques années encore, les gens pourront se taire, lire, dormir – manger les saisons l’une après l’autre dans la saveur du lait, des légumes, du pain. Je rêve de rester sous l’un de ces écussons – de préparer pour vous de merveilleuses natures mortes…"
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Louis Aragon – tant que j’aurai le pouvoir de frémir
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Tant que j’aurai le pouvoir de frémir
Et sentirai le souffle de la vie
Jusqu’en sa menace
Tant que le mal m’astreindra de gémir
Tant que j’aurai mon cœur et ma folie
Ma vieille carcasse
Tant que j’aurai le froid et la sueur
Tant que ma main l’essuiera sur mon front
Comme du salpêtre
Tant que mes yeux suivront une lueur
Tant que mes pieds meurtris ne porteront
Jusqu’à la fenêtre
Quand ma nuit serait un long cauchemar
L’angoisse du jour sans rémission
Même une seconde
Avec la douleur pour seul étendard
Sans rien espérer les désertions
Ni la fin du monde
Quand je ne pourrais veiller ni dormir
Ni battre les murs quand je ne pourrais
Plus être moi-même
Penser ni rêver ni me souvenir
Ni départager la peur du regret
Les mots du blasphème
Ni battre les murs ni rompre ma tête
Ni briser mes bras ni crever les cieux
Que cela finisse
Que l’homme triomphe enfin de la bête
Que l’âme à jamais survivre à ses yeux
Et le cri jaillisse
Je resterai le sujet du bonheur
Se consumer pour la flamme au brasier
C’est l’apothéose
Je resterai fidèle à mon seigneur
La rose naît du mal qu’a le rosier
Mais elle est la rose
Déchirez ma chair partagez mon corps
Qu’y verrez-vous sinon le paradis
Elsa ma lumière
Vous l’y trouverez comme un chant d’aurore
Comme un jeune monde encore au lundi
Sa douceur première
Fouillez fouillez bien le fond des blessures
Disséquez les nerfs et craquez les os
Comme des noix tendres
Une seule chose une seule chose est sûre
Comme l’eau profonde au pied des roseaux
Le feu sous la cendre
Vous y trouverez le bonheur du jour
Le parfum nouveau des premiers lilas
La source et la rive
Vous y trouverez Elsa mon amour
Vous y trouverez son air et sont pas
Elsa mon eau vive
Vous retrouverez dans mon sang ses pleurs
Vous retrouverez dans mon chant sa voix
Ses yeux dans mes veines
Et tout l’avenir de l’homme et des fleurs
Toute la tendresse et toute la joie
Et toutes les peines
Tout ce qui confond d’un même soupir
Plaisir et douleur aux doigts des amants
Comme dans leur bouche
Et qui fait pareil au tourment le pire
C’est chose en eux cet étonnement
Quand l’autre vous touche
Égrenez le fruit la grenade mûre
Égrenez ce cœur à la fin calmé
De toute ses plaintes
Il n’en restera qu’un nom sur le mur
Et sous le portrait de la bien-aimée
Mes paroles peintes
—
Le roman inachevé,
Poésie / Gallimard.
Taire le silence ( RC )
Si j’apprends à taire le silence
En jetant quelques cailloux dans l’eau
Alors, la surface remue, et se souvient
En cercles concentriques, des éclaboussures
Et des gestes ténus,
Qui repoussent quelques secondes la léthargie,
En laissant , une place à la vie.
Mon geste n’est plus là, mais seulement sa trace
Comme lorsque je passe un doigt distrait
Sur la couche de poussière recouvrant le buffet.
J’apprends à lire, les instants fugitifs,
Le murmure de l’histoire, et l’invisible est crédible
Les brioches dorées, le zeste des parfums,
Le sillage d’un regard, au détour d’un reflet,
Le souffle des choses, agitant les feuillets
Les chapitres du bonheur, que révèle
Un pinceau de lumière à travers les nuées
Eloignées des étoiles, et dénuées
De l’ombre - qui fait l’importance.
Si j’apprends à taire le silence,
C’est pour mieux traduire
Une langue d’avant qui te ressemble
La prolongation d’une grâce
Que n’offrent ni les mots
Ni la parole rhétorique,
Les doigts ouverts de l’invisible
Quand ils te dessinent à mes yeux:
Une veine qui palpite à ton front,
Et la courbe d’une hanche…
J’apprends à lire, les instants fugitifs,
A rassembler les indices,
Peut-être à inventer,
A rajouter des brillances
Et des couleurs de voix,
Imiter rivières et cascades,
Et l’ombre des collines
Qui dessine des courbes
Sur le désir de l’instant
Que les lèvres promettent.
RC – 6 octobre 2012 ( évocation d’une démarche créative… je pensais à la photographie )
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Claude Roy – la nuit
La Nuit
Elle est venue la nuit de plus loin que la nuit
À pas de vent de loup de fougère et de menthe
Voleuse de parfum impure fausse nuit
Fille aux cheveux d’écume issue de l’eau dormante.
Après l’aube la nuit tisseuse de chansons
S’endort d’un songe lourd d’astres et de méduses
Et les jambes mêlées aux fuseaux des saisons
Veille sur le repos des étoiles confuses.
Sa main laisse glisser les constellations
Le sable fabuleux des mondes solitaires
La poussière de Dieu et de sa création
La semence de feu qui féconde les terres.
Mais elle vient la nuit de plus loin que la nuit
À pas de vent de mer de feu de loup de piège
Bergère sans troupeaux glaneuse sans épis
Aveugle aux lèvres d’or qui marche sur la neige.
(L’Enfance de l’Art, ed. Fontaine, 1942)
Armando Ribeiro – un jour peut-être,je t’écrirai une lettre

peinture Gabriel Metsu : dame écrivant une lettre
Armando Ribeiro
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Un jour, un jour peut-être
Je t’écrirai une lettre
Plume en sang sur feuille blanche
Souvenirs d’un vieux dimanche
J’attendais habillé d’espoir
Assis dans un petit couloir
La dame à la robe endimanchée
Aux cheveux finement bouclés
Qui me prendrait dans ses bras
Et me murmurerait tout bas
Je suis là maintenant
N’aie plus peur mon enfant
Et puis j’étouffais mes pleurs
En murmurant au fil des heures
Encore un peu et elle sera là
Encore un peu et elle viendra
Puis le soleil crèvera les nuages
L’oiseau s’en ira en voyage
Et je l’attendais enfant perdu
Je l’attendais puis c’est tout
Je l’attendais enfant sage
Rêvant de partir en voyage
L’entendre rire un petit peu
Voir le Tage et les bateaux
Sentir la douceur de son parfum
Et puis lui tenir la main
Pour oublier mes souffrances
Et ne plus mourir d’enfance
À l’écriture d’enfant oublié
À l’encre d’un silence blessé
Un jour tu sais, un jour peut-être
Que je t’écrirai une vieille lettre.
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Eugene Durif – L’étreinte, le temps- 08
La peau sentie contre les lèvres
douceur bue et toute honte,
la douceur de l’ oubli qui ne peut venir
fermer les yeux.
A tout instant, je crois te serrer contre moi
et te voir comme si je voyais au premier jour.
Paroles qui n’en finissaient pas dans le noir,
je te parle
et ce moment ou nos mains l’ une contre l’autre,
tendues l’une en l’autre à jamais.
( Ce jour là)
Et je t appelle et crois te saisir,
l écho de ton nom dans toutes les pièces vides.
(.J’ai senti sur mon visage les étoffes, caresses d absence,
dans l’armoire où sont tes vêtements et le parfum dessous)
Et je crus te serrer dans la blancheur de ce jour de novembre;
crevais te serrer contre moi, ce n’ étaient que mains qui s effleuraient dans le pauvre jour, à peine s effleuraient et ce sourire tout à coup d’humanité.
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Mahatma Gandhi- enfer et paradis
Un jour un saint’ homme eut une conversation avec le bon Dieu et Lui posa une question :
"Seigneur j’aimerais bien savoir comment sont le Paradis et l’Enfer"
Dieu conduit le saint’ homme vers deux portes.
Il en ouvrit une et lui permit de regarder à l’intérieur.
Il y avait une très grande table ronde.
Au milieu de la table il y avait un très grand récipient contenant
de la nourriture au parfum délicieux.
Le saint’ homme en eut l’eau à la bouche
Les personnes assises autour de la table étaient maigres, avaient une mine livide et malade.
Toutes avaient un air affamé.
Ils avaient une cuillère avec un manche très très long, attachée à leur bras.
Tous pouvaient atteindre l’assiette de nourriture et en recueillir un peu, mais
comme le manche de la cuillère était plus long que leur bras,
ils ne pouvaient approcher la nourriture de leur bouche.
Le saint’ homme trembla à la vue de leur misère et de leur souffrance.Dieu lui dit: "tu viens de voir l’Enfer"
Dieu et l’homme se dirigèrent vers l’autre porte.
Dieu l’ouvrit
La scène que l’homme vit était identique à la précédente.
Il y avait la grande table ronde, le récipient qui lui faisait venir l’eau à la bouche.
Les personnes autour de la table avaient eux aussi des cuillères avec de longs manches.
Cette fois, par contre, ils étaient bien nourris, heureux et papotaient entre eux en souriant.
Le saint’homme dit à Dieu : « Je ne comprends pas »
« C’est simple » répondit Dieu. Ceux-ci ont appris que le manche trop long de la cuillère ne leur permettait pas de se nourrir eux-mêmes mais permettait de nourrir leur voisin. Ils ont ainsi appris à se nourrir les uns les autres !
Ceux de l’autre table, au contraire, ne pensaient qu’à eux-mêmes…. L’Enfer et le Paradis sont égaux dans la structure… la différence nous la portons en nous !!!!
Je me permets d’ajouter :
« Sur la terre il y a suffisamment de choses pour satisfaire les besoins de tous mais pas la goinfrerie de quelques-uns »
Nos pensées, pour le peu qu’elles puissent être bonnes, sont des perles fausses tant qu’elles ne sont pas traduites en actions.
Il en va de même pour les changements que tu voudrais voir dans le monde ».
Mahatma Gandhi.
Thomas Moore – La dernière rose de l’été
"lieux communs" chez canalblog, nous présente une série de poèmes selon les genres, pays etc…
voici l’un d’entre eux d’un auteur irlandais peu connu par chez nous…
La dernière rose de l’été (traduction de Karl Petit)
C’est la dernière rose de l’été
Abandonnée en fleur ;
Toutes ces belles compagnes,
Sans retour sont fanées ;
Plus de fleur de sa parenté
Plus de boutons de rose à l’article de la mort
Pour réfléchir ses rougeurs,
Et rendre soupir pour soupir.
Je te laisserai point chère solitaire,
Languir sur ta tige ;
Puisque sommeillent tes sœurs
Va donc les rejoindre.
Et par sympathie, je répandrai
Tes feuilles sur le sol
Où tes compagnes de jardin
Gisent mortes et sans parfum.
Puissé-je te suivre bientôt
Lorsque l’amitié s’émoussera
Et que du cercle magique de l’amour
Les gemmes se détacheront ;
Quand les cœurs fidèles ne palpiteront plus
Et que les êtres aimés auront disparu,
Oh ! qui donc voudrait habiter seul
En ce monde désert !
Thomas Moore ("Mélodies irlandaises", 1807-1834)
The last rose of summer
Tis the last rose of summer
Left blooming alone;
All her lovely companions
Are faded and gone;
No flower of her kindred,
No rosebud is nigh,
To reflect back her blushes,
To give sigh for sigh.
I’ll not leave thee, thou lone one !
To pine on the stem;
Since the lovely are sleeping,
Go, sleep thou with them.
Thus kindly I scatter
Thy leaves o`er the bed,
Where thy mates of the garden
Lie scentless and dead.
So soon may I follow,
When friendships decay,
And from Love`s shining circle
The gems drop away.
When true hearts lie withered
And fond ones are flown,
Oh! who would inhabit
This bleak world alone ?
Marina Tsvetaieva – Interdit cet amour
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Interdit cet amour, ô femme aimée, ;
Douce l’onde des cheveux et des fleurs.
Destin accompli, mystère — tes voies
Je ne les sonderai pas
Ô bien-aimée ! chemin de croix.
J’étais nu et tu m’as revêtu
De tes cheveux, une averse !
Et du flot de tes larmes
Je ne compterai pas les pièces ‘ Dépensées pour l’huile et le parfum, . . J’étais nu et tu m’as revêtu De la vague de ton corps, tel un mur.
De mes doigts je frôlerai ta nudité
Douce comme l’onde, fraîche comme l’air,
J’étais droit et tu m’as incliné,
Dans mon linceul enveloppé. Dans tes cheveux creuse-moi un lit Et revêts-moi de lin Qu’ai-je à faire de la myrrhe, Du linceul, des parfums ?
J’étais droit et tu m’as fait ployer,
Revêtu d’une averse de pleurs.










