Ahmed Mehaoudi – Si Proust n’avait pas écrit "à la recherche du temps perdu.
Zbigniew Herbert – Un nuage rouge
Un nuage rouge de poussière
provoqua cet incendie –
le coucher de la ville
au-delà de l’horizon
il faut abattre
encore une cloison
encore un choral de brique
pour effacer la douloureuse cicatrice
entre l’œil et le souvenir
les ouvriers du matin
avec leur café au lait et leurs journaux bruissant
ont ranimé l’aube et la pluie
qui tinte dans les gouttières de l’air sans vie
avec un filin d’acier
dans un silence chargé
ils hissent le pavillon
d’un espace déblayé
le nuage de poussière rouge retombe
passage du désert
à la hauteur des étages disparus
ont surgi des fenêtres hors de leur cadre
quand s’effondrera
la dernière pente
le choral de brique tombera
rien ne ruine les rêves
de la ville qui fut
de la ville qui sera
qui n’est pas
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Miguel Veyrat – Sans le souvenir du passé
Sans le souvenir du passé, notre avenir restera dans la boue. ( réflexion du matin)
REFLEXIONES MATINALES.
Sin la memoria del pasado nuestro futuro seguirá en el lodo.
M Veyrat
JC Bourdais – L’arbre à bière Bernard Noël – grand arbre blanc
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"Autrefois dans ce pays
On ne pouvait pas dire
pour désigner la fin d’un arbre qu’il était mort.
Seuls l’homme et l’animal pouvaient mourir.
On raconte que pour éloigner l’étranger du village,
On lui disait :
"Tu n’as pas ton arbre ici"
——————-
JC Bourdais , L’arbre à bière,Rhizome,2002, Nouméa
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auquel j’ajoute " grand arbre blanc" de Bernard Noël
Grand arbre blanc
à l’Orient vieilli
la ruche est morte
le ciel n’est plus que cire sèche
sous la paille noircie
l’or s’est couvert de mousse
les dieux mourants
ont mangé leur regard
puis la clef
il a fait froid
il a fait froid
et sur le temps droit comme un j
un œil rond a gelé
grand arbre
nous n’avons plus de branches
ni de Levant ni de Couchant
le sommeil s’est tué à l’Ouest
avec l’idée de jour grand arbre
nous voici verticaux sous l’étoile
et la beauté nous a blanchis
mais si creuse est la nuit
que l’on voudrait grandir
grandir
jusqu’à remplir ce regard
sans paupière grand arbre
l’espace est rond
et nous sommes
Nord-Sud
l’éventail replié des saisons
le cri sans bouche
la pile de vertèbres grand arbre
le temps n’a plus de feuilles
la mort a mis un baiser blanc
sur chaque souvenir
mais notre chair
est aussi pierre qui pousse
et sève de la roue
grand arbre
l’ombre a séché au pied du sel
l’écorce n’a plus d’âge
et notre cour est nu
grand arbre
l’œil est sur notre front
nous avons mangé la mousse
et jeté l’or pourtant
le chant des signes
ranime au fond de l’air
d’atroces armes blanches qui tue
qui parle le sang
le sang n’est que sens de l’absence
et il fait froid grand arbre
il fait froid
et c’est la vanité du vent
morte l’abeille
sa pensée nous fait ruche
les mots
les mots déjà
butinent dans la gorge
grand arbre
blanc debout
nos feuilles sont dedans
et la mort nous lèche
est la seule bouche du savoir
*
.Bernard Noël..
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Louis Aragon – tant que j’aurai le pouvoir de frémir
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Tant que j’aurai le pouvoir de frémir
Et sentirai le souffle de la vie
Jusqu’en sa menace
Tant que le mal m’astreindra de gémir
Tant que j’aurai mon cœur et ma folie
Ma vieille carcasse
Tant que j’aurai le froid et la sueur
Tant que ma main l’essuiera sur mon front
Comme du salpêtre
Tant que mes yeux suivront une lueur
Tant que mes pieds meurtris ne porteront
Jusqu’à la fenêtre
Quand ma nuit serait un long cauchemar
L’angoisse du jour sans rémission
Même une seconde
Avec la douleur pour seul étendard
Sans rien espérer les désertions
Ni la fin du monde
Quand je ne pourrais veiller ni dormir
Ni battre les murs quand je ne pourrais
Plus être moi-même
Penser ni rêver ni me souvenir
Ni départager la peur du regret
Les mots du blasphème
Ni battre les murs ni rompre ma tête
Ni briser mes bras ni crever les cieux
Que cela finisse
Que l’homme triomphe enfin de la bête
Que l’âme à jamais survivre à ses yeux
Et le cri jaillisse
Je resterai le sujet du bonheur
Se consumer pour la flamme au brasier
C’est l’apothéose
Je resterai fidèle à mon seigneur
La rose naît du mal qu’a le rosier
Mais elle est la rose
Déchirez ma chair partagez mon corps
Qu’y verrez-vous sinon le paradis
Elsa ma lumière
Vous l’y trouverez comme un chant d’aurore
Comme un jeune monde encore au lundi
Sa douceur première
Fouillez fouillez bien le fond des blessures
Disséquez les nerfs et craquez les os
Comme des noix tendres
Une seule chose une seule chose est sûre
Comme l’eau profonde au pied des roseaux
Le feu sous la cendre
Vous y trouverez le bonheur du jour
Le parfum nouveau des premiers lilas
La source et la rive
Vous y trouverez Elsa mon amour
Vous y trouverez son air et sont pas
Elsa mon eau vive
Vous retrouverez dans mon sang ses pleurs
Vous retrouverez dans mon chant sa voix
Ses yeux dans mes veines
Et tout l’avenir de l’homme et des fleurs
Toute la tendresse et toute la joie
Et toutes les peines
Tout ce qui confond d’un même soupir
Plaisir et douleur aux doigts des amants
Comme dans leur bouche
Et qui fait pareil au tourment le pire
C’est chose en eux cet étonnement
Quand l’autre vous touche
Égrenez le fruit la grenade mûre
Égrenez ce cœur à la fin calmé
De toute ses plaintes
Il n’en restera qu’un nom sur le mur
Et sous le portrait de la bien-aimée
Mes paroles peintes
—
Le roman inachevé,
Poésie / Gallimard.
Claude Esteban – l’immobile qui devient une fiction

photo Willy Ronnis quai Malaquais
Ne garderai-je du jour que cette longue lassitude et la poussière des chemins au fond des yeux ?
Je m’assiérai n’importe où, je tenterai seulement de reprendre souffle, sans hâte et comme pour mieux me souvenir. L’espoir, quand on s’arrête de marcher, devient inutile, mais le vieux désir d’être encore ne disparaît pas avec lui.
Et je suis là, comme quelqu’un qui s’étonne que son corps le soutienne et le défende,
ce corps meurtri, ce corps appesanti, le mien pourtant, et que je méprisais.
Les grandes lois du soleil et de l’ombre nous échappent, nous mesurons l’espace
aux battements d’un coeur quand il est neuf, mais que la machine au-dedans hésite ou s’emballe, les repères se dissipent
et chaque pas devient une épine dans la chair.
N’importe, je suis là, je regarde mes mains, je n’oublie pas qu’elles ont touché la splendeur intacte du monde et qu’il y eut des moments d’allégresse à sentir la sève trembler sous les doigts.
Non, la mémoire ne se résume nullement à la somme des choses mortes entassées dans la tête.
Elle est tapie au creux d’une odeur, d’une feuille froissée par la pluie, d’un murmure.
Et que l’on fasse taire en soi le bruissement de la pensée; qu’on s’arrache à ce théâtre de mauvais rêves, le paysage se recompose, les formes s’animent, les couleurs recommencent à vibrer.
Rien ne bouge pour celui qui se détourne, tout s’éveille au-devant de celui qui reste à l’écoute et il ne craint plus.
On cherche à l’endroit d’une ancienne blessure, et c’est à peine si la peau tressaille.
Et c’est à présent l’immobile qui devient une fiction, et cette lassitude d’avoir tant vécu comme une invitation à poursuivre encore.
Claude Esteban, La mort à distance, Gallimard, 2007
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Marceline Desbordes- Valmore – le souvenir

peinture: Giorgio Morandi, nature morte 1936
Le souvenir
Son image, comme un songe,
Partout s’attache à mon sort;
Dans l’eau pure où je me plonge
Elle me poursuit encor
Je me livre en vain, tremblante,
à sa mobile fraîcheur,
L’image toujours brûlante
Se sauve au fond de mon coeur.
Pour respirer de ses charmes
Si je regarde les cieux,
Entre le ciel et mes larmes,
Elle voltige à mes yeux,
Plus tendre que le perfide,
Dont le volage désir
Fuit comme le flot limpide
Que ma main n’a pu saisir.
Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859) -
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Rainer Maria-Rilke – Pour écrire un seul vers
Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes, et de choses, il faut connaitre les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux, et savoir quels mouvements font les petites fleurs en s’ouvrant le matin.
Il faut pouvoir penser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance, dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils nous apportaient une joie , et qu’on ne la comprenait pas ,et c’était une joie faite pour un autre, à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans les chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyages qui frémissaient très haut, et volaient avec toutes des étoiles.
Et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela.
Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient.
Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts dans la chambre, avec la fenêtre ouverte, et des bruits qui venaient par à-coups.
Il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs, il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux. Il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent, car les souvenir eux-mêmes ne sont pas encore ceux-là.
Ce n’est que, lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver, qu’en une heure très rare du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers. »
extrait de "Cahiers de Malte Laurids Brigge ", de Rainer Maria Rilke,
Je viens de voir qu’un de mes "bloggers favoris", (Beauty will save the world), a choisi précisément le même extrait...
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Joan Mitchell – traces de la nature en moi

peinture: Joan Mitchell -Buckwheat 1982. Lennon Weinberg inc
« Je peins des paysages remémorés que j’emporte avec moi, ainsi que les souvenirs des sentiments qu’ils m’ont inspirés, qui sont bien sûr transformés. Je préférerais laisser la nature où elle est. Elle est assez belle comme ça. Je ne veux pas l’améliorer. Je ne veux certainement pas la refléter. Je préférerais peindre les traces qu’elle laisse en moi ».

peinture: Joan Mitchell
Joan Mitchell est une des représentantes importantes de l’expressionisme abstrait américain… comme Cy Tombly, ses grandes surfaces abondent de gestes graphiques superposés, et de zones très colorées, souvent proche des peintures de Claude Monet ( en particulier celles visibles au Musée Marmottan, à Paris), l’article culturebox, sur le rapport de Monet avec l’abstraction, est explicité ici...
voila, extrait d’un catalogue en ligne édité par le musée des impressionistes de Giverny, une partie de l’analyse des polyptyques de Joan Mitchell
….
Joan Mitchell est l’un des plus grands peintres abstraits du XXe siècle.
Entre 1950 et 1958, elle travaille et expose à New York aux côtés des
autres peintres expressionnistes abstraits comme Willem De Kooning,
Robert Motherwell et Jackson Pollock. Elle s’installe à Paris en 1959. En
1967, à la mort de sa mère, elle achète une maison à Vétheuil, à quelques
kilomètres seulement de Giverny, deux villages clés dans le développement
de l’art de Claude Monet.
—
La peinture abstraite qu’elle met au point, immense, lumineuse,
dynamique, fait profondément référence à la nature (comme en témoigne
les séries de La Grande Vallée, Les Tournesols ou encore les Champs), nature
qui entourait de toute part son atelier de Vétheuil, avec ses larges points de
vue sur la Seine.
Bien que Joan Mitchell ait toujours refusé que l’on compare ses peintures
avec l’oeuvre tardif de Claude Monet à Giverny, les deux artistes ont en
commun plusieurs préoccupations artist iques : l’ancrage de leur pratique
dans une incessante observation de la nature, leur intérêt optique pour la
couleur et la lumière, sans oublier la mise au point d’une surface picturale
monumentale et sans point de fuite, à la fois frontale et transparente.
—
[…]
A travers ses polyptyques, tout se passe comme si Joan Mitchell ne voulait
pas choisir : vivre à Vétheuil, et parler de paysages la rattachent à la
tradition impressionniste, manier la peinture avec autant de virulence que
de virtuosité fait d’elle une artiste moderne, la disposer sur une série de
panneaux monumentaux et disjoints, à jamais liés, à jamais séparés, c’est
accentuer sa théâtralité phénoménologique.
Concluons en nous penchant sur les titres des oeuvres et l’autre dimension
temporelle qu’ils suggèrent. On pourrait presque dire que le titre est un
panneau supplémentaire qui, conceptuellement, encadre et perturbe la
lecture, déjà hétérogène de l’oeuvre. C’est le cas par exemple des titres qui
font référence à la nature (Bleuets, Tilleuls, Champs) et qui conduisent
immanquablement à un exercice difficile et lui-même mouvant de lien
entre le tableau et son référent9.
Mais parlons aussi d’autres titres comme La Ligne de rupture, Salut Sally,
Mooring (Amarre), Posted, Salut Tom, Also Returned, La Vie en rose, The
Goodbye Door, Edrita Fried, Chez ma soeur, Then, Last Time, Before, Again
ou parmi les dernières toiles Encore ou Ici.
Ces titres et leur allusion plus ou moins explicite à la notion d’adieu
arrivent dans son oeuvre à peu près au moment de l’apparition des
polyptyques. Certains font directement référence à des personnes chères
disparues.
D’autres, plus abstraits, semblent évoquer le temps dans une
dimension intime, sa dimension mémorielle : la remontée en soi d’une
image du souvenir, dans sa continuité douloureuse avec le présent, dans sa
discontinuité fondamentale. Leur caractère mélancolique n’a que très peu à
voir avec l’énergie, la couleur, la sensualité, la présence visuelle intense des
tableaux, si ce n’est la ligne très fine de séparation des panneaux. —

Joan Mitchell: la grande vallée
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Philippe Vallet – sous la main mon souvenir
Philippe Vallet est l’auteur de nombreux haikai, dont certains sont visibles sur cette page, voici l’un d’eux
sous la main mon souvenir
d’un chemin presque rectiligne
j’ai froid aux pieds
Souvenir voyageur ( RC )
En parcourant le blog d’Oceania,
j’ai fait comme souvent, un parcours dans les lointaines parutions dans le temps, pour les réactualiser…
je suis donc parti du poème de Louis Brauquier, pour varier sur sa page
et en voici le résultat…
—–
Lorsque mon souvenir ira voyager dans vos paroles
En possible accueil, c’est une trace ténue
Qu’en vous soigneusement, vous garderez émue
En une dernière escale, comme une aile frôle
Au plus sûr de votre cœur, ce sera une place.
Pour l’ ami aux paroles prodigues
Ayant peut-être égaré le nom, qui navigue
Au milieu de l’esprit que rien n’embarrasse
C’est un homme vivant qui part et s’élance
Comme un ciel d’orage sur les mâts
L’homme le plus tenté par l’amour s’ébat
Et pousse les navires avec élégance








