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Mario Luzi – à l’image de l’homme ( extrait )


sculpture: visage dans une plaquette - pierre   art punique

sculpture:                 visage dans une plaquette – pierre                   art punique

 

 

 

-

 

Trop différente de nous. Trop

hors de portée de l’appel

ou du signal de retour.

Anéantie même

douceur et tourment

du souvenir et de la différence.

 

D’au-delà de toute mesure

humaine il nous regarde,

cet âge qui fut souverain,

pétrifié par sa distance

soustrait par l’oeuvre du temps

au temps et au changement.

 

Ô ère qui es la nôtre

et qui te fossilises peu à peu,

fais-moi sortir du ventre

de ton dur monument

comme chenille, comme chrysalide dans le vent.

L’après, le plus, doit venir à l’aide.
.

 
.


Kiril Kadiski – le couchant dégouline sur la vitre humide


peinture  : Marsden Hartley

peinture :         Marsden Hartley

-

Il ne pleut plus et l’après-midi est tiède.
Les mouches s’animent après l’apathie de leur sieste.
Dehors, le couchant rouge dégouline
sur la vitre humide et elles le sucent. Déjà vide,
la boule de verre qui roule à l’horizon jette ses reflets dorés.
Encore un jour de passé. Mais qui s’en est aperçu ?
Les arbres balancent leurs branches dans l’ombre bleue.
Derrière, les toits éclairés ressemblent
à des flammes attisées par le vent. Ton cœur brûle.
Où aller ? C’est le soir…

Errant sans but
tu épies les jeunes femmes et tu vois que chaque soupirail
les attend dans le noir et leur met des chaussettes jaunes.
Les voitures tournent
un nouveau film sur le mur du coin ; n’est-ce pas un nouveau
Fellini ? Ou bien est-ce toujours le même réalisme
absurde autour de toi… Dans l’allée obscure
un vrai pauvre est assis et comment peux-tu savoir
si son pantalon est déchiré aux genoux
ou si ce sont les pièces de ses mains alourdies…

Le ciel brille sombrement. Tu vois une époque ancienne :
porte cloutée, trouée par des flèches enflammées,
enfoncée et jetée sur le ciel.

Par là les siècles sont entrés
dans nos jours… Quelque chose de miraculeux au loin :
la lune pourpre frissonne et court à travers des nuages déchirés,
mais de ses branches sèches un peuplier l’attrape –
coquelicot déchiqueté qui flamboie
au milieu du blé par une chaleur sombre et immobile…

Silence partout. Enfin tu vas rentrer.
Pendant longtemps tu resteras éveillé, les paupières lourdes.
Dehors, le couchant dégouline sur la vitre humide. Déjà vide,
la boule de verre qui roule à l’horizon jette ses reflets dorés.
Encore un jour de passé. Mais qui s’en est aperçu ?

Kiril Kadiski

-


Cathy Garcia – Luciole


 

 

 

photo paige de Ponte, extraite  de Gaia

photo        Paige de Ponte,        extraite de Gaia

-

 

Tu es
beau
de cette beauté brute
encore un peu gauche
bougonne
farouche
tes pommettes tes yeux
me parlent d’un ailleurs
que j’ai déjà connu

comment pourquoi
résister
tendre esquisse de vol
les gestes en équilibre
étonnés d’eux-mêmes

comment pourquoi
oublier
cette lumière
au dedans
au-dehors
le vent qui berce
sur nos têtes
les arbres en partance
imaginaire

le parfum du bois
le grognement de la chienne
et la nuit soûle
d’étoiles
qui se roule à terre

comment pourquoi
s’arracher des lèvres
ce goût d’effraction ?

tu es
vois-tu

de ceux qui me voient
comme je me rêve

l’illusion
est si belle

vaut bien la blessure
que tu ne manqueras pas
de me faire

 

-


Lambert Savigneux – l’amandier


l’amandier

 

des fleurs sur un vieux corps

les traces d’une neige

l’envie apportée par le vent

 

 

 

( extrait  de  "le   Regard  d’Orion",  beaux  posts  que je continue à parcourir et découvrir )

 

-

 


Marcel Bealu – Qui chuchote et parle dans le vent


art - Arman  -  crédit Suisse  -  Lyon

art – Arman –                      Société Suisse – Lyon

 

 

-

 

Qui chuchote et parle dans le vent
Qui s’agite et court dans la nuit ?
N’était-il qu’un reflet
Ce timide pinceau de lumière,
Ce ruissellement infinitésimal
Que la vague déjà efface ?

 

Marcel Bealu

montage perso  d'après photo

montage perso d’après photo

 

 

 

 

 

 

 

 

-


Dominique Daguet – être seulement


photo: Philippe Morel

 

-

Cette vie ne coule pas.

Chaque heure est une conquête,

dans chaque geste.

Car l’eau, le sable, le vent ne se laissent dominer que dans la patience,

avec lenteur.

Dominique DAGUET –           ÊTRE SEULEMENT

-


Robert Piccamiglio – Epervier


JJ Audubon

JJ Audubon

 

Epervier

Je me jette depuis le sommet
d’une montagne
habillé d’un costard blanc
trop grand pour moi
je me transforme
en épervier.
Je me mets alors à voler
haut fier et libre
et je balance
quelques ‘ clins d’œil
aux avions supersoniques
qui traversent le ciel
sans jamais se retourner.
La nuit aussi je vole
je visite en coupant
par le milieu des nuages
lourds épais et gris
des horizons endormis
pendant que d’autres s’éveillent
je tourne tout autour
de la terre et du ciel
je fais comme si maintenant
j’étais devenu immortel
comme l’Ange silencieux
appuyé contre le mur.
Plus besoin de dormir
plus besoin de manger non plus
encore moins de rêver
juste regarder mes ailes
s’ouvrir se fermer
se déployer dans le sens
contraire du vent
de la pluie des saisons
et de la mort.

extrait  du "baiser de la Toussaint"         ed Jacques Bremond

 

 

 

JJ Audubon

 

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Paul Celan – Toute la vie


photo Jerry Uelsman

photo :         Jerry N.Uelsmann

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

les soleils des demi-sommeils sont bleus comme

tes cheveux une heure avant le jour.

Eux aussi poussent vite comme l’herbe sur la tombe d’un oiseau

Eux aussi sont attachés par le jeu, que nous jouiions comme un rêve sur les bateaux de la joie.

Aux falaises crayeuses du temps les poignards aussi les rencontrent.

les soleils des sommeils profonds sont plus bleus : comme ta boucle

ne le fut qu’une fois ;

je m’attardais comme un vent de nuit sur le sein à vendre de ta sœur

tes cheveux pendaient sur l’arbre d’en dessous, mais tu n’étais pas là.

Nous étions le monde, et toi tu étais un arbuste devant les portes.

Les soleils de la mort sont blancs comme les cheveux de notre enfant :

Il s’éleva des eaux montantes, quand tu dressas une tente sur la dune.

Il sortit le couteau du bonheur aux yeux éteints.

-


Federico Garcia-Lorca – Le vent et la belle


mosaïc: Stephen Johnson

mosaïc:    Stephen Johnson

 

 

 

 

 

 

 

 

LE VENT ET LA BELLE
(Précieuse et le vent)

De sa lune en parchemin,
par un hybride sentier
de lauriers et de cristal,
Précieuse s’en vient jouer.
De sa lune en parchemin
Précieuse s’en vient jouer.
A sa vue le vent se lève,
car jamais il ne sommeille.
Dis, laisse-moi relever
ta robe pour voir ton corps.
Ouvre entre mes doigts anciens
la rose bleue de ton ventre.
Lâchant son tambour, Précieuse
prend la fuite à toutes jambes.
Le vent mâle la poursuit.
Avec une épée brûlante.

Précieuse, cours vite, vite.
Le vent va t’attraper !
Précieuse, cours vite, vite,
Regarde-le arriver,
Satyre d’étoile basses
aux mille langues lustrées !
Précieuse, morte de peur,
est allée se réfugier,
au-dessus de la pinède,
Et tandis qu’elle raconte
son aventure en pleurant,
le vent sur le toit d’ardoises
plante, furieux, les dents.


J. P. Salabreuil – Je suis là


Volume: Leo Copers - flamme éternelle

Volume: Leo Copers – flamme éternelle

 

 

Je suis là

Vous me croyez vivant
Je laisse mes yeux ouverts
Je regarde la nuit
Et je sais pour vous plaire
Y poster deux hiboux
Je les poudre d’étoiles
Et les chemins sont fleuves
Entre berges de boue
Je suis là je murmure
Et ces mots vous comprennent
Comme comprend le vent
Ce mélèze où nous sommes
Inondés de fraîcheur
Mais moi je suis ailleurs
Je ne suis pas vivant
Je suis mort et transi
Je ne suis pas ici
Simplement je vous parle
Et vous écoutez sans savoir
Combien ces choses sont lointaines
Combien me font ces feuillages d’ennui
Qui nous dépassent dans la nuit
Et demain seront les traces
De mes pas dans l’autre nuit.

J. P. Salabreuil


Ernest Pépin – Le vent m’a demandé


photo KEYSTONE -  le nouvelliste
-

Le vent m’a demandé
Quelle est ton histoire
C’est une histoire de vents et de mers enchaînés
Une histoire de caravelles et de bateaux négriers
Une histoire d’îles volées et de cimetières d’eau salée

Le vent m’a demandé
Quelle est ton histoire
C’est une histoire de cannes et de jardins créoles
Une histoire de maîtres et d’esclaves tourmentés par l’histoire
Une histoire des couleurs du monde
Une histoire de peuples qui déménagent les greniers du monde
Une goutte d’île dans l’histoire des continents

Le vent m’a demandé
Quelle est ton histoire
C’est une histoire de crabes amarrés et de liberté
Une histoire des droits de l’homme et de femmes violées
Une histoire de citoyens à part
Une histoire d’îles à part

Le vent m’a demandé
Quelle est ton histoire
C’est une histoire de révoltes et de nègres marrons
Une histoire de langue que j’ai inventée avec des restes de langues et des étincelles de mer
Une histoire d’épices et de cuisine créole
(Toute chose brûlante au midi de la faim)
Une histoire de femmes sans ailes et d’enfants arc-en-ciel
Une histoire d’êtres humains à réinventer

Le vent m’a demandé
Quelle est ton histoire
C’est une histoire de salaisons
Une histoire de rhum et de sucre amer
C’est une histoire de marchandises importées et d’idées toutes neuves
Une histoire de cyclones
De mémoire de volcans
De gens contrariés
Une histoire d’île en somme
Qui cherche son chemin sur la carte des oiseaux-malfinis

Le vent m’a demandé
Quelle est ton histoire
J’ai répondu
C’est l’histoire d’un vent fou de colère contre des siècles d’histoire

Querbes, le 07 août 09


Pierre Seghers – Une maison où je vais seul


image - modification perso

image – modification perso

-
Une maison où je vais seul en l’appelant
Un nom que le silence et les murs me renvoient
Une étrange maison qui se tient dans ma voix
Et qu’habite le vent
Je l’invente, mes mains dessinent un nuage
Un bateau de grand ciel au-dessus des forêts
Une brume qui se dissipe et disparaît
Comme au jeu des images
-
Pierre Seghers
-

Thomas Bernhard – Mon arrière-grand-père était marchand de saindoux


peinture: Ben Shahn

peinture: Ben Shahn

(Mein Urgroßvater war Schmalzhändler, 1957)

 

 

Mon arrière-grand-père était marchand de saindoux,et aujourd’hui
chacun se souvient encore de lui
entre Henndorf et Thalgau,
Seekirchen et Köstendorf,
et ils entendent sa voix
et se serrent
les uns contre les autres à sa table,
qui fut aussi la table du Maître.
En 1881, au printemps,
il se décida pour la vie : il planta
la vigne le long du mur de la maison
et appela les mendiants ;
sa femme, Maria, celle au ruban noir,
lui offrit encore mille ans.
Il inventa la musique des cochons
et le feu de l’amertume,
et parla du vent
et du mariage des morts.
Il ne me donnerait aucun bout de lard
pour mes désespoirs. »

 

-

T B    – Sur la terre comme en enfer (Auf der Erde und in der Holle, 1957)

 

-


Nathalie Bardou – L’empreinte jaune


peinture: Mark Rothko

peinture: Mark Rothko

Une tentative de lumière   (jaune), (chez Bleu- pourpre)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

-

" Il y a eu cette naissance

Verticale

Patine bleuie en atour

Et le germe du vent dans la demeure de papier.

Et

Chaque matin,

J’étais ainsi

A lire le monde

-que le bleu me délave

Ou que l’ocre m’engourdisse

De langues chaudes.-

Je pénètrais ce monde

Et ses éphèmères dentelles

- comme si la mémoire avait trop bu-

Et qu’il me restait

Aux chevilles, des rosées

De siècles fanés.

Les rêves nonchalants

Enroulés

Aux reflets des fenêtres absentes,

Les bras brassant

Des champs d’histoires,

J’étais au centre

Des murs brûlés

Par l’été désertique.

Si vous saviez

Comme j’ai entendu l’indigo pastel

Résister à la fissure,

S’enfoncer dans le parchemin,

Ce rouleau des nuits

Qui soupèse le soir

Ou même l’espoir.

L’empreinte pigmentée,

Les bras en croix,

Il suffisait

D’attendre

La dilution des racines

Sous la voute .

La brume,

L’artisanat de l’heure,

Le remue-ménage bruissant

Des moignons d’ailes.

Il suffisait

D’attendre

Le fouet du vent

Et les poings poussant les pieds.

Puis

Il y eut ce silence

Vous vous souvenez ?

Cette bouche de silence…

Et ne restât que mon empreinte

Contre la chaleur du jaune.

-

N.B.  Aout 2012

Nathalie Bardou qui nous dit: Très librement inspiré de la fabuleuse série " POINTUS" de Luc BERSAUTER :http://www.facebook.com/media/set/?set=a.337148326370847.78493.139166146169067&type=3


Miquel Marti I Pol – À cet instant même (Ara mateix)


photos              Emmanuelle Gabory

 

 

 

 

 

À cet instant même, j’enfile cette aiguille

avec le fil d’un propos que je ne dirais pas et je me mets à ravauder.

Aucun des miracles qu’annonçaient les très éminents prophètes

n’est advenu et les années défilent vite.

Du néant à si peu, toujours face au vent, quel long chemin d’angoisse et

de silences.

Et nous en sommes là: mieux vaut le savoir et le dire,

les pieds bien sur terre et nous proclamer les héritiers d’un temps de

doutes et de renoncements où les bruits étouffent les paroles

et les nombreux miroirs déforment la plus grande part de la vie.

 

Plaintes et complaintes ne servent à rien,

pas plus que cette touche d’indifférente mélancolie,

qui nous servent de gilet ou de cravate pour sortir.

Nous avons si peu et nous n’avons rien d’autre :

un espace concret d’histoire qui nous est octroyé,

et un minuscule territoire pour la vivre.

 

Redressons-nous encore une fois et faisons tous entendre

notre voix, solennelle et claire.

Crions qui nous sommes et tous l’entendrons.

Après tout que chacun s’habille comme bon lui semble, et en avant !

Car tout reste à faire et tout est possible.

Que cette sérénité soit claire en nous

qui fait résonner dans d’échos jusqu’alors impossibles.

 

Saisissons-la clairement et volontairement afin qu’elle emplisse

tout l’espace réel de cet instant même,

l’espace où le hasard ne doit pas être

où tout est vieux, triste et nécessaire

Nous avons tourné la page depuis si longtemps,

et pourtant certains s’obstinent encore

à relire toujours le même passage.

 

Le secret c’est peut-être qu’il n’y a pas de secret

et que nous avons parcouru ce chemin tant de fois

qu’il ne saurait plus surprendre personne;

peut-être faudrait-il casser l’habitude en faisant un geste fou,

quelque action extraordinaire qui

renverserait le cours de l’histoire.

 

Sans doute que nous ne savons pas profiter

du peu que nous avons ici-bas: qui sait?

Qui donc à part nous – et chacun à notre tour -

pourrait créer à partir des limites d’aujourd’hui

ce domaine de lumière où tout vent s’exalte,

l’espace de vent où toute voix résonne?

 

Notre vie nous engage donc publiquement;

publiquement et avec toutes les lois des indices.

Nous serons ce que nous voudrons être.

En vain fuyons-nous le feu même si le feu nous justifie.

Très lentement la noria pivote sans fin,

et passent les années et passent les siècles, l’eau monte

jusqu’au plus haut sommet et, glorieusement, diffuse la clarté partout.

Très lentement alors et sans fin descendent les godets pour recueillir

davantage d’eau.

 

L’histoire ainsi s’écrit. De le savoir

ne peut étonner ou décevoir personne.

Trop souvent nous regardons en arrière

et ce geste trahit notre angoisse et nos défaillances.

La nostalgie, vorace, trouble notre regard et glace au plus profond nos

sentiments.

Entre toutes les solitudes, voilà bien la plus noire, la plus féroce,

persistante et amère.

Il convient de le savoir comme il convient aussi

de penser à un avenir lumineux et possible.

 

Pas de levant éblouissant, pas de couchant solennel.

Mieux vaut savoir qu’il n’y a pas de grand mystère,

pas plus que d’oiseau aux ailes immenses pour nous sauver;

rien de tout ce que si souvent ont prophétisé

d’une voix insensible tant de noirs devins.

Posons une main après l’autre, les années renforceront chacun de nos

gestes.

Nous partagerons noblement, les mystères et les désirs secrètement

enfouis en nous

dans l’espace de temps où l’on nous permettra de vivre.

Nous partagerons les projets et les soucis, les heurs et les malheurs,

et l’eau et la soif, avec grande dignité, et l’amour et le désamour.

 

C’est tout cela, et plus encore, que doit nous donner

la certitude secrète, la clarté désirée.

Ni lieu, ni noms, ni d’espace suffisant pour replanter la futaie,

pas plus que de fleuve qui remonte son cours et redresse notre corps audelà

de l’oubli.

Nous savons tous bien qu’il n’y a de champ libre

pour aucun retour ni sillon dans la mer à l’heure du danger.

Posons des jalons de pierre tout le long des chemins,

jalons concrets, de profond accomplissement.

 

Avec la clef du temps et une grande souffrance,

voilà comme il nous faut gagner le combat

que nous livrons depuis si longtemps, intrépides.

Avec la clef du temps et peut-être seuls,

accumulant en chacun la force de tous et la projetant au-dehors.

Sillon après sillon sur la mer sans cesse recommencée,

pas après pas avec une volonté d’aurore.

 

Nous avons été préservés du vent et de l’oubli.

L’intégrité de ces quelques espaces, ces

ambitions où nous nous sommes crus,

nous devons à la fois les faire croître et les combattre.

Et maintenant, quel sombre refus, quelle lâcheté

éteint l’ardeur d’une énergie renouvelée

qui nous faisait presque désirer la lutte?

 

Du fond des ans nous hèle, turbulente,

la lumière d’un temps d’espoir et de vigueur.

Nous changerons tous les silences en or et tous les mots en feu.

Dans la peau de ce retour s’accumule la pluie, et les efforts effacent certains privilèges.

Lentement nous émergeons du grand puits sur les lierres,

et non plus à l’abri d’un désastre.

Nous changerons la vieille douleur en amour

et, solennels, nous le léguerons à l’histoire.

 

-

Le domaine de tous les domaines, adaptation libre à partir du texte révisé pour Lluis Llach, Ara mateix.

 

 

 


Lambert Savigneux – Trace du rêve


illustration: Jamie Baldridge

Trace du rêve

e                     muet
s’efface                  l’ourlet

articulation inusitée                  ces sons en disent long
qui entend                                       le vent
qui entend                                       l’inaudible sous les branches des voyages
ploie                                              la masse se fait sentir

sont-ce consonnes                      cette alliance             ce lien

nécessaire pesanteur                             arrime

les masses dans le mot                          écrase                               rythme l’air

sinusoïdale                      longe  sans fin la bave de  la chenille                  empilement                    cataracte des anneaux

l’homme immergé saisit des bribes et articule                se remémore

forme dans la bouche l’aspect fulgurant du monde       ce qu’il en sait

mouche               termite                     abeille          points de repère et traces              voyance                 le  journal du Rêve est la mémoire de l’infini                             que le geste termine                                   reprend                                 atermoiement du vivre

goutte sur le sable                                      temps                         que la bouche expulse                                  que cueille la main


Vertiges – de fileuse de lune


photo : H Cartier-Bresson Arbres en Brie

A voir  sur le blog   ( de fileuse de lune) 

Vertiges

éclaboussures

traversées

J’habite ces parages

de peu de densité

où l’éclair d’un regard

chavire l’horizon

Membranes soulevées

sur le dos des fleuves

s’éparpillent en rémiges

en consonnes

brunes et vigoureuses

Se déversent les langues

dans une amphore

se délecte le ciel

d’être à nouveau

en crue

Pour apprivoiser les pinèdes

en maraude

les forêts de silex

il faut tailler son nom

dans le tronc le plus vieux,

habiter son élan

Dans les prairies de l’Homme

je sais un abreuvoir

où se rassemblent troupeaux

de hautes sèves

clameurs de laines

blanches et bouclées

J’y porte l’épaisseur

de mes murs

la lourdeur de mon sang.

Une odeur de suint

ocre et tenace

rassure les ancêtres

Claquante

comme une étreinte

la parole éperonne

les flancs fumants

de ce matin tout neuf

Tourbillon

ivresse pure

je virevolte, à cru,

sur des phrases de sel

m’accouple à leur écorce

et hurle

source vive !

J’ouvre,

dans ma poitrine,

des fenêtres

aux giboulées de grives,

de raisins et d’étoiles,

aux rafales d’ardoises,

aux foules écervelées

des déserts, des pierres

et des jardins

Là, dans cet espace

consenti à l’incandescence,

la bruine déploie

mon feuillage

gâche sa salive

à ma résine

Sur mes berges

calleuses

faseyent quelques saules

Guetter l’exubérance

étirer les limites

de son sang

de sa peau

pour être ampleur

luxuriance

et faire tomber de soi

jusqu’à la moindre

ténèbre

Et puis

se rencogner

dans l’angle juste

de la légèreté,

retrouver sa foulée

d’osier souple et de vent


Miquel Marti i Pol – Vingt-sept poèmes en trois temps


photo:            troupes franquistes arrivant à Barcelone   – février  1939

-
Vingt-sept poèmes en trois temps (1972)
Cette rumeur que l’on entend n’est pas de pluie.
Il y a longtemps qu’il ne pleut plus.
Les sources sont taries et la poussière s’accumule
dans les rues et les maisons.
Cette rumeur que l’on entend n’est pas le vent.
Ils ont interdit le vent pour qu’il ne soulèvent pas
la poussière qu’il y a partout
et que l’air ne devienne – disent-ils – irrespirable.
Cette rumeur que l’on entend n’est pas de mots.
Ils ont interdit les mots pour qu’ils ne mettent en danger
la fragile immobilité de l’air.
Cette rumeur que l’on entend n’est pas de pensées.
Elles ont été bannies pour que ne soit engendrée
la nécessité de parler
et que ne survienne inévitablement la catastrophe.
Cependant la rumeur persiste.
(Traduction de J.P. Taurinya)
-
Et par rapport à ceci, je conseille  l’excellent  film " la langue des papillons"   -  la lengua de las mariposas,de José Luis Cuerda, en rapport avec l’ouvrage  "¿Qué me Quieres, Amor?" de Manuel Rivas –  dont il est malheureusement difficile  de trouver une version DVD  sous titrée  en français.

Vêtement de rosée ( RC )


Une pause en prose,

En vêtement de rose

Habillé  seulement  de rosée

Et d’un vent frais  -  et osé,

C’est un voyage tendre

A celui qui sait attendre

Une caresse déposée

 - Le fruit de tes baisers…

 

 

RC  23 septembre 2012


Karla Olvera – Première culbute


extrait du site  de la  "petite  librairie des champs" ( Sylvie Durbec)

 

 

installation – sculpture  animée:  Rebecca  Horn

 

 

-

Je tombai aux lignes d’une lettre comme un miroir

Je tombai très vite cheveux volant au ciel

Chauve-souris en fuite heurtant le vent

Je tombai poings ouverts et pieds en avant

Je tombai les falaises et espaces libres

Je tombai mille crabes en dessous du sable

Je rencontrai des télégrammes en tchèque

Je lus des messages dans des bouteilles

Je rêvai avec les frères Montgolfier

Je tombai et installai une tente en Mongolie

Arrivée dans un kit cinématographique

Chien jaune

Toiles

Chèvres

Bols

Plateaux

Charrettes

Tout ça miniature

Et démontable

Je tombai à l’horizontale

A travers des plaines vertes sans fin

Je tombai en suivant l’ horizon

Zig zag zag zig

Je tombai de toute la largueur du ciel

Et à l’envers.

 

-

Karla Olvera  -             trad. sylvie durbec (fragment)

-


Miguel Veyrat – Il cache le feu ( à la mémoire de Paul Celan )


 

Il cache le feu "

Il cache le feu
dans les bassins de la mort récente
Et regarde la voix indiquant
un saut léger
à d’autres seins:
Mémoire d’une l’eau agitée par le vent
souvenir de brûlure,semelles de mémoire , vapeur d’ombre
qui ne laisse pas de sillage,
ou tremblements
dépôt à la mémoire. Voile sanglante
ceux dont la mémoire
ne se rappelle pas
et n’ont jamais choisi d’être catholiques ou juifs:
Mémoire de coquelicots dans la neige.
Feux. Pentes confuses. Zones de tirs.

Miguel Veyrat

Dans ‘ contre-jour» (Onze poèmes à la mémoire de Paul Celan)  -  tentative  de traduction  RC, de

“Se esconde el fuego”

Se esconde el fuego
en las cuencas de los muertos más recientes
y aguarda la voz que indique
el salto leve
hacia otros pechos:
Memoria de agua agitada por el viento
que arde, memoria de soles, vapor de sombra
que no deja estela,
ni trémula
gota a la memoria. Sudario sangriento,
memoria de aquellos
que no recuerdan
haber nunca elegido ser católico o judío:
Memoria de amapolas en la nieve.
Fuego fatuo. Confusas laderas. Zona de tiro.

En “Contraluz” (Once poemas en memoria de Paul Celan)
Ed. Los Cuadernos del Céfiro (Breviarios poéticos) 1996©

-


S’ouvre le balcon du ciel ( RC )



Peinture: J Mirò :  femme, oiseaux, étoile…  Metroplitan Mus of Art  N Y C

 

-

-Si soudain,      s’ouvre le balcon du ciel,
Et ,    que la crampe du soleil, me fixe,
D’un oeil morne               alors une vie
A détacher ses ailes
Pour chuter  dans le haut
Aspiré par les nuages
Je me verrais                    ange déchu
Regagner l’ivresse du vent
Le baiser des oiseaux,

Et bientôt la nuit
Piquetée  d’étoiles
Pour  tutoyer Orion,
Pégase et Cassiopée
Et peut-être,           je te verrai
Habillée d’aurores boréales,
Jouer au billard
Avec les planètes,
Rire des comètes…..

Si soudain,            s’ouvre ta fenêtre
Et qu’un oeil de lumière me fixe
Au dessus  de ta silhouette,    alors une vie
Pour me pousser  des ailes
Et chuter vers le haut
Aspiré par ton balcon,
Je me verrais,            ange nouveau
Appuyé  sur le vent
Aux baisers de l’ aimée..

(  … et bientôt la nuit
Piquetée  d’étoiles
—–Tu aurais laissé suspendue
Ta robe boréale….        —-> )

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RC – 19 septembre 2012

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Claude Roy – Pour L


peinture: Alberto Giacometti – l’atelier

POUR L.

Une pensée sans mot   pensée sur la pointe des pieds
entre sourire d’amitié   caresse inachevée   silence heureux
A peine l’éclair vif d’une truite au torrent
La trace s’effaçant d’une étoile filante
ou l’esquisse du chant d’un oiseau très petit

Une pensée de toi m’a effleuré
en chuchotant      Je ne fais que passer

C’était ta voix
ta voix de vent léger sur les dunes de pin
la mer qui souffle bas sous une lune pâle
voix de pieds nus   de feu de bois de citronnelle
de la mousse d’écume aux crêtes de la vague

ta voix traverse-temps qui tisse mon espace

FOR L.

Thought without word, a thought on tiptoes
between smile of friendship  unfinished stroke,  happysilent
Hardly bright flash of a trout stream in
Erasing the trace of a shooting star
or the outline of the song of of a  very small bird

A thought of you touched me
whispering       I’m just passing through

It was your voice
your voice of light wind  upon pine dunes
sea ​​blowing down   under a pale moon
voice of  barefoot   wooden  lemongrass fire
foam to foam crests of the wave

your voice weaves through time-my space

Claude Roy (Le Haut-Bout, vendredi 1er janvier 1993
Herbes au vent, Poèmes à pas de loup, chez Gallimard


Béatrice Douvre – Habiter la halte brève , la rive avant la traversée


peinture: Arnold Bocklin, Odysseus & Calypso 1882

Habiter la halte brève
La rive avant la traversée
La distance fascinée qui saigne
Et la pierre verte à l’anse des ponts

Dans la nuit sans fin du splendide amour
Porter sur l’ombre et la détruire
Nos voix de lave soudain belliqueuses
L’amont tremblé de nos tenailles
Il y a loin au ruisseau
Un seuil gelé qui brille
Un nid de pierre sur les tables
Et le pain rouge du marteau
La terre
Après la terre honora nos fureurs
Ô ses éclats de lampes brèves

Midis
Martelés de nos hâtes
Tant d’éphémères mains, tant de vent
Ce soir
Tarde la magique lueur
Et ton nom est incertain
Parmi de pauvres roses
Ton nom défait les fleuves où la lumière nage
J’ai patienté pour accueillir
Longue ta voix le long des longues herbes
Mais tu es seul parmi la pierre des étoiles
Ta voix prolonge la source des vivants
J’attends pour te reprendre de n’être qu’un langage

L’aube étincelle dans l’herbe des vigueurs
Souffle mûr mêlé du sang des hommes
Tu marchais réinventant le pas du sol comme une soif
Dans le vent neuf
Je te regarde tu courais
Geste habité du voeu de naître
Auprès des croix
Qui font parfois les pierres profondes

Le visage traversé
Dans des jardins à jambes de verre, et de roses
Quand recommence la mer tendue
Des lampes, et le froid
Et que l’on tient, dans les mains, le dernier monde
Rêve, et à l’avant du rêve un corps l’éclaire
J’ai peur de ces troupeaux dans le progrès des lampes
Peur de la terre des pas
Près de la porte où penche
La nuit lourde de l’aile
Il y a ce péril
Des lampes dans la maison
Ce désir
Comme un taureau dans l’or
Un feu de bois de rose
Coupé par l’hiver

La voix changée m’emmenait dans ses tours
Je dérivais au son des campagnes
Dont l’été meurt
Marcher maintenait une lampe
Des lacets d’oiseaux noirs de songes
Cherchant farouchement le ciel
D’un bord à l’autre
Comme une voix changée qui chante
Qui refuse
Marcher maintenant m’éclairait

Des mains brunes ce soir ont recueilli
Longuement l’eau patiente du soir
Du vent passait
Dans le vent des doigts
Amers des fileuses
Et au-devant
Les troupeaux sont la pierre même
Etrangement
Debout dans la paille limpide
Venue
Des mains fidèles des fileuses
Aux fronts de vent.

Regarde-moi courir, m’éloigner dans l’apparence
Vers les rires bleus de l’air
Immense
La soif divisée
J’ai l’appétit fermé par le malheur
Comme ces bêtes au front silencieux
Ont mille morts mille hontes légères
Un vent du sol entier
Parcourt mes membres, leur perfection
De sable froid
Soulève encore une piste de pas
Et d’autres pas se perdent sur la mer
D’autres mains, doucement infinies
J’ai l’âge travesti des forêts, mais je danse.

La part du jour froissée d’oiseaux
Jusqu’aux fatigues
Nos pas
Relancés en lueurs
Déjà
L’air élargi
Là sous le volet lourd
Ô d’heures encore chaudes
Jusqu’à l’ouvert où vaincre
L’inanité
De nos demeures

Femmes pleines de nuit, aux voiles vierges et noirs, vous saignez dans les ports et vos
barques sont sèches.
Le silex de vos mains taille des regards de diamant aux enfants qui vous pendent.
Il vous faudra perdre le vent de vos cheveux et revenir aux Villes. Mendiantes au ventre
lourd, vous dressez des drapeaux avec vos âcres jupes odorantes.
L’acier de vos paupières ressemble aux grands radeaux qu’on voit sur les tableaux de mer.
Rires, et l’évidence de vos pas nus sur le marbre des pelouses ; indifférentes aux grandes croix
qui trouent le ciel bas et mauve.
Je bénis vos épaules que creuse un sein maudit, et vos bras matinaux, blancs de draps,
comme un lait de montagne.

BEATRICE DOUVRE