Mario Luzi – à l’image de l’homme ( extrait )
-
Trop différente de nous. Trop
hors de portée de l’appel
ou du signal de retour.
Anéantie même
douceur et tourment
du souvenir et de la différence.
D’au-delà de toute mesure
humaine il nous regarde,
cet âge qui fut souverain,
pétrifié par sa distance
soustrait par l’oeuvre du temps
au temps et au changement.
Ô ère qui es la nôtre
et qui te fossilises peu à peu,
fais-moi sortir du ventre
de ton dur monument
comme chenille, comme chrysalide dans le vent.
L’après, le plus, doit venir à l’aide.
.
.
Kiril Kadiski – le couchant dégouline sur la vitre humide
-
Il ne pleut plus et l’après-midi est tiède.
Les mouches s’animent après l’apathie de leur sieste.
Dehors, le couchant rouge dégouline
sur la vitre humide et elles le sucent. Déjà vide,
la boule de verre qui roule à l’horizon jette ses reflets dorés.
Encore un jour de passé. Mais qui s’en est aperçu ?
Les arbres balancent leurs branches dans l’ombre bleue.
Derrière, les toits éclairés ressemblent
à des flammes attisées par le vent. Ton cœur brûle.
Où aller ? C’est le soir…
Errant sans but
tu épies les jeunes femmes et tu vois que chaque soupirail
les attend dans le noir et leur met des chaussettes jaunes.
Les voitures tournent
un nouveau film sur le mur du coin ; n’est-ce pas un nouveau
Fellini ? Ou bien est-ce toujours le même réalisme
absurde autour de toi… Dans l’allée obscure
un vrai pauvre est assis et comment peux-tu savoir
si son pantalon est déchiré aux genoux
ou si ce sont les pièces de ses mains alourdies…
Le ciel brille sombrement. Tu vois une époque ancienne :
porte cloutée, trouée par des flèches enflammées,
enfoncée et jetée sur le ciel.
Par là les siècles sont entrés
dans nos jours… Quelque chose de miraculeux au loin :
la lune pourpre frissonne et court à travers des nuages déchirés,
mais de ses branches sèches un peuplier l’attrape –
coquelicot déchiqueté qui flamboie
au milieu du blé par une chaleur sombre et immobile…
Silence partout. Enfin tu vas rentrer.
Pendant longtemps tu resteras éveillé, les paupières lourdes.
Dehors, le couchant dégouline sur la vitre humide. Déjà vide,
la boule de verre qui roule à l’horizon jette ses reflets dorés.
Encore un jour de passé. Mais qui s’en est aperçu ?
Kiril Kadiski
-
Cathy Garcia – Luciole

photo Paige de Ponte, extraite de Gaia
-
Tu es
beau
de cette beauté brute
encore un peu gauche
bougonne
farouche
tes pommettes tes yeux
me parlent d’un ailleurs
que j’ai déjà connu
comment pourquoi
résister
tendre esquisse de vol
les gestes en équilibre
étonnés d’eux-mêmes
comment pourquoi
oublier
cette lumière
au dedans
au-dehors
le vent qui berce
sur nos têtes
les arbres en partance
imaginaire
le parfum du bois
le grognement de la chienne
et la nuit soûle
d’étoiles
qui se roule à terre
comment pourquoi
s’arracher des lèvres
ce goût d’effraction ?
tu es
vois-tu
de ceux qui me voient
comme je me rêve
l’illusion
est si belle
vaut bien la blessure
que tu ne manqueras pas
de me faire
-
Lambert Savigneux – l’amandier
l’amandier
des fleurs sur un vieux corps
les traces d’une neige
l’envie apportée par le vent
( extrait de "le Regard d’Orion", beaux posts que je continue à parcourir et découvrir )
-
Marcel Bealu – Qui chuchote et parle dans le vent
-
Qui chuchote et parle dans le vent
Qui s’agite et court dans la nuit ?
N’était-il qu’un reflet
Ce timide pinceau de lumière,
Ce ruissellement infinitésimal
Que la vague déjà efface ?
Marcel Bealu
-
Dominique Daguet – être seulement

photo: Philippe Morel
-
Cette vie ne coule pas.
Chaque heure est une conquête,
dans chaque geste.
Car l’eau, le sable, le vent ne se laissent dominer que dans la patience,
avec lenteur.
Dominique DAGUET – ÊTRE SEULEMENT
-
Robert Piccamiglio – Epervier
Epervier
Je me jette depuis le sommet
d’une montagne
habillé d’un costard blanc
trop grand pour moi
je me transforme
en épervier.
Je me mets alors à voler
haut fier et libre
et je balance
quelques ‘ clins d’œil
aux avions supersoniques
qui traversent le ciel
sans jamais se retourner.
La nuit aussi je vole
je visite en coupant
par le milieu des nuages
lourds épais et gris
des horizons endormis
pendant que d’autres s’éveillent
je tourne tout autour
de la terre et du ciel
je fais comme si maintenant
j’étais devenu immortel
comme l’Ange silencieux
appuyé contre le mur.
Plus besoin de dormir
plus besoin de manger non plus
encore moins de rêver
juste regarder mes ailes
s’ouvrir se fermer
se déployer dans le sens
contraire du vent
de la pluie des saisons
et de la mort.
extrait du "baiser de la Toussaint" ed Jacques Bremond
JJ Audubon
-
Paul Celan – Toute la vie
les soleils des demi-sommeils sont bleus comme
tes cheveux une heure avant le jour.
Eux aussi poussent vite comme l’herbe sur la tombe d’un oiseau
Eux aussi sont attachés par le jeu, que nous jouiions comme un rêve sur les bateaux de la joie.
Aux falaises crayeuses du temps les poignards aussi les rencontrent.
les soleils des sommeils profonds sont plus bleus : comme ta boucle
ne le fut qu’une fois ;
je m’attardais comme un vent de nuit sur le sein à vendre de ta sœur
tes cheveux pendaient sur l’arbre d’en dessous, mais tu n’étais pas là.
Nous étions le monde, et toi tu étais un arbuste devant les portes.
Les soleils de la mort sont blancs comme les cheveux de notre enfant :
Il s’éleva des eaux montantes, quand tu dressas une tente sur la dune.
Il sortit le couteau du bonheur aux yeux éteints.
-
Federico Garcia-Lorca – Le vent et la belle
LE VENT ET LA BELLE
(Précieuse et le vent)
De sa lune en parchemin,
par un hybride sentier
de lauriers et de cristal,
Précieuse s’en vient jouer.
De sa lune en parchemin
Précieuse s’en vient jouer.
A sa vue le vent se lève,
car jamais il ne sommeille.
Dis, laisse-moi relever
ta robe pour voir ton corps.
Ouvre entre mes doigts anciens
la rose bleue de ton ventre.
Lâchant son tambour, Précieuse
prend la fuite à toutes jambes.
Le vent mâle la poursuit.
Avec une épée brûlante.
Précieuse, cours vite, vite.
Le vent va t’attraper !
Précieuse, cours vite, vite,
Regarde-le arriver,
Satyre d’étoile basses
aux mille langues lustrées !
Précieuse, morte de peur,
est allée se réfugier,
au-dessus de la pinède,
Et tandis qu’elle raconte
son aventure en pleurant,
le vent sur le toit d’ardoises
plante, furieux, les dents.
J. P. Salabreuil – Je suis là
Je suis là
Vous me croyez vivant
Je laisse mes yeux ouverts
Je regarde la nuit
Et je sais pour vous plaire
Y poster deux hiboux
Je les poudre d’étoiles
Et les chemins sont fleuves
Entre berges de boue
Je suis là je murmure
Et ces mots vous comprennent
Comme comprend le vent
Ce mélèze où nous sommes
Inondés de fraîcheur
Mais moi je suis ailleurs
Je ne suis pas vivant
Je suis mort et transi
Je ne suis pas ici
Simplement je vous parle
Et vous écoutez sans savoir
Combien ces choses sont lointaines
Combien me font ces feuillages d’ennui
Qui nous dépassent dans la nuit
Et demain seront les traces
De mes pas dans l’autre nuit.
J. P. Salabreuil
Ernest Pépin – Le vent m’a demandé
Le vent m’a demandé
Quelle est ton histoire
C’est une histoire de vents et de mers enchaînés
Une histoire de caravelles et de bateaux négriers
Une histoire d’îles volées et de cimetières d’eau salée
Le vent m’a demandé
Quelle est ton histoire
C’est une histoire de cannes et de jardins créoles
Une histoire de maîtres et d’esclaves tourmentés par l’histoire
Une histoire des couleurs du monde
Une histoire de peuples qui déménagent les greniers du monde
Une goutte d’île dans l’histoire des continents
Le vent m’a demandé
Quelle est ton histoire
C’est une histoire de crabes amarrés et de liberté
Une histoire des droits de l’homme et de femmes violées
Une histoire de citoyens à part
Une histoire d’îles à part
Le vent m’a demandé
Quelle est ton histoire
C’est une histoire de révoltes et de nègres marrons
Une histoire de langue que j’ai inventée avec des restes de langues et des étincelles de mer
Une histoire d’épices et de cuisine créole
(Toute chose brûlante au midi de la faim)
Une histoire de femmes sans ailes et d’enfants arc-en-ciel
Une histoire d’êtres humains à réinventer
Le vent m’a demandé
Quelle est ton histoire
C’est une histoire de salaisons
Une histoire de rhum et de sucre amer
C’est une histoire de marchandises importées et d’idées toutes neuves
Une histoire de cyclones
De mémoire de volcans
De gens contrariés
Une histoire d’île en somme
Qui cherche son chemin sur la carte des oiseaux-malfinis
Le vent m’a demandé
Quelle est ton histoire
J’ai répondu
C’est l’histoire d’un vent fou de colère contre des siècles d’histoire
Querbes, le 07 août 09
Pierre Seghers – Une maison où je vais seul
Un nom que le silence et les murs me renvoient
Une étrange maison qui se tient dans ma voix
Et qu’habite le vent
Un bateau de grand ciel au-dessus des forêts
Une brume qui se dissipe et disparaît
Comme au jeu des images
Thomas Bernhard – Mon arrière-grand-père était marchand de saindoux
(Mein Urgroßvater war Schmalzhändler, 1957)
Mon arrière-grand-père était marchand de saindoux,et aujourd’hui
chacun se souvient encore de lui
entre Henndorf et Thalgau,
Seekirchen et Köstendorf,
et ils entendent sa voix
et se serrent
les uns contre les autres à sa table,
qui fut aussi la table du Maître.
En 1881, au printemps,
il se décida pour la vie : il planta
la vigne le long du mur de la maison
et appela les mendiants ;
sa femme, Maria, celle au ruban noir,
lui offrit encore mille ans.
Il inventa la musique des cochons
et le feu de l’amertume,
et parla du vent
et du mariage des morts.
Il ne me donnerait aucun bout de lard
pour mes désespoirs. »
-
T B – Sur la terre comme en enfer (Auf der Erde und in der Holle, 1957)
-
Miquel Marti I Pol – À cet instant même (Ara mateix)
À cet instant même, j’enfile cette aiguille
avec le fil d’un propos que je ne dirais pas et je me mets à ravauder.
Aucun des miracles qu’annonçaient les très éminents prophètes
n’est advenu et les années défilent vite.
Du néant à si peu, toujours face au vent, quel long chemin d’angoisse et
de silences.
Et nous en sommes là: mieux vaut le savoir et le dire,
les pieds bien sur terre et nous proclamer les héritiers d’un temps de
doutes et de renoncements où les bruits étouffent les paroles
et les nombreux miroirs déforment la plus grande part de la vie.
Plaintes et complaintes ne servent à rien,
pas plus que cette touche d’indifférente mélancolie,
qui nous servent de gilet ou de cravate pour sortir.
Nous avons si peu et nous n’avons rien d’autre :
un espace concret d’histoire qui nous est octroyé,
et un minuscule territoire pour la vivre.
Redressons-nous encore une fois et faisons tous entendre
notre voix, solennelle et claire.
Crions qui nous sommes et tous l’entendrons.
Après tout que chacun s’habille comme bon lui semble, et en avant !
Car tout reste à faire et tout est possible.
Que cette sérénité soit claire en nous
qui fait résonner dans d’échos jusqu’alors impossibles.
Saisissons-la clairement et volontairement afin qu’elle emplisse
tout l’espace réel de cet instant même,
l’espace où le hasard ne doit pas être
où tout est vieux, triste et nécessaire
Nous avons tourné la page depuis si longtemps,
et pourtant certains s’obstinent encore
à relire toujours le même passage.
Le secret c’est peut-être qu’il n’y a pas de secret
et que nous avons parcouru ce chemin tant de fois
qu’il ne saurait plus surprendre personne;
peut-être faudrait-il casser l’habitude en faisant un geste fou,
quelque action extraordinaire qui
renverserait le cours de l’histoire.
Sans doute que nous ne savons pas profiter
du peu que nous avons ici-bas: qui sait?
Qui donc à part nous – et chacun à notre tour -
pourrait créer à partir des limites d’aujourd’hui
ce domaine de lumière où tout vent s’exalte,
l’espace de vent où toute voix résonne?
Notre vie nous engage donc publiquement;
publiquement et avec toutes les lois des indices.
Nous serons ce que nous voudrons être.
En vain fuyons-nous le feu même si le feu nous justifie.
Très lentement la noria pivote sans fin,
et passent les années et passent les siècles, l’eau monte
jusqu’au plus haut sommet et, glorieusement, diffuse la clarté partout.
Très lentement alors et sans fin descendent les godets pour recueillir
davantage d’eau.
L’histoire ainsi s’écrit. De le savoir
ne peut étonner ou décevoir personne.
Trop souvent nous regardons en arrière
et ce geste trahit notre angoisse et nos défaillances.
La nostalgie, vorace, trouble notre regard et glace au plus profond nos
sentiments.
Entre toutes les solitudes, voilà bien la plus noire, la plus féroce,
persistante et amère.
Il convient de le savoir comme il convient aussi
de penser à un avenir lumineux et possible.
Pas de levant éblouissant, pas de couchant solennel.
Mieux vaut savoir qu’il n’y a pas de grand mystère,
pas plus que d’oiseau aux ailes immenses pour nous sauver;
rien de tout ce que si souvent ont prophétisé
d’une voix insensible tant de noirs devins.
Posons une main après l’autre, les années renforceront chacun de nos
gestes.
Nous partagerons noblement, les mystères et les désirs secrètement
enfouis en nous
dans l’espace de temps où l’on nous permettra de vivre.
Nous partagerons les projets et les soucis, les heurs et les malheurs,
et l’eau et la soif, avec grande dignité, et l’amour et le désamour.
C’est tout cela, et plus encore, que doit nous donner
la certitude secrète, la clarté désirée.
Ni lieu, ni noms, ni d’espace suffisant pour replanter la futaie,
pas plus que de fleuve qui remonte son cours et redresse notre corps audelà
de l’oubli.
Nous savons tous bien qu’il n’y a de champ libre
pour aucun retour ni sillon dans la mer à l’heure du danger.
Posons des jalons de pierre tout le long des chemins,
jalons concrets, de profond accomplissement.
Avec la clef du temps et une grande souffrance,
voilà comme il nous faut gagner le combat
que nous livrons depuis si longtemps, intrépides.
Avec la clef du temps et peut-être seuls,
accumulant en chacun la force de tous et la projetant au-dehors.
Sillon après sillon sur la mer sans cesse recommencée,
pas après pas avec une volonté d’aurore.
Nous avons été préservés du vent et de l’oubli.
L’intégrité de ces quelques espaces, ces
ambitions où nous nous sommes crus,
nous devons à la fois les faire croître et les combattre.
Et maintenant, quel sombre refus, quelle lâcheté
éteint l’ardeur d’une énergie renouvelée
qui nous faisait presque désirer la lutte?
Du fond des ans nous hèle, turbulente,
la lumière d’un temps d’espoir et de vigueur.
Nous changerons tous les silences en or et tous les mots en feu.
Dans la peau de ce retour s’accumule la pluie, et les efforts effacent certains privilèges.
Lentement nous émergeons du grand puits sur les lierres,
et non plus à l’abri d’un désastre.
Nous changerons la vieille douleur en amour
et, solennels, nous le léguerons à l’histoire.
-
Le domaine de tous les domaines, adaptation libre à partir du texte révisé pour Lluis Llach, Ara mateix.
Lambert Savigneux – Trace du rêve
Trace du rêve
e muet
s’efface l’ourlet
articulation inusitée ces sons en disent long
qui entend le vent
qui entend l’inaudible sous les branches des voyages
ploie la masse se fait sentir
sont-ce consonnes cette alliance ce lien
nécessaire pesanteur arrime
les masses dans le mot écrase rythme l’air
sinusoïdale longe sans fin la bave de la chenille empilement cataracte des anneaux
l’homme immergé saisit des bribes et articule se remémore
forme dans la bouche l’aspect fulgurant du monde ce qu’il en sait
mouche termite abeille points de repère et traces voyance le journal du Rêve est la mémoire de l’infini que le geste termine reprend atermoiement du vivre
goutte sur le sable temps que la bouche expulse que cueille la main
Vertiges – de fileuse de lune
- photo : H Cartier-Bresson Arbres en Brie
A voir sur le blog ( de fileuse de lune)
Vertiges
éclaboussures
traversées
J’habite ces parages
de peu de densité
où l’éclair d’un regard
chavire l’horizon
Membranes soulevées
sur le dos des fleuves
s’éparpillent en rémiges
en consonnes
brunes et vigoureuses
Se déversent les langues
dans une amphore
se délecte le ciel
d’être à nouveau
en crue
Pour apprivoiser les pinèdes
en maraude
les forêts de silex
il faut tailler son nom
dans le tronc le plus vieux,
habiter son élan
Dans les prairies de l’Homme
je sais un abreuvoir
où se rassemblent troupeaux
de hautes sèves
clameurs de laines
blanches et bouclées
J’y porte l’épaisseur
de mes murs
la lourdeur de mon sang.
Une odeur de suint
ocre et tenace
rassure les ancêtres
Claquante
comme une étreinte
la parole éperonne
les flancs fumants
de ce matin tout neuf
Tourbillon
ivresse pure
je virevolte, à cru,
sur des phrases de sel
m’accouple à leur écorce
et hurle
source vive !
J’ouvre,
dans ma poitrine,
des fenêtres
aux giboulées de grives,
de raisins et d’étoiles,
aux rafales d’ardoises,
aux foules écervelées
des déserts, des pierres
et des jardins
Là, dans cet espace
consenti à l’incandescence,
la bruine déploie
mon feuillage
gâche sa salive
à ma résine
Sur mes berges
calleuses
faseyent quelques saules
Guetter l’exubérance
étirer les limites
de son sang
de sa peau
pour être ampleur
luxuriance
et faire tomber de soi
jusqu’à la moindre
ténèbre
Et puis
se rencogner
dans l’angle juste
de la légèreté,
retrouver sa foulée
d’osier souple et de vent
Miquel Marti i Pol – Vingt-sept poèmes en trois temps

photo: troupes franquistes arrivant à Barcelone – février 1939
Vêtement de rosée ( RC )
Une pause en prose,
En vêtement de rose
Habillé seulement de rosée
Et d’un vent frais - et osé,
C’est un voyage tendre
A celui qui sait attendre
Une caresse déposée
- Le fruit de tes baisers…
RC 23 septembre 2012
Miguel Veyrat – Il cache le feu ( à la mémoire de Paul Celan )
Il cache le feu "
Il cache le feu
dans les bassins de la mort récente
Et regarde la voix indiquant
un saut léger
à d’autres seins:
Mémoire d’une l’eau agitée par le vent
souvenir de brûlure,semelles de mémoire , vapeur d’ombre
qui ne laisse pas de sillage,
ou tremblements
dépôt à la mémoire. Voile sanglante
ceux dont la mémoire
ne se rappelle pas
et n’ont jamais choisi d’être catholiques ou juifs:
Mémoire de coquelicots dans la neige.
Feux. Pentes confuses. Zones de tirs.
Miguel Veyrat
Dans ‘ contre-jour» (Onze poèmes à la mémoire de Paul Celan) - tentative de traduction RC, de
“Se esconde el fuego”
Se esconde el fuego
en las cuencas de los muertos más recientes
y aguarda la voz que indique
el salto leve
hacia otros pechos:
Memoria de agua agitada por el viento
que arde, memoria de soles, vapor de sombra
que no deja estela,
ni trémula
gota a la memoria. Sudario sangriento,
memoria de aquellos
que no recuerdan
haber nunca elegido ser católico o judío:
Memoria de amapolas en la nieve.
Fuego fatuo. Confusas laderas. Zona de tiro.
En “Contraluz” (Once poemas en memoria de Paul Celan)
Ed. Los Cuadernos del Céfiro (Breviarios poéticos) 1996©
—
-
S’ouvre le balcon du ciel ( RC )

Peinture: J Mirò : femme, oiseaux, étoile… Metroplitan Mus of Art N Y C
-
-Si soudain, s’ouvre le balcon du ciel,
Et , que la crampe du soleil, me fixe,
D’un oeil morne alors une vie
A détacher ses ailes
Pour chuter dans le haut
Aspiré par les nuages
Je me verrais ange déchu
Regagner l’ivresse du vent
Le baiser des oiseaux,
Et bientôt la nuit
Piquetée d’étoiles
Pour tutoyer Orion,
Pégase et Cassiopée
Et peut-être, je te verrai
Habillée d’aurores boréales,
Jouer au billard
Avec les planètes,
Rire des comètes…..
Si soudain, s’ouvre ta fenêtre
Et qu’un oeil de lumière me fixe
Au dessus de ta silhouette, alors une vie
Pour me pousser des ailes
Et chuter vers le haut
Aspiré par ton balcon,
Je me verrais, ange nouveau
Appuyé sur le vent
Aux baisers de l’ aimée..
( … et bientôt la nuit
Piquetée d’étoiles
—–Tu aurais laissé suspendue
Ta robe boréale…. —-> )
-
RC – 19 septembre 2012
-
Claude Roy – Pour L
POUR L.
Une pensée sans mot pensée sur la pointe des pieds
entre sourire d’amitié caresse inachevée silence heureux
A peine l’éclair vif d’une truite au torrent
La trace s’effaçant d’une étoile filante
ou l’esquisse du chant d’un oiseau très petit
Une pensée de toi m’a effleuré
en chuchotant Je ne fais que passer
C’était ta voix
ta voix de vent léger sur les dunes de pin
la mer qui souffle bas sous une lune pâle
voix de pieds nus de feu de bois de citronnelle
de la mousse d’écume aux crêtes de la vague
ta voix traverse-temps qui tisse mon espace
–
FOR L.
Thought without word, a thought on tiptoes
between smile of friendship unfinished stroke, happysilent
Hardly bright flash of a trout stream in
Erasing the trace of a shooting star
or the outline of the song of of a very small bird
A thought of you touched me
whispering I’m just passing through
It was your voice
your voice of light wind upon pine dunes
sea blowing down under a pale moon
voice of barefoot wooden lemongrass fire
foam to foam crests of the wave
your voice weaves through time-my space
Claude Roy (Le Haut-Bout, vendredi 1er janvier 1993
Herbes au vent, Poèmes à pas de loup, chez Gallimard
–
Béatrice Douvre – Habiter la halte brève , la rive avant la traversée
Habiter la halte brève
La rive avant la traversée
La distance fascinée qui saigne
Et la pierre verte à l’anse des ponts
Dans la nuit sans fin du splendide amour
Porter sur l’ombre et la détruire
Nos voix de lave soudain belliqueuses
L’amont tremblé de nos tenailles
Il y a loin au ruisseau
Un seuil gelé qui brille
Un nid de pierre sur les tables
Et le pain rouge du marteau
La terre
Après la terre honora nos fureurs
Ô ses éclats de lampes brèves
Midis
Martelés de nos hâtes
Tant d’éphémères mains, tant de vent
Ce soir
Tarde la magique lueur
Et ton nom est incertain
Parmi de pauvres roses
Ton nom défait les fleuves où la lumière nage
J’ai patienté pour accueillir
Longue ta voix le long des longues herbes
Mais tu es seul parmi la pierre des étoiles
Ta voix prolonge la source des vivants
J’attends pour te reprendre de n’être qu’un langage
L’aube étincelle dans l’herbe des vigueurs
Souffle mûr mêlé du sang des hommes
Tu marchais réinventant le pas du sol comme une soif
Dans le vent neuf
Je te regarde tu courais
Geste habité du voeu de naître
Auprès des croix
Qui font parfois les pierres profondes
Le visage traversé
Dans des jardins à jambes de verre, et de roses
Quand recommence la mer tendue
Des lampes, et le froid
Et que l’on tient, dans les mains, le dernier monde
Rêve, et à l’avant du rêve un corps l’éclaire
J’ai peur de ces troupeaux dans le progrès des lampes
Peur de la terre des pas
Près de la porte où penche
La nuit lourde de l’aile
Il y a ce péril
Des lampes dans la maison
Ce désir
Comme un taureau dans l’or
Un feu de bois de rose
Coupé par l’hiver
La voix changée m’emmenait dans ses tours
Je dérivais au son des campagnes
Dont l’été meurt
Marcher maintenait une lampe
Des lacets d’oiseaux noirs de songes
Cherchant farouchement le ciel
D’un bord à l’autre
Comme une voix changée qui chante
Qui refuse
Marcher maintenant m’éclairait
Des mains brunes ce soir ont recueilli
Longuement l’eau patiente du soir
Du vent passait
Dans le vent des doigts
Amers des fileuses
Et au-devant
Les troupeaux sont la pierre même
Etrangement
Debout dans la paille limpide
Venue
Des mains fidèles des fileuses
Aux fronts de vent.
Regarde-moi courir, m’éloigner dans l’apparence
Vers les rires bleus de l’air
Immense
La soif divisée
J’ai l’appétit fermé par le malheur
Comme ces bêtes au front silencieux
Ont mille morts mille hontes légères
Un vent du sol entier
Parcourt mes membres, leur perfection
De sable froid
Soulève encore une piste de pas
Et d’autres pas se perdent sur la mer
D’autres mains, doucement infinies
J’ai l’âge travesti des forêts, mais je danse.
La part du jour froissée d’oiseaux
Jusqu’aux fatigues
Nos pas
Relancés en lueurs
Déjà
L’air élargi
Là sous le volet lourd
Ô d’heures encore chaudes
Jusqu’à l’ouvert où vaincre
L’inanité
De nos demeures
Femmes pleines de nuit, aux voiles vierges et noirs, vous saignez dans les ports et vos
barques sont sèches.
Le silex de vos mains taille des regards de diamant aux enfants qui vous pendent.
Il vous faudra perdre le vent de vos cheveux et revenir aux Villes. Mendiantes au ventre
lourd, vous dressez des drapeaux avec vos âcres jupes odorantes.
L’acier de vos paupières ressemble aux grands radeaux qu’on voit sur les tableaux de mer.
Rires, et l’évidence de vos pas nus sur le marbre des pelouses ; indifférentes aux grandes croix
qui trouent le ciel bas et mauve.
Je bénis vos épaules que creuse un sein maudit, et vos bras matinaux, blancs de draps,
comme un lait de montagne.
BEATRICE DOUVRE




















