Olivier Bourdelier – Les jours
Xavier Lainé – Que dit ton visage

Lorsqu’en rêves il se concentre
Paupières baissées
Lèvres ouvertes
Sur la source des nuits
S’éparpille en tes cheveux d’ombre
Bassam Hajjar – Mets une girafe dans un bol, un poisson dans un jardin

peinture Petite Lap de Cat Painting
METS UNE GIRAFE DANS UN BOL,
UN POISSON DANS UN JARDIN
Habitons-nous dans le nuage bleu
que Marwa dessine à côté de mon nom ?
Quand le fracas se rapproche de la fenêtre
quand les meubles s’accroupissent dans les coins
ou que les rideaux prennent peur,
ni le nuage ne pleut,
ni mon nom n’embellit le monde.
Alors toi ma fille, dors,
et quand je somnolerai un peu
Je te promets de rêver de toi
de vider mon crâne de sa lourde quincaillerie
et de penser au nuage bleu
a la maison
au seuil
aux fruits qui ressemblent aux papillons
aux papillons qui ressemblent aux fruits
Uniquement quand tu les dessines.
Je te demande alors :
pourquoi ne dessines-tu pas le monde entier
pour qu’il lui soit donné de ressembler à quelque chose ?
Mets une girafe dans un bol
un poisson dans un jardin
mets un oiseau et un rhinocéros dans la même cage
et crois qu’ils vont s’aimer
parce que tu le veux ainsi
avec l’entêtement qui te fait considérer le sommeil
comme de fausses vacances.
Mets, quand tu dessines mon visage,
un peu de fatigue sur mes traits
une seule ligne sur mon front
pour que je considère que je suis au milieu de la vie
et non à la fin.
Mets une lueur de la couleur de ton choix
pour que la sécheresse ne s’attarde pas dans mes yeux
mets de l’eau en quantité
pour qu’il me reste deux mains énergiques
des moustaches
et un coeur rabougri, tant le vide fait siffler ma poitrine.
N’oublie pas les lits pour dormir
les bouches pour sourire
et un peu de larmes
seulement
pour nous rappeler de temps en temps
avant de l’oublier
comment un homme pleure comme une femme
comment une femme pleure comme une femme
comment ils pleurent, tant les pleurs les rassemblent.
Habitons-nous dans la petite boîte
que tu meubles avec des bouts de papier
des allumettes et des cuillers ?
Et puis arrive ta fille, jolie comme une poupée,
pour nous apprendre comment les poupées sont heureuses
sans parler
délicates, sans que personne ne leur manque.
Puis tu fermes la porte,
tandis que l’homme se souvient qu’il est un homme
et la femme qu’elle est une femme,
ils se souviennent qu’ils s’éloignent ensemble
chacun tout seul,
vers une obscurité redoutable.
Mets une étagère pour la lampe
une patère pour mon manteau ou mon chapeau
mets une nuit tiède après chaque jour
et des voyageurs
qui ne manquent pas leurs rendez-vous
ni de frapper à la porte
et de t’entendre courir
et jubiler derrière la porte.
-
(Paris, fin décembre 1986)
-
extrait de "tu me survivras" Actes/sud
Ton visage inconnu ( RC )
Il faut aller de porte à porte
Laisser les courants d’air
Agiter les volets
Et claquer autant de gifles d’eau,
brutales
Entr’ouvrir les yeux sur la peine
La douleur, et le sang qui perle
A l’orée de tes paupières
Pour retrouver les sourires
Derrière les fonds de fard
Qui me laissent ton visage
Inconnu.
RC 13 mars 2013
-
Le regard dans ton miroir ( RC )

sculpture-trace : Giuseppe Penone – Soffio I, 1978. Amsterdam 2004
-
Voilà sortie de la terre, ma silhouette ,
ou bien moulée dans un coffrage de béton,
C’est dire que le monde m’enveloppe
Et ainsi , suis l’île
Offerte à l’éternel chronophage…
-
Ile flottante, épave et barquette,
Amusette aux voisinages du plancton
Sous-marin, périscope
A mes risques et périls
Emerge le bout de mon visage….
-
Et s’il se trouve ainsi , que je passe
…. Hasard des trajectoires
- s’est égarée une flèche -
Au coeur des « je t’aime »
… Cible atteinte pour Cupidon?
-
Si j’apparais dans la nasse
Mon regard dans ton miroir,
C’est aller à la pêche,
- Et peut-être un poème ?
Dont nous ferons chanson…
-
RC mars 2013
-

peinture: Lorenzo Lotto – 1480-1550 – Venus et Cupidon – Met mus of Art N YC
Ara Babaian – l’autre visage

photo: pbgalerie
Ara Babaian: The Other Face
Today I am thinking of The tender arms of history. Not the bloody pogroms or the conquerors. Today I am thinking of A village woman Baking bread, Bread so soft that I Want to rest my head Against its flesh And let its heat Warm me.
L’autre visage
Aujourd’hui, je pense
Aux bras tendres de l’histoire.
Non pas aux pogroms sanglants ou aux conquérants.
Aujourd’hui, je pense
A une femme du village
La cuisson du pain,
Pain si doux que je
Souhaiterais poser ma tête
Contre sa chair
Et que sa chaleur
Me réchauffe.
-
Ara Babaian, est un auteur arménien, que l’on peut retrouver ( et quelques textes ont des traductions en français) sur le site de poésie arménienne, ici.
-
Dessins de naissance ( RC )
-
-
C’était il y a longtemps,
Je me souviens,
Quelques jours après la naissance
Je suivais les traits de ton visage
Et la ligne courait sur ma page
Portée par un courant de rondeur
De la toute première enfance,
Et des doigts si fins
Au sortir du tendre,
Un jour de septembre
C’était il y a longtemps
Quelques jours après ta naissance
Et maintenant, se souviennent aussi
Les tracés assemblés
Dans le carnet de dessins.
-
RC - 5 février 2013
-
Thierry Metz – vers la bien-aimée
-
Vers la bien-aimée
ce sera
toujours comme une aile
sans repos
une montée jour après jour
d’un visage à l’autre
parmi les nuages accrochés au talus
aux branches
pour chanter l’âme d’un petit bois
en prière sous le châle
avec un peu d’herbe
une feuille morte
comme une aile dans l’hiver
d’oiseau profane.
Thierry Metz, Le Drap déplié, L’Arrière-Pays, 1995, page 9.
-
Miguel Veyrat – une peur blanche

image: spectacle de la compagnie Luc Amoros: N’ayez pas peur de la page blanche
Une peur blanche
Je suis allé là où la beauté semble être toute nouvelle
pour toujours, et le dernier jour, j’ai trouvé
le premier. Celui qui tombe dans la lumière allumée fauve
nue et douce, avec le son de sa jeunesse
dans l’air.
Belle bien qu’elle cache le bas du visage
dans la première ombre répandue sur la page vierge.
Je me suis retiré vers nulle part
comme un corps dans l’abîme,
à la recherche d’un signe pour le copier sur la
première page disparue ce premier jour.
Ainsi l’aube nous ment dans son écriture cachée,
qui n’annule jamais les pas de la nuit en sa première ombre.
Au moment précis où la beauté se brise en vain
contre le mur du désir qui a effrayé le léopard -
quand nos poitrines se révoltent
en face de la puissance de la Nature
qui règne seulement pour le malheur, et l’ infinie vanité de tout.
trad RC -
-He ido donde la belleza pareció ser toda nueva
para siempre, y en el último día hallé
el primero. Aquel que cae al fulvo ardor de luz
desnudo y leve, con su juvenil sonido
por el aire. Hermoso aunque se emboce
en la primera sombra derramada sobre la página
en blanco. He retrocedido a ninguna parte
como el salto de un cuerpo en el abismo,
que busca su signo para copiarlo en la página
esfumada de aquel día inaugural. Así nos miente
el alba en la escritura oculta que jamás cancela
los pasos de la noche en su primera sombra.
Momento exacto en que la belleza se estrella
en vano contra el muro del deseo que espantó
a Leopardi —cuando nuestros pechos se amotinan
frente al poder de la Naturaleza que impera
solo para el mal, y la infinita vanidad del Todo.
-
Zbigniew Herbert – mais eux se nouaient les bras autour du cou

Les forêts flambaient –
mais eux
se nouaient les bras autour du cou
comme bouquets de roses
les gens couraient aux abris –
il disait que dans les cheveux de sa femme
on pouvait se cacher
blottis sous une couverture
ils murmuraient des mots impudiques
litanie des amoureux
Quand cela tourna très mal
ils se jetèrent dans les yeux de l’autre
et les fermèrent fort
si fort qu’ils ne sentirent pas le feu
qui gagnait les cils
hardis jusqu’à la fin
fidèles jusqu’à la fin
pareils jusqu’à la fin
comme deux gouttes
arrêtées au bord du visage
-
Si le dehors existe ( RC )
Si le dehors existe,
Il se passe de son regard
Une barrière d’ombres
Derrière la grille de ses doigts
Qui contient son visage
Peut-être pour protéger l’âme
Des outrages de la vie
Ou bien, comme les chauves souris
Rester suspendu dans une grotte
Enveloppé de ses ailes
A l’abri du noir
A l’image d’un vieux parapluie
Qui ne s’aperçoit pas
De l’aurore boréale
Nimbant la planète
RC – 11 décembre 2012
-
Mur ment ( RC )

photo: destruction du mur de Berlin
Il a poussé , cette nuit
Un mur , au fond de l’allée
Il barre le jardin , de gris
Et même l’allée dallée
Si je ne peux pas passer au travers
Et te voir de l’autre côté
Comme d’une paroi en verre
Avec l’échelle des songes , l’ôter
—–> Je vais l’habiller de lierre
Ou le peindre de ton visage,
Enlevant une par une, ses pierres
Qui bousculent le paysage.
Je vais dessiner une fenêtre
Pour que rentre la lumière
C’est quand même , peut-être
Somme toute, affaire d’imaginaire
Le coucher sur le sol,
Le mettre en suspension,
Et faire que s’envole
L’ombre et l’oppression…
Tout ce que les murs murent,
Et l’ennui, l’enfermement
Ce que le prisonnier endure,
Quand durement , le mur ment.
Il n’y aura plus, sur place
Que son dessin dans le jardin,
–Ton sourire qui remplace,
Tout ce que j’avais peint.
-
RC – 26 novembre 2012
Jean Mogin – Quand j’ai besoin de bleu
Quand j’ai besoin de bleu, de bleu,
De bleu de mer et d’outre-mer,
De bleu de ciel et d’outre-ciel,
De bleu marin, de bleu céleste,
Quand j’ai besoin profond,
Quand j’ai besoin altier,
Quand j’ai besoin d’envol,
Quand j’ai besoin de nage,
Et de plonger en ciel,
Et de voler sous l’eau,
Quand j’ai besoin de bleu
Pour l’âme et le visage,
Pour tout le corps laver,
Pour ondoyer le cœur,
Quand j’ai besoin de bleu
Pour mon éternité,
Pour déborder ma vie,
Pour aller au-delà
Rassurer ma terreur,
Pour savoir qu’au-delà
Tout reprend de plus belle,
Quand j’ai besoin de bleu,
L’hiver,
Quand j’ai besoin de bleu,
La nuit,
J’ai recours à tes yeux.
La belle alliance
-
, Paris, Seghers, s.d.
-
Le visage d’un autre ( RC )

affiche du film – le visage d’un autre
Un autre visage vous regarde
C’est le sien, et c’est un autre
Un regard s’égare
Il erre sur un monde
Qu’il ne reconnaît pas,
Vaguement le souvenir de gens connus
Sous un autre nom,
Un autre masque,
Qui a prêté son visage.
Comme il pourrait le faire par centaines
A ceux qui n’en ont pas,
Des séries d’anonymes
Défileraient ainsi
Et leurs masques semblables
Aux regards qui s’égarent,
Des faces et pensées semblables;
ou peut-être parallèles,
Comme ils marchent, clones
Avec celles de l’autre
Ayant vendu ses pensées
Avec son image
C’est sa tête et c’est une autre
Reproduite en centaines
Ces visages, qui nous regardent
Ce sont les autres,
Qui vous prennent pour un autre
D’où l’homme s’en enfoui
Dans un passé commun.
RC - 30 octobre 2012
A partir du film japonais de Toshigahara "Tanin no kao" ( le visage d’un autre) – 1966
-

photo: image tirée du film
-
André Laude – Nous n’habitons nulle part ( Testament de Ravachol )

dessin; street art de Banksy
Nous n’habitons nulle part nous ne brisons de nos mains
rouges de ressentiment que des squelettes de vent
nous tournoyons dans un désert d’images diffusées par les
invisibles ingénieurs du monde de la séparation permanente
retranchés dans les organismes planétaires planificateurs
infatigables du spectacle
nous ne sommes rien nous ne sommes qu’absence
une brûlure qui ne cesse pas nous n’embrassons nulle bouche
vraie nous parlons une langue de cendres nous touchons
une réalité d’opérette
nous n’avons jamais rendez-vous avec nous-mêmes
nous nous tâtons encore et toujours
nous errons dans un magma de signes froids nous traversons
notre propre peau de fantôme
le soleil du mensonge ne se couche jamais sur l’empire de
notre néant vécu atrocement au carrefour des nerfs
nous n’avons ni visage ni nom nous n’avons ni le temps
ni l’espace des yeux pour pleurer trente-deux dents
totalement neuves pour mordre
mais mordre où mais mordre quoi
de fond en comble toutes les chaînes
autour desquelles s’articulent nos chairs nos pensées
d’aujourd’hui
jusqu’à ce qu’elles cassent dans un hourrah de lumières de
naissances multiples
décrétons le refus global
les jardins des délices tremblent et éclairent au-delà
la révolte met le feu aux poudres
taillez enfants aux yeux d’air et d’eau les belles allumettes
dans la forêt des légitimes soifs
taillez les belles allumettes pour que flambe le théâtre d’ombres universel.
(In Testament de Ravachol)
-
-
José Gorostiza – mort sans fin – extr 02

peinture: Jim Dine: sans titre (1959 ) Brooklyn Museum of Art, New York, USA
I
Rempli de moi, assiégé dans mon épiderme
par un dieu qui me noie, insaisissable,
leurré peut-être
par sa radieuse ambiance de clartés
occultant ma conscience répandue,
mes ailes brisées en esquilles d’air,
mes pas qui, maladroits, tâtonnent dans la boue;
rempli de moi, repu, je me découvre
dans l’image étonnée de l’eau
qui est et seulement cahot immarcescible,
écroulement d’anges tombés
dans le délice intégral de son poids,
qui n’a rien d’autre
que son visage en blanc
à demi enfoncé, déjà, comme un rire qui meurt,
dans le tulle fin du nuage
et dans les funestes cantiques de la mer
— arriére-goût de sel ou blanc de cumulus
plus qu’une simple hâte d’écume traquée.
Pourtant — ô paradoxe! — contrainte
par la rigueur du verre qui la clarifie,
l’eau prend forme.
Y creusant ses assises, elle construit,
assume un âge de silences amer,
un doux repos de jeune morte,
souriante, que déflore
un au-delà d’oiseaux
en débandade.
Dans le filet de cristal, mailles qui l’étranglent,
ici, comme en l’eau d’un miroir,
elle se reconnaît;
enchaînée ici, goutte à goutte,
et dans la gorge, fané, son trope d’écume,
quelle nudité d’eau la plus intense,
quelle eau plus eau
rêve en son orbe tournesol,
chantant déjà une soif de gel équitable!
Mais quel verre — aussi — plus prudent
que celui-ci qui s’arrondit
comme une étoile en grain,
que celui-ci qui, pour une héroïque promission, s’allume
comme un sein habité par le bonheur
et offre à l’eau, ponctuel,
une éclatante fleur
de transparence,
un œil fusant vers les hauteurs
et une fenêtre aux cris lumineux
sur cette liberté incandescente
qui s’épuise au-dedans de candides prisons!
José Gorostiza (Mort sans fin)
Thierry Metz – Le drap déplié
LE DRAP DÉPLIÉ (extraits)
N’être plus qu’un silence
caché
dans la voix
ou ici
parmi les traces
de la roue
être celui
qui retrouve un visage
pour lui donner
de l’eau.
Un peu de terre et de ciel
dans le regard
dans ce que je dois garder
à la lisière d’un mot
d’ici je le vois
de là où je travaille
sur un sol que je retourne
vers cette main
que je retrouve
mais rien ne sera dit
sans ta présence.
Je n’écris que dehors
une écriture un pas
fluide
entre les orties parmi les chênes
les hêtres
la paume entaillée
ouverte comme un buisson
je reçois l’eau
la lumière
je ne suis que l’âtre
d’un visage.
Thierry Metz, Le Drap déplié, L’Arrière-Pays, 1995, pp. 47-49-50.
-
Salah Al Hamdani – Rêve fossoyeur

photo d’actualités – Syrie provenance – le télégramme.com
Salah Al Hamdani Rêve fossoyeur
Aux victimes du tyran en Syrie
Un coucher de soleil froid
sur le seuil d’un jour vibrant
le ciel ensanglanté
comme un nuage épais qui s’effrite à l’infini
et la crainte de mon propre destin
Devenir un arbre
ma tête à la renverse
et l’horizon des hommes là-bas
La lumière dans mon crâne comme un souffle
accent sur mon visage
Je me suis enfin échappé
et le rien ballotte au bord de mon matin
morceau de lune
Dans ma cellule étroite
chaque nuit
l’Euphrate me rend visite
Il y glisse délibérément
un écho de l’enfance
Sa voix pénètre le bruit de l’eau profonde
comme une lamentation
ainsi que l’innocence du jour orphelin
et ce frisson sublime
Je suis un détenu pour moi-même
mémoire dans cette cellule
Soudain je déplie ma voix
et une lourde obscurité
de gorge fracturée
emplie de mots coagulés
perle de ma bouche
Entre l’éveil et les sacrifiés de la Syrie
le silence des lâches et les saisons abasourdies
saisissent mon cœur
Leurs coups pleuvent sur mon visage
je les vois en rêve
Ils laissent des traces de sang le long de mon matin
et des chevaux coupés au jarret
peints sur la face du jour
Je suis un accusé
ligoté dans l’arène de ce monde
face à des questions sans lendemain
Et voici mon exil
Il reçoit votre révolte
Et le ciel
un témoin
suspendu au-dessus de ma tête
creuse loin dans le temps
Je crains la panique de l’âge
ainsi que l’humiliation de la rivière
le mystère
et l’ailleurs qui meurt au pied du mur
J’étais dans le sommeil. Je voyais les veines de vos morts toucher mon visage, ma poitrine, mon dos, mes jambes et mes bras. Alors, calmement, j’ai compté ces vaisseaux qui pénètrent la peau et la pensée, et vont s’écraser finalement contre un rêve
Rêve fossoyeur
odeur d’herbe fraîche autour de mes sueurs froides
épine d’un souvenir informe
dans une obscurité polie
Ne faut-il pas se réveiller en sursaut
pour ôter l’épée du corps du sacrifiés ?
-
Poème publié dans l’anthologie permanente de la revue "Les Cahiers du Sens 2012" (page 103)
-
article en provenance de "ce qu’il reste de lumière", des propres écrits de Salah Al Hamdani
Ferrucio Brugnaro – rencontre avec un vieil ouvrier
J’ai vu un vieil ouvrier, aujourd’hui,
un ami cher ; appuyé
à un réservoir énorme
il regardait le ciel et il regardait
ses mains.
Il arborait un large sourire
dans ses yeux rougis par le froid
intense de la neige, brillants
telles des écorces mouillées.
Il me dit, avec un calme doux,
qu’il serait temps pour lui
que vînt la mort : d’autant
qu’il ne dérangerait personne
pour cette circonstance.
Et il continuait à regarder le ciel, le soleil
qui exhalait des mouettes tendres sur la mer.
Son visage semblait une pierre
multiséculaire gravées de hiéroglyphes extraite
des sables.
Amin Khan – J’oublie les visages

peinture: Jean Fautrier: tête d’otage
-
J’oublie les visages
je ne me souviens pas des noms
j’endure
des odeurs et des gestes
des parfums
l’émail de certaines morsures
la vision de certains sangs
des courbes des accidents
des silences profonds
de longues heures et des jours
certains mots les mêmes
des lèvres
de roses luisants
dans la même lumière
du même regard
plein de douceur et d’amertume
AMIN KHAN ( poète algérien )
-
Futurs en flaques , déviations au même endroit (RC)

peinture S Dali
alì à 6 ans, quand il pensait d’être une fille qui soulevait avec précaution la peau de la mer pour voir un chien endormi au-dessous de l’ombre de l’eau, 1950
-
Je prends les flaques, à l’envers, en plaques, modèle l’impensable et découpe de l’ombre, la tienne, et celle qui me vient de l’obscurité des jours.
Un bon coup d’éponge, et j’efface, de ton visage, la météo des orages qui se préparent.. je déforme l’incassable, l’impossible distance qui sépare le soleil de son ombre.
A portée du futur , à portée demain, la palette du passé, porte en son sein les fleurs fanées qu’une gorgée d’espoir ne peut ressusciter.
C’est alors en tous sens, que j’inverse la course des sans interdits dans la course de l’espace, et la faille de ta naissance, bordée de fronces ( aux fruits dans les ronces ).
Y a –t-il de portée plus lointaine, qu’il faille que je renonce, et que la source de ta lumière ne m’atteigne, aux jours de la semaine, en en multipliant les dimanches ?
La ligne d’horizon, que je recourbe, me fait sans cesse repasser à tes côtés, au même endroit.
RC - 15 juin 2012
en écho à lutin avec "le ‘regard du ciel"
-
-
Philipp Larkin – album de photos d’une jeune femme
-
à propos de l’album de photos d’une jeune femme
Enfin vous m’avez laissé voir cet album qui,
Une fois ouvert, m’affola. Tous vos âges
En mat et en brillant sur les épaisses pages !
Trop riches, trop abondantes, ces sucreries
Je me gave de si nourrissantes images.
Mon œil pivote et dévore pose après pose -
Cheveux nattés, serrant un chat pas très content,
Ou vêtue de fourrure, étudiante charmante,
Ou soulevant un lourd bouton de rosé
Sous un treillage, ou portant chapeau mou
(Un peu gênant, cela, pour diverses raisons) -
De toutes parts, vous m’assaillez, les moindres coups
Ne venant pas de ces types troublants qui sont
Vautrés à l’aise autour de vos jours révolus :
Dans l’ensemble, ma chère, un peu indignes de vous.
Mais ô photographie! semblable à nul autre art,
Fidèle et décevante, toi qui nous fais voir
Morne un jour morne et faux un sourire forcé,
Qui ne censures pas les imperfections
- Cordes à linge et panneaux de publicité -
Mais montres que le chat n’est pas content, soulignes
Qu’un menton est double quand il l’est, quelle grâce
Ta candeur confère ainsi à son visage l
Comme tu me convaincs irrésistiblement
Que cette jeune fille et ce lieu sont réels
Dans tous les sens empiriquement vrais ! Ou bien
N’est-ce que le passé ? Cette grille, ces fleurs,
Ces parcs brumeux et ces autos sont déchirants
Simplement parce qu’ils sont loin ;
En semblant démodée, vous me serrez le cœur,
C’est vrai ; mais à la fin, sans doute, nous pleurons
D’être exclus, mais aussi parce que nous pouvons
Pleurer à notre aise, sachant que ce qui fut
Ne nous priera pas de justifier notre peine,
Même si nous hurlons très fort en traversant
Ce vide entre l’œil et la page. Ainsi, je reste
A regretter (sans nul risque de conséquences)
Vous, appuyée contre une barrière, à vélo,
A me demander si vous noteriez l’absence
De celle-ci où vous vous baignez ; en un mot,
A condenser un passé que nul ne peut partager,
A qui que ce soit votre avenir; au calme, au sec,
II vous contient, paradis où vous reposez
Belle invariablement,
Plus petite et plus pâle année après année.
Philipp LARKIN
« The Less Deceived "
(Thé Marvel Press, 1955)
Traduction in « Poésie 1 » n°" 69-70.
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