voir l'art autrement – en relation avec les textes

Claude Esteban – soleil dans une pièce vide – TROIS FENÊTRES, LA NUIT


                   peinture: Edw Hopper; soleil dans une pièce vide – 1963

TROIS FENÊTRES, LA NUIT
On croit peut-être que, chaque soir, les maisons se referment sur elles-mêmes comme des huîtres. Et que ceux
qui les habitent peuvent enfin oublier leurs soucis et se perdre dans une sorte de douceur nacrée, dans une quiétude,
somme toute assez délicieuse, loin des regards. On a tort.

Il suffit de se poster, quelques heures auparavant, à une fenêtre de l’immeuble d’en face, et de rester dans l’ombre, derrière les rideaux.

C’est ce que font les policiers quand ils tentent de découvrir une réunion secrète, ou les détectives privés lorsqu’on leur a donné une liasse de dollars pour une filature et qu’ils sont là, dans leur gabardine blanche, à fumer des cigarettes tout en surveillant.

Mais ce sont des gens de métier, et au fond ils ne s’intéressent qu’à des faits significatifs pour leur enquête, un homme qui embrasse une femme sur la bouche, une valise d’où l’on sort une statuette en forme de faucon.

Le quotidien, banalité des gestes, ne les concerne pas. ont tort, mais ils sont payés pour autre chose. On les relève toutes les quatre heures, puis ils rédigent leur rapport. Ils n’ont rien vu de ce qui est la vie.

Et lorsqu’ils s’éloignent dans leurs voitures noires, ils regagnent très vite des quartiers où les bars sont pleins de monde et où les attend, parfois, une femme aux cheveux platinés qu’ils appellent poupée. Ce sont des gens frivoles. Le vrai curieux ne les fréquente pas. C’est un passionné qui a ses habitudes et qui sait attendre. C’est un professionnel du regard.

Il habite l’immeuble d’en face, peu importe l’étage, mais il préfère regarder d’un peu plus haut. Il n’a pas besoin, comme le diable dans les contes d’autrefois, de soulever les toitures. Il observe tout de sa fenêtre, il a le temps, il n’interprète pas. Il voit, par exemple, le troisième étage d’une maison quelconque. Il ne l’a pas choisie. Il réside juste en face, par hasard. Il n’a pas besoin de jumelles, comme dans les films d’espionnage, il a de bons yeux, il sait voir. Il a observé, tout le jour, cet appartement vide en forme de rotonde.

Il y a trois fenêtres, et personne ici ne tire les rideaux, si bien que la vue plonge sans difficulté dans l’intérieur de
l’appartement. La femme qui l’habite part très tôt le matin.

Elle doit travailler dans une administration ou peut-être dans un petit commerce. Elle se lève, elle s’enferme dans la salle de bains qui se situe derrière la cloison. Puis elle ressort, elle éteint la lampe de la chambre. Peut-être prend-elle son petit déjeuner dehors. L’observateur n’en sait rien.

Il constate seulement que la grande pièce aux trois fenêtres demeure vide pendant toute la journée et ne s’éclaire que très tard. La femme, semble-t-il, vit seule.

Elle ne pénètre dans la pièce en rotonde qu’après s’être restaurée dans la cuisine que l’observateur ne peut apercevoir. Sans doute aussi après avoir pris une douche, car lorsqu’elle apparaît, comme ce soir, comme tous les soirs ou presque, elle est en combinaison. Une combinaison d’un rose assez vulgaire qui moule ses formes déjà vieillies. Elle doit avoir quarante-cinq ans. Il l’aperçoit de dos.

Elle a des fesses proéminentes qui tendent le satin rose. Ses cuisses sont à demi découvertes.

Elle se penche vers quelque chose qui échappe au regard de l’observateur à travers la fenêtre centrale. Le mur lui cache son visage et sa main droite.

Elle ne bouge presque pas, elle ramasse, dirait-on, quelque objet, mais cette hypothèse n’est pas très vraisemblable, car la scène se répète chaque soir, et la femme reste longtemps penchée, avec sa croupe tendue, comme si elle s’occupait d’une chose qui exigerait la plus vive attention. Peut-être nourrit-elle des poissons rouges dans un aquarium, mais il serait étrange que l’aquarium ou le bocal soit posé par terre. Ce qui intrigue davantage encore l’observateur, c’est la différence de luminosité entre les trois fenêtres. Au centre, derrière la forme accroupie, le mur est presque blanc, avec une bande jaune sur la droite.

Au bas de la cloison, on distingue un radiateur peint en orange et l’extrémité droite d’un lit, recouvert d’un tissu grenat. La moquette est verte, d’un vert acide, criard.

On peut penser que la masse du lit se poursuit sur la gauche. A travers la fenêtre de gauche, d’ailleurs, un peu de biais, on découvre le bout du traversin, une forme vaguement verdâtre.

La fenêtre est ouverte, et le rideau bleu pâle s’envole dans l’embrasure, comme un signal. Mais ce n’est, bien sûr, qu’un courant d’air que la femme a su ménager avec la fenêtre de la cuisine. On la comprend. Par un jour d’été, la chaleur est devenue presque intenable dans la pièce close. Il est tard, mais cette femme ne se soucie pas de l’heure.

Elle se sent bien dans sa lingerie rose. Elle laisse respirer son corps, une chair de femme un peu lymphatique, un peu molle. Cette chambre doit lui plaire, quoique l’ameublement soit très sobre, et qu’il n’y ait pas même un tableau sur le mur.

C’est, probablement, une femme qui vit peu chez elle, qui ne reçoit pas, qui se repose le soir.

Ce qui trouble surtout l’observateur, c’est la fenêtre de droite. Par la position qu’il occupe, il n’est pas en mesure de l’examiner autrement qu’à l’oblique, dans un angle de vision assez peu favorable. Cette fenêtre, chaque soir, excite sa curiosité, car, contrairement à l’éclairage brutal qui se projette à travers les deux autres fenêtres, il règne dans cet espace une lueur feutrée, étrangement sensuelle, qui évoque une ambiance de salon capitonné, presque de boudoir.

Le rideau jaune, toujours descendu jusqu’au tiers de la fenêtre, dissimule et révèle à la fois quelque chose qui tranche avec l’aridité quasi monastique de la chambre. Des teintes pourpres, veloutées, qui viennent peut-être de tentures et qui se reflètent en orange sur le rebord de la fenêtre, et plus bas, sur l’entablement de l’étage inférieur. Il y a là quelque chose que l’observateur cherche à comprendre depuis longtemps, mais en vain.

La femme ne se déplace jamais jusque-là. Elle laisse flamber cette lumière pourpre, cette lumière qui contredit l’existence qu’elle mène dans la pièce très éclairée. Que se passe-t-il dans cette chambre, quelle sorte de rituel secret s’y ordonne-t-il chaque soir.

Pourtant la femme ne craint pas que le regard de quelqu’un d’autre s’y insinue et découvre là les indices d’une existence voluptueuse. Elle reste immobile, toujours penchée au fond de l’embrasure centrale. Le rideau bleu pâle s’évade dans l’air de la nuit. Le mystère demeure entier.

 

 

voir aussi   » comme dans un tableau d’Edward Hopper » – dec 2012

4 Réponses

  1. Si tu n’avais mis une peinture de Hooper, je t’aurais dit après cette lecture de l’intime de trois fenêtres que je me sens plongée dans une peinture de Hooper, que j’aime beaucoup, beaucoup…j’ai vu sans la voir la peinture, maintenant je vois tout encore mieux.( c’est d’ailleurs drôle, j’ai souvent eu envie d’écrire à partir de Hooper)

    J'aime

    12/18/2011 à 20 h 39 min

  2. J’aurais bien dit  » au sortir de cette lecture de l’intime de trois fenêtres, je suis comme au devant d’un tableau de Hopper( que j’aime beaucoup, beaucoup, beaucoup…)
    Mais, vas tu me croire ? Hum ?

    Si, si c’est vrai en fait…
    J’ai bien vu le tableau en entrée mais je me suis précipitée à la fenêtre de l’écrit…
    Alors…

    Aimé par 1 personne

    12/18/2011 à 21 h 46 min

    • ma toute nouvelle publication ( sur le retour des enfants dans la maison vide)… trouve également un écho distant ici

      J'aime

      05/20/2012 à 13 h 44 min

  3. Pingback: Comme dans un tableau d’Edward Hopper ( RC ) « Art et tique et pique- mots et gammes

je m'exprime:haut et foooort

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