voir l'art autrement – en relation avec les textes

Luis Sepùlveda – Pour tuer un souvenir


 

 

 

Pour tuer un souvenir

 

 

Tu as la photo entre les mains et tu trouves trop artificiel le paysage aux couleurs polaroïd. Trop bleue la mer, trop transparent le ciel, trop incendié cet horizon, trop de brillance dans les regards des deux personnages qui s’enlacent au mépris du vent, vêtus de pull-overs semblables.

Tu regardes dehors et la seule chose que tu vois c’est le reflet que la vitre te renvoie comme une gifle, parce qu’il fait nuit et qu’à cette heure les fenêtres se transforment en miroirs qui renvoient la solitude, les intérieurs accablants, les maisons comme la tienne, maisons vides, maisons avec café sans sucre le matin, café rapide et la voiture qui ne démarre pas et les minutes qui passent, maisons où tu découvres le matin des signes de déprime qui te signalent à cor et à cri que tu es en train de perdre la grande bataille.

La photo reste dans tes mains. Elle était dans un tiroir que tu n’avais pas ouvert depuis des mois, mais elle est auourd’hui dans tes mains et tu sens que le moment est venu d’assassiner ces souvenirs anciens.

Par la vitre, tu verras tomber des flocons de neige trop gros pour être graciles et violeurs des lois de la gravitation. Ils tombent vite et, quand tu regarderas le tapis, tes yeux verront les vestiges mutilés d’un souvenir dont rien ne peut plus être sauvé.

.. Alors tu dois prendre la photo comme un parallélépipède

parfaitement horizontal et, c’est le plus important, devant une de ces fenêtres qui semblent reprocher à la pièce sa lumière blafarde.

Ce n’ est pas toi qui déchireras la photo. C’est quelqu’un d’autre, quelqu’un de plus courageux ou de plus impersonnel , un autre  je-tu qui flotte dans le vide derrière les vitres.

Tu verras cette personne faire un mouvement de crabe  avec les doigts, ses mains s’écarter de chaque côté et chacune emporter un morceau presque semblable de la photo- graphie. Puis cette même personne rassemblera les morceaux et refera le même geste une, deux, trois fois, plus si elle l’estime nécessaire, jusqu’à ce qu’inexpliquablement tu sentes la fatigue dans tes doigts.

 

extrait du livre  de petites nouvelles   »   Rendez-vous  d’amour  dans un pays  en guerre »

 

ed Métailié   1997

Une Réponse

  1. Il me semble qu’émietter un souvenir c’est aussi prendre le risque de le démultiplier.

    J'aime

    01/08/2012 à 13 h 29 min

je m'exprime:haut et foooort

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