voir l'art autrement – en relation avec les textes

Miquel Marti I Pol – À cet instant même (Ara mateix)


photos              Emmanuelle Gabory

 

 

 

 

 

À cet instant même, j’enfile cette aiguille

avec le fil d’un propos que je ne dirais pas et je me mets à ravauder.

Aucun des miracles qu’annonçaient les très éminents prophètes

n’est advenu et les années défilent vite.

Du néant à si peu, toujours face au vent, quel long chemin d’angoisse et

de silences.

Et nous en sommes là: mieux vaut le savoir et le dire,

les pieds bien sur terre et nous proclamer les héritiers d’un temps de

doutes et de renoncements où les bruits étouffent les paroles

et les nombreux miroirs déforment la plus grande part de la vie.

 

Plaintes et complaintes ne servent à rien,

pas plus que cette touche d’indifférente mélancolie,

qui nous servent de gilet ou de cravate pour sortir.

Nous avons si peu et nous n’avons rien d’autre :

un espace concret d’histoire qui nous est octroyé,

et un minuscule territoire pour la vivre.

 

Redressons-nous encore une fois et faisons tous entendre

notre voix, solennelle et claire.

Crions qui nous sommes et tous l’entendrons.

Après tout que chacun s’habille comme bon lui semble, et en avant !

Car tout reste à faire et tout est possible.

Que cette sérénité soit claire en nous

qui fait résonner dans d’échos jusqu’alors impossibles.

 

Saisissons-la clairement et volontairement afin qu’elle emplisse

tout l’espace réel de cet instant même,

l’espace où le hasard ne doit pas être

où tout est vieux, triste et nécessaire

Nous avons tourné la page depuis si longtemps,

et pourtant certains s’obstinent encore

à relire toujours le même passage.

 

Le secret c’est peut-être qu’il n’y a pas de secret

et que nous avons parcouru ce chemin tant de fois

qu’il ne saurait plus surprendre personne;

peut-être faudrait-il casser l’habitude en faisant un geste fou,

quelque action extraordinaire qui

renverserait le cours de l’histoire.

 

Sans doute que nous ne savons pas profiter

du peu que nous avons ici-bas: qui sait?

Qui donc à part nous – et chacun à notre tour –

pourrait créer à partir des limites d’aujourd’hui

ce domaine de lumière où tout vent s’exalte,

l’espace de vent où toute voix résonne?

 

Notre vie nous engage donc publiquement;

publiquement et avec toutes les lois des indices.

Nous serons ce que nous voudrons être.

En vain fuyons-nous le feu même si le feu nous justifie.

Très lentement la noria pivote sans fin,

et passent les années et passent les siècles, l’eau monte

jusqu’au plus haut sommet et, glorieusement, diffuse la clarté partout.

Très lentement alors et sans fin descendent les godets pour recueillir

davantage d’eau.

 

L’histoire ainsi s’écrit. De le savoir

ne peut étonner ou décevoir personne.

Trop souvent nous regardons en arrière

et ce geste trahit notre angoisse et nos défaillances.

La nostalgie, vorace, trouble notre regard et glace au plus profond nos

sentiments.

Entre toutes les solitudes, voilà bien la plus noire, la plus féroce,

persistante et amère.

Il convient de le savoir comme il convient aussi

de penser à un avenir lumineux et possible.

 

Pas de levant éblouissant, pas de couchant solennel.

Mieux vaut savoir qu’il n’y a pas de grand mystère,

pas plus que d’oiseau aux ailes immenses pour nous sauver;

rien de tout ce que si souvent ont prophétisé

d’une voix insensible tant de noirs devins.

Posons une main après l’autre, les années renforceront chacun de nos

gestes.

Nous partagerons noblement, les mystères et les désirs secrètement

enfouis en nous

dans l’espace de temps où l’on nous permettra de vivre.

Nous partagerons les projets et les soucis, les heurs et les malheurs,

et l’eau et la soif, avec grande dignité, et l’amour et le désamour.

 

C’est tout cela, et plus encore, que doit nous donner

la certitude secrète, la clarté désirée.

Ni lieu, ni noms, ni d’espace suffisant pour replanter la futaie,

pas plus que de fleuve qui remonte son cours et redresse notre corps audelà

de l’oubli.

Nous savons tous bien qu’il n’y a de champ libre

pour aucun retour ni sillon dans la mer à l’heure du danger.

Posons des jalons de pierre tout le long des chemins,

jalons concrets, de profond accomplissement.

 

Avec la clef du temps et une grande souffrance,

voilà comme il nous faut gagner le combat

que nous livrons depuis si longtemps, intrépides.

Avec la clef du temps et peut-être seuls,

accumulant en chacun la force de tous et la projetant au-dehors.

Sillon après sillon sur la mer sans cesse recommencée,

pas après pas avec une volonté d’aurore.

 

Nous avons été préservés du vent et de l’oubli.

L’intégrité de ces quelques espaces, ces

ambitions où nous nous sommes crus,

nous devons à la fois les faire croître et les combattre.

Et maintenant, quel sombre refus, quelle lâcheté

éteint l’ardeur d’une énergie renouvelée

qui nous faisait presque désirer la lutte?

 

Du fond des ans nous hèle, turbulente,

la lumière d’un temps d’espoir et de vigueur.

Nous changerons tous les silences en or et tous les mots en feu.

Dans la peau de ce retour s’accumule la pluie, et les efforts effacent certains privilèges.

Lentement nous émergeons du grand puits sur les lierres,

et non plus à l’abri d’un désastre.

Nous changerons la vieille douleur en amour

et, solennels, nous le léguerons à l’histoire.

 

Le domaine de tous les domaines, adaptation libre à partir du texte révisé pour Lluis Llach, Ara mateix.

 

 

 

je m'exprime:haut et foooort

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