voir l'art autrement – en relation avec les textes

Maurice Fickelson – Pratique de la mélancolie – sur la colline


peinture: Frida Kahlo  : The Brick Ovens  1954

peinture:           Frida Kahlo :          The Brick Ovens           1954

 

 

 

SUR LA COLLINE

Curieuses gens que ceux du village de N. : ils ont pour le soleil un attachement excessif, singulier, maniaque.

Et quelle façon de le démon­trer !

S’ils habitaient l’une de ces froides et lointaines contrées du Nord que l’hiver enténèbre pour de longs mois, cela s’expliquerait, à la rigueur.

Mais ici… Je m’efforce de les comprendre, et même de m’identifier à eux en partageant leur mode de vie, en adoptant leurs manières, leur parler, leurs habitudes de table, tout ce qui peut marquer leur différence       , leurs tâches qu’ils accomplissent avec une efficacité que l’on pourrait donner en exemple.

Le village de N. a eu la bonne fortune de se voir gérer par une suc-cession d’hommes remarquables, intuitifs et enthousiastes, soucieux du bien public et suffisamment avisés pour le faire entrer dans le siècle avec un peu d’avance, de sorte que la population, au lieu de décroître comme alentour, s’est maintenue, avec un niveau de vie rarement atteint ailleurs. Des experts suisses et Scandinaves viennent le visiter et s’inspirer de ses méthodes.

Ils repartent avant le soir pour aller se loger en ville.

Moi, je suis là à demeure. Je me plais dans cette ruche qu’est le village de N., où l’on a créé des ateliers d’une haute technicité, où il est aisé de trouver à la bibliothèque municipale l’ouvrage que l’on cherche, où il est toujours possible de rencontrer quelqu’un avec qui parler d’art, de littérature ou de cosmogonie.

Oui, tant que le soleil brille encore assez haut dans le ciel.

La plupart des gens de N. ont une qualification et leur emploi au village.

A les voir au travail, on ne pressent rien de ce qui va venir. Mais vers la fin de l’après-midi, ils changent : distraits, taciturnes, bientôt fébriles.

Ils suspendent le geste qu’ils vont accomplir, lèvent la tête, pareils à des animaux inquiets avant l’orage. Mais le ciel est pur. Rien n’altère la plus belle lumière du jour à son déclin. Et pourtant… Ils suivent des yeux le disque du soleil maintenant au bord de l’horizon. Alors, comme à un leurs comptes, et, par petits groupes, ils s’assemblent, avec l’air décontenancé de ceux qui ne savent quelle résolution prendre dans leur détresse.

Ils restent encore un moment immobiles, le visage rougi par les feux du couchant, puis, subitement, se mettent en marche. Ils marchent de plus en plus vite, ils grimpent en courant la colline, anxieux d’en atteindre le sommet avant que le soleil sombre définitivement.

Ils arrivent en haut juste à temps pour le voir disparaître, et lorsqu’il n’est plus qu’une mince trace de lumière plus vive dans le rougeoiement du ciel, ils sautent, ils sautent, pour un dernier regard, une dernière vision.

Comme ils sautent !              signal, ils abandonnent leurs instruments, leurs machines.

 

Après  « soir de mai », c’est  le deuxième extrait de ce livre, paru chez Gallimard,  dont on peut  trouver une analyse ici.

 

 

je m'exprime:haut et foooort

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