voir l'art autrement – en relation avec les textes

Luis Aranha – Droguerie


4075705995_0eed9bb7aa Sans titre _ Flickr - Partage de photos _M.jpg

Injections sous-cutanées contre l’esthétique attardée
Vaccin contre la nouvelle…
Laboratoire de chimie
Creusets cornues ballons verres coupes thermomètres tubes
Vases et alambics
Grande usine de produits chimiques sur le fleuve Tietê
Grandes conduites d’eau avec réservoirs et bassins spéciaux
Ponts qui se ferment et s’ouvrent
Ascenseurs et cheminées
Volants poulies chaudières courroies
Wagonnets turbines tuyaux machines et appareils électriques
Aiguillage spécial d’un chemin de fer
Trains de l’intérieur à l’usage exclusif de l’industrie
Les fils téléphoniques et électriques sont une toile au-dessus de l’usine…
Le monde est trop étroit pour mon installation industrielle !…
Étroit
Le tramway est trop étroit pour tous les passagers
5 places
La Chinoise qui voyage à côté de moi se serre contre moi…
Elle n’est pas chinoise
C’est la Japonaise du cirque de petits chevaux
Je l’ai vue hier marcher sur la corde enveloppée dans le drapeau du Japon…
J’ai applaudi
C’était au Céleste Império.
Mon amie est passée en automobile à côté du tramway dans lequel je voyageais avec la Japonaise du cirque…
Et lourd comme un éléphant le tramway vacille…
J’étais au Japon
Les Japonaises marchaient sur des cordes…
Mon vêtement était trop étroit pour moi
J’avais des chaussures de paille qui s’usaient sur la chaussée.
Une ombrelle de papier gommé
Et je ne pensais plus à la Droguerie…
J’allai par les étangs et les champs de riz
Les pins se dressaient à l’horizon comme une rangée de guerriers
Et le soleil était un grand chrysanthème d’or parmi les chrysanthèmes de l’horizon…
La nuit
Sur la rivière
Les vers luisants se mêlaient aux étoiles
Et la rivière comme la voie lactée coulait phosphorescente…
J’allais en rickshaw et je faisais des haïkus :
Gouttes brunes de miel Volant autour d’une rose
Abeilles
Tu as jeté ton éventail dans le ciel Il est resté pris dans l’azur
Transformé en lune
Une maison de thé. Un pavillon de verre et de papier.
Les sandales que je dus laisser devant la porte pour entrer
Les mousmés qui vinrent me recevoir en agitant leur éventail
Celle qui souriait le plus vint s’asseoir devant moi pour me servir
Entre nous deux se trouvait une table d’ébène et d’or…
Les chats d’ébène et d’or ont traversé le soir!9
La petite tasse de porcelaine transparente comme un coquillage dans laquelle je prenais le thé
Mon lit sur le sol
Le paravent de papier où était peinte une cigogne aux jambes de bambou
Les Japonais de la pièce voisine qui mangeaient du poulpe et des algues marines
Le clair de lune qui transformait en nacre les vitres du pavillon
Les silhouettes qui passaient dans la rue en s’imprimant sur les vitres
Et la lanterne de papier rouge éclairant au-dessus de la table laquée…
Mon amie de Sâo Paulo
Je t’ai vue en rêve au Japon !
Tu n’allais pas en automobile
Tu passais en rickshaw dans une rue de Nagasaki !
Tu avais une petite ombrelle de papier de riz
Ourlée de fleurs !
Ton vêtement ne venait pas de Paris…
Kimono plein de chrysanthèmes !
Tes beaux yeux brun noisette étaient « fendus comme une amande »10…
Tu ne m’as pas vu
Tu as détourné le visage en passant
Au Brésil, au Japon tu étais la plus belle des dédaigneuses!
Mais quand tu passais devant moi il montait de mon cœur jusqu’à ma bouche un hymne de mots blancs.
Ma mousmé!…
Ma fleur de cerisier
Glycine violette qui pend dans mon âme
Fleur de lotus rouge
Sur le rivage de mon lac d’illusion
Viens chez moi et tu seras la fleur la plus belle de mon jardin enchanté de rêves !
Tu viendras toute vêtue de blanc !
Quand tu abandonneras ta demeure les feux de la purification s’embraseront !
Je t’aime comme j’aime le printemps
Les cerisiers roses et enneigés
Le miroir coulant du cours d’eau
La fleur du cactus
L’arôme vert des forêts
Carbonate
Phosphate
Citrate
Azotate
Acétate
Nitrate
Sulfate
Chlorate
Tartrate
Silicate
Et le pouvoir colossal d’un syndicat
De drogues!…

 

 

Mais il n’y a ni Chine ni Japon
T’ai perdu le journal que j’étais en train de lire
La Japonaise à côté de moi a disparu
L’automobile de mon amie s’est perdue dans la poussière et dans la nuit
La lune japonaise passe sur le fil du téléphone
Et le tramway éléphant du cirque de petits chevaux s’équilibre sur les rails…
Je suis Poète !
Et tous les bruits ne valent pas la résonance de mon crâne !
La foule qui se traîne dans la ville
Le piétinement d’une troupe de cavalerie
Les tramways qui s’enfuient frénésies de vitesses
Un million de machines à écrire qui battent frénétiquement et simultanément toutes leurs touches
Lettres qui se suspendent aux pointes des tentacules
Villes Tentaculaires !
Mourir comme Verhaeren écrasé par un train !
Un express international de l’Alaska à la Terre de Feu qui répand à travers l’’Amérique les voyageurs de la droguerie
Vitres qui se brisent sur le ciment dans des rires de femme hystérique
Les téléphones précipitemment les sonneries
La colère de celui qui demande la liaison pour la cinquième fois !
Les camions de pompiers qui roulent parallélépipèdes
Sifflets rumeur et vacarme de voix
L’encombrement des automobiles après un grand match de football
Klaxons enrouements moteurs cris
Le Vent qui court sur les pneumatiques Rugissant alentour
Car c’est une automobile qui klaxonne
Une partition de Stravinski
Interprétée par cinq cents hommes dans une gare au départ des trains
Sifflements de vapeur comme des fusées qui s’enfuient alentour
Les roues qui couinent sur les rails
Trompettes zabumbas cymbales et timbales
Portes qui claquent sifflets sonnettes
Les cloches qui virevoltent dans les locomotives comme dans les machines de la Sorocabana et de la Central
Et le train qui vrombit en sortant de la gare
Oh ! la folie de mes oreilles !
J’ai laissé la Droguerie
Car en matière de commerce je n’étais pas doué
Et un poète ne peut pas être droguiste.
Voiles blanches de ma liberté !
Le soir
La lumière passait
Dans la vallée verte de l’Anhangabau…
Oh ! son chant doré et triomphal
Son chant exalté d’agonie !
Sur l’horizon
Le feu liquide bouillonnait
Dans des vases d’or d’ambre et d’ivoire
Et débordait par-dessus les bords clairs
Sur les toits de mica…
Les fenêtres saignaient
Et les maisons qui fuyaient à la lumière du couchant
Entraient en troupeau dans la vallée…
Moi je chantais :
J’aime le soir aux chairs embrasées
Qui me pénètre et vibre en moi !
Je bois de mes lèvres qui susurrent
Ce vin de lumière qui gicle dans l’air
Jusqu’à ce que je sente l’ivresse de la lumière…
Ces rivières de sons qui jaillissent du crépuscule
Embrasées de clairons
Pénètrent dans mon âme desséchée
Avec une telle fougue et une telle ardeur
Que je sens la vie resplendir en moi !…
Je brûle dans l’exaltation qui guide mes pas
Et je ne sens pas mon poids sur la terre
Car mon corps est un jet de lumière !…

 
SâoPaulo—1921

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