voir l'art autrement – en relation avec les textes

Erich Maria Remarque – Cette terre promise


un tout petit  extrait de cet ouvrage  imposant ( p 65,66 )

8470853226_7e8ce17edb Sonn, Daniel _1976- _ - Philadelphia Reflections.jpg

photo : Mili, Gjon

 

Il y avait des centaines de boutiques, dans cette partie de New York.
Je les aimais particulièrement les fins d’après-midi.
Le soleil donnait alors en oblique de l’autre côté de la rue
et semblait projeter des prismes de poussière claire
dans ces boutiques, à travers les vitrines un magicien traversant
des parois de verre comme si c’était une eau calme.
Aux murs, les miroirs anciens se mettaient alors, comme sur
un ordre mystérieux, à s’éveiller d’un coup et à s’emplir,
d’une seconde à l’autre, d’argent et d’espace.
Ce qui à l’instant n’avait encore été que surfaces tachetées
se muait en une fenêtre sur l’infini et se renvoyait, des parois
d’en face, les ombres multicolores des tableaux.
Comme par magie, les collections d’antiquailles et de vieilleries
prenaient vie à une certaine heure.
D’habitude , le temps en elles s’était mélancoliquement arrêté, elles avaient été découpées et mises à part, tels des morceaux muets, de la bruyante avenue
qui vrombissait à leurs portes sans les toucher.

Elles étaient éteintes, semblables à de vieux poêles qui ne chauffaient plus mais donnaient néanmoins encore l’illusion de la chaleur de jadis.
Elles avaient une façon indolore et sans tristesse d’être mortes, comme des souvenirs
qui ne font plus mal et peut-être n’ont jamais fait mal.
Derrière leurs vitres, les boutiquiers bougeaient avec indolence comme de curieux
poissons rouges aux yeux globuleux, braquaient souvent un œil rond,
à travers de fortes lunettes, entre des robes de mandarins chinois ou des tapisseries
des Gobelins, ou bien ils étaient assis parmi des démons tibétains en laque et lisaient
des romans policiers et des journaux.
Mais tout cela changeait quand en fin d’après-midi la lumière oblique du soleil haussait
le côté droit de l’avenue dans un enchantement couleur de miel, tandis que les vitrines,
dans l’ombre, du côté opposé, s’emplissaient déjà des toiles d’araignées tendues par le soir.
C’était l’instant où la douceur de la lumière donnait aux boutiques une trompeuse
apparence de vie, une existence reflétée par un éclairage d’emprunt sous lequel
elles s’éveillaient, comme la pendule peinte sur une enseigne d’opticien se trouve vivante
une seconde par jour, quand l’heure qu’elle affiche coïncide avec l’heure réelle.

je m'exprime:haut et foooort

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