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Nadine Lefébure – Partances -…


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Portée par l’enthousiasme des terres exaltées jusqu’au crépitement,
elle arriva pieds nus mains libres dans un pays qui s’adonnait à la lumière


La chaleur poussait l’air à se déployer en dansant au large de la route qui dénudait ses tournants chauds sous la peau dure des pieds tenant la matière voluptueuse comme un planeur

Obstinément les pas la mènent à la mer attendue et qui dépasse l’attente—
son être complet sent l’eau mobile qui dégèle cette chaleur vitrifiante—

L’air s’espace vers un village attaqué de blessures solaires

— le village s’espace au long de l’eau, l’eau dans la port, la mer à l’horizon s’espace dans tous les sens.

Pays d’arrivée ou de départ, l’escale y dévoile bannières intérieures, le calme forcé. Le sol vous agrippe la mer vous y abat— la terre se venge, haïe parce qu’inculte. La lumière pétrifie jusqu’aux ailes de palmier, jusqu’à la jetée de pierre lancée vivante en travers du port, les grands filets abattus comme un grand vol sur les quais—
Dans les maisons on dort, les rêves y sont impossibles
Dehors, les grandes vacances de l’esprit commencent.
Lui, le voyageur à tête de ciel, l’attend— depuis le temps qu’il est là, il vient d’arriver et repart le lendemain—
Pour lui, chaque route se transforme en rivage au bord du grand large et les vagues fauchent les épines de lumière qui naissent sous ses pas— les oiseaux des grands fonds lèvent les armes de la mer sur son passage— l’eau qu’il puise déchaîne les continents qui se volent la place, la roue de son navire joue au soleil et le reposoir brûlant du monde tourne autour d’elle.
Son regard dépasse les villes hautes et sa poitrine enlace les terres variées dont il garde l’odeur de sel— Sa chevelure glorifie le soleil et déracine les ombres— La majesté des îles abandonnées est gravée sur ses épaules— l’ampleur torride des grands voyages marque son front.
Ses bras ouvrent des nuits de phosphore.
Ses pieds versent la souplesse des bêtes fauves comme une eau qui remonte une pente.
Voyageur à tête de ciel qui passe aux confins de l’univers, il a le monde à portée de sa main.
Vêtus des couleurs des jeunes rosiers, leur rencontre eut lieu pieds nus.
Ils se reflétèrent l’un dans l’autre jusqu’à perdre la pensée. Alentour, l’école enfantine et l’allée de palmiers, les maisons bigarrées et le croisement des routes frémirent sous le choc et s’anéantirent. L’intérieur de la mer mise à nu par leurs gestes dévoilait l’existence des temps disparus et mains dans les mains sans un son de voix leur rencontre s’expliqua.
Ils avaient l’air de s’affronter mais se transfiguraient. Elle allait reconnaître le compagnon des grands circuits marins autour des continents lorsqu’il parla.
— Je m’appelle Kadir et nous partons demain à l’aventure.
Les palmiers s’animèrent, l’air devint mobile, les filets s’étendirent sur les quais et les fontaines desséchées versèrent leur eau à plein bord— Là-bas, les pins pansaient leurs blessures, les écueils abritaient les barques en périls et les vignes dans les terres et les figuiers dans les vergers gardèrent leurs fruits trop mûrs—
— Tu apportes des torrents de lumière *
Des champs de narcisses inviolables couvrirent sol et leurs paroles se perdirent.
Il eut un geste vers le monde et dit avec un nouille d’autre ciel
— C’est à cela qu’on reconnaît le signe du divin.
Alors, elle décida de partir, car elle avait reconnu l’homme qui avait tué le chien jaune.
Elle fendit la distance et la mer et attendit—
Il supprima la surface de l’eau mais le voilier flottait trop loin dans le bloc de l’espace— l’école enfantine et les maisons colorées renaissaient avec l’allée et les routes en étoile.
Kadir disparut et elle poursuivit son chemin.
Lorsqu’elle arriva au milieu du village, un chien rôdait autour d’elle tête basse sous l’apparence d’un loup .

Autour du navire, sous la dureté des ombres de midi ou dans la nuit pleine, Karyle et l’homme apprennent à se rejoindre.
Ce jour-là, à même la pierre chaude, Karyle au ras de l’eau dort au soleil.
A craquer la féerie s’engouffre— les chocs hautains d’une marée d’images déferlant dans sa tête lourde—
Elle rêve qu’elle se lève, crie en tendant les bras et retombe dans la grande machinerie de son sommeil—
Elle croit qu’elle s’éveille : autour du monde voici Kadir qui apporte des îles de vitriol, des îles de porcelaine— il est le tourneur d’images dangereuses et fragiles, l’auteur des îles désertes— elle lui dit :
— Tu détournes les découvertes pour faire des mirages.
Ils habitent très loin des autres— il passe son temps à s’en aller, chaque fois elle tend vers lui pour la première fois comme le soleil couchant vers l’autre ciel.
Elle croit qu’elle s’éveille alors qu’elle s’endort et très loin
à cause de la mer,
Kadir dérive sur fond bleu.

Alors arrivent sur le port des nomades qui montent au bord du quai un large jeu de passe-boules. Le dos tourné à la mer, il oppose sa double muraille de boiserie peinte à la souplesse de l’eau et des feuilles de palmier.
Sauf lorsqu’elle répondait à l’appel de l’homme de couleur de feu entre les palmiers alignés sur le quai, le chien gueule ouverte la suivait partout.
Ils jouaient ensemble, se quittaient au coin d’une rue, se retrouvaient au bout d’une autre et se perdaient dans leur dédale.
Elle en riait mais le chien l’entraînait toujours plus loin hors des limites habituelles. Par ses jeux habiles, il la détournait du navire en attente dans le port.
Par ces courses quotidiennes dans les terres ou le labyrinthe épuisant des ruelles, il l’arrachait au village.
En plein jeu, de son regard mort, il l’épiait. Il fallut qu’elle le surprenne pour avoir la volonté de l’égarer à son tour, mais chaque fois qu’elle s’en libérait, aussi loin qu’elle fut sur terre ou sur mer, il reparaissait au cœur de la ville guettant son retour.

A sa vue, elle perdait pied. Il en profitait pour la rejoindre et lentement elle se réenchaînait. S’il tardait trop, elle avait des remords et partait à la recherche de l’animal dévorant qui bondissait de porte en porte, les oreilles dressées et victorieuses.

Une lutte violente prenait corps entre eux.
S’il tentait de la mordre, elle éclatait en sanglots— il venait lui lécher les chevilles, ils concluaient un nouveau pacte et reprenaient leurs courses communes.

Parfois, prise de tendresse, elle lui embrassait la tête, et il fermait les yeux.
Parfois, elle lui lançait des pierres— il disparaissait sans gronder pour l’attendre au tournant
suivant.
Le soir, les gens sortant de chez eux se dirigeaient vers les tavernes.
Les jours de joie, elle les arrêtait au passage. A la voir, on criait au miracle. On l’appelait l’Epouse de l’Océan.
Les autres jours, inquiète, elle leur disait comme une prière.
— J’ai entendu Kadir
— Il est notre proie, tu es la sienne, lui répondait-on.
— J’ai entendu Kadir.
— Personne ne lui a jamais parlé— cet homme est impie, violent, hautain.
Ils s’évanouissaient et d’autres qui se rendaient à la foire la bousculaient sans la voir.
— Cet homme est avide, disaient-ils, il se drape dans d’autres tissus que nous.
— J’ai entendu Kadir, il a une vie de flamme—
Elle courait à ceux qui allaient aux offices.
— Il dit« viens avec moi » comme on dit « ouvre cette porte ».
— Nous ne pardonnerons pas à Kadir. Nous ne pardonnerons pas à Kadir de n’avoir pas été signalé à l’horizon.
— Où allez-vous ? leur dit-elle une nuit plus obscure que d’autres.
— Viens perdre Kadir et sa force maléfique.
— Qu’allez-vous faire ?
— Viens extraire la lumière de sa chaire.
Karyle tourna dans les rues que vidaient jeux et rites secrets. Elle eut beau regarder autour d’elle, elle ne reconnut pas les lieux. Les maisons étaient mornes et closes.
Seul était vivant le chien son compagnon. Elle le suivait à travers les quartiers déserts.
Elle avait peur mais la solitude l’empêchait d’abandonner son guide. Il la conduisait dans le village mort par des chemins compliqués dont elle perdait le fil, et quand elle voulut gagner le quai, rejoindre celui qui l’appelait, se délivrer de cette bête qui l’étreignait, sortir de ce monde qui conspirait contre elle, elle ne put revenir en arrière. Elle tournait sur elle-même, harcelée par la présence du chien, se heurtant à des édifices inconnus, découvrant des places nouvelles et s’engageant dans des voies insolites.
A force d’errer, elle crut enfin reconnaître le croisement des routes— elle se laissa tomber de fatigue et le chien disparut de son sommeil.
Dans la nuit se leva une grande bataille.

Pieds nus mains libres, elle gravit l’escalier de la voie lactée, pont-aux-anges, pont-aux-vas-nus-pieds qui longe le ciel.
Quand elle ouvrit les yeux, les enfants chantaient de nouveau dans l’école enfantine.
Le chien guettait son réveil— il vint vers elle, mais il était démasqué et elle le chassa.
Au carrefour de la rencontre, entre les maisons bigarrées et les palmiers qui se croisaient, elle se dressa.
La main tendue vers le soleil levant au-dessus des terres montagneuses, elle s’écria :
— Mort aux chiens jaunes.
Mais elle ignorait qu’ils connaissaient la vengeance.
Elle entendit l’appel de l’homme, mais parvenue au cœur de la ville, elle ne put retrouver le chemin du port. Elle courut au hasard de ruelle en ruelle et de maison en maison isolées dans l’arrière-pays. Quand elle s’en aperçut, elle avait depuis longtemps gagné les pleins champs stériles et décrit de grands cercles dans la campagne sèche.
Ce ne fut qu’au crépuscule qu’une voie s’ouvrit devant elle . Une route inerte, longée d’herbes et de fourrés, plongée dans la torpeur.

Les arbres serraient le ciel de prés et donnaient à.la nuit sa première grandeur. La terre était grise.        Au loin. la mer aussi.
A l’idée de rejoindre Kadir, elle chanta. Mais un chien surgit en aboyant et se jeta sur ses pieds nus.

Elle eut peur et s’élança sur les pentes qui menaient au village
au bord du grand large. Aussi soudainement qu’il était apparu, l’animal s’évanouit .
L’obscurité était complète quand elle atteignit le port.
Le profil du bateau mâts dénudés et voiles pliées se gravait sur le ciel de la nuit sans une lumière à bord— elle aussi se retrouvait tous feux éteints.
Un silence immobile ancrait le navire et le sommeil secret de Kadir dépassait ce grand silence.
Elle resta longtemps, guettant un signe ; la solitude à bout portant empêchait tout appel, tout mouvement.
Les heures passaient, gagnant du terrain, quand brusquement au bord de l’eau jaillit un trou de lumière. Illuminé sous son merveilleux panneau réclame forain, le MASSACRE MONDAIN crevait le port.
Sur cette terre de leur rencontre, les gens qu’eux, Karyle et Kadir envoyés d’autre terre, fuyaient, se rendaient au massacre.

L’air se referma et s’alourdit. Le ciel vertical, envahit Karyle, seule témoin de cette débâcle.
Mais cette nuit en tuyau d’orgue était savante. Lorsque Karyle se leva avec le jour qui montait sur le port en éveil, alentour le vent fendait les ailes de palmiers, les passages vers la terre s’obstruaient, une armée de mâts se déplaçait pour former un écran devant la chaîne de montagnes. En pleine eau, les jetées qui se rompaient, sur le quai, les palmiers qu’on sciait à la base, tout conspirait à briser le cadre du pirate.
Avant que toute issue ne soit fermée, Karyle s’engagea dans le village. Au croisement des écoles, les enfants chantaient pour que la raison lui soit rendue. Sur le pas des portes, les vieilles qui tricotaient la caressaient au passage.
Au hasard magnifique des ruelles au soleil, chaque fenêtre était vivante— les plus muettes avaient leur langage : il fallait sauver cette fille du miracle.
La ville tendait elle-même son filet habile, organisait une bataille rangée— les rues dressaient en avant leurs lames de couteau tranchant et leurs armes blanches brillaient dans la lumière. Plutôt que de lui laisser sa chance, elles iraient jusqu’à la tuer par amour.
Karyle s’arrêta devant une forge aux étincelles menaçantes. Des hommes brillants de chaleur passèrent un fer rouge devant ses yeux, car, disaient-ils, elle se méprenait sur le sens de la beauté.
Au croisement des routes, une foule, les mains ouvertes, l’aidait à franchir un pont ; à elle seule, elle ne pouvait leur tenir tête à tous et de guerre lasse, elle se laissa faire : humiliée de fatigue, elle succombait et s’en remit à eux.
Auprès de ces gens sans malice et sans détour, les choses reprirent leur cadre normal— ils étaient généreux, dévoués, à ses pieds déferlaient les bonnes actions de la douceur du miel dont les blessures en retour n’appartenaient qu’à elle.

L’air s’obscurcissait au fur et à mesure de sa guérison. Chacun couvrait la plaie de tendresse pour éviter de la voir : tout était merveille, on sauvait cette fille du miracle, cette fille venue de très loin qui courait tous les risques de l’escale.

Sur la terre craquante de lourdeur, dans la fumée étouffante des forêts en feu, on battait des mains, on s’apprêtait à pavoiser. Elle, la tête lourde, bercée par des nuits d’insomnie, se laissait vêtir pour une cérémonie inconnue : en déviait l’appeler non plus l’Epouse de l’Océan, mais Sauvée de l’Océan, lui qui avait amené sur ses cheveux marins un de ses pionniers les plus maléfiques.
C’était beau, c’était bien. Quand elle aurait abjuré, on se réjouirait sur sa dépouille.
Le coin du quai inondé de blancheur artificielle les attire. Ils arrivent lentement les mains dans les poches— des chiens rôdent alentour en cherchant un maître, d’autres suivent en bande.
Puis, hommes, femmes et enfants déversés par les rues, se pressent et se bousculent sans bruit, les bêtes affairées courent, reviennent et filent entre les jambes ; un troupeau mi-humain, mi-animal oscille d’un état à l’autre, les hommes se transforment en chien, les chiens en humains— les plus sournois et les plus brutaux, qui frappent ou griffent, restent bêtes, les autres changent plusieurs fois de forme.
Pas de distinction d’âge ni de sexe, qui se fondent dans la cohue et le désordre.
Dans cette énorme confusion ondoyante, la foule afflue toujours, elle vient de partout, c’est à qui dépassera l’autre.

On se bat pour atteindre la baraque, le forain crie à tue-tête, invite à qui-perd-gagne— Sous la rampe lumineuse, les joueurs en rage visent les mannequins aux gueules trouées. Frappée, l’image abattue se redresse ; le meurtrier devient chien, reste chien et laisse la place au suivant.
La métamorphose générale s’accélère.

Devant la foire fourmille un tourbillon de plus en plus rapide. Pêcheurs et villageois s’y sont jetés depuis longtemps et ceux qui viennent en hâte des pays éloignés grossir cette marée compacte s’engouffrent encore sur le port avec frénésie.
Dans leur folie de gagner le quai, certains ont déjà endossé leur pelage— la langue pendante, les yeux sales, ils se précipitent, avides de se perdre dans cette mêlée infernale.
Seuls Kadir, qui repose et Karyle assise et immobile face au bateau échappent à cette transmutation.
Autour des bassins, sur le port, le grouillement était si dense que tous s’écrasaient.
A grands gestes, le forain, grand et fort bel homme, tentait d’enrayer cette invasion dangereuse pour son baraquement.
Mais, en plein discours, il permuta à son tour en ridicule roquet au museau pointu, en faisant une grimace si comique que tous les chiens jaunes éclatèrent de rire et se mirent à courir après leur queue.

Croyant continuer sa harangue, leur dernier compagnon se lança sur les rayons chargés de primes aux gagnants, gambadant entre les assiettes vertes et jaunes et les vases bigarrés.
Les passe-boules aux cous raides bouches béantes, attendaient toujours d’être frappés.
Incapables de se servir des balles, les chiens en furie s’élancèrent dans l’enceinte en s’arrachant les effigies impassibles et se pressèrent tant que le fond de la baraque s’abattit dans le port sous une avalanche de vaisselle multicolore.

Le roquet bondit dans l’eau. Tous le suivirent.
La masse mouvante, tournoyant sur la place, entraînée dans le mouvement, plongea derrière eux.
Elle avait disparu depuis longtemps qu’il se pressait encore des nouveaux venus sur les bords, se poussant les uns les autres pour se précipiter dans l’abîme sombre de la mer.

je m'exprime:haut et foooort

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