voir l'art autrement – en relation avec les textes

Archives d’Auteur

Alain Paire – Soif inquiète


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La terre serait soif inquiète. Il n’y aurait plus
que la nuit de l’oubli, des formes sombres
à peine terrestres, le silence de la lumière.
Et parmi les fruits de la veille, comme une ressemblance,
le sourd battement d’une âme, tout au moins le pardon de l’image,
la détresse d’une main qui se blesse ou bien qui aime.
(Un rossignol accueillait chaque nuit l’eau bue par la lumière.)

 

extrait de  « la maison silencieuse »


Gabriela Mistral – Pudeur


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dessin – A Watteau

Si tu me regardes, je deviens belle
comme l’herbe qui a reçu la rosée,
et ils ne reconnaîtront pas ma face glorieuse,
les grands roseaux quand je descendrai à la rivière.

J’ai honte de ma bouche triste,
de ma voix cassée et de mes genoux rudes;
maintenant que tu es venu et m’as regardée
je me suis trouvée pauvre et me suis sentie nue.

Tu n’as pas trouvé de pierre dans le chemin
plus dépourvue de lumière dans l’aurore
que cette femme sur qui tu as levé
les yeux en écoutant son chant.

Je me tairai pour que ceux qui passent
dans la plaine ne connaissent pas mon bonheur
à l’incendie qu’il met sur mon front grossier
et au tremblement de ma main…

C’est la nuit et l’herbe reçoit la rosée;
regarde-moi longuement et parle avec tendresse,
car demain en descendant à la rivière
celle que tu as embrassée aura de la beauté.


Marchant dans le néant – ( RC )


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Avec l’apprivoisement du jour,
les étoiles s’enroulent
dans leur tissu lointain.
Tout est en suspension,
et je vois bien quelques figures,
qui clignotent encore :
la grande et petite ourse,
marchant dans le néant,
piétinant les anges,
avant qu’un bleu sans nuages,
envahisse le ciel,
et dilue le temps,
qui semble avoir
arrêté son mouvement,
sur la page
du manuscrit,
avec les dessins du zodiaque
étrangement liés avec les mois
de la terre,
pourtant , vu de l’espace,
une simple poussière…


RC- sept 2019

voir  aussi la représentation du zodiaque  tel que l’a dessiné  Albert Dürer:


Pierre Mhanna – dans le silence


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My poem…
the light of a candle
slowly gathering
in the silence of her heart.

Mon poème …
la lumière d’une chandelle
se rassemblant doucement
dans le silence de son coeur

 


Jean-Baptiste Tati-Loutard – le rocher sur la rive


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Celui qui l’assiste devient rocher sur la rive :
Il pleure mais la roche ne rend que sa source.
Nous avons chargé le ciel de tant de soleils
Que nous avons oublié qu’en ce monde
La nuit fut première.


Mokhtar El Amraoui – Derrière le souffle


 

 

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peinture  David  Maes

 

Chute de feuilles
Ivres de lune.
Aboyant tournoiement,
Comme la douleur
Sous le soc des heures !
La figue ensanglantée crie
Dans le miroir
La trajectoire des veines.
L’ombre se glisse,
Derrière le souffle.
L’oiseau n’a pas encore su se faire lumière.
Il se cache dans le mouchoir mort d’un passager !

 
©Mokhtar El Amraoui


Prescription pour épisodes bibliques – ( RC )


 

 

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peinture: Le Tintoret  – Esther devant  Ahasuerus     1547

 

Le drame s’est joué
depuis si longtemps,
que l’on pense la rancune évaporée,
le sang noir
dont il ne reste aucune trace,
et si on demandait
aux personnages du tableau
pourquoi ils sont encore là .

Ils nous répondraient,
si c’était possible,
qu’ils n’y sont pour rien,
que le peintre les a placés là,
en forçant les couleurs ,
il a inventé le décor,
le plafond à caissons,
les brocarts, les plats en argent.

C’est lui qui veut nous raconter
par l’image, de vieilles histoires bibliques,
                  des épisodes,
dont il faudrait se rappeler.
                    Tant de temps s’est écoulé
                    les personnages sont morts,
on n’est même pas sûr
qu’ils aient existé.

Le peintre aussi n’existe plus.
On n’est pas sûr
qu’il ait cru lui-même à la légende .
Il a voulu jouer sur les couleurs,
            les roses et les ocres,
le chatoiement des soieries,
           et l’éclat des ors,
montrer son savoir-faire .

C’est un peintre baroque :
                 Il y a juste son nom
sur une plaque de cuivre,
et les experts se disputent
pour déterminer avec certitude
s’il s’agit d’un authentique
ou d’une copie;
cela n’a pas beaucoup d’importance.

         Comme un sujet dont on cherche
à analyser le mal dont il souffre,
      on a passé le tableau aux rayons X,
      trouvé des repentirs
et sous les modèles,
d’autres personnages,
              acteurs d’un autre drame
             dont on ne sait rien.

C’est ce qu’il faudrait faire
de temps en temps.
Recouvrir l’ensemble d’une autre couche,
et repartir sur d’autres bases :
Il serait temps de déclarer l’amnistie:
pour ces coupables ces crimes du passé,
                         Il y a prescription,
chacun peut y aller de son interprétation :

De ces épisodes dont il ne reste aucun témoin,
nous parviennent encore
les images transmises par le peintre
mais qui a sans doute
donné libre cours à ses fantasmes
et imagination,       pour occuper
                                    les murs des princes,
et aujourd’hui des musées .

J’imagine bien les ouvriers
repassant régulièrement
            une couche de gris
            sur ces oeuvres
qui font le bonheur des connaisseurs
et des historiens,
mais qui nous parlent d’un monde trop éloigné,
pour qu’on y croie.

          D’autres drames plus contemporains,
nous brûlent encore la mémoire,
et se soucient peu d’esthétique,
de clair-obscur
ou de lumière tamisée…
         Si j’étais peintre d’histoire,
je ferais parler l’actualité
et j’y poserais les pieds .


RC – sept 2019


James Joyce – musique de chambre – XVII


 

 

 

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photo  Francesca  Woodman

 
XVII

Ma colombe, belle et si chère,
Eveille-toi, éveille-toi
Sur mes lèvres et mes paupières,
Rosée de nuit repose là.

Le vent fleurant tisse en concert
Tous les soupirs comme des voix
Ma colombe, belle et si chère,
Eveille-toi, éveille-toi !

Près du cèdre là je t’attends,
O toi ma sœur et mon amie,
Ô colombe de ton sein blanc,
Ma poitrine sera le lit.

Pâle rosée vient se poser
Comme un voile par-dessus moi.
Ma colombe, belle et aimée,.
Eveille-toi éveille-toi.

 

 

My dove, my beautiful one,
Arise, arise !
The night-dew lies
Upon my lips and eyes.

The odorous winds are weaving
A music of sighs :
Arise, arise,
My dove, my beautiful one !

I wait by the cedar tree,
My sister, my love,
White breast of the dove,
My breast shall be your bed.

The pale dew lies
Like a veil on my head.
My fair one, my fair dove,
Arise, arise !


Garous Abdolmalekian – drapeau dans le vent


( imagedu film   Sissi impératrice )

Nos poings sous la table

Ta robe bouge dans le vent

Voilà 

Le seul drapeau que j’aime

 

Garous Abdolmalekian est né à Téhéran en 1980. Après avoir publié son premier recueil à 23 ans, L’Oiseau Caché, il reçoit le prix du recueil de la jeune poésie iranienne pour les Couleurs fanées du monde. Bien que les poèmes d’Abdolmalekian soient déjà parus dans diverses revues, Nos poings sous la table est le premier recueil publié en France

 

 


Eugenio de Andrade – avec le soleil


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Je suis à toi, de connivence avec le soleil
dans cet incendie du corps jusqu’à la fin :
les mains si avides à leur envol,
la bouche qui sur ta poitrine oublie
de vieillir et sait encore refuser.

 

Aqui me tens, conivente com o sol
neste incêndio do corpo até ao fim:
as mãos tão ávidas no seu voo,
a boca que se esquece no teu peito
de envelhecer e sabe ainda recusar.

Eugénio de Andrade,
Matière Solaire, XIII


Richard Brautigan – poème d’amour


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photo Andreas Kauppi

 

 

Qu’est-ce que c’est agréable
de pouvoir se lever le matin
tout seul
et de ne pas avoir à dire aux gens
que vous les aimez
quand vous ne les aimez plus.


Répandre des étoiles – ( RC )


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L’origine des temps
se perd dans le lointain,
et la nuit clignote
de myriades d’étoiles,
qui nourrissent les rêves.

Tu as arpenté les terres nues,
les chemins creux,
en recueillant dans tes bras,
comme tu le souhaitais,
les moissons du ciel.

As tu réussi à capter
l’un d’entre ces astres
lors de tes dérives buissonnières,
qui t’emportent
loin de la lourde glaise des jours ?

La bonne étoile te suit alors,
et la bonne fortune
te précède dans le parcours des dunes
même dans la nuit la plus noire
juste quand tu t’endors…

Tu confies tes espoirs
en traçant un bout de route
dans les figures de zodiaques,
qui se reflètent ( on s’en doute )
dans des flaques.

Mais le lendemain
fait pâlir les rêves,
comme si des branches,
se retirait la sève
au petit matin…

Crois-tu que c’est lui qui les a tués 
et que les étoiles s’enterrent,
de façon que la journée,
ne puisse les toucher,
ni personne les atteindre ?

En fait ils ne vivent que la nuit,
lorsque disparaît le soleil
et il n’y a rien qui les remplace
jusqu’à ce que le sommeil
arrive pour les repeindre 

mais l’étoile que tu as choisie
va te guider sur ton destin
même si on ne la voit pas,
tu répands des fleurs avec tes mains
et la glace fond sous tes doigts.


Pentti Holappa – depuis le rivage


 

 

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Semant ses bienfaits un nuage vole
puis un aigle, messager.

Seules les îles gémissent vers le rivage à leur départ,
quand le vent sous le gel se fige, pleurant sur leur sort.
Et la mort du nuage

et la fin de l’aigle
et le dernier cri

sont une suffisante genèse.

 

Les lueurs de l’Est ne dorent pas les eaux du rivage,

et les lumières de l’Ouest
ne recouvrent pas l’homme qui
regarde.

Seul jusqu’au destin du rivage résonne le chant de ceux

qui s’en vont :

Adieu, étranger aux visages enfouis.

 

Tout près (1957)


Guillevic – Carnac


( extrait de la  « suite » Carnac )

 

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provenance photo sites historiques  d’Ecosse

Mer du pêcheur,

Mer des navigateurs,

Mer des marins de guerre,

Mer de ceux qui veulent y mourir.

Je ne suis pas un dictionnaire,
Je parle de nous deux

Et quand je dis la mer,
C’est toujours à
Carnac.

Nulle part comme à
Carnac,
Le ciel n’est à la terre,
Ne fait monde avec elle

Pour former comme un lieu

Plutôt lointain de tout

Qui s’avance au-dessous du temps.

Le vent vient de plus bas,
Des dessous du pays.

Le vent est la pensée
Du pays qui se pense
A longueur de sa verticale.

Il vient le vérifier, l’éprouver, l’exhorter,
A tenir comme il fait

Contre un néant diffus
Tapi dans l’océan
Qui demande à venir.

 


Vesna Parun – la vague


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J’écoute la rumeur basse de la mer

Qui surgit de la vague et se répercute,

Masquée par un agave antique, j’épie

Sa gorge qui se change en une mouette

Pour s’envoler avec un gémissement

Vers l’or des nuages. Et de l’airain du ventre

Somptueux s’érige sombrement le roc

En fleur qui porte un cortège de princesses

Fascinantes, de fées surgies des légendes.

 

I listen to the down rumor to the sea
That emerges from the wave and reverberates,
Masked by an ancient agave, I watch
Her throat that turns into a seagull
To fly away with a moan
To the gold of the clouds. And belly brass
Sumptuous rises darkly the rock
In bloom carrying a procession of princesses
Fascinating, fairy tales arisen from legends.
.

.


Ryan Adams – Ténèbres


darkness isn’t anything but the space in between the lightRyan Adams darkness

Les ténèbres ne sont pas autre chose que de l’espace entre la lumière

Ryan Adams


Aujourd’hui, c’est le dernier jour … – ( RC )


Greece and Schauble

Aujourd’hui c’est le dernier jour :

          Tu le sais,         je t’ai averti :
il n’y aura pas d’après,
pas la peine d’avoir des regrets,
sur ce que tu n’as pas accompli,

           il fallait y penser avant :
après, c’est trop tard,
tu aurais dû le savoir :
– qu’as-tu fait de si important.
alors que nous étions
si près de la fin ?

As-tu simplement fait un festin,
mieux disposé tes pions
sur l’échiquier des années,
sauvegardé tes arrières
( qui – à coups de prières )  ?

alors que tu te savais condamné
à redevenir sauvage,
car je suis la sorcière
                             qui sait défaire
                             tous les visages !

Je n’ai pas encore décidé
sous quel signe astral
je vais te placer,
et quel animal
tu vas incarner :

Allez,           – on va rester gentil –
je vais te transformer
                      en petite souris :
tu verras,         c’est très bien,
tu pourras te glisser partout ,

manger dans la gamelle du chien ,
et tu y prendras goût ) :
autrement…           il y a le fromage
mais il est hors d’atteinte :

          pas la peine de pousser des plaintes !
il était temps de tourner la page :
tu as passé trop de temps en humain ,
           sous une belle peau rose :
mais          tu en as fait bien peu de chose,

                      J’ai décidé de changer ton destin :
c’est une nouvelle aventure qui commence,
peut-être que le chat te reconnaîtra,
ou bien il ne te saluera même pas :
Ne t’étonnes pas s’il te donne la chasse
( il ne partage pas sa place ),

mais quand il n’est pas là, les souris dansent
– et lui-même,            quelque temps avant
ne se sentait-il pas trop seul
               habillé en ouvrier agricole,
          ou même,            en président ? –


RC


Xavier Forneret – un pauvre honteux


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modillon de l’abbatiale  Ste Foy de Conques

 

Il l’a tirée
De sa poche percée,
L’a mise sous ses yeux ;
Et l’a bien regardée
En disant : « Malheureux ! »

Il l’a soufflée
De sa bouche humectée ;
Il avait presque peur
D’une horrible pensée
Qui vint le prendre au coeur.

Il l’a mouillée
D’une larme gelée
Qui fondit au hasard ;
Sa chambre était trouée
Encor plus qu’un bazar.

Il l’a frottée,
Ne l’a pas réchauffée,
A peine il la sentait :
Car, par le froid pincée
Elle se retirait.

Il l’a pesée
Comme on pèse une idée,
En l’appuyant sur l’air.
Puis il l’a mesurée
Avec du fil de fer.

Il l’a touchée
De sa lèvre ridée.
D’un frénétique effroi
Elle s’est écriée :
Adieu, embrasse-moi !

Il l’a baisée,
Et après l’a croisée
Sur l’horloge du corps,
Qui rendait, mal montée,
De mats et lourds accords.

Il l’a palpée
D’une main décidée
A la faire mourir.
Oui, c’est une bouchée
Dont on peut se nourrir.

Il l’a pliée,
Il l’a cassée,
Il l’a placée,
Il l’a coupée,
Il l’a lavée,
Il l’a portée,
Il l’a grillée,
Il l’a mangée.

— Quand il n’était pas grand, on lui avait dit :
— Si tu as faim, mange une de tes mains.

Xavier FORNERET in « Le Livre d’Or des Poètes » (Seghers)


Il était temps, que je nettoie, cette photographie – ( RC )


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photo: JP Wilkin

 

Vieille photo, trouvée dans un tiroir,
quelques éraflures striant les noirs,
                  clic-clac           Kodak ,
ce joyeux bric-à-brac,
– celui d’un antiquaire – ,
plein d’objets sur les étagères,
          accessoires de théâtre
          bustes en plâtre,
          statues de pierre
uniforme de la grande guerre,
portraits désuets
sur un chevalet.

          Vois aussi tout ce qui sort des tiroirs,
ces paysages multipliés par les miroirs
et toi,                        juste sous la pendule
                                  le dos qui ondule,
                                  face au mur :
la plus belle sculpture
que j’aperçois
en cet endroit
à ce qu’il me semble :
                  une touche vivante à l’ensemble
si on néglige la poussière
qui depuis longtemps, adhère
aux objets de la galerie :
il était temps que je nettoie,            cette photographie…

RC – août 2019

 


Renée Vivien – Lucidité


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L’art délicat du vice occupe tes loisirs,
Et tu sais réveiller la chaleur des désirs
Auxquels ton corps perfide et souple se dérobe.
L’odeur du lit se mêle aux parfums de ta robe.
Ton charme blond ressemble à la fadeur du miel.
Tu n’aimes que le faux et l’artificiel,
La musique des mots et des murmures mièvres.
Ton baiser se détourne et glisse sur les lèvres.
Tes yeux sont des hivers pâlement étoilés.
Les deuils suivent tes pas en mornes défilés.
Ton geste est un reflet, ta parole est une ombre.
Ton corps s’est amolli sous des baisers sans nombre,
Et ton âme est flétrie et ton corps est usé.
Languissant et lascif, ton frôlement rusé
Ignore la beauté loyale de l’étreinte.
Tu mens comme l’on aime, et, sous ta douceur feinte,
On sent le rampement du reptile attentif.
Au fond de l’ombre, elle une mer sans récif,
Les tombeaux sont encor moins impurs que ta couche…
O Femme ! Je le sais, mais j’ai soif de ta bouche !

____________(Études et préludes, 1901)

 


Astrid Waliszek – C’est l’heure


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ah, oser suivre les tumultes
des jours nés curieux
des vagues en leur mer
grands bleus éphémères
tatouages encrés de Chine
de roses de Damas
de raisins de Corynthe
de poivres de Zanzibar
ah, cette blessure
grand bleu éphémère
qui fait taire les rires des enfants
et compte les nuages un à un
sous le soleil disparu
dans l’ourlet du temps venu
du temps d’après déjà là
du temps doux de soi à soi
la circonférence du cercle
est l’exacte mesure
de ce qui relie l’oiseau à la chaîne
de l’homme qui a déjà oublié
qu’il en avait ouvert sa porte
les plumes repliées
il résiste au vent de liberté
et continue de tourner
autour de la cage désertée
Il voudrait, il voudrait tant
Mais toujours au dernier moment
Quand il ne reste qu’une haie
Il tremble, refuse de sauter
Et se retrouve dans le fossé
Le cul dans la vase il se dit
Qu’il est déjà presque midi
Qu’il rêve encore au lit
Et qu’il serait vraiment temps
De finir les haricots du frigo

Chevalet triste – ( RC )


peinture: Alice Rotival – Chinghetti 2012

 

C’est cet endroit
suspendu dans le temps
qui semble se refermer dans le sommeil ,
où la poussière se dépose
lentement
et finit par tout recouvrir .

L’atelier est désert
depuis la mort du peintre.

Il y a encore des tubes
aux couleurs incertaines .
Ils voisinent une palette éteinte,
quelques pinceaux raides,
et une ébauche qui attend depuis longtemps
sur ce chevalet triste .

Les odeurs de térébenthine
ne sont qu’un lointain soupir .

Vernis fossilisés,
essences évaporées,
tout est déserté ,
sauf les toiles d’araignées
ayant occulté complètement
les fenêtres de l’atelier .

Le deuil se pare d’un voile épais,
juste propice à l’attente .

Le silence même
est à l’image de ces insectes ,
desséché,        vide de sa substance
prisonnier de l’immobilité .
Le sommeil de la peinture
aux gestes arrêtés, voué à l’éternité .


RC- juin 2019

 

voir aussi  une parmi les nombreuses  aquarelles de David Chauvin


Sandra Lillo – où ?


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photo Juan Calderon

Où s’en vont dormir les oiseaux
Quand la nuit dans un battement d’ailes
Eteint la lumière floconneuse des fleurs
Tait la tirade enfiévrée des voix andalouses

Où s’en vont les étoiles
Quand le jour avance à petits pas d’espion
Sur le bord des rivières
Sur la couronne brique des toits

Où s’en va Paris
Quand les projecteurs du monde
Eclairent d’autres villes amoureuses
De l’écoulement oisif de leur fleuve,
De la résille de leurs rues

Où s’en vont les vertes années
Celles qui savaient nos habitudes
Qui aimaient l’ombre musquée des bois
La tiédeur dorée des levers d’autrefois

Où s’en vont les souvenirs
Quand il ne reste que le présent
Ses taches d’ombre et de vin
Sur le plat d’ une porte fermée


Pierre Garnier – Jean-Louis Rambour – Ce monde qui était deux


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peinture  Duncan Grant –       Still life with omega paper flowers

Chacun portait sa croix, laissait sa croix,
la table était couverte de fenêtres qui donnaient
sur d’autres parties du monde –
l’idée que se faisait du monde l’escargot
n’était pas la même que celle d’une huître
« autant de coquilles, autant de monde », pensait l’enfant.
nous, les enfants de la guerre, quand nous
écrivions un poème
c’était avec le compas,
nous enfoncions la pointe sèche dans la chair,
et la mine douce, dont nous pouvions effacer le
trait,
faisait la carte du ciel où elle ne marquait que
les étoiles
nous, les enfants de la guerre, nous avons vécu
en papillons
pour échapper aux bombes le mieux était encore
d’être papillon,
et nous laissions notre écriture en grandes
taches blanches sur les feuilles

notre écriture était de nature
celle du poème
qui est vague feuille fleur grenouille,
notre écriture se déposait :
écailles des ailes de papillon et pollen

quand nous écrivions le poème sur une feuille,
ce que nous marquions c’étaient nos doigts,
notre main, notre poing,

c’était ce point acéré, dur, aigu, percé
qui marquait le centre du monde

nous, les enfants de la guerre, avons échangé
l’homme et sa mort
contre la vie des moules et des huîtres
et nous sommes restés dans la mer

notre écriture, ce fut longtemps de la craie sur les doigts.

 

texte paru aux éditions  des vanneaux


Alda Merini – la notte


 

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La chose la plus magnifique est la nuit

quand tombent les dernières épouvantes

et que l’âme se lance à l’aventure.

Lui se tait en ton sein

comme résorbé par le sang

qui prend enfin la couleur de Dieu

et toi tu pries pour qu’il se taise à jamais

pour ne pas l’entendre telle une plénitude fixe

jusqu’à l’intérieur des murs.

La cosa più superba è la notte

quando cadono gli ultimi spaventi

e l’anima si getta all’avventura.

Lui tace nel tuo grembo

come riassorbito dal sangue

che finalmente si colora di Dio

e tu preghi che taccia per sempre

per non sentirlo come un rigoglio fisso

fin dentro le pareti.