voir l'art autrement – en relation avec les textes

Archives d’Auteur

Marine Giangregorio – Signe


Résultat de recherche d'images pour "woman mirror francesca woodman"

photo: Francesca Woodman

 

Un signe, elle attendait
Un signe, une pluie
Un regard, une odeur
Le sursaut!

Elle en vint à prier
La larme
De lui offrir une caresse
Pour que la peau vive
Sente, que ses lèvres
Gouttent une présence

Mais comme le mot
La larme résiste
La peau est froide
Le signe, croyait-elle

Irriguerait
L’inspiration
La faim
Le désir
La colère
Le regret

Ses artères seraient
Semblables à de petits torrents
Où la vie s’emporte, se révolte
Il lui fallait

Que lui aurait-il fallut?
Un peu d’amour de soi
Un peu de dégoût aussi

Non de l’indifférence
« L’absence à soi
C’est le pire des sentiments »
Se dit-elle,
Attendant un signe

Un signe d’elle
Et comme rien n’arrivait
Elle se mit face au grand miroir
Scellé au mur

Regarda longuement
L’image reflétée
Y enfonça le crane
Tête baissée

 

on peut consulter  d’autres  textes  de M Giangregorio en allant sur son site


Zbigniew Herbert – l’abîme et la raison


Bram Van Velde, Nocturne, 1981 - source : wikiart.org -

peinture – Bram Van de Velde

en vérité, en vérité je vous le dis
         vaste est l’abîme
                 entre la lumière
                              et nous

le feu    la terre    et l’eau
          la raison les écarte

 

d’un recueil intitulé Hermès, le chien et l’étoile


Pierre Béarn – les passantes – Anna


peinture :  Paul Delvaux – le  train  bleu

 

Anna ne fut qu’odeur de gare
fuyant l’horaire et ses soucis
pour s’oublier hebdomadaire
à Paris…

Anna m’attendait sur un quai
tel un bagage du dimanche.
Je la perdis avec la pluie.


Une poignée de pétales – ( RC )


Résultat de recherche d'images pour "dead flowers on  staircases abandoned"

Si je dois revenir en ces lieux,
               désertés de l’espoir
que trouverais-je ?
                 L’escalier du perron
envahi par le lierre,
la rambarde mangée de rouille,
et les souvenirs écornés .

Seul,              le rosier demeure.
Dans mes pensées,   il fleurit encore.
En cette saison,         je pense trouver
      sur les marches
     une poignée de pétales
éparpillés.

J’en garderai quelques uns,
que je t’enverrai peut-être,
avec quelques regrets ,
sans un mot,         dans cette lettre
et tu comprendras .


RC – nov 2019


Armand Bernier – le corps de l’arbre


 

Résultat de recherche d'images pour "tronc frene"

L’arbre est puissant et doux.
Il porte des étoiles.
Un jour, sauvagement, j’ai pris l’arbre en mes bras.
J’ai baisé son feuillage
En prononçant tout bas
Des mots que l’azur seul m’autorise à redire
Des mots qui n’ont de sens qu’au moment du délire
Puis, nous nous sommes tus, longuement, tous les deux
Et j’ai senti sous moi trembler le corps d’un dieu.


Dominique Grandmont – le spectacle n’aura pas lieu ( extrait 01 )


 

 

 

Josef Sudek -.jpg

photo Josef Südek

De sorte évidemment qu’ils seraient là sans l’être sous la peau déchirée des murs où des lambeaux d’annonces dessineraient pour eux une carte inconnue peut-être
un quartier comme un autre ces cafés agrandis par la résonance construits tout en longueur pour qu’on ne puisse pas compter les silhouettes ni trouver l’entrée

Un tel silence pourtant le samedi après-midi les guêpes s’énervaient tu le lui disais un peu plus quand on entendait l’hymne national qu’on se serait cru dans un studio après quoi dans des cours envahies d’herbes folles qui atteignent la poitrine ou bien quand tu t’arrêtes en plein milieu d’une phrase la lumière est si fausse que toute la ville est vide

C’est seulement quand ils tournaient la tête qu’on s’apercevait qu’ils n’avaient
qu’un seul profil et pas de visage ou restée dans les yeux mais verts tu l’oubliais toujours comme à travers une vitre l’ombre sans vêtement une route sur la colline

 


du chapitre « L’autre côté du vide »

 

« Le spectacle n’aura pas lieu »  a été publié  chez  messidor  1986, dispo aussi en version numérique.

 


Cause commune – ( RC )


Résultat de recherche d'images pour "texte élastique"

Nous faisons cause commune,
en nous tenant juste
à la jointure des textes.

Chacun en prend sa part
et navigue comme il l’entend
dans les paroles.

Ce sont les unes et les autres
qui se rejoignent,
se superposent, et conversent.

Les pages pourraient se tourner,
se plier, et même se lire à l’envers,
tu le sais bien .

En étant de l’autre coté …
si nous tirons chacun du nôtre,
la page s’étend comme on le désire,
sans jamais se rompre.

                    Comme cette page,
pourrait-on dire que nos écrits
ont quelque chose d’élastique ?

RC – août 2018
————-


Bernat Manciet – Sonet XI


Résultat de recherche d'images pour "fleur noire"

 

Des voiles vont dans ton visage
vers le large sans âme et même
sans néant —se perdre
seulement et me perdre

bientôt tu ne seras plus
et que serai-je?
ta main se pose sur mes yeux
tu ne veux plus les voir

tu ne veux pas que je sache
où tu m’égares     elle ne fait que passer
comme toi et depuis longtemps

tu étais et n’étais pas menteuse
        fleur menteuse
ma mort parmi tes doigts.


Citation

Pablo Neruda – vos pieds


Mais j’aime vos pieds

juste parce qu’ils ont marché

sur la terre et sur

le vent et sur les eaux,

jusqu’à ce qu’ils me trouvent.

 

But I love your feet

only because they walked

upon the earth and upon

the wind and upon the waters,

until they found me.

Pablo Neruda love your feet

 

Pablo Neruda


Luis Aranha – poème pneumatique 


U Boccioni  -  Elasticité  1912   .jpg

 

peinture:     Umberto Boccioni –   Elasticité  1912

 

 

Le bolchevisme dans le caniveau
Toutes les explosions sont révolutionnaires
Triangle
Et une bombe de verre provoque l’arrêt
Explosion
Syncope
Je ne crois pas au pneume des stoïciens
Mais les pneumatiques éclatent
Quel ennui !
Il n’y a plus 75 chevaux
Ni de vitesse couleur de verre
Les ronflements du moteur
Le vent se tord
Et défait mes cheveux de ses doigts
Dans la ruche des poumons l’essaim de l’air bourdonne
Bannière de poussière agitée à mon passage
Les canards s’envolent
Et mon sang thermomètre qui monte
Vitesse
Panne
Oh! la curiosité populaire !
Nuit
Le sourire heureux des passants
Enseignes lumineuses
Annonces lumineuses
Broadway fait angle avec la Cinquième Avenue
Gratte-ciels
Vu de la lune Sâo Paulo c’est New York
La vitrine est une scène
Sur une affiche le portrait de la prima donna
Une indienne
Dans ce décor il ne peut y avoir de Guarani
Ni de Guaranà
Le tramway dans le virage hurle d’une force indomptée
Il n’y a plus d’orchestre
La vitrine est une scène
Drame de l’adultère
Une dame en chemise près du lit
Divan coussin abat-jour
Le peuple se concentre
Mon automobile attire l’attention
Je suis un spectateur à qui l’on demande son billet et qui l’a oublié
Tous me regardent
Honteux
Couvert de poussière
Arrivant de Santos
La pompe dans la main du chauffeur
La fièvre intermittente du moteur
La chambre à air s’emplit d’un orgueil bourgeois
J’écris ce poème on répare le pneumatique crevé
Dimanche 8 1 /4 à la Casa Michel

 


Edi Shukriu – Au-delà de soi-même


Marsden Hartley 14545159207.jpg

peinture  Marsen Hartley

 

 

Au-delà de soi-même
Je m’élève de mes ailes au-dessus de moi je plonge
dans les ténèbres de l’enfer

puisant au fond des temps
je me rafraîchis me rassasie de sagesse
tandis que pourrissent les racines

les ronces et buissons demeurent à l’état sauvage
je m’égosille à perdre le souffle, roule de gros yeux.

je m’élève de mes ailes au-dessus de moi
comme si me prenait la folie du temps
Poème du silence

Une vaine pluie tombe au dehors
qui n’augmente ni ne réduit
l’inanité des choses impossibles

de ce bruit monocorde

nulle voix n’émerge ne résonne
maudit silence
c’est à moi que tu en veux.
est-il bien vrai que tout autre univers me demeure interdit

la perte de ce rêve irréalisable
peut aller au diable
au gré de ses tourbillons

la pluie tombe au dehors
et semble noircir le poème du silence.

 

 

Edi Shukriu         est une  auteure de nationalité  albanaise


Comme dans tes vers – ( RC )


img_4611-092813.jpg

Comme une grande forêt,
les arbres se cachent les uns les autres.
Je n’en vois que quelques uns,
d’autres se développent
et ont des formes étranges,
des couleurs insolites, ,
et je me perds
dans ses obscurs sentiers.

Comme dans tes vers,
une forêt de mots
où je me fraie
dans les petits espaces
que tu laisses découverts,
et je savoure un univers
en m’y glissant doucement,
et peut-être en m’y perdant.


RC- avr 2019


Evelyne Vijaya – Infusion


le ma^tre des oiseaux.jpg

Photo : Roberto Kusterle

 

 

Laisse moi infuser 

dans la nuit qui se diffuse

laisse moi brûler

dans cette violence si confuse.

Remets moi au sommeil

dans ces draps qui s’usent

confies moi aux éternels

lorsqu’en bas le temps s’amuse.

Ne me laisse pas devenir cendre

dans cette vie qui me refuse

Ne me laisse pas descendre

plus bas que mon corps qui s’excuse. 


Jean- Claude Pinson – le nom des bateaux


P0101378.jpg
Je vais au port pour le drôle de plaisir
de lire les noms des bateaux
ils font comme un poème grandeur nature :

korrigan annaïg scrabic eldorado
canaille ajax cathy jabadao gavroche
liphidy malamok piano-piano
vers l’aventure…
poème écrit en couleurs très criardes
en croyant fermement à la magie du verbe
peut-être la même foi qu’avaient ceux
qui gravaient des signes énigmatiques
sur le granit des tumulus

poème tous les ans refait
d’une couche de peinture marine
il faut bien ça pour résister au temps
qu’on ne voit pas bien sûr
mais sans cesse il racle en sourdine
creusant comme la drague qui geint dans le bassin

poème guttural bercé le long des quais
à la fois d’avant-garde et naïf
à lire sans risquer le haut-le-cœur
ce n’est pas un poème où l’on pleure
sur son sort ou celui des travailleurs de la mer
poème endurci  au contraire
par le sel des tempêtes…


Je me souviens du vent dans mes feuilles – ( RC )


Rain on Leaf 6372654231[K].jpg

Je reprends quelques paroles,
d’une chanson engloutie
par des années d’oubli,
mais moi je me souviens
du vent dans mes feuilles,
car l’arbre que je suis
a davantage de mémoire
que celle des hommes,
car celles arrachées par l’automne .
même si elles se sont ocrées,
recroquevillées, desséchées
puis tombées en poussière
me rappellent les hiers.

Mais il n’y a pas de deuil
puisque malgré l’hiver
le gel sévère
est encore teinté d’éphémère;
les feuilles, je les renouvelle,
de manière providentielle
car tu sais que mon bois
toujours verdoie
aux futurs printemps
et reste vigilant
pour ne pas laisser périr
les souvenirs.

 

  • RC – août 2019

Bassam Hajjar – Après elle, il n’y avait que la mer


Josef+Sima+-+14+Vzpominka+na+Iliadu%2C+1934.jpg

peinture: Josef Sima

 

Elle se tenait, distraite,

sur le bord du haut belvédère,
et après elle,
il n’y avait que la mer.

Un corps chétif, qu’elle tenait dans ses bras,

et après elle, il n’y avait que la mer,

et des passants qui continuaient des promenades solitaires

comme doivent l’être les promenades

avant le couchant

quand la mer est dans toutes les directions.

 

Elle se tenait, distraite,

et les mouettes répétaient leur vol

parmi les barques rouillées.

Sur le vieux port,

des vendeurs de poisson

des bateaux de pêche, des marins

buvant de l’ouzo glacé.

Vin rouge de Chypre.

Deux vieillards bavardaient en anglais

et prenaient avec joie

des photos de la mer

des rochers du rivage

et de l’air.

Elle se tenait, distraite,

et ne savait pas si elle était triste seulement

parce que la mer était là-bas

dans toutes les directions.

Tu penses, quand succède à ton sommeil

un matin lumineux,

que faire, seul, de ces matins lumineux ?

Heureux et chanceux

dorment afin de reprendre les journées ensoleillées

et leur sommeil se remplit de sable,
de vagues et de sel.

Tu penses, quand succède à ta journée

une lourde nuit,

que faire, seul, de cette quiétude

que vous vous partagez, toi,
la table et les murs ?

Ils sont heureux et chanceux

lorsqu’ils découvrent avec tranquillité

que le temps est emporté par le jardin
et le soleil

et les vendeurs de pistaches
dans les kiosques.

Tu penses, lorsque succède aux pensées

une tristesse légère

que faire, seul, d’un tel bonheur ?

(Limassol, 25 avril 1988)                    –  extrait de  « Tu me survivras »


Francis Carco – Six heures


 

Villa Torlonia, Fountain  1907.jpg

peinture:  J S Sargent  1907   Villa Torliona

 

Six heures, c’est la paix des grands jardins fleuris
Que la pluie a mouillés de l’odeur des lavandes,
Tandis que je m’accoude à la fenêtre grande
Ouverte et que, distrait et rêveur, je souris.

Des prêles vaguement luisent dans l’herbe humide
Où rôde la senteur fraîche des foins coupés,
Les premiers. C’est le grand silence et c’est la paix
Qui rêve au cœur des fleurs et des bassins limpides,

Dans les branches se sont blottis les rossignols :
Le crépuscule bleu descend à fleur de sol
Dans tout ce bercement de choses apaisées

Cependant qu’avec des paresses, des douceurs,
Pour veiller ce jardin, comme de grandes sœurs,
Des lampes, gravement, s’allument aux croisées.

Francis CARCO « Poèmes retrouvés » in « La Revue de Paris », 1927


La journée du peintre – ( RC )


Afficher l’image source

peinture:           P Cézanne  —  parc  du château noir       1904

Je ne sais
quand les journées s’allongent :

je suis pieds et poings liés
à la chanson du pinceau,
et j’en oublie les heures,
jusqu’à ce que je plonge
dans l’oubli des choses,
ainsi mon ombre me devance
sur la toile ébauchée.

Et chante aussi la rivière
sous le pont de pierres…

J’ai confondu ce que j’ai peint
avec une journée d’été.

Je dépose la lumière par petites touches ,
qui se rassemblent contre l’obscurité.
Je marche dans une clairière
que j’ai inventée ,
je m’y égare un peu .
La futaie change soudain d’aspect
sous l’éclairage électrique .

Elle n’a plus cet attrait magique
des rideaux de feuilles .

Je continuerai demain
marchant dans sentes et chemins :

il y a des couleurs qui s’attardent
à la façon de feuilles d’automne
Elles sont aussi sur mes mains tachées ;
je vais aller me nettoyer
puisqu’une journée à peindre
vient de s’éteindre

sans bruit ,
remplacée progressivement par la nuit .

RC – juin 2019


Alain Paire – Soif inquiète


reflets  stries  rochers  &  roses.jpg

La terre serait soif inquiète. Il n’y aurait plus
que la nuit de l’oubli, des formes sombres
à peine terrestres, le silence de la lumière.
Et parmi les fruits de la veille, comme une ressemblance,
le sourd battement d’une âme, tout au moins le pardon de l’image,
la détresse d’une main qui se blesse ou bien qui aime.
(Un rossignol accueillait chaque nuit l’eau bue par la lumière.)

 

extrait de  « la maison silencieuse »


Gabriela Mistral – Pudeur


See the source image

dessin – A Watteau

Si tu me regardes, je deviens belle
comme l’herbe qui a reçu la rosée,
et ils ne reconnaîtront pas ma face glorieuse,
les grands roseaux quand je descendrai à la rivière.

J’ai honte de ma bouche triste,
de ma voix cassée et de mes genoux rudes;
maintenant que tu es venu et m’as regardée
je me suis trouvée pauvre et me suis sentie nue.

Tu n’as pas trouvé de pierre dans le chemin
plus dépourvue de lumière dans l’aurore
que cette femme sur qui tu as levé
les yeux en écoutant son chant.

Je me tairai pour que ceux qui passent
dans la plaine ne connaissent pas mon bonheur
à l’incendie qu’il met sur mon front grossier
et au tremblement de ma main…

C’est la nuit et l’herbe reçoit la rosée;
regarde-moi longuement et parle avec tendresse,
car demain en descendant à la rivière
celle que tu as embrassée aura de la beauté.


Marchant dans le néant – ( RC )


See the source image

 

Avec l’apprivoisement du jour,
les étoiles s’enroulent
dans leur tissu lointain.
Tout est en suspension,
et je vois bien quelques figures,
qui clignotent encore :
la grande et petite ourse,
marchant dans le néant,
piétinant les anges,
avant qu’un bleu sans nuages,
envahisse le ciel,
et dilue le temps,
qui semble avoir
arrêté son mouvement,
sur la page
du manuscrit,
avec les dessins du zodiaque
étrangement liés avec les mois
de la terre,
pourtant , vu de l’espace,
une simple poussière…


RC- sept 2019

voir  aussi la représentation du zodiaque  tel que l’a dessiné  Albert Dürer:


Pierre Mhanna – dans le silence


Kokoreva candle   -  v-romance--groo.jpg

My poem…
the light of a candle
slowly gathering
in the silence of her heart.

Mon poème …
la lumière d’une chandelle
se rassemblant doucement
dans le silence de son coeur

 


Jean-Baptiste Tati-Loutard – le rocher sur la rive


gr v 11.JPG

 

 

Celui qui l’assiste devient rocher sur la rive :
Il pleure mais la roche ne rend que sa source.
Nous avons chargé le ciel de tant de soleils
Que nous avons oublié qu’en ce monde
La nuit fut première.


Mokhtar El Amraoui – Derrière le souffle


 

 

OM12.JPG

 

peinture  David  Maes

 

Chute de feuilles
Ivres de lune.
Aboyant tournoiement,
Comme la douleur
Sous le soc des heures !
La figue ensanglantée crie
Dans le miroir
La trajectoire des veines.
L’ombre se glisse,
Derrière le souffle.
L’oiseau n’a pas encore su se faire lumière.
Il se cache dans le mouchoir mort d’un passager !

 
©Mokhtar El Amraoui


Prescription pour épisodes bibliques – ( RC )


 

 

Tintoretto, Esther before Ahasuerus 1547f.jpg

peinture: Le Tintoret  – Esther devant  Ahasuerus     1547

 

Le drame s’est joué
depuis si longtemps,
que l’on pense la rancune évaporée,
le sang noir
dont il ne reste aucune trace,
et si on demandait
aux personnages du tableau
pourquoi ils sont encore là .

Ils nous répondraient,
si c’était possible,
qu’ils n’y sont pour rien,
que le peintre les a placés là,
en forçant les couleurs ,
il a inventé le décor,
le plafond à caissons,
les brocarts, les plats en argent.

C’est lui qui veut nous raconter
par l’image, de vieilles histoires bibliques,
                  des épisodes,
dont il faudrait se rappeler.
                    Tant de temps s’est écoulé
                    les personnages sont morts,
on n’est même pas sûr
qu’ils aient existé.

Le peintre aussi n’existe plus.
On n’est pas sûr
qu’il ait cru lui-même à la légende .
Il a voulu jouer sur les couleurs,
            les roses et les ocres,
le chatoiement des soieries,
           et l’éclat des ors,
montrer son savoir-faire .

C’est un peintre baroque :
                 Il y a juste son nom
sur une plaque de cuivre,
et les experts se disputent
pour déterminer avec certitude
s’il s’agit d’un authentique
ou d’une copie;
cela n’a pas beaucoup d’importance.

         Comme un sujet dont on cherche
à analyser le mal dont il souffre,
      on a passé le tableau aux rayons X,
      trouvé des repentirs
et sous les modèles,
d’autres personnages,
              acteurs d’un autre drame
             dont on ne sait rien.

C’est ce qu’il faudrait faire
de temps en temps.
Recouvrir l’ensemble d’une autre couche,
et repartir sur d’autres bases :
Il serait temps de déclarer l’amnistie:
pour ces coupables ces crimes du passé,
                         Il y a prescription,
chacun peut y aller de son interprétation :

De ces épisodes dont il ne reste aucun témoin,
nous parviennent encore
les images transmises par le peintre
mais qui a sans doute
donné libre cours à ses fantasmes
et imagination,       pour occuper
                                    les murs des princes,
et aujourd’hui des musées .

J’imagine bien les ouvriers
repassant régulièrement
            une couche de gris
            sur ces oeuvres
qui font le bonheur des connaisseurs
et des historiens,
mais qui nous parlent d’un monde trop éloigné,
pour qu’on y croie.

          D’autres drames plus contemporains,
nous brûlent encore la mémoire,
et se soucient peu d’esthétique,
de clair-obscur
ou de lumière tamisée…
         Si j’étais peintre d’histoire,
je ferais parler l’actualité
et j’y poserais les pieds .


RC – sept 2019