voir l'art autrement – en relation avec les textes

Archives d’Auteur

Edouard J Maunick – Escale 24


 

René Seyssaud marine à la Garonne 1902

peinture: René Seyssaud  –   marine à la Garonne 1902

… des Maldives aux Laquedives

en route vers Malabar j’apprivoise des îles
hélas seulement muettes que faire de mes secrets
à faire jaser l’aorte quand mes jardins divaguent
à force de boutures ce sont des coups d’amour
à chavirer la mort

 

( extrait de l’ouvrage « saut dans l’arc-en-ciel )


Une barrière invisible – ( RC )


Poézique-zique, tique et pique- mots et grammes

IMG_0148.JPG

photo: Mona Kuhn

J’ai regardé la photo   :
elle me faisait face,
l’air songeur ;
j’ai pensé à ce qu’elle regardait
l’instant où son portrait
s’est engouffré dans l’appareil,
comme happé à son insu,

sa bouche entr-ouverte
disant quelque chose
que je n’entendrai jamais,
et le bras tendu en avant,
comme pour me rejoindre.
j’ai aussi tendu le bras vers elle
et touché l’emplacement de ses doigts, :

le papier impeccablement lisse
avec son cadre blanc,
m’a fait comprendre
que j’étais de l’autre côté,
à jamais séparé de sa réalité,
par une barrière redoutable
infranchissable,     car invisible .

RC – janv 2018

Voir l’article original


Ne me dis pas que la terre est infertile – ( RC )


1 cht de la terre  ferier  -1848.jpg

Ne me dis pas que la terre est infertile.
On n’en connaît que la surface,
pas la profondeur.
Il y a des graines qui attendent,
à côté des pierres.

Il y a des galeries souterraines
où l’eau s’engouffre.
Des ossements et des secrets bien enfouis.
Des racines les prolongent
et s’en nourrissent .

Ne me dis pas que la terre est infertile,
les fleurs en sont nées
comme les forêts.
Même blessée elle porte le monde.

N’oublie pas que tu marches dessus.


François Cheng – Sois celui qui éclaire


 

L'étoile et la Chandelle… - Romain Pillard - Medium

 

Le sort de la bougie       est de brûler

Quand monte l’ultime volute de fumée

Elle lance une invite     en guise d’adieu

Entre deux feux,       sois celui qui éclaire !


Yannis Ritsos – Il sera difficile de trouver une langue plus douce.


Auction Georges BRAQUE (1882-1963) "La charrue", 1960. Lithographie…

peinture: la charrue ( G Braque)

Il sera difficile à présent de trouver
Une langue plus douce, moins forte, moins pétrifiée
Ces mains restées dans les champs, sur les montagnes
Ou sous la mer, ces mains-là n’ont pas oublié,
Il nous sera difficile d’oublier ces mains-là
Il sera difficile à ces mains si longtemps rivées au fusil de quêter une marguerite,
De se croiser sur leurs genoux, sur le livre
Ou dans le grand corset de la nuit étoilée.
Il nous faudra du temps. Et nous devons parler.
Jusqu’à ce qu’ils aient retrouvé leur pain, leur droit.

Deux rames fichées sur le sable à l’aube, par la tempête.
Où est la barque?
Une charrue enfoncée dans le sol. Le vent souffle.
Sol brûlé. Où est le laboureur?


Jorge Carrera Andrade – la clé du feu


LA CLE DU FEU
(La llave del fuego)

 

Hernán Cortès, le conquérant du Mexique La « Malinche » et Cortès

Terre équinoxiale, patrie du colibri,
de l’arbre à lait et de l’arbre à pain !
J’entends de nouveau dans les feuilles
le grincement de machine rouillée
de tes grillons et de tes cigales.

Je suis l’homme des perroquets :
Colomb me vit dans son île
et m’embarqua pour l’Europe
avec les oiseaux des Indes
sur son vaisseau chargé
de trésors et de fruits

Un jour, sur le conseil de l’aube
je réveillai les cloches du XIX* siècle
et accompagnai Bolivar et ses gueux héroïques
dans les contrées mouillées
d’une éternelle pluie
traversai la sierra et ses grises bourrasques,
où l’éclair en sa grotte argentée
a son nid et plus loin vers le Sud,
vers le cercle exact de l’Equateur
de feu jusqu’aux capitales
de pierres et de nuages
qui s’élèvent près du ciel et de la rosée.

Je fondai une république d’oiseaux
sur les armures des conquérants
oxydées par l’oubli,
au pied du bananier.
Il ne reste qu’un casque dans l’herbe
habité par des insectes tel un crâne vide
éternellement rongé par ses remords.
Je m’approche des portes secrètes de ce monde
avec la clé du feu
arrachée au volcan, solennel tumulus.

Je te regarde, bananier, comme un père.
Ta haute fabrique verte, alambic des tropiques,
tes frais conduits, sans trêve
distillent le temps, transmuent
les nuits en larges feuilles, les jours en bananes
ou lingots de soleil, doux cylindres
pétris de fleurs et de pluie
en leur housse dorée telle abeille
ou peau de jaguar, enveloppe embaumée.

Le maïs me sourit et parle entre ses dents
un langage d’eau et de rosée,
le maïs pédagogue
qui apprend aux oiseaux à compter
sur son boulier.
Je m’entretiens avec le maïs et l’ara
qui savent l’histoire du déluge
dont le souvenir rembrunit le front des fleuves.

Les fleuves coulent toujours plus devant eux
étreignant chaque roc, peau plissée de brebis,
vers les côtes hantées par les tortues
sans oublier leur origine montagnarde et céleste
à travers l’empire végétal où palpite
la jungle et son cœur sombre de tambour.

O mer douce, Amazone, ô fluviale famille !
Je décoche ma flèche emplumée,
oiseau de mort,
à ton étoile la plus haute
et je cherche ma rutilante victime dans tes eaux.
O mon pays qu’habitent des races fières et humbles,
races du soleil et de la lune,
du volcan et du lac, des céréales et de la foudre.

En toi demeure le souvenir du feu élémentaire en chaque fruit,
en chaque insecte, en chaque plume,
dans le cactus qui exhibe ses blessures ou ses fleurs,
dans le taureau luisant de flammes et de nuit,
le vigilant minéral buveur de lumière,
et le rouge cheval qui galope indompté.
La sécheresse ride les visages
et les murs et l’incendie allume sur l’étendue des blés
l’or et le sang de son combat de coqs.

Je suis le possesseur de la clé du feu,
du feu de la nature clé pacifique
qui ouvre les serrures invisibles du monde,
clé de l’amour et du coquelicot,
du rubis primordial et de la grenade,
du piment cosmique et de la rose.

Douce clé solaire qui réchauffe ma main
par-dessus les frontières
tendue à tous les hommes :
ceux à l’épée prompte et à la fronde,
ceux qui pèsent sur un même plateau la monnaie et la fleur,
ceux qui fleurissent leur table pour fêter ma venue
et aux chasseurs de nuages, maîtres des colombes.

Ô terre équinoxiale de mes ancêtres,
cimetière fécond, réceptacle de semences et de cadavres.
Sur les momies indiennes dans leurs jarres d’argile
et sur les conquérants dans leurs tombeaux de pierre
qui sans trêve sillonnent les âges
ayant pour seule compagnie quelque insecte musicien,
un même ciel étend son regard d’oubli.

Un nouveau Colomb appareille dans les nuages
tandis qu’explose, bref feu muet,
la poudre céleste de l’étoile
et que les cris alarmés des oiseaux
obscurément semblent interroger
le crépuscule.

 

 

extrait  des  » poètes  d’aujourd’hui »  (Seghers)


Michèle Kahn – Naufrage


ODILON REDON - CHRIST - DESSIN - THIERRY DELCOURT

dessin Odilon Redon

 

En  vieillissant, certains prennent le visage de quelqu’un
qui ne croit pas à ce qui lui arrive.

Leurs grands yeux étonnés
restent ceux de l’enfant
qu’ils ont été,
dont ils se demandent
où il est passé.

 

( du blog de M Kahn  » l’attrape -lumière » )


Quelques notes de piano au fond de la bassine – ( RC )


 

C’est un triste matin
dans un Paris déserté
où l’on s’imagine voyager
au-delà des toits de zinc:

un de ces longs jours d’hiver
si pluvieux
qu’on ne peut espérer mieux
que les pensées d’hier

Elles nous jouent cet air
la chanson perpétuelle
de l’eau qui ruisselle:
la chanson de la gouttière

( quelques notes de piano
au fond de la bassine … )
une chanson citadine
à défaut de concerto .

RC – mars 2020

à partir d’un texte  de Susanne Derève:   » Ce pourrait être »

 

Une note

je dirais de piano

Un toit de zinc

l’eau 

Ce pourrait être la mer
la mer n’est jamais loin

Ce pourrait être un air
de flûte
un concerto en ut

Ce n’est que la gouttière

à l’angle du perron

par un matin d’hiver

pluvieux

pluvieux

pluvieux

  

qui chante la triste chanson

des adieux


Pierre Demarty – sur la plage


( extrait  du livre    » le petit  garçon sur la plage »        ed  Verdier )

peinture: P Picasso  –  famille au bord de la mer


 

Ils gardent, comme lui, les yeux fixés sur la mer, ils ne tournent pas la tête vers lui pour le voir, déchiffrer son visage à cet instant, effrayés à l’idée d’y découvrir on ne sait quoi, quelque chose d’incompréhensible et d’interdit, de la tristesse,         de l’impuissance, des larmes peut-être, de voir ce qu’on ne peut ou ne veut pas voir d’un père,           jamais,     et que celui-ci aussi s’efforce, de toutes ses forces s’efforce de ne pas montrer.

Ils demeurent ainsi sans rien dire à regarder simplement la mer,             la mer et le ciel, en enfonçant leurs doigts dans le sable.

Et lui aussi, alors, fait ce geste, sans y penser, sans penser à rien, de plonger les mains dans le sable, remuer, écarter les doigts en dessous, puis les remonter à la surface, ne rien faire d’autre que ça, sentir le poids infinitésimal du sable sur les phalanges tendues, puis incliner la main, lentement, et regarder le sable couler, tomber en fine pluie, grain à grain, au fond du seau d’enfant posé entre ses jambes, et puis recommencer.

Plonger encore la main, chaque fois un peu plus profondément, serrer le poing dessous puis remonter, faire crisser le sable dans sa paume à pleines poignées maintenant et le laisser tomber dans le seau comme d’une clepsydre,          le remplir, soudain il fait ça, remplir un seau d’enfant avec du sable,               écouter le bruit que fait le sable en tombant, son souffle.
Et une fois le seau rempli, le renverser, vite,             d’un coup de poignet vif pour en
perdre le moins possible,                  emprisonner le sable dessous comme on capturerait un petit animal, appuyer dessus, tasser,               attendre un moment — magie — puis, du bout des doigts posés en ventouses sur le fond du seau,          très lentement, le soulever.

Pendant une seconde apparaît alors une petite tour de sable, au sommet dentelé d’imparfaites et naïves crénelures, mais le sable trop fin, cherché pas assez profondément, là où il est plus mouillé, sombre et dur, s’écoule aussitôt, s’écroule, et l’éphémère édifice se disperse entre ses jambes, à peine bâti il s’est effondré et il n’en reste plus rien, et alors il recommence.

Sous les yeux de ses deux garçons il recommence, reprend le sable, enfonce la main dedans et remonte, et remplit le seau encore, avec une sorte de détermination à présent, une cadence, une façon de faire.

Il sent sur lui les regards, incrédules et peut-être affligés, embarrassés, ou peut-être amusés, ou peut-être un peu inquiets, des deux enfants, mais il ne lève pas la tête et il continue, et eux ne disent rien, ils le regardent et bientôt, sans rien dire, eux aussi ils commencent à plonger les mains dans le sable, à les mêler aux siennes en dessous, à fouiller, à creuser, remuer, remplir, verser.

Ils se relèvent alors, tous les trois, d’un même élan concerté dans le silence, puis ils s’agenouillent en cercle autour du sable fouillé,          et à quatre pattes ils se mettent à travailler ensemble,                 à retrouver ces gestes que chacun enfant a faits et qui ne s’apprennent pas,                        plonger la main dans la terre pour en faire jaillir quelque chose, un château,            un château forcément,               puisque en vertu d’une très étrange loi immémoriale des hommes et des enfants,                   sans que personne n’y ait jamais trouvé rien à comprendre ni du reste à redire,
avec du sable c’est toujours des châteaux qu’on fait,                                et pas des arbres, pas des nuages, ni même des visages,                   et le leur, le château qu’ils font,                pour rien et sans même l’ avoir décidé,            comme ça,                         tour après tour, douve après douve, prend forme maintenant,                   ils y œuvrent, sérieux comme des enfants,              ils font ça ensemble, tous les trois,                   le père et les fils, ils construisent un château de sable.

Leurs bras, leurs épaules, leurs mains se frôlent, eux dont les corps, à cause de l’âge que commencent à avoir les garçons maintenant, ont si peu souvent l’occasion de se toucher désormais, leurs épaules roulent et leurs mains dansent et travaillent dans le sable, travaillent le sable, comme une pâte, sculptent, avancent et s’enfoncent, lèvent des murailles, forent des tunnels, ajoutent sans cesse des tours et c’est la guerre.

Le château grandit, se dresse et à force bientôt il est fini, c’est fini, et tous trois alors, une dernière fois, plongent les doigts dans le sable et se mettent à creuser, tournant autour de l’édifice, traçant à main nue, les doigts droits, serrés, tendus contre la résistance du sable, une tranchée, un cercle parfait tout autour de la construction, pour l’exhausser et la protéger de la mer, ou rendre plus facile au contraire sa destruction prochaine et inéluctable, inviter la mer à venir se glisser comme un poison dans cette veine de sable circulaire pour cerner le château et le rompre par en bas, par en dessous, le faire s’écrouler, s’affaisser, défaire ce qu’ils ont fait.

Voilà,         c’est fini et ils se relèvent alors,         tous les trois,                    le père et les fils, ils regardent ça, le château de sable qu’ils ont construit ensemble tout à coup,      pour rien, et ce n’est pas un très beau château,            il est un peu fruste, mal balancé, inculte, et il n’a pas l’air bien solide non plus,                         la mousse acide de la mer n’en fera qu’une bouchée,             mais il est là pour l’instant et ils le regardent, tous les trois, avec le sentiment partagé en silence de quelque chose d’accompli, sans savoir quoi.

Ils le regardent et ils ne se regardent pas,         comme ils ne regarderont pas non plus la mer arriver et tout emporter, rompre,             le père prend les deux garçons par la main et ensemble ils s en vont, ils tournent le dos au château, à la plage, à la mer,         ils repassent par la dune pâle et le chemin aux aiguilles noires et collantes et ils rentrent, regagnent la maison,            constellés de sable des pieds à la tête,                    étincelants ; et quand on leur demandera, les autres, où est-ce qu’ils étaient passés, est-ce qu’ils ont vu heure,           et qu’est-ce qu’ils ont bien pu fiche pour se retrouver dans un état pareil, avec du sable partout, qu’ils mettent partout dans la maison,                  ils ne diront rien, ils ne parleront pas du château,                   qui est déjà un souvenir et un secret, entre eux, ils diront on a pris le chemin,                                          on est allé sur la plage, on a marché le long de la mer et jusqu’à la digue

et voilà, c’est tout,      on n’a pas vu le temps passer.

 

Le petit garçon sur la plage - Editions Verdier

en fait cet extrait n’est pas  représentatif  de la totalité  du récit, puisqu’il se réfère essentiellement à la  découverte de ce fils de migrants, découvert noyé , sur une plage )

Médias, Politiques : Aylan, et Maria? - Les Observateurs


Mokhtar El Amraoui – sans valises


Les Pigeons voyageurs

Sans valises
Quand les ailes se déploient,
Je me tais
Et écoute mon maître le pigeon.
Sans valises,
Sans mémoire,
Il décide de la portée de son clavier
Et ouvre, seul,
Les veines de la ville
Et ses cieux.


Sonnet pour un piano abandonné – ( RC )


photo Romain Thiery: Requiem pour pianos 30, Pologne

Quelques décennies,
et la mélodie s’est effacée
parmi les miroirs voilés
et fenêtres obturées.

Qui nous jouera encore
les valses et mazurkas
dans le salon
de grand apparat ?

Le piano n’a pu s’envoler:
trop lourd de son aile noire
en retombant, un de ses pieds s’est cassé

comme ses rêves de liberté
se conjuguant au passé :
le grand piano aux dents brisées.

 

RC juin 2020


Sigmund Freud – partout où je suis allé


Panavera 02

montage perso RC

 

Partout où je suis allé, un poète  était allé  avant moi…


Norge – Théâtre


La-vie-de-Galilee-61

photo  Simon Gosselin pour  le  théâtre des Célestins – Lyon « La vie de Galilée »

Un seul personnage dans cette pièce :            le silence.

Il est immobile.

Soudain, un second personnage :                      le temps.

Immobile aussi.

Et pour tout dire :                                          assommant

On entendrait se moucher un voleur.

Et c’est alors qu’entre l’Ennui,         gesticulant grimaçant

comme un fantoche         pour amuser enfin les spectateurs.


Gérard Titus-Carmel – cet arrière-goût de nuit


 

vieille peinture craquelée mur de béton texture de fond 113478241 ...

 

cet arrière-goût de nuit
a tant dévasté ma langue
qu’il ne m’est plus alliance avec le monde
que dans les seuls mots
ciel et lilas

des mots
dont je me frotte les lèvres
chaque fois que j’observe
les craquelures du mur
où parfois les lézards s’affolent
vers midi


Discrète à ses côtés – ( RC )


Fig. 18. L’Ombre, Loïe Fuller 1921.

 

photo  Loïe Fuller  –  1921

 

C’est elle qui suit notre personnage.

Elle en a les gestes, mais pas la consistance,
elle est attachée aux pas,
fidèle et obstinée
s’adapte aux circonstances, se déforme à loisir.

Rien ne peut la soumettre, si ce n’est
l’extinction des lumières.
Elle demeure anonyme, et n’a pas d’autre nom
qu’ombre.
Discrète elle demeure à ses côtés,
jamais elle ne prend  d’initiatives.
Est-ce un personnage secondaire,
qui s’en détachera,         lorsque la vie
                         brusquement, le quittera ,

comme on mouche une chandelle… ?


Jacques Borel – les images


 

peinture: Arnold BÖcklin  avec la mort  violoniste

 

Je ne peux pas grand’chose lorsque s’abat sur moi

La grande faulx noire et dorée de la mélancolie,

Seulement ployer un peu plus bas l’échine, ou supplier

De se taire dans la combe la plus obscure du cœur où ils se sont réfugiés

Ce groupe d’aïeux qui se retournent et chuchotent

Comme des soldats frissonnants sous une couverture

Et dont je n’ose pas surprendre les secrets conciliabules;

Retenir un instant cette main, et c’est celle de mon père,

Qui voudrait approcher de la table de jeu

Et poser encore un peu d’or sur le tapis;

Convaincre doucement ma mère de rentrer,

Qu’il n’y a plus de messe à l’église des fous

Et qu’aucun noyé ne l’appelle du fond de cette eau où elle se penche.

Peut-être pourrais-je refuser de reconnaître

Ce sourire d’amer plaisir que j’ai déjà vu sur d’autres bouches,

Ou ce geste de l’épaule qui tremble et ploie

Quand la vague d’un autre corps va la recouvrir de son ombre

Et la rouler sur un lit d’algues où elle retrouvera soudain

La même face confondue de la mémoire et de la solitude.

Dire non, mais puis-je aussi

Dire non à cet enfant dans son lit

Qui murmure à la mort des mots de fiançailles

Et il me semble qu’il ne s’est pas endormi depuis,

Qu’il est là depuis toujours, à tenter d’apprivoiser

Le sommeil aux mains de sable

Les larmes de Peau-d’Ane encore sur son visage

Et la lune sur la vitre qui survit à ses songes.

Ô images, plus indestructibles que les choses !

Grandes banderoles à jamais accrochées aux façades !

Vous me cacherez jusqu’au bout les profondeurs des fenêtres,

Les gestes, les colères et le tendre recul

Des êtres qui respirent à leur tour dans les chambres;

Le vent qui vous arrachera me balaiera avec vous,

Je vous sentirai encore collées à mes paupières,

Et, dans la déchirure,

La même lampe continuera d’éclairer pour moi

La même marge obscure et infranchissable du monde

Découpée une fois par les ciseaux du temps,

La maison refermée sur les terreurs du jour,

Ce salon vide, cette porte, et sur le mur

Cette figure lentement qui se confond avec sa robe

Et qui en a fini désormais de ressembler à personne.


Leon Felipe – Je ne suis pas venu chanter


 

Gravure  MC Escher  (  partielle):  goutte de rosée

 

Je ne suis pas  venu chanter,             vous pouvez remporter votre guitare.
Je ne suis pas non plus venu et je ne suis pas ici pour remplir mon dossier pour qu’on me canonise quand je mourrai.
Je suis venu regarder mon visage dans les larmes qui marchent vers la mer,
Le long du fleuve,
et le nuage…
et dans les larmes qui se cachent
dans le puits,
dans la nuit
et dans le sang…

Je suis venu regarder mon visage dans toutes les larmes du monde,
et puis aussi pour mettre une goutte de mercure, de pleurs, ne serait-ce qu’une goutte de mes pleurs
dans la grande lune que fait ce miroir sans limites où ceux qui viennent me regardent et se reconnaissent.
Je suis venu écouter encore une fois cette vieille sentence dans les ténèbres :
Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front
et la lumière à la douleur de tes yeux.
                  Tes yeux sont les sources des pleurs et de la lumière.


Richard Brautigan – Je vis au vingtième siècle


peinture  P Bonnard

Je vis au Vingtième Siècle
et tu es allongée ici à côté de moi.
Tu étais malheureuse quand tu t’es endormie.
Je ne pouvais rien y faire. J’étais désespéré.
Ton visage est si beau que je ne peux pas m’arrêter
pour le décrire, et il n’est rien que je puisse faire pour te rendre
heureuse pendant que tu dors.

traduit de l’anglais par E. Dupas

.


Sabine Péglion – tu ne répares pas – 01


 

 

 

02-09-2010_4344541735_o

Tu ne répares pas          à peine peux-tu             au fil des

mots     broder quelque étincelle        sur la trame des jours

Que saisir   de l’instant           pour abolir la blessure

de ses lèvres             Son sourire déchiré  si prés

de la rupture                    Tu ne répares pas

Ton regard cherche          au–delà        à transpercer le

mur       s’accrocher au sien            pour trouver   un chemin

Tisse       tisse        sans illusions         les mots sur la page

Parler       chanter          assembler        peu importe

Tu inscris        fil à fil              la douleur qui se brise

Sur la trame       tendue de couleurs       tu reprises

au mieux              Tu sais bien que rien

n’occultera la trace          L’aiguille  se faufile

insère un arc en ciel

Pour quelle alliance         En quelle espérance

Tu ne répares pas              Les mailles du filet

que peuvent–elles retenir             avec ce trou béant

Habiles les mains    circulent           tentent de resserrer

le maillage           Pour quelle      miraculeuse  pêche

Partir   alors            ne plus revenir             traverser

l’horizon           N’est-ce pas disparaître             Sous la

vague         la barque            s’enroule           le filet dérive

dans le bleu du sillage               Tu ne répares pas

Tu ne répares pas      le linge    lacéré

Éphémère végétation        Tu navigues      au-dessus

des cordes balancées      bien au-delà      des haies

Laisse       sans regrets      la violence du vent

à travers     les   déchirures        vibrer         s’engouffrer

disperser les nuages          Tu ne répares pas

Tout n’est que cicatrice         sur la peau de la

terre         Tu sais que pour      semer      il te faudra

trouver la faille obscure           déposer       les graines

recueillies en ces mots          avec tant de patience

Accepter    d’arracher        au passage      quelques ronces

Voir      enfin       s’épanouir      ces bouquets espérés

Avoines folles   de lumière    dentelées       accrochées   à la pierre

Se courbant       s’inclinant         se relevant         sans cesse

Multipliant           au vent        les rares étincelles

Tu ne répares pas        Tu façonnes        Tu transformes

Tu recueilles     Tige à tige       Fil à fil          Maille à maille

Ces mots éparpillés           Quelque ariette oubliée

Cavatine légère        accrochant         dans ses yeux

un sourire         un plaisir        le désir d’exister

 

***

 


José Carreira Andrade – Biographie à l’usage des oiseaux


 

 

Hommes La peinture illustration femmes portrait collage DeviantArt bois vert bleu marron du sang bébé décès religieux or prière mort religion mythologie argent mural famille En priant timbres Mère ART homme femme bronze cœurs art moderne prières Christ Rawart art folklorique Outsiderart Mixedmedia art contemporain surréalisme Auto-stressé expressionnisme Artbrut en train de mourir Peintures acryliques Naiveart Visionaryart Primitiveart Visages Artonwood contre-plaqué Jésus fils mère et fils Jésus Christ Lapieta Sauveur Peintures religieuses Cross religieux art moderne Art enfant

peinture-collage issue  du site Wallhere

 

La rose se mourait au siècle où je naquis,

et la machine avait chassé trop tôt les anges.

Quito voyait passer la dernière diligence

parmi les arbres qui couraient en lignes droites,

les clôtures et les maisons des nouvelles paroisses,

au seuil des champs

où de lentes vaches ruminaient le silence

et le vent éperonnait ses plus légers chevaux.

Vêtue du couchant, ma mère gardait

au fond d’une guitare sa jeunesse

et parfois le soir la montrait à ses fils,

l’entourant de musique, de lumière, de paroles.

J’aimais l’hydrographie de la pluie,

les puces jaunes du pommier

et les crapauds agitant deux ou trois fois

leur lourd grelot de bois.

La grande voile de l’air sans cesse se mouvait.

La Cordillère était du ciel la vaste plage.

La tempête venait et quand battait le tambour,

ses régiments mouillés chargeaient ;

alors le soleil, de ses patrouilles d’or,

ramenait sur les champs une paix transparente.

Je voyais les hommes baiser l’orge sur la terre,

des cavaliers s’engloutir dans le ciel,

et descendre à la côte aux parfums de mangos

les lourds wagons des mugissants troupeaux.

La vallée était là avec ses grandes fermes

où le matin laissait couler le chant des coqs

et onduler à l’ouest une moisson de cannes

ainsi qu’une bannière pacifique;

le cacao gardait dans un étui sa secrète fortune,

l’ananas revêtait sa cuirasse odorante

et la banane nue, une robe de soie.

Tout est passé déjà en houles successives,

comme les chiffres vains d’une légère écume.

Les années vont sans hâte confondant leurs lichens;

le souvenir n’est plus qu’un nénuphar

qui montre entre deux eaux son visage de noyé.

La guitare est solitaire cercueil de chansons

et le coq blessé à la tête longtemps se lamente.

Tous les anges terrestres ont émigré,

jusqu’à l’ange brun du cacao.

JORGE CARRERA Traduit par Edmond Vandercammen


Un sonnet d’après l’absinthe – ( RC )


Résultat de recherche d'images pour "degas verre d'absinthe"

peinture: E Degas –  le  verre  d’absinthe

Jo tombe à l’eau
dans le port de Saint-Malo…
on peut aussi se noyer dans un verre de vin,
            ( tu le prends, je te le tiens ):

A Saint Malo, il y a une semaine j’y étais;
les nuages flottaient au-dessus des quais,
c’est juste en front de mer,
que j’ai avalé le dernier verre

( puis la lumière s’est éteinte…
il n’y avait plus d’absinthe )…
c’est une histoire d’eau un peu trouble

tout à fait décente
mais ,  qu’il est difficile de remonter la pente
            ( je crois que j’y voyais double !) .


Ahmed Kalouaz – A Genève, tu feuillettes, ce qu’il reste de moi


Le Siège de Sarajevo, véritable descente aux enfers

Il faut en reprendre l’habitude
l’hiver a couché sa saison
sur le Léman ;
les bateaux ne sont plus
que des coques givrées.
Il fait un froid terrible.

Dans la petite pièce
du quai de Miremont,
tu guettes le passage des enfants
au retour de l’école
alors que le courrier est en cheminement.

D’ici ne te parviennent
que des images de télévision,
des coups de feu d’une ville en émeute.
Un désordre sans inventaire possible,
un temps de chien.

Ici l’on dit
qu’un temps de chien est aussi
un sale temps pour les hommes.
Ces hommes comme des vagues
qui viennent se briser
indéfiniment et meurent
dans l’écume de l’habitude.

A Genève tu feuillettes
ce qu’il reste de moi
dans les tiroirs ;
ce qu’il reste de regards
sur les photos
diseuses de bonne aventure.
Le vide est là, au bord
de tes paupières de tulle blanc.

Déjà j’ai ordonné
au téléphoniste
de ne plus rien passer.
Mourir est un silence
à impulsions discrètes,
une falaise d’illusions,
alors que rien ne prouve
l’inexistence d’une suite.

Sur Genève il fait froid,
tu me disais encore dormir
dans le brouillard
retrouver les traces de mes doigts
sur ton ventre ;
là où toutes choses naissent,
là où toutes les douleurs s’enferment.

Un passage d’avions dans le ciel
quelques impacts étoilent
la façade d’en face
et je suis en instance de silence.
De l’autre côté les mêmes voiliers
inquiéteront le vent,
traverseront le soleil
et diront que le monde
n’est pas universel.

Quand un immeuble s’écroule à Beyrouth,
la mer tire la couverture et les enfants
continuent à courir,
sur les plages minées.

extrait de   »  à mes oiseaux  piaillant  debout « 


Du blues, et une nuit toute blanche – ( RC )


 

 

 

192523-- blue light.jpg

Je traverse une nuit toute blanche
qui a l’allure d’un vieux blues
où dansent quelques idées
à côté des poubelles.

C’est-il de me réveiller sur le pavé,
en côtoyant des bouteilles vides
et les flaques où se reflètent
les néons des boîtes à strip-tease ?

Des mots me viennent
et apprivoisent des blessures anciennes
quand je me redresse d’un pas mal assuré
en faisant quelques mètres,      plutôt syncopés.

Ce sont des vieux rythmes
qui me bandent la tête,
alors que je m’efforce de traverser
cette nuit de blues,              toute blanche.

 

RC-  avr  2020


Colombine en cygne – RC -(écho à SD )


Lac cygn   02

 

Te souviens-tu de la place,

un jour de décembre,

avec la musique

et la lumière dansante

alors que les arbres

surpris,

se penchent pour mieux voir ?

La piste n’était pas de glace,

pourtant il faisait très froid,

sur l’air final du « lac des cygnes »…

Colombine d’apparat

tu portais le tutu blanc,

les bras ondoyants

et le chignon bas .

Des pointes à petits pas ,

suivant la musique de Tchaikovsky ,

( quelques entrechats ,

que tu voulais maladroits

juste au moment où la lumière décline ) :

c’était la mort du cygne ,

et je t’ai prise dans mes bras…

( on se demande pourquoi

les spectateurs applaudissent… )

voulaient-ils aussi

applaudir à ton supplice ?

 un texte  crée à la suite  de celui de Susanne Derève  (  qui suit )

—-

Un entre-deux

un entrechat

Avec des pointes à petits pas

et un tutu de ballerine

bras ondoyants et chignon bas

quand on dansait la mort

du cygne

je n’y étais que colombine

d’apparat

(mais la musique était divine)

SD