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Allain Leprest – l’homme aux deux ombres


Sur l'établi | baldini Jean Pierre – Sculpteur

sculpture  :  Jean-Pierre Baldini

 

Le type d’en haut le solitaire
Si j’vous disais il a deux ombres
Qui le suivent sous les réverbères
De la ville quand la nuit tombe

Une ombre bleue à chaque jambe
La sienne et celle d’une dame
Deux ombres qui soupirent ensemble
Sur le drap sale du macadam

On dit que c’est un vieil amour
Un coup au coeur jamais guéri
Qui n’a laissé que son contour
Découpé dans un matin gris

V’là c’est pour ça qu’il a deux ombres
Qui déambulent derrière lui
Qu’il promène dans les décombres
De sa mémoire toutes les nuits

Deux ombres enlacées côte à côte
Cousues au bas de son manteau
Les mains mises l’une dans l’autre
Qui s’embrassent derrière son dos

Une ombre bleue à chaque jambe
La sienne et celle d’une dame
Deux ombres qui soupirent ensemble
Sur le drap sale du macadam

Le type d’en haut il a deux ombres
Et il les rentre au petit jour
Quand le premier rayon fait fondre
Les contours de nos vieilles amours


Clarice Lispector – Et alors ? J’adore voler !


Les cubistes méconnus... Image-10

Peinture:                Leopold Survage

Il m’est arrivé de cacher un amour par peur de le perdre,

Il m’est arrivé de perdre un amour pour l’avoir caché.

Il m’est arrivé de serrer les mains de quelqu’un par peur

Il m’est arrivé d’avoir peur au point de ne plus sentir mes mains

Il m’est arrivé de faire sortir de ma vie des personnes que j’aimais

Il m’est arrivé de le regretter

Il m’est arrivé de pleurer des nuits durant, jusqu’à trouver le sommeil

Il m’est arrivé d’être heureuse au point de pas parvenir à fermer les yeux.

Il m’est arrivé de croire en des amours parfaites.

Puis de découvrir qu’elles n’existent pas.

Il m’est arrivé d’aimer des personnes qui m’ont déçue.

Il m’est arrivé de décevoir des personnes qui m’ont aimée

Il m’est arrivé de passer des heures devant le miroir pour tenter de découvrir qui je suis et d’être sure de moi au point de vouloir disparaître

Il m’est arrivé de mentir et de m’en vouloir ensuite, de dire la vérité et de m’en vouloir aussi.

Il m’est arrivé de faire semblant de me moquer de personnes que j’aimais avant de pleurer plus tard, en silence dans mon coin.

Il m’est arrivé de sourire en pleurant des larmes de tristesses et de pleurer tant j’avais ri.

Il m’est arrivé de croire en des personnes qui n’en valaient pas la peine, et de cesser de croire en ceux qui pourtant le méritaient.

Il m’est arrivé d’avoir des crises de rire quand il ne fallait pas.

Il m’est arrivé de casser des assiettes, des verres et des vases, de rage.

Il m’est arrivé de ressentir le manque de quelqu’un sans jamais le lui dire.

Il m’est arrivé de crier quand j’aurais dû me taire, de me taire quand j’aurais dû crier.

De nombreuses fois, je n’ai pas dit ce que je pensais pour plaire à certains, d’autres fois, j’ai dit ce que je ne pensais pas pour en blesser d’autres.

Il m’est arrivé de prétendre être ce que je ne suis pas pour plaire à certains,et de prétendre être ce que je ne suis pas pour déplaire à d’autres.

Il m’est arrivé de raconter des blagues un peu bêtes encore et encore, juste pour voir un ami heureux.

Il m’est arrivé d’inventer une fin heureuse à des histoires pour donner de l’espoir à celui qui n’en avait plus.

Il m’est arrivé de trop rêver, au point de confondre le rêve et la réalité…
Il m’est arrivé d’avoir peur de l’obscurité, aujourd’hui dans l’obscurité

“je me trouve, je m’abaisse, je reste là »

Je suis déjà tombée un nombre innombrable de fois en pensant que je ne me relèverais pas.

Je me suis relevé un nombre innombrable de fois en pensant que
je ne tomberais plus.

Il m’est arrivé d’appeler quelqu’un pour ne pas appeler celui que
je voulais appeler.

Il m’est arrivé de courir après une voiture parce qu’elle emmenait
celui que j’aimais.

Il m’est arrivé d’appeler maman au milieu de la nuit en m’échappant d’un cauchemar.

Mais elle n’est pas apparu et le cauchemar fut pire encore.

Il m’est arrivé de donner à des proches le nom d’ami et de découvrir qu’ils ne l’étaient pas.

D’autres en revanche, que je n’ai jamais eu besoin de nommer m’ont toujours été et me seront toujours chers.
Ne me donnez pas de vérités, parce que je ne souhaite pas avoir
toujours raison.

Ne me montrez pas ce que vous attendez de moi parce que je vais suivre mon cœur !

Ne me demandez pas d’être ce que je ne suis pas, ne m’invitez pas à être conforme, parce que sincèrement je suis différente ! Je ne sais pas aimer à moitié, je ne sais pas vivre de mensonges, je ne sais pas voler les pieds sur terre. Je suis toujours moi-même mais je ne serais pas toujours la même !

J’aime les poisons les plus lents, les boissons les plus amères, les
drogues les plus puissantes, les idées les plus folles, les pensées les plus complexes, les sentiments les plus forts.

Mon appétit est vorace et mes délires sont les plus fous.

Vous pouvez même me pousser du haut d’un rocher, je dirai : – et alors
J’adore voler !


Murièle Modely – début


tracés  sur  trottoir  Vllb 02.jpg

photo perso: Villeurbanne  nov 2019

 

je n’ai pas pu relire le livre
problème de vue ou de langue
l’enfance est illisible
les pages indéchiffrables à force d’être mangées
par des mains trop fébriles
je n’ai pas pu le livre, relire, relier
– adieu le cuir, la fibre, le cœur des souvenirs
le temps passe, tout devient noir
comme ma peau
complexe et incompréhensible


Le jardin propice – ( RC )


 

 

jacqueshemery   jardindespropices      rd.jpg

peinture: Jacques Hemery   mont Ventoux

Au jardin propice,
j’ai attendu
que le temps se dénoue.
On s’habitue
à être à genoux,
que les feuilles jaunissent,
qu’un ciel d’hiver
pèse de son gris
sur le mont Ventoux.
mais toujours espère
revoir le jardin fleuri.

RC – avr 2020


Sabine Péglion – tu ne répares pas ( fin )


Alberto Burri - YouTube

peinture  Alberto Burri

 

Le pinceau ne peut couvrir la toile déchirée
Ici l’écorce laisse apparaître l’aubier

Tu ne répares pas
Tu étales sur des fils suspendus la détresse
du vent et les nuages roulent s’enroulent
en emportant l’instant

Noirs les pigments à l’amer du temps
inscrivent une entaille Fragments de lave
arrachés au volcan d’une douleur lointaine
broyée gravée pulvérisée L’incandescence
du geste n’en comble pas la faille

Tu ne répares pas
un cœur au bord de la rupture Battements
sourds des regrets aux parois de ses veines
Cicatrice du jour au givre de la pierre
Tu ne répares pas

Tu déploies d’un seul geste l’écharpe bleue du ciel
à sa gorge nouée

Tu insères dans la pierre
la lumière saisie Sur la trame des mots usés
tu recueilles les couleurs

Un chant s’élève
à la cime de l’arbre Une fenêtre s’ouvre
Le givre t’aspire en un éblouissement

Tu t’avances lentement à l’enfance du monde


Reflux dans le silence – ( RC )


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Le vent n’est plus
entré dans la danse
des oiseaux.

Il est tombé
( tombé de haut )
et s’est laissé piétiner .

Immobile , ce reflux
dans le silence
ou le refus.

Il n’entoure plus
tes paroles
qui se sont tues.


Alain Paire – images d’un fleuve


Lignes rompues par rien que poussière,
captives sans rêve, les voix.
Pareilles à des corps de mendiants
(la nuit, on les voit sur les quais,
ils cherchent le sommeil).

Derrière les vitres jaunies de l’atelier
le peintre reste silencieux.

Courbées leurs silhouettes de voyageurs
font le geste de boire.

(Les dieux gardent muettes leurs images,
des écritures se défont
dans les prières de l’aube.)

Tandis que l’homme redescendait au plus près de la rive,
la cendre grise s’allégeait.
Fraîcheur d’un reflet sur l’eau,
sur son chemin les frondaisons bougeaient doucement ,
tout semblait pouvoir être absous.

 

 


Gerard Pons – que nous reste-t-il ?


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Que nous restera-t-il
sur l’autre rive
qui attendrisse notre exil ?
Sur les rives de nos fleuves
ne tomberont à l’automne
que feuilles de repentir
et sur nos monuments
encadrés par les ronces
d’autres feuilles d’oubli.


Mouvement perpétuel – ( RC )


           

         

image: Thibault Balahy

La mort est toujours là
           et m’accompagne,
sans que j’y prête attention.
Je la fais voyager avec moi,
regarder par mes yeux.
        Elle ne vient pas vers moi,
        c’est moi qui vais vers elle.
Je me dilue dans mon propre reflet
et finis par m’y perdre.
         N’allez pas m’y chercher.

               Dans le ciel gris
un oiseau en a remplacé un autre.
Rien ne les différencie.
Deux gouttes d’eau dans l’air,
           qui a fléchi.
Celui qui est tombé
pour ne plus se relever,
a rejoint les bois couchés,
et la boue à côté des marais,
         – empreinte éphémère -.

C’est un mouvement perpétuel
à la mort , à la vie.
L’un passe d’un état à un autre.
              Un arbre se déracine
              sous la poussée du vent.
Une pousse impatiente prend sa place
hâtive de connaître elle aussi la pluie,
les saisons         et la solitude des soirs:
tout se côtoie sans que l’on puisse
séparer la vie          de son reflet inversé .

 

 

inspiration: les carnets  de Gabrielle  Segal


Heinrich Heine – Erreurs anciennes


099.jpg

photogramme –  auteur non identifié

 » J’avais trop bon caractère pour rompre
moi-même
avec mes erreurs anciennes.
Je les ai emportées,        dès le départ.
On ignore à quoi elles peuvent servir.« 


Florence Noël – il est temps


un des beaux écrits de Florence Noël, visible sur son site https://pantarei168.wordpress.com

Featured Image -- 37989

panta rei

il est temps de repeupler mon squelette
de million d’abeilles rousses
de cravaches de vent
d’espérances échevelées
d’amour du rien
ou du presque

avant qu’un coup de glace
matraqué
par des saints métronomes
ne me pulvérise
en miettes
de regrets

(photographie : Florence Noël)

Voir l’article original


Jules Supervielle – Anges de marbre et de peinture


court extrait de  « Grenade »

ange  et  Daniel.jpg

Anges de marbre et de peinture
Au vol roman ou renaissant,
Vierge au sourire diligent
Qui cherche l’âme sous la bure.


Basho -La pièce perdue


euro, 5 cents, pièce de monnaie en cuivre, de tomber, de crise, de l'eau

La pièce perdue dans la rivière se trouve dans la rivière
Le soleil et la lune sont des voyageurs dans l’éternité.
Même les années sont errantes.
Pour ceux dont la vie est sur les eaux
ou qui conduisent un cheval au fil des ans
chaque jour est un voyage
et le voyage lui-même est la maison .


– Basho

( tentative  de traduction RC à partir  de l’anglais )

 

The Coin Lost In The River Is Found In The River

The sun and moon are travelers in eternity.
Even the years are wanderers.
For those whose life is on the waters or leading a horse through the years
each day is a journey and the journey itself is home

– 


Dilution – ( RC )


J’ai beau fermer les yeux,
je vois toujours ce qui n’est plus.
rien ne bouge, c’est d’un calme plat
car le lac s’est refermé sur moi
et m’enserre de toutes parts,
comme un temps qui se clôt
sur la mémoire;
ce que j’ai vu est du domaine des eaux:
j’ai encore le temps
de dresser une table des matières,
de revoir la scène à l’envers.
Puis, peu à peu,
comme du sucre,
le liquide aimant me boit.
Mon sang est lui.
Je m’effrite lentement.
sans plus de matière , je me dilue.

RC –  janv 2020


Natasha Kanapé Fontaine – Réserve II


Image may contain Art Human Person and Painting

peinture: T C Cannon

 

Ecoutez le monde
s’effondrer
ponts de béton
routes d’asphalte

Aho pour la joie
Aho pour l’amour

Surgit la femme
poings serrés
vers la lumière

Voici que migrent
les peuples sans terres
nous récrirons la guerre
fable unique

Qui peut gagner sur le mensonge
construire un empire de vainqueurs
et le croire sans limites

Ce qui empoisonne
ne méritera pas de vivre
ce qui blesse ne méritera pas le clan
cinq cents ans plus tard
sept générations après

Tous ces châssis pour barrer les routes
tous ces murs érigés entre les nations
tous ces bateaux d’esclaves
ces bourreaux n’auront eu raison de rien

Si j’étais ce pigeon qui vomit
sur les hommes de bronze
fausses idoles carnassiers ivres
se tâtant le pectoral gauche
avec la main droite
lavée par les colombes

Qui d’autre est capable
de provoquer l’amnésie
octroyer la carence
à ceux qu’il gouverne

Qui d’autre sait appeler union
ce qui est discorde
pour s’arracher le premier
pour s’arracher le meilleur
des confins de toutes les colonies
qui d’autre sait appeler croissance
ce qui est régression
construction
ce qui est destruction
les peuplades pillées à bon escient
au nom du roi et de la reine
au nom du peuple qui meurt de faim
à Paris
à Londres
à Rome
à New York
à Dubaï
à Los Angeles
à Dakar
au nom du peuple
qui se bâtit par douzaine
à Fort-de-France
à Port-au-Prince
à La Havane
à Caracas
à Santiago
à Buenos Aires

Aho pour la joie
Aho pour l’amour

Qui d’autre sait nommer le mensonge
pour le voiler

La ville persiste en moi
assise sur l’avenue des Charognards
je guette l’allégresse
la haine qui me pousse à hurler

Je guette le nom des ruelles
de la grande mer
qui laisse passer les pauvres
à l’abri des vautours

La guerre est en moi comme partout.

Pour  écouter les poèmes de NKF sur  lyrikline  rendez-vous ici…


Robert Vigneau – L’Olive


L’OLIVE

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La petite olive noire
A fait gicler sous mes dents
Son huile amère en mémoire
De mes grands antécédents :
Hubert, Maurel, Cancedda,
Amilliastre, Délébroute,
Ardolade, etc. :
Cette olive pour absoute!

Ma bouche se peuple d’ancêtres
Par la saveur de ce fruit
Qu’ils plantaient pour me transmettre
L’amour du fond de leur nuit.
Oui, la nuit qu’ils ont trimée
Sur l’amer labour d’Histoire
Pour ton miracle gourmet,
Ma petite olive noire!

Tant trimé et tant usé
Qu’en deuil des siècles barbares
Dans mon Vence pavoisé
L’olive mûrit en noir.


Patrick Süskind – Comme du lait au miel


DANS LES JARDINS DU CHATEAU / VASCOEUIL / ARTS PLASTIQUES

 

Là, il s’arrêta, reprit ses esprits et flaira. Il l’avait. Il le tenait.

Comme un ruban, le parfum s’étirait le long de la rue de Seine, net et impossible à confondre, mais toujours aussi délicat et aussi subtil. Grenouille sentit son cœur cogner dans sa poitrine et il sut que ce n’était pas l’effort d’avoir couru, mais l’excitation et le désarroi que lui causait la présence de ce parfum. Il tenta de se rappeler quelque chose de comparable et ne put que récuser toute comparaison. Ce parfum avait de la fraîcheur ;

mais pas la fraîcheur des limettes ou des oranges, pas la fraîcheur de la myrrhe ou de la feuille de cannelle ou de la menthe crépue ou des bouleaux ou du camphre ou des aiguilles de pin, ni celle d’une pluie de mai, d’un vent de gel ou d’une eau de source…

et il avait en même temps de la chaleur ; mais pas comme la bergamote,

le cyprès ou le musc, pas comme le jasmin ou le narcisse, pas comme le bois de rosé et pas comme l’iris…

Ce parfum était un mélange des deux,

de ce qui passe et de ce qui pèse ; pas un mélange, une unité, et avec ça modeste et faible, et pourtant robuste et serré, comme un morceau de fine soie chatoyante… et pourtant pas comme de la soie, plutôt comme du lait au miel où fond un biscuit

— ce qui pour le coup n’allait pas du tout ensemble : du lait et de la soie ! Incompréhensible, ce parfum, indescriptible,

impossible à classer d’aucune manière ; de fait il n’aurait pas dû exister.

Et cependant il était là, avec un naturel parfait et splendide.

Grenouille le suivait, le cœur cognant d’anxiété, car il soupçonnait que ce n’était pas lui qui suivait le parfum, mais que c’était le parfum qui l’avait fait captif et l’attirait à présent vers lui, irrésistiblement.

Patrick SÙSKIND « Le Parfum » (éd. Fayard)


Transporter une partie du monde – ( RC )


Un filet d’encre te relie à ta terre
même au fin fond des mers.

Ce dessin inscrit à même la peau,
tu ne vas pas le cacher :
Tu transportes une partie du monde:
un tatouage de Bretagne, un angelot
en haut du bras
( landes et rochers
te suivent partout où tu vas ):
c’est aussi bien qu’une mappemonde .

Pour ceux qui ne connaissent pas la géographie
tu vas leur indiquer aussi.
chaque partie du corps
qui représente une région
chère à ton coeur,
– on voit que tu as parcouru la France
et que tes errances
t’ont conduit à maints endroits
que tu peux montrer du doigt -.

C’est sans doute mieux que le prénom
du chanteur passé de mode
dont il faut qu’on s’accommode
comme un blason
ou celui de la petite amie
depuis longtemps tombé dans l’oubli,
ou encore le dessin du lion rugissant
qui t’accompagne par tous les temps.

Ta peau a connu les tempêtes
malgré les ans, les tatouages survivent:
ils ont la mémoire abusive
tout à fait tenace
que tu arbores
avec fierté et audace
sur tout ton corps
à l’exception de la tête.

Si on t’examine
de la tête aux pieds
tu pourras sortir le certificat d’origine
quand on voudra te contrôler…
Produit garanti certifié
par lieu de naissance
mis en évidence….
…peut être rapatrié

( même sans carte d’identité )

tattoo pieds monde

 

RC –  mars 2020


les yeux démesurément ouverts sur la nuit – ( RC )


peinture: Léon Bonnat – le lac de Gérardmer-  1893
C’est cette nuit, quelque part, 
le don du sang en héritage,
qu’au-dessus du lac 
 
aux profondeurs noires,
         je vois cliqueter 
la mécanique  des étoiles.
 
C’est un grand  appel silencieux,
aussi étrange  qu’un rire  de chauve-souris,
qui m’effraie autant qu’il m’attire.
 
Il n’a de calme    que l’apparence,
           car tout peut  avoir lieu
au sein du liquide  obscur.
 
          L’air, dans sa moiteur, 
          a cet aspect fatigué 
des choses qui se fanent,
 
repoussant en ses extrémités,
autour de la clairière proche,
une jungle aux arbres en fer  forgés…
 
Malgré son lent  clapotement,
il me vient à l’esprit que l’eau,
de même, est figée,
 
comme une plaque  de métal,
   que je pourrais m’y risquer
   sans pour  autant m’enfoncer,
 
aussi loin que je puisse
pour accéder à l’îlot sombre,
en son centre.
 
            Je sais que des barques 
            y abordent certains jours,
et on y débarque des cargaisons funèbres.
 
Cet  îlot ,       je le sais gardé
          par des statues sévères 
à la base couverte  de mousses…
 
Cette nuit, 
je combattrai 
la violence muette  des enchantements.
 
Je mourrai,      peut-être,
englué dans les vases fourbes, 
ou paradoxalement  aspiré
 
par le ciel monotone, mais le coeur net,
semant l’épouvante  dans les planètes, 
les yeux démesurément ouverts sur la nuit.

Thierry Metz – Je ne sais pas si ma place est ici


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peinture: Eric Fischl – portrait of the artist as an old man –  1984

Je ne sais pas si ma place est ici. Ni ailleurs.
Avec parfois quelque chose d’autre
qui m’entraîne à écrire.
Les gens ont souvent les yeux et les oreilles
inversées ou sans existence.
Ce que je vois n’est jamais complet.
Silence et mots sont nos bûchers.

 

 

texte  extrait  de  « Dolmen « 


Lautréamont – syllogismes démoralisateurs


Erró.  Rétrospective au Musée d'art contemporain de Lyon (MAC Lyon), du 3 octobre 2014 au 22 février 2015

peinture: Erró

 

Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les exceptions dans l’ordre physique ou moral,
l’esprit de négation, les abrutissements, les hallucinations servies par la volonté, les tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les insatiabilités, les asservissements, les imaginations creusantes, les romans, ce qui est inattendu, ce qu’il ne faut pas faire, les singularités chimiques de vautour mystérieux qui guette la charogne de quelque illusion morte, les expériences précoces et avortées, les obscurités à carapace de punaise, la monomanie terrible de l’orgueil, l’inoculation des stupeurs profondes, les oraisons funèbres, les envies, les trahisons, les tyrannies, les impiétés, les irritations, les acrimonies, les incartades agressives, la démence, le spleen, les épouvantements raisonnés, les inquiétudes étranges, que le lecteur préférerait ne pas éprouver,

les grimaces, les névroses, les filières sanglantes par lesquelles on fait passer la logique aux abois, les exagérations, l’absence de sincérité, les scies, les platitudes, le sombre, le lugubre, les enfantements pires que les meurtres, les passions, le clan des romanciers de cours d’assises, les tragédies, les odes, les mélodrames, les extrêmes présentés à
perpétuité, la raison impunément sifflée, les odeurs de poule mouillée, les affadissements, les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des déserts, ce qui est somnambule, louche, nocturne, somnifère, noctambule, visqueux,

phoque parlant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque, anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédéraste, phénomène d’aquarium et femme à barbe, les heures soûles du découragement taciturne, les fantaisies, les âcretés, les monstres, les syllogismes démoralisateurs, les ordures, ce qui ne réfléchit pas comme l’enfant, la désolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfumés, les cuisses aux camélias, la culpabilité d’un écrivain qui roule sur la pente du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords, les hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs engrenages imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiomes sacrés, la vermine et ses chatouillements insinuants, les préfaces insensées, comme celles de Cromwell, de M de Maupin et de Dumas fils, les caducités, les impuissances, les blasphèmes, les asphyxies, les étouffements, les rages,

– devant ces charniers immondes, que je rougis de nommer, il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe si souverainement.


Une petite heure de calligraphie – ( RC )


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Le plateau a ses reflets de rose
et d’orange.
Le soleil soupire de lassitude
avant de se coucher
derrière la ouate de nuages
aux dentelles dorées.
Le soir n’a pas encore
déposé sa cendre grise,
les arbres écrivent
pour une petite heure
leur calligraphie .


Fadwa Souleimane – la rive du fleuve


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                  grenouille qui mange une libellule

                la rive du fleuve

cigogne qui mange la grenouille

qui a mangé une libellule

dans l’eau du fleuve

poisson qui mange un poisson

la rive du fleuve

homme qui pêche le poisson

qui a mangé un poisson

la rive du fleuve

l’homme mange le poisson

qui a mangé un poisson

et en donne à ses petits

près du fleuve

les petits enterrent leur père

qui a pêché le poisson

qui a mangé un poisson

mort étranglé par une arrête

dans la tombe près du fleuve

les vers mangent le corps de l’homme

qui a mangé le poisson

sur la terre près du fleuve

les oiseaux mangent les vers

qui ont mangé le corps de l’homme

et se mettent à chanter

la rive du fleuve

un homme chasse les oiseaux

qui ont mangé les vers

et se met à contempler

la beauté de la rive du fleuve

rive qui reste silencieuse

 

 

Paris, 12 septembre 2012.


Sandra Lillo – du rêve de l’été


Original Nature Painting by Julianne Felton | Fine Art Art on Canvas | Evening Shadows

peinture: Julianne Felton

 

 

Les ombres boivent le soir
la lumière

Tu te demandes comment
t’échapper

les cercles s’agrandissent
la nuit monte aux chevilles

te réveiller oiseau peuplier
saule pleureur

mais pas du rêve de l’été


Angèle Paoli – une part d’ombre


Starry Night, 1893 by Edvard Munch

peinture: Edvard Munch   » Starry night »

.Viendra un jour où la beauté du ciel
se dérobera à ton visage
la part d’ombre qui gît en toi
envahira l’espace clos de ton regard

quels sourires papillons de nuit dernières lucioles
volèteront sous tes paupières closes yeux éteints
retenir le temps entre tes doigts ne se peut
il va
pareil à l’eau du torrent qui roule vers sa fin

bolge de remous
où se mêlent les eaux