voir l'art autrement – en relation avec les textes

Archives d’Auteur

Kenneth White – lotus conus


extrait de la « cryptologie des oiseaux »

Lotus conus

L’oiseau-évangile
commun en diable

il est là
sur tous les rivages
écrivant sur l’eau, le vent, le sable


Entre mes doigts, un peu de poussière d’argent – ( RC )


Il y a ce berceau gris
de photographies à moitié développées,
de celles qui emballent
les premiers jours de ma vie :
ce sont dans ces profondeurs du sommeil
où nous nous serions rencontrés,
partageant un rêve inachevé.

Faut-il que j’en sorte,
maintenant un peu plus sombre,
avec le regard qui s’égare ?
Le rêve se serait terminé
sans qu’on s’en aperçoive
et je tiens entre mes doigts
un peu de poussière d’argent.

Le réveil est évanescent :
on me voit adolescent,
accoudé au buffet noir ,
mais la photo ne capte qu’un instant,
pas l’éternité,
et encore moins le futur
où nous pourrions à nouveau, nous rencontrer.


Robert Juarroz – un morceau de rêve entre les mains


Je me suis réveillé,
un morceau de rêve entre les mains,
et n’ai su que faire de lui.
J’ai cherché alors un morceau de veille
pour habiller le morceau de rêve,
mais il n’était plus là.
J’ai maintenant
un morceau de veille entre les mains
et ne sais que faire de lui.
À moins de trouver d’autres mains
qui puissent entrer avec lui dans le rêve.

in Roberto Juarroz/ Poésie verticale


Marie-Hélène Lafon – Herbe


photo perso 2021

L’herbe est l’apanage de ce pays, sa première peau.
Elle s’immisce, elle confond par sa virulence.
L’herbe en terre verte ne se sème pas, elle se donne.
A la fin de mars, aux détours du changeant avril, elle pointe, timide, têtue.


En mai, en juin, elle devient insensée, elle ne connaît pas sa force, elle n’a plus de limites,

elle regorge, elle pavoise, elle frôle l’invraisemblable, elle se marquette de troupeaux repus et de pissenlits sémillants.


C’est la saison majuscule, le temps d’insolente jeunesse.
Le vent la brasse, l’étreint, l’éreinte, la pluie la couche, elle se redresse, elle récidive, elle vient à bout de tout.
Elle sent fort le neuf. Enfin elle s’émaille de fleurs vives et penchées, c’est son chant du cygne, elle sera fauchée pour excès de zèle, prolifique munificence.

Elle a été fauchée. Elle jonche, et encore, avant d’être enfournée dans la gueule chaude des machines qui tonitruent, avant la touffeur des granges et des hangars, avant les gaines de plastique drapé, encore, l’herbe se donne. Elle emplit l’air, les soirs, les nuits s’arrondissent d’elle, elle poursuit, elle happe, elle prend, se fait capiteuse, entête comme une chanson ancienne.

Ramassée, compressée, engrangée dûment, elle persiste, elle repousse, elle revient, elle recommence, elle est là, plus légère et non moins crue, à peine émaciée, en regain convoité, une ou deux fois par saison sur les terres les plus généreuses.
Son royaume serait les montagnes d’été où les machines ne l’atteindront pas.

Sur les plateaux de pleine lune, Limon, Cézallier, Aubrac et autres steppes, juin, juillet, août sont le grand temps de l’herbe en gloire, sertie de fleurs aux prénoms précieux.
Les bêtes lentes, répandues sous le ciel énorme, la paissent.
Plus tard, au large des automnes, le fastueux navire cargue les voiles pour le voyage d’hiver, on le déserte;

tout est rare, troupeaux et gens, ce qui reste de l’herbe se tasse, tenace, indéfectible, jauni, mâchuré, roux et rêche à l’œil, souple cependant sous le pied.
Les insectes crépitants n’y courent plus.
L’herbe se fait pelisse, toison de la bête, tendue au ras des jours et des nuits, craquetante et enchantée de givre dans les aubes de décembre.
Sous la neige l’herbe recommence.

extrait de l’ouvrage  » album  » éd Buchet-Chastel


André Fromont – le silence n’existe pas


document extrait d’un des nombreux albums « d’images » de André Fromont  » vous me suivez »


Le platane dans la cour – ( RC )


Feuilles mortes : composter ou pas ?

 

_
Je me souviens de l’arbre
dans la cour de récréation ;
c’était un de ces platanes
dont on rognait les grosses branches.

Au roulement des nuages d’automne,
le platane abandonnait ses feuilles
avec des nuances , où il restait
du vert et du jaune , parmi la rouille .

A sa base, une rondelle de béton
comportait un multitude de stries en creux
où les enfants se groupaient
pour jouer aux billes
avec le but d’en faire le tour
le plus rapidement,
tout en évitant les creux.

Je me souviens y avoir joué aussi,
       les doigts tachés d’encre violette.
C’était celle qu’on utilisait encore
dans ces récipients en porcelaine blanche
incrustés à droite dans le trou du bureau .

Je me souviens…
( comme dirait Pérec )
aussi ,      de l’odeur âcre des feuilles,
que l’agent d’entretien faisait brûler,
    odeur qui marquait définitivement
        la fin de l’été.


Jean-Paul Toulet – chevaux de bois


https://media-cdn.tripadvisor.com/media/photo-s/06/da/b5/3d/musee-du-cheval.jpg

A Pau, les foires Saint-Martin,
C’est à la Haute Plante.
Des poulains, crinière volante,
Virent dans le crottin.

Là-bas, c’est une autre entreprise.
Les chevaux sont en bois,
L’orgue enrhumé comme un hautbois,
Zo’ sur un bai cerise.

Le soir tombe. Elle dit :  Merci,
Pour la bonne journée !
Mais j’ai la tête bien tournée…
Ah, Zo’ : la jambe aussi.


Marina Tsvetaïeva – Mon siècle


sculpture – Gertraud Möhwald

Je donne ma démission.

Je ne conviens pas et j’en suis fîère !

Même seule parmi tous les vivants,

Je dirai non ! Non au siècle.

Mais je ne suis pas seule, derrière moi

Ils sont des milliers, des myriades

D’âmes, comme moi, solitaires.

Pas de souci pour le poète,

Le siècle

Va-t-en, bruit !

Ouste, va au diable, – tonnerre !

De ce siècle, moi, je n’ai cure, ,

Ni d’un temps qui n’est pas le mien !

Sans souci pour les ancêtres,

Le siècle !

Ouste, allez, descendants – des troupeaux.

Siècle honni, mon malheur, mon poison

Siècle – diable, siècle ennemi, mon enfer.

1934

texte extrait de « écrits de Vanves »


La maison de l’ombre – ( RC )


Afficher l’image source

J’ai touché l’ombre de mes doigts,
et elle n’a pas bougé.

La maison était dans une couronne de ronces,
ses fenêtres closes ne parlaient plus .

Ouvertes , elles n’auraient pu qu’être muettes
dans l’oubli des étés et des rires.

Qu’elle gémisse de fatigue dans ses fers

– de rouille – , écrasée par le poids du ciel,
qui n’est qu’indifférence…

J’ai touché du doigt
son triste corps de pierre.
Elle ne m’a pas répondu.

Si j’étais resté plus longtemps,
elle m’aurait mordu
me lançant ses ronces au visage .

RC – nov 2020


Denise Le Dantec – sept étoiles à la Grande Ourse


Le chant liturgique - Découvrir la musique médiévale

Les Hyperboréens ont compté sept étoiles à la Grande Ourse
Lié l’amour à l’adieu dans le champ des pommiers
Nos têtes sont devenues sourdes
Batailleuses nos mains dans l’eau des rocs

Le long de la côte
L’ombre enroule les fils du soleil
Et tire les images de la lumière dans l’herbe
la cendre et la fumée

Face au Nord sur la roche l’Ange s’assied
Et comme un oiseau qui prend son vol,
couleur de soleil, il s’élève

Sourds et nus sont le sable et le poisson sur le rivage

Et comme l’aiguille entraîne le fil le vent
entraîne les nuages
Sous l’archivolte du porche orné de fleurs-paratonnerre
L’Ange pénètre ma chair

Au fond des nuits il y a d’autres nuits
Sous l’ombre des feuilles d’akènes pourries
d’autres ombres

O les repaires insaisissables des bêtes
Dans les tourelles du givre et les rouelles du froid

Les mûres de mes seins sont devenues noires

Plus loin il y a un bois d’hiver noir et profond
qu’on nomme Bois des Loups
Les sentiers sont coupés de branchages si hauts
qu’on les dirait prêts aux bûchers
En novembre les fileuses d’étoupe filent leurs
manteaux de brindilles et de cheveux,
sur les troncs équarriés
Leurs yeux épèlent l’alphabet des étoiles,
Leur écheveau est une torche d’où s’échappent
les mèches de leurs crânes tondus
De leurs bouches s’égoutte le sang de leurs
engelures

L’Ange apaise ma blessure et me porte

Jusqu’à cette église, ô la Sainte,
Aux portes de digitales et de poison

Pour te battre
Comme la mer sur les côtes

Aux portes de misère et de foudre

Où, pour plus de mal encore, tous mes sens m’abandonnent


Béatrice Douvre – A l’hiver du feu


Afficher l’image source

Le visage traversé
Dans des jardins à jambes de verre, et de roses
Quand recommence la mer tendue
Des lampes, et le froid
Et que l’on tient, dans les mains, le dernier monde
Rêve, et à l’avant du rêve un corps l’éclaire
J’ai peur de ces troupeaux dans le progrès des lampes
Peur de la terre des pas
Près de la porte où penche
La nuit lourde de l’aile Il y a ce péril
Des lampes dans la maison
Ce désir
Comme un taureau dans l’or
Un feu de bois de rose
Coupé par l’hiver


Armand Rapoport – sur une route blanchie par la lune froide d’hiver


photo Graeme Mitchell

Et femme et homme sur une route blanchie par la lune froide d’hiver
Portant aux épaules un enfant légendaire qui n’était pas de leur chair
Marchant dans la campagne nocturne comme si le son lointain d’un clocher
Accompagnait leurs pas résonnant sur la chaussée durcie par gel récent
Comme si la route pavée berçait l’enfant dressant la tête vers la galaxie
D’Orion où le balancement des étoiles emportait son regard tout ébloui
Par la nuit d’hiver comme s’il eût quitté un village un récit inachevé
D’une vieille grand-mère bredouillant près d’un feu à peine enflammé
Passant d’une épaule à l’autre sans dire mot la tête appuyée à la nuit
Les yeux toujours rivés aux étoiles comme si chaleur dût venir de si loin,
Réchauffant ses petites mains agrippées nerveusement au cou de celle celui
Qui allongeait le pas vers un autre village où joyeuses lumières dansaient.
Quand le matin trop clair rendait vaine toute impatiente longue vue
Sombres-Voyants, Clairs-Aveugles, Sourds-Entendants, Rêveurs si courts
L’Astronome les emportait dans son sommeil comme des valises-Optiques
Sucres ou Vergers trempés de pluie enfouis sous récits pauvres d’ici
Sans renier les malaises trop décrits ou gommés dans le Sous-Entendu
Le Trop-Su, comme si la planète tournait autrement dans l’incomparable
Hiver, loin des vareuses béates poudrées de gel de soleils trop fades
Comme si le rire d’une matinale musicienne égayait l’enfant-Orphelin
Par jeux ou ruses par gammes taquines quasi humaines afin que nul être
Ne soit ici montré du doigt comme surplus d’indifférence oeuvre pieuse
Où Absence de grâce se rattrapait en ricanements gras en défi charitable
Rendant la ville si inhabitable comme si des vents acides la corrodaient.


Une navigation entre les pôles – ( RC )


photo brookeshaden

Je navigue entre les pôles,
sans apporter mon corps.
Il y a entre eux toute la rotondité du monde.
Une fois que j’en ai touché un,
je continue pour atteindre le suivant.
Je franchis par l’esprit des océans,
ou des cordilières,
tout dépend où je passe…
mais je reviens toujours à mon point de départ,
comme si progresser était tourner les pages
d’un calendrier perpétuel.

Alors, je décris ma marche,
mes aller-retours ,
j’en ai rempli quelques cahiers,
mais, si je les consulte
j’aurai peut-être la surprise,
de voir que les pages s’effacent la nuit,
un va-et-vient constant
entre désir et réalité,
là où les questions que je pose,
n’ont pas de réponse :

ce seraient des choses presque vues,
car je désire toujours les apercevoir .


Jean-Claude Pirotte – la mer ne dort pas


photo perso – Lanildut – Finistère

Vous avez remarqué dit-il
que la mer ne dort pas
elle est depuis toujours sujette
à l’insomnie c’est le vieil
Hésiode qui l’observe
la mer et moi nous ne cessons
de nous défier sous le ciel noir
quelquefois je joue à l’aveugle
au paralytique je joue au mort
elle en profite pour répandre
du sable et du temps sur mon corps


Anne Salager – Le grand sommeil


Afficher l’image source
peinture: Max Ernst : l’oeil du silence

Des roches liquéfiées balbutient
pour elle d’anciens mythes grecs
pour son troisième œil de sphinx

&

Elle vient d’épouser les dernières
lueurs du couchant où s’affirme
la brève embellie des passages

&

La voilà nue seins d’hirondelles
au naturel de sa pâleur
Je sens qu’elle va s’endormir…


Avec l’ombre de Jupiter – ( RC )


montage perso

Je photographie toujours ton ombre,
et la nuit surgissant de tes yeux .

Les planètes se confrontent à l’avenir
quand les chandelles s’éteignent
dans un souffle, sous le regard sombre
des statues des dieux.

Ceux qui sont descendus de l’Olympe
ont délaissé leur empire,
les métamorphoses d’un univers
qui leur échappe.

L’ombre est celle de Jupiter,
qui rit encore sous cape .

Elle a grandi dans mon souvenir,
davantage qu’une sage imagerie
des héros de la mythologie
que la mémoire invoque .

Diane a les yeux fermés.
Son tombeau restera ouvert .
Il suffir que je l’évoque,
pour me retrouver dans d’autres lieux,
entouré de colonnes romaines .

C’est un site où règne le mystère,
où de ta bouche jaillit une fontaine,
l’argent des oliviers centenaires.

La nuit surgira de tes yeux .


Wladyslaw Slzengel – loin ( conversation avec un enfant )


Afficher l’image source


Conversation avec un enfant

Mille neuf cent quarante deux.
La mère et l’enfant.
Un atelier, un bloc…
L’enfant au visage de lys
La mère aux cheveux de lait
Dis moi mère, demande le petit,
que signifie : loin…


Loin, c’est au-delà des montagnes,
des forêts et des rivières…
Loin c’est les rails…
Loin, c’est un voyage en mer,
des bateaux et de grands espaces livides,
et des montagnes au soleil pourpre…
Loin, c’est des îles dorées
et le souffle des brises parfumées,
une verdure éclatante
et le sable doux et sec.


Mais comment expliquer à l’enfant
le sens du mot : loin…
quand il ignore ce qu’est une montagne,
ou à quoi ressemble une rivière…
et n’a pas comme sa mère… et n’a pas comme moi
ces images plein les yeux,
alors comment expliquer à l’enfant
le sens du mot : loin …
Loin, mon enfant chéri
(une larme frémit sur les cils)
loin, c’est comme de notre bloc

jusqu’au bloc Toebbens…

Et dis-moi maman chérie
que signifie : autrefois…
Autrefois, c’est une soirée en ville,
des lampes qui brillent, des néons…

C’est le calme d’un appartement tranquille et un poêle bien chaud
Autrefois, c’est des gâteaux de Ziemianska
autrefois, c’est un déjeuner avec la radio autrefois,
c’est chaque matin Notre Revue »’
et le soir le cinéma Palladium.

Autrefois, c’est un mois à la mer, autrefois,
c’est…des photos d’une excursion
et une photo d’un mariage sous le voile
et du pain blanc sans paille…

Mais comment expliquer à l’enfant
ce passé clair et glorieux
quand il n’en sait rien… absolument rien…
comment expliquer : autrefois …

Tu vois, mon enfant chéri, déjà triste et vieux,
autrefois, ça signifie quand autrefois…
ils ne nous rationnaient pas le miel

et dis-moi, maman, dis-moi
C’est quoi, ce que j’entends la nuit…
ces longs sifflements… au loin…
qu’est-ce qui siffle, et pour quoi faire….

Comment expliquer à l’enfant,
quel exemple quel motif prendre,
pour expliquer le sifflement nocturne
et lointain des locomotives…
comment expliquer les rails
et la longue route vers l’infini
la joie de filer en sleeping
dans des express fous.

Gares, signaux, aiguillages,
nouvelles villes, rues,
billets, correspondances, bagages,
journal, buffet et porteur.

Le miroitement de petites lumières la nuit
les trainées lilas des fumées.

Comment expliquer… et pour quoi faire,
qu’il y a encore un monde quelque part au loin ça,
veut dire, mon petit garçon,
toi qui tords tes doigts de chagrin,
que ça peut s’étendre plus loin que Toebbens…
et encore plus loin que le miel…

notice biographique sur l’auteur ( poète du ghetto de Varsovie )


Jean-Michel Maulpoix – le bleu ne fait pas de bruit


peinture: Richard Diebenkorn – Ocean Park 129

Le bleu ne fait pas de bruit.

C’est une couleur timide, sans arrière-pensée, présage, ni projet, qui ne se jette pas
brusquement sur le regard comme le jaune ou le rouge, mais qui l’attire à soi,
l’apprivoise peu à peu, le laisse venir sans le presser, de sorte qu’en elle il s’enfonce et
se noie sans se rendre compte de rien.

Le bleu est une couleur propice à la disparition.

Une couleur où mourir, une couleur qui délivre, la couleur même de l’âme après qu’elle
s’est déshabillée du corps, après qu’a giclé tout le sang et que se sont vidées les
viscères, les poches de toutes sortes, déménageant une fois pour toutes le mobilier de
ses pensées.

Indéfiniment, le bleu s’évade.

Ce n’est pas, à vrai dire, une couleur. Plutôt une tonalité, un climat, une résonance
spéciale de l’air. Un empilement de clarté, une teinte qui naît du vide ajouté au vide, aussi
changeante et transparente dans la tête de l’homme que dans les cieux.

L’air que nous respirons, l’apparence de vide sur laquelle remuent nos figures, l’espace
que nous traversons n’est rien d’autre que ce bleu terrestre, invisible tant il est proche et
fait corps avec nous, habillant nos gestes et nos voix. Présent jusque dans la chambre,
tous volets tirés et toutes lampes éteintes, insensible vêtement de notre vie.

Jean-Michel Maulpoix. extrait du livre » Une histoire de bleu »


Comme chez Francis Bacon – ( RC )


Si c’est la chair abandonnée,
de peine, de joies, de rages,
l’éclairage cru, d’otage,
le sang égoutté
lentement dans la nuit,
cette grande baignoire
où la vie s’enfuit
d’un coup de rasoir.

Difficile ainsi de se représenter
en auto-portrait….

  • plutôt se filmer là,
    devant la caméra :
    machine sans émotion
    oeil indifférent
    où s’installe l’espion
    de nos derniers instants

( Pour ceux qui aurait du mal à le croire
en léger différé – vous pourrez revoir
la vidéo prise ce soir là ) :
une fleur pourpre s’étend
lentement sur le drap ,

  • un bras pend
  • et la lumière s’éteint

Bacon aurait pu peindre
cet évènement sur la toile:
une pièce presque vide

  • un fond bleu pâle
  • une sorte de suicide
    sous un éclairage livide
    cru dans son contour électrique
    une ampoule laissée nue
    ( on dira que cela contribue
    au geste artistique ).

Un corps semblant inachevé
aux membres désordonnés
exhibés comme dans une arène
livré au regard obscène
alors que , pour tout décor
l’air brassé par un vieux ventilateur
tourne lentement encore
dans d’épaisses moiteurs

La peinture a de ces teintes sourdes
comme enfermée dans une cage
On n’y rencontre aucun visage
c’est une atmosphère lourde
de senteurs délétères,
dont elle demeure prisonnière.


Même exposée dans le musée,
elle sent le renfermé …

voir au sujet de F Bacon, cette étude….


W.H.Auden – Funeral blues


photo J Marc Rocfort

Arrêtez les pendules, coupez le téléphone,
Donnez un os au chien, qu’il cesse d’aboyer;
Faites taire les pianos; au son sourd du tambour,
Faites sortir le cercueil, faites venir le cortège.

Que tournent dans le ciel des avions en pleurs;
Qu’ils y griffonnent les mots IL EST MORT.
Qu’on mette des nœuds de crêpe au cou blanc des pigeons;
Des gants de coton noir aux agents de police.

Il était mon nord, mon sud, mon est et mon ouest,
Ma semaine, mon travail, mon dimanche, mon repos,
Mon midi, mon minuit, mon dire, mon chant;
Je croyais que l’amour était pour toujours: j’avais tort.

A quoi bon les étoiles à présent? Eteignez-les toutes!
La lune, qu’on la remballe! Qu’on décroche le soleil!
Videz-moi l’océan! Déblayez-moi ces arbres!
Car rien de bon jamais ne peut plus arriver.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Yves Le Disez.


Les clefs de la maison – ( RC )


Des générations se sont succédé,
dans la vieille maison.
Imagine alors les décennies,
où des portes se sont ouvertes et closes,

les secrets scellés,
derrière le silence
ou les coffres muets
aux serrures bien huilées.

On a perdu bien des choses,
comme les arômes des roses,
et des outils
dont on ne connaît plus l’usage.

Dans un fond du tiroir du vaisselier,
se sont entassées toutes sortes de clefs,
qui ont résisté au passé,
mais ne permettent plus de l’ouvrir.

J’en ai trouvé de toutes sortes:
des lourdes et des longues,
des fines et des plates,
de toutes petites aussi.

J’ai pensé que certaines s’adaptaient
à un cadenas, une autre à un coffret à bijoux.
Clefs rouillées, clefs égarées,
qu’est-ce qui vous rassemble ?

Aucune d’elles n’a plus d’utilité :
je les imagine dans un tableau de Magritte,
ne permettant d’entrer
que dans les nuages .

Je trouve, parmi toutes ces clefs,
celles que des amis m’avaient confié,
avant qu’ils ne déménagent
pour leur dernier voyage….

Peut-être trouverai-je parmi
celles qui me restent
la clef du paradis
( on m’y aurait réservé une place ).

Reste à savoir laquelle
aura des ailes ,
quand ce sera mon tour
un petit tour, et puis s’en va ….

Faut s’en faire une raison :
je n’aurai pas besoin , pour la maison
de la fermer à double tour ,
( je garderai toujours la clef de ton amour ) .

Armand Pierre Fernandez
Art : accumulation de Arman
clefs spirales
ou bien en idée de mobile…


Jacques Tournier – un son pur, sans attache


Comment pouvez-vous croire qu’une mort se raconte ?

Elle se vit, jour par jour, pendant des semaines, […]

C’est votre douleur qui vous trompe.

J’emploie les mots comme ils me viennent. Derrière ce que vous m’écrivez, derrière votre ironie, votre mépris, votre insolence, je sais qu’il y a la douleur.

Vous parlez de votre maison comme d’une maison double. J’y vois plutôt un labyrinthe où vous tournez en rond à la recherche d’une issue que votre douleur, – j’y reviens – vous empêche d’apercevoir.

Contrairement à ce qu’il redoutait, cette musique ne réveille rien du passé.

C’est un son pur , sans attache, qui déroule son propre chant hors du temps et de la mémoire, et l’émotion qu’il fait naître ressemble si fort au plaisir que Jean s’effraie de l’avouer.

Il augmente le son. La chambre devient lumineuse.

Il s’oblige à fermer les yeux pour que cette lumière ne soit qu’intérieure, liée à sa seule écoute, la première frontière entrouverte. Les trois mouvements de la sonate dissipent les dernières ténèbres et s’achèvent sur trois accords. Il les laisse sonner longtemps avant d’éteindre l’appareil. […] Sur la dernière note, il sait qu’il y a quelqu’un dans la chambre. Il écarte les mains vers ce qui pourrait être une présence. Il s’entend dire : « – Toi ? »

Il parle à Julia. Il essaie, du moins. Il apprend. – Parler seul, c’est facile.

Quand tu ne vois personne et que l’envie te prend, autant te parler à toi-même, d’un fou à un autre, et alors ? Ricane qui voudra.

Mais te parler à toi, après un tel silence… Il hésite. – Nous avons parlé du silence à New-York, après l’enterrement de Serge. Tu t’en souviens ? Tu m’as dit que c’était simple de se taire lorsqu’on était deux. Un voyage qu’on faisait ensemble, à partir d’un bruit, d’une odeur, en se regardant simplement pour être sûrs de faire le même.

( extrait de Jacques Tournier : A l’intérieur du chien ( Ed. Grasset – 2002 )


Ludovic Janvier – voyez le matin


photo perso – Finistère 2021


Voyez le matin comme il me prépare
et l’herbe du pré si elle m’attend
voyez l’eau du lac comme elle me pense
et le bleu du ciel s’il donne à vouloir

voyez le chemin comme il part de moi
si l’eau du ruisseau promène ma soif
voyez comme l’ombre a choisi mes mots
et si le caillou me ramène au temps

voyez l’horizon comme il me rattache
si les vols d’oiseau m’apprennent à partir
voyez la forêt comme elle m’écoute
et si le silence est fait de ma voix


JeanPierre Balpe – A


Commence par regarder s’arrête puis ferme les yeux imagine se dit que ce n’est pas possible que ce soit ainsi qu’il a vu ce qu’il a vu préfère croire le monde que le voir rouvre les yeux regarde à nouveau n’y croit pas ça va pas comme ça ça va pas question de patience d’apprivoisement de surprise de peur ne sait pas ne sait pas n’a jamais su rester les yeux ouverts commence par regarder mais ça ne dure pas ne peut pas durer ses regards le blessent le monde est trop différent fait un pas s’arrête ouvre un œil le ferme ne veut pas voir ce qu’il ne peut pas ne pas voir ne veut pas voir ça et le reste se dit qu’il rêve ou cauchemarde que tous ces mouvements browniens ce chaos ces fatras de choses et d’autres de regards perdus sourires niais papiers gras visages usés ça ne peut pas être le monde que ça ne peut être qu’une erreur une supercherie rien ou tout c’est selon ferme les yeux met de la couleur des parfums dans sa tête respire s’arrête s’arrête ferme les yeux les ouvre les ouvre les ouvre et ça suffit comme ça ça suffit comme ça ça lui suffit comme ça comme ça


Décapiter les fleurs du jardin – ( RC )


Tu as tenu dans tes bras le bouquet de l’été,
Que le vent tiède a fleuri ,
et lentement , coupées de leurs racines,
les têtes ont fléchi.

Tu as tenu dans tes bras ton ventre arrondi,
que l’amour a fleuri ,
mais éloigné de ses racines ,
ton corps s’est flétri .

Il n’y a eu que sécheresse
et le froid, l’hiver
et la détresse
et la bouche amère.

Il y a un mot pour décrire
celui qui n’a plus de parents
mais il n’y en a pas pour dire
une mère perdant son enfant.

Comment interroger le destin,
quand , fleur après fleur
se perd dans le lointain
la plus petite lueur ?

La mort était-elle dans ton sein
pour qu’ainsi, elle vienne
décapiter les fleurs du jardin
et les priver d’oxygène … ?

d’après un texte de Marina Tsvétaieva


RC – août 2016


Jean-Pierre Rosnay – À Tsou l’Egyptienne


Par-dessus le toi des guitares
Ses yeux et son sourire bleu
La nuit mêlée à ses cheveux
Chaque train oubliait sa gare
Le flux et le reflux de la mer intérieure
Qui animait mon coeur à la cause du sien
Me faisait ressemblant à ces ombres de chien
Qu’on voit laper la nuit des restes de lueurs
Mon égyptienne ma mythique
Quand nous baignerons-nous à nouveau
Au port d’Alexandrie entre ces vieux rafiots
Dont la voile crevée donnait de la musique
Du haut de la plus haute pyramide
Léchée par des millions de regards touristiques
Entre Son Lumière légendes et cantiques
Je t’apporte ces mots de sang encore humides
Ces inhumains versets d’amours supra-humaines
Quand le poète écrit d’amour à son aimée
Il charge son stylo d’encre à éternité
Puis lui dit simplement Madame je vous aime
Et je vous saurais gré de l’avoir remarqué


Une halte sur le chemin de saint-Jacques – ( RC )


auberge du Sauvage, Hte Loire photo editions de la Martinière

Emprunter par les temps
de neige et de grêle
le chemin de St Jacques
de Compostelle :
voila que l’on comprend
qu’une halte s’impose:


certains en auront leur claque,
faute d’aller à la plage,
après la marche, on se repose
dans l’outre-lumière de Soulages….

Non, mais rendez-vous compte
que pour un homme
mieux vaut s’arrêter à Conques
qu’aller jusqu’à Rome !

de toute façon,
le chemin est encore long- ,
mais on dit même,
qu’à Rome tous les chemins y mènent.

Tant pis pour Compostelle
ce sera pour une autre fois,
je me brancherai des ailes,

dès que j’aurai la foi. –
Je demanderai aux saints
un peu de patienter
( eux qui n’ont pas d’ampoules aux pieds),
je leur confierai mon bâton de pèlerin…

Sûr qu’ils iront le planter dans le jardin de l’abbatiale,
là, juste derrière le choeur :
mon bâton vaut bien une cathédrale :
voyez donc comme y poussent des fleurs !
Le miracle vient des terres que j’ai foulées,
arrosé des pluies du Jugement dernier –
( après pesée des âmes, on m’a pris en pitié …)

  • j’aurais dû être jardinier –

On me demandera de passer l’arrosoir,
jusqu’au purgatoire ,
le pape m’enverra un carton d’hosties.
Vous comprenez maintenant pourquoi je reste ici.
Sur les églises du coin y a marqué
qu’en ce lieux
c’est la maison de Dieu
( moi, je ne l’ai jamais vue habitée)

peut-être ai-je tort – ou bien raison –
mais tant qu’à visiter l’Aveyron
autorisez-vous un détour : ce serait dommage
de ne pas vous arrêter déguster un peu de fromage
de Roquefort,
sans pour autant tomber raide mort…
Si vous en trouvez au Mont-St Michel
vous aurez de la chance…

il reste quand même un peu de distance,
jusqu’à Compostelle !
Je pense à tous ces pénitents
qui vont, sac au dos,
par monts et par vaux
( et rien à se mettre sous la dent )
on parle bien des fruits de la Passion…
continuez donc dans cette direction !