voir l'art autrement – en relation avec les textes

Archives d’Auteur

Jean-Claude Pirotte – retour du vent


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peinture Andrew Wyeth – Pentecôte 1989 private coll

ce que nous enseigne le vent
vers les parages de la mer
c’est le secret du mouvement
des ombres c’est le passage

d’un automne liquide et sombre
et si lumineux cependant
un automne trop émouvant
nous ne savons guère qu’attendre

son retour et qu’il nous enchante
encore aux fenêtres des chambres
où nous guettons des signes vagues
parmi les grands arbres qui tremblent
et le miroitement des vagues


Un conseil de Jean-Sébastien – ( RC )


peinture JH Fragonard – la leçon de musique

« Vous n’avez qu’à frapper la note qu’il faut au moment où il faut »,


il suffit de suivre le conseil de Jean-Sébastien,
qui, en matière de musique te dira toujours

Tu peux improviser comme ça vient
sans te tromper de tempo,
au clavecin et viole d’amour
un petit air de danse
une allemande, une courante
une gigue ou un menuet
sur une mélodie de base.

Tiens compte des silences,
évolue sur une valse brillante
avec accords imparfaits
qui se rapprochent du jazz…
Je t’écrirai une partition
qui n’a rien de désuet :
juste quelques notes
pour toi qui as l’oreille musicale :

je vois que tu pianotes
et fais dans l’improvisation :
ce sera le concert inaugural
je prendrai un petit solo,
ensuite ce sera ton tour
tu devras juste frapper la note
au moment où il le faut
( et n’aie pas la tremblotte )…


Candice Nguyen – la nourriture des méduses


photo provenance

Ces mots prisonniers des rochers et l’eau qui bat entre, inlassablement.
C’est une lumière noire qui décline sur la peau de visages rougis par le froid et les sourires piqués par les sels sont laissés là en feu sur la route des marées. Ils flotteront dans le bleu de l’obscurité toute la nuit et disparaîtront dès les premières agitations au matin. C’est la Baltique, en octobre, une nuit, c’est un silence lourd cassé par le ronronnement des machines et le reflux des méduses qui capturent en leur ombrelle toute la lumière des étoiles dont elles se repaissent avides, exclusives, affamées, en ces heures creuses du monde. Elles ne partagent pas. Elles conservent jalousement le trésor précieux et dans une lenteur agressive et gracieuse, elles attendent la mort pour renaître. Les méduses se reproduisent lors de leur mort. Coefficients, force des vents et l’écume blanche qui dégouline alors de nos corps mouillés, souillés, à bout, c’est dans la vase maintenant que nos lèvres se débattent et nos langues abandonnées au vide et l’absence de sens fouillent et triturent la nourriture des méduses en espérant y retrouver leur jeunesse et les balbutiements des premiers instants, des premiers jours – les premiers mots, inlassablement.

parution originale sur le site de Candice Nguyen


Repeindre Saint-Sébastien – ( RC )


Encre de Françoise Petrovitch ( exposition à Landerneau )

Une surface, mais une profondeur,
comme celle de l’eau,
différente et pourtant semblable ,
dissimulée sous les reflets.

Est-ce l’enveloppe,
la fragilité de la peau
qui nous maintient
de chair ?

Cible des flèches
mon corps sera mon âme
que rien ne distingue,
cachée sous son manteau clair.

J’effacerai les cicatrices
et la peau, comme l’eau
se refermera sur elle-même
sans laisser de traces.

Les flèches tomberont toutes seules :
je repeindrai les blessures
avec un peu de peinture
j’enlèverai la douleur

détachant Saint-Sébastien
du poids de son corps
et de l’attraction terrestre
en trouvant la juste couleur.

Voilà que les pinceaux annulent
la trace des blessures,
la peau refermée
sous ton regard incrédule.

La torsion de son être
échappe aux passions,
du moins, celles que l’on connaît
et sous sa surface, le corps renaît.

RC

voir d’autres reproductions des encres de Françoise Petrovitch, sur des sites,

et ici même, avec ce choix , que j’ai voulu représentatif…


Anna Jouy – Notre premier lit sera une nuit de pluie


gif animé Erica Anderson

Notre premier lit sera une nuit de pluie. Ta main et la mienne larmes semblables. Je goûterai ce que font les rivières aux corps de sable. Je profiterai des vertus de l’eau pour envahir ton monde, là où la main ignore, là où le nez, la langue et les cheveux ne savent rien. Je t’engloutirai, du secret de ton sexe à la tempe sourde. Il faudra. Tu ne sauras rien de ce baptême, je serai transparente, liquide averse. Tu ne sentiras qu’un frisson, le froid délicieux qui embrasse l’être et le pousse à chercher des épousailles.

extrait du blog de l’auteure


Lionel Mazari – Printemps captif


Marsden Hartley, Storm Down Pine Point Way, Old Orchard Beach, 1941–43

J’attends que la nuit soit parfaite
et que les étoiles aient filé
et que la pleine lune arrête
de faire sa tête brûlée.

Assis sur un banc dans le noir,
je regarde la vie qui n’est
pas faite pour les grands espoirs
pas plus que pour les destinées

sublimes mais qui se confine
en ombres calmes aux fenêtres,
anciens fantômes des vitrines
d’un bistrot où nul ne pénètre.

Le couvre-feu dès l’heure-du-thé,
m’ayant traversé tel un square,
je me lève enfin et je fais
semblant d’être statue qui part,

immobile en la nuit parfaite,
loin du défilé des étoiles ;
quand la lune ne fait plus la tête,
je mets sur mon masque ses voiles.

in Printemps captif, quatrième délit buissonnier paru en 2020 : 

http://larevuenouveauxdelits.hautetfort.com/archive/2020/…


André Blatter – Je couds ma bouche


photo RC

Je couds ma bouche
au plus près du silence
pour mieux t’entendre
je brise le miroir
du mourir quotidien
au fil du rien la réponse
j’habite au plus près de l’hiver
comme une racine de l’être


Pour desserrer l’étreinte du gel – ( RC )


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Le soleil est allé voir ailleurs,
et passe davantage de temps
de l’autre côté de l’hémisphère.

Aujourd’hui sont arrivés les jours de glace,
           suspendus aux branches
comme des minutes allongées
à leurs bras griffant l’air.

Les corbeaux en profitent
pour déplacer une part de ciel
              en confisquant du blanc.
La lumière a changé de camp.

Elle vient du sol,        maintenant.
         Sont apparues les fleurs de neige
         encore légères,    filles de l’hiver.

On y voit presque       en pleine nuit.
La pleine lune est réapparue
         rebondissant entre les nuages .

Le froid , malgré tout,          n’a pas insisté.
Il faut l’encourager à desserrer son étreinte,
à entr’ouvrir ses doigts de gel.

Au matin revenu , une lumière plus légère
                     annonce le redoux .
Nous ne reverrons pas les oiseaux noirs
         quand elle  reprendra son envol.


Walt Whitman – Fière musique de la tempête


collage Susannadame

Ah d’un petit enfant, Tu sais comment pour moi tous les sons sont devenus de la musique, La voix de ma mère dans une berceuse ou un hymne,
(La voix, O voix tendres, voix aimantes de mémoire, Dernier miracle de tous, O voix la plus chère de ma mère, sœur, voix;)

La pluie, le maïs en croissance, la brise parmi le maïs à longues feuilles, Le surf de mer mesuré battant sur le sable, L’oiseau qui gazouille, Le cri aigu du faucon,
Les notes des oiseaux sauvages la nuit comme volant bas migrant vers le nord ou le sud, le psaume dans l’église de campagne ou au milieu des arbres en grappes, la réunion de camp en plein air, le violoniste dans la taverne, la joie, le chant de marin à longue haleine, Le bétail bas, le mouton bêlant, le coq qui chante à l’aube.

Toutes les chansons des pays actuels résonnent autour de moi, les airs allemands d’amitié, de vin et d’amour, les ballades irlandaises, les joyeux jigs et les danses, les parures anglaises, les chansons de France, les airs écossais, et le reste, les compositions inégalées d’Italie.
À travers la scène avec une pâleur sur son visage, mais une passion sombre, Stalks Norma brandissant le poignard dans sa main.
Je vois la lueur artificielle des yeux des pauvres fous de Lucia, Ses cheveux le long de son dos tombent et se décoiffent.
Je vois où Ernani marche dans le jardin nuptial, Au milieu du parfum des roses nocturnes, radieux, tenant sa mariée par la main,
Entend l’appel infernal, le gage de mort de la corne. Aux épées croisées et aux cheveux gris dénudés, La base électrique claire et le baryton du monde, Le duo de trombones, Libertad pour toujours!

De l’ombre dense des châtaigniers espagnols, Par les murs anciens et lourds du couvent, une chanson gémissante,
Chant d’amour perdu, le flambeau de la jeunesse et de la vie éteinte dans le désespoir, Chant du cygne mourant, le cœur de Fernando se brise. Se réveillant de ses malheurs enfin chanté, Amina chante,
Copieuse comme des étoiles et heureuse comme le matin, allume les torrents de sa joie. (La femme grouillante vient, L’orbe lustre, Vénus contralto, la mère en fleurs, Sœur des dieux les plus élevés, le moi d’Alboni que j’entends.)

il s’agit d’une partie du texte ( partie 3 ) – qui en comporte plusieurs…


Nelly Sachs – Tant de graines aux racines de lumière


the Prophet Elijah Пророк Илия
Icône
Ascension enflammée d’Élie avec une vie (XVIIe siècle) (collection privée)

Tant de graines aux racines de lumière
qui arrachent aux tombes leur secret
et le confient au vent
pour parsemer d’énigmes en langues de feu les chevelures
des prophètes,
et apparaissent dans le bûcher blanc du mourir
avec tous les aveuglements de la vérité
quand le corps près de là repose
avec l’ultime souffle dans les airs
et ce bruit de chaînes dans le retour
et l’enfermement de fer dans la solitude
et tous ces yeux perdus dans le noir —

-extrait de Enigmes ardentes ( recueil re-publié chez Verdier sous le titre « Partage-toi, nuit )


Gourmandise de Vermeer – ( RC )


peinture: Joseph Lee

On ne saura jamais combien
de secondes ont suffi
pour que se commette ce délit :
Aurait-on oublié
d’attacher le chien
ou serait-il amateur d’art ??
( à défaut de visiter un musée ),
lui, qui par hasard
s’est intéressé
à la crème glacée
de la pâtisserie
à plusieurs reprises
avant qu’on ne le chasse.

Il a laissé des traces
de sa gourmandise
en mangeant les fruits confits :
repas extraordinaire,
promener sa langue sur un Vermeer,
en commettant l’outrage
d’effacer son visage !

on ne voit plus ses yeux

  • ce qui est dommage –
    c’est toute l’incertitude
    de cette épreuve :

( dans cette œuvre
restera l’attitude
et le turban bleu ):
On reconnaîtra sans erreur
le jeune fille
dans la crème au beurre
parfumée de vanille:

elle est aussi jolie
que dans mon souvenir
sans que je la confonde
avec le sourire
de la Joconde…
… et c’est très bien ainsi.

RC


Nadine Lefébure – Partances -…


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Portée par l’enthousiasme des terres exaltées jusqu’au crépitement,
elle arriva pieds nus mains libres dans un pays qui s’adonnait à la lumière


La chaleur poussait l’air à se déployer en dansant au large de la route qui dénudait ses tournants chauds sous la peau dure des pieds tenant la matière voluptueuse comme un planeur

Obstinément les pas la mènent à la mer attendue et qui dépasse l’attente—
son être complet sent l’eau mobile qui dégèle cette chaleur vitrifiante—

L’air s’espace vers un village attaqué de blessures solaires

— le village s’espace au long de l’eau, l’eau dans la port, la mer à l’horizon s’espace dans tous les sens.

Pays d’arrivée ou de départ, l’escale y dévoile bannières intérieures, le calme forcé. Le sol vous agrippe la mer vous y abat— la terre se venge, haïe parce qu’inculte. La lumière pétrifie jusqu’aux ailes de palmier, jusqu’à la jetée de pierre lancée vivante en travers du port, les grands filets abattus comme un grand vol sur les quais—
Dans les maisons on dort, les rêves y sont impossibles
Dehors, les grandes vacances de l’esprit commencent.
Lui, le voyageur à tête de ciel, l’attend— depuis le temps qu’il est là, il vient d’arriver et repart le lendemain—
Pour lui, chaque route se transforme en rivage au bord du grand large et les vagues fauchent les épines de lumière qui naissent sous ses pas— les oiseaux des grands fonds lèvent les armes de la mer sur son passage— l’eau qu’il puise déchaîne les continents qui se volent la place, la roue de son navire joue au soleil et le reposoir brûlant du monde tourne autour d’elle.
Son regard dépasse les villes hautes et sa poitrine enlace les terres variées dont il garde l’odeur de sel— Sa chevelure glorifie le soleil et déracine les ombres— La majesté des îles abandonnées est gravée sur ses épaules— l’ampleur torride des grands voyages marque son front.
Ses bras ouvrent des nuits de phosphore.
Ses pieds versent la souplesse des bêtes fauves comme une eau qui remonte une pente.
Voyageur à tête de ciel qui passe aux confins de l’univers, il a le monde à portée de sa main.
Vêtus des couleurs des jeunes rosiers, leur rencontre eut lieu pieds nus.
Ils se reflétèrent l’un dans l’autre jusqu’à perdre la pensée. Alentour, l’école enfantine et l’allée de palmiers, les maisons bigarrées et le croisement des routes frémirent sous le choc et s’anéantirent. L’intérieur de la mer mise à nu par leurs gestes dévoilait l’existence des temps disparus et mains dans les mains sans un son de voix leur rencontre s’expliqua.
Ils avaient l’air de s’affronter mais se transfiguraient. Elle allait reconnaître le compagnon des grands circuits marins autour des continents lorsqu’il parla.
— Je m’appelle Kadir et nous partons demain à l’aventure.
Les palmiers s’animèrent, l’air devint mobile, les filets s’étendirent sur les quais et les fontaines desséchées versèrent leur eau à plein bord— Là-bas, les pins pansaient leurs blessures, les écueils abritaient les barques en périls et les vignes dans les terres et les figuiers dans les vergers gardèrent leurs fruits trop mûrs—
— Tu apportes des torrents de lumière *
Des champs de narcisses inviolables couvrirent sol et leurs paroles se perdirent.
Il eut un geste vers le monde et dit avec un nouille d’autre ciel
— C’est à cela qu’on reconnaît le signe du divin.
Alors, elle décida de partir, car elle avait reconnu l’homme qui avait tué le chien jaune.
Elle fendit la distance et la mer et attendit—
Il supprima la surface de l’eau mais le voilier flottait trop loin dans le bloc de l’espace— l’école enfantine et les maisons colorées renaissaient avec l’allée et les routes en étoile.
Kadir disparut et elle poursuivit son chemin.
Lorsqu’elle arriva au milieu du village, un chien rôdait autour d’elle tête basse sous l’apparence d’un loup .

Autour du navire, sous la dureté des ombres de midi ou dans la nuit pleine, Karyle et l’homme apprennent à se rejoindre.
Ce jour-là, à même la pierre chaude, Karyle au ras de l’eau dort au soleil.
A craquer la féerie s’engouffre— les chocs hautains d’une marée d’images déferlant dans sa tête lourde—
Elle rêve qu’elle se lève, crie en tendant les bras et retombe dans la grande machinerie de son sommeil—
Elle croit qu’elle s’éveille : autour du monde voici Kadir qui apporte des îles de vitriol, des îles de porcelaine— il est le tourneur d’images dangereuses et fragiles, l’auteur des îles désertes— elle lui dit :
— Tu détournes les découvertes pour faire des mirages.
Ils habitent très loin des autres— il passe son temps à s’en aller, chaque fois elle tend vers lui pour la première fois comme le soleil couchant vers l’autre ciel.
Elle croit qu’elle s’éveille alors qu’elle s’endort et très loin
à cause de la mer,
Kadir dérive sur fond bleu.

Alors arrivent sur le port des nomades qui montent au bord du quai un large jeu de passe-boules. Le dos tourné à la mer, il oppose sa double muraille de boiserie peinte à la souplesse de l’eau et des feuilles de palmier.
Sauf lorsqu’elle répondait à l’appel de l’homme de couleur de feu entre les palmiers alignés sur le quai, le chien gueule ouverte la suivait partout.
Ils jouaient ensemble, se quittaient au coin d’une rue, se retrouvaient au bout d’une autre et se perdaient dans leur dédale.
Elle en riait mais le chien l’entraînait toujours plus loin hors des limites habituelles. Par ses jeux habiles, il la détournait du navire en attente dans le port.
Par ces courses quotidiennes dans les terres ou le labyrinthe épuisant des ruelles, il l’arrachait au village.
En plein jeu, de son regard mort, il l’épiait. Il fallut qu’elle le surprenne pour avoir la volonté de l’égarer à son tour, mais chaque fois qu’elle s’en libérait, aussi loin qu’elle fut sur terre ou sur mer, il reparaissait au cœur de la ville guettant son retour.

A sa vue, elle perdait pied. Il en profitait pour la rejoindre et lentement elle se réenchaînait. S’il tardait trop, elle avait des remords et partait à la recherche de l’animal dévorant qui bondissait de porte en porte, les oreilles dressées et victorieuses.

Une lutte violente prenait corps entre eux.
S’il tentait de la mordre, elle éclatait en sanglots— il venait lui lécher les chevilles, ils concluaient un nouveau pacte et reprenaient leurs courses communes.

Parfois, prise de tendresse, elle lui embrassait la tête, et il fermait les yeux.
Parfois, elle lui lançait des pierres— il disparaissait sans gronder pour l’attendre au tournant
suivant.
Le soir, les gens sortant de chez eux se dirigeaient vers les tavernes.
Les jours de joie, elle les arrêtait au passage. A la voir, on criait au miracle. On l’appelait l’Epouse de l’Océan.
Les autres jours, inquiète, elle leur disait comme une prière.
— J’ai entendu Kadir
— Il est notre proie, tu es la sienne, lui répondait-on.
— J’ai entendu Kadir.
— Personne ne lui a jamais parlé— cet homme est impie, violent, hautain.
Ils s’évanouissaient et d’autres qui se rendaient à la foire la bousculaient sans la voir.
— Cet homme est avide, disaient-ils, il se drape dans d’autres tissus que nous.
— J’ai entendu Kadir, il a une vie de flamme—
Elle courait à ceux qui allaient aux offices.
— Il dit« viens avec moi » comme on dit « ouvre cette porte ».
— Nous ne pardonnerons pas à Kadir. Nous ne pardonnerons pas à Kadir de n’avoir pas été signalé à l’horizon.
— Où allez-vous ? leur dit-elle une nuit plus obscure que d’autres.
— Viens perdre Kadir et sa force maléfique.
— Qu’allez-vous faire ?
— Viens extraire la lumière de sa chaire.
Karyle tourna dans les rues que vidaient jeux et rites secrets. Elle eut beau regarder autour d’elle, elle ne reconnut pas les lieux. Les maisons étaient mornes et closes.
Seul était vivant le chien son compagnon. Elle le suivait à travers les quartiers déserts.
Elle avait peur mais la solitude l’empêchait d’abandonner son guide. Il la conduisait dans le village mort par des chemins compliqués dont elle perdait le fil, et quand elle voulut gagner le quai, rejoindre celui qui l’appelait, se délivrer de cette bête qui l’étreignait, sortir de ce monde qui conspirait contre elle, elle ne put revenir en arrière. Elle tournait sur elle-même, harcelée par la présence du chien, se heurtant à des édifices inconnus, découvrant des places nouvelles et s’engageant dans des voies insolites.
A force d’errer, elle crut enfin reconnaître le croisement des routes— elle se laissa tomber de fatigue et le chien disparut de son sommeil.
Dans la nuit se leva une grande bataille.

Pieds nus mains libres, elle gravit l’escalier de la voie lactée, pont-aux-anges, pont-aux-vas-nus-pieds qui longe le ciel.
Quand elle ouvrit les yeux, les enfants chantaient de nouveau dans l’école enfantine.
Le chien guettait son réveil— il vint vers elle, mais il était démasqué et elle le chassa.
Au carrefour de la rencontre, entre les maisons bigarrées et les palmiers qui se croisaient, elle se dressa.
La main tendue vers le soleil levant au-dessus des terres montagneuses, elle s’écria :
— Mort aux chiens jaunes.
Mais elle ignorait qu’ils connaissaient la vengeance.
Elle entendit l’appel de l’homme, mais parvenue au cœur de la ville, elle ne put retrouver le chemin du port. Elle courut au hasard de ruelle en ruelle et de maison en maison isolées dans l’arrière-pays. Quand elle s’en aperçut, elle avait depuis longtemps gagné les pleins champs stériles et décrit de grands cercles dans la campagne sèche.
Ce ne fut qu’au crépuscule qu’une voie s’ouvrit devant elle . Une route inerte, longée d’herbes et de fourrés, plongée dans la torpeur.

Les arbres serraient le ciel de prés et donnaient à.la nuit sa première grandeur. La terre était grise.        Au loin. la mer aussi.
A l’idée de rejoindre Kadir, elle chanta. Mais un chien surgit en aboyant et se jeta sur ses pieds nus.

Elle eut peur et s’élança sur les pentes qui menaient au village
au bord du grand large. Aussi soudainement qu’il était apparu, l’animal s’évanouit .
L’obscurité était complète quand elle atteignit le port.
Le profil du bateau mâts dénudés et voiles pliées se gravait sur le ciel de la nuit sans une lumière à bord— elle aussi se retrouvait tous feux éteints.
Un silence immobile ancrait le navire et le sommeil secret de Kadir dépassait ce grand silence.
Elle resta longtemps, guettant un signe ; la solitude à bout portant empêchait tout appel, tout mouvement.
Les heures passaient, gagnant du terrain, quand brusquement au bord de l’eau jaillit un trou de lumière. Illuminé sous son merveilleux panneau réclame forain, le MASSACRE MONDAIN crevait le port.
Sur cette terre de leur rencontre, les gens qu’eux, Karyle et Kadir envoyés d’autre terre, fuyaient, se rendaient au massacre.

L’air se referma et s’alourdit. Le ciel vertical, envahit Karyle, seule témoin de cette débâcle.
Mais cette nuit en tuyau d’orgue était savante. Lorsque Karyle se leva avec le jour qui montait sur le port en éveil, alentour le vent fendait les ailes de palmiers, les passages vers la terre s’obstruaient, une armée de mâts se déplaçait pour former un écran devant la chaîne de montagnes. En pleine eau, les jetées qui se rompaient, sur le quai, les palmiers qu’on sciait à la base, tout conspirait à briser le cadre du pirate.
Avant que toute issue ne soit fermée, Karyle s’engagea dans le village. Au croisement des écoles, les enfants chantaient pour que la raison lui soit rendue. Sur le pas des portes, les vieilles qui tricotaient la caressaient au passage.
Au hasard magnifique des ruelles au soleil, chaque fenêtre était vivante— les plus muettes avaient leur langage : il fallait sauver cette fille du miracle.
La ville tendait elle-même son filet habile, organisait une bataille rangée— les rues dressaient en avant leurs lames de couteau tranchant et leurs armes blanches brillaient dans la lumière. Plutôt que de lui laisser sa chance, elles iraient jusqu’à la tuer par amour.
Karyle s’arrêta devant une forge aux étincelles menaçantes. Des hommes brillants de chaleur passèrent un fer rouge devant ses yeux, car, disaient-ils, elle se méprenait sur le sens de la beauté.
Au croisement des routes, une foule, les mains ouvertes, l’aidait à franchir un pont ; à elle seule, elle ne pouvait leur tenir tête à tous et de guerre lasse, elle se laissa faire : humiliée de fatigue, elle succombait et s’en remit à eux.
Auprès de ces gens sans malice et sans détour, les choses reprirent leur cadre normal— ils étaient généreux, dévoués, à ses pieds déferlaient les bonnes actions de la douceur du miel dont les blessures en retour n’appartenaient qu’à elle.

L’air s’obscurcissait au fur et à mesure de sa guérison. Chacun couvrait la plaie de tendresse pour éviter de la voir : tout était merveille, on sauvait cette fille du miracle, cette fille venue de très loin qui courait tous les risques de l’escale.

Sur la terre craquante de lourdeur, dans la fumée étouffante des forêts en feu, on battait des mains, on s’apprêtait à pavoiser. Elle, la tête lourde, bercée par des nuits d’insomnie, se laissait vêtir pour une cérémonie inconnue : en déviait l’appeler non plus l’Epouse de l’Océan, mais Sauvée de l’Océan, lui qui avait amené sur ses cheveux marins un de ses pionniers les plus maléfiques.
C’était beau, c’était bien. Quand elle aurait abjuré, on se réjouirait sur sa dépouille.
Le coin du quai inondé de blancheur artificielle les attire. Ils arrivent lentement les mains dans les poches— des chiens rôdent alentour en cherchant un maître, d’autres suivent en bande.
Puis, hommes, femmes et enfants déversés par les rues, se pressent et se bousculent sans bruit, les bêtes affairées courent, reviennent et filent entre les jambes ; un troupeau mi-humain, mi-animal oscille d’un état à l’autre, les hommes se transforment en chien, les chiens en humains— les plus sournois et les plus brutaux, qui frappent ou griffent, restent bêtes, les autres changent plusieurs fois de forme.
Pas de distinction d’âge ni de sexe, qui se fondent dans la cohue et le désordre.
Dans cette énorme confusion ondoyante, la foule afflue toujours, elle vient de partout, c’est à qui dépassera l’autre.

On se bat pour atteindre la baraque, le forain crie à tue-tête, invite à qui-perd-gagne— Sous la rampe lumineuse, les joueurs en rage visent les mannequins aux gueules trouées. Frappée, l’image abattue se redresse ; le meurtrier devient chien, reste chien et laisse la place au suivant.
La métamorphose générale s’accélère.

Devant la foire fourmille un tourbillon de plus en plus rapide. Pêcheurs et villageois s’y sont jetés depuis longtemps et ceux qui viennent en hâte des pays éloignés grossir cette marée compacte s’engouffrent encore sur le port avec frénésie.
Dans leur folie de gagner le quai, certains ont déjà endossé leur pelage— la langue pendante, les yeux sales, ils se précipitent, avides de se perdre dans cette mêlée infernale.
Seuls Kadir, qui repose et Karyle assise et immobile face au bateau échappent à cette transmutation.
Autour des bassins, sur le port, le grouillement était si dense que tous s’écrasaient.
A grands gestes, le forain, grand et fort bel homme, tentait d’enrayer cette invasion dangereuse pour son baraquement.
Mais, en plein discours, il permuta à son tour en ridicule roquet au museau pointu, en faisant une grimace si comique que tous les chiens jaunes éclatèrent de rire et se mirent à courir après leur queue.

Croyant continuer sa harangue, leur dernier compagnon se lança sur les rayons chargés de primes aux gagnants, gambadant entre les assiettes vertes et jaunes et les vases bigarrés.
Les passe-boules aux cous raides bouches béantes, attendaient toujours d’être frappés.
Incapables de se servir des balles, les chiens en furie s’élancèrent dans l’enceinte en s’arrachant les effigies impassibles et se pressèrent tant que le fond de la baraque s’abattit dans le port sous une avalanche de vaisselle multicolore.

Le roquet bondit dans l’eau. Tous le suivirent.
La masse mouvante, tournoyant sur la place, entraînée dans le mouvement, plongea derrière eux.
Elle avait disparu depuis longtemps qu’il se pressait encore des nouveaux venus sur les bords, se poussant les uns les autres pour se précipiter dans l’abîme sombre de la mer.


Romane Della Gaspera – l’arbre


gravure – Claude Lorrain

L’arbre
Il reste tant à faire encore pour devenir humain
Trouver en soi le tronc, la racine et la branche
Jusqu’à la souche la plus enfouie et la racine la plus épouse du ciel
Comment rendre l’écorce souple, la salive amoureuse
Comment être canal de toutes les sèves du monde
Celles qui montent aux lèvres et celles qu’on vomit
Celles qui brûlent au ventre et toutes celles qui saignent
Tant de vents vont passer trembler dans mes narines
Tant de mes feuilles sanglotent dans leur papier d’automne
Je ne suis que, ployante, un bambou de grand vent
Tout à la fois la brise et la branche brisée
Tout à la fois l’orage et la fleur d’oranger


Une marguerite plantée dans la bouche – ( RC )


montage RC

Pour faire ton portrait,
j’ai commencé par les membres.
Je les ai assemblés,
placés sous une couverture grise.

Je suis allé voler une fleur
dans le jardin d’à-côté :
une grosse marguerite
dépouillée de ses frissons,
que j’effleure,
avant que je ne la plante
dans la bouche d’une tête à part,
que je n’ai pas encore peinte.

J’imagine alors des yeux fermés,
mais qui me regardent
à travers les paupières.
Tu me fixeras sans relâche,
perpétuellement immobile,
accroché au mur
dans un cadre noir,
mais toujours
avec l’ombre de la marguerite,
qui, décidément
persiste, dans ses pétales de velours.


Hala Mohammad – Ce crépuscule jaune


photo transfo RC

J’ai posé le plus beau marbre au seuil de la maison
Un marbre vieilli et jaune
J’ai posé un nouveau verrou en bas de la porte
Un verrou de cuivre jaune
J’ai fermé la maison sur tout ce qu’elle renferme
Dans ce crépuscule jaune
Sous l’œil du soleil couchant
J’ai fermé la porte sur la poussière jaune rassemblée
pour me faire ses adieux
Et je me suis retirée de ma vie
Lorsque je vois de loin
Le salon, les miroirs
Les rideaux
Mes robes dans les armoires
Les assiettes dans la cuisine
Le réfrigérateur
La table en bois jaune
Les belles chaises cannées
Qui reflètent la lumière du soleil
Et la répartissent sur le carrelage
En un tapis de lumière
Sous les pieds de la table
Le téléviseur noir
Et muet
Je ne veux pas de fin à ce poème
Que j’écris maintenant
Je veux rester suspendue au-dessus de ce vide
Le vide qui évacue les pensées de mon esprit
Et le métamorphose en cœur

Un seul arrêt cardiaque
N’en finirait pas
Avec tout cet amour.

In Prête-moi une fenêtre, © Bruno Doucey, 2018


Sous les étoiles liquides – ( RC )


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En ton palais fluide,
ta robe de moire
s’orne d’ocelles:
que forment , au fond du lac ,
les ombres frêles des poissons.

Le chemin qui mène à ta demeure
serpente au gré des courants :
c’est un sentier changeant ,
bien oublieux
d’une terre qui se meurt.

De mornes rayons de lune
caressent en nuances de bleu
le balcon de ta nuit étoilée :
éclats de rires diffus
des losanges de ta fenêtre.

Verras-tu mon visage
se penchant sur l’eau ,
à contre-jour
à travers ces vitraux
dont tu ignores les contours ?

Pleureras-tu des larmes de sel
– giboulées légères ;
toi, mortelle emmurée
dans ce temple maudit
au lointain de ton continent englouti ?


Valeriù Stancu – Autoportrait avec blasphème


dessin : Hom Nguyen

autoportrait avec abîme, rêve et exil
La poésie,
je la vis, je ne l’écris pas.
Des vagues de poussière, concentriques,
embrassent ma fenêtre.
A travers le voile de leur silence
je vois
je vois la destruction
la destruction des maisons
des maisons qui s’écroulent
qui s’écroulent dans un néant tardif.
Sur les lèvres de l’abîme
je frissonne
et j’hésite
rongé par la peur
de l’exil intérieur.
Coquille de plomb, le silence.
Je vis ma propre confession.

Extrait de Autoportrait avec blasphème
L’arbre à paroles – Collection Monde Latin.


Langston Hughes – Accrochez-vous aux rêves


sculpture Ossip Zadkine : le poète et l’oiseau

Accrochez-vous
aux rêves
parce que si les rêves meurent,
la vie est un oiseau aux ailes brisées
qui ne peut plus voler.


Accrochez-vous
aux
rêves
car lorsque les rêves disparaissent,
la vie est un champ désolé gelé par la neige.


Ahmed Kalouas – Toi


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TOI,
vers l’embarcadère
silencieuse rayonnante, tu vas.

Tu ne pars que trois jours
et ce sont mes yeux qui s’en vont.
Soudain j’habite les nuées, le néant.


Le vol pour Beyrouth
est à dix heures quarante
et c’est déjà la mort
qui monte vers le ciel.


Pentti Holappa – Sacrement


paysage rocailleux… probablement Israël

Le pain de chaque jour et l’amour
sont notre chagrin. Notre soleil
ne féconde pas l’asphalte de nos champs,
goulet carrossable. Facile est difficile,
l’éternel s’oublie vite.

Et l’amour: jouissance le premier jour,
douleur le second, au troisième la solitude.
Le regard d’un passant qui brûle l’âme
répète ceci: l’amour passe sur la route,
goulet carrossable.

Aussi longtemps que la sueur sera salée,
les larmes cuisantes,
la faim de notre
corps sera vraie chaque jour
et sa peine comme sa jouissance s’égareront,
dévorées par les mites, et souillées
par la rouille.


Un pont sur les rêves – ( RC )


photomontage RC – à partir de photos de G Pasquier ( Finistère )

C’est une voie étroite
qui s’élance
au milieu des flots.
Juste quelques récifs
battus par les embruns
la maintiennent .

Pour prolonger le jour,
sous le ciel étoilé,
il me faudra quelques signes,
ceux du zodiaque peut-être,
un horizon bleuté
pour me rapprocher des îles.

Je jetterai un pont,
quelques lignes sur les rêves,
transformerai le calvaire
en phare de lumière,
très loin d’ici
prêt à immobiliser les vagues.

Est-ce un morceau d’infini
ce ciel qui m’attend
décollé de la mer ?
emportant mon ombre portée
prête à se déchirer
sur les rochers.

Un havre de pierre se détache ,
vacille dans la tempête ,
mais avant qu’il ne sombre
il faut que je dessine
une rue sur l’océan
qui tiendra juste

en équilibre dans l’image
avant que je n’aborde
dans la réalité,
comme le château de sable
qu’efface,inlassablement,

la marée .



Hala Mohammad – Le sourire qui n’a pas trouvé son chemin


photo Everett Egripos

Le sourire

Qui n’a pas trouvé son chemin vers mes lèvres

Les jours de bonheur,

Tel un vent silencieux

Telle une pierre tombale

Fend mon visage

Dans mon chagrin 


Julian Tuwim – Le bossu


peinture – détail de « ties » (Wayne Thiebaud )

Belles cravates,

Jolis tissus,

Mais inutiles, puisque je suis bossu !

Celle-ci, rayée d’argent,

M’irait très bien…

A quoi bon ; n’importe comment

On n’en verrait rien.

Qu’elle soit en’arc-en-ciel,

En soie de Lyon, en laine d’Ecosse,

Vous ne direz pas : — Vise la cravate !

Vous direz tous : — Vise la bosse !

Il me faut une écharpe longue,

La plus belle des écharpes !

Je la nouerai si bien,

Personne ne me reconnaîtra,

Tous, vous direz :

— Quelle bosse…

Mais — pourquoi s’est-il pendu à sa cravate ?

1922


Benjamin Fondane – Ulysse, une déesse à tes côtés


gravure: Max Ernst

Tu avais une déesse à tes côtés, Ulysse!

  • À quoi sert-il de voyager?
    Une jarre de lait calme, les cuisses de l’épouse,
    les jours comme des pommes tombées dans le verger,
    une belle lumière lisse,
    la paix de l’œuvre faite et la nuit à l’auberge,
    vieillir tout doucement près d’un pichet de vin
    quand la lune blanchit le large,
    tout en trinquant avec des marins revenus infirmes,
    d’on ne sait quelles batailles louches
    qu’on a du mal à épeler…
  • À quoi sert-il de s’en aller
    déjà vaincu, avant d’avoir ouvert la bouche,
    dans des pays d’où l’on ne reviendra
    que vieux plein de sirènes
    que l’on n’a pas écoutées de victoires manquées
    « le cœur lourd d’avoir résisté à sa soif? »

Élagueur des clairières – ( RC )


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Élagueur des clairières,
sais tu que tu défriches
le langage
autant que le feuillage ?
Tu puises tes mots
dans la lumière accrue,
et fixe l’ombre des ramées.

Il faut goûter la rigueur des hivers,
réciter les strophes
comme autant de bois coupé,
tout ce qui a subi les songes
et la pluie ;

violence du gel
traversant le chant de plume,
sa violence sourde
qui détache l’écorce
et retire la sève
pour n’en garder
que l’essentiel.

Et les oiseaux strieront
de nouveau
la peau du ciel.


Edouard J Maunick – dérive des îles


peinture Fiodor Sacharow

… j’ai vécu avant moi
dans des îles sans nom
quelque part sur la mer
avant qu’elles se sabordent
en pleine terre
de toi j’ai suivi leur dérive
en chantant des soleils
sonores et bleus d’iris
mémoire mon beau jardin
ma désobéissance


Michel Foissier – un pressentiment rongé par la fuite du temps


photo RC – monument aux morts Lodève

avaler un sandwich un demi pression un café
laver les pieds des morts avant le petit jour
se coucher enfin parmi les débris de vaisselle sale
parmi les pétales de fleurs fanées comme si la torture n’était qu’un mauvais
à passer
un pressentiment rongé par la fuite du temps
une promenade à petits pas de laine grise
sous les ponts la richesse se consomme à la va-vite
les doigts des amourettes construisent des plaisirs de bouts de ficelle
toute blessure se limite à l’impossible
entre pompes à essence et supermarchés
chaque chose en son temps rappelle-toi
il faut agir de nuit dans les odeurs acides du sommeil
substituer l’acte à l’intention
penser la mort comme une étincelle
il est comme quelqu’un qui renoue ses lacets
il dit qu’il attend et qu’il choisit pour cela cette version obscure du monde
il dit qu’il paye la faute de vivre ainsi en équilibre
et que le refus est écrit dans la peur
et que la peur est son testament
il est armé et le geste s’accompagne du cri d’un jour nouveau
et la lune s’est usée dans le grand cercle de la nuit
et puis occupé par les menus travaux de la guerre il attend dans le fantôme du vent
et son geste est très grand
personne n’est dans le camp de personne et
seul il imite le hurlement de la nuit
comme un cheval sellé qui ne sait encore rien de la course
ni du marchandage de la main et des jambes
en ces temps on disait la révolution
et l’âme des peuples était invisible
elle se cachait dans le secret des caves et ne sortait qu’à minuit
il pense que si sa tête éclatait il serait là à ramasser les morceaux à quatre pattes sur
le goudron de la nuit
il pense à ces kilomètres de mots
à ces lignes appliquées à l’encre violette
et qui ne touchent jamais la barrière du ciel
ni le sable bleu des déserts ni le souffle
ni ces petits riens de carton-pâte
l’habitude nous fait vivre à un millimètre de nous-même
dans la posture accroupie de la femme qui lave le linge à la rivière
de l’histoire nous ne savons que la calomnie
ici les murs nous font la grâce d’une lecture
aveugles nous déchiffrons les impacts de la fusillade
et le film est projeté en plein cœur
les acteurs sont soumis au grain de la maçonnerie
marionnettes ou créatures de rêve
une cérémonie à couper au couteau
le bétail s’allonge dans la manigance des corps
les hommes dorment les femmes dorment les enfants dorment
les chiens urinent puis grattent le bois des portes avec
des ongles malpropres
elle est assise dans l’ombre
il dit donne-moi tes mains j’en ferai bon usage dans
les giclées du soleil dans
les chuchotements du sous-bois
il connaît cette peur de granit cette trahison minuscule
demi-sel un char d’assaut quelque chose comme une prison qui s’avance
un bruit de métal frappé dans la fatalité du sang