voir l'art autrement – en relation avec les textes

Archives d’Auteur

Hirondelle – Susanne Derève


l'hirondelle immobile Salvador Dali

  l’hirondelle immobile – Salvador Dali

 

 

 

Hirondelle

Ton exil est-il ici

ou là-bas

 

Ton exil est-il chez moi

et le mien  privé d’ailes

 

Hirondelle

 

 

 


Couleur – Susanne Derève


 

La naissance de Venus 29211518951

Max Ernst – La naissance de Vénus 

 

 

J’ai jeté une couleur sur la toile

puis une autre

rouge

bleue

en émerge un violet profond

et dans le soudain  rayon qui l’éclaire                                                            

quelque chose de toi

un jaune ardent  

un soleil pâle

un gris de faille au fond des yeux

comme un tendre passe-muraille

 

 

 


Ossip Mandelstam – Après minuit, le coeur dans la main


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  Zhu Zhanji – Mouse and Stone

 

 

Après minuit, le cœur dans la main même

S’en  vient voler le silence interdit.

Il sait  rester calme, et aussi faire des siennes :

Tu m’aimes, un peu, pas du tout  –  cela ne s’oublie…

Tu m’aimes, pas du tout… Compris, pas pris…

Si tu trembles comme un enfant abandonné,

N’est-ce pas parce que le cœur après minuit

Festoie – et croque un bout de souris argentée ?

 

 

Mars 1931

 

Les poèmes de Moscou

(1930-1934)

Circé


Ronny Someck – Le lac des cygnes. Septième conseil à une petite danseuse


Vision Edward Munch  Edvard Munch – Vision 

 

 

 

Fais en sorte que la larme sur la joue du cygne

soit la première pierre

dans l’océan de la joie ,

et que j’apprenne à nager.

 

 

 

 

 

Salalh Al Hamdani  et Ronny Someck

      Bagdad

à la lisière de l’incendie

    Jérusalem

Ed Bruno Doucey


le pêcheur à la ligne- Susanne Derève


 

pecheurs a la ligne g seurat

   Georges Seurat – Les pêcheurs à la ligne

 

 

L’ombrage,

la dérive lente des corps dans les heures chaudes

de midi,  

le lit des eaux   de graviers et de pierres,

les berges fraîches des rivières,

le frisson des poissons d’argent.

 

Sous les arches des ponts ,

le silence habillait le vent  d’un tendre écho.

 

Tu ne me disais rien de sa caresse sur la peau,

du cerne obscur des voûtes grises,  

et quittée  l’ombre,   du soudain vertige 

de la lumière,  de l’éblouissement  du soleil.       

 

Sur la berge dorée,  étais-tu   ce pêcheur

à  la ligne,   musette vide,

rêvant d’une truite arc – en – ciel   ?            

 

 

 


Caballero – Susanne Derève


 

fona ona & fd barq -- vert

  René Chabrière – photomontage

 

 

 

 

Te souviens-tu ?

 

En cette  fin d’après-midi d’été

De  l’air brûlant comme une lame

Et sous le cintre des platanes  

Cernée par un muret de pierre                                

La fontaine de marbre usé      

Plaça Constitucio

A Soller             

En Juillet

 

Te souviens-tu ?

 

A l’angle de la Plaça Constitucio

A Soller

En juillet

Les rails du vieux tramway

Filaient droit vers le ciel

Coincés entre les murs chaulés

Les jardins et les  treilles

Et les haies de lauriers.

 

Tombaient déjà sur nous les voiles roses

Du crépuscule

Mais ils filaient tout droit

Vers les derniers arpents du jour

Alors que la nuit nous talonnait déjà                          

Filaient droit vers le ciel

D’un  bleu vert sidéral

Filaient devant  la nuit.

 

Alors  j’ai aperçu le caballero

Chevauchant l’ombre promise.

Je l’ai vu caracolant sur son étalon noir

Une fleur de sang étoilant sa chemise.

 

Là-haut, la gitane aux yeux verts,

Cœur de velours et de cendre

Se penchait au balcon de fer.

 

De sa robe luisait la moire.

Sous  la mantille de dentelle

Sa prunelle de jaspe vert                               

Brillait d’amour pour le rebelle .      

                 

Sous la lune piaffaient les chevaux

Impatients de ravir la belle

Eprise du caballero.

 

Te souviens-tu ?

 

De la Plaça Constitucio

A Soller

En Juillet

Et des rails du vieux tramway

Qui filaient  droit vers le ciel  ?

 

 

 

Mais bien sur

Tu ne l’as pas vu

Tu n’as pas vu le caballero,

Et tu ne l’as pas vue

La gitane aux yeux verts

Tu ne les a pas vus

Caballero.

 

 

 


L’enfer est un jardin de roses – Susanne Derève


 

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   Les roses du Styx René Chabrière   (ce que disent les images )

 

 

 

L’enfer est un jardin de roses aux confins de l’hiver

dont le parfum flétrit entre des portes closes

 

et le regard  s’il ose s’étendre vers la mer

n’y  croise  que les berges obscures des rivières

où le  Cerbère monte la garde

 

L’enfer est un jardin de roses aux épines amères

dont la robe s’étiole aux franges  du désert

 

et  les Parques une à une cueillent les roses noires

pour y fleurir l’enfer

 

 

Toutes Les roses du Styx  de  René,  fleuries,  fanées, en noir

ou en couleur sont à découvrir dans  ce que disent les images 

 

 

 

 

 

 

 


Mahmoud Darwich -Toi l’eau sois une corde à ma guitare


arman guitare

Arman – Guitare abacale

 

 

Toi l’eau sois une corde à ma guitare. Les conqué-

­rants sont venus

Et les conquérants anciens sont passés. Difficile de

me souvenir de mon visage

Dans les miroirs. Sois ma mémoire et je verrai ce

que j’ai perdu

Qui suis-je après cet exode ? J’ai un rocher

A mon nom sur des plateaux. Ils ont vue sur ce qui

s’est écoulé

Et achevé. Sept siècles marchent à mes côtés der-

rière les remparts de la ville

En vain s’arrondit le temps pour que je sauve mon

passé d’un instant

Qui à présent donne naissance à l’histoire de mon

exil en moi et dans les autres

Toi l’eau sois une corde à ma guitare. Les conqué-

rants sont venus

Et les conquérants anciens sont passés vers le Sud,

peuples qui restaurent leurs jours

Dans les amas du changement. Je sais qui j’étais

hier. Qui serais-je

Dans un lendemain sous les bannières atlantiques de

Colomb ? Sois une corde

Toi l’eau et, sois une corde à ma guitare. Point

d’Egypte en Egypte, point

De Fès à Fès, et Damas s’éloigne. Et pas de faucon

dans

L’étendard des miens. Pas de fleuve à l’est des pal-

­miers assiégés

Par les chevaux agiles des Moghols. Dans quelle

Andalousie disparaîtrai-je ? Là

Ou là-bas ? Je saurai que j’ai décédé et qu’ici j’ai laissé

Le meilleur de moi. Mon passé. Je n’ai plus que ma

guitare

Toi l’eau sois une corde à ma guitare. Les con-

­quérants sont partis

Et sont venus les conquérants

 

 

Anthologie (1992-2005)

Edition bilingue 

Traduit de l’arabe par Elias Sanbar

BABEL


Impromptu – Susanne Derève


 

De zeedijk te Oostende, vaop het staketsel gezien 1910

  Léon Spilliaert – La digue d’Ostende 

 

 

Impromptu

Mot 

rire      sourire        éclat

Dans le grand embarras du jour

le ciel hésite encore

entre brume et soleil

ombre  close    et      lumière   

pâle estampe que froisse la brise d’été  

marine aux voiles blanches

un frêle esquif encalminé cherchant le vent

le vol impromptu du vent

l’éclat de rire des goélands

le mot à mot secret de l’aube

un sourire ténu aux lèvres du Levant

 

 


Robert Desnos- Semez, semez la graine


 

Lisbonne 02

 

 

Semez, semez la graine

Aux jardins que j’avais.

Je parle ici de la sirène idéale et vivante,

De la maîtresse de l’écume et des moissons de la nuit

Où les constellations profondes comme des puits grincent

   de toutes leurs poulies et renversent à pleins seaux sur

   la terre et le sommeil un tonnerre de marguerites et

   de pervenches.

Nous irons à Lisbonne, âme lourde et cœur gai,

Cueillir la belladone aux jardins que j’avais.

Je parle ici de la sirène idéale et vivante,

Pas la figure de proue mais la figure de chair,

La vivante et l’insatiable,

Vous que nul ne pardonne,

Ame lourde et cœur gai,

Sirène de Lisbonne,

Lionne rousse aux aguets.

Je parle ici de la sirène idéale et vivante.

Jadis une sirène

A Lisbonne vivait.

Semez, semez la graine

Aux jardins que j’avais.

 

FORTUNES

nrf  Poésie/Gallimard

 


Oiseaux – (Susanne Derève)


 

monument aux oiseaux

                   Max Ernst – Monument aux oiseaux

 

 

    Petits coups de becs de l’amour

    Je regardais ce matin s’ébattre deux ramiers

    sur les basses branches du charme

 

    et ce midi ils  sont assis tout près de l’arbre

    sur un banc de bois  au soleil

    Elle les yeux baissés d’un air faussement sage

    et lui penché sur elle

 

    Que se disent-ils ?

 

    Moi qui n’ai que  ta voix  où nicher

 

 

 


Georges PEREC – Epithalames


 

Haggadah

Gerhard  Richter – Haggadah

 

 

Donne-moi ce murmure

ce chemin en écho

où commence ce dire

Mon cœur incendié remue une cendre noire

Rumeur rêche d’une corne d’or

Chimère de mercure ou de chrome

Une déchirure inconnue de douceur

Mienne, comme mon émoi même

 

 

 

Epithalames ( Noce de Kmar Bendana
&  Noureddine Mechri)

Beaux présents  Belles absentes 

Poésie Points


Philippe Jaccottet – Accepter


Naomi Tydeman, Grey and Silver Marsh. Watercolour and gold leaf

       Naomi Tydeman – Grey and Silver Marsh. 

 

 

 

Accepter ne se peut

comprendre ne se peut

on ne peut pas vouloir accepter ni comprendre

 

On avance peu à peu

comme un colporteur

d’une aube à l’autre

 

 

 

Poésie 1946-1967

nrf     Poésie/ Gallimard

 

 

 

 


Chanson – Susanne Derève


apple tree by the studio

Edvard Munch – Apple tree by the studio

 

 

Elle  ne chantait pas si fort que tu le dis

 la chanson d’autrefois

Elle avait des sanglots dans la voix

( tu te rappelles la chanson 

                                 je me souviens des sanglots )

 

Chant triste  m’en  reviennent les mots

ces baladins au long des routes

gaulant les fruits murs des vergers

– le ver  y creusait des caries si profondes

que j’avais cessé d’y croquer –

 

Leur voix tintait longtemps  après que soit retombée 

la poussière  des chemins

 

(j’en disais les sanglots

                                    tu chantais le refrain )

 

 


Pierre GABRIEL – La seconde porte


 

Intérieur au 30 Strandgase (1901) © Vilhelm Hammershoi

Vilhelm Hammershoi – Intérieur au 30 Strandgase

 

 

 

La première porte s’ouvre.

Une voix se hasarde, un appel.

Quel pas devancera le seuil ?

Quelle main tâtonnante saura

Délivrer de son leurre le feu

Qui couvait sous sa flamme invisible ?

Tout ce temps à guérir du silence,

La vie entière à guetter la réponse,

Alors que la lumière veille

Encore, inaccessible  –  toute proche  –

Derrière la seconde porte.

 

 

 

LA SECONDE PORTE 

Rougerie


Gazelle – (Susanne Dereve)


 

scene-art-prehistorique

  scène d’art préhistorique 

 

Fuir, fuir comme une gazelle

une frêle antilope à travers les hautes herbes de la savane

la terre nue, et les broussailles sèches                            

                                                                

Se délester de tout

et ne garder qu’une pure image de toi

me parlant de couleurs

 

 

 

 


René Depestre – La machine Singer


machine à coudre

Salvador Dali – Machine à coudre avec parapluies

 

 

Une machine Singer dans un foyer nègre

Arabe, indien, malais, chinois, annamite

Ou dans n’importe quelle maison sans boussole du

tiers-monde

C’était le dieu lare qui raccommodait

Les mauvais jours de notre enfance.

Sous nos toits son aiguille tendait

Des pièges fantastiques à la faim.

Son aiguille défiait la soif.

La machine Singer domptait des tigres.

La machine Singer charmait des serpents.

Elle bravait paludismes et cyclones

Et cousait des feuilles à notre nudité.

La machine Singer ne tombait pas du ciel

Elle avait quelque part un père,

Une mère, des tantes, des oncles

Et avant même d’avoir des dents pour mordre

Elle savait se frayer un chemin de lionne.

La machine Singer n’était pas toujours

Une machine à coudre attelée jour et nuit

A la tendresse d’une fée sous-développée.

Parfois c’était une bête féroce

Qui se cabrait avec des griffes

Et qui écumait de rage

Et inondait la maison de fumée

Et  la maison restait sans rythme ni mesure

La maison ne tournait plus autour du soleil !

Et  les meubles prenaient la fuite

Et  les tables surtout les tables

Qui se sentaient très seules

Au milieu du désert de notre faim

Retournaient à leur enfance de la forêt

Et  ces jours-là nous savions que Singer

Est  un mot tombé d’un dictionnaire de proie

Qui nous attendait parfois derrière les portes

une hache à la main !

 

 

Minerai noir

Anthologie personnelle

et autres recueils

Poésie Points


Jean-Claude Pirotte – leçons de solfège


touneur de page

  René Chabrière – Tourneur de pages

 

 

nous avons connu la province

         les volets clos les sourds

appels du soir les parlers lourds

         et les portes qui grincent

 

on croit que ça dure toujours

         cette chanson qui pince

un peu le cœur écho si mince

         et presque sans retour

 

or cette voix comme une neige

au bord tremblant des nuits

c’était celle du doux ennui

       des leçons de solfège

 

 

Veilleurs 

Ajoie

Poésie/ Gallimard


Shéhérazade – (Susanne Derève)


 

Kees Van Dongen Le livre des mille et une nuits 3

   Kees Van Dongen – Les Mille et une nuits 

 

 

 

A vivre mille et une vies, devisait Shéhérazade

             tirant le fil de chaque nuit,

             mille vies de funambule

que j’ai tissées sous la lune,  est-ce l’amour

                      que j’ai trahi ?

 

Si mille vies se ressemblent, ainsi doit-on

                    mourir d’ennui,

           tandis  que les saisons passent

           et que les amours  trépassent.

 

      Laisserai-je  de guerre lasse  effacer

      les mille visages qui peuplaient

                  mes mille vies ?

 

      Je les convoque au cœur des nuits,

          mais ils détournent les yeux

 

         Allez en paix   bienheureux 

       qui n’aurez souffert qu’une vie.

 

 

 

 


Frisson d’Avril – (Susanne Derève)


 

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Photo – montage RC

 

 

J’ai confondu le printemps et l’hiver

Il neige si fort ce matin

une bourre de soie légère

J’y vois frissonner Avril

 

Sur la promenade pleurent les saules

et leurs cotillons graciles

moussent doucement à nos pieds

nos chevelures en sont poudrées                                             

 

Neige douce que porte le vent

mollement   gorgé de pollens

un duveteux tapis de graines

festonné d’écume blonde

 

comme une averse féconde

qu’un souffle disperserait

 

 

 

inspiré d’un poème de René Chabrière :  http://welovewords.com/documents/une-neige-qui-nen-est-pas

 

 

 


Andreï Poliakov- Débarquement chinois (59-60)


 

Nicolas de Stael. Nature morte au verre 1954 50x63

   Nicolas de Staël – Nature morte au verre

 

 

        Tu ne demandes donc pas grand-chose

à la muse étrangère ?

         tu lui dis, permets-moi de pleurer tout cela,

et elle ne pleure toujours pas ?

 

 

 

 

Elle ne pleurera pas

 tant

         que tu es vivant

et respires

dans l’envers de ton sommeil glacé,

         tant que tu fais tourner

avec une seule main  –

         comme un mot  –

         un petit verre,

et avec

ton autre main,

        comme un petit verre  –

        un mot ! »

 

 

 

Débarquement chinois

editions Novoje izdatelstvo , Moscou.

Revue Rumeurs Novembre 2018 (extraits)

traduction Katia Bouchoueva

 

 


Magnolias – (Susanne Derève)


John La Farge - fleur de magnolia

John Lafarge – Magnolia 

Arbres grêlés  de l’hiver qui griffez l’horizon

de vos bras nus

 

Les magnolias fleurissent déjà

étoiles roses     étoiles claires

 

et les mouettes décrivent de grandes arabesques blanches

au-dessus des toits    épousant le vent d’une aile légère

 

Qui voudrait  croire que c’est aujourd’hui

le printemps ?

 

Les rues déroulent leur ruban de silence jusqu’à la mer

et la mer elle-même est silence

 

Les fenêtres sont closes   la ville muette

les parcs  les jardins   déserts

 

scilles, jonquilles, violettes

furtivement écloses

 

et leur parfum vivace

enfoui dans le lit des sous-bois

 

Tu tentes bien d’en ranimer l’émoi

mais son souvenir te trahit

il s’évanouit et se dérobe

 

comme un voile trop fin

une image tremblée qui file entre les doigts

 

Alors, tu restes assis vainement  à rêver

de chemins creux

du vert acide des futaies

 

Tu voudrais éprouver encore le fourmillement

de la marche, l’élan que tu imprimais à ton pas,

le chant des cailloux sous tes pieds

 

tu te souviens     et tu voudrais   et tu oublies …

 

Tu ne peux pas.

 

 


Sylvia PLATH – Finistère –


 

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Mathurin Méheut – Naufrage sur l’île de Batz

 

 

C’était la fin des terres : les derniers doigts, noueux et

  rhumatismaux,

Crispés sur rien. Des falaises

Noires et menaçantes, et la mer qui explose

Sans fond, sans fin, sans rien face à elle,

Blanchie par les visages des noyés.

C’est tout simplement lugubre maintenant, un tas de

rocs —

Soldats rescapés de sales guerres d’autrefois.

La  mer canonne dans leurs oreilles, mais ils ne bron­-

  chent pas.

D’autres rocs dissimulent sous l’eau leurs rancunes.

 

Les falaises sont bordées de trèfles, étoiles et clochettes

Telles que les doigts peuvent en broder, à l’approche

  de la mort,

Presque trop petits pour que les brumes s’en soucient.

Les brumes font partie de l’antique attirail —

Âmes roulées dans le grondement funeste de la mer.

Elles meurtrissent les rocs, les font disparaître, les res­-

  suscitent.

Elles se lèvent sans espoir, comme des soupirs.

Je marche parmi elles, et elles m’emplissent la bouche

  de coton.

Lorsqu’elles me libèrent, mon visage est perlé de

  larmes.

 

Notre-Dame des Naufragés avance à grands pas vers

  l’horizon,

Ses jupes de marbre rabattues en deux ailes roses.

Un marin de marbre, éperdu, est agenouillé devant   

  elle, et devant lui

Une paysanne en noir

Prie ce monument du marin qui prie.

Notre-Dame des Naufragés est trois fois plus grande

  que nature,

Ses lèvres ont la douceur de la divinité.

Elle n’entend pas ce que dit le marin ni la paysanne —

Elle est amoureuse de la beauté informe de la mer.

 

Des dentelles aux couleurs de mouette claquent dans

les courants d’air marins

À côté des stands de cartes postales.

Les gens du pays les lestent avec des conques. On

vous dit :

« Voici les jolis bibelots que la mer dissimule,

De petits coquillages assemblés en colliers et en

  dames miniatures.

Ils ne viennent pas de la Baie des Morts un peu plus

  bas,

Mais d’un autre lieu, tropical et bleu,

Où nous ne sommes jamais allés.

Voici nos crêpes. Mangez-les avant qu’elles refroidis­- 

  sent. »

 

 

 

FINISTERRE

 

This was the land’s end : the last fingers, knuckled

and rheumatic,

Cramped on nothing. Black

Admonitory cliffs, and the sea exploding

With no bottom, or anything on the other side of it,

Whitened by the faces of the drowned.

Now it is only gloomy, a dump of rocks —

Leftover soldiers from old, messy wars.

The sea cannons into their ear, but they don’t budge.

Other rocks hide their grudges under the water.

 

The cliffs are edged with trefoils, stars and bells

Such as fingers might embroider, close to death,

almost too small for the mists to bother with.

The mists are part of the ancient paraphernalia —

Souls, rolled in the doom-noise of the sea.

They bruise the rocks out of existence, then resurrect   

  them.

They go up without hope, like sighs.

I walk among them, and they stuff my mouth with

  cotton.

When they free me, I am beaded with tears.

 

 

Our Lady of the Shipwrecked is striding toward the  

  horizon,

Her marble skirts blown back in two pink wings.

A marble sailor kneels at her foot distractedly, and at

  his foot

A peasant woman in black

Is praying to the monument of the sailor praying.

Our Lady of the Shipwrecked is three times life size,

Her lips sweet with divinity.

She does not hear what the sailor or the peasant is

  saying —

She is in love with the beautiful formlessness of the sea.

 

Gull-coloured laces flap in the sea drafts

Beside the postcard stalls.

The peasants anchor them with conches. One is told :

“These are the pretty trinkets the sea hides,

Little shells made up into necklaces and toy ladies.

They do not come from the Bay of the Dead down

  there,

But from another place, tropical and blue,

We have never been to.

These are our crêpes. Eat them before they blow

cold. ”

 

 

 

 

La Traversée

Arbres d’hiver 

Poésie/ Gallimard


Modillon qui pleures – (Susanne Derève)


 

GRANDLAC

     Château de Grandlac – Lozère  

 

 

Modillon qui pleures sous les  lauzes,

Pleure sur moi qui n’ai entre les mains

que les sarments usés de mon rêve,    

criblé comme la pierre de tuf

de mille interstices de larmes,

et  des matins d’eau triste gris de givre et de gel

 

Modillon qui te ries 

Le   jeune soleil de Mars,  cligne un œil clair   

sur le vert tendre des prairies,

fait place nette à la vie,

arase les terres brûlées pour y semer l’armoise

la colchique et le blé

 

Modillon qui te ries ,   annonce-moi   l’été

 

 

GRANDLAC7


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