voir l'art autrement – en relation avec les textes

Archives d’Auteur

Yann Fulub Follet – Sortavala


 

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  Lawren S Harris, Algoma (Beaver Swamp), 1920

 

 

Ladoga

Au confluent de la tourbière et du fleuve

Voici grandie la lumière des toundras

L’automne a laissé quelques oiseaux blancs

Sur un lac aux reflets roux…

 

Les chemins pleins de trous d’eau gelée déjà

Dessinent des horizons secrets

Qui s’enfoncent, lourds, bas…

 

Il me souvient d’espaces clair-silence

Et de paroles, fines vapeurs grises, souffles

Que le temps pur et les nuages de magie

Rendent visible aux yeux…

 

Le petit bois hâtivement ramassé au soleil

Qui se couche, rouge et rond, un lac oblong,

Comme une bière, dans la tête des airs et encor

Les trous d’eaux sous les pieds froids.

 

Octobre 1876   

 

 

Lettres de Carélie    poèmes

éditions  des orgevaux

 

 


Dérive – Susanne Derève


BONNARD CAMPAGNE

  Pierre Bonnard – Le Cannet

 

 

Rouge bruyère du désir

Bleu pers des mers errantes

Sur  le vert profond des rivières

glisse ma  barque lente entre tes bras noués  

barque légère

 

Est-ce cette dérive qu’on nomme  bonheur

une fenêtre ouverte    un lit défait

 

quand la course des  heures

n’est plus un temps qui fuit  un futur

imparfait  un canevas qu’on file et défile

à regrets  mais une tendre ivresse  

qui rachète l’absence

 

Alors j’habille l’aube avec les ors du soir,

ceux que tu chantes, que j’imagine de très loin

tirés par l’aile rase d’un oiseau de nuit

 

avant que ne s’abîme l’horizon dans la lueur

du premier phare ou dans un fin rideau de pluie

 

cette pluie souviens-toi

elle ruisselait ardente sur Paris 

et nous nous ruisselions de vie

 

 

 

 


Danielle Legros Georges – Pleasant street , printemps


 

JEAN mESSAGIER l'amour chez les noisettes

      Jean Messagier – L’amour chez les noisettes

 

 

Avec le printemps sur mon dos, autour de mon cou,

avec l’horloge tournée vers l’avant, s’ouvrant

doucement, sur un paysage de ciel voilé,

 

Dans l’envol du crépuscule, cornouiller, fleur

Tanguant dangereusement, l’éclat de chair

D’ une jambe marchant sur le trottoir,

Dans la fougère, la roche verte, l’herbe, l’arbre, un mot de plus

 

Et je nage dans un jardin. Et maintenant :

Vert-de-gris. Le voilà. Que dire, que dire

Sinon donne-moi le monde. Merveille aussi. Pousse-moi

 

A écrire un vers, pousse-moi à m’aligner avec ce qu’il y a

Autour de moi, hors de cette page. Abandonne l’espace

Entre ci et là. Là.

 

 

Poèmes choisis

rumeurs    Novembre 2018

Ed La rumeur libre


Quand résonne Septembre – (Susanne Derève)


 

 

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    Photo RC – Blés des Causses

 

 

 

Quand résonne Septembre

me revient

la chanson de la pluie sur les verrières

son bruit de verre pilé

 

celui du verre qu’on rassemble

enclos sous le voile léger

comme un rire étouffé éparpillant les cendres

de l’été

 

Verre brisé

Parfois les feuilles sèches des saules

avaient ce tintement cristallin  en Juillet

et le vide  du ciel  l’étincelant  reflet                    

 

Dans la pénombre    à traquer  la moindre trace       

de fraîcheur   chaque geste pesait

 

C’était un temps d’une infinie langueur   

où l’on se contentait d’être  dans la dérive lente                               

des heures   sans que décline la fournaise  

Même la nuit brûlait  d’une insolente ardeur             

                            

Verre brisé   le   murmure des blés 

dans l’ombre portée du vent 

comme un frisson     un long haussement  d’épaule

 

un éclair de chaleur  le plein chant de l’orage

croisant à l’horizon    un crépitement bref    

à peine une averse    une sueur d’été

 

On attendait Septembre

la douce chanson de la pluie sur les verrières

son bruit de verre pilé   

 

celui  du verre qu’on rassemble

enclos sous le voile léger

un sanglot étouffé qui dispersait les cendres

de l’été

 

 

 


Nuno Judice – Ligne 1 (chaque poème a une ombre)


 

Félix Vallotton Le ballon

      Félix Vallotton – Le ballon

 

 

Chaque poème a une ombre. Je tends les mains et je peux la toucher

comme l’on touche l’ombre d’un arbre qui s’enfuit de nous quand nous

cherchons à nous y abriter . Ainsi, le poème est un jeu de lumière  :

et son ombre recule et avance en accord avec l’heure du jour.

 

Pourtant, à la fin du poème, l’ombre semble disparaître.

Le poème reste à la verticale ;  et midi en sort , avec sa lumière entière ,

comme si le poème était une réalité transparente et que l’on pouvait voir

à travers lui la circonférence du monde .

 

 

Avec l’après-midi, les mots changent de couleur. Les phrases pâlissent

lorsque le soleil les laisse . La voix se couvre avec la nuit ;  et le silence

s’en empare comme s’il volait le sens à ce que nous voulons dire .

 

 

C’est pour cela que le matin, il convient de laisser entrer la lumière entre

les pages. Le noir de l’impression pourra briller à l’excès  ; et le blanc du

papier refléter le ciel . Ce qui est écrit , imprégné de ce feu , se fixera dans

notre mémoire .

Ainsi, il restera .

 

 

 

Cada poema tem uma sombra. Estendo as màos e posso tocâ-la, como se
toca a sombra de uma ârvore que foge de nos quando procuramos o seu
abri go.
Assim, o poema é umjogo de luz : e a sua sombra recua e avança de acordo
com a hora do dia.
No Jim do poema, porém, a sombra como que desaparece. O poema fica a prumo ;
e o meio-dia salta de dentro dele, com a sua luz inteira, como se o poema fosse
uma realidade transparente e se pudesse olhar, através dele, a circunferência
do mundo.

Com a tarde, as palavras mudam de cor. As frases empalidecem, quando o sol as
deixa. A voz vela-se com a noite ; e o silêncio apo-dera-se delà, como se roubasse o
sentido ao que queremos  dizer.

Por isso, de manhâ, convém deixar entrar a luz para dentro das paginas. O negro
da impressâo poderà brilhar em excesso ; e o branco do papel reflectir o céu. O que
esta escrito, embebido desse fogo, fixar-se-a na no s sa memôria.
Assim, permanecerâ.

 

 

Lignes d’eau   Linhas de àgua 

Fata Morgana

 

 

 

Homme qui chavire – (Susanne Derève)


 

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  Alberto Giacometti – L’homme qui chavire

 

 

Homme qui chavire

as-tu rompu l’amarre et laissé ta barque s’enfuir   

coulé tes désirs dans le bronze

foulé ce que la vie mendiait de patiente douceur  

et tu les mots  comme on renonce         

 

Homme qui supplie 

je n’ai plus de rêves à t’offrir

de bateau en partance

que l’étreinte de l’eau et les linges nus

de l’absence

 

Je n’ai plus que des nuits d’hiver

à brûler   des cheminées de cendre

plus d’aubes à partager

rien que des friches  des quais de gare

sans train à prendre

 

Homme qui supplie  

quand le  vertige nous  saisit  à l’instant 

où ton bras retombe 

faut-il encore que tout s’effondre

que le bronze retourne  à  l’amas de poussière

où se réduit le monde

 

 

 


Ronny Someck – Aéroports


 

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   Robert Rauschenberg – Tracer

 

 

Dommage qu’on ne puisse atterrir à Brigitte-Bardot,

voir des strings au duty-free de Marylin-Monroe

ou bien acheter maquillage et mascara à Rafah

dans un aéroport nommé Cléopâtre.

Les nuages du jour deviendraient des écharpes glissées

sur les épaules de Dieu, et les nuages de la nuit avant l’atterrissage

seraient des robes de dentelle au bal

des étoiles.

On atterrit à Charles-de-Gaulle, Kennedy

ou Yasser-Arafat,

on voit l’hélicoptère de la politique

voler toujours dans un ciel bas,

il scintille comme une couronne royale

défiant le soleil.

 

 

 

BAGDAD-JÉRUSALEM, À LA LISIÈRE DE L’INCENDIE
(Salah Al Hamdani et Ronny Someck)
Editions Bruno Doucey 

 


Parfum – (Susanne Derève)


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Photo Robert Mapplethorpe

 

 

Il suffirait d’un mot

Lait     fleur

enfant   mémoire

 

Il suffirait d’un son

le do nu du dormeur

Et le si de silence

 

Il suffirait la nuit

de franchir le miroir

dans une douce errance

 

de flâner en  chemin

de cueillir dans le noir

une rose sans tain

et dans un vertige soudain

 

il suffirait

d’un mot

qui nous dirait

parfum

 

 

 

 


Je la vois qui s’élance – (Susanne Derève)


 

 

PLACE VINTIMILLE

Edouard Vuillard – Place Vintimille

 

 

Je la vois qui s’élance sous le berceau des arbres

de très loin                    je la vois

 

( dans sa course aérienne

en  a-t-elle oublié le tic tac

des heures, a-t-elle encore le trac 

d’ailleurs ? )

 

Il y a des fenêtres qui  penchent

sur les grilles du parc

 

et le long des allées des promeneurs distraits

des couples nonchalants

 

des amoureux transis enlacés  sur des bancs

 

des mômes qui jouent aux billes  au milieu du chemin

des enfants qui  babillent

 

–  Il fait si doux  si   gris –

et qui lancent des miettes aux pigeons de Paris

 

Et puis il y a cette fille  sous le claveau des arbres

qui a pris son élan 

 

dans sa course aérienne

elle  vacille   un instant

 

les promeneurs s’écartent

les enfants ont-ils abandonné leurs jeux

si brusquement

que les pigeons s’envolent

 

Elle  court vers toi

les bras tendus    ( il me semble 

que le monde s’est tu )

 

et ses pas sont légers 

sous le manteau des arbres

 

elle court          

sur le sable blanc  des allées

de sa course aérienne

 

se jeter dans tes bras

 

Peut-être que c’est elle

Peut-être que c’est moi

 

 

 


René Guy Cadou – Journal inachevé


 

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   Juan Gris – La lampe

 

 

 

Dormeur inespéré je rêve

Et voici que soudain une petite lampe

Remue très doucement sa paille

Et qu’à cette lueur j’entrevois

Le malheur occupé au loin

 

Rien à frire

Dans la poêle sans fond de l’avenir !

Rien à tirer de la grenouille de l’enfance !

Mais surtout rien à boire

Dans la coupe de l’espérance

Sinon un vin de tous les jours

 

Rêvais-je encore ?

Quel ange éberlué me nommait ?

Les heures comme des carpes se retournaient

Tout près

Sur le sommier du fleuve

Et pour la première fois peut-être j’entendis

La corde d’un violon casser

 

Voici que l’acajou verdit que la chambre s’emplit

De la marée inaugurale d’un poème

Et que cet enfant d’autrefois

Se met à vivre à la fenêtre !

Laissez entrer tous ceux qui rêvent

Laissez-moi m’habituer

Au récipient à peu près vide de la lune

Qu’un chien traîne en hurlant sur le pavé du quai

 

Je te vois mon amour

Ensoleillée par les persiennes de l’enfance

Comme un matin trop beau couleur de thym

Avec ce frétillement d’ablettes de tes jambes

Et cette lente odeur de lessive et de pain

 

Marche un peu dans la rue sans ombre

Vers la flamme !

Redresse-toi un peu que j’accède à présent

Par le puits de tes yeux aux sources de ton âme

Où n’ont jamais plongé les racines du temps.

 

 

 

Comme un oiseau dans la tête

Poésie Points


A l’heure où reflue la marée – (Susanne Derève)


 

 

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    Henri Moret – Lande bretonne

 

 

 

Il me reste à brûler  quelques roses flétries

et les hampes rouillées des acanthes

à tailler de grandes coupes dans les blés

 

pour rejoindre les prairies rases de Juillet

la lande rouge  les bruyères

jusqu’à  l’estran  à l’heure où reflue la marée

            

Il me reste à sonder  le ciel sans espérer 

y distinguer rien d’autre qu’un fin brouillard  d’été

–  il tient  lieu ici de beau temps  –      

 

Que le soleil darde enfin  un rayon blanc

alors le voile se déchire

et la renverse du courant dessine des moires                                  

tremblantes  où chavirent les bois flottés 

 

Il me reste  la nuit tombée  à suivre  l’oblique

 faisceau  des phares dans le reflet laiteux

 des vagues pour franchir  la  dune où zigzague  

blafard un  dernier rai de lune

et sonner le départ

 

 

 

 


Escale – (Susanne Derève)


 

1929 Charles Sheeler Pont Supérieur Upper Deck

    Charles Sheeler – Upper Deck

 

 

C’est ici que les grands navires font escale

monstres abandonnés au long des quais déserts

après avoir largué les miasmes délétères

de pétrole et de suif, qu’ils traînent à fond de cale

 

Parfois accompagnés de grands oiseaux de mer

ils fendent l’horizon, navires en cavale

émergeant de la brume, tandis que les haleurs

se préparent au bal pour les mener à terre

 

On croirait voir au loin de blanches cathédrales

érigeant vers le ciel leurs cheminées de fer

coupoles que la nuit habille de lumières,

saltimbanques parés pour le grand festival

 

avant d’aller rejoindre les débarcadères

pour y mourir un jour dans le bruit infernal

des chignoles et des grues et le cri du métal

insensibles et sourds au refrain de la mer

 

 

                            


Pierre Seghers – La nuit qui vient


 

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 Jean François Millet – Nuit étoilée

 

 

La nuit qui vient

est-elle étoilée ? Mais que m’importent les étoiles

dans ce cheminement, dans cette migration

Quand l’épaisseur est traversée pour atteindre l’autre soi-même

De l’Autre, fou, et de silence, immobile gisant debout ?

 

La nuit qui vient à ma rencontre, elle a franchi tant de montagnes

Et dévalé tant de collines et roulé tant de galets morts

qui rêvaient d’elle, son souffle a déplacé tant d’astres

Retroussé tant de vagues et courbé tant de joncs

Qu’elle m’emporte, comme un berger dans son manteau

ses bêtes passées à un autre

Seul, retranché de tous, et en lui-même, absent .

 

 

Dis-moi, 

ma

vie 

Editions Bruno Doucey

 

 


Robert Ganzo – Orénoque (extraits)


 

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 Jean Fautrier – Paysage

 

 

Orénoque, fleuve qui roule

parfums et clameurs, à travers

des paradis et des enfers,

avec ton nom de femme soûle

et tes couleurs de mascarade,

mais pur encore, et loin de vous,

Indes, théâtre pour les fous,

Europe triste, Orient fade !

 

 

Déversoir scintillant des Andes

pour le chaotique troupeau

des monts qui, blessés sous leur peau,

saignent en toi comme des viandes.

Mais quand la nuit souffle tes bords,

un éventail glisse, s’allume,

soudain se ferme et c’est alors

la mort sous des baisers de plume.

 

 

                                ***

 

 

Je ne sais pas jusqu’où je plonge

et ne sais plus où tu finis

lorsque le chaud sommeil allonge

nos corps étroitement unis.

 

Tu t’éloignes vers quelle rive,

oiseau que je retiens encor,

et qu’un envol étrange rive

à moi, vivant et déjà mort ?

 

La nuit organise ton rêve,

où de grands arbres tout vidés

dressent leur tronc, sans chair ni sève,

comme des squelettes fardés.

 

Dans l’ombre, autour de nous, sans doute,

flotte le vampire géant,

tandis que sur ta peau j’écoute

ton cœur me sauver du néant.

 

 

Jean Fautrier - planche pour Orénoque

Jean Fautrier – Planche pour Orénoque

 


Ceija Stojka – Auschwitz est mon manteau (extraits)


 

Kiefer

Anselm Kiefer — Die Ungeborenen (Les non-nés)

 

L’homme a créé la balance

elle indique la justice

la majorité et la minorité,

et alors pourquoi

nous traite-t-on nous les Roms et les Sintis

de minorité ?

regardez donc ce qu’indique la balance

ou est-ce vous qui l’avez étalonnée

pour que vous puissiez dire : nous sommes

la majorité

et vous la minorité ?

de awen bachtale[1].

 

[1] Soyez le bienvenu.

 

 

Die Waage erschuf der Mensch

sie zeigt die Gerechtigkeit

die Mehrheit und die Minderheit

und warum

bezeichnet man uns Rom und Sinti

dann als Minderheit ?

schaut doch was die Waage zeigt

oder ist die von Euch geeicht

damit Ihr sagen könnt :  wir sind

die Mehrheit

und Ihr die Minderheit ?

de awen bachtale.

 

***

 

Le ruisseau

était notre baignoire

la rue notre pays natal

notre pain

les hommes qui nous le donnaient

Notre souffrance personne ne la voyait

Nos morts gisent dans la terre

le pays où ils sont nés

La nature est notre première mère

Le vent est le frère du Rom

la pluie la sœur de la Romni

Et tout le reste va avec

 

 

Unsere Badewanne

war der Bach

unsere Heimat die Straβe

unser Brot waren die Menschen

die es uns gaben

Unser Leid das sah niemand

Unsere Toten liegen in der Erde

Land wo sie geboren sind

Die Natur ist unsere Urmutter

Der Wind ist der Bruder des Romm

der Regen die Schwester der Romni

Und all das andere gehört dazu

 

***

 

Auschwitz est mon manteau

tu as peur de l’obscurité ?

je te dis que là où le chemin est dépeuplé,

tu n’as pas besoin de t’effrayer

 

je n’ai pas peur.

ma peur s’est arrêtée à Auschwitz

et dans les camps.

 

Auschwitz est mon manteau,

Bergen-Belsen ma robe

et Ravensbrück mon tricot de peau.

de quoi faut-il que j’aie peur ?

 

 

Auschwitz ist mein mantel

du hast angst vor der finsternis ?

ich sage dir , wo der weg menschenleer ist,

brauchst du dich nicht zu fürchten

 

ich habe keine angst.

meine angst ist in Auschwitz geblieben

und in den lagern.

 

Auschwitz ist mein mantel

Bergen-Belsen mein kleid

Und Ravensbrück mein unterhemd.

Wovor soll ich mich fürchten ?

 

 

 

Auschwitz est mon manteau

et autres chants tziganes                  Editions Bruno Doucey

 

 


Gartempe – Susanne Derève


 

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Photo RC

 

 

 

Printemps, me disais-tu,  

des lits de fleurs jetés sur l’eau

comme les voiles blancs d’une aube

adolescente

 

Je répondais  école buissonnière,  iris,

– pas ceux de Van Gogh –

 les iris jaunes des rives basses de la Gartempe

 jardins épanouis, fleurs de fruitiers,

ramées légères  sous le vent frais                        

 

Que disais-tu sinon que le printemps était là

ses fleurs dressées aux angles des fenêtres,

égayant  le pavé des cours, cernant le vide

à l’aplomb  des vieux murs,  églantiers,                          

valérianes, coquelicots  d’un jour

 

Printemps    voyais-tu ce que je ne voyais pas

Jetais-tu sous mes pas comme un semis  d’étoiles

Etaient-ce simplement les cailloux du chemin  

Ou sous les lunes d’eau  un reflet  cristallin  

 

l’éclat du ciel entre les pierres 

pans  de ciel   mêlés entremêlés de murs brisés

fendus d’étroites meurtrières 

 

Tu me disais printemps

et mon rêve brassait le temps

comme les pales du moulin   

 

C’était le battement régulier de la roue

l’orbe de l’eau  le lit d’argent de la rivière

 

et ses berges un écrin déclinant la palette

des verts           me disais-tu

comme on les peint

 

 

 

 

 


Un deux trois soleil – Susanne Derève


 

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    Roger Bissière   – Soleil noir

 

Qui égrenait les heures

écrivait des peut-être

mettait un pas dans l’autre

 

ouvrait grand les fenêtres

y accrochait les mots comme on suspend

le linge

avec des agrafes de papier

 

lançait au ciel un air de flûte

que  le piano lui renvoyait

 

– touches d’ivoire du piano

comme un temps     hors du temps   morcelé –

soleil

un avant-gout d’été

 

Où sont les   bras qui me hissaient tendrement

hors du  sommeil  

les bras qui m’enlaçaient

 

– voile doré sous  les persiennes

 les bruits de  la ville  étouffés –

et  se fondent  déjà dans ce rêve vermeil

que j’arrache au passé                                     

 

Tracer     sur le trottoir une fleur

de marelle un deux trois

à cloche pied    

en égrenant les heures

 

Te retrouver

 

 


Hélène Dorion – Comme résonne étrangement la vie


 

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Photographie Aline Smithson

 

 

Comme résonne étrangement la vie
que tu vois se lever, au milieu du brouillard
de l’enfant que tu étais, hier encore
à la table où ton père, où ta mère
fouillaient le quotidien, sarclaient
la terre, arrachaient les herbes égarées
parmi les tulipes hautes
qui flottent encore dans le jardin comme
des étoffes, et mesurent les vents à venir.

 

Alors, comme résonne étrangement la vie
derrière la tempête qui broie ton corps
d’enfant, jette des marées de solitude
sur tes rêves, crois-tu, un mouvement
de lumière gagne sur la brume
peu à peu tu défriches la forêt
du passé, vois le chemin
où naissent et glissent
dans la terre les fragiles espérances.

 

Tu entends soudain la pulsation du monde
déjà tu touches sa beauté inattendue.
Dans ta bouche fondent les nuages
des ans de lutte et de nuées noires
où tu cherchais le passage
vers l’autre saison

 

et comme résonne étrangement l’aube
à l’horizon, enfin résonne ta vie.

 

 

 

Comme résonne la vie

Editions Bruno Doucey

 

 


Pégase – (Susanne Derève)


 

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Albert Pinkham Ryder – Pégasus

 

 

Gorgone aux yeux  de pierre

je  regardais s’enfuir  le temps exsangue

 

 

Pégase,   auréolé des nuits de gel    

qui déployais tes ailes blanches

en bordure des chemins grêlés de vent     

 

sur les rameaux légers du jour  naissant     

enrubannés de sève

 

Les nuages tendaient au ciel des bannières

d’argent

 

Les neiges de printemps sous ton sabot délié

fondaient en sources claires

 

Pégase

qui piétinais l’hiver et terrassais

la gangue bleue de  mes chimères

 

 

 

  


René Depestre – Nostalgie


 

2

 Myrtha HALL – Joueur de bambou 2001

 

 Ce n’est pas encore l’aube dans la maison

la nostalgie est couchée à mes côtés

elle dort, elle reprend des forces

ça fatigue beaucoup la compagnie

d’un nègre rebelle et romantique.

Elle a quinze ans, ou mille ans,

ou elle vient seulement de naître

et c’est son premier sommeil

sous le même toit que mon sang

 

 Depuis quinze ans ou depuis trois siècles

je me lève sans pouvoir parler

la langue de mon peuple,

sans le bonjour de ses dieux païens

sans le goût de son pain de manioc

sans l’odeur de son café du petit matin

je me réveille loin de mes racines

loin de mon enfance

loin de ma propre vie.

 

 Depuis quinze ans ou depuis que mon sang

traversa en pleurant la mer

la première vie que je salue à mon réveil

c’est l’inconnue au front très pur

qui deviendra un jour aveugle

à force d’user ses yeux verts

à compter les trésors qu’on m’a volés.

 

 

 

La Havane Octobre 1963

Un été indien de la parole (2002)

Points


Tristan Tzara – Le temps laisse choir de petits poucets


 

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    Alexandre Calder – composition au papillon

 

 

 

le temps laisse choir de petits  poucets derrière lui

il fauche les fines molécules sur les prairies  d’eau

il dompte les poches d’air  traverse leur jungle

il coupe le ver de  la vague et de chaque moitié

s’illumine un papillon

dans le volcan il se faufile le long  d’une note de

violon

il boucle le cours filant du verre  dans les fines heures

de transparence

là où nos sommeils bousculent la chantante nourriture

de lumière

 

 

L’Homme approximatif

Poésie/ Gallimard

 


Claude Pélieu – Printemps rouge et noir


 

mage

  Mark Rothko

 

 

J’aime le silence de la forêt

et les paysages inachevés

(Il paraît que nous sommes assurés

de notre défaite et de notre désintégration)

nos peurs barbouillées du sang de la nuit

ruptures  brisures  transmissions

sur le mur d’écrans  les fournaises du monde

tout devient visible  et les fleurs du silence

incendient nos yeux de rumeurs

merles  rouge-gorge  mésanges  sont revenus

l’herbe du printemps imite le vol des mouettes

flammes bleues à travers les branches des érables

c’est la fin de l’hiver et par temps de pluie

les couleurs pleurent sans mémoire

 

 

 

Indigo Express

Paris – le livre à venir- 1986


James Sacré -Toit dans l’ombre (ou lampe) et le temps


 

Kandinsky The blue rider, 1903, Ernst Bührle Collection, Zür

Kandinsky – The blue rider

 

 

 

Un grand cheval emporte un pays , le village

( C’est au printemps , un arbre a grimpé son branchage

Au ciel )  ;  espace  : ah , oui les merveilleux nuages  !

Mais rien , que le vent , rien , le bleu du paysage .

Où bondir  ?  je ramasse un trèfle ,  des fourrages  ;

Ras de terre écorché , escargots , tussilages ,

Un cheval maigre y traîne un précaire attelage .

Où le printemps , les foins  ?  Où paraît quel visage  ?

Un arbre fait quel signe où rougit le village  ?

Je le regarde au loin , printemps fleuri , feuillages ,

Taupinière et chardons le soleil , cheval sage …

Et rien , que le vent rien , l’érosion d’un village .

 

 

 

 

 

Toit dans l’ombre (ou lampe) et le temps p 34

(à des poèmes d’Yves Bonnefoy)

ANCRITS  – Imprimeur Thierry Bouchard (Losne)

1982


Franck André Jamme – La récitation de l’oubli


 

taloi HAVINI 2

Taloi Havini – From Refugee to Exile

 

 

Les fleurs ? Pour une autre fois.

Toutes les fleurs de sable de la

ville. Sur les fenêtres, dans les

cheveux de jais des femmes, au

cou des suiveurs de chariots. Et

tous les champs :  les carrés blonds,

le vent, frissons sertis de flaques

blanches. Mille insectes s’agitent,

gerbe d’or, petits pas. Terra Nostra !

 

 

 

 

 


Océanie – (Susanne Derève)


 

   Pirogue, exposition Océanie Musée du Quai Branly

 

 

Là où les eaux bleues des lagons

dessinent des caresses de sable sous le vent

j’ai trouvé l’oiseau cardinal

l’oiseau rouge feu

et je lui ai peint des yeux de braise

et de nacre

j’ai chargé ma pirogue de tortues et d’oiseaux

pour passer de l’autre côté de l’enfance

 

 

Là où les eaux bleues des lagons

épousent la mangrove et le ciel

j’ai revêtu ma robe de papier

et coiffé deux chevaux aux crinières de lianes

aux naseaux de bois flotté

ri sous le masque oint mes lèvres d’onguent

mes joues de kaolin mes paupières de charbon

et de khôl

 

 

Là où les eaux bleues du lagon se rejoignent

et encerclent la terre

j’ai façonné d’une main circulaire le bol

des offrandes premières

gravé la pierre cérémoniale des mages

et des devins

orné le trône divin d’écailles de serpents

de poissons trismégistes

dessiné sur le sable des lunes pleines

et des filaments d’étoiles

 

 

Là où les eaux bleues des lagons tremblent

sous la risée

où les proues des wakas harponnent la haute mer

et les plies argentées

j’ai déposé un charme tressé de mes dix doigts agiles

et noué un aiguillon de raie pour crever les nuages

et conjurer la pluie

 

 

L’eau court    l’eau trace entre mes mains

les repères de vie

j’ai vu venir l’oiseau rouge feu

avec son aigrette brune et son regard de braise

je lui ai remis les offrandes premières

invoqué le Tiki incrusté de corail

et de l’os fin du lézard

agrafé à son cou un long collier de jade

 

ouvert les portes de la nuit

 

 

 

quelques photos et liens expo Océanie dans

 le partage de Susanne