voir l'art autrement – en relation avec les textes

Archives d’Auteur

Vue mer – (Susanne Derève)


Brest – Port de commerce – photo perso –

 

Vois-tu ,

la digue au loin, le bras amoureux des terres     

enlaçant  le rivage,

et sur le blanc corsage des vagues,  

la loupe étincelante  du soleil quand cède                                

le brouillard ,

son scintillement  de perle noire .

 

Le port baigne encore dans la brume,                                               

emprisonnant des effluves de colza et de souffre,                                     

écharpes blanches pour rouges squelettes

   – de ces épaves agonisantes qui gisent à quai

     dans l’odeur rance  d’huile et de fiente 

     comme de vieux lampions brisés –

 

Au long  de la Criée veillent  les mouettes nonchalantes ,

un bécasseau becquette ,

     indifférent

au soleil qui déverse soudain ses cuillères d’argent

sur les cafés crème en terrasse, 

ses dentelles de baptiste sur l’eau,

et tire un instant de l’insondable oubli

la rouille brune  des  cargos. 

 


Lionel Ray – Ni rides ni raison –


Peinture René Chabrière

 

       Ni rides ni raison . c’est la foudre aux yeux bleus
       qui éclaire les seuils.

       fragile est son secret : ce nœud léger du souffle
       ces traces de naissance nouvelle ce cri brisé. –

       nous serrons contre nous une cage pareille
       à la fumée – distance qui déchire.

       et nous marchons dans son obscur empire
       vers cette vitre innommable, notre voisine sèche.

       ainsi nous habitons le mouvement des jours :
       l’ombre dans l’ombre va, envol de nul oiseau.

 

Poésie 84
Janvier Février 1984
Revue dirigée par Pierre SEGHERS

 


La belle lumière – (Susanne Derève)


Väinö HÄMÄLÄINEN ( peintre finlandais 1876 – 1940)

 

A la fenêtre ce matin  un brouillard

à couper au couteau

– le jour entre parenthèses –

 

Hier pourtant voguait ma barque aventureuse

puisant un avant-gout de printemps sur l’eau

et l’eau chantait en courtes vagues sonores

dans l’échappée de soleil

comme un visage affranchi  du masque                                                              

dévoile gaiement son sourire     

 

Le dos rond des galets le sable léger du sentier                                                                         

vibraient d’éclats de rire

C’est est fini aujourd’hui de la belle lumière

 

 


Nuno Judice – Libation tardive –


Barque de pêche sur la plage – Joaquin Sorolla

 

Libation tardive 

 

Je verse sur ma tête

l’or absurde des couchants.

Un pot de terre tombe de mes mains :

il se brise sur le sol de pierre.

 

Ton corps est un navire

qui rouille dans le port.

Cependant, je le pousse vers le large

et il prend le chemin du soleil.

 

La main qui dessine ne sait pas

où finit la page : derrière elle,

se soulèvent les collines, les arbres

agitent leurs frondaisons sous le vent,

un aigle reste immobile

plus longtemps que d’habitude.

 

Les lignes se croisent dans

les yeux. Je vois leur profondeur :

le bleu se confond avec le vert,

les cendres de l’âme teignent

d’automne l’amour.

 

J’entends le chant nocturne des pierres

tachées par le vol de ton désir 

Je  t’entends –  tu es loin, comme  si tu

me parlais entre les nuages et

les ombres.

 

Entre ce chant et tes paroles

tombe le silence qui annonce

les premières pluies

 

Anabase 

Je remonte le fleuve de ton corps sur une carte ancienne,
avec le papier qui se déchire et les inscriptions effacées
par les pluies de la nuit. Un navire de mots
m’emporte dans cette expédition ; et les rameurs
ont tu leur rythme monotone, en entendant
le battement de la coque dans les eaux profondes.

Jadis, j’ai rêvé d’un débarquement matinal
sur ces sables inaccessibles ; entendu les oiseaux
indiquer le chemin des montagnes ; su
que les nuages étaient à ma portée, comme
si la source n’était juste qu’un point abstrait
au centre de la page.

J’éloigne tes doigts, comme des algues, à la recherche
de poissons oubliés par l’hiver. Derrière eux,
un troupeau immergé suit les pas du berger
sous-marin : Neptune aveugle dont le trident se
confond aux racines fluviales. Je traverse les limites
du songe que tu m’offres : et je trouve le lac
stagnant de tes yeux ouverts
avec l’avidité des ténèbres.

 

 

LE MOUVEMENT  DU MONDE

Ed. Le Taillis Pré

Poèmes traduits du portugais par Michel Chandeigne

 


Philippe Jaccottet – La voix –


Maxime Maufra – Paysage d’hiver –

 

          Qui chante là quand toute voix se tait ? Qui chante
          avec cette voix sourde et pure un si beau chant ?
          Serait-ce hors de la ville, à Robinson, dans un
          jardin couvert de neige ? Ou est-ce là tout près,
          quelqu’un qui ne se doutait pas qu’on l’écoutât ?
          Ne soyons pas impatient de le savoir
          puisque le jour n’est pas autrement précédé
          par l’invisible oiseau. Mais faisons seulement
          silence. Une voix monte, et comme un vent de mars
          aux bois vieillis force leur porte, elle nous vient
          sans larmes, souriant plutôt devant la mort.
          Qui chantait là quand notre lampe s’est éteinte ?
          Nul ne le sait. Mais seul peut entendre le cœur
          qui ne cherche la possession ni la victoire.

 

Poésie 1946-1967

nrf  Poésie / Gallimard

 


Georges Castera – Extraits –


Le paradis terrestre, Wilson Bigaud (1931-2010), Musée d’art haïtien

 

( L‘encre est ma demeure – Acte Sud )

Certitude     

Ce n’est pas avec de l’encre
que je t’écris
c’est avec ma voix de tambour
assiégé par des chutes de pierres

Je n’appartiens pas au temps des grammairiens
mais à celui de l’éloquence
étouffée
Aime-moi comme une maison qui brûle

Dédicace de la page du milieu

femme démesurément femme
dans la cassure du présent
les jours de solitude inhabitable
s’il t’arrive de t’interroger
sur les choses informulées
souviens-toi
dans la plus pure errance de la parole
que je suis entré dans ton sourire
pour habiter ton doute.

 

Le trou du souffleur – Editions Caractères 

J’ai ouvert aux mots …

J’ai ouvert aux mots

l’espace de ton désir

pour tout prendre

pour tout voir

prendre la terre par ses racines

le soleil par ses branches

carnivores qui enjambent

la nuit

voir au travers du vertige

et boire au goulot

des syllabes bavardes de ta bouche

notre amour a la témérité

de franchir le vide à pied

en jetant au loin

la clef de l’épouvante

la belle clef qui piège

la raison

 

Petit récit d’affirmation

J’avais une corde dans la main

et ne trouvais pas l’arbre

fort robuste

ni la branche assez haute

pour laisser flotter mes pieds

je suis parti vers la mer

elle n’avait plus assez d’eau

je me suis assis pour attendre

que l’arbre ait des branches

et que la mer se remplisse

d’eau

à force d’attendre

j’ai longtemps habité les mots

en solitaire

tu passais par là par hasard

intarissable de beauté

et de bonté curieusement

j’ai raté ma mort

 

Georges Castera – ( 27/12/1936 Port au Prince -24/01/2020 Pétion-ville) : voir 

https://www.babelio.com/auteur/Georges-Castera/269229

Poèmes dits : 


Petite mère – (Susanne Derève) –


Tal Coat – Vol d’oiseaux passant un reflet


Petite Mère
Les étourneaux  pépient dans le coeur du feuillage
mais tu ne les vois pas 
 
Plus légers qu’une plume, que l’aile d’un moineau 
tes souvenirs s’envolent 

C’est un dimanche nu que ta mémoire 
une plaine déserte un arbre  silencieux 
que n’égaie plus nul chant d’oiseau 



Courbes – (Susanne Derève) –


Salvador Dali – Lune et oiseau

 

 

Le mot aussi rond qu’une bouche

naquit pour dire l’amour,

et le premier son fut amour,

rondeur de la lèvre charnue,

œil limpide,

prunelle palpitante où chutaient tour à tour

la lune pleine,  le globe incandescent

du jour

Fille, fils , enfantement  

et l’œuf diaphane  de l’oiseau                                         

sur l’arête du monde  où le tenait ma main ,                                  

ombrageuse prunelle, qui taisait l’effusion                                  

des couleurs  au seuil clair du matin,

la courbe douce du fruit  sur la branche ,

sa pure circonférence

d’or et de feu – orange , chair étoilée  du pitaya  –                                                       

Le mot disait la joue charnue de l’ange

et le lait blanc des femmes , poitrines rondes ,

hanches grenues ,

disait tout ce qui fut  et  serait  

que j’ai tu

de peur de m’en saisir ou de le profaner                              

 L’aurai-je assez  vécu   pour le nommer ?

 

 

 


Linda Maria Baros – La maison en lames de rasoir (extrait) –


Safet Zec – Chemise –

 

Si le linteau de la porte te tranche la tête,
c’est mauvais signe

Je suis née dans la gamelle de la neuvième décennie,
au temps où la maison n’était qu’un mur.
Je viens vers vous du pays des aveugles.
Il y a longtemps, mon œil gauche a coulé
sur les boutons de ma chemise.
Ça fait sept ans que je marche, mon œil droit
dans ma paume droite.
Chez nous, les borgnes faisaient la loi.
Moi, j’ai quitté le pays de l’enfance,
où je pleurais cachée dans le débarras,
sous le lavabo.

Mais j’ai oublié ces histoires qui polissaient
naguère la fausse monnaie de mon délire.
Je ne vous dis qu’une chose : j’y suis arrivée, me voilà.

 

 

La clé fumait dans la porte

Défaire le nœud de la porte n’est pas chose facile.
Faire bouger, même avec un mot,
son bras raide de balance, ses frontières,
remuer le sel qui a poussé à l’entour,
entre les dalles,
comme des pigeons qui s’élèvent
des anciennes tourbières.

(Oh, ça se comprend,
ce sont les pigeons noueux des murs,
tournés à l’envers comme des gants, immobiles.)

Devant la porte, tu dois trouver la tranquillité.
(La petite clé qui pend autour du cou
et que les enfants ont l’habitude de perdre si souvent;
la petite clé à l’aide de laquelle
tu les faisais revenir à la maison.)

Reprendre haleine. Entendre claquer
à l’horizon le bec mécanique de la nuit.

Et te souvenir du loquet cassé. Des marches
qui disaient jadis du bien de toi.
De la clé qui fumait dans la porte.

 

LA MAISON EN LAMES DE RASOIR
CHEYNE ÉDITEUR
 
http://www.lindamariabaros.fr/poemes_de_Linda_Maria_Baros.html  

 


Le premier train – (Susanne Derève ) –


Photo RC (port de Brest)

Le premier train part à cinq heures.

La nuit tapine encore

que déjà monte la clameur des rails,

ébranlant de ses wagons sonores  l’année nouvelle.   

 

Voyageur solitaire, tu guettes la naissance

de l’aube et tu regardes défiler la mer ,

les derniers bateaux à l’ancre , le port désert ,

 le ruban incertain de la plage ,

 

puis tu t’enfonces,  bercé par l’amble  monotone ,                         

dans le vaste cœur des futaies qu’ensevelit  la  bruine,

comme une vague fouillant  le sein lourd des terres ,   

                                                       

avant de t’endormir  serrant contre ton corps ta mince gabardine,                                              

indifférent à la  nuit qui se retire bredouille,          

loin de la foule et des lumières.


Nâzim Hikmet -Un étrange sentiment-


Vincent Van Gogh – Verger de pruniers à fleurs –

 

«Le prunier de Damas est en fleurs,

 

– C’est l’abricotier qui fleurit le premier

– le prunier de Damas le dernier –

 

Mon amour,

sur le gazon

agenouillons-nous

face à face.

L’air est clair et savoureux

– mais il ne fait pas encore très chaud –

l’écorce de l’amande

                verte et couverte de duvet

                               n’a pas encore durci…

Nous sommes heureux

parce que nous sommes encore en vie.

Nous serions morts depuis belle lurette

si tu te trouvais à Londres

et moi à Tobrouk ou sur un cargo anglais…

Mon amour,

pose tes mains sur tes genoux

– tes poignets sont épais et blancs

la paume gauche ouverte.

La lumière du soleil est dans ta paume

pareille à un abricot…

Parmi les morts de l’attaque aérienne d’hier

cent avaient moins de cinq ans,

et vingt-quatre tétaient encore…

 

Mon amour,

j’adore la couleur du grain de grenade

– grain de grenade, grain de lumière –

du melon j’aime le parfum de la prune l’aigre-doux…»

…..un jour de pluie

loin des fruits loin de toi

– pas un arbre fleuri

il est même possible qu’il neige –

dans la prison de Bursa

 

en proie à un étrange sentiment

et à une terrible colère,

ces vers, je les écris envers et contre tout

pour me narguer moi-même

et ceux que j’aime.

                                                                              7 février 1941

 

Nostalgie 

éditions Fata Morgana


Souvenir d’école – ( Susanne Derève) –


Françoise Pétrovitch – Fillette à l’oiseau ( exposition Fonds Leclerc pour la culture – Landerneau)

 

Une fleur de papier  qu’on fixait à la toile

ou l’aile d’un moineau 

le froissement du crépon sur la peau

la soie délicatement abandonnée

au point de colle 

…  un  souvenir d’école

Et  dans la cage de l’oiseau l’éblouissement du vol

vertige funambule  l’éclipse des pinceaux 

un frémissement d’ailes

le vert brillant des plumes

l’ocelle noire de deux  yeux affolés

et sous le fin duvet le cœur désordonné  

de l’oiseau

petit corps tiède entre mes mains

qui  me disait la vie  dans une histoire sans paroles   

l’air de rien

                                                    

 

 


Mary Oliver – Regarde , les arbres –


Paul Sérusier – Arbre jaune –

Regarde, les arbres

sont en train de tourner

leurs propres corps

en piliers

de lumière,

sont en train d’exhaler la riche

fragrance de la cannelle

et de l’accomplissement,

les longs cierges

des massettes

sont en train d’éclater et de flotter là-bas sur

les épaules bleues

des étangs,

et chaque étang,

peu importe ce que son

nom est, est

sans nom maintenant.

Chaque année

tout

ce que je j’ai jamais appris

pendant ma vie

me ramène à ceci : les feux

et la rivière noire de la perte

dont l’autre rive

est le salut,

son sens

nul d’entre nous ne le saura.

Pour vivre en ce monde

tu dois être capable

de trois choses :

d’aimer ce qui est mortel ;

de le tenir

contre tes os sachant

que ta propre vie en dépend ;

et, quand le moment viendra de le laisser

partir,

de le laisser partir.

 

In Blackwater Woods

Traduction : Aédàn (2021)

Look, the trees 

are turning

their own bodies

into pillars
 
of light,

are giving off the rich

 fragrance of cinnamon
 
and fulfillment,

the long tapers 

of cattails 


are bursting and floating away over 
  
the blue shoulders
 
of the ponds,


and every pond,

no matter what its
 
name is, is 


nameless now.

Every year 


everything
 
I have ever learned

 in my lifetime
 
leads back to this: the fires
 
and the black river of loss
 
whose other side
 
is salvation,

whose meaning
 
none of us will ever know.

To live in this world
 
you must be able
 
to do three things:

to love what is mortal;

to hold it 

against your bones knowing
 
your own life depends on it;

and, when the time comes to let it
 
go,

to let it go.




voir  aussi : 

 Mary Oliver en Français Facebook

ou

https://www.poetryfoundation.org/poetrymagazine/browse?contentId=41916


Aveugles portes – (Susanne Derève) –


Anto Carte – L’orgue de Barbarie (détail)

 

 

Si les portes sont closes je m’arrimerai

aux fenêtres avant que leur regard 

ne se referme sur la nuit .

 

Aveugles portes :

je déroberai au carreau

ce qu’elles me doivent de lumière,

 

– le jaune halo des lampes,

  le bruissement des voix

  et le cliquetis des couverts,

 

  les assiettes fumantes

  sur les toiles cirées, un clair babil

  d’enfant –

 

de ces lointains bonheurs  

dont j’égrène les ombres                               

et que j’abandonne au pavé ,   

 

à sa litanie de misère,

à sa fortune vagabonde.

 


Francis Blanche – Toi que voilà –


Horloge astronomique de la cathédrale Saint-Jean Lyon
                              
                              J'ai tout donné au soleil sauf mon ombre...

					Guillaume Apollinaire
 

			
Laisse couler le temps sous les doigts de l’horloge...
	J’ai bu l’oubli dans un verre brisé...
Le lustre semble un grand chagrin cristallisé
et l’heure - ô l’heure!... - est un miroir qui m’interroge...

Chaque date est un anniversaire oublié
et - souvent sans que tu le saches -
au creux de chaque jour se cache
un souvenir... presque un regret
si n’est brisé le lien secret
par lequel tout à tout s’attache...

	Et c’est par vagues que revient
	l’image des hiers si proches... si lointains!

        Le nez collé à la fenêtre
        tu regardes tomber la neige...
        Tout autour montent les maisons..
        Te voilà marchant à tâtons 
        dans les souterrains du collège.

Je te retrouve même
dans l'arrière-salle d’un bistrot
(le dôme Saint-Paul... te souviens-tu ?...)
pendant la classe de philo,
tu manges des croissants avec un café crème...
et Claude, qui veut être avocat, te parle en son langage
des droits contractuels issus du mariage...

Dans un auditorium où luisent des « silence »
te voilà devant un micro qui broie tes mots et qui les 
                                                    lance
aux quatre vents de la France...

Puis par un matin de fin août
quelqu'un que tu aimais bien sans le savoir, est mort
                                          tout à coup...
Un soir d'été, tu quittes toutes les choses familières...
À l'horizon, une mitrailleuse s’exaspère...
Et le pays se plie en deux comme une porte à glissière
Te voilà filant à soixante à l’heure derrière un camion
où rient des aviateurs qui n'ont plus leurs avions...
Ils mangent du jambon rose comme l'aurore.
En trombe on traversait Rabastens-de-Bigorre...

Tu as laissé dans un vallon de la Dordogne un peu
de ton espoir, de ton sourire... Il pleut...
Un autogire t’a sauvé la vie près de Périgueux.

Te voilà rédacteur d’un journal comme il faut
où les linotypistes ont tous un pied bot -
et chaque jour, ciseaux en main, vers midi
tu fais de la dentelle avec les quotidiens de Paris...


Et le temps passe... ton destin
se joue sur les rythmes d’automobiles ou de trains

... et puis, volant partout comme des papillons 
                                          de flamme,
tous ces regards tendres de filles femmes...
            Qu’ils soient rieurs ou tristes, 
            gais ou mélancoliques,

   ce sont les reflets des instants
qui sont gravés tout entiers dans le temps...
Quels qu’ils soient, ne les renie à aucun moment
   car tous ces souvenirs ne te trahiront jamais...
   Ils seront toujours là comme ils étaient...

... et même celui-là... ce regard presque bleu
       ces cheveux presque blonds, ce rire presque triste...
comme un roman mort-né qui se mélancolise,
tout cela a la douceur des espoirs pas tout à fait perdus...
et c’est tout ce qu'on demande aux reflets des miroirs...

Le souvenir, ce n’est qu’un regret apaisé
qui vient flotter comme un parfum de sauge...

Laisse couler le temps sous les doigts de l'horloge...

J ai bu l'oubli dans un verre brisé...



 

Francis Blanche

MON OURSIN ET MOI

Le Castor Astral


Susanne Derève – Supplique à Madeleine –


Festival Voix vives de Méditerranée – Sète 2021

                                                                           En écoutant Valeriu Stancu * … 

 

 

Une langue inconnue me parle de la mort

des fleurs  et de l’attente

 

Le vent se tait dans les bougainvillées

 

J’écoute sans  comprendre

la voix qui roule son timbre de rocaille

franchit les lèvres et sonne clair

à l’ombre du clocher

 

me dit que la poésie est  musique

chant

sous l’aisselle douce des pierres

sous l’aile du vautour

 

contrechant , 

mauve pénombre   pâleur

des  porcelaines où flétrissent les roses 

dans la fade obscurité des chambres

 

pauvre vie qui s’étiole

et qu’égrènent les mots, tendre supplique  

 à Madeleine        

 

 

* Valériu Stancu :
Né le 27 août 1950, à Iassy (Roumanie), Valeriu Stancu est écrivain, journaliste, éditeur et traducteur.
Traduit en plus de vingt langues, il est l’un des auteurs roumains contemporains les plus lus. De nombreux prix littéraires accompagnent son cheminement littéraire.
Ses recueils de poésie les plus récents : Miroirs du sommeil (Éd.L’arbre à paroles, Amay, Belgique, 2010); Autorretrato con maldición (Mantis Editores, Guadalajara, Mexico, 2013) ; Clameurs du vent (Éd.Ecrits des forges, Québec, 2015) ; Nella porpora dell’ombra (Casa Editrice EdiLet Roma, Italia, 2018) ; Im Purpur des Schattens, Gedichtsammlung (Dionysos Verlag, Boppard, Germania,traductions Christian W. Schenk, 2020) ; Ballade de mon ami le bourreau (Editions Maïa, Paris, France, avec une préface de Sylvestre Clancier, président de l’Académie Mallarmé, 2020) ; Krivovjerje za anonimnog Borgesa (Litteris, Zagreb, Croatia, 2020).

 

 
 
 
 

Oiseau aux premières gelées – ( Susanne Derève)


Georges Braque – Vol de nuit –

 

 

Oiseau soyeux qu’effraie mon pas,

qu’effeuille mon poème ,

emplis de ton vol le fracas  de la nuit ,                                   

l’hiver est là :  sa botte de givre

pèse sur ma bohème .                                                           

 

Je n’aime que les feux de bois ,

cette plume au bas du jardin ,

et les miettes de mon repas

que je te jette  à la volée                                                     

oiseau aux premières gelées.

 

 

 


Tristan Cabral – Plus personne n’arrive à Ellis Island…


Ellis Island (photo du Musée de l’Immigration )

 

Plus personne n’arrive à Ellis Island…
des visages anciens glissaient sur l’East River
Et j’étais plein d’un vieux sang arménien
ou peut-être italien je portais le carquois de l’indien brise-lames
avec pour toute aurore
le vieux regard des émigrants
vêtus de peur et de douleur

plus personne n’arrive à Ellis Island…

Sur l’East River
j’allais dans un canot avec Petite Fleur
couchée en chien de fusil
je portais vers le Nord des ballots de lueurs
les oies du Cap Tourmente
s’en venaient vers le cœur acéré du flécheur
et j’attendais la longue nuit des couteaux

plus personne n’arrive à Ellis Island…

Je suis plein d’un vieux sang arménien
ou bulgare
et j’ai vu à Brooklyn un certain marchand d’ombres
qu’on appelait Bontchek
qui calculait la nuit
tout le temps qui restait
avant la venue du Messie
Je suis le voyageur des mémoires manquées

mais Ellis Island est fermé pour toujours…

.
                                  Tristan Cabral, in Le Passeur de silence (extrait)

 

sur Tristan Cabral voir aussi :

https://francoiseruban.blogspot.com/2016/12/tristan-cabral-poete.html

https://poesiedanger.blogspot.com/search/label/Tristan%20Cabral

 

Ellis Island immigrants ( bronze) – Phillip Ratner (Musée de l’Immigration – Ellis Island)


Chauve-souris – (Susanne Derève) –


Bat and Moon, 1830 Yamada Hōgyoku

 

      Attrape-songes,  souris aux mains ailées ,

       j’ouvrirai grand portes et fenêtres

      à ton vol effaré, petit cerf-volant éperdu de chair  et d’os,                                                                                           

      vers les toits glacés de la nuit,  

      noir accent circonflexe   griffant  la lune rousse

      et je  m’endormirai légère

      d’avoir lesté de rêves  tes ailes fragiles 

 

 


Instantané des jours heureux – (Susanne Derève)


photo RC – ( vallée du Lot) –

 

Par-dessus mon épaule

ce n’est pas le premier soleil du matin                                          

ni les cloches du Dimanche à la volée

du ciel mais vos rires d’enfants

qui me rejoignent

              

Instantané des jours heureux,

caresses, joue contre joue,                                                                                            

soie des baisers, jeux du réveil,

vos cils brodés de sommeil,

la dent de lait sous l’oreiller, petit chicot

qu’ourlait une goutte vermeille,

 

– en souris de minuit j’y déposais l’obole

qui tinterait matin dans votre poing fermé –

 

Et tandis que s’épuise la pourpre des automnes,                           

court le film lumineux  des années  plus pur

que la griffe blanche du gel sur les prairies , 

le miroir chancelant des lavognes,

 

et les tendres nuages ,  

dans la maille bleutée du jour,

qui cognent doucement à la porte des rêves 

en  oiseaux ivres à la saison d’amour     

 

 


Alfonsina Storni – L’or de la vie –


photo R Mapplethorpe – légèrement retouchée
L’or de la vie
 
De la corolle noire de la vie
Je fais souvent jaillir une petite étamine d’or.
Je féconde des fruits, je ferme le calice d’or,
Rit ma vie.
 
Je redeviens noire. Mais dans la nouvelle vie
Jaillit de nouveau la petite étamine d’or.
Rit ma vie
Lorsque viennent la toucher les papillons d’or.
 
Noirceur, ensuite l’or
Précieux de la vie.
 
 
 

El oro de la vida
 
De la corola negra de mi vida
Suelo brotar, estambrecillo en oro.
Fecundo frutos, cierro el cáliz de oro,
Ríe mi vida.
 
Vuelvo a ser negra. Pero en nueva vida
Brota de nuevo estambrecillo en oro.
Ríe mi vida
Cuando la tocan mariposas de oro.
 
Negrura, luego el oro
Precioso de la vida.
 
 

LE DOUX MAL,

Alfonsina Storni

Traduction de Monique-Marie Ihry

Éditions Cap de l’Etang


Partout des pierres – Susanne Derève –


Photo RC – alentours de Sainte-Enimie (amont)

.

Partout des pierres,

hors et dedans l’eau,

dans le fil des ruisseaux et le lit des rivières,

aux berges lentes des chenaux,

abimées dans de sombres reflets d’émeraude  

où serpentent doucement les nuages

comme de blancs bateaux qu’y  jetterait  le ciel

.

Des  pierres écrasées de soleil

comblant les grandes drailles désertes de l’été

éraillant le ventre des Causses

parmi les lavandes,  les blés,

les roues de lumière des carlines

.

Tapies dans la  profondeur des sous-bois,                                          

– les sombres sapinières , l’aile légère  

des grands hêtres –  

Schistes parcheminés, marnes grises,

et le vertigineux calcaire  érodé par les fleuves

où l’œil abasourdi chancelle

.


Raymond Queneau – Les chaussettes –


Sara Larose Kane – My socks never match




A cheval sur sa motocyclette 
le fermier va s’acheter 
une paire de chaussettes 
au marché

Le gars Thomas le gars Léon 
le gars Gaspard le gars Gaston 
arrivent aussi sur leurs motocyclettes 
pour faire des emplettes

à table qu’il fait bon boire 
et casser une petite graine 
on peut même entamer une manille
            coinchée

les forains plient bagages 
emportant leurs assiettes
leur pacotille leurs étalages
et leurs paires de chaussettes 

à cheval sur sa motocyclette
le fermier revient du marché
fredonnant une chansonnette 
    nus pieds


Courir les rues

Battre la campagne

Fendre les flots

nrf Poésie Gallimard


Le rouge à vos joues – (Susanne Derève) –


Francois Boucher (1703-1770) Autumn
          Et le rouge à vos joues 
          et le baiser des nuits 
          jeunes filles 
          les avez-vous trahis ? 

          Les avez-vous jetés au feu
          avec les larmes, 
          aviez-vous fomenté de si tendres 
          alarmes qu’elles vous faisaient 
          des rêves trop pesants ?

          Et vous jeunes gens 
          qu’étourdissaient les ailes du désir
          avez-vous jamais entendu 
          leurs soupirs , 
          leur aviez-vous rendu les armes ?



Boris Pasternak – Une aube encore plus suffocante-


John Constable – Cloud Sudy – 1922

.

Tout le matin, le pigeon a roucoulé
Sous vos fenêtres.
Sur les chéneaux j’ai vu
Les branches engourdies
Comme des manches de chemises mouillées.
Il commençait de pleuvoir. A la légère
Passaient les nuages sur la poussière du marché.

Ils berçaient, je le crains, mon angoisse
Sur un éventaire de colporteur…
Je les ai suppliés de cesser.
N’allaient-ils pas cesser ?
L’aube était grise comme une querelle au milieu des buissons,
Grise comme une rumeur de bagnards.

Je les ai suppliés d’avancer l’heure
Où, derrière vos fenêtres,
Comme un glacier des montagnes,
Tempête la poterie sonore de votre toilette.
L’heure qui, dans le verre plus brûlant que la glace,

Sur la console, verse des morceaux de chanson pilée
Et qui offre au miroir
La chaleur du sommeil
S’échappant de votre joue, de votre front.

Mais là-haut, nul n’a entendu
Ma prière à cause de tout le bruit
Que font les nuages en parlant.
Et en marchant sous leurs bannières,
Dans le silence plein de poussière,
Trempé comme une capote,
Résonnant comme le frémissement poussiéreux du battage des blés,

Comme l’éclat des disputes au milieu des arbustes,
Je les ai suppliés : « Ne me torturez plus !
Laissez-moi donc dormir ! »
Mais il bruinait, et les nuages
En piétinant, fumaient sur le marché poussiéreux,
Comme, au petit matin les recrues derrière la métairie.
Ils se traînaient des heures, des siècles.
Comme des prisonniers autrichiens,
Comme ce râle sourd ;
O ce râle :  » Sœur, à boire ! « 

.

((Trad. Emmanuel Rais et Jacques Robert.)

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Boris Pasternak Poètes d’aujourd’hui
par Yves Berger
Pierre SEGHERS Editeur

.


Alfonsina Storni – Deux mots –


Alfonsina Storni
Deux mots
 
Cette nuit tu m’as dit à l’oreille deux mots
Ordinaires. Deux mots fatigués
D’être dits. Des mots
Qui, à force d’être anciens, deviennent nouveaux.
 
Deux mots si doux, que la lune 
Se dessinant entre les branches
S’est arrêtée dans ma bouche. Deux mots si doux
Que je n’essaye même pas de bouger pour enlever
La fourmi qui passe dans mon cou.
 
Des mots si doux
Que je dis sans le vouloir - oh, que la vie est belle! -
Si doux et si tendres
Qu’ils répandent des olives parfumées sur mon corps.
 
Si doux et si beaux
Que les doigts les plus longs de ma main droite
Bougent vers le ciel imitant des ciseaux.
 
Mes deux doigts aimeraient
Couper des étoiles.
 


Dos palabras
 
Esta noche al oído me has dicho dos palabras
Comunes. Dos palabras cansadas
De ser dichas. Palabras
Que de viejas son nuevas.

Dos palabras tan dulces que la luna que andaba
Filtrando entre las ramas
Se detuvo en mi boca. Tan dulces dos palabras
Que una hormiga pasea por mi cuello y no intento
Moverme para echarla.

Tan dulces dos palabras
?Que digo sin quererlo? ¡oh, qué bella, la vida!?
Tan dulces y tan mansas
Que aceites olorosos sobre el cuerpo derraman.

Tan dulces y tan bellas
Que nerviosos, mis dedos,
Se mueven hacia el cielo imitando tijeras.
Oh, mis dedos quisieran
Cortar estrellas.

LE DOUX MAL,

Alfonsina Storni

Traduction de Monique-Marie Ihry

Éditions Cap de l’Etang

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sur Alfonsina Storni : https://espacesinstants.blog.tdg.ch/tag/alfonsina+storni

https://i.pinimg.com/564x/31/76/4a/31764a0155a24cadc86491b12ca47fe4.jpg


Feston d’automne – (Susanne Derève)


PH-4 – Clyfford Still – 1952

.

Rouge feston des mues d’automne ,

qui vient aux nervures des feuilles

comme on suivrait les lignes de la main.

.

Je serrais si fort dans la mienne sa petite main d’enfant,

chaude et vibrante – le cœur battant d’un petit animal

palpitant sous mes doigts –

.

Son babil m’emportait, ses joues flambaient de froid.

Nous épuisions les jours à fouler dans les bois

d’épais tapis de feuilles mortes qui finiraient

en feux de joie.

.

J’aurais voulu saisir les bronzes et les ors

les soies brillantes de l’automne,

les écus de lumière inondant les futaies

mais déjà il n’était plus temps.

.

Les branches ne portaient plus

que le rire cristallin de l’enfant

étincelant dans le silence .

.

Puis, les bois se sont tus …

et d’un pas ingénu s’en est allée l’enfance.

.