voir l'art autrement – en relation avec les textes

Archives d’Auteur

Bai Juyi- Assis la nuit dans mon bateau –


Shen Zhou – Fishermen in an automn river –

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Assis la nuit dans mon bateau

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La pluie a cessé, sur les rives, le paysage est rajeuni

il fait frais sous le pont, avec un bon petit vent

l’automne, un couple de grues, une barque

dans la nuit profonde ils se tiennent compagnie au

clair de lune

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Crépuscule sur le fleuve

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Un rayon de soleil mourant se jette dans l’eau

le fleuve à moitié vert en est à moitié rouge

le troisième jour du neuvième mois, en cette belle nuit

la rosée perle, sous un croissant de lune

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Chants des regrets éternels et autres poèmes

Traduit du chinois par Georgette Jaeger.

Collection Orphée

La Différence


Les pépins de la pomme – (Susanne Derève)


René Chabrière – Quartier de pomme (Aquarelle)

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Tu manges les pépins de la pomme

et moi   je les enterre

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avec la poule qui picore

l’agneau de lait

le sabot du cheval

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l’héliotrope et l’éphémère

le rayon de la ruche

le chant des cathédrales

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Je n’emporte  dans ma musette

que ce rêve de toi

que je sème à tous vents  

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un morceau de nid d’hirondelle

et l’œil affolé du faon

ce frisson de feu sous l’échine

sa course fauve à travers champs

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Jacques Réda – Septembre –


Edouard Vuillard – La Muette – The sprinkler-

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Ce qui se lève tout à coup dans la lumière, annonçant l’automne ;
Et ce vent des jours oubliés flottant comme une pèlerine ;
Et ces arbres appareillant non vers la neige ou les brouillards déjà sous les collines,
Mais vers la mer intérieure où le ciel se déploie
Et dans un ciel plus haut comme un drapeau fragile se déchire,
Arbres rentrant au port enfin, feux rallumés en autrefois.
(Autrefois reste la patrie.
Mais de nouveau septembre ici
Ramène la halte du ciel et des arbres d’automne
En vain : nous ne reviendrons pas,
Bien que cette clarté se lève encore sur les bois
Et submerge les prés où nos pas ne couchent plus l’herbe
Ayant ce peu de poids des morts et de leur nostalgie.)

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Amen, Récitatif, La tourne

Poésie Gallimard


Bai Juyi – Première visite aux monts Taihang –


Shi Tao – Mists on the mountain

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Première visite aux monts Taihang

Le soleil ne brille pas en cette froide journée

les sommets du Taihang se perdent dans la verdure

bien qu’on les dise dangereux

je m’y aventure seul aujourd’hui

mon cheval glisse sur les sentiers gelés

qui serpentent comme des entrailles de mouton

mais si l’on compare ce chemin à notre société

il est uni comme la paume de la main.

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Les bambous devant la fenêtre de Li Ziyun

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Ne les taillez pas pour en faire une flute ornée de

     phénix

ne les coupez pas pour en faire une canne à pêche

Quand toutes les fleurs et toutes les herbes seront

     flétries

vous les aurez gardées pour les contempler sous la neige

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Shi Tao- Bamboo shoots

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Chants des regrets éternels et autres poèmes

Traduit du chinois par Georgette Jaeger.

Collection Orphée

La Différence

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Bai Juyi (772-846), l’un des plus grands poètes de la dynastie des Tang.

Ses conseils à l’empereur lui valurent l’exil au Sud de la Chine.


Causses – (Susanne Derève)-


photo RC – Causses

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Ondulant à perte de vue dans la lumière,

les courbes blondes des prairies 

griffées de la pierre grise du calcaire,

le sillon brun des labours

et les vertes dolines

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où le vent frais balaie la chaleur de midi,

berce dans les sous-bois les strates accumulées     

d’anciens automnes. 

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Résonne de loin en loin  

l’écho d’un pas,

le craquement assourdi du bois mort …

.

Soleil.

Le long dimanche de fiançailles

d’une fin d’été   

avant les noces blanches d’hiver.

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On se prend  à rêver de chemins effacés,

de villages engloutis sous la neige,

du tintement des pelles sur les seuils,

de ciels de cire ponctués de fumées grises,

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comme si l’oubli n’était en toute saison

le cœur de ce pays, son âme claire

sa  terre promise

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Ronny Someck – Crochet –


Roy Lichtenstein – Washing machine

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L’amour est un crochet cloué au mur

au-dessus de la machine à laver.

Avant de le connaître mes jours étaient

autant de chemises jetées par terre.

L’odeur de savon écume sur le hublot

et le tambour de métal mélange linge d’homme

et de femme comme dans la machine du corps

qui extrait la tache du désir.

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Le baiser de la poésie

24 poèmes d’amour de

Yehuda Amichaï et Ronny Someck

Revue LEVANT

traduit par Michel Eckhard Elial


De poésie et d’eau fraiche – (Susanne Derève)


René Chabrière – Encre et acylique

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De poésie  d’eau fraiche

et d’une tache sur le mur peinte

aux couleurs du jour

–  de rouge automne –

on vivait

là où le soleil nous débusquait parfois

au coin d’une table de bois

oublieux des heures

mariant les rimes

soudain pressés  de nous frotter

à la douce chaleur de midi,

à sa  tiède  torpeur sur la peau

et de les remettre à plus tard

de se faire chantre de la nuit

car le soleil  griot du jour

se passait bien des mots

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Valeriu Stancu – Dans le violet de l’ombre –


Hans-Hartung-T-1964-R8-12

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Seul un cri a été
emprisonné dans les épines

juste un pas,
la blessure d’un seul pas
vers l’abîme de mon propre être

juste un reflet
enveloppé dans le violet de l’ombre

seulement une âme
pour la souffrance

juste la charge d’un vol
pour l’aiguille des minutes de l’aile

juste un verset
que je n’ai pas encore écrit

un seul mort
un seul mort….

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. Festival international de poésie de Medellin 2021

Valeriu Stancu est  né à Iasi, en Roumanie, le 27 août 1950. Il est poète, conteur, essayiste, traducteur, journaliste et enseignant. Diplômé de l’Université Alexandru Ioan Cuza, il s’est spécialisé en Littérature à la Faculté des Arts. Il est membre de l’Union des écrivains et traducteurs et de la Société des journalistes en Roumanie. Depuis 1997, il est directeur de la maison d’édition Crónica et rédacteur en chef de la revue littéraire du même nom. Son travail a été traduit dans une vingtaine de langues et a remporté de nombreux prix importants.


Boris Pasternak – Peinture fraîche –


Photomontage RC

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« Peinture fraîche. Ne pas toucher. »
Ame, vous n’avez pas pris garde !
Et voici ma mémoire pleine des taches de ses jambes,
De ses joues, de ses bras, de ses lèvres, de ses yeux.

Plus que toutes mes joies, plus que tous mes malheurs.
Je t’aimais, toi qui fais
La jaune lumière du jour
Plus blanche que la céruse.

Et je te jure, mon amie, ô ma brume !
Il lui arrivera de devenir une fois
Plus blanche que le délire, que l’abat-jour,
Plus blanche qu’un blanc pansement sur un front.

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Trad. Emmanuel Rais et Jacques Robert.)

Boris Pasternak Poètes d’aujourd’hui
par Yves Berger
Pierre SEGHERS Editeur


F-J Temple – Haute plage


René Chabrière – Centaure
                                                    à Richard Aldington

Ombres des vieux soleils couchés

ainsi vont les chevaux sur les rivages

comme des âmes dans la nuit.

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Tel est le souvenir effacé par les vagues

où le phare debout veille au désert du vent.

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En ce temps-là familier des centaures

seule une voix parlait dans le palus :

le dieu-butor aux étoiles rêvait

sur un empire aux couronnes de sel.

.

Nous voici désormais condamnés aux mirages

à l’herbe amère des anciens jours.

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Pâle une lune morte se souvient.

.

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Foghorn

Editions Grasset


Le peintre oublie les étoiles – (Susanne Derève)


Katherine Bradford – Night sky

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Ce n’est pas la nuit

Ce n’est que la profondeur du temps

à grands coups de pinceaux sur la toile

Le  peintre oublie les étoiles

et puis il les ajoute une à une

patiemment

On craint un grand chambardement

mais ce n’est qu’un peu de blanc titane

d’ocre ou de rouge magenta

qui reste collé sur les doigts


Yehuda Amichaï – L’endroit où nous avons raison


Henri Michaux – De l’autre côté

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A l’endroit où nous avons raison

ne pousseront pas les fleurs

du printemps.

.

L’endroit où nous avons raison

est piétiné , hostile

comme le monde extérieur.

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Mais comme des taupes et les labours

les doutes et nos amours

rendent le monde friable.

.

On entendra un murmure

s’échapper de la maison

qui a été détruite.

.

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Le baiser de la poésie

24 poèmes d’amour de

Yehuda Amichaï * et Ronny Someck

Revue LEVANT

traduit par Michel Eckhard Elial

* poète israélien (1924-2000)


Ballade – Susanne Derève –


David Hockney -Pearblossom Highway

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Un quartier de lune à la traîne

une rose qui fane au fond d’un encrier

et la mer, et la mer indolente

aux blancs reflets d’opale

aux reflets d’amarante

la mer étale

.

Nos rêves étaient pareils à ces moissons du ciel

qu’engrangent les nuages

chimériques

Traversent-ils les âges ?

.

Je ne sais pas

Je n’en sais rien

Je ne sais plus

.

Nos souvenirs étaient   verts    neufs

à peine imprimés dans la chair

et la chair imprimait en nous

le désir

le désir animal

et  de le satisfaire 

était le principal     

L’était-ce ?

.

Je ne sais pas

Je n’en sais rien

Je ne sais plus

.

Toujours est-il

qu’aujourd’hui est ailleurs

sur la page

page blanche

Nul besoin de crayon

De toi à moi lecteur

un fil plus ténu qu’un nylon

.

Bas nylon aux coutures lascives

talons aux aiguilles cursives

Etait-ce   utile   banal ?

.

Je ne sais pas

Je n’en sais rien

Je ne sais plus

.

J’allais naviguer sur les crêtes

nu-pieds

dans le vent sidéral

la barrière de corail était notre Saint-Graal

.

Apres avoir défait le socle des statues

avions-nous désappris

– sans doute-

qu’on ne s’écarte pas aussi loin de la route

sans dévier ?

.

66 un motel oublié                                       

Harley Davidson au  hasard

vers nulle part

Marilyn de carton-pâte

sourire  d’albâtre

asphalte défoncé

Etait-ce encore l’été ?

.

Je ne sais pas

Je n’en sais rien

Je ne sais plus

.

Reprendre la route

coûte que coûte   vaille que vaille

j’ai fini par rentrer au bercail

Le rêve n’avait plus sa place

– gagner sa croute –

Je t’ai aimé par contumace

Comme tout s’efface…

.

Reste un quartier de lune à la traine

et les roses ont fané

J’ai jeté l’encrier

Inutile ?

.

Je ne sais pas

Je n’en sais rien

Je ne sais plus

.

La mer est  là

aux reflets d’amarante

Le soleil a l’éclat

de ce mica qu’on plante

dans les yeux qui cherchaient

le sens qu’on donne aux choses

.

Y semer des chimères

L’ai-je fait ?

.

Je ne sais pas

Je n’en sais rien

Je le suppose

.

2018


Aytekin Karaçoban – Torrent


Egon Schiele – Mountain torrent

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Je suis un torrent qui court pied nu. Mes
instruments affolés recèlent les tempêtes.
Prends-moi dans ton lit, sinon seule ma part
destructrice pèsera.
Le temps… mon hôte inattendu, au visage
multiple, est ce portrait ne tenant plus dans le
cadre.
Prends-moi dans ton lit, sinon il cognera sa
tête contre les pierres.
Prends-moi dans ton lit, pour ne pas
retourner à la source.

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Images instantanées

édition bilingue

Le bruit des autres


Jean-Michel Espitallier – La chute –


Fernand LEGER -Nature morte aux éléments mécaniques

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La chute, molle.
Dans le volume du cylindre,
La coulée des graisses s’étale sans plisser, régulièrement.
Des mèches finissent de se consumer.
Des bouts,
Quelques fragmentations,
Un voile d’essences volatiles,
Et c’est tout.

La chute.
Une attente allongée, flottante.
Une attente sans sonorité
(Les résonances du volume sont si amples).
Tout est arrondi.

La chute.
L’effondrement des pans,
La violence des projectiles,
La tendre épaisseur du vide sans vertige,
Elle choit,
Livrée à l’immédiat de sa détente,
Dans le déferlement strident de la lumière.

Ponts de Frappe

Biennale Internationale des Poètes en Val-de-Marne


Strass – (Susanne Derève) –


Pierre Soulages – Etude 04 B

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Ce ne sont que petits éclats

de verre de strass  de mica *

que recouvrent les pas

que ternissent les ombres

qu’engloutissent les nuits

.

Est-ce un rayon de lune

un diamant désuni  ?

Un soulier sonore  

claque sur le bitume  …

.

Qu’a t il trahi  de rêves

celui qui foule aux pieds

et passe sans les voir 

ces étoiles pâlies,

ces perles égarées,

.

petits éclats de verre

de strass ou de mica *

qu’enserre  le granit

et qu’étreignent  les pas

.

* emprunt à  Jean Claude Pirotte


La mer – ( Susanne Derève) –


Arkhip Kuindzhi – Pêche sur la mer noire

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Tapie , retranchée dans la nuit
je la devine à son long battement
de métronome ,
à la fulgurance de ses phares ,
à leur éclat – deux rouges un vert –
marquant l’entrée du port

Je la devine mordant la plage 
où la vague prend son essor
tutoie le ciel ,
dérobe un éclat de silence ,
et se saborde sur le sable ,
le sable froid des nuits d’été

La mer …
Je la devine essuyant les rochers
d’un blanc suaire d’écume
sous le vol lourd des goélands,
à son chant de cloche brisée
lorsque forcit le vent .


Ode aux jeunes filles – (Susanne Derève) –


Photomontage RC – Palais Royal –

Les dahlias s’épanouissent dans les jardins

du Palais Royal,

rouge pavois parmi les mauves.

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Ainsi fleurissez-vous,   jeunes filles,

dans les allées de sable,  tendres appâts,

 papillonnant de l’ombre à la lumière

dans une nuée de rires, de selfies, de dentelles,

d’épaules nues …

.

Vous êtes belles ; sous les tilleuls valsent les confettis

du ciel, la cambrure légère d’une danseuse

à trottinette, le galbe d’un mollet, 

saut , pirouette ,

d’une robe où s’encanaille le vent.

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Faites la nique aux passants, aux voyeurs

affalés dessus les bancs de bois parmi les fleurs :

vous lorgnent les yeux brillants des hommes.

Ils vous regardent et se déhanchent,

font jouer leurs muscles sous la peau,

de leurs dents blanches, vous dérobent un baiser,

.

 tandis que  le soleil balance son carrousel

de gueules d’amour et de cornets glacés ,

poisse les doigts enlacés des jeunes filles,  

et des garçons en débardeurs ,

.

qui  s’éloignent en chœur, main dans la main,

vers les abords du grand bassin

 et les jardins des Tuileries où leur fantôme

s’évanouit   …  

Photomontage RC


Ariel Spiegler – pour C


Pour C

J’ai rêvé de sa noyade.
Il disparaissait dans sa démence froide.
Dans mes bras mourait ; je ne pouvais rien y faire.
Je l’avais chéri.
Son sommeil, petite barque, s’en est allée.

Je suis restée avec le jour qui se levait pluvieux.
Je voulais qu’il empêche ta poussière ;
il s’est laissé regarder dans l’accouchement de lui-même,
nu, parce qu’il fallait lui inventer des vêtements
et se construira un orgueil.

Ariel Spiegler Passage d’encres III


Je n’ai plus de barque où naviguer – (Susanne Derève) –


Photomontage – RC

Je n’ai plus de barque où naviguer
ni de voile pour prendre la mer

La mer habite mon passé
et mon présent est fait de landes
et de tourbières,
de bois, de chants de blés,
et de l’eau glacée des ruisseaux
où le pied heurte les galets

La mer habite mon passé
que noie le chant des cascades

L’écume y est plus blanche
qu’une coiffe empesée,
que la frange des vagues,
ou que les blancs nuages à la dérive
des vents d’Ouest
voguant mollement vers la mer

Elle bat furieusement les terres
du passé et les sables déserts
mais je n’ai plus de barque où naviguer
plus de voiles, ni d’amers


Chemins dérobés- ( Susanne Derève)


Léon Spilliaert – Sur la plage

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Qu’advient-il à prendre les chemins dérobés
du poème  ?
Un égarement sans doute, une fugue entre les mains
ardentes du pianiste – l’ivoire sous les doigts – ,
une eau qui se referme,
un pas foulant le sable des étés

Semelles d’or que révèle la fuite
je ne retiens de l’absence
qu’une empreinte à demi effacée , tienne ,
qu’arase le vent des dunes,

le vent qui me jette en pâture ses averses de sel,
ses grumeaux d’écume ,
et les mots du poème qu’effaceront les brumes


Mouettes- ( Susanne Derève) –


Milton Avery – Birds

Elles volent de concert
les mouettes
volent et volent

dans un concert de cris
un seul son guttural
qui plombe le silence

Et minéral
seul lui répond
celui des pierres

sous l’aile du ressac
dernier coup de cymbale
avant la haute mer


Digitales – (Susanne Derève)


Emile Nolde – Jardin de fleurs

Vénéneuses ,
étrangement mortelles
comme il se doit des fleurs
dans le long cortège du soir,

elles font face à la nuit ,
les rouges digitales
au bazar des étoiles – Orion ,
Chariot de feu , Beltégeuse –

et Minuit tend sa toile d’araignée
songeuse sous le plafond du bal
où le vent les épuise
comme un feu de Bengale


la maison du lierre – ( RC )


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As-tu laissé le temps
conquérir les murs,
dévaster les planchers,
emporter les volets… ?

Tu es parti si loin,
que, du jardin,
les arbres se sont mis
à pousser en liberté.

Les racines ont soulevé le sol,
la façade s’est couverte de rides,
les fenêtres aveuglées
par des branches conquérantes.

Si tu reviens un jour,
tu ne trouveras plus rien de la maison
écroulée de fatigue :
seulement poutres et pierres

la voûte du lierre
s’appuyant sur la toiture absente
abrite une famille d’oiseaux
qui me parlent des pays lointains

où tu t’es installé.

RC


Cacophonie – (Susanne Derève)


Causse de Sauveterre – Photo RC

Cacophonie de chants d’oiseaux :

ce matin comme chaque matin ils occupent tout l’espace sonore

se répondant d’arbre en arbre , de gouttière en gouttière :

rougequeue, mésange, fauvette

et le vol affairé des hirondelles  picorant miettes et rameaux

Le va et vient obstiné des fourmis sous la fenêtre que je déjoue

d’une brindille comme on dévie le cours d’un ruisseau

Vient l’heure où le lézard furtif , pointant son oeil inquiet

rejoint les pierres chaudes , se risque à laper d’une langue hâtive

une flaque déposée par la nuit.

Tandis que le concert des oiseaux s’apaise ,

c’est un long bourdonnement qui monte dans la chaleur :

le chant de basson des insectes saturant le silence.

Au sol l’ombre chemine . Heures indolentes ,

les jours ne passent pas ici , ils nous charrient

comme un long fleuve érodant monts et vallées,

à l’échelle d’un temps démesuré

qui polit doucement causses et dolines ,

croque le calcaire d’une dent gargantuesque

sous nos yeux de petits poucets .


Petits riens – (Susanne Derève)


Mark Rothko, Underground Fantasy 

Je me demandais si la vie

recommencerait *

Je la poussais du pied

en me disant elle fane

comme flétrit la peau des femmes

et l’artifice n’y fait rien

.

Il suffira au matin

d’un peu de soleil sur la vitre

on s’y chauffe puis on rentre vite

vaquer à de petits riens ,

.

– ces petits riens qui nous encombrent

tissent un écran de fumée

ensevelissent les décombres

la flétrissure des années

nous escortent jusqu’à la tombe –

.

Eut-il fallu se saisir

d’un rayon de lune sur l’eau

d’une étincelle sous la cendre 

d’une lueur dans la pénombre ?

Je leur avais tourné le dos.

.

… Croire que la vie recommence

* Jean Claude Pirotte A joie page 132 (Poésie Gallimard)

Je me demandais si la vie
recommencerait chaque fois
que j’entends jouer perdido
au fond d’un canton désert

du pied je battais la mesure
mais la mélodie s’éloignait
pour m’abandonner au silence
bien fait pour toi me disais-je

aurait-il suffi que j’attende
le lent mouvement de la neige
au cœur de la nuit pour que naisse
la chanson de l’inexistence


Désespoir – (Susanne Derève)


Miquel Barcelo – La métamorphose –

Le désespoir

se tient au bord de ma fenêtre

il détourne la tête mais

je le reconnaitrais entre mille visages

grimaçants

Plus de nids d’oiseaux dans l’encoignure

des portes pas un lézard

la pierre est froide sur le seuil

Des cendres grises tiennent l’hiver

sous leur boisseau

Friches jachères et le fourreau glacé du gel

enserrant branches et rameaux

Les violons déchirants de la fête

les archers sombres de la nuit

et toi , passant qui t’enfuis , sans un regard

vers ma fenêtre