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Archives d’Auteur

la maison du lierre – ( RC )


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As-tu laissé le temps
conquérir les murs,
dévaster les planchers,
emporter les volets… ?

Tu es parti si loin,
que, du jardin,
les arbres se sont mis
à pousser en liberté.

Les racines ont soulevé le sol,
la façade s’est couverte de rides,
les fenêtres aveuglées
par des branches conquérantes.

Si tu reviens un jour,
tu ne trouveras plus rien de la maison
écroulée de fatigue :
seulement poutres et pierres

la voûte du lierre
s’appuyant sur la toiture absente
abrite une famille d’oiseaux
qui me parlent des pays lointains

où tu t’es installé.

RC


Cacophonie – (Susanne Derève)


Causse de Sauveterre – Photo RC

Cacophonie de chants d’oiseaux :

ce matin comme chaque matin ils occupent tout l’espace sonore

se répondant d’arbre en arbre , de gouttière en gouttière :

rougequeue, mésange, fauvette

et le vol affairé des hirondelles  picorant miettes et rameaux

Le va et vient obstiné des fourmis sous la fenêtre que je déjoue

d’une brindille comme on dévie le cours d’un ruisseau

Vient l’heure où le lézard furtif , pointant son oeil inquiet

rejoint les pierres chaudes , se risque à laper d’une langue hâtive

une flaque déposée par la nuit.

Tandis que le concert des oiseaux s’apaise ,

c’est un long bourdonnement qui monte dans la chaleur :

le chant de basson des insectes saturant le silence.

Au sol l’ombre chemine . Heures indolentes ,

les jours ne passent pas ici , ils nous charrient

comme un long fleuve érodant monts et vallées,

à l’échelle d’un temps démesuré

qui polit doucement causses et dolines ,

croque le calcaire d’une dent gargantuesque

sous nos yeux de petits poucets .


Petits riens – (Susanne Derève)


Mark Rothko, Underground Fantasy 

Je me demandais si la vie

recommencerait *

Je la poussais du pied

en me disant elle fane

comme flétrit la peau des femmes

et l’artifice n’y fait rien

.

Il suffira au matin

d’un peu de soleil sur la vitre

on s’y chauffe puis on rentre vite

vaquer à de petits riens ,

.

– ces petits riens qui nous encombrent

tissent un écran de fumée

ensevelissent les décombres

la flétrissure des années

nous escortent jusqu’à la tombe –

.

Eut-il fallu se saisir

d’un rayon de lune sur l’eau

d’une étincelle sous la cendre 

d’une lueur dans la pénombre ?

Je leur avais tourné le dos.

.

… Croire que la vie recommence

* Jean Claude Pirotte A joie page 132 (Poésie Gallimard)

Je me demandais si la vie
recommencerait chaque fois
que j’entends jouer perdido
au fond d’un canton désert

du pied je battais la mesure
mais la mélodie s’éloignait
pour m’abandonner au silence
bien fait pour toi me disais-je

aurait-il suffi que j’attende
le lent mouvement de la neige
au cœur de la nuit pour que naisse
la chanson de l’inexistence


Désespoir – (Susanne Derève)


Miquel Barcelo – La métamorphose –

Le désespoir

se tient au bord de ma fenêtre

il détourne la tête mais

je le reconnaitrais entre mille visages

grimaçants

Plus de nids d’oiseaux dans l’encoignure

des portes pas un lézard

la pierre est froide sur le seuil

Des cendres grises tiennent l’hiver

sous leur boisseau

Friches jachères et le fourreau glacé du gel

enserrant branches et rameaux

Les violons déchirants de la fête

les archers sombres de la nuit

et toi , passant qui t’enfuis , sans un regard

vers ma fenêtre


Averses – ( Susanne Derève)


Utagawa Hiroshige – Shôno , pluie d’orage Musée Guimet – Paris

.

Je leur laisserai le soin de brouiller les pistes :

bruines , crachins, averses , rideaux de nuées légères …

.

Rien des pluies écrasantes du Sud ,

de simples rumeurs d’étoiles, un tendre flou de photographie,

le grisé d’une estampe, la fine ondée du jour.

.

Ainsi naissent les larmes aux pétales des roses,

la sueur aux cils fins des trembles.

.

Voiles de printemps, ombelles soyeuses chargées de sève

vouant leurs chevelures au vent,

lâchant des perles de pluie qui glissent au cou nu

des passants . frêles silhouettes taciturnes qui s’évanouissent dans la brume

en frissonnant.

.


Le pont d’Avignon – ( Susanne Derève)


Man RAY – Le pont brisé

Cette eau qui baigne le contour 
des rives 
Eau vive des chansons

Sous le pont d'Avignon 
dans la chaleur écrasante de midi
les reflets ocres de la pierre versaient 
leur or tremblant

Le courant y jetait des écailles 
d'argent   et moi mes derniers rêves
à l'aune d'une chanson

Sur les arches de pierre abandonnées 
au  Rhône 
mes fantômes menaient en rond 
une étrange farandole
dont j'ai effacé le nom 


Edouard Glissant – La nuit à peine mue –


Photo Ansel Adams (modifiée)

LA NUIT A PEINE MUE, elle mi-close, elle surprend
L’humus : la part de moi qui s’acharne, s’inquiète et crie
Le temps remue de douces ailes, c’est le drap des songes
Tendez-le sur la mer, qu’il apaise, qu’il dissimule.
Il crie: Vous n’êtes que furies sur l’abord de la côte.
Questions voraces, faims, et traces d’oiseaux fous.

(Gabelles.)

Poésies 84
Janvier Février 1984
Revue Bimestrielle dirigée par
Pierre Seghers


la fuite éperdue du langage – ( RC )


photo Susanne Derève

Ici ce sont des mots
accrochés aux poteaux.
Ils balbutient,
aux orgues du couchant,
et peut-être que le concertiste
a pris les devants
avec mille et une variations,
du cor nu
qui délaisse les bois
pour résonner, ingénu
sous d’autres climats
d’autres lois .

Et ce sont celles de la ville
qui indiquent au passage
la fuite éperdue du langage
emporté par la symphonie urbaine.
Lire ce récit comme une partition
serait bien chose vaine :
Jusqu’aujourd’hui on n’a jamais pu
en faire un poème
à portée de rue :
un cor nu
n’est pas ce corps nu
allongé sur un piano
qui tenterait de lire les mots
accrochés aux poteaux.


Il rêva ce cor nu – (Susanne Derève)


Photo SD – Pancarte de rue – Recouvrance – Brest

Il rêva ce cor nu
l’olifant
un cerf filant sous la ramée
une tendre biche aux abois
et leur fuite éperdue
les orgues du couchant
la mise à mort la curée

Il rêva d’un corps nu
plus pur qu’un corps d’enfant
de la douceur des draps
sur sa peau de son rire ingénu
Il rêva d’être amant

Il rêva d’un cor nu
rêve de concertiste
dans une symphonie
portée par les hautbois
si fervente et si tendre

qu’il s’éveilla tremblant
se demandant
qui de la mort
ou de l’amour
viendrait le prendre

(inspiré d’une des pancartes de rue de Recouvrance )


Silvina Ocampo – Immortalité –


                                               Georgia O’ Keeffe – Blue morning glories 

 

 

 

Je suis morte tant de fois, o mon aimé,

d’une douleur insolite dans ma poitrine !

Je suis morte tant de fois dans mon lit

d’obscurité, d’amour désespéré,

que peut-être une mort véritable

me méprisera-t-elle comme ce volubilis

qui sans pitié en vain fut anéanti,

et qui resurgit dans la dure solitude

de ses fleurs rouges en détresse,

dans l’ombre furieuse de ses feuilles.

 

 

 

¡ He muerto tantas veces, oh mi amado,

con un dolor insolito en mi pecho !

He muerto tantas veces en mi lecho

de oscuridad, de amor desesperado,

que tal vez una muerte verdadera

me desdene como a esta enredadera

que mataron en vano, sin piedad,

y que surge en la dura soledad

con sus desesperadas flores rojas,

en la sombra furiosa de sus hojas.

 

 

 

Poèmes d’amour désespéré

Traduction Silvia Baron Supervielle

IBERIQUES

JOSE CORTI


Ophélie de pierre- (Susanne Derève) –


                                                      Paul KLEE – House on the water 

 

Je ne convoque pas les images     

 je les laisse

insensiblement m’envahir                                                                                                     

dériver lentement

comme les voiles gris  d’une Ophélie  

de pierre                                                                              

 

et son visage  est celui des murs

de ma maison 

d’un pot de grès

des fleurs séchées que j’y dépose

de la nappe usée sous le doigt

 

de la lumière que verse à flots par la  fenêtre           

un trop rare soleil

 –  les arbres du jardin  en ployant sous le vent

 y   jettent de grands papillons d’ombre :

l’érable,  ses samares  blondes,

et le charme, obstinément adossé aux embruns –

 

Son visage est pareil aux murs de ma maison

emplie de rires d’enfants et de  nuits

sans sommeil,

de bonheurs et de larmes,

de rêves adolescents,

de veilles inquiètes dans l’ombre mauve des  matins ,

– à  l’horizon luisent encore les phares

dans le  jour incertain  –

 

 

Alors je laisse doucement refluer  les images

Je referme les murs de ma maison

 

Ophélie grise,

elle vogue vêtue des voiles du silence

au gré du hasard et du temps  

et  j’en suis longtemps le sillage

jusqu’à perdre sa trace  

insensiblement

 


Francis Jammes – Tristesses


Albert Marquet – La fenêtre aux plantes grimpantes

Je la désire dans cette ombreuse lumière

qui tombe avec midi sur la dormante treille ,

quand la poule a pondu son œuf dans la poussière

Par dessus les liens où la lessive sèche ,

je la verrai surgir , et sa figure claire.

Elle dira : je sens des pavots dans mes yeux .

Et sa chambre sera prête pour son sommeil,

et elle y entrera comme fait une abeille

dans la cellule nue que blanchit la chaleur.

Clairières dans le ciel

Tristesses (1)

nrf Poésie /Gallimard


Je vous regarde sans vous voir – (Susanne Derève)-


                                                          Euan Uglow  – Nude – 

   

Je vous regarde sans vous voir

Je vous regarde sans désir

Sur la toile je veux saisir 

le galbe nu de votre dos    

et la pâleur de votre peau  

  

Je ne suis pas de ceux

dont le pinceau caresse

Je voudrais vous peindre au couteau

traquer vos failles   vos faiblesses

cette intime fêlure  que d’autres 

habillent de tendresse

Je vous veux immobile

immortelle prêtresse  

et coudée comme l’arc

pour débusquer l’instant

où la corde se tend

stopper la course de la flèche

dans son élan


Kenneth White – Lettre à un vieux calligraphe


Arkhip Kuindzhi – On a Valaam Island, 1873

 

 

Cent jours passés

par les grèves et les montagnes

 

à l’affût

du héron et du cormoran

 

puis écrire ceci

à la lisière du monde

 

dans un silence devenu

une seconde nature

 

et connaitre à la fin 

dedans le crâne, dedans les os

 

le sentier du vide.

 

 

Un monde ouvert 

Anthologie personnelle 

nrf

Poésie /Gallimard


Passagers de la nuit – (Susanne Dereve)


Camille COROT – Clair de lune au bord de la mer

 

 

La nuit dérivait lentement

pas une nuit d’argile ni de mousse

ni de la froide clarté des constellations de Juillet

ni de l’ombre des pins , noire , où balançait le vent

ni du roulement des vagues ou de celui du temps

perdu , éperdu , amassé 

– telles ces piécettes d’or miroitant

sous l’eau des fontaines –

 

 

Une nuit d’étreintes et de baisers

du lourd parfum des pluies d’été

saturé d’humus et de braise 

– sait-on jamais ce que pèse

le poids des mots et des regrets –

 

 

La lune s’était levée ,

paupières closes , lèvres scellées ,

et ses lançons d’argent vibraient sur l’eau 

épousant le flot incertain du courant ,

la gravant en nous comme un sceau

 

 

Passagers de la nuit arpentant les étoiles ,

nous étions deux amants …  

 

 

 

 


Yves Bonnefoy – La pluie d’été (II)


Paysage d’Auvers sous la pluie – Vincent Van Gogh

 

Et tôt après le ciel

Nous consentait

Cet or que l’alchimie

Aura tant cherché.

 

Nous le touchions, brillant,

Sur les branches basses,

Nous en aimions le goût

D’eau, sur nos lèvres.

 

Et quand nous ramassions

Branches et feuilles chues,

Cette fumée le soir puis, brusque,ce feu,

C’était l’or encore.

 

Les planches courbes 

nrf

Poésie /Gallimard


Jacques Réda – Pâques à Velizy


Jim Dine Putney Winter Hurt

ELIOT A vu JUSTE : en avril la lumière
Est lugubre.
Tous ces crocus, tous ces lilas
S’amoncellent en catafalque.Vendémiaire
Rit autrement parmi ses brumeux échalas,
Et novembre a souvent des faveurs d’infirmière.
Mais (faute au receveur qui hurlait « allons-y ! »)
Il est vrai qu’après un trajet privé d’escales,
Je tombe au beau milieu du nouveau Vélizy
Où Prisunic fête non-stop ses lupercales
Entre le macadam et trop de ciel saisi
Comme un miraculé, qui s’est fait au sépulcre,
Sent la clarté devant ses yeux obscurs pâlir.
Au passage on entend « J’ai pris ce petit pull
Crevette, je… » — le vent balaye sans mollir
Les mots et les émois du samedi crapule,
Creux, hanté de grands sacs crevés, et ça bondit
Tout autour par la nécropole automobile
Qui fulgure. Je vais à pied comme un bandit,
Comme ce réprouvé, là-bas. nègre ou kabyle,
Voir, sur Villacoublay qu’un grillage interdit,
L’espace où valdinguait jadis l’aéroplane.
Mais plus rien à présent sur cet horizon plat
Ne bouge. Le soleil lui-même s’est figé
Comme un lieu dans le vide éblouissant du site
Et l’obstiné bourdon des autoroutes. J’ai
Peur de son premier pas demain s’il ressuscite
Du fond de sa splendeur froide comme un congé.

Hors les Murs

Ed Gallimard


Dominique Grandmont- ET CERTAINS SOIRS


Robert Rauschenberg

 

 

ET CERTAINS SOIRS le monde approchait de sa fin. La lumière
rasait les murs, les voitures se faisaient rares,
en passant on entendait tout ce qu’on disait,
il n’y avait presque pas de spectateurs, le décor
flanchait, des carreaux déchirés, par terre des colonnes
de fourmis, quelque chose qui se profilait
sur fonds d’arbres dessinés n’importe comment,
l’écho démesuré : vallée, ravin plutôt, les étoiles étaient si
                                                                             proches
qu’on se croyait au bord du précipice,
on inventait ce qu’on voyait, un réverbère dans la forêt, l’oiseau
                                                                   muet dans une cage
et le feu qui chantait dans la cheminée, de quoi continuer sans
                                                                                         doute
comme le soir d’avant, comme si rien ne s’était passé,
que rien ne devait se passer qu’on n’ait d’avance imaginé,
même sans se l’avouer on attendait une surprise, on parlait de tout
                                                                                         sauf de ça,
de péniches dans la brume, d’une mobylette tombée
un jour dans le canal, plus de détours alors, fallait voir les autres
                                                                                           courir,
quand ils avaient trop bu ils rêvaient de prendre les armes
et d’évasion spectaculaire ou d’un boa sur un piano, façon, qu’y
                                                                                a-t-il d’autre
de parler aussi de tout et de rien ou parce qu’ils parlaient tous à la
                                                                                                  fois,
et que chaque minute comptait et qu’on ne savait pas tous les jours
                                                                                               où aller
ni quel argument avancer, on n’y pensait même plus, on s’attardait
                                                                                               exprès
sur des riens, sur les conditions atmosphériques, le reste ils le
                                                                                        savaient
mieux que toi, c’était entendu, accepté, ça faisait bizarre d’insis-
                                                                                               ter,
personne n’insistait d’ailleurs, mais comme l’honneur était sauf et
                                                                             qu’il en était sûr,
il regardait ailleurs et c’était toujours le présent,
mais le présent était ce qu’il n’était pas jusque-là.

 

 

 

Dans  Poésie 84  (Revue ) 

Janvier Février 1984 

(Pierre Seghers)


Le silence est sommeil – (Susanne Derève)


Henri Edmond CROSS – Bord de mer

Le sommeil est silence
rêve de chevaux fous nasse légère
entre deux eaux
Le silence est sommeil
parenthèse d’été
sur les pierres chaudes où se couler
lézard furtif
dans les interstices des roches
éclair fuite argentée rouge aveugle
sous les paupières

Au printemps les genêts y jettent des touches
de lumière les giroflées
leur feu cuivré le sable des grèves
miroite doucement sous l’eau un mica
une étoile oubliée et les longs filaments mauves
des méduses dansent dans le ressac
horloger de la mer égrenant le silence
un havresac entre veille et sommeil
où vient se blottir la conscience


C’est la nuit que je cherche – (Susanne Derève)


Photomontage RC sur Black Snowman (D Shrigley)

Un train traverse la nuit
C’est la nuit que je cherche
dans son manteau de neige
ses éclisses de gel ses quartiers d’ombre
et de lumière
à la lueur des réverbères tremblant
sous les assauts du vent

et toi bonhomme de neige
qui fanfaronne dans les jardins
blanchis de givre
bénis ma bonne fortune :
demain flottera ton chapeau
avec ton frac entre deux eaux

Je n’aurais plus qu’à les pêcher
dans une flaque
Coiffé de mon chapeau claque
j’attraperai le dernier train
pour rejoindre la nuit en habit de satin
et l’épouser sous la lune


Raymond Queneau – Ce soir, si j’écrivais un poème ?


PAUL KLEE – Poisson cloporte

Ce soir
si j’écrivais un poème
pour la postérité ?

fichtre
la belle idée

Je me sens sûr de moi
j’y vas
et

à
la
postérité
j’y dis merde et remerde
et reremerde
drôlement feintée
la postérité
qui attendais son poème

ah mais !

L’instant fatal

nrf

Poésie Gallimard


Lionel RAY – Maintenant tu vas réunir tous tes visages


Georges BRAQUE – Tête de femme

MAINTENANT tu vas réunir tous tes visages
ceux du matin ceux du soir et d’ailleurs
tu en feras des brouillons lyriques
des vêtements des silences des gouffres.

tu donneras un nom à chaque chose
pour être proche et pour être différent
et pour que tout se perpétue
sans déchirure au-delà de toi-même.

tu seras une ville claire et forte
cette écriture des rues des terrasses des toits
depuis des siècles tu habitais souviens-toi
places fontaines ce miroir d’énigme et de sang.

tu verras le soleil dissiper ses couleurs
devenir toute absence hors la mer hors du temps
et tes nuits n’en font qu’une ni matins ni rumeurs
comme un puits étoilé affamé par le vent.

sommeil pour dénouer tes poignets tes orages
et ces mots clandestins que tu n’as jamais dits
sommeil sans dissonance pierre sans poids sans visage
cachée inaltérable au plus sourd de la nuit.

Poésie 84

Janvier Février 1984

Revue dirigée par Pierre SEGHERS


Richard Rognet – Et je tiens fable ouverte (extraits)


Anders ZORN – Omnibus (study)

CE N’EST PAS TA JOUE ce n’est pas l’aube

une affiche commence à sortir de la brume

qui va donc m’expliquer la flambée

un prénom dans les oiseaux qui se rassemblent

un pays dilué dans les ombres peut-être

un peuplier dans l’or échevelé une main

un vertige

je sais qu’il faut répondre aux lampes

déplacées à notre ancien refuge aux aiguilles

dans la mémoire

je sais que je me nomme interminable phrase

désastre disais-tu désastre cher désastre !    

          

                  *

AU NOM DU FRERE dans le fruit au nom du proverbe

pur des mille sangs qui me poursuivent

au nom de l’horizon devenu ma retraite au nom

d’une légende à l’adresse noyée d’une paume de

plomb d’une voyelle morte

je propose brûlant poème langage à peine su

parole sans devoir je propose cassure

miroir au crépuscule rivière dans mes draps je

propose

ton nom de fraudeur ton nom de bavures

et de suie et de sable

Je propose la nuit d’une bouche fermée sur nos

montreurs d’ombres

                      *

JE NE DEMANDE RIEN   il pleut trop fort  on entend

comme un train d’étoiles qui l’auraient échappé

belle

comme ce comme obscur ce velours improbable ce

matin de dimanche où le monde n’ouvre rien

comme ces flétrissures sous les capuches devant

les boulangeries comme tous ces bonjours ces

poudres

comme je ne demande rien comme cette lourdeur

qui n’émerge pas ces lambeaux d’absence ces

bruits ébouriffés

qu’on ne veut plus interroger comme ces ronds

sur la terre comme quel ou quelle comme

Poésie 84

Janvier Février 84

Revue dirigée par Pierre Seghers


Louis GUILLAUME – Ville haute


ALBERT MARQUET – Flood in Paris

Dureté du jour qu’aiguisait le soir :
le cri d’un enfant vibre au long d’un square.
On ne sait pas si c’est la vie, cette lumière,
ce mélange de boue, de pierre et de brouillard.
On ne sait plus si c’est la vie ou le reflet
d’une misère d’autrefois ou d’un rêve à recommencer.


Images de l’oubli, pâtés de sable,
un homme assis caresse un livre ouvert,
une statue soudain se mettait à danser.
Paris triste jusqu’aux soupentes
tordait ses cheveux dans le fleuve.
Aux morts qui garnissaient les bancs
souriait un petit enfant.


Dureté du jour isolant le soir,
les années se noient telles des étoiles,
toutes les péniches s’éteignent.
Auprès d’un vagabond un platane s’allonge.
Une chenille lumineuse
d’une rive à l’autre simule un diadème fugitif.

Image de l’oubli mêlée au sable,
tu peux ouvrir tes doigts obscurs,
plus un moineau ne s’en échappe.
Un vin de nuit coulait sur les comptoirs,
un cheval s’endormait au bruit de ses sabots,
une ombre au cœur de la mansarde
tissait des voiles de fatigue.


Pureté du jour quand le soir abandonne
son livre moisi sur les quais.
On ne sait pas si c’est du bonheur, cette attente.
Lorsque leurs mains se rejoignirent,
deux arbres crurent en mourir.
On ne sait plus si c’est l’amour, cette lueur
suintant au fond des cours.


Image de l’oubli dans la ville immergée,
les ponts sont lourds qui enjambent le noir.
Un enfant, du haut des étages,
poursuit le sifflement d’un train.
Le même ciel, le même vent, tous les oiseaux
jonchent les toits de leur poussière.
Paris sombrait chargé de calcaire et de brume.

Poèmes choisis

ROUGERIE


Instant – (Susanne Derève )


Edward Hopper – Automat 1927

Au lever d’un  jour  incertain,

la vitre me renvoie une  image figée 

que noient   les verts humides du  matin,       

la ligne bleue des toits sagement alignés,

un paysage urbain

On croirait entrevoir un tableau  de Hopper : 

silhouette oisive  accotée au  comptoir

d’un bar ou d’une chambre vide

un mannequin de cire aux prunelles livides

au  regard  orphelin  …

Ce n’est  que mon reflet traquant mes rêves

souterrains,

la table de cuisine  et le pain

une tasse jaunie  où tiédit le café :       

                le même néant  sans objet.

À  tasse vide  coupe pleine,

trinquons aux  instants  qu’on égrène

… comme des pans  d’éternité


Mahmoud Darwich – Je ne désire de l’amour que le commencement


John-Singer-Sargent-Bedouin-Women-Carrying-Water-Jars

Je ne désire de l’amour que le commencement. Au-
dessus des places de ma Grenade
Les pigeons ravaudent le vêtement de ce jour
Dans les jarres, du vin à profusion pour la fête après nous
Dans les chansons des fenêtres qui suffiront et suffi-
ront pour qu’explosent les fleurs du grenadier

Je laisse le sambac dans son vase. Je laisse mon petit
coeur
Dans l’armoire de ma mère. Je laisse mon rêve riant
dans l’eau
Je laisse l’aube dans le miel des figues. Je laisse mon
jour et ma veille
Dans le passage vers la place de l’oranger où s’en-
volent les pigeons

Suis-je celui qui est descendu à tes pieds pour que
montent les mots
Lune blanche dans le lait de tes nuits ? Martèle l’air
Que je voie, bleue, la rue de la flûte. Martèle le soir
Que je voie comment entre toi et moi s’alanguit ce
marbre.

Les fenêtres sont vides des jardins de ton châle. En
un autre temps
Je savais nombre de choses de toi, et je cueillais le
gardénia
A tes dix doigts. En un autre temps je possédais des
perles
Autour de ton cou et un nom gravé sur une bague d’où
jaillissait la nuit

Je ne désire de l’amour que le commencement. Les
pigeons se sont envolés
Par-dessus le toit du ciel dernier. Ils se sont envolés
et envolés

Il restera après nous du vin à profusion dans les
jarres
Et quelque terre suffisante pour que nous nous retrou-
vions , et que la paix soit

Anthologie
(1992-2005)
BABEL


Purgatoire – ( Susanne Derève)


Photo RC – Cathédrale de Dol de Bretagne –

Aimais les dernières feuilles rousses

aux arbres

de celles qui s’accrochent

aux branches nues comme un adieu  

tandis que l’hiver facétieux fait table rase

des feuillées,

 

 

s’étiolent  dans un souffle 

que  la lune  ranime

d’un pâle éclat de givre dans la nuit

de Janvier

Aimais les froids  matins d’hiver, 

ensommeillés de gel, 

le tintement grêle de la  cloche  à midi

zébrant  le ciel à la volée,

d’un bleu de porcelaine

plus pur qu’au plein d’été

 

 

Et sur le parvis glacé  dessous

la flèche du clocher les messieurs

à  bedaine et les dames serrées

dans leurs manteaux de laine 

                                                 noirs        

les enfants  lorgnant

les flaques du trottoir

avant d’aller docilement s’asseoir

près du bedeau

(en purgatoire)

 

 

Aimais par-dessus tout

pendant ce temps

– étais-tu suspendu à l’instant ? –

paresser au lit avec toi

guetter le froissement  silencieux

du dégel 

 le floc  des paquets  de  neige

chutant  mollement des toits

 

 

Aimais le désordre des draps  

et  le va et vient de tes doigts

sur ma peau

là où nait le désir qui vous emporte

sur son aile comme un oiseau

 

 

l’ aile du désir est  si pure

je la confisque   

 

 

aux anges en robe de bure

veillant le carré des fidèles

tandis qu’aux cantiques se mêle

de nos ébats le doux murmure