voir l'art autrement – en relation avec les textes

Archives d’Auteur

Earendel – (Susanne Derève) –


Galaxie de la Roue du Chariot ( téléscope James-Webb )
 
Doux logis,mol édredon d’hiver voué au roulis 
sonore des tempêtes,
la pluie battait fort aux fenêtres.  
Haranguant le vent,je rêvais de varangues livrées 
aux nuits d’étoiles, 
aux insolentes moissons du Ciel que me contait 
Le Monde *.

Earendel,ta flamme éteinte poursuivait son chemin 
tandis que La Grande Ourse, dans les mains 
du Sculpteur,abandonnait la Roue de son Chariot 
ailé au feu de galaxies lointaines,

à des millions d’années-lumière de nos soleils, 
dans des ornières célestes où la boue des chemins 
s’ornait de sombres nébuleuses et de poussières 
d’astres…

Big bang, sarabande cosmique dans le premier milliard d’années de l’Univers: supernovae,trous noirs,comètes,astéroïdes…

Deçà mes volets clos cinglait la pluie maligne, 
elle noyait ciel et terre dans le temps sidéral, 
et moi,le nez dans les étoiles,je cherchais 
le sommeil,mol oreiller sur les oreilles,
mes fenêtres donnaient sur la mer… 

*- très librement inspiré de l’article du Monde du 29/08/2022 :

Télescope James-Webb : son album de l’été ( David Larousserie) –


Croiseurs – (Susanne Derève) –


Photo-montage RC

Croiseurs
Les lignes d’horizon sont froides

Ciel grues filins jetée
et les filets du jour au pied du môle,

ses rêts de nuages plombés emprisonnant 
l’arête d’un rayon pâle, 
le dos de métal luisant d’un squale à demi
immergé:

Terrible *, Suffren *,
parfum de guerre voilé
de sel, de belliqueux embruns,
ballet martial,                                                                 

parade silencieuse,   

à quelques encablures 
de quai de nos vies insouciantes, 

proche, si proche
que les chroniques des journaux 
du matin en paraissent innocentes

le café plus amer … 

l’insoutenable boucherie de la guerre, 
la lointaine frontière d’Ukraine, 
soudain palpable, glaçante, 
familière. 

* sous-marins nucléaires français. Le Suffren, a été
mis en service le 3 Juin 2022 dans la rade de Brest.

Au jardin des explorateurs – (Susanne Derève)


Brest – Jardins des Explorateurs –
Au jardin des explorateurs
le  parfum de miel 
des genêts,les pierres noires,        
trois cloches ailées sonnant midi.   

Longeant le môle,
une voile blanche ploie sous le vent,  
telle Boudeuse,qui prit la mer vers l'Amérique 
et que suivit son Etoile. 

Terre, avaient-ils crié, 
Nassauvias,Bougainvillées !
Est-ce un souffle dans les feuillées  
ou bien leur voix qu’on croit surprendre 
et qui se tait ? 

Jardin des explorateurs


Cees Nooteboom – Soir –


Henri Le Sidaner – Petite table sur la rivière au crépuscule (Nemours 1921)

                               en mémoire de Hugo Claus*
                                        

La chaise bleue sur la terrasse, café, soir,
l'euphorbe tendue vers des dieux absents,
nostalgique de la côte, tout n'est qu’alphabet
de désirs secrets, ceci est son
dernier visage avant le noir,

le voile dans sa tête. Il le sait,
elles disparaîtront, les formes des mots,
dans son calice ne laissant plus que lie,
les lignes désormais sans lien

qui jadis étaient des pensées,
ici ne viendra plus un mot
de vrai. Gravats de grammaire,
images bougées, sans pont,

du vent le bruit encore
mais plus le nom,
quelqu’un l'a dit
et la mort était sur la table,

valet lambin en attente
dans le couloir, au rire bête,
feuilletant son journal
aux échos de sens perdu.

Tout cela il le sait, l’euphorbe,
la chaise bleue, le café sur la terrasse,
le jour qui l’enveloppe avec lenteur et 
puis l’emporte à la nage,
animal débonnaire

avec sa proie.


* Hugo Claus (5/04/1929-19/03/2008) , écrivain, poète, dramaturge, scénariste et réalisateur belge d’expression néerlandaise était atteint d’une maladie d’Alzheimer.

.

Le visage de l’œil
poèmes traduits du néerlandais par Philippe Noble
Actes sud


Rivière – (Susanne Derève) –


Paul Cézanne – Le pont des Trois-Sautets –
Un chant, ce soir, dans le jardin.
Le jour, passé à battre la rivière 
jusqu’à cette nasse d’eau profonde 
où je me suis baignée,
après le casier bleu aux écrevisses,  
dans le reflet éparpillé des saules.

Et d'y saisir dans le cours silencieux 
du flot
le bond étincelant d’une truite                                                         
… aventureuse.



. 

Sandro Penna – De retour à la mer de mes vingt ans –


Léon Spilliaert – Digue à Ostende –
De retour à la mer de mes vingt ans,
au soir, je traversai les boulevards tièdes 
et je cherchais mes compagnons d’antan…

Je humais comme un loup déchainé
l’ombre chaude des maisons. Un parfum
vide et ancien me chassait vers la plage
grande ouverte sur la mer. Pour y trouver
l’amertume la plus claire et mon ombre
lunaire, figée sur ce parfum d’antan.

             * 
Quando tornai al mare di una volta,
nella sera fra i caldi viali
ricercavo i compagni di allora…

Come un lupo impazzito odoravo 
la calda ombra fra le case. L’odore
antico e vuoto mi cacciava all’ampia
spiaggia sul mare aperto. Lì trovavo
l’amarezza più chiara e la mia ombra
lunare ferma su l’antico odore.

              *

Sandro Penna

Poésie/Poèmes

(1973)

traduit de l’italien par

Pierre Lepori

Editions d’en bas


Jour de marché – (Susanne Derève) –


Auguste Chabaud – Le marché à Graveson
    
    Tu flânes sur le parvis 
    dans l'ombre mauve de l’église, 
    lumière d’été,chapelets d’aulx.
    C’est marché,Samedi,de fleurs,
    de miel et de fruits rouges,
             d’odeurs  
    de volailles rôties,de menthe
          et de pain chaud. 
             

    Auprès de la fontaine,
    sous les marquises blanches
        l’étal aux livres,
    tu glisses dans ton panier 
    Rose Ausländer,la rose errante
    qui te dit « Non,je n’oublie pas, 
    les années marquées au fer »*

* rose ausländer – ich spiele noch . je joue encore  (le bousquet-la barthe edition.)


Verts – ( Susanne Derève) –


RC ( René Chabrière) – Gris de Payne variation 5
Feuillées, 
Le vert y est-il vraiment vert 
-et la joie que je chante est-elle joie ?- 
J’y devine des gris d’ailes et de nuages,  
ceinturés de regrets, 
un bleu d’azur filé, des ocres, 
des terres brûlées,                                                                                          
un miel dentelé de fougères,(de la géographie
légère d’un rêve inachevé); 
j’y vois des pailles sèches tout près 
de s'embraser, des troncs cendrés,
les bractées pâles des tilleuls vibrant 
d’un reste d’enfance, 
un mur festonné de mousse                                                        
où des fleurs minuscules,de frêles saxifrages 
à peine dentelées de rose 
pointent leurs corolles tendres vers la lumière 
et loin,très loin, sous le couvert
à l’heure où les verts se répondent
le  cerne d’or d’un fruit sauvage 
jailli de l'ombre,
-la joie que je chante est joie!-


Fleur de sel – (Susanne Derève)-


Bords de Rance
Grèves du temps passé,
qui demeurez blondes et légères,
quand tout passe.

Tant vous ai-je jeté mon filet 
pour y saisir le menu fretin du flot
l’onde claire,
les verts émeraude du soir, 
quand de ma brasse fendais l’eau,
en brisais la surface d’ombre.
 
Miroir sans tain,sous le reflet des pins 
les pierres engluées d’algues,
la vase grise  
me renvoyaient déjà la nuit.

Grèves, 
dans ma bouche 
le baiser saumâtre des vagues, 
sur ma peau 
leurs rigoles blanches, 
la fleur de sel des estuaires,
domptant le vent, enlaçant au rivage 
la femme-songe que j’étais,                                                                             
celle-mémoire que je suis 
traquant l’enfance de mes rêves,
l'ancienne liesse des vives-eaux,
où nous jetait la mer, 
avant que l'homme y fit barrage. 
 
 

Pablo Neruda – Aujourd’hui –


Henri Lebasque – (1865-1937) –

Nous sommes aujourd’hui : hier, doucement, a chu
entre des doigts de jour et des yeux de sommeil,
demain arrivera de sa verte démarche,
et nul n’arrêtera le fleuve de l’aurore.

Et nul n’arrêtera le fleuve de tes mains,
pas plus que de tes yeux le sommeil, bien-aimée,
tu es le tremblement des heures qui s’écoulent
de la lumière abrupte au soleil de ténèbres,

et sur toi c’est le ciel qui referme ses ailes
et il t’emporte et il t’apporte dans mes bras
ponctuel, avec sa courtoisie mystérieuse.

C’est pour cela que je chante au jour, à la lune,
à la mer et au temps, à toutes les planètes,
à tes mots de clarté, comme à ta chair nocturne.

*

.

Es hoy : todo el ayer se fue cayendo
entre dedos de luz y ojos de sueño,
mañana llegará con pasos verdes :
nadie detiene el río de la aurora.

Nadie detiene el río de tus manos,
los ojos de tu sueño, bienamada,
eres temblor del tiempo que transcurre
entre luz vertical y sol sombrío,

y el cielo cierra sobre ti sus alas
llevándote y trayéndote a mis brazos
con puntual, misteriosa cortesía :

por eso canto al día y a la luna,
al mar, al tiempo, a todos los planetas,
a tu voz diurna y a tu piel nocturna.

*

La centaine d’amour

nrf

Poésie Gallimard


Fernando Pessoa – Le livre de l’intranquillité (extrait) 170


Giorgio de Chirico – L’incertitude du poète –

Depuis que les dernières pluies ont émigré vers le sud, et qu’il n’est resté que le vent qui les avait balayées, on a vu revenir sur les collines de la ville la gaieté d’un beau soleil, et surgir aux fenêtres des quantités de linge blanc qui dansait, suspendu à des cordes soutenues par des bâtons posés perpendiculairement, tout en haut des façades de toutes les couleurs.
Moi aussi, j’étais content, parce que j’existe. Je suis sorti de chez moi mû par un grand dessein – celui, en fait, d’arriver à l’heure à mon bureau. Mais, ce jour-là, la pulsion même de la vie participe de cette autre pulsion heureuse qui fait que le soleil se lève à l’heure prévue par l’almanach, selon la latitude et la longitude des divers lieux de la terre. Je me suis senti heureux, simplement parce qu’il était impossible de me sentir malheureux. J’ai descendu la rue tout tranquillement, empli de certitudes car, enfin, le bureau bien connu, les gens connus que j’allais y rencontrer, étaient autant de certitudes. Rien d’étonnant à ce que je me sente libre, sans savoir de quoi. Dans les corbeilles posées au bord des trottoirs, rue da Prata, les bananes à vendre, sous le soleil, étaient d’un jaune éclatant.
Je me contente, finalement, de bien peu de chose : voir cesser la pluie et briller le bon soleil de notre Sud béni, voir des bananes d’un jaune vif, contrastant avec leurs taches brunes, et les gens qui les vendent grâce à leur verbiage – les trottoirs de la rue da Prata, le Tage, tout au bout, d’un bleu verdi d’or, tout ce petit coin familier du système de l’Univers.
Le jour viendra où je ne verrai plus rien de tout cela, où me survivront les bananes au bord des trottoirs, la voix des marchandes finaudes, et les journaux du jour que le petit vendeur a étendus, côte à côte, sur le trottoir d’en face, au coin de la rue. Je sais bien que ce seront d’autres bananes, d’autres marchandes, et que les journaux, quand on se penchera pour les regarder, porteront une autre date que celle d’aujourd’hui. Mais eux, qui ne vivent pas, peuvent durer, même s’ils changent ; moi qui vis, je passe, même si je reste le même.
Je pourrais consacrer solennellement cette heure en achetant des bananes, car on dirait qu’en elles s’est projeté le soleil tout entier, comme un photophore sans appareil. Mais j’ai honte des rituels, des symboles, honte aussi d’acheter quelque chose dans la rue. On pourrait ne pas bien empaqueter mes bananes, ne pas me les vendre comme on doit les vendre, parce que je ne saurais pas les acheter comme on doit les acheter. On pourrait trouver ma voix bizarre, quand je demanderais le prix. Mieux vaut écrire que risquer de vivre, même si vivre se réduit à acheter des bananes au soleil, aussi longtemps que dure le soleil et qu’il y a des bananes à vendre.
Plus tard, peut-être… Oui, plus tard… Un autre, peut-être… Je ne sais…

Le livre de l’intranquillité

Christian Bourgeois Editeur


Solstice d’été -(Susanne Derève)-


Photomontage RC

La pierre : tiède sous le doigt, comme une chair repose
au sortir du sommeil, promise à la marche de l’aube.

Au solstice d’été, la nuit peine à jeter son voile ; demain,
les jours raccourciront, entameront leur course lente vers le déclin
et leur douceur ne sera plus que la trêve illusoire
qui précède leur mort.

Mais ce soir, la lumière est reine.

Dans le dernier sortilège du jour, le fief limpide de l’azur
résiste encore, gagne en transparence, en pureté,
s’étire, blanchit en longues bandes virginales à l’horizon,
même si l’irruption de la première étoile annonce sa fin prochaine ;

un bleu d’estampe,
que vient griffer, comme le rideau tombe, le vol furtif
des pipistrelles.



Viens boire dans ma main, l’oiseau – (Susanne Derève)


Françoise Pétrovitch – oiseau –
Viens boire dans ma main,l’oiseau.
L’aile du vent s’est tue.

On annonce aujourd’hui 50° à Rio 
et autant à Paris,
et la voix qui claironne la mort
lente des ombres, 
celle bleue du figuier,
et la joue ronde du cormier,
et le voile doré des trembles, 
qui égrène les villes,les fleuves,
les pays,
 
La voix dit:

« à Rio,les mangroves ont séché;
Paris n’entend plus le chant menu 
des fontaines.

À Rome,le marbre s’est brisé, 
et l’asphalte a fondu à Londres 
et à Memphis; 

le Rhône et le Danube ne charrient 
plus que des boues lisses,
 
et le sel sur les rivages de nos étés 
trace des routes blanches qui crissent 
sous le pas comme du verre pilé ». 

Viens boire dans ma main,Oiseau,  
je te dirai une autre histoire 
où tu nichais dans la fraîcheur 
des granges;

les matins s’habillaient de perles 
de rosée 
et le froid emportait les migrations 
d’automne vers de nouveaux étés.
 
C’était un temps ancien où les oiseaux 
chantaient.


Le sable des étés – (Susanne Derève) –


Plage Sainte-Marguerite (Finistère)

Serre-moi fort entre tes bras,
j’oublierai les marques du temps :
celles qu’il laisse au coin des lèvres,

et puis celles invisibles qu’on cultive en secret.
Est-ce ainsi qu’on devient, un très vieux sablier
qui voit filer entre les doigts son rêve usé,

fragile cerf-volant de papier qui s’abat sur la plage,
et le ciel verse les images du passé.

J’ai trop voulu étreindre,
tenir entre mes mains le sable des étés,
la mer se retirait si loin

– ce n’est plus qu’une buée légère au fond des yeux,
un scintillement bref, un regret –

Nos jours s’abandonnaient au souffle vaporeux
des grèves , puis nous rendions la plage aux nuits
et la mer insatiable y érodait sans trêve
les dunes arasées.

N’en reste que l’écume, un peu de bois flotté.


De mon aiguille patiente – (Susanne Derève) –


– Photographie web – Paul Hunter –

De mon aiguille patiente 
je reprise les plaies du temps
 plaies vives
 plaies rebelles
À la fenêtre le blanc troupeau de nuages 
d’une aube grise vient enserrer le jour                                                              
J’attends 
l’instant d’après 
 - celui de la belle ouvrage -
où renaît ton sourire 
un  lever d’hirondelles
dans l’azur pantelant d’un ciel
 d’été 


Christine Lapostolle – Brest (Temps permettant -extrait) –


Brest la Blanche : Safari – Daniel Molinier –

Dans cette opacification blanchâtre, grisâtre
et même vaguement jaune de tout
alors que le jour devrait se lever, la lumière inonder la radio vient de dire « ciel magnifique sur tout le pays,
un temps splendide nous attend aujourd’hui » –
ici on ne voit même pas la mer
Les bâtiments industriels, les cheminées ressemblent
aux vieux poèmes qui célébraient autrefois le monde
moderne et l’espoir des usines
Ce sont des mots du Nord, des Flandres, qu’il faudrait pour dire ce qu’on voit depuis les fenêtres aujourd’hui
Écrans de brume crue, steamers charbonneux qui
mugissent et fument en appelant le soir
Petite pluie finasse, verticale qui larmoie, faufile l’air,
tisse de l’eau
Le verbe pluviner, l’oiseau pris dans un filet mouillé
Ignorant ces réalités blêmes, un spécialiste de l’amour
inonde les ondes de ses propos sentencieux
Un chien s’arrête pour pisser au pied d’un platane
Toute la mer va vers la ville

Christine Lapostolle

Temps permettant

Editions MF Inventions Janvier 2022

.

Daniel Molinier photo –

https://brestlablanche.com/


Yann-Fulub FOLLET


Sylvie Chacon – Après la pluie


 Laisse-moi marcher tout près de toi, rêve
 Écouter les gouttes de pluie frissonnant 
                                crescendo
 Notes blanches et notes noires
 Fermer les yeux à l’approche du printemps
 Préludant aux coucher de soleil, 
                      fin d’un autre hiver 
                                            
 J’ai dans la tête un isthme de matin bleu
 Que la rosée de Carélie inonde parfois 
                            de son aurore…
                                           


 21.04.1878

Lettres de Carélie – poèmes

Editions des Orgevaux


Jean-Michel Espitallier- Land (Appoggiature)


Robert Juniper – Sculptures by the sea

.

Vous reveniez de contrées fort lointaines.

Dans vos regards, le long ruban des régions traversées

montrait des choses mal connues.

Ç’avait été un pays de manufacturiers bossus.

Le chiendent des prairies masquait un peu l’emplacement

de très anciennes villes (on distinguait les traces d’un clocher ;

des viaducs, des tourelles, des mâchicoulis effondrés

dormaient au fond d’un lac).

Sous les joncs, quelqu’un avait trouvé des cheminées d’usines.

Des claies abandonnées vibraient dans les plis d’un talus.

Vous nous parliez aussi d’anciennes plâtrières, d’un four à chaux,

d’une fabrique et de quatre ou cinq forges refroidies.

Des vents charriant des odeurs de bassins et de planches

rembourraient tous les bruits.

Les forêts sentaient la rouille et le carton humide.

Près d’un lavoir, des bêtes étaient venues se rafraîchir.

Vous certifiiez avoir vu dans la vase l’étreinte

de leurs griffes.

La marquise d’une gare, des pendules, une armoire crevée

s’enfonçaient lentement sous des haies de mûriers.

Comme vous traversiez un long champ de rhubarbe, quelqu’un

dans l’équipage avait montré du doigt

des choses un peu particulières.

Vous ne nous dîtes rien à leur sujet.

.

Ponts de Frappe

Biennale Internationale des Poètes en Val-de-Marne


Razzia – ( Susanne Derève) –


Manual of the Mustard Seed Garden. China, between 1679 and 1818. Photo by Maria Govtvan

Quelle invisible mandibule a tissé sous l’ombrage ces poinçons de lumière aux feuilles des tilleuls ? Dépouillé le lys blanc qui tremble, nu, au vent ? Qui des cerises, en maraudeur, ne m’a laissé que les noyaux ?   Ô  sphinx, criocère, étourneau !


Jean-Michel Maulpoix – Chambres –


Albert Marquet – Intérieur (Algérie)




J’aménage des chambres dans l’encre. J’ouvre les armoires. Je dispose des fleurs dans les vases. Je fais pour la mémoire des lits bien propres. Plus personne n’y viendra dormir. Je reste un instant dans la pièce, puis je ferme la porte. II y a, la nuit , des étoiles et des anges. Au matin, j’ai le cœur défait. Qu’importe que les draps restent tirés et les persiennes closes : ces linges un peu rêches qui sentent la lavande au sortir de l’armoire sont ce qu’il me reste de chair. Les oreillers brodés de fleurs bleues et le gros édredon piqué composent sur le lit la silhouette d’un dormeur imaginaire qu’il serait vain de réveiller.

L’idée de chair

Un dimanche après~midi dans la tête

P.O.L.


Le vent – (Susanne Derève) –


Félix Vallotton – Le vent –
Ce vent soudain levé emportait tout 
à travers lui :
L’accablement des jours passés                                             
dans la chaleur caniculaire de Juin, 
un peu de nous soustrait à la fournaise                                                          
derrière les volets clos,le linge
arraché au séchoir,l’odeur de lessive 
et de paille,les chants d’oiseaux.

Peut-être emportait-il l’été dès avant 
sa naissance, 
dont n’avaient plus que faire 
nos peaux brûlées,les feuillages pantelants     
de soif,les mottes grises,l’herbe jaunie.

Il emportait le silence du monde :
Nous savions que le soir venu descendrait 
la clameur du haut des granges,
quand la poussière retomberait avec la pluie, 
et nous nous trouverions tout à coup 
frissonnants,étonnés de sentir sous nos pas
la terre frémir,s’ébrouer.

Nous le saurions alors ce qu’était le cadeau 
du vent :
les parfums retrouvés, cette jouvence 
dont nous partagions l’ivresse 
et qui marchait vers la vallée
porter la fraîcheur de l’averse



Lotus – (Susanne Derève )-


Ninh Binh (Vietnam) 2016

Un peu de terre,
et le chaos des pierres
que vient baigner le flot,                                               
rives,limons,rizières. 

Sous le sampan de bois, 
les lotus à fleur d’eau 
comme une peau légère 
et sur leurs tiges frêles, 
la jupe tendre des corolles,                                                                            
rose,
translucide, 

d’où naît le poème ancestral,                                                                                    
celui qui tient le temps 
dans ses filets, 
le porte jusqu’à nous          
en son précieux calice.

Aux faces parcheminées, 
aux visages étoilés de sueur 
sous la paille,
à leurs bouches édentées,je dérobe 
un sourire. 
Telle chaleur en deçà de l’ombrelle, 
la chanson filée de la rame 
en sourdine.

Je ne trahirai ni l’effort 
ni le silence,
ni la parole lente, 
je tairai les mots. 
Le bonheur est patience.






Ninh Binh (Vietnam) 2016





Constantin Cavafis – La première marche –


Photomontage RC



A Théocrite un jour
vint se plaindre le jeune poète Eumène :
« Cela fait maintenant deux ans que j’écris 
et en tout, je n’ai composé qu’une idylle.
C‘est la seule achevée de mes oeuvres.
Hélas, comme il est élevé, je le vois bien, 
le grand escalier de la Poésie; 
et de la première marche où je suis, jamais 
je n’arriverai à monter, malheureux de moi ».

Et Théocrite de dire: « Semblables propos 
sont déplacés et blasphématoires.Même si tu n’es 
parvenu que sur la première marche, il te faut 
en éprouver du bonheur et de la fierté.
Ce n’est pas rien d’en être arrivé là; 
du peu que tu as fait, la gloire est immense.
Car cette première marche, à elle seule, 
éloigne beaucoup du monde ordinaire.
Pour poser le pied sur cette marche, 
il te faut être de plein droit 
citoyen de la cité des idées.
Et dans cette cité-là, il est difficile 
et rare de se voir inscrit parmi les citoyens.
Sur la place se trouvent de grands Juges
qu’aucun escroc ne saurait tromper.
Ce n’est pas rien d’en être arrivé là;
du peu que tu as fait, immense est la gloire.»


En attendant les Barbares

et autres poèmes

Poésie Gallimard


Louis GUILLAUME – L’étoile


Anna Eva Bergman – 1986 –

.

Tu es celle qui tremble et celle qui demeure.
Ta voix pleure et pourtant ta voix chante.
Tu es la pierre tendre où vient mourir la peur.
Une joie flotte.
J’écoute un sillage de notes .
Dans tes cheveux s’allume une étoile d’écume.
Grave
tu suivais des yeux les épaves
et tu tendais vers moi des mains de sauvetage.

.

Poèmes choisis

ROUGERIE


Midi aux oiseaux- (Susanne Derève)


Fernand Léger – Oiseaux sur fond jaune –




Trois nids  
Un va et vient sonore de pépiements 
et de bruits d’ailes
entre le toit et la remise

un oisillon tombé du nid, 
à peine mort,que déjà les fourmis carnassières 
sont à l’oeuvre

C’est midi au soleil 
Le coq au cadran veille 
On voudrait faire silence mais c’est un roi 
sans trône que le silence 
tant l’air résonne de trilles 
et de vols affairés

Le rouge-queue,inquiet,caquette comme une poule 
Le moineau lance inlassablement de la gouttière
son cri fluté

Il faudrait graver dans le bleu du ciel 
ces chants d’oiseaux, 
avant que dans sa course folle 
un couple d’hirondelles ne les disperse au vent   



Alejandro Oliveros – Table de travail


Pablo Picasso – Intérieur à la jeune fille qui dessine –
Table de travail

Au petit matin,
avant que les coqs
ne se perdent dans le ciel,
j’écris sur tes jambes
et restent au sol
mes plumes et mes livres.
Voici ma table de travail :
ici j’écris de mes doigts
contes et poèmes
sur les feuilles de ton corps.
Dans une maison lointaine sont restés
tous mes livres et mes papiers,
les éditions de Catulle et d’Horace
et le théâtre complet de Shakespeare.
Loin de mes cahiers, seul
me reste le papier de ta peau,
en ce si petit matin
où les murs sont aveugles.

Mesa de trabajo 

En las horas más pequeñas,
antes que los gallos
se pierdan en el cielo,
escribo entre tus piernas,
donde quedaron
mis plumas y libros en el suelo.
Es mi mesa de trabajo, 
aqui escribo con mis dedos
los cuentos y poemas
en las hojas de tu cuerpo.
En una casa lejana han quedado
todos mis libros y papeles, 
las ediciones de Catulo y Horacio
y el teatro entero de Shakespeare.
Lejos de mi cuadernos, solo
me queda el papel de tus pieles,
en estas horas mas pequeñas,
cuando son ciegas las paredes.



Le Royaume perdu

Editions CONFERENCE


Nicolas Granier – Brèves de poésie (Susanne Derève) –



 

Elegie

Paroles

Appelle-moi encore

Ame qui vive