voir l'art autrement – en relation avec les textes

Archives d’Auteur

Pierre Seghers – La nuit qui vient


 

la nuit étoilée JF Millet
 Jean François Millet – Nuit étoilée

 

 

La nuit qui vient

est-elle étoilée ? Mais que m’importent les étoiles

dans ce cheminement, dans cette migration

Quand l’épaisseur est traversée pour atteindre l’autre soi-même

De l’Autre, fou, et de silence, immobile gisant debout ?

 

La nuit qui vient à ma rencontre, elle a franchi tant de montagnes

Et dévalé tant de collines et roulé tant de galets morts

qui rêvaient d’elle, son souffle a déplacé tant d’astres

Retroussé tant de vagues et courbé tant de joncs

Qu’elle m’emporte, comme un berger dans son manteau

ses bêtes passées à un autre

Seul, retranché de tous, et en lui-même, absent .

 

 

Dis-moi, 

ma

vie 

Editions Bruno Doucey

 

 


Robert Ganzo – Orénoque (extraits)


 

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 Jean Fautrier – Paysage

 

 

Orénoque, fleuve qui roule

parfums et clameurs, à travers

des paradis et des enfers,

avec ton nom de femme soûle

et tes couleurs de mascarade,

mais pur encore, et loin de vous,

Indes, théâtre pour les fous,

Europe triste, Orient fade !

 

 

Déversoir scintillant des Andes

pour le chaotique troupeau

des monts qui, blessés sous leur peau,

saignent en toi comme des viandes.

Mais quand la nuit souffle tes bords,

un éventail glisse, s’allume,

soudain se ferme et c’est alors

la mort sous des baisers de plume.

 

 

                                ***

 

 

Je ne sais pas jusqu’où je plonge

et ne sais plus où tu finis

lorsque le chaud sommeil allonge

nos corps étroitement unis.

 

Tu t’éloignes vers quelle rive,

oiseau que je retiens encor,

et qu’un envol étrange rive

à moi, vivant et déjà mort ?

 

La nuit organise ton rêve,

où de grands arbres tout vidés

dressent leur tronc, sans chair ni sève,

comme des squelettes fardés.

 

Dans l’ombre, autour de nous, sans doute,

flotte le vampire géant,

tandis que sur ta peau j’écoute

ton cœur me sauver du néant.

 

 

Jean Fautrier - planche pour Orénoque

Jean Fautrier – Planche pour Orénoque

 


Ceija Stojka – Auschwitz est mon manteau (extraits)


 

Kiefer

Anselm Kiefer — Die Ungeborenen (Les non-nés)

 

L’homme a créé la balance

elle indique la justice

la majorité et la minorité,

et alors pourquoi

nous traite-t-on nous les Roms et les Sintis

de minorité ?

regardez donc ce qu’indique la balance

ou est-ce vous qui l’avez étalonnée

pour que vous puissiez dire : nous sommes

la majorité

et vous la minorité ?

de awen bachtale[1].

 

[1] Soyez le bienvenu.

 

 

Die Waage erschuf der Mensch

sie zeigt die Gerechtigkeit

die Mehrheit und die Minderheit

und warum

bezeichnet man uns Rom und Sinti

dann als Minderheit ?

schaut doch was die Waage zeigt

oder ist die von Euch geeicht

damit Ihr sagen könnt :  wir sind

die Mehrheit

und Ihr die Minderheit ?

de awen bachtale.

 

***

 

Le ruisseau

était notre baignoire

la rue notre pays natal

notre pain

les hommes qui nous le donnaient

Notre souffrance personne ne la voyait

Nos morts gisent dans la terre

le pays où ils sont nés

La nature est notre première mère

Le vent est le frère du Rom

la pluie la sœur de la Romni

Et tout le reste va avec

 

 

Unsere Badewanne

war der Bach

unsere Heimat die Straβe

unser Brot waren die Menschen

die es uns gaben

Unser Leid das sah niemand

Unsere Toten liegen in der Erde

Land wo sie geboren sind

Die Natur ist unsere Urmutter

Der Wind ist der Bruder des Romm

der Regen die Schwester der Romni

Und all das andere gehört dazu

 

***

 

Auschwitz est mon manteau

tu as peur de l’obscurité ?

je te dis que là où le chemin est dépeuplé,

tu n’as pas besoin de t’effrayer

 

je n’ai pas peur.

ma peur s’est arrêtée à Auschwitz

et dans les camps.

 

Auschwitz est mon manteau,

Bergen-Belsen ma robe

et Ravensbrück mon tricot de peau.

de quoi faut-il que j’aie peur ?

 

 

Auschwitz ist mein mantel

du hast angst vor der finsternis ?

ich sage dir , wo der weg menschenleer ist,

brauchst du dich nicht zu fürchten

 

ich habe keine angst.

meine angst ist in Auschwitz geblieben

und in den lagern.

 

Auschwitz ist mein mantel

Bergen-Belsen mein kleid

Und Ravensbrück mein unterhemd.

Wovor soll ich mich fürchten ?

 

 

 

Auschwitz est mon manteau

et autres chants tziganes                  Editions Bruno Doucey

 

 


Gartempe – Susanne Derève


 

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Photo RC

 

 

 

Printemps, me disais-tu,  

des lits de fleurs jetés sur l’eau

comme les voiles blancs d’une aube

adolescente

 

Je répondais  école buissonnière,  iris,

– pas ceux de Van Gogh –

 les iris jaunes des rives basses de la Gartempe

 jardins épanouis, fleurs de fruitiers,

ramées légères  sous le vent frais                        

 

Que disais-tu sinon que le printemps était là

ses fleurs dressées aux angles des fenêtres,

égayant  le pavé des cours, cernant le vide

à l’aplomb  des vieux murs,  églantiers,                          

valérianes, coquelicots  d’un jour

 

Printemps    voyais-tu ce que je ne voyais pas

Jetais-tu sous mes pas comme un semis  d’étoiles

Etaient-ce simplement les cailloux du chemin  

Ou sous les lunes d’eau  un reflet  cristallin  

 

l’éclat du ciel entre les pierres 

pans  de ciel   mêlés entremêlés de murs brisés

fendus d’étroites meurtrières 

 

Tu me disais printemps

et mon rêve brassait le temps

comme les pales du moulin   

 

C’était le battement régulier de la roue

l’orbe de l’eau  le lit d’argent de la rivière

 

et ses berges un écrin déclinant la palette

des verts           me disais-tu

comme on les peint

 

 

 

 

 


Un deux trois soleil – Susanne Derève


 

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    Roger Bissière   – Soleil noir

 

Qui égrenait les heures

écrivait des peut-être

mettait un pas dans l’autre

 

ouvrait grand les fenêtres

y accrochait les mots comme on suspend

le linge

avec des agrafes de papier

 

lançait au ciel un air de flûte

que  le piano lui renvoyait

 

– touches d’ivoire du piano

comme un temps     hors du temps   morcelé –

soleil

un avant-gout d’été

 

Où sont les   bras qui me hissaient tendrement

hors du  sommeil  

les bras qui m’enlaçaient

 

– voile doré sous  les persiennes

 les bruits de  la ville  étouffés –

et  se fondent  déjà dans ce rêve vermeil

que j’arrache au passé                                     

 

Tracer     sur le trottoir une fleur

de marelle un deux trois

à cloche pied    

en égrenant les heures

 

Te retrouver

 

 


Hélène Dorion – Comme résonne étrangement la vie


 

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Photographie Aline Smithson

 

 

Comme résonne étrangement la vie
que tu vois se lever, au milieu du brouillard
de l’enfant que tu étais, hier encore
à la table où ton père, où ta mère
fouillaient le quotidien, sarclaient
la terre, arrachaient les herbes égarées
parmi les tulipes hautes
qui flottent encore dans le jardin comme
des étoffes, et mesurent les vents à venir.

 

Alors, comme résonne étrangement la vie
derrière la tempête qui broie ton corps
d’enfant, jette des marées de solitude
sur tes rêves, crois-tu, un mouvement
de lumière gagne sur la brume
peu à peu tu défriches la forêt
du passé, vois le chemin
où naissent et glissent
dans la terre les fragiles espérances.

 

Tu entends soudain la pulsation du monde
déjà tu touches sa beauté inattendue.
Dans ta bouche fondent les nuages
des ans de lutte et de nuées noires
où tu cherchais le passage
vers l’autre saison

 

et comme résonne étrangement l’aube
à l’horizon, enfin résonne ta vie.

 

 

 

Comme résonne la vie

Editions Bruno Doucey

 

 


Pégase – (Susanne Derève)


 

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Albert Pinkham Ryder – Pégasus

 

 

Gorgone aux yeux  de pierre

je  regardais s’enfuir  le temps exsangue

 

 

Pégase,   auréolé des nuits de gel    

qui déployais tes ailes blanches

en bordure des chemins grêlés de vent     

 

sur les rameaux légers du jour  naissant     

enrubannés de sève

 

Les nuages tendaient au ciel des bannières

d’argent

 

Les neiges de printemps sous ton sabot délié

fondaient en sources claires

 

Pégase

qui piétinais l’hiver et terrassais

la gangue bleue de  mes chimères

 

 

 

  


René Depestre – Nostalgie


 

2

 Myrtha HALL – Joueur de bambou 2001

 

 Ce n’est pas encore l’aube dans la maison

la nostalgie est couchée à mes côtés

elle dort, elle reprend des forces

ça fatigue beaucoup la compagnie

d’un nègre rebelle et romantique.

Elle a quinze ans, ou mille ans,

ou elle vient seulement de naître

et c’est son premier sommeil

sous le même toit que mon sang

 

 Depuis quinze ans ou depuis trois siècles

je me lève sans pouvoir parler

la langue de mon peuple,

sans le bonjour de ses dieux païens

sans le goût de son pain de manioc

sans l’odeur de son café du petit matin

je me réveille loin de mes racines

loin de mon enfance

loin de ma propre vie.

 

 Depuis quinze ans ou depuis que mon sang

traversa en pleurant la mer

la première vie que je salue à mon réveil

c’est l’inconnue au front très pur

qui deviendra un jour aveugle

à force d’user ses yeux verts

à compter les trésors qu’on m’a volés.

 

 

 

La Havane Octobre 1963

Un été indien de la parole (2002)

Points


Tristan Tzara – Le temps laisse choir de petits poucets


 

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    Alexandre Calder – composition au papillon

 

 

 

le temps laisse choir de petits  poucets derrière lui

il fauche les fines molécules sur les prairies  d’eau

il dompte les poches d’air  traverse leur jungle

il coupe le ver de  la vague et de chaque moitié

s’illumine un papillon

dans le volcan il se faufile le long  d’une note de

violon

il boucle le cours filant du verre  dans les fines heures

de transparence

là où nos sommeils bousculent la chantante nourriture

de lumière

 

 

L’Homme approximatif

Poésie/ Gallimard

 


Claude Pélieu – Printemps rouge et noir


 

mage

  Mark Rothko

 

 

J’aime le silence de la forêt

et les paysages inachevés

(Il paraît que nous sommes assurés

de notre défaite et de notre désintégration)

nos peurs barbouillées du sang de la nuit

ruptures  brisures  transmissions

sur le mur d’écrans  les fournaises du monde

tout devient visible  et les fleurs du silence

incendient nos yeux de rumeurs

merles  rouge-gorge  mésanges  sont revenus

l’herbe du printemps imite le vol des mouettes

flammes bleues à travers les branches des érables

c’est la fin de l’hiver et par temps de pluie

les couleurs pleurent sans mémoire

 

 

 

Indigo Express

Paris – le livre à venir- 1986


James Sacré -Toit dans l’ombre (ou lampe) et le temps


 

Kandinsky The blue rider, 1903, Ernst Bührle Collection, Zür

Kandinsky – The blue rider

 

 

 

Un grand cheval emporte un pays , le village

( C’est au printemps , un arbre a grimpé son branchage

Au ciel )  ;  espace  : ah , oui les merveilleux nuages  !

Mais rien , que le vent , rien , le bleu du paysage .

Où bondir  ?  je ramasse un trèfle ,  des fourrages  ;

Ras de terre écorché , escargots , tussilages ,

Un cheval maigre y traîne un précaire attelage .

Où le printemps , les foins  ?  Où paraît quel visage  ?

Un arbre fait quel signe où rougit le village  ?

Je le regarde au loin , printemps fleuri , feuillages ,

Taupinière et chardons le soleil , cheval sage …

Et rien , que le vent rien , l’érosion d’un village .

 

 

 

 

 

Toit dans l’ombre (ou lampe) et le temps p 34

(à des poèmes d’Yves Bonnefoy)

ANCRITS  – Imprimeur Thierry Bouchard (Losne)

1982


Franck André Jamme – La récitation de l’oubli


 

taloi HAVINI 2

Taloi Havini – From Refugee to Exile

 

 

Les fleurs ? Pour une autre fois.

Toutes les fleurs de sable de la

ville. Sur les fenêtres, dans les

cheveux de jais des femmes, au

cou des suiveurs de chariots. Et

tous les champs :  les carrés blonds,

le vent, frissons sertis de flaques

blanches. Mille insectes s’agitent,

gerbe d’or, petits pas. Terra Nostra !

 

 

 

 

 


Océanie – (Susanne Derève)


 

   Pirogue, exposition Océanie Musée du Quai Branly

 

 

Là où les eaux bleues des lagons

dessinent des caresses de sable sous le vent

j’ai trouvé l’oiseau cardinal

l’oiseau rouge feu

et je lui ai peint des yeux de braise

et de nacre

j’ai chargé ma pirogue de tortues et d’oiseaux

pour passer de l’autre côté de l’enfance

 

 

Là où les eaux bleues des lagons

épousent la mangrove et le ciel

j’ai revêtu ma robe de papier

et coiffé deux chevaux aux crinières de lianes

aux naseaux de bois flotté

ri sous le masque oint mes lèvres d’onguent

mes joues de kaolin mes paupières de charbon

et de khôl

 

 

Là où les eaux bleues du lagon se rejoignent

et encerclent la terre

j’ai façonné d’une main circulaire le bol

des offrandes premières

gravé la pierre cérémoniale des mages

et des devins

orné le trône divin d’écailles de serpents

de poissons trismégistes

dessiné sur le sable des lunes pleines

et des filaments d’étoiles

 

 

Là où les eaux bleues des lagons tremblent

sous la risée

où les proues des wakas harponnent la haute mer

et les plies argentées

j’ai déposé un charme tressé de mes dix doigts agiles

et noué un aiguillon de raie pour crever les nuages

et conjurer la pluie

 

 

L’eau court    l’eau trace entre mes mains

les repères de vie

j’ai vu venir l’oiseau rouge feu

avec son aigrette brune et son regard de braise

je lui ai remis les offrandes premières

invoqué le Tiki incrusté de corail

et de l’os fin du lézard

agrafé à son cou un long collier de jade

 

ouvert les portes de la nuit

 

 

 

quelques photos et liens expo Océanie dans

 le partage de Susanne

 

 

 

 


Silences – (Susanne Derève)


 

PICASSO femme a la tete rouge

  Pablo Picasso – Femme à la tête rouge

 

 

 

Ma mère, mon enfant,  ma sœur,

et toi mon amie que tes peurs

entrainent  parfois dans les limbes

comme si le diable allait t’étreindre

                                  au saut du lit

 

Et les  mots les mots  qui s’envolent

quand de me pencher sur vous

de vous bercer à genoux

me rend avare de paroles

 

Ma mère, mon enfant, ma sœur,

toi  mon amie dont le malheur

donne à mes joies un gout de cendre

 

Ces mots que tu voulais entendre

ai-je jamais su te les dire

tant il faut d’amour pour apprendre

                                          à mentir

 

 

 

 

 

 


Pare-brise (SD/RC)


 

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                                                         Photo – montages RC

 

 

 

Pare-brise

Telle poésie si on occulte la simple réalité du mot

Brise que j’habillerais de parfums

un souffle tiède sur la peau un pas un élan

un refrain

 

Et d’éloigner la bise

dont le baiser froid du matin glisse

sous le linteau des portes

et couche les fleurs au jardin…

 

 

Il me faut ta main

pour que chante le printemps,

la caresse de l’amant

pour qu’aucune fleur ne meure :

que mes mots prolongent  ces instants…

 

 

 

Avril 2019

 


Enfance – (Susanne Derève)


 

henry potthast A Summer's Night

                Henry Potthast –  A Summer’s Night

 

 

 

A  caresser des yeux la grâce
et l’innocence le temps passait
comme glisse l’été

 

une note sur la portée
en gymnopédie du silence

 

qu’y avait-il à raconter
on vivait le temps de l’enfance

 

 


Oscar Wilde – La ballade de la geôle de Reading (II)


 

Martyre des saints Côme & Damien, par Fra Angelico vers 1438-1443.

Fra Angelico – Martyre des saints Côme & Damien

 

 

 

Nous l’avons vu dans la cour, six semaines,

Dans son costume gris-poussière,

Coiffé de sa casquette de cricket,

Sa démarche semblait légère,

Mais jamais homme n’avait regardé

Si passionnément la lumière.

 

Mais jamais homme n’avait regardé,

Avec ces yeux pleins de passion,

Ce petit pan de bleu que nomment ciel

Les détenus de la prison,

Et tout nuage entraînant dans sa fuite

Les brins mêlés de sa toison.

 

II ne se tordait pas les mains, ainsi

Qu’un insensé, osant vouloir

Que l’Espérance, enfant maudit, s’élève

Dans le caveau du Désespoir :

Regarder le soleil lui suffisait

Et l’air frais du matin à boire.

 

II ne se tordait pas les mains, pas plus

Qu’il n’avait larme ni chagrin,

Il buvait l’air comme s’il contenait

Quelque remède souverain ;

À pleine bouche, il buvait le soleil

Comme s’il eût été du vin !

 

Les autres âmes en peine et moi-même,

Dans l’autre préau de la cour,

Ne savions plus si nous avions commis

Faute vénielle ou crime lourd,

Nous regardions, comme accablés, cet homme

Qui serait pendu un beau jour.

 

Le voir passer nous paraissait étrange

D’une démarche si légère

Étrange aussi de le voir regarder

Si passionnément la lumière,

Étrange enfin de penser qu’il paierait

Une dette extraordinaire.

 

***

 

Six weeks the guardsman walked the yard,

In the suit of shabby gray :

His cricket cap was on his head,

And his step seemed light and gay,

But I never saw a man who looked

So wistfully at the day.

 

I never saw a man who looked

With such a wistful eye

Upon that little tent of blue

Which prisoners call the sky,

And at every wandering cloud that trailed

Its ravelled fleeces by.

 

He did not wring his hands, as do

Those witless men who dare

To try to rear the changeling Hope

In the cave of black Despair:

He only looked upon the sun,

And drank the morning air.

 

He did not wring his hands nor weep,

Nor did he peek or pine,

But he drank the air as though it held

Some healthful anodyne;

With open mouth he drank the sun

As though it had been wine!

 

And I and all the souls in pain,

Who tramped the other ring,

Forgot if we ourselves had done

A great or little thing,

And watched with gaze of dull amaze

The man who had to swing.

 

For strange it was to see him pass

With a step so light and gay,

And strange it was to see him look

So wistfully at the day,

And strange it was to think that he

Had such a debt to pay.

 

 

La ballade de la geôle de Reading ( Extrait – II)
Le livre de poche – Classiques


L’Ogre et l’hirondelle – (Susanne Derève)


 

Bomarzo & bird

Photomontage – René Chabrière

 

 

 

J’étais l’Ogre    j’étais l’Ogre

petite hirondelle sous les toits

et tu te ceignais de nuages

à tire d’ailes

 

 

et je chaussais mes bottes de sept lieues

pour te rejoindre

par dessus les montagnes   par-dessus les vallées

 

 

et les nuages t’emportaient

loin des montagnes et des vallées

petite hirondelle

à tire d’aile

 

 

 

 


Andreï Poliakov – Mésange


 

landscape with yellow birds

                                      Paul KLEE – Landscape with yellow birds

 

 

Mésange parlait ainsi :

 

Les temps automnaux vont si bien à la pluie,

tels les poissons

        à l’aide de leurs petites ailes

des formidables oiseaux monstrueux    

         y nagent en effet

                 et des poupées appartenant à deux jeunes filles,

        deux filles

et deux poupées.

 

 

Il n’y a que la petite feuille,

La petite feuille, précieuse sur sa belle branche,

                jaunit dans la fenêtre —

Petit Chinois du quotidien.

 

 

Et me voilà —

debout

sur la brindille,

                  cachant dans le feuillage

mon automnale

famille.

 

 

Débarquement chinois (9)  Editions Novoje izdatelstvo Moscou 2010
Revue  rumeurs  Novembre 2018 traduction Katia Bouchoueva

Pénélope – (Susanne Derève)


 

 

 

Helene Schjerfbeck Portrait de femme

                                    Hélène Schjerfbeck – Portrait de femme

 

 

Le temps  avale la pelote

et patiemment je détricote

le fil  ainsi fit Pénélope

dévidant la nuit son ouvrage

 

 

(le temps abolit son veuvage

avait-elle entendu  le vent

qui poussait Ulysse au rivage)

 

 

Araignée qui tisse sa toile

si je démêle l’écheveau

parfois la lueur d’un falot

suffit à déchirer le voile

 

 

Si la coque devient radeau

qu’il vienne à rompre les amarres

qu’importe où l’entraine le flot

 

 

 

(Mars 2018)


Robert Ganzo – Lespugue


Jean Fautrier Grand nu debout
                    Jean Fautrier – Grand nu debout

 

 

                                    Lespugue

 

                                                                   A Léona Jeanne.      

 

L’ultime pas, le dernier feu,

tout signe, le chaos l’efface.

Rien que des vents pleins de froid bleu

entre des mâchoires de glace.

Dans l’ombre de ton lourd sommeil,

parmi les neiges et les pierres,

un premier rêve éclôt, pareil

au gel qui brûle tes paupières.

 

 

Ton souffle, comme une eau s’élève

vers quel fleuve encore incertain ?

Ouvre les yeux au bout du rêve ;

voici l’aube et le ciel s’éteint.

C’est donc ici ? Faims, soifs, saccages,

tumultes : nous fûmes conduits.

Seules tes mains, comme des cages,

gardent ce qui reste des nuits.

 

 

Comme les dents d’une morsure,

te levant quand je me levais,

tu me suivais, esclave sûre,

et peut-être, je te suivais,

esclave sans effroi, moi-même.

Ainsi, mornes, indifférents,

accouplés, deux signes errants

dans l’hostilité d’un ciel blême.

 

 

Bois immobiles sans poussière ;

lacs noirs où rien n’avait baigné ;

chemins de sang ; haltes de pierre :

au gré du troupeau résigné

nous fûmes conduits. Tout s’efface.

Au bout du rêve ouvre les yeux ;

rien que ton corps chaud et frileux

rien que mes yeux de bête lasse.

 

 

Le jour. Regarde. Une colline

répand jusqu’à nous des oiseaux,

des arbres en fleurs et des eaux

dans l’herbe verte qui s’incline.

Toi, femme enfin — chair embrasée

comme moi tendue, arc d’extase,

tu révèles soudain ta grâce

et tes mains soûles de rosée.

 

 

Tes yeux appris aux paysages

je les apprends en ce matin

immuable à travers les âges

et sans doute à jamais atteint.

Déjà les mots faits de lumière

se préparent au fond de nous ;

et je sépare tes genoux,

tremblant de tendresse première.

 

 

                                                              * * *

 

 

Où finis-tu ? Je t’ai laissée

Dans la chaleur de notre abri ;

mais tu marches dans ma pensée

et me dépasses, comme un cri.

Les loups n’ont pas clameur si grande

lorsque s’abat celui qui meurt ;

et les vents n’ont pas la rumeur

que je porte ainsi qu’une offrande.

 

 

Je te laisse et tu m’accompagnes

jusqu’aux pénombres de ces bois,

dans ces ravins, sur ces montagnes

où se déchirent les nuages ;

et dans mes mains, lorsque je bois,

c’est ton visage que je vois,

le premier de tous tes visages

ouvert pour la première fois.

 

 

L’ombre monte et tu m’es ravie.

Jusqu’à tes confins poursuivie,

tu t’endors. Et moi, vigilant,

j’écoute l’oiseau te frôlant,

les sources, le bruit de ta vie

venu de son plus lointain gîte,

et le feuillage gris qu’agite

un souffle plein d’appels et lent.

 

 

Où finis-tu, quand je retrouve

tes bras qui m’attendent, tes fièvres,

et le mystère de tes lèvres

pareilles à ce feu qui couve ?

Tu souris aux abords du règne

où va ton regard pénétrant ;

et ta force, comme un torrent,

jaillit de ton ventre qui saigne.

 

 

Si ma fureur prise à la grappe

de ton corps tranquille et puissant

crie et se mélange à ton sang,

ton visage éloigné m’échappe.

Ta chair immense que j’étreins

riait et pleurait dans ma moelle,

et je trouve, au fond de tes reins,

la chute sans fin d’une étoile.

 

 

Où finis-tu ? La terre oscille ;

et toi, dans le fracas des monts,

déjà tu renais des limons,

un serpent rouge à la cheville ;

femme, tout en essors et courbes

et tièdes aboutissements,

lumière, et nacre ombres et tourbes

faites de quels enlisements ?

 

 

                                                          * * *

 

 

Vals que l’été gorge de sève,

je vois tes seins s’épanouir

et parfois ton ventre frémir

comme un sol chaud qui se soulève.

Tu m’apaises si je m’étonne

de ces pouvoirs que tu détiens ;

et je sais, femme, qu’ils sont tiens

les miracles roux de l’automne.

 

 

Ta voix chante les longs passages

de nos frères multipliés

aux horizons, et leurs messages

noués au tronc des peupliers ;

les noirs charniers des jours torrides

les faims, les soifs insatiables

et le rire égrené des sables

déchirant des poitrines vides ;

 

 

les griffes, l’empreinte des dents,

les flammes vacillantes dans

la nuit des plaines infinies,

la sèche attente des momies,

le dur et blanc dédain des os,

l’ordre frappé sur la peau morte

roulant aux ailes des échos,

et tout ce que la terre porte.

 

 

Et chante aussi que tu m’es due

comme mes yeux, mes désarrois,

et tes cinq doigts d’ocre aux parois

de la roche où ta voix s’est tue.

Le silence t’a dévêtue,

— chemin d’un seul geste frayé —

 et mon orgueil émerveillé

tourne autour d’une femme nue.

 

 

Première et fauve quiétude

où je bois tes frissons secrets

pour connaître la saveur rude

des océans et des forêts

qui t’ont faite, toi, provisoire,

île de chair, caresse d’aile,

toi, ma compagne, que je mêle

au jour continu de l’ivoire.

 

 

Ton torse lentement se cambre

et ton destin s’est accompli.

Tu seras aux veilleuses d’ambre

de notre asile enseveli,

vivante après nos corps épars,

comme une présence enfermée,

quand nous aurons rendu nos parts

de brise, d’onde et de fumée.

 

 

 

 

Lespugue – L’oeuvre poétique – nrf – Gallimard

Liens :

Robert Ganzo :   Biographie   
La Vénus de Lespugue : Blog : Main  tenant
Lespugue :  R. Ganzo/ O. Zadkine

Ciseler l’image du souvenir – (Susanne Derève)


 

imogen Cunningham fleurs

 Imogen Cunningham – Hands and Aloe Plicatilis

 

 

Blanche colombe entre les mains

de l’oiseleur

vent tiède à la cime des trembles

les doigts du matin sur ma peau

 

Soleil      sang noir jeté sur l’eau

 

N’effacera pas le souvenir des doigts

de la nuit

n’effacera rien des souvenirs

ne fera rien

que marteler le bruit du sang à mes tempes

encore et encore

jusqu’à me fondre dans le souvenir

 

Regarde-moi ciseler l’image

de  mon   souvenir

avec le poinçon du graveur

 

– est-ce   pour toi    la même

oiseleur qui soupire –

 

 

 


Huis clos – (Susanne Derève)


augusto-giacometti-the-glass-ball-1910

      Augusto Giacometti – The glass ball

 

 

J’ouvre la porte

hiver morose   colchiques mauves  

à peine le jour incertain

 

des aiguilles de gel brillent

sur tes épaules

 

Tu entres

Messager de la nuit  vagabonde 

Il y a des flaques d’eau à tes pieds

 

Tu jettes ta veste sur le lit

d’un  regard circulaire tu embrasses                                                  

l’espace

et je sais que tout t’appartient

 

le monde comme un printemps trop vert

la poussière du temps                                                            

celle qui danse dans les reflets de l’ombre

 

le huis clos de mes rêves  

les roses      le parfum des nuits d’été

 

le long des murets de pierre où ont couru nos mains

le jasmin odorant     mes paumes ouvertes

 

et les dentelles du matin  le cristal des flocons

de neige   le rire serpentin de  l’eau

de ruisseaux  en rivières  

 

mes poings fermés

( où  glisse entre mes  doigts le sable des années)

la terre féconde

le lit défait     

 les rives du sommeil

 

Messager de l’aube vagabonde

qui t’en vas et  fermes la porte

avant l’éveil

qui emportes le monde

à tes semelles

 

 


Maurizio Cucchi – Vies particulaires (extrait)


 

 

coulee-aux-acieries

           Raymond Rochette –  coulée aux aciéries

 

 

Faisons en sorte cependant
que tout devienne doux,
intime, familier, affable,
même dans les gestes du crève-cœur

 

Cela te dérangeait cette ferveur bruyante
de l’atelier, ce grand désordre de fer en barre, en coins, en tôles,
réservoirs, axes, engrenages, manivelles,
marmites surtout, et combinaisons d’ouvriers
jeunes, sales de suie et de plâtre
et les montagnes de débris rouillés.

 

Si tu avais vu au contraire, comme dans l ‘album
d’images, la noblesse du fer
jeune, éblouissant. Le fer rouge
de feu ou blanc incandescent, le fer
noir froid, et un goût fort
(le fer, une odeur âpre
de fer…

 

 

Vies particulaires 
traduction Bernard Vanel 
le bousquet-labarthe éditions 

De l’amour – (Susanne Derève)


 

Albert Houthuesen (Artiste anglais né à Amsterdam, ) l'orage

   Albert Houthuesen – L’orage

 

   De l’amour, 

 

En fallait-il  assez pour voir

lever les aubes

pour y sentir perler la rosée du matin

et sur la mer   cueillir ce rayon incertain

qui vient défaire la brume 

aux premières aurores

 

Aveugle  est-on sans lui

avec des yeux qui ne savent plus

voir            saisir

le doux reflet du monde  

 

On a perdu ce pas étincelant

qui nous poussait au long des rives

à guetter le ciel

son moindre éclat sur l’eau

on marche droit

on n’enjambe plus les herbes hautes

ou les fossés pour y guetter l’oiseau

 

Lève-t-on même les yeux

pour glaner les fruits murs

et quand fulgurent les premiers éclats

du printemps

va-t-on chercher encore aux crocus

les premières étamines de safran

sous les feuilles sèches

de l’hiver moribond

 

aveugle et sourd   est-on

 

L’ai-je su  s’il avait fui

par les fenêtres

par les interstices du jour

ou par les pores de la nuit

une nuit ronde épaisse

où flottait sans un bruit

une entêtante odeur

d’averse 

 

et sans doute n’était-ce pas tout à fait

le silence

ou bien un silence si lourd

qu’il sonnait le glas

de l’amour

comme il faut bien un jour mettre fin

à l’enfance

pour y rejoindre un monde

aveugle et sourd

rongé d’absence