voir l'art autrement – en relation avec les textes

Archives d’Auteur

SOLLER (Susanne Derève)


Soutine_Red-Stairway-at-Cagnes

                           Chaim SOUTINE  ( L’escalier rouge à Cannes) 

 

 

Te souviens-tu ?

 

En cette  fin d’après-midi d’été

de  l’air brûlant comme une lame

et sous le cintre des platanes  

cernée par un muret de pierre                                

la fontaine de marbre usé      

Plaça Constitucio

à Soller             

en Juillet

 

Te souviens-tu ?

 

A l’angle de la Plaça Constitucio

à Soller

en juillet

les rails du vieux tramway

filaient droit vers le ciel

coincés entre les murs chaulés

les jardins et les  treilles

et les haies de lauriers

 

Tombaient déjà sur nous les voiles roses

du crépuscule

mais ils filaient tout droit

vers les derniers arpents du jour

alors que la nuit nous talonnait déjà                          

filaient dans le bleu cosmique du ciel

le bleu vert sidéral

filaient devant  la nuit

 

Alors  j’ai aperçu le caballero

chevauchant l’ombre promise

Je l’ai vu caracolant sur son étalon noir

une fleur de sang étoilant sa chemise

Là-haut la gitane aux yeux verts

au cœur de velours et de cendre

se penchait au balcon de fer

 

De sa robe luisait la moire

sous la mantille de dentelle

sa prunelle de jaspe vert                               

brillait d’amour pour le rebelle                        s

sous la lune piaffaient les chevaux                   

impatients de ravir la belle

éprise du caballero

 

Te souviens-tu ?

 

De la Plaça Constitucio

à Soller

en Juillet

et des rails du vieux tramway

qui filaient tout droit vers le ciel

 

Mais bien sur

tu ne l’as pas vu

Tu n’as pas vu le caballero

Et tu ne l’as pas vue

la gitane aux yeux verts

Tu ne les a pas vus

Caballero

 

 

 


Maria Grazia CALANDRONE – Chanson


vangoghmuseum-p0877N1996-3840

                Odilon Redon ( Tête d’enfant avec fleurs)

 

Je chante pour que tu reviennes

quand je chante

je chante pour que tu traverses tous les jours

des milliers de solitudes

pour essuyer mes larmes.

 

Mais j’ai honte de te demander tant

et je cesse mon chant.

 

Je chante et je suis léger

comme une fleur de tilleul

je chante et je m’assieds vraiment

là où je m’étonne :

 

au début du monde

 

il y a l’ombre blanche des premières roses

qui ne sont plus amères

parce que je chante et je te vois revenir

comme reviennent les choses sur le rivage :

sans passé,

avec la poitrine lavée

par la mer.

 

Voilà !,

 

tu montes les escaliers comme un petit garçon

qui fait tomber de ses cils une couronne de sel,

donne deux coups d’index

à la porte, s’agenouille

à la hâte, en hâte

dit : « Viens !,

je t’emmène à la mer » et me sourit, de sa stature

de grésil et de roses, de sa gaze d’âme sauvée

des petites choses.

 

Par sa bouche blanche le monde rit

et rient les choses

transparentes du ciel

si, en se tournant à peine

par pudeur, il dit : « Tu vois, je n’ai plus peur »

 

comme en parlant à une ombre évaporée

dans l’innocence

 

calme des genêts, à un souffle de roses

envolé par les fenêtres

ouvertes

jusqu’aux fondations.

 

Ainsi tu me laisses à découvert privé

de poids. Et alors je chante

d’être assis

dans le vif, tout l’amour privé,

pour que ne s’arrête pas

 

la présence parfaite

de qui n’a pas de poids

 

mais c’est sans volonté, sans décombres, sans l’avènement

de la matière

la poussière seule tend à la lumière.

 

 

       Canzone 

 

Canto perché ritorni

quando canto

canto perché attraversi tutti i giorni

miglia di solitudine

per asciugarmi il pianto.

 

Ma ho vergogna di chiederti tanto

e smetto il canto.

 

Canto e sono leggero

come un fiore di tiglio

canto e siedo davvero

dove mi meraviglio:

 

all’inizio del mondo

 

c’è l’ombra bianca delle prime rose

che non sono più amare

perché canto e ti vedo tornare

come tornano a riva le cose:

 senza passato,

con il petto lavato

dal mare.

 

Ecco !,

 

sali le scale come un ragazzino

che scrolla dalle ciglia una corona di sale,

dà due beccate d’indice

alla porta, s’inginocchia

in fretta, in fretta

dice: “Vieni !,

ti porto al mare” e mi sorride, dalla sua statura

di nevischio e di rose, dalla sua garza d’anima salvata

dalle piccole cose.

 

Dalla sua bocca bianca ride il mondo

e ridono le cose

trasparenti del cielo

se, girandosi appena

per pudore, dice: “Lo vedi, non ho più paura”

 

come parlando a un’ombra evaporata

 nell’innocenza

calma delle ginestre, a un fiatare di rose

andato via per le finestre

aperte

fino alle fondamenta.

 

Cosi mi lasci nell’aperto privo

di peso. E allora canto

lo stare seduti

nel vivo, tutto l’amore privo,

che non smetta

 

la presenza perfetta

di chi non pesa

ma è senza volontà, senza maceria, senza l’avvenimento

della materia

è solo polvere che tende alla luce.

 

Rome, 30 septembre 2010

Poème extrait de Le Bien moral, 2012.

Traduits par Claire Pellissier


Franchi le seuil – (Susanne Dereve)


Assunta Genovesio Atelier 2009           

    Assunta Genovesio – Atelier – 2009

 

 

                                                   Pousser la porte     la main tremble

Franchi le seuil

le pas hésite   enjambe l’unique marche usée

 

On ne sait  rien des années

de ces heures érodées

comme les sédiments d’une très ancienne  histoire             

                               

muets    

enténébrés  d’absence       

 

La pièce respire encore de la pénombre  

du silence

à peine un souffle    serpentin ondoyant dans les filets

de la mémoire

les housses blanches    et la lumière blonde

sur le chevet terni        révélant la poussière         

un éternel Dimanche                              

le dernier grain de vie         

    

Dans la frêle réverbération  du miroir 

discerne-t-on encore  l’écho d’une présence                                                

moins qu’une étincelle

un voile  masquant la  brume lumineuse d’été

– et lorsqu’ elle se déchire on est presque étonné 

d’y voir percer le ciel

d’un doux bleu de faïence

d’un vide de dentelle ou de pierre

un chapiteau roman

un cimetière champêtre  dormant

à flanc de crête

embrassant la vallée indolente d’un œil aveugle

compassé –    

 

Alors  on    referme la porte  doucement

– on  prend soin de ne pas soulever  la poussière –

Peut-être les vieilles souffrances implorent-elles

seulement une prière

pour mourir au matin    on les couche

 comme on irait le faire d’un enfant  chagrin

 

on n’est venu chercher ce que la vie porte de deuil

que pour aller en paix  suivre d’autres chemins    

                                             

 


Maria Luisa VEZZALI- yeux (occhi)


LBD064-yeux-2006-peinture-803x600

LE BA DANG, « Yeux », 2006 

 

 

                  Yeux

 

qui ont papillonné

en moi comme des ailes sous-marines

 

qui ont vu le rouge pour la première fois

sans mot pour pouvoir le décrire

 

qui sont passés de la cécité à la vue

 non l’inverse comme c’est inévitable

 

qui m’ont distinguée parmi les ombres

comme une fenêtre

 

qui cristallisent la lumière

dans le sérieux du jeu

 

qui savent se faire pierre, de tourbillon

de miroir

 

fermés dans le sommeil comme une friandise

à sucer

 

ouverts au jour

comme une main

 

qui chaque jour semblent s’enrichir d’années

pour ensuite redevenir rosée

 

et bien que j’essaie  –  et dieu sait

que j’essaie  –  je ne peux imaginer

 

pourtant j’ai imaginé juste assez

pour les évoquer à l’argile humide

 

du monde

 

 

 

               Occhi

 

che hanno sbattuto

come ali sottomarine dentro di me

 

che hanno visto il rosso per la prima volta

senza parole per poterlo descrivere

 

che hanno avanzato dalla cecità alla visone

non viceversa come inevitabile

 

che tra le ombre mi hanno distinta

come una finestra

 

che cristallizzano la luce

nella serietà del gioco

 

che sanno farsi pietra, di vortice

di specchio

 

chiusi nel sonno come un dolce

da succhiare

 

aperti al giorno

come una mano

 

che ogni giorno paiono crescere anni

per poi tornare rugiada

 

che per quanto provi  –  e dio sa

come provo  –  non posso immaginare

 

pure ho immaginato quanto bastava

per evocarli all’ argilla umida

 

del mondo

 

 

 

Maria Luisa VEZZALI

Matrices du soleil ébranlées
Extrait de la mini-série Explosions
Poèmes extraits de ligne mère
Traduits par Claire Pellissier


Oubli (2) – Susanne Derève


LE BA DANG LBD115-lotus-1953-encre-427x600

                       LE BA DANG  Lotus (1953 – encre )

 

Cendres légères

cendres du passé

de l’innocence aveugle

 

Ces richesses  que j’étreins

que j’embrasse entre veille et sommeil

sont-elles nées du rêve sans cesse formé           

et reformé

d’un bonheur qu’on s’apprête à cueillir

comme les fleurs d’un très ancien voyage

ce souvenir que j’entrelace                                         

comme un ruban entre les doigts

avec les mots que tu m’envoies

 

 

Un corps qui ploie sur l’eau

la barque  silencieuse

la main effeuille les lotus roses  

à fleur d’eau    

Sous la roche suintante 

l’écho

peut-être de ta voix que j’invente       

 

             

 Les rames glissent en ombres  grises

au-delà  du miroir

surface sans reflet que les nuages

le grain des pierres

un livre ouvert sur des images

dont je trace le cours pas à pas

 

 

 Cendres légères

Est-ce une rêverie que tu as désarmée

l’innocence solaire

que tu m’offres à mains nues                                           

que je recueille avec les vestiges

des nuits passées

 

Aurores bues

de  tendresse   de douceur

de ces mots tus 

que je t’adresse

avant qu’ils ne se figent    

 

et que tu me retournes

comme le bouquet vivace 

d’une promesse de bonheur

 


Oubli (Susanne Derève)


André Marchand, 1907-1997, Paysage de neige, 1940, musée des Beaux-Arts de Nancy 8415754243

 André Marchand, 1907-1997, Paysage de neige, 1940,

 

Cendres légères

rêveries désarmées                                                                           

mémoire.

 

Cendres du passé

De l’innocence aveugle.

Richesses

vous ai-je crues dans un autre autrefois

solaires     

inépuisables

et de vie à trépas

vous voilà à mains  nues

tristement balayées         

effacées                                abolies

 

                                                                      

Sel blanc sel entre les doigts flutés

sable sec des larmes inutiles.

 

Spoliés  

dépossédés nous sommes

des ivresses de l’amour

des tendresses égarées de l’âme                                                                       

enfouies dans ces images monochromes

du souvenir

liquéfiées                             dissoutes.

 

                                                        

                               

Nuits du sommeil intolérable

nuits d’insomnie

où le vertige                                                                                             

de ce que nous avons vécu             

ce que nous avons laissé échapper

                                               s’enfuir

 

ce que nous avons cédé à l’oubli

pamoison inutile  vaine

nous laisse agonisant

de l’irréparable douleur de la perte.

 

Comme le noyé sur la grève

échoué à la frange des vagues

entre deux eaux

entre deux mondes

entre veille et sommeil.

 

Que l’emportent que nous emportent les voiles

du passé

s’il faut finir

alors n’attendons plus           vivons

 

 

 

 


André Velter – Je chante ma femme de l’autre rive


nadzieja w lodach [morze lodu] (Caspar David Friedrich)

Caspar David Friedrich, La mer de glace, 1824

 

 

Je chante ma femme de l’autre rive

comme un rôdeur survivant

qui a jeté son âme au vent

sans plus de soleil à poursuivre.

 

Il est des signes dans ma mémoire

jamais entrevus jusqu’ ici

au cœur fatal d’une folie

improvisant toute l’histoire

 

des amants de l’amour extrême

qui sont partout où l’on s’égare

armés de foudroyants poèmes…

 

et je me refuse à ce monde

qui ne sait quelle clarté se fonde

sur le chaos de ton départ.

 

 

ANDRE VELTER  L’amour extrême

   Et autres poèmes

Pour Chantal Mauduit  


Vertige (Susanne Derève)


image

                    R Roure    ( Equilibriste) 

 

                Vertige

 

 

Est-il le même celui du trapéziste

qui se balance sans filet

dans le faisceau des lampes 

                                

Je le vois qui s’élance au-delà de la toile

du chapiteau doré

 

Jeter les mots comme une pluie d’étoiles

comme un voile d’été

 

sans savoir s’ils atteignent la sciure

la piste  ou les chevaux

 

et s’ils délivrent du fardeau d’être

cloué au sol

comme un Pierrot de gaudriole

 

qu’on vous  jetterait  en pâture

tandis que là-haut s’aventure

un  funambule aux pieds légers

 

dont les mots jouent à pigeon vole

 

 

 


Nuit bleue, nuit blanche (Susanne Derève)


Mother and Child Study 1904 Pablo Picasso

                   Picasso- Mother and child (study) 1904 

 

 

Nuit bleue  nuit blanche

nuit jaune de la lueur des lampes

fermée sur le  silence 

alourdie de ce corps qui repose

                                                                                  

Est-ce le tien

Est-ce celui de l’enfant                                               

Est-ce la fièvre

la trace d’un baiser déposé

sur son front   une larme séchée

un souffle qu’on retient

 

 

On retire la main

on voudrait s’en aller

à peine si on l’ose

sur la pointe des pieds

mais sa main est crispée

à la dérive du sommeil comme une bouée

 

 

Lassitude grise des nuits de veille

sous les paupières un carrousel

d’or et de rose

Dormir  se glisser sous les draps                       

près du corps qui repose

sentir son cœur qui bat en suivre

le refrain

 

 

l’étreindre quand chantent les lumières

de la ville au matin

et sous mes doigts l’aube légère

de tes bras qui  m’enserrent    

me hissent vers  l’éveil

mais déjà l’enfant babille et m’appelle

 

 

 


Et si le vent ne contenait aucune promesse (Susanne Derève)


Granville_Redmond_-_Morning_on_the_Pacific     

  Granville Redmond  Morning on the Pacific

 

 

Et si le vent ne contenait  aucune  promesse

S’il fallait rejoindre la mer

–  les rivières ne recèlent qu’un reflet trop pâle

 éphémère   du temps,     

de ce va et vient sur l’estran –

 

 

S’il fallait la rejoindre au-delà des estuaires

quand elle se déleste aux confins du rivage

de son trop-plein d’algues et de pierres

de  bois flottés   de coquillages 

 

 

Lorsqu’on atteint le large,  là est le vent

et sous le vent on largue à la mer 

les derniers repères il n’y a plus trace

de ce que l’esprit formait de rêves et

de chimères

Ou plutôt le rêve est là, il vit, il nous précède

Il bondit plus  bleu que le bleu des

pigments  d’outre-mer

 

 

Et si le ciel blanchit c’est simplement

que la lumière l’inonde

et c’est là que s’abrase la plus petite parcelle

de l’esprit rétif, comme à coup de canifs,

à petits coups de langue, un halètement

plaintif

 

 

Là, la fête commence,   les grandes épousailles

de la mer et du vent, on ne sait plus le dire,

ou peut-être les noces de l’espace et du temps  

pour embrasser le vide   

et d’y plonger on en est plus avide

d’immensité  alors on sait ce n’est pas un vain mot

que la promesse est là  de se couler dans le plus petit

interstice entre deux gouttes d’eau, deux esquilles

de vent sous la peau

comme la vague       toujours plus haut

 

 

 une vague etude PE ROSSET GRANGER

                 Paul Edouard ROSSET-GRANGER  « Une vague, étude »

 

 

 


Ossip Mandelstam- A nul ne dis jamais rien


lacombe foret rouge

                       

                    Georges LACOMBE  La Forêt au sol rouge

 

 

A nul ne dis jamais rien, non,

De tout ce que virent tes yeux :

L’oiseau, la vieille, la prison

Ou bien autre chose — oublie-le…

 

 

Car pour peu que s’ouvrent tes lèvres,

Tu sentirais, quand le jour vient,

Dans tout ton corps comme une fièvre,

Un frémissement de sapin.

 

 

Et tu reverrais la datcha,

La guêpe, ton petit plumier,

Ou les myrtilles dans les bois

Que jamais tu n’as ramassées.

 

 

Octobre 1930

 

 

Les poèmes de Moscou (1930-1934)  Circé


Un homme qui pleure – (Susanne Derève)


Philippe Pasqua Ss titre 2008

 

 

Un homme qui pleure   c’est   

comme un bateau abandonné

après l’orage

un enfant qu’on n’a pas bercé

C’est un soldat qui a rendu armes

et bagages

un drapeau blanc

planté au milieu d’un grand champ

dévasté

une mine qui n’a pas sauté

et qui attend  sous  terre 

le moment d’exploser  

 

                                                                       

Un homme qui pleure

est-ce un naufrage

ou bien est-ce mon cœur qu’il a pris en otage

que je lui ai laissé

comme on jette parfois les miettes

du passé

et qu’on le sait il ne sert plus à rien

de dire je t’aimais

s’il ne reste à offrir en partage               

que des regrets

 

 

 

 


Matin (Susanne Derève)


2017_HGK_13272_0636_000(chuta_kimura_landscape)

     CHUTA KIMURA, Landscape

 

 

Se réveiller heureux un matin blanc

Il y a si peu de vent

 

Les arbres se diluent

dans un semblant de brume

comme une estampe japonaise

un vert grisé

où vacille un halo de lumière incertaine

 

 

Un brouillard qui s’étend jusqu’aux franges

de l’être

un demain dont on ne saisirait pas le contour

dont on se dit que l’amour peut s’y glisser

peut-être ou bien s’en évader

aux premières vendanges

par la fenêtre

 

 

L’oiseau qui se pose, replie ses ailes  et s’ébroue,

le sait-il, où le mèneront les transhumances

En perd-il pour autant l’insouciance

du jour

 

 

Se rendormir heureux un matin blanc

Attendre que le rideau se lève

Faire semblant

 

 


Guillevic – Chanson


 

                                 Résultat de recherche d'images pour "nicolas de stael nus"                                         Nicolas DE STAEL  Etude de nu,

 

 

N’était peut-être pas venue,

Quand tu croyais l’avoir tenue.

 

N’était peut-être jamais née,

Ton souvenir, ton épousée,

 

Etait peut-être dans tes bras,

Lorsque tu la pleurais tout bas.

 

Avait peut-être un corps tout chaud,

C’était pour toi, c’était trop beau.

 

Avait peut-être deux regards,

L’un pour t’aimer, l’autre pour quoi ?

 

N’était peut-être que douceur,

Quand c’était toi craignant ton cœur.

 

A peut-être saigné ton sang

Pour que tu sois cet innocent.

 

Peut-être née, peut-être morte,

Pour que tes jours, tes nuits la portent.

 

Peut-être t’aura tant aimé

Que jamais ne s’en est allée.

 

Est restée, si elle est venue,

Et contre toi se serre nue.

 

 

Sphère (Chansons) Poésie Gallimard

 


Echappée belle -II (Susanne Derève)


      Braque: Les Barques. 1951  

 

 

 

Une barque à remonter le temps

   flots    essaim des jours

et posée sur l’eau la lumière comme

un reflet du ciel    si  ténu

un souffle peignant le silence à peine

   un nuage     l’embellie

d’un léger coup de pinceau

 

 

Doux bruissement de l’étrave

  une chanson

Heurts       bois contre l’eau             

quelques gouttes arrachées par la rame en surface 

sitôt perdues

–  le léger fil des larmes –     juste

une  trace humide    évanouie 

sur la peau  nue  

 

 

Peut-être

faut-il à ce moment laisser virer la barque

à sa guise

ne pas s’arc-bouter   épouser  le courant

s’adosser au bordage

aussi confortablement qu’il est possible

et pour peu que le ciel ait gardé ne serait-ce

que l’empreinte du sillage

la laisser dériver et la suivre

comme une impalpable voltige

délivrée de l’instant

 

 

Osciller        sans but

En arabesques brutes entre l’eau et le vent

Et ne se résoudre à rentrer qu’à la renverse

du courant

quand la rive au couchant s’enfonce dans la brume

et que la nuit s’empresse

Tremble déjà vers l’Est  un fin quartier de lune

plus doux qu’une promesse


Paul-Jean Toulet (Le tremble est blanc)


 

pierre bonnard 1

            Pierre Bonnard   Jeune fille jouant avec un chien

 

 

Le temps irrévocable a fui. L’heure s’achève.

Mais toi, quand tu reviens, et traverses mon rêve,

Tes bras sont plus frais que le jour qui se lève,

                         Tes yeux plus clairs.

 

A travers le passé ma mémoire t’embrasse.

Te voici. Tu descends en courant la terrasse

Odorante, et tes faibles pas s’embarrassent

                         Parmi les fleurs.

 

Par un après-midi de l’automne, au mirage

De ce tremble inconstant que varient les nuages,

Ah ! verrai-je encor se farder ton visage

                        D’ombre et de soleil ?

 

 

 

Les Contrerimes  Poésie / Gallimard


Echappée belle – I (Susanne Derève)


Image associée

   Edward Henry Potthast   Looking out to Sea

 

 

Echappée belle vers la solitude
Echappée belle  et je ferme le banc                                                                            
Entre les bras tendus du ciel
Eaux mortes traître courant des profondeurs
d’un jour sans vent

 

On ne lutte pas on ne peut que
s’abandonner et laisser dériver le temps
jusqu’à la marée basse
Rejoindre les pierres plates mêlées de vase
Mériter le silence

 

Pierres chaudes des matins d’absence
avec cette légère nausée des jours de grande chaleur
ce vertige au sortir de la vague
un vacillement

 

Noir    blanc damier      éblouissement
Le sol est-il si ferme qu’on puisse s’y abattre sans broncher
la roche usée  douce avec un grain ponctué de lichen
et de mousses  d’algues séchées

 

Il y a des feuilles des ombrages où la mer
abandonne ses cordages de sel  ses bois flottés
brindilles   ombelles grises

 

comme un au revoir d’été
Échappée belle    insoumise 
Attendre que l’estran épouse la marée
redonne vie aux vies qui sommeillaient

 

Et soi  s’endormir au soleil    voile rouge
au travers des paupières  rêver d’anciens bonheurs
d’un vallon égaré et sous le grain des cils
si rien ne les disperse  les retrouver   

 

 

 

 Résultat de recherche d'images pour "henri potthast the main coast"
   Edward Henry Potthast The Maine Coast
                          

le monde a deux visages (Susanne Derève)


  Résultat de recherche d'images pour "Picasso (Femme nue au bonnet turc, détail)"

   Picasso (Femme nue au bonnet turc, détail)

 

 

Le monde a deux visages 

Le monde en a-t-il deux ou trois

Des visages coupés en ces milliers de toi

De moi, de fois

En autant de profils et de faces

Qu’il n’y a de conquêtes

Ou de disgrâces …      

                                                                                          

 

Et  je cherche  la clé

De celui qui m’ira

Que je revêtirai comme un costume

D’apparat, un décor de ballet

Un habit de gala …

 

Le monde a des profils ingrats

 

Parfois l’œil des tombes

Annonce  le trépas

 

Parfois c’est une bouche

Qui nous donne le la

Pour l’avaler ou pour le tordre

 

 

Et j’avoue que je ne sais pas

Si les dents s’y montrent

Pour mordre

Ou pour y grincer d’effroi

 

                                                                                                   

S’il vaudrait mieux pleurer de honte

Ou si l’on doit tendre les bras

En chantant que la terre est ronde

 

 

Je ne sais pas si mes deux mains

Pourront se rejoindre au matin

 

Ne me retiens pas  si je tombe

 

 


Yves Bonnefoy (La chambre, le jardin I)


Chuta Kimura, Midi Provence, 1975

 

 

Cette chambre, fermée

Depuis avant le temps. Les meubles, le sommeil

Se parlent à voix basse. La lumière

Tend sa main à travers les vitres. D’un bleu éteint

Le vase qui s’éveille sur la table.

 

Peintre, tu es le seul, ayant souvenir,

A pouvoir aujourd’hui entrer ici.

Tu sais qui a lissé, dans l’éternel,

Le désordre des draps, les recouvrant

D’étoffes dont se fanent les images.

 

Entre,

Te souffle le silence que tu es,

Entre avec ce rouge vineux, cet ocre jaune,

Ce bleu d’autres années,

Fais qu’ils prennent la main de la lumière,

Qu’ils la guident ! Ils lui montrent les quelques fleurs

Dans l’or des feuilles sèches.

A son doigt, comme sa mémoire, cet anneau.

 

Tu vas rester ici, jusqu’à ce soir. C’est plus,

Peindre, que rendre vie, c’est donner  être,

Même si impalpable, presque invisible

Cette main qui dans l’ombre prend la tienne.

 

 

Ensemble encore (Poèmes pour Truphémus)  

MERCVRE DE FRANCE

Que me reste-t-il ? (Susanne Derève)


scan 32

                     René Chabrière  dessin ( d’après Passion de Godard)

 

                                              

Elle est là
Mais elle n’est pas là
Elle dort
Mais elle ne dort pas
Elle parle
Ou elle se tait
Et son silence
Est comme une pierre brute
Les mots une romance

 

Elle regarde
Mais elle ne voit pas
Elle rit
Elle ne rit pas
Il y a des larmes  dans ses yeux
Des larmes d’errance
Et de pluie
Qui inondent mes mains
Et que je scellerai sur ses lèvres douces
D’un baiser

 

Elle aime
Aime-t-elle
M’aime-t-elle
Sait-elle encore aimer
Elle se dérobe si vite
S’élance gracieuse
Dans   la lumière
Vers l’essence  du jour
Se dérobe et s’enfuit
Sur un dernier baiser
Un ultime baiser

 

Il me reste
Que me reste-t-il
Il ne me reste rien
D’autre
Que le souvenir
De son corps si gracile
Etreinte fugitive
Le froissement d’une étoffe soyeuse
Dans sa fuite éperdue

 

Et le gout d’un baiser

 


Pierre Seghers – Le Vert-Galant


                  Résultat de recherche d'images pour "Giannakaki Mare Monstrum"

                     Maria Giannakaki     Mare Monstrum

 

 

Longtemps, je t’ai cherchée dans les ruelles de ma nuit
Dans la ville grondante aux mille et mille roues
Dans la pluie, dans la boue, longeant le fleuve gris
Où luisent les feux tremblotants des barques
      qui s’échouent

 

Sur le pavé sonnant  longtemps je t’ai suivie
Et la fièvre et la faim, sur ton visage, en masque dur
Te marquaient du rire de l’assassin. Quand s’est enfuie
Ton ombre, et sa pureté battue raclant les murs

 

Rôdait encore ton faux sourire de fille apache
Tard, quand s’éteignaient les yeux des casernes de la
Banlieue. Je t’ai cherchée comme l’ombre qui tâche
De rejoindre le corps vivant et chaud qu’elle appela

 

Ce soir où je te vis dans l’île, sombre et seule
Pauvre comme un oiseau traqué, l’aile qui pend
Blessé par les chasseurs et perdu et qui se
Le dit, avec un chant désespéré que nul n’entend.

 

Des chalands descendaient sur l’eau grise et la brume
Sur eux se refermait. Des sirènes, des cris
Etouffés, l’odeur du soir humide et pauvre qui s’allume
Aux feux des derniers ponts comme des feux pourris

 

Nous entouraient, pris entre le flot des hommes
     et l’eau sale.
Je n’oublierai jamais l’immensité de ton regard
Ni le reproche muet, ni les bras tendus à
La mort, ni la clôture infranchissable, par

 

Des mains humaines tressée, faite de fer, basse mortelle.

 

Je ne t’oublierai pas. D’autres ont repêché
Ton corps vanné, ton corps glacé de femme pauvre
Je ne t’oublierai pas ; et j’aurai tant cherché
Ton image effacée, seule et réelle au

 

Vrai de cette vie fausse, aux lanternes, quand va
Le Faucheur, qu’un jour viendra, ô sœur première
Pour ton ombre à mon ombre unie dans la lumière
De l’humble paradis de ceux qui n’en ont pas.

 

 

Revue Poésie 41, n°6
Comme une main qui se referme (Poèmes de la Résistance 1939-1945)
Ed   Bruno Doucey 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Horizons (Susanne Derève)


Résultat de recherche d'images pour "ennecking  printemps"

         John Joseph Enneking  (Spring Hillside)

 

 

Un dégradé de jaunes et de verts
jusqu’à l’horizon
de genêts, d’ajoncs, de graminées légères
Être là
sans raison
sans autre raison que de se sentir vivre
vivant
 
de l’incroyable élasticité de la mousse
sous les pas
du tronc  lisse    clair
–  l’écorce cède sous les doigts  –
de la respiration profonde  du bois
d’une plume tombée à terre

 

Je sais que la source en est là
enfouie dans le bonheur des mots
Tenter  d’approcher ce qui est
ce qui demeure
et nous survit

 

Tenter de pénétrer l’instant
où l’émotion surgit
sans raison
il suffit d’en rester ébloui

 

Si les étoiles se dispersent
si les désirs d’enfant transpercent
la monotonie des jours
au sortir de l’averse
il y a cette trace lumineuse dans le ciel

 

Où qu’elle mène
j’en cerne  inlassablement le contour
au-delà des jaunes pastels
et des verts chancelants du jour

William Butler YEATS (Il voudrait avoir les voiles du ciel)


John Constable - Cloud Study, circa 1821-1822

John Constable – Cloud Study,  1821-1822

 

Si j’avais les voiles brodés du ciel,
Ouvrés de lumière d’or et d’argent,
Les voiles bleus et pâles et sombres
De la nuit, de la lumière, de la pénombre,
J’étendrais ces voiles sous tes pas :
Mais moi qui suis pauvre n’ai que mes rêves ;
J’ai étendu mes rêves sous tes pas ;
Marche doucement car tu marches sur mes rêves ;

                            

                                           He wishes for the cloths of Heaven

 

Had I the heavens’ embroidered cloths,
Enwrought with golden and silver light ,
The blue and the dim and the dark cloths
Of night and light and the half-light ,
I would spread the cloths under your feet :
But I, being poor, have only my dreams ;
I have spread  my dreams under your feet ;
Tread softly because you tread on my dreams .

Raymond QUENEAU (Sourde est la nuit l’ombre la brume)


Résultat de recherche d'images pour "Nuit d' été, Asgardstrand ), 1902 munch"

  EDVARD MUNCH ( Nuit d’ été, Asgardstrand ), 1902

 

 

Sourde est la nuit l’ombre  la brume
Sourd est l’arbre  sourd le caillou
Sourd est le marteau sur l’enclume
Sourde est la mer   sourd le hibou

 

Aveugles  la nuit et la pierre
Aveugles  l’herbe et les épis
Aveugle est la taupe sous terre
Aveugle  un noyau dans le fruit 

 

Muettes  la nuit et la misère
Muets sont les chants et la prairie
Muette est la clarté de l’air
Muet  le bois  le lac  le cri

 

Infirme est toute la nature
Infirmes sont bêtes et rocs
Infirme est la caricature
Infirme l’idiot qui débloque

 

Mais qui voit ? qui entend ? qui parle ?

 

 

( Les ZIAUX  III  Poésie / Gallimard)

Petites pièces (Susanne Derève)


Résultat de recherche d'images pour "berthe morisot coin de  jardin de roses pinterest"

 Berthe MORISOT  Jardin de roses (1885)

 

 
Pigeons
roucoulements du matin
tendresse

et le sommeil qui fuit
paresse
je reste au lit
                *
Soleil
c’était hier sous l’érable
chaleur    ombre
Mêlées

 

sommeil d’après-midi
bonheur d’été
                *
Roses blanches, roses rouges
auxquelles la chaleur sied
les hortensias bleus ont fané

 

L’orage gronde et rien ne bouge
                *
Mais ce matin
fraicheur et pluie
le bleu a disparu de la palette

 

tout est gris
C’est au loin que  l’orage a fui
               *
Changement de décor
dans mon tout petit monde
que Lodge me pardonne
mes emprunts

 

Ce n’est pas  la brume
qui monte

 

ce sont les vapeurs de la terre
et ses parfums
              *
Un espace un silence
demeurer ainsi
dans l’instant 
vide de sens

 

Espérer que l’éclat du soleil
ne le dérobe pas

 

ni le pas qui s’approche
ni la porte qui s’ouvre et grince
sur ses gonds
sursaut

 

Chercher le silence profond
même la nuit est un fardeau
                *