voir l'art autrement – en relation avec les textes

Archives d’Auteur

Ecrire – (Susanne Derève)


 

robert rauschenberg estate

            Robert Rauschenberg, Estate, 1963

 

Serait-ce une vie à écrire ?

 

Avant de déposer les mots

et les regrets y sont de trop

faudrait-il sur un quai de gare

écourter le temps des adieux

sous prétexte que le train part

 

Cette année passée à vau-l’eau

et la nouvelle qui commence

à  rêver aux ors de Byzance

dans le métro

 

Était-ce une vie à écrire ?

 

Il aurait fallu réciter

le Pater le Maria l’Ave

de nos fougues et de nos ivraies

J’aurais voulu pouvoir en rire

de cette vie de camelot

 

un quai de gare pour tout empire

ton pas sonnant comme l’écho

dans les décombres de Palmyre

plutôt qu’en porter le fardeau

 

Mais m’aurais-tu laissé l’écrire ?

 

 

 

 

 

 

 

 


Armine NEAGU – Qu’attends-tu de moi ? (XXI)


 

mimosas en fleurs a cagnes felix valloton

                   Félix Valloton – Mimosas en fleurs à Cagnes

 

 

L’heure est blottie sous l’abrupte falaise

– notre secret, cette heure volée.

Regarde se hâter ces ruelles tortueuses,

témoins suspendus

cascadant à la diable tout droit vers la mer ;

elles évoquent comme nous

leur passé, leur présent, leur poids de malheur

– sur les vagues des ombres de vieil argent poli.

Ici, ailleurs

où retrouver notre temps gaspillé ?

 

 

 

(J’ai voulu remonter l’une de ces ruelles pour voir ce qu’il

y avait de l’autre côté. Mais plus je grimpais et plus elles

s’allongeaient. Tu comprends ça toi ? Faut-il y renoncer ?)

                                   

 

 

Qu’attends-tu de moi ?    Daniel Delort Imprimeur


Franck Venaille – D’un vol entier de mouettes


destael mouettes 1955

                                                  Nicolas de Staël   Les Mouettes

 

 

D’un vol entier de mouettes

J’entends la plainte, alors

 

Qu’elles survolent l’immense

Territoire d’où elles furent

 

Autrefois bannies

Leurs cris de colère leur fureur

 

Et plus que tout, cet indéfinissable

sanglot de gorge qui fait si mal !

 

  

 

Franck Venaille

Requiem de guerre – Mercvre  de France

 


A l’aplomb de l’enclume (Susanne Derève)


 

 

image peron

Pierre Péron – Brest 

 

 

Miroir de brume

soleil voilé

exactement à l’aplomb de l’enclume

doux reflet du métal

et le bruit sourd que fait le marteau

sur l’étal

 

Le clapotis de l’eau

dans les soutes

le pas des hommes et le pavé

qui claque

un air de jazz abandonné au vent

et le vent qui  l’emporte

 

et  l’emporte le temps

comme le son volé

à la corne de brume

son voilé   sitôt dissout

 

dans la pluie fine  froide  

je serre sur mes épaules

mon  imperméable

 

j’écoute

la musique de la nuit

au fond des cales

 

le chant des hommes

celui des gouttes d’eau

dans les flaques

 

celui du jour qui se lève

avec le long mugissement

de la ville

qui répond

à celui de la mer

 

à celui des bateaux qui rentrent

au port

à la criée

au jasement  des  mouettes rieuses

qui tournent tournent longtemps

avant de fondre sur leur proie

leurs ailes battant l’air

 

j’écoute

la voix de l’homme qui les disperse

et  ceux là-bas

qui embarquent

sans repères

 

passé le dernier fanal

dans le fracas

de la haute mer

 

 

 

 

 


Robert Piccamiglio – Le jour la nuit


p getty museum ph edw weston los a fabrique de platres 1925

  Edward Weston – Fabrique de plâtres

 

 

 

je me souviens

il faisait froid

 

je dormais dans une chambre

de bonne

dans le quinzième

la journée

 

la nuit

je marchais dans les rues

 

je faisais les bars

les stations de métro

les quartiers à putes

à la recherche

de ce qui me semblait être

la vie

 

je ne l’ai pas rencontrée

souvent

 

alors je suis allé

demander à Dieu

pourquoi tout ça

pourquoi toute cette vie

en bas

froide et bruyante

 

Dieu n’a pas répondu

peut-être même

qu’il ne connaissait pas la réponse

 

il se contentait juste

de regarder ses souliers

propres et cirés

 

j’ai alors pensé

qu’il s’était

foutrement gourré

en inventant

ce que moi je voyais

toutes les nuits

 

mais comment lui expliquer

puisqu’il ne répondait pas

à mes questions

que personne n’était capable

d’y répondre

 

alors j’ai changé de chambre

j’en ai pris une

plus grande

avec plus de lumière

dedans

 

j’ai dormi la nuit

je suis sorti le jour

pour voir

si il y avait une différence

 

il n’y en avait pas

 

 

 

 

 


Entre-deux ( Susanne Derève)


1954 Milton Avery (American artist, 1885-1965) Green Sea

          Milton Avery  (Green Sea) 

 

 

 

Les étoiles naissent-elles  pour nourrir             

les rêves

 

de  ceux qui se déploient

dans des  enclaves de bord de mer

gardées du vent et des regards

 

hors des dérives buissonnières,

hors le temps,

 

nés d’un hasard chanceux 

d’une bonne fortune

 

un  entre-deux libre d’entraves

 

comme on saute à cloche pied 

les chemins creux     les dunes

 

qu’on est heureux sans le savoir

 

 

j’ai arpenté des terres nues

                                  autrefois

qui n’étaient ni des couleurs

ni des recoins du ciel

où les fleurs se déploient

 

 

sillonné  la glaise des jours

et des friches privées d’amour

 

où le mot dérisoire effleurait

le contour

de souffrances trop lisses

 

qui craquent sous les doigts

comme cèderait la glace

sous le corps  qui se noie

 

une retraite où l’on se terre

et les étoiles ne brillent pas si fort

qu’on puisse s’en extraire

 

La nuit venue est-il encore si sûr

qu’elles nourrissent  les rêves

 

peut-être bien  qu’à trop briller

un beau  matin elles les achèvent 

 

 

 

 

 


Annie Salager – Encore les grands transparents


 

messagierhd3

Jean Messagier ( des fleurs pour l’Asie)

 

 

 

Invisibles par fonds clairs

réfractés seulement dans les plis d’eau

au hasard des courants

 

Ohé du bateau ! Envoyez le passeur !

Quand tout le monde fut à bord

l’un colla un coquillage à son oreille

pour écouter. Qu’ils sont beaux ! dit un autre

Je les vois ! cria-t-on Je les veux ! dit quelqu’un

 

Que cherchaient-ils

Ils ne  savaient pas très bien eux-mêmes

à quel point l’extrême transparence les troublait

sur ce bateau encalminé

 

 

 

HENRY-DE-MONFREID-(1879-1974)(NOS-29-A-89)-VOILE-BLANCHE-A-L-ILE-MOUCHA-1936-AQUARELLE-&HELLIP-

Henri de Monfreid – Voile blanche à l’île Moucha


Petits chagrins et grands mépris – (Susanne Derève)


 

Michel Cure Sidonie

                                                   

                                             Michel Cure  – Sidonie 

 

 

Je bricole, je répare

les petits tourments de la vie

et parfois les grands

Faut voir

 

Peut-être suis-je la mémoire

de ceux que tout a trahi                                                   

qui se détournent du miroir

où traine un vieux reste de gloire

dont ils ont dû payer le prix

 

Je remmaille, je rapièce  

Non, je suis pas payée aux pièces

et j’accueille au creux de mes bras                

la grande peur de cette abbesse

faneuse qui  soumet les rois      

 

Devrais-je dire le chagrin de ceux

qui n’ont que le mépris en gage

et qui s’en vont un beau matin

offrir leur colère en partage

en rêvant à d’autres destins         

    

        

Je bricole, je répare

les petits tourments de la vie

petits déboires et grands mépris

et dans la tombe chaque soir

je les enfouis

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Morris Louis – couleur – (Susanne Derève)


 

 

LOUIS-MORRIS-4

 

 

Est-ce un fantasme

de couleur

ou d’écriture

un spectre

une soie sauvage

une éclaboussure  

un geyser

 

 

LOUIS-MORRIS-16

 

le vagissement

d’un ciel d’orage

derrière un

rideau de tulle 

 

 

 

 

 

 

LOUIS-MORRIS-2

un feu de joie

dans la vallée

 

 

 

 

 

                               

             

       

 

un crêpe voilant le crépuscule 

 un drap qu’on n’a pas défait 

 

louis_morris_fi

 

 

 

 

la tige d’une fleur incertaine  

corolles  rouges d’un sang caillé   

calice carnivore

aux pétales froissés 

  LOUIS-MORRIS-12

 

 

 

 

  arc en ciel éthéré      

(et le ciel  près des Météores     un jour d’été) 

 

   

du287

 

 

 

 

      Suis-je tombée des nues   

(aveuglée)

 

                                              LOUIS-MORRIS-1

                                                     

 

 

 

(Peinture : MORRIS Louis)

 


La buée que fait la nuit- (Susanne Derève)


 

 

Helen Frankenthaler 'Draft' 1969, St. Louis Museum of Art, St. Louis Missouri

Helen Frankenthaler ‘Draft’ 1969  

 

 

Dériver   ce soir

à  la  remorque des nuages,

 

suivre leur course  grise,

ponctuée d’un  vol d’oiseaux  

 aile ivre qui  s’élance                                   

sur l’horizon des champs pâlis

s’éparpille et s’enfuit

au-delà des coteaux 

 

Attendre qu’il fasse tout à fait noir

poser les lèvres sur la vitre

pour  y goûter la buée que fait  

la nuit

y écouter le bruit qu’elle fait

en s’engouffrant  par la fenêtre

 

avec ses échasses de vent

et ses éclats de mandoline

ses bras qui se referment                                                   

sur un air d’accordeone

 

Peut-être  te rejoindrai-je alors

qui sait               

ce n’est que la musique

d’une nuit rompue à l’absence      

où les mots ne disent plus rien de nous                

que cet éveil où ils nous tiennent

                                                                                                                    

 

à la remorque de l’aile immense

de l’oiseau

un chant qui tait son nom

se nourrit du silence                                                  

et brûle ses vaisseaux

 

 


Raymond Queneau – Quand les poètes s’ennuient


105-img-8436_DxO

 Alberto Giacometti 

 

                                                        

 

Quand les poètes s’ennuient

 

 

Quand les poètes s’ennuient alors il leur ar-

Rive de prendre une plume et d’écrire un po-

Ème on comprend dans ces conditions que ça bar-

Be un peu quelque fois la poésie la po-

Ésie

 

 

Ousqu’est mon registre à poèmes   

           

                     

Ousqu’est mon registre à poèmes

moi qui voulais…

pas de papier pas de plume

plus de poème

me voici en face de rien

de rien du tout

du néant

ah que je me sens métaphysique

sans feu ni chandelle

pour la poétique

 

 

                          Un train qui siffle dans la nuit 

 

 

CR0130-1140x1535

Georgia O’Keeffe. Train at Night in the Desert. (1916)

 

Un train qui siffle dans la nuit

C’est un sujet de poésie

Un train qui siffle en Bohême

C’est là le sujet d’un poème

 

Un train qui siffle mélod’

Ieusement c’est pour une ode

Un train qui siffle conme un sansonnet

C’est bien un sujet de sonnet

 

Et un train qui siffle comme un hérisson

Ça fait tout un poème épique

Seul un train sifflant dans la nuit

Fait un sujet de poésie

 


Tempête d’Iroise – ( Susanne Derève)


buffet919920g

  Bernard BUFFET – Tempête en Bretagne

 

 

Ces nuages qui courent entre ciel et mer au-delà des grues immobiles,

nuages porteurs de la nuit qui s’annonce, poussés par un vent d’Ouest

qui charrie les feuilles mortes par brassées

 

Morne solitude des tempêtes d’hiver

 

La rade comme un pinceau de moire grise sous les rayons rasants

 

et tout là-bas, au loin, les Tas de Pois, petits cailloux semés par l’Ogre gigantesque

qui souffle sans relâche ce vent de tempête noyé de sel,

éructe son écume sale à la frange des vagues

et déchaine la mer, molosse aux dents d’ivoire à l’assaut du rivage,

charriant les galets et le sable jusque dans les bas-fonds glauques des profondeurs

 

Cadavres de bois flottés jonchant les plages et les grèves

charognes aux orbites vides rongées par les mouettes avides

pluie de givre que balaie dans la nuit de son œil inlassable

le faisceau mécanique des phares

lumineuse étincelle de vie bouée de lumière dans les ténèbres grises

 

l’hiver

 

 

 

 


La vie devant nous- (Susanne Derève)


Runquist-Bluff+House+++squarespace

 Tollef Runquist-  Landscapes

 

 

On a la vie devant nous

les matins de branches mouillées

les clés du temple      les aurores

la chair dorée des prunes d’Ente

les  chaises qu’on laisse dehors

qu’il fasse soleil ou  qu’il vente  

 

On a la vie devant nous

le  petit kiosque à musique

et le piano désaccordé

près du vieux banc  mélancolique

des roses  aux premières gelées

 

On a  la vie devant nous

et du bois dans la cheminée

Dans  la serrure du temple

suffit  de tourner la clé 

pousser la porte et qu’on  y entre

pour  rêver

 

qu’on a la vie devant nous

et pour peu qu’on soit somnambule

ou que la raison bascule

on y croirait

 

 

 

 

 


Louis Aragon – Elsa au miroir


LEONARD DE VINCI ETUDE DE TETE

 

                              LEONARD DE VINCI    Etude de tête

 

 

 

C’était au beau milieu de notre tragédie

Et pendant un long jour assise à son miroir

Elle peignait ses cheveux d’or  Je croyais voir

Ses patientes mains calmer un incendie

C’était au beau milieu de notre tragédie

 

Et pendant un long jour assise à son miroir

Elle peignait ses cheveux d’or  et j’aurais dit

C’était au beau milieu de notre tragédie

Qu’elle jouait un air de harpe sans y croire

Pendant tout ce long jour assise à son miroir

 

Elle peignait ses cheveux d’or  et j’aurais dit

Qu’elle martyrisait à plaisir sa mémoire

Pendant tout ce long jour assise à son miroir

A ranimer les fleurs sans fin de l’incendie

Sans dire ce qu’une autre à sa place aurait dit

 

Elle martyrisait à plaisir sa mémoire

C’était au beau milieu de notre tragédie

Le monde ressemblait à ce miroir maudit

Le peigne partageait les feux de cette moire

Et ces feux éclairaient des coins de ma mémoire

 

C’était au beau milieu de notre tragédie

Comme dans la semaine est assis le jeudi

 

Et pendant un long jour assise à sa mémoire

Elle voyait au loin mourir dans son miroir

 

Un à un les acteurs de notre tragédie                   _

Et qui sont les meilleurs de ce monde maudit

 

Et vous savez leurs noms sans que je les aie dits

Et ce que signifient les flammes des longs soirs

 

Et ses cheveux dorés quand elle  vient s’asseoir

Et peigner sans rien dire un reflet d’incendie

 

       

La diane française – Seghers  Poésie d’abord


Marc LE GROS – Mémoires de basse


BORD DE MER AU POULDU

    Paul Sérusier – Bord de mer au Pouldu

 

 

                                           II

 

Puisque rien n’est écrit

D’avance et

Qu’il ne reste que des restes

Après tout

Quelques couleurs à mettre sur le jour

Un peu de voix à faire entrer

Dans le bond des grèves

On est là

Dans la fraicheur qui déteint sur nos mains

Nos yeux ne prennent plus l’eau

Depuis longtemps

Et quand l’un après l’autre les oiseaux

Passent au blanc

Le vent seul nous donne l’heure

On ne répond plus

 

 

 

LXVII

 

On arpente le bas flot tous les deux

Les yeux frottés

Aux mues vives des marées

De ma pâleur à ton visage d’ailleurs

Il n’y a plus très loin

C’est ma mémoire que tu blanchis

Et quand au bord le plus léger

Le plus mince de nous-mêmes

La lumière doucement touche

A sa fin

On est comme ces anomies

Sur les grèves

Ces fines pelures nacrées

Transparentes à peine comme l’air du temps qui passe

On y passe aussi on court même

Chaque fois

On y laisse sa peau

 

 

MEMOIRES DE BASSE – Calligrammes –  1987

 

 

 


Octobre – (Susanne Derève)


Joan Mitchell Two Pianos

                     Joan Mitchell   ‘Two Pianos’

 

 

Il n’y a pas d’ombres

Il n’y a que la tendre lumière d’Ouest

au soir

 

Octobre avec son parfum de fraises écrasées,

les dernières au goût de terre et de noix,

Octobre au goût de prune violette,

 

le scintillement du soir entre les branches

à la fenêtre

feuille morte qui s’égare, portée par

un vent chaud,  qui craque sous le pas

 

Et là emmitouflées dans le sous-bois

les ailes roses des cyclamens

comme l’ultime sursaut     

d’un automne aux abois

 

 

 


SOLLER (Susanne Derève)


Soutine_Red-Stairway-at-Cagnes

                           Chaim SOUTINE  ( L’escalier rouge à Cannes) 

 

 

Te souviens-tu ?

 

En cette  fin d’après-midi d’été

de  l’air brûlant comme une lame

et sous le cintre des platanes  

cernée par un muret de pierre                                

la fontaine de marbre usé      

Plaça Constitucio

à Soller             

en Juillet

 

Te souviens-tu ?

 

A l’angle de la Plaça Constitucio

à Soller

en juillet

les rails du vieux tramway

filaient droit vers le ciel

coincés entre les murs chaulés

les jardins et les  treilles

et les haies de lauriers

 

Tombaient déjà sur nous les voiles roses

du crépuscule

mais ils filaient tout droit

vers les derniers arpents du jour

alors que la nuit nous talonnait déjà                          

filaient dans le bleu cosmique du ciel

le bleu vert sidéral

filaient devant  la nuit

 

Alors  j’ai aperçu le caballero

chevauchant l’ombre promise

Je l’ai vu caracolant sur son étalon noir

une fleur de sang étoilant sa chemise

Là-haut la gitane aux yeux verts

au cœur de velours et de cendre

se penchait au balcon de fer

 

De sa robe luisait la moire

sous la mantille de dentelle

sa prunelle de jaspe vert                               

brillait d’amour pour le rebelle                        s

sous la lune piaffaient les chevaux                   

impatients de ravir la belle

éprise du caballero

 

Te souviens-tu ?

 

De la Plaça Constitucio

à Soller

en Juillet

et des rails du vieux tramway

qui filaient tout droit vers le ciel

 

Mais bien sur

tu ne l’as pas vu

Tu n’as pas vu le caballero

Et tu ne l’as pas vue

la gitane aux yeux verts

Tu ne les a pas vus

Caballero

 

 

 


Maria Grazia CALANDRONE – Chanson


vangoghmuseum-p0877N1996-3840

                Odilon Redon ( Tête d’enfant avec fleurs)

 

Je chante pour que tu reviennes

quand je chante

je chante pour que tu traverses tous les jours

des milliers de solitudes

pour essuyer mes larmes.

 

Mais j’ai honte de te demander tant

et je cesse mon chant.

 

Je chante et je suis léger

comme une fleur de tilleul

je chante et je m’assieds vraiment

là où je m’étonne :

 

au début du monde

 

il y a l’ombre blanche des premières roses

qui ne sont plus amères

parce que je chante et je te vois revenir

comme reviennent les choses sur le rivage :

sans passé,

avec la poitrine lavée

par la mer.

 

Voilà !,

 

tu montes les escaliers comme un petit garçon

qui fait tomber de ses cils une couronne de sel,

donne deux coups d’index

à la porte, s’agenouille

à la hâte, en hâte

dit : « Viens !,

je t’emmène à la mer » et me sourit, de sa stature

de grésil et de roses, de sa gaze d’âme sauvée

des petites choses.

 

Par sa bouche blanche le monde rit

et rient les choses

transparentes du ciel

si, en se tournant à peine

par pudeur, il dit : « Tu vois, je n’ai plus peur »

 

comme en parlant à une ombre évaporée

dans l’innocence

 

calme des genêts, à un souffle de roses

envolé par les fenêtres

ouvertes

jusqu’aux fondations.

 

Ainsi tu me laisses à découvert privé

de poids. Et alors je chante

d’être assis

dans le vif, tout l’amour privé,

pour que ne s’arrête pas

 

la présence parfaite

de qui n’a pas de poids

 

mais c’est sans volonté, sans décombres, sans l’avènement

de la matière

la poussière seule tend à la lumière.

 

 

       Canzone 

 

Canto perché ritorni

quando canto

canto perché attraversi tutti i giorni

miglia di solitudine

per asciugarmi il pianto.

 

Ma ho vergogna di chiederti tanto

e smetto il canto.

 

Canto e sono leggero

come un fiore di tiglio

canto e siedo davvero

dove mi meraviglio:

 

all’inizio del mondo

 

c’è l’ombra bianca delle prime rose

che non sono più amare

perché canto e ti vedo tornare

come tornano a riva le cose:

 senza passato,

con il petto lavato

dal mare.

 

Ecco !,

 

sali le scale come un ragazzino

che scrolla dalle ciglia una corona di sale,

dà due beccate d’indice

alla porta, s’inginocchia

in fretta, in fretta

dice: “Vieni !,

ti porto al mare” e mi sorride, dalla sua statura

di nevischio e di rose, dalla sua garza d’anima salvata

dalle piccole cose.

 

Dalla sua bocca bianca ride il mondo

e ridono le cose

trasparenti del cielo

se, girandosi appena

per pudore, dice: “Lo vedi, non ho più paura”

 

come parlando a un’ombra evaporata

 nell’innocenza

calma delle ginestre, a un fiatare di rose

andato via per le finestre

aperte

fino alle fondamenta.

 

Cosi mi lasci nell’aperto privo

di peso. E allora canto

lo stare seduti

nel vivo, tutto l’amore privo,

che non smetta

 

la presenza perfetta

di chi non pesa

ma è senza volontà, senza maceria, senza l’avvenimento

della materia

è solo polvere che tende alla luce.

 

Rome, 30 septembre 2010

Poème extrait de Le Bien moral, 2012.

Traduits par Claire Pellissier


Franchi le seuil – (Susanne Dereve)


Assunta Genovesio Atelier 2009           

    Assunta Genovesio – Atelier – 2009

 

 

                                                   Pousser la porte     la main tremble

Franchi le seuil

le pas hésite   enjambe l’unique marche usée

 

On ne sait  rien des années

de ces heures érodées

comme les sédiments d’une très ancienne  histoire             

                               

muets    

enténébrés  d’absence       

 

La pièce respire encore de la pénombre  

du silence

à peine un souffle    serpentin ondoyant dans les filets

de la mémoire

les housses blanches    et la lumière blonde

sur le chevet terni        révélant la poussière         

un éternel Dimanche                              

le dernier grain de vie         

    

Dans la frêle réverbération  du miroir 

discerne-t-on encore  l’écho d’une présence                                                

moins qu’une étincelle

un voile  masquant la  brume lumineuse d’été

– et lorsqu’ elle se déchire on est presque étonné 

d’y voir percer le ciel

d’un doux bleu de faïence

d’un vide de dentelle ou de pierre

un chapiteau roman

un cimetière champêtre  dormant

à flanc de crête

embrassant la vallée indolente d’un œil aveugle

compassé –    

 

Alors  on    referme la porte  doucement

– on  prend soin de ne pas soulever  la poussière –

Peut-être les vieilles souffrances implorent-elles

seulement une prière

pour mourir au matin    on les couche

 comme on irait le faire d’un enfant  chagrin

 

on n’est venu chercher ce que la vie porte de deuil

que pour aller en paix  suivre d’autres chemins    

                                             

 


Maria Luisa VEZZALI- yeux (occhi)


LBD064-yeux-2006-peinture-803x600

LE BA DANG, « Yeux », 2006 

 

 

                  Yeux

 

qui ont papillonné

en moi comme des ailes sous-marines

 

qui ont vu le rouge pour la première fois

sans mot pour pouvoir le décrire

 

qui sont passés de la cécité à la vue

 non l’inverse comme c’est inévitable

 

qui m’ont distinguée parmi les ombres

comme une fenêtre

 

qui cristallisent la lumière

dans le sérieux du jeu

 

qui savent se faire pierre, de tourbillon

de miroir

 

fermés dans le sommeil comme une friandise

à sucer

 

ouverts au jour

comme une main

 

qui chaque jour semblent s’enrichir d’années

pour ensuite redevenir rosée

 

et bien que j’essaie  –  et dieu sait

que j’essaie  –  je ne peux imaginer

 

pourtant j’ai imaginé juste assez

pour les évoquer à l’argile humide

 

du monde

 

 

 

               Occhi

 

che hanno sbattuto

come ali sottomarine dentro di me

 

che hanno visto il rosso per la prima volta

senza parole per poterlo descrivere

 

che hanno avanzato dalla cecità alla visone

non viceversa come inevitabile

 

che tra le ombre mi hanno distinta

come una finestra

 

che cristallizzano la luce

nella serietà del gioco

 

che sanno farsi pietra, di vortice

di specchio

 

chiusi nel sonno come un dolce

da succhiare

 

aperti al giorno

come una mano

 

che ogni giorno paiono crescere anni

per poi tornare rugiada

 

che per quanto provi  –  e dio sa

come provo  –  non posso immaginare

 

pure ho immaginato quanto bastava

per evocarli all’ argilla umida

 

del mondo

 

 

 

Maria Luisa VEZZALI

Matrices du soleil ébranlées
Extrait de la mini-série Explosions
Poèmes extraits de ligne mère
Traduits par Claire Pellissier


Oubli (2) – Susanne Derève


LE BA DANG LBD115-lotus-1953-encre-427x600

                       LE BA DANG  Lotus (1953 – encre )

 

Cendres légères

cendres du passé

de l’innocence aveugle

 

Ces richesses  que j’étreins

que j’embrasse entre veille et sommeil

sont-elles nées du rêve sans cesse formé           

et reformé

d’un bonheur qu’on s’apprête à cueillir

comme les fleurs d’un très ancien voyage

ce souvenir que j’entrelace                                         

comme un ruban entre les doigts

avec les mots que tu m’envoies

 

 

Un corps qui ploie sur l’eau

la barque  silencieuse

la main effeuille les lotus roses  

à fleur d’eau    

Sous la roche suintante 

l’écho

peut-être de ta voix que j’invente       

 

             

 Les rames glissent en ombres  grises

au-delà  du miroir

surface sans reflet que les nuages

le grain des pierres

un livre ouvert sur des images

dont je trace le cours pas à pas

 

 

 Cendres légères

Est-ce une rêverie que tu as désarmée

l’innocence solaire

que tu m’offres à mains nues                                           

que je recueille avec les vestiges

des nuits passées

 

Aurores bues

de  tendresse   de douceur

de ces mots tus 

que je t’adresse

avant qu’ils ne se figent    

 

et que tu me retournes

comme le bouquet vivace 

d’une promesse de bonheur

 


Oubli (Susanne Derève)


André Marchand, 1907-1997, Paysage de neige, 1940, musée des Beaux-Arts de Nancy 8415754243

 André Marchand, 1907-1997, Paysage de neige, 1940,

 

Cendres légères

rêveries désarmées                                                                           

mémoire.

 

Cendres du passé

De l’innocence aveugle.

Richesses

vous ai-je crues dans un autre autrefois

solaires     

inépuisables

et de vie à trépas

vous voilà à mains  nues

tristement balayées         

effacées                                abolies

 

                                                                      

Sel blanc sel entre les doigts flutés

sable sec des larmes inutiles.

 

Spoliés  

dépossédés nous sommes

des ivresses de l’amour

des tendresses égarées de l’âme                                                                       

enfouies dans ces images monochromes

du souvenir

liquéfiées                             dissoutes.

 

                                                        

                               

Nuits du sommeil intolérable

nuits d’insomnie

où le vertige                                                                                             

de ce que nous avons vécu             

ce que nous avons laissé échapper

                                               s’enfuir

 

ce que nous avons cédé à l’oubli

pamoison inutile  vaine

nous laisse agonisant

de l’irréparable douleur de la perte.

 

Comme le noyé sur la grève

échoué à la frange des vagues

entre deux eaux

entre deux mondes

entre veille et sommeil.

 

Que l’emportent que nous emportent les voiles

du passé

s’il faut finir

alors n’attendons plus           vivons

 

 

 

 


André Velter – Je chante ma femme de l’autre rive


nadzieja w lodach [morze lodu] (Caspar David Friedrich)

Caspar David Friedrich, La mer de glace, 1824

 

 

Je chante ma femme de l’autre rive

comme un rôdeur survivant

qui a jeté son âme au vent

sans plus de soleil à poursuivre.

 

Il est des signes dans ma mémoire

jamais entrevus jusqu’ ici

au cœur fatal d’une folie

improvisant toute l’histoire

 

des amants de l’amour extrême

qui sont partout où l’on s’égare

armés de foudroyants poèmes…

 

et je me refuse à ce monde

qui ne sait quelle clarté se fonde

sur le chaos de ton départ.

 

 

ANDRE VELTER  L’amour extrême

   Et autres poèmes

Pour Chantal Mauduit  


Vertige (Susanne Derève)


image

                    R Roure    ( Equilibriste) 

 

                Vertige

 

 

Est-il le même celui du trapéziste

qui se balance sans filet

dans le faisceau des lampes 

                                

Je le vois qui s’élance au-delà de la toile

du chapiteau doré

 

Jeter les mots comme une pluie d’étoiles

comme un voile d’été

 

sans savoir s’ils atteignent la sciure

la piste  ou les chevaux

 

et s’ils délivrent du fardeau d’être

cloué au sol

comme un Pierrot de gaudriole

 

qu’on vous  jetterait  en pâture

tandis que là-haut s’aventure

un  funambule aux pieds légers

 

dont les mots jouent à pigeon vole

 

 

 


Nuit bleue, nuit blanche (Susanne Derève)


Mother and Child Study 1904 Pablo Picasso

                   Picasso- Mother and child (study) 1904 

 

 

Nuit bleue  nuit blanche

nuit jaune de la lueur des lampes

fermée sur le  silence 

alourdie de ce corps qui repose

                                                                                  

Est-ce le tien

Est-ce celui de l’enfant                                               

Est-ce la fièvre

la trace d’un baiser déposé

sur son front   une larme séchée

un souffle qu’on retient

 

 

On retire la main

on voudrait s’en aller

à peine si on l’ose

sur la pointe des pieds

mais sa main est crispée

à la dérive du sommeil comme une bouée

 

 

Lassitude grise des nuits de veille

sous les paupières un carrousel

d’or et de rose

Dormir  se glisser sous les draps                       

près du corps qui repose

sentir son cœur qui bat en suivre

le refrain

 

 

l’étreindre quand chantent les lumières

de la ville au matin

et sous mes doigts l’aube légère

de tes bras qui  m’enserrent    

me hissent vers  l’éveil

mais déjà l’enfant babille et m’appelle