voir l'art autrement – en relation avec les textes

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Si on pelait les rondeurs de Moore (Susanne Derève)


Moore vs Giacometti.jpg

montage – René Chabrière

 

 

Caresser  de ses doigts le marbre des statues

– leurs rondeurs leurs formes leurs courbes patinées –

l’éplucher doucement comme on pèle un fruit mûr

comme on l’ouvre … en secret

Si on pelait les rondeurs de Moore  si on fouillait

le corps généreux de ses femmes leur ventre creux

comme des barques, leurs dos de pierre,

leurs seins nus…

 

Y trouverait-on  aussi ténu qu’un  fil

aussi fragile  qu’une pensée

silhouette solitaire  cheminant dans la nuit

un homme qui marche ou qui chavire

ou qui étreint le vide entre ses mains de cire

s’épure en s’enfonçant dans l’âge

un Homme

à la manière de Giacometti

 

 

 

Moore enveloppant Giacometti.jpg

montage – René Chabrière


Armel Guerne – Sainte solitude (extrait)


 

."non so"    Cathy Hegman

   peinture: Cathy Hegman

 

 

Virginal horizon tendu

A l’angle des mémoires,

Désert de pureté

Néant noir inconnu :

Je suis l’ombre dit l’ombre

Et mon ombre n’est pas .

 

Je suis l’errant qui ne sait pas

Dit le vent où il va ,

Portant dans l’urne des printemps

Ou sur la croix des hivers

Un chant plus solitaire

Que le gémissement d’un mort .

 

Je suis qui parle dit la voix

Plus lourde d’évidences , dévalant les parois

De l’invisible ,

Plus lourde d’éminence que la réalité .

 

Océan, océan , vieux rebelle

Toi qui brasses et la rumeur

Millénaire et l’instant

Tout en précipitant les matins nus

Au labyrinthe de tes profondeurs ;

Vieil océan vengeur ,

Marin peuplé d’éternités

Et de folles géographies ,

Toujours depuis toujours

Halant sous le soleil et dans la nuit

Ton voyage sans bords :

Je suis la mer, dis-tu ;

Et toutes choses à jamais

Sont enchantées

Dans ton silence triomphal .

 

Mais autour des sommets, la meute des abîmes …

 

Car voici que le nombre a dit le nombre

Au nombre , et le matin brutal détruit

Les châteaux de la nuit .

Je suis celui qui fut

Voyageur , voyageur

Venu sous le soleil et les mains de la pluie

Celui qui est et qui n’est plus ,

Car voici que le don de vie

A passé par les fleurs ;

Je suis le cœur, je suis le nom ,

Je suis l’itinérant qui longe l’horizon

Et voici que le ciel se ferme comme un poing .

 

Consolez-vous de lui, maisons abandonnées !

Ces deuils extasiés n’avaient point de racines ,

Et du lent paysage ils n’avaient point l’accueil .

Consolez-vous de moi, rochers subtils

Penchés au creux torride de l’été

Sur les sources taries .

Dans l’immobile extase du silence

Une respiration – mais où ?

Bat comme un pouls .

 

 

Le poids vivant de la parole

SOLAIRE n° 45


Julian Tuwim – Simplement


 

Ad Reinhardt - 40 Number 6 1946

Ad Reinhardt – Number 6 

 

 

 

Tout était si simple : cet instant, la forêt,

Ce matin-là, il y a déjà douze ans.

Par-dessus les buissons le monde s’ouvrait

A celui que j’étais : jeune, gai, chantant.

 

Ce qu’il faisait frais ! Après le déjeuner,

Je partis dans la forêt tremblante de pleurs

Je m’assis avec les maths sous les genêts,

Car il y avait un examen dans deux jours.

 

Comme il faisait triste et gai sous ce ciel !

Un oiseau piaillait avec paresse ;

Je pensai : oiseau… forêt… école… elle…

Sans joie et sans tristesse.

 

Je me pris à rêver — juste un instant,

Comme ça, simplement, à tout, à tout…

Et voici que passent les choses et les ans

Et je ne suis toujours pas de retour.

 

 

 

Traduit du Polonais par  Jacques Burko
Paroles en sang
Pour tous les hommes de la terre
Orphée La Différence

Immortelles – Rendez-vous de Novembre ( SD/RC)


 

cimetière marin de Talmont sur Gironde Christian COULAIS
Chrysanthèmes – photo C. Coulais

 

 

Ce sont des fleurs glacées

qu’on offre par brassées                 

à des jardins de pierres

 

ces cimetières frileux                 

antichambres aux adieux

des drames ordinaires

 

ces fleurs que la Camarde

accueille goguenarde

au coin d’un marbre noir

 

qu’on abandonne au vent

au grésil aux tourments

d’un sombre purgatoire    

 

ce sont les fleurs perdues                                                         

des amours éperdues

hommages dérisoires                        

 

tendus comme des mains

aux souvenirs défunts

aux ponts de la mémoire

 

corolles sans parfum                                                                        

sans pétales et sans tain

que la lumière captive                                         

                                                        

d’un Novembre morose

habille  d’ors et de roses                                

tel un baiser de  givre   

 

une douleur éclose

au parterre  où reposent

dans l’étreinte du soir

 

ces blanches immortelles

des regrets éternels

comme des encensoirs                                       SD 02 2017

 

 

C’est le rendez-vous de novembre,
celui des rendez-vous manqués.

On dépose sur le marbre,
des brassées de chrysanthèmes

et parfois des roses
devant les stèles grises :

peut-être que les morts
comprennent le langage des fleurs

ou voudraient prolonger leur vie,
d’où la couleur s’enfuit.

Une offrande ultime:
D’autres se décomposent en résine.

Le jardin de pierres,
se rappelle des vivants d’hier

Les tombes sont des demeures de silence,
elles se fichent des assauts du lierre,

des allées de gravillons blancs,
comme des saisons sur la terre .

Pour se rafraîchir la mémoire,
on a gravé les patronymes :

Il y a comme un arbre généalogique,
qui se penche sur la famille,

des ancêtres
jusqu’aux lointaines cousines…

Tout cela bien aligné
dans les allées numérotées.

En ce qui me concerne
je ne serai pas locataire

d’un caveau six pieds sous terre…
et si tu viens un jour de novembre

tu pourras t’en retourner,
il y a longtemps que je serai parti en fumée :

je ne participe pas au décor :
pas de crime, pas de corps :

même la police, en automne
ne trouvera pas d’indices de notre homme :

si tu en cherches la raison , la clef est dans ce poème   (car j’ai toujours détesté les chrysanthèmes)…

RC    02 2018

 

 


Silvina Ocampo – Chant


 

Claire Henault

Claire Hénault – Le voyage interrompu (gravure)

 

 

Ah rien, rien n’est à moi !

ni le ton de ma voix, ni mes mains absentes,

ni mes bras lointains.

J’ai tout reçu. Ah, rien, rien n’est à moi.

Je suis comme les reflets d’un lac ténébreux

ou l’écho des voix dans le fond d’un puits

bleu après la pluie.

J’ai tout reçu,

comme l’eau ou le cristal

qui se transforment en autre chose :

en fumée, en spirale,

en édifice, en poisson, en pierre, en rose.

Je suis différente de moi, aussi différente

que certaines personnes quand elles ne sont pas seules.

Je suis tous les lieux que j’ai aimés dans ma vie.

Je suis la femme que j’ai haïe le plus

et ce parfum qui me blessa une nuit

avec les décrets d’un destin incertain.

Je suis les ombres qui entraient dans une voiture,

la luminosité d’un port,

les étreintes secrètes, occultes dans les yeux.

 

Je suis, des jalousies, le couteau

et les douleurs blessées rouges.

Je suis l’éclat des regards avides et longs.

Je suis la voix que j’entendis derrière les volets,

la lumière, l’air sur les lambercianas.[1]

Je suis tous les mots adorés

sur les lèvres et les livres émerveillés.

Je suis le lévrier qui fuit dans le lointain,

la branche solitaire parmi les branches.

Je suis le bonheur d’un jour,

la rumeur des flammes.

Je suis la pauvreté des pieds nus

sur des enfants qui s’éloignent, muets.

Je suis ce qu’on ne m’a pas dit et que j’ai su.

Ah, j’ai tant désiré que tout fût mien !

Je suis tout ce que j’ai déjà perdu.

Mais tout est insaisissable comme le vent et le fleuve,

comme les fleurs d’or des étés

qui meurent entre les mains.

Je suis tout, mais rien, rien n’est à moi,

ni la douleur, ni le bonheur, ni l’effroi,

ni de mon chant les voix.

 

[1] Espèce d’épicéa.

 

 

¡ Ah, nada, nada es mío !

ni el tono de mi voz, ni mis ausentes manos,

ni mis brazos lejanos.

Todo lo he recibido. Ah, nada, nada es mío.

Soy como los reflejos de un lago tenebroso

o el eco de las voces en el fondo de un pozo

azul cuando ha llovido.

Todo lo he recibido :

como el agua o el cristal

que se transforma en cualquier cosa,

en humo, en espiral,

en edificio, en pez, en piedra, en rosa.

Soy diferente a mí , tan diferente,

como algunas personas cuando están entre gente.

Soy todos los lugares que en mi vida he amado.

Soy la mujer que más he detestado

y ese perfume que me hirió una noche

con los decretos de un destino incierto.

Soy las sombras que entraban en un coche,

la luminosidad de un puerto,

los secretos abrazos, ocultos en los ojos.

Soy de los celos, el cuchillo,

 

 

y los dolores con heridas, rojos.

De las miradas ávidas y largas soy el brillo.

Soy la voz que escuché detrás de las persianas,

la luz, el aire sobre las lambercianas.

Soy todas las palabras que adoré

en los labios y libros que admiré.

Soy el lebrel que huyó en la lejanía,

la rama solitaria entre las ramas.

Soy la felicidad de un día,

el rumor de las llamas.

Soy la pobreza de los pies desnudos,

con ninos que se alejan, mudos.

Soy lo que no me han dicho y he sabido.

 ¡ Ah, quise yo que todo fuera mío !

Soy todo lo que ya he perdido.

Mas todo es inasible como el viento y el río,

como las flores de oro en los veranos

que mueren en las manos.

Soy todo, pero nada, nada es mío,

ni el dolor, ni la dicha, ni el espanto,

ni las palabras de mi canto.

 

 

Poèmes d’amour desespéré

(traduction de Silvia Baron Supervielle)

Ibériques

JOSE CORTI

 

 


Ne pas froisser l’air avec des certitudes – (Susanne Derève)


 

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Imogen Cunningham –  first magnolia

 

 

Ne pas froisser l’air avec des certitudes

Se garder immobile

Pour tenter de saisir la plus infime vibration de la lumière

le plus léger flottement dans l’air

le froissement imperceptible d’une aile de papillon

dont l’onde  se répercute et fait vaciller un pétale

une corolle tremblante

poudrée d’un jaune cendre d’étamines

 

et pas de  certitude qu’il s’agisse d’une rose

 

 

 

 


François Montmaneix -Visage de l’eau (extraits)


 

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František Kupka, L’Eau (La baigneuse)

 

 

Tes mains ont la douceur de l’eau

passe-les lentement sur mes yeux

ce sera un silence clair

où choisir parmi les pensées

celles qui rentrent de la mer

en lâchant au-dessus du monde

un envol d’oiseaux blancs

que nul ne peut toucher

s’il n’a les gestes d’un enfant

 

              * * *

 

L’eau a pour nom un village en hiver

arraché au vent de la nuit

mais si tu veux vivre encore

viens respirer le bois qui brûle

il pleure et rit un peu

je l’ai vêtu de fumée de sapin

et du miracle d’un vin de paille

pour que la dernière porte

nous paraisse légère

 

             * * *

 

Il y a ce brouillard

premier-né de l’automne

il y a les plus fines

colonnes du silence

dans le soir gonflé d’arbres

il y a tout au fond du verger

cette absence d’enfants

et sur le fleuve

qui m’a donné ton visage

un temple est là

dont nul ne connaît l’entrée

 

           * * *

 

Je parcours je bois la lumière

qui te vêt d’un habit de sel

dont l’amertume est douce sur tes lèvres

et j’écoute à travers l’arbre

un passage d’oiseaux

comme il en vient aux villes de la mer

lorsqu’un enfant montre le ciel

après avoir écrit le nom aimé

sur un trottoir de craie

 

 

Visage de l’eau     Ed. Pierre Belfond


Pavane du matin – (Susanne Derève)


 

Sète immeuble demi-cercle soleil 04

      photo RC (Sète)

 

 

Pavane du matin  infante claire

un volet bat

C’est le vent glissant sur les toits

de tuiles

le vent courant sur les pierres

 

Femme  de tes doigts agiles

qui lances des roues de lumière

le jour est là

La croûte dorée du jour

comme un pain chaud sortant du four

 

Et tourne la roue du bonheur

Femme qui tricotes les heures

dis-moi si l’amour m’attendra

 

Dans les ténèbres un volet bat

La lune pâle des faubourgs

grignote l’ombre sur les toits

 

Infante noire, nuit de velours

dis-moi s’il me reconnaîtra

 

 


Invocation ( Aquarelles RC – Texte SD )


 

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Ont-ils célébré des noces barbares

Ont-ils, sur leurs lèvres, tu  le nom

des Dieux qu’ils adoraient

levé les mains pour révérer

des icônes dorées au regard vide

aux seins de pierre

enfoui en leur cœur leurs prières

et déposé au creux des nuits

leurs offrandes aux déesses guerrières

en secret

 

 

 

Biollet 02 (2)

           photo RC – Biollet

 

 


René NELLI – Vivre dans les feuilles rondes


 

René NELLI 2

 

 

Vivre dans les feuilles rondes

membranes du soleil

ou voir le monde et le silence

à travers des montagnes d’ombre.

 

sur la place tombe encore

le vent des cascades

dans le marbre rient les membres

de la folie sous le couvert des nuits

 

si je bouge un nuage secoue

les chouettes étouffe les heures

et passe derrière le vent

 

un enfant qui se retourne souvent

pâle  trébuche dans l’écho

et tout ce qui se pense

semble venir de loin.

 

 

René NELLI   Poèmes 


Les feuilles mortes – (Susanne Derève)


 

LUCIEN LEVY DHURMER BOURRASQUE

 Lucien  LEVY DHURMER Bourrasque

 

 

Je les avais regardées choir  une à une

suspendues à la lumière  du soir

translucides, fardées de rouge et d’or

 

puis chuter par brassées en longs voiles,

en strates parcheminées qui crissaient

sous le pas

 

Je ne les ai pas ramassées

Le vent du Nord y suffira

qui laisse  la terre dépouillée

gémir aux portes de l’hiver

frileuse aux bras de Novembre

 

nue comme la femme aimée

qu’on vient dévêtir en secret

et qui doucement se cambre

frissonne les yeux fermés

quand glisse  son manteau d’automne

 

Est-ce vraiment qu’elle frissonne

de désir ou de regrets

nulle chanson ne le dirait

les jours heureux s’en sont allés

comme s’envolent les feuilles mortes

au vent mauvais

 

 

 


Federico Garcia Lorca – Casida des colombes obscures


 

max-ernst-les-deux-colombes

  Max Ernst – Les deux colombes

 

 

Sur les branches du laurier

 j’ai vu deux colombes obscures.

L’une était le soleil,

et l’autre était la lune.

                                 – Petites voisines, ai-je dit,

 où donc sera ma sépulture ?

      – Dans ma traîne, a dit le soleil.

      – Dans ma gorge, m’a dit la lune.

Et moi, et moi qui avançais

avec la terre à la ceinture

j’ai vu deux aigles tout de neige

et une fille toute nue.

L’un était l’autre

et la fille n’était personne.

      – Petits aigles, leur ai-je dit,

où donc sera ma sépulture?

      – Dans ma traîne, a dit le soleil.

      – Dans ma gorge, m’a dit la lune.

Sur les branches du laurier

j’ai vu les deux colombes nues.

L’une était l’autre

et toutes deux n’étaient personne.

 

 

Divan du Tamarit
Dans Poète à New York   50 ans Poésie Gallimard

C’était si doux de croire – (Susanne Derève)


 

Walk-to-the-Moon,-Childhood

Albert Houthuesen – Walk to the Moon, (Childhood Command)

 

 

C’était si doux de croire

qu’on aurait pu courir sur l’échine de la nuit

avec des doigts de fée

 

y broder des étoiles,  des galons d’or

tirer  le fil d’opale d’un blanc rayon de lune

pour se laisse glisser de la frange des cimes

jusqu’à la cotte de velours des prairies d’été

 

Mais la nuit a secoué l’échine

la nuit n’aime pas sentir sur son dos nu

les doigts légers des fées

 

Mon chariot a versé

de  la fourche des cimes

sur la cotte de velours sombre des prairies d’été

 

et le croissant acéré de la lune

avec son fin poignard d’argent

a tranché un à un les fils célestes

m’a coupé le chemin du rêve

 

pour me jeter à  terre comme un petit Poucet

les cailloux de sa poche

dispersés aux quatre coins du ciel

 

 

Aussi je vous le dis le jour pâlit et meurt

sans bruit sous les chandelles du soir

tandis que la nuit chante  

 

Mais n’allez pas défaire le jour flétri pour habiller

la nuit de songes avec vos doigts de fée  

Ne vous approchez pas

 

Écoutez là seulement chanter

 

 

 


Si les mots du matin – (Susanne Derève)


 

hommage à monet

Zao Wou-Ki – Hommage à Claude Monet

 

 

 

Le vent pousse la barque

et mon rêve prend l’eau

 

réveil menteur

solitude d’un  matin vengeur

 

Si les mots du matin coulaient

de source comme un lied

 

en notes translucides

une eau  limpide   une eau claire

 

ou ces parfums que vient charrier

le vent du Nord mêlés à ceux

des fleurs premières

 

quand j’ouvre la fenêtre

sur les bruits étouffés du dehors

 

odeurs de carène et de vase

de lilas et de miel

 

Lumière     au sortir du sommeil

nous tenions-nous au bord du temps

 

–  le monde je le sais appartient

aux amants avec son poids de  rêves  –

 

une enclave    imprimant la mémoire

sans trêve

en lieu et place du passé

 

la trame des jours  si dense

qu’on en oublie à naviguer  à vue

 

de bonheur en souffrance

l’irrémédiable issue

 

 


Yann Fulub Follet – Sortavala


 

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  Lawren S Harris, Algoma (Beaver Swamp), 1920

 

 

Ladoga

Au confluent de la tourbière et du fleuve

Voici grandie la lumière des toundras

L’automne a laissé quelques oiseaux blancs

Sur un lac aux reflets roux…

 

Les chemins pleins de trous d’eau gelée déjà

Dessinent des horizons secrets

Qui s’enfoncent, lourds, bas…

 

Il me souvient d’espaces clair-silence

Et de paroles, fines vapeurs grises, souffles

Que le temps pur et les nuages de magie

Rendent visible aux yeux…

 

Le petit bois hâtivement ramassé au soleil

Qui se couche, rouge et rond, un lac oblong,

Comme une bière, dans la tête des airs et encor

Les trous d’eaux sous les pieds froids.

 

Octobre 1876   

 

 

Lettres de Carélie    poèmes

éditions  des orgevaux

 

 


Dérive – Susanne Derève


BONNARD CAMPAGNE

  Pierre Bonnard – Le Cannet

 

 

Rouge bruyère du désir

Bleu pers des mers errantes

Sur  le vert profond des rivières

glisse ma  barque lente entre tes bras noués  

barque légère

 

Est-ce cette dérive qu’on nomme  bonheur

une fenêtre ouverte    un lit défait

 

quand la course des  heures

n’est plus un temps qui fuit  un futur

imparfait  un canevas qu’on file et défile

à regrets  mais une tendre ivresse  

qui rachète l’absence

 

Alors j’habille l’aube avec les ors du soir,

ceux que tu chantes, que j’imagine de très loin

tirés par l’aile rase d’un oiseau de nuit

 

avant que ne s’abîme l’horizon dans la lueur

du premier phare ou dans un fin rideau de pluie

 

cette pluie souviens-toi

elle ruisselait ardente sur Paris 

et nous nous ruisselions de vie

 

 

 

 


Danielle Legros Georges – Pleasant street , printemps


 

JEAN mESSAGIER l'amour chez les noisettes

      Jean Messagier – L’amour chez les noisettes

 

 

Avec le printemps sur mon dos, autour de mon cou,

avec l’horloge tournée vers l’avant, s’ouvrant

doucement, sur un paysage de ciel voilé,

 

Dans l’envol du crépuscule, cornouiller, fleur

Tanguant dangereusement, l’éclat de chair

D’ une jambe marchant sur le trottoir,

Dans la fougère, la roche verte, l’herbe, l’arbre, un mot de plus

 

Et je nage dans un jardin. Et maintenant :

Vert-de-gris. Le voilà. Que dire, que dire

Sinon donne-moi le monde. Merveille aussi. Pousse-moi

 

A écrire un vers, pousse-moi à m’aligner avec ce qu’il y a

Autour de moi, hors de cette page. Abandonne l’espace

Entre ci et là. Là.

 

 

Poèmes choisis

rumeurs    Novembre 2018

Ed La rumeur libre


Quand résonne Septembre – (Susanne Derève)


 

 

Panorama causse blés 04 sépia

    Photo RC – Blés des Causses

 

 

 

Quand résonne Septembre

me revient

la chanson de la pluie sur les verrières

son bruit de verre pilé

 

celui du verre qu’on rassemble

enclos sous le voile léger

comme un rire étouffé éparpillant les cendres

de l’été

 

Verre brisé

Parfois les feuilles sèches des saules

avaient ce tintement cristallin  en Juillet

et le vide  du ciel  l’étincelant  reflet                    

 

Dans la pénombre    à traquer  la moindre trace       

de fraîcheur   chaque geste pesait

 

C’était un temps d’une infinie langueur   

où l’on se contentait d’être  dans la dérive lente                               

des heures   sans que décline la fournaise  

Même la nuit brûlait  d’une insolente ardeur             

                            

Verre brisé   le   murmure des blés 

dans l’ombre portée du vent 

comme un frisson     un long haussement  d’épaule

 

un éclair de chaleur  le plein chant de l’orage

croisant à l’horizon    un crépitement bref    

à peine une averse    une sueur d’été

 

On attendait Septembre

la douce chanson de la pluie sur les verrières

son bruit de verre pilé   

 

celui  du verre qu’on rassemble

enclos sous le voile léger

un sanglot étouffé qui dispersait les cendres

de l’été

 

 

 


Nuno Judice – Ligne 1 (chaque poème a une ombre)


 

Félix Vallotton Le ballon

      Félix Vallotton – Le ballon

 

 

Chaque poème a une ombre. Je tends les mains et je peux la toucher

comme l’on touche l’ombre d’un arbre qui s’enfuit de nous quand nous

cherchons à nous y abriter . Ainsi, le poème est un jeu de lumière  :

et son ombre recule et avance en accord avec l’heure du jour.

 

Pourtant, à la fin du poème, l’ombre semble disparaître.

Le poème reste à la verticale ;  et midi en sort , avec sa lumière entière ,

comme si le poème était une réalité transparente et que l’on pouvait voir

à travers lui la circonférence du monde .

 

 

Avec l’après-midi, les mots changent de couleur. Les phrases pâlissent

lorsque le soleil les laisse . La voix se couvre avec la nuit ;  et le silence

s’en empare comme s’il volait le sens à ce que nous voulons dire .

 

 

C’est pour cela que le matin, il convient de laisser entrer la lumière entre

les pages. Le noir de l’impression pourra briller à l’excès  ; et le blanc du

papier refléter le ciel . Ce qui est écrit , imprégné de ce feu , se fixera dans

notre mémoire .

Ainsi, il restera .

 

 

 

Cada poema tem uma sombra. Estendo as màos e posso tocâ-la, como se
toca a sombra de uma ârvore que foge de nos quando procuramos o seu
abri go.
Assim, o poema é umjogo de luz : e a sua sombra recua e avança de acordo
com a hora do dia.
No Jim do poema, porém, a sombra como que desaparece. O poema fica a prumo ;
e o meio-dia salta de dentro dele, com a sua luz inteira, como se o poema fosse
uma realidade transparente e se pudesse olhar, através dele, a circunferência
do mundo.

Com a tarde, as palavras mudam de cor. As frases empalidecem, quando o sol as
deixa. A voz vela-se com a noite ; e o silêncio apo-dera-se delà, como se roubasse o
sentido ao que queremos  dizer.

Por isso, de manhâ, convém deixar entrar a luz para dentro das paginas. O negro
da impressâo poderà brilhar em excesso ; e o branco do papel reflectir o céu. O que
esta escrito, embebido desse fogo, fixar-se-a na no s sa memôria.
Assim, permanecerâ.

 

 

Lignes d’eau   Linhas de àgua 

Fata Morgana

 

 

 

Homme qui chavire – (Susanne Derève)


 

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  Alberto Giacometti – L’homme qui chavire

 

 

Homme qui chavire

as-tu rompu l’amarre et laissé ta barque s’enfuir   

coulé tes désirs dans le bronze

foulé ce que la vie mendiait de patiente douceur  

et tu les mots  comme on renonce         

 

Homme qui supplie 

je n’ai plus de rêves à t’offrir

de bateau en partance

que l’étreinte de l’eau et les linges nus

de l’absence

 

Je n’ai plus que des nuits d’hiver

à brûler   des cheminées de cendre

plus d’aubes à partager

rien que des friches  des quais de gare

sans train à prendre

 

Homme qui supplie  

quand le  vertige nous  saisit  à l’instant 

où ton bras retombe 

faut-il encore que tout s’effondre

que le bronze retourne  à  l’amas de poussière

où se réduit le monde

 

 

 


Ronny Someck – Aéroports


 

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   Robert Rauschenberg – Tracer

 

 

Dommage qu’on ne puisse atterrir à Brigitte-Bardot,

voir des strings au duty-free de Marylin-Monroe

ou bien acheter maquillage et mascara à Rafah

dans un aéroport nommé Cléopâtre.

Les nuages du jour deviendraient des écharpes glissées

sur les épaules de Dieu, et les nuages de la nuit avant l’atterrissage

seraient des robes de dentelle au bal

des étoiles.

On atterrit à Charles-de-Gaulle, Kennedy

ou Yasser-Arafat,

on voit l’hélicoptère de la politique

voler toujours dans un ciel bas,

il scintille comme une couronne royale

défiant le soleil.

 

 

 

BAGDAD-JÉRUSALEM, À LA LISIÈRE DE L’INCENDIE
(Salah Al Hamdani et Ronny Someck)
Editions Bruno Doucey 

 


Parfum – (Susanne Derève)


art 190

Photo Robert Mapplethorpe

 

 

Il suffirait d’un mot

Lait     fleur

enfant   mémoire

 

Il suffirait d’un son

le do nu du dormeur

Et le si de silence

 

Il suffirait la nuit

de franchir le miroir

dans une douce errance

 

de flâner en  chemin

de cueillir dans le noir

une rose sans tain

et dans un vertige soudain

 

il suffirait

d’un mot

qui nous dirait

parfum

 

 

 

 


Je la vois qui s’élance – (Susanne Derève)


 

 

PLACE VINTIMILLE

Edouard Vuillard – Place Vintimille

 

 

Je la vois qui s’élance sous le berceau des arbres

de très loin                    je la vois

 

( dans sa course aérienne

en  a-t-elle oublié le tic tac

des heures, a-t-elle encore le trac 

d’ailleurs ? )

 

Il y a des fenêtres qui  penchent

sur les grilles du parc

 

et le long des allées des promeneurs distraits

des couples nonchalants

 

des amoureux transis enlacés  sur des bancs

 

des mômes qui jouent aux billes  au milieu du chemin

des enfants qui  babillent

 

–  Il fait si doux  si   gris –

et qui lancent des miettes aux pigeons de Paris

 

Et puis il y a cette fille  sous le claveau des arbres

qui a pris son élan 

 

dans sa course aérienne

elle  vacille   un instant

 

les promeneurs s’écartent

les enfants ont-ils abandonné leurs jeux

si brusquement

que les pigeons s’envolent

 

Elle  court vers toi

les bras tendus    ( il me semble 

que le monde s’est tu )

 

et ses pas sont légers 

sous le manteau des arbres

 

elle court          

sur le sable blanc  des allées

de sa course aérienne

 

se jeter dans tes bras

 

Peut-être que c’est elle

Peut-être que c’est moi

 

 

 


René Guy Cadou – Journal inachevé


 

juan-gris-la-lampe

   Juan Gris – La lampe

 

 

 

Dormeur inespéré je rêve

Et voici que soudain une petite lampe

Remue très doucement sa paille

Et qu’à cette lueur j’entrevois

Le malheur occupé au loin

 

Rien à frire

Dans la poêle sans fond de l’avenir !

Rien à tirer de la grenouille de l’enfance !

Mais surtout rien à boire

Dans la coupe de l’espérance

Sinon un vin de tous les jours

 

Rêvais-je encore ?

Quel ange éberlué me nommait ?

Les heures comme des carpes se retournaient

Tout près

Sur le sommier du fleuve

Et pour la première fois peut-être j’entendis

La corde d’un violon casser

 

Voici que l’acajou verdit que la chambre s’emplit

De la marée inaugurale d’un poème

Et que cet enfant d’autrefois

Se met à vivre à la fenêtre !

Laissez entrer tous ceux qui rêvent

Laissez-moi m’habituer

Au récipient à peu près vide de la lune

Qu’un chien traîne en hurlant sur le pavé du quai

 

Je te vois mon amour

Ensoleillée par les persiennes de l’enfance

Comme un matin trop beau couleur de thym

Avec ce frétillement d’ablettes de tes jambes

Et cette lente odeur de lessive et de pain

 

Marche un peu dans la rue sans ombre

Vers la flamme !

Redresse-toi un peu que j’accède à présent

Par le puits de tes yeux aux sources de ton âme

Où n’ont jamais plongé les racines du temps.

 

 

 

Comme un oiseau dans la tête

Poésie Points


A l’heure où reflue la marée – (Susanne Derève)


 

 

lande-bretagne-henri-moret

    Henri Moret – Lande bretonne

 

 

 

Il me reste à brûler  quelques roses flétries

et les hampes rouillées des acanthes

à tailler de grandes coupes dans les blés

 

pour rejoindre les prairies rases de Juillet

la lande rouge  les bruyères

jusqu’à  l’estran  à l’heure où reflue la marée

            

Il me reste à sonder  le ciel sans espérer 

y distinguer rien d’autre qu’un fin brouillard  d’été

–  il tient  lieu ici de beau temps  –      

 

Que le soleil darde enfin  un rayon blanc

alors le voile se déchire

et la renverse du courant dessine des moires                                  

tremblantes  où chavirent les bois flottés 

 

Il me reste  la nuit tombée  à suivre  l’oblique

 faisceau  des phares dans le reflet laiteux

 des vagues pour franchir  la  dune où zigzague  

blafard un  dernier rai de lune

et sonner le départ