voir l'art autrement – en relation avec les textes

Archives d’Auteur

Modillon qui pleures – (Susanne Derève)


 

GRANDLAC

     Château de Grandlac – Lozère  

 

 

Modillon qui pleures sous les  lauzes,

Pleure sur moi qui n’ai entre les mains

que les sarments usés de mon rêve,    

criblé comme la pierre de tuf

de mille interstices de larmes,

et  des matins d’eau triste gris de givre et de gel

 

Modillon qui te ries 

Le   jeune soleil de Mars,  cligne un œil clair   

sur le vert tendre des prairies,

fait place nette à la vie,

arase les terres brûlées pour y semer l’armoise

la colchique et le blé

 

Modillon qui te ries ,   annonce-moi   l’été

 

 

GRANDLAC7


Bohuslav Reynek – Papillons d’automne


 

Wols (Alfred Otto Wolfgang Schulze 2

    Wols – Aile de papillon 

 

 

Papillons d’automne

Derrière les murs et les clôtures,

papillons d’automne,

ensemble, nous étions blottis

et nous vivions de nostalgie.

 

Derrière les murs et les clôtures,

derniers papillons,

nous étions à l’abri du vent,

bercés d’espoirs de solitude.

 

Sur les paumes de l’automne,

mystérieux papillons,

vous aviez dans le silence

des éclats d’or et rougeoyants

 

Volez une dernière fois,

papillons d’automne,

brillez encore pour le désir

ensorcelé parmi les ombres…

 

 

 

Papillons d’automne

Traduit par Benoit Meunier 

Ed  Romarin

Les amis de Suzanne Renaud et Bohuslav Reynek

 

 


Walter Helmut FRITZ – Donne aux choses la parole


 

R Ryman (1)
  Robert Ryman – Capitol

 

 

 

Donne aux choses la parole

 

A l’eau qui chevauche,

aux rocs avec leurs rêves,

 

au chemin qui est le but,

à la neige qui cache

 

lentement le paysage

et le rend visible autrement,

 

à la lumière qui attend

les yeux —

 

donne-leur la parole.

 

 

 

 

Gib den Dingen das Wort

 

Dem reitenden Wasser,

Felsen mit ihren Tràumen

 

dem Weg, der das Ziel ist,

Schnee, der die Landschaft

 

langsam verbirgt

und anders sichtbar macht

 

dem Licht, das wartet

auf Augen —

 

gibt ihnen das Wort.

 

 

 

Cortège de Masques 

traduit de l’allemand par Adrien Finck, Maryse Staiber, Claude Vigée

D’une voix à l’autre 

CHEYNE 


Jacques Prévert – « La grasse matinée ».


 

Wayne Thiebaud Sardines 1962

Wayne Thiebaud Sardines 1962

 

 

Il est terrible

le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain

il est terrible ce bruit

quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim

elle est terrible aussi la tête de l’homme

la tête de l’homme qui a faim

quand il se regarde à six heures du matin

dans la glace du grand magasin

une tête couleur de poussière

ce n’est pas sa tête pourtant qu’il regarde

dans la vitrine de chez Potin

il s’en fout de sa tête l’homme

il n’y pense pas

il songe

il imagine une autre tête

une tête de veau par exemple

avec une sauce de vinaigre

ou une tête de n’importe quoi qui se mange

et il remue doucement la mâchoire

doucement

et il grince des dents doucement

car le monde se paye sa tête

et il ne peut rien contre ce monde

et il compte sur ses doigts un deux trois

un deux trois

cela fait trois jours qu’il n’a pas mangé

et il a beau se répéter depuis trois jours

Ça ne peut pas durer

ça dure

trois jours

trois nuits

sans manger

et derrière ces vitres

ces pâtés ces bouteilles ces conserves

poissons morts protégés par les boîtes

boîtes protégées par les vitres

vitres protégées par les flics

flics protégées par la crainte

que de barricades pour six malheureuses sardines…

Un peu plus loin le bistrot

café-crème et croissants chauds

l’homme titube

et dans l’intérieur de sa tête

un brouillard de mots

un brouillard de mots

sardines à manger

œuf dur café-crème

café arrosé rhum

café-crème

café-crème

café-crime arrosé sang !…

Un homme très estimé dans son quartier

a été égorgé en plein jour

l’assassin le vagabond lui a volé

deux francs

soit un café arrosé

zéro franc soixante-dix

deux tartines beurrées

et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.

Il est terrible

le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain

il est terrible ce bruit

quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim.

 

 

thiebaud-deviled-eggs_1_orig

Wayne Thiebaud – Deviled eggs

 

Paroles  Ed. folio

audio : Jacques-prevert-la-grasse-matinee-

 

 

 


Vanités – (Susanne Derève)


 

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Denis Laget- Vanités

 

 

Grinçantes  vanités

Rose Klein  ciel d’Orange

Vert été

 

Le vert mousseux  d’un petit val

où s’éveille un étrange dormeur

étourdi  de ce monde à genoux penché

sur son sommeil                   

 

La mort    ce n’est plus deux trous rouges

au côté

mais une fleur vermeille   étoilant sa chemise

un vénéneux baiser

 

               
Cet autre

tendre pastel parcheminé

passe muraille de printemps

suaire silencieux où remonter le temps

 

Cet autre encore   espiègle

semé de fleurs champêtres

la mort en embuscade comme un masque  festif  

 

et celui-là   damné 

qu’entraîne au son des fifres

la belle Baladeuse

 

Grinçantes   vanités

Vert chartreuse    ciel d’orage

Rose thé

 

 

 

le-partage-de-susanne/exposition-denis-laget


Lire vingt poèmes d’amour – ( Susanne Derève)


 

le-sidaner-le-jardin-blanc-au-crepuscule-1924

Henri Le Sidaner – Le jardin blanc au crépuscule

 

 

Lire vingt poèmes d’amour de Neruda

en gardant le doigt sur la page

Fermer les yeux    sentir

que se taire est plus sage

 

 

Lire  les vergers de Rilke, les fenêtres,

les roses,  fol est celui qui ose

se commettre ensuite

à  rimer

 

 

Fol est celui pourtant qui range son crayon

avant qu’aux vergers les automnes

aient fait rougir toutes les pommes

et l’hiver, se morfond

 

 

 

 


Ingeborg Bachmann – La Bohème est au bord de la mer –


petite ville vue de Krumlow

 

   Egon Schiele – petite ville –  vue de Krumau – 

 

 

 

 

    La Bohême est au bord de la mer

 

 

Si les maisons par ici sont vertes, je peux encore y entrer.

Si les ponts ici sont intacts, j’y marche de pied ferme.

Si peine d’amour est à jamais perdue, je la perds ici de bon gré.

 

Si ce n’est pas moi, c’est quelqu’ un qui vaut autant que moi.

 

Si un mot ici touche à mes confins, je le laisse y toucher.

Si la Bohême est encore au bord de la mer, de nouveau je crois

aux mers.

Et si je crois à la mer, alors j’ai espoir en la terre.

 

Si c’est moi, c’est tout un chacun, qui est autant que moi.

Pour moi, je ne veux plus rien. Je veux toucher au fond.

 

Au fond, c’est-à-dire en la mer, je retrouverai la Bohême.

Ayant touché le fond, je m’éveille paisiblement.

Resurgie, je connais le fond maintenant et plus rien ne me perd.

 

Venez à moi, vous tous Bohémiens, navigateurs, filles des ports

et navires jamais ancrés.

Ne voulez-vous pas être bohémiens, vous tous, Illyriens ,

gens de Vérone et Vénitiens ?  Jouez ces comédies qui font rire

 

Et qui sont à pleurer. Et trompez-vous cent fois,

comme je me suis trompée et n’ai jamais surmonté les épreuves,

et pourtant les ai surmontées, une fois ou l’autre.

 

Comme les surmonta la Bohême, et un beau jour

reçut la grâce d’aller à la mer, et maintenant se trouve au bord.

 

Ma frontière touche encore aux confins d’un mot

et d’un autre pays,

ma frontière touche, fût-ce si peu, toujours plus

aux autres confins,

 

Bohémien, vagabond, qui n’a rien, ne garde rien,

n’ayant pour seul don, depuis la mer, la mer contestée,

que de voir

le pays de mon choix

 

 

 

                    Böhmen liegt am Meer

 

 

Sind hierorts Häuser grün, tret ich noch in ein Haus.
Sind hier die Brücken heil, geh ich auf gutem Grund.
Ist Liebesmüh in alle Zeit verloren, verlier ich sie hier gern.

Bin ich’s nicht, ist es einer, der ist so gut wie ich.

Grenzt hier ein Wort an mich, so laß ich’s grenzen.
Liegt Böhmen noch am Meer, glaub ich den Meeren wieder.
Und glaub ich noch ans Meer, so hoffe ich auf Land.

Bin ich’s, so ist’s ein jeder, der ist soviel wie ich.
Ich will nichts mehr für mich. Ich will zugrunde gehn.

Zugrund – das heißt zum Meer, dort find ich Böhmen wieder.
Zugrund gerichtet, wach ich ruhig auf.
Vor Grund auf weiß ich jetzt, und ich bin unverloren.

Kommt her, ihr Böhmen alle, Seefahrer, Hafenhuren und Schiffe
unverankert. Wollt ihr nicht böhmisch sein, Illyrer, Veroneser,
und Venezianer alle. Spielt die Komödien, die lachen machen

Und die zum Weinen sind. Und irrt euch hundertmal,
wie ich mich irrte und Proben nie bestand,
doch hab ich sie bestanden, ein um das andre Mal.

Wie Böhmen sie bestand und eines schönen Tags
ans Meer begnadigt wurde und jetzt am Wasser liegt.

Ich grenz noch an ein Wort und an ein andres Land,
ich grenz, wie wenig auch, an alles immer mehr,

ein Böhme, ein Vagant, der nichts hat, den nichts hält,
begabt nur noch, vom Meer, das strittig ist, Land meiner Wahl zu sehen.

 

 

 

Ingeborg Bachmann, Gedichte 1964-1967, I, 167f.

Traduction Françoise Rétif.  Revue Europe  numéro 892-893 Août-septembre 2003, p. 32.

 

 


C’est difficile de peindre une ville la nuit – (Susanne Derève)


 

 

pont de Recouvrance

                          Brest – pont de Recouvrance

 

 

 

C’est difficile de peindre une ville la nuit

avec ses coulées de lumières qui tremblent

dans le vent      une ville d’hiver

avec ses  guirlandes d’arbres nus  et le bruit

de la mer comme une chanson

 

 

Nuit de métal  danseuse en robe noire            

au bras raide  des grues     la lune

ouvrait le bal             T’en souviens-tu ?

Les feux des arsenaux brillaient sur la Penfeld

et le pavé des rues 

le bandeau trichrome des LED                                                        

ceignait  le béton comme un voile

 

 Berceau semé d’étoiles   nuit d’arches  silencieuses 

murailles obscures  aux bouches muettes

les lampes vacillaient  la nuit envahissait

le cadre des fenêtres

le brouillard mouchait   doucement les lanternes

l’ombre y engloutissait   la dernière taverne

                                                    Te souviens-tu ?

 

 

C’est difficile de peindre une ville la nuit

on n’en tire jamais qu’une pâle photographie

qu’on rêve en négatif      – un rêve solitaire –

Sans  nuances de gris

 

 

 


Camélias – ( Susanne Derève)


 

IMG_2022

 peinture : Denis LAGET

 

 

Si pâles

ou rougissant des nuits de gel  

inodores     figés

 

d’un velours plus doux que la rose

en été                que  ta peau

mon aimée quand nous nous accrochions

aux branches 

 

tu t’y pendais  avec aisance    

et cette  nonchalance

que démentaient   tes yeux

 

Camélia  vieil arbre aux mains noueuses

dont le vent nous faisait l’offrande

au matin   d’un tapis de corail                                                                 

abattu par la pluie           

                                                                          

comme une étoffe   nue

perlée des larmes de la nuit

 

 

 

Exposition  Denis Laget  Musée des Beaux Arts de  Rennes ,

Musée Estrine  Saint Rémy de Provence (voir  le partage de Susanne )

 

 


Julian Tuwim – Sombre nuit


 

Anto Carte - L'homme au coq

   Anto Carte – L’homme au coq (détail)

 

 

Homme plié sous le fardeau,

Viens t’asseoir.

Taisons-nous, regardons

 La nuit noire.

 

Pose là ta pierre,

Repose-toi

Jusqu’ au matin.

Dans la nuit sombre braquons tous deux

Nos yeux humains.

 

Parler est dur. La pierre est lourde.

Le pain de pierre.

Pourquoi parler. Deux pierres dans la nuit

Pour se taire.

 

 

 

Pour tous les hommes de la terre

(traduction du polonais Jacques Burko)

Orphée 

La différence


Jean-Jacques Hamm – les interstices du temps (XI)


 

LUCIAN FREUD jardin

Lucian Freud –  Le jardin du peintre 

 

 

la soie  de l’eau lunaire    la soie    la soif     la joie le

râle de

l’eau     le frisson des saules     la soie

l’osier donné   au voyageur   la halte dans les vagues

les interstices

du temps    le modulé  d’un corps

le plissé   le drapé   les volutes   d’une robe   le lieu

ombragé

offert   la blessure    rose    la tige de jade

le frisson des saules   le frisson   le pavillon fermé

encore

de ton absence

le plisé d’un rêve    la perle rouge   le couteau doré  le

val profond

les volutes    le pavillon    fermé    de ton absence

guerrier courageux   cheval   sauvage   moineau

becquetant les grains

la blessure    rose    la porte    de jade

la salle des examens   les interstices du temps   la corde de

luth          le chant soudain

musique tendre   attendre le ruisselet    la perle noire

le propre de

la vallée      et ta présence      ta présence enfin

les interstices du temps     la soif du soir      la rosée du jour

le

frisson des saules

un jeune chat   lape    de sa langue rouge    le lait

blanc ne

sachant pas    qu’il est prisonnier    des interstices  du

temps

 

 

 

INVENTERRE  I

(Chaos)

Collection « Les Transparents »

Le méridien éditeur


Ivresse – (Susanne Derève)


 

5

   Château de Corcelles – photo RC

 

                            

                          Vivrons-nous,

du souffle léger de Décembre

 

– pierre tendre et tuiles rondes  –

et des rameaux du grand hiver

rouges dans le bleu du ciel 

 

de la promesse  des bourgeons    

sur le bois nu  

du dernier sursaut de l’automne,                                                          

 

                                   ivresse     

de vin rosé  de vin jeune

et de pourpre     de chais silencieux ; 

de l’or paresseux  

 

                                 du jour,

un boisseau  d’ocres et de velours,

de verts  enluminés de pluie  

de  l’éclat  chancelant  du vitrail 

 

                            et de l’offrande

de la nuit  miroitant  de l’averse,

une ville à nos pieds,

brouillée d’ombre et de vent ;

de nos mains jointes et refermées

 

                            innocemment

sur la fortune et le hasard,

comme on braconne  des rêves épars

sur les terres blondes  de l’été

 

avant que  ne l’emprisonnent

les neiges blanches de Janvier  

 

 

 

                           


Pierre Albert-Birot – La pendule


 

le matin du monde

Marc Chagall – le matin du monde 

 

 

Au plus bas de l’hiver dans le creux de la nuit

Las d’avoir l’œil ouvert tu peux quitter l’été du lit

Et venir te pencher sur le Temps

Cherchant à la myope au bord du cadran blanc

Les aiguilles et les lettres aux petits éclats d’or

Elles vont te dire avecque la divine indifférence

Qu’il est trois heures du matin

Et te voici tout ému qu’elle ne soit pas arrêtée

Tellement tu la vois moulée dans de la solitude

Comment son cœur a-t-il la place de faire un’deux

Une pendule est sans doute pendule

Jusqu’à la pointe du balancier

Pendule qui tient à son honneur est toute entière

Au souci de compter

Beau chanteur

Quand il arrive le jour voudrait la séduire

Pour la distraire et la voir enfin se tromper

Mais pendule est vertu même

Et la belle a juré fidélité au Temps

Rude amant

Qui saura jamais pourquoi elle reste ainsi

Collée au vieux

Par amour

Ou pour le rendre ridicule

Ou pour ne pas être seule au monde

 

 

Poésie 1938-1939

LA PANTHERE NOIRE 

Rougerie 


Paul Celan – Fugue de mort


 

margarete 2

Anselm Kiefer- Margarete 1981

 

sulamith 2

Anselm Kiefer- Sulamith 1983

 

 

Lait noir de l’aube nous le buvons le soir

le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit

nous buvons et buvons

nous creusons  dans le ciel une tombe où l’on n’est pas

serré

Un homme habite la maison il joue avec les serpents il

écrit

il écrit quand il va faire noir en Allemagne Margarete tes

cheveux d’or

écrit ces mots s’avance sur le seuil et les étoiles tressaillent

il siffle ses grands chiens

il siffle il fait sortir ses juifs et creuser dans la terre une

tombe

il nous commande allons jouez pour qu’on danse

 

Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit

te buvons le matin puis à midi nous te buvons le soir

nous buvons et buvons

Un homme habite la maison il joue avec les serpents il

écrit

il écrit quand il va faire noir en Allemagne Margarete tes

cheveux d’or

Tes cheveux cendre Sulamith nous creusons dans le ciel

une tombe où l’on n’est pas serré

 

Il crie enfoncez plus vos bêches dans la terre vous autres

et vous chantez jouez

il attrape le fer à sa ceinture il le brandit ses yeux sont

  bleus

enfoncez plus les bêches vous autres et vous jouez encore

  pour qu’on danse

 

Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit

te buvons à midi et le matin nous te buvons le soir

nous buvons et buvons

un homme habite la maison Margarete tes cheveux d’or

tes cheveux cendre Sulamith il joue avec les serpents

 

Il crie jouez plus douce la mort la mort est un maître

  d’Allemagne

il crie plus sombres les archets et votre fumée montera

  vers le ciel

vous aurez une tombe alors dans les nuages où l’on n’est

  pas serré

 

Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit

te buvons à midi la mort est un maître d’Allemagne

nous te buvons le soir et le matin nous buvons et buvons

la mort est un maître d’Allemagne son œil est bleu

il t’atteint d’une balle de plomb il ne te manque pas

un homme habite la maison Margarete tes cheveux

  d’or

il lance ses grands chiens sur nous il nous offre une

  tombe dans le ciel

il joue avec les serpents et rêve la mort est un maître

  d’Allemagne

 

tes cheveux d’or Margarete

tes cheveux cendre Sulamith

 

 

                         TODESFUGE

 

Schwarze Milch der Frühe wir trinken sie abends

wir trinken sie mittags und morgens wir trinken sie nachts

wir trinken und trinken

wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng

Ein Mann wohnt im Haus der spielt mit den Schlangen der       

  schreibt

der schreibt wenn es dunkelt nach Deutschland dein goldenes

  Haar Margarete

er  schreibt es und tritt vor das Haus und es blitzen die Sterne

  er pfeift seine Rüden herbei

er pfeift seine Juden hervor läβt schaufeln ein Grab in der Erde

er befiehlt uns spielt auf nun zum Tanz

 

Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts

wir trinken dich morgens und mittags wir trinken dich abends

wir trinken und trinken

Ein Mann wohnt im Haus der spielt mit den Schlangen der  

  schreibt

der schreibt wenn es dunkelt nach Deutschland dein goldenes

  Haar Margarete

Dein aschenes Haar Sulamith wir schaufeln ein Grab in den  

Lüften da liegt man nicht eng

 

Er ruft stecht tiefer ins Erdreich ihr einen ihr andern singet

  und spielt

er greift nach dem Eisen im Gurt er schwingts seine Augen sind

  blau

stecht tiefer die Spaten ihr einen ihr andern spielt weiter zum

  Tanz auf

 

Schtwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts

wir trinken dich mittags und morgens wir trinken dich abends

wir trinken und trinken

ein Mann wohnt im Haus dein goldenes Haar Margarete

dein aschenes Haar Sulamith er spielt mit den Schlangen

 

Er ruft spielt süβer den Tod derTod ist ein Meister aus Deutsch-

  land

er ruft streicht dunkler die Geigen dann steigt ihr als Rauch in

  die Luft

dann habt ihr ein Grab in den Wolken da liegt man nicht eng

 

Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts

wir trinken dich mittags der Tod ist ein Meister aus Deutsch-

land

wir trinken dich abends und morgens wir trinken und trinken

der Tod ist ein Meister aus Deutschland sein Auge ist blau

er trifft dich mit bleierner Kugel er trifft dich genau

ein Mann wohnt im Haus dein goldenes Haar Margarete

er hetzt seine Rüden auf uns er schenkt uns ein Grab in der

  Luft

er spielt mit den Schlangen und träumet der Tod ist ein Mei-

ster aus Deutschland

 

dein goldenes Haar Margarete

dein aschenes Haar Sulamith

 

 

Choix de poèmes

 réunis par l’auteur

 

Poésie/Gallimard

 


Fragments ( autour d’Anselm Kiefer) – Susanne Derève


 

Anselm20Kiefer20-202

        Die Bösen Mütter -Anselm Kiefer

       
Chaises  vides chaises blanches  qui  portez les bûchers
qui  portez  des silences  d’éternité

 

 

Anselm20Kiefer20-20zz24

     Das goldene vlies – 1997

 

Robes    jetées comme des voiles    aux ailes froides de l’absence
dites-nous,  dites-nous l’errance  dites-nous le poids du passé

 

 

 

Anselm20Kiefer20-20zz9

                                                      Lots Frau –  Anselm Kiefer, 1989

 

 

Et si les rails s’amenuisent

pour se fondre dans  le  néant            

c’est que les Dieux ont déserté

jusqu’aux retables des églises   

 

dans les méandres du couchant

aux confins de ces plaines grises 

de ces villages  abandonnés

ont-ils  rejoint l’enfer bu cette neige

 atone qui collait à leurs pieds

 

Sous les miens ne résonne que  le fracas   

des pierres

pas même un cœur qui bat 

une peau qui frissonne

lorsque les blés s’envolent au vent d’hiver

avec l’innocence des hommes

 

 

Liens :

Anselm Kiefer au Centre Pompidou 2015-2016

Anselm Kiefer: Remembering the Future

 

 


Je ne veux rien savoir de la pluie – (Susanne Derève)


 

2016_NYR_12626_0166_000(josef_sudek_last_roses_from_the_series_the_window_of_my_studio_1956)

                         Josef Sudek – Last Roses from the series ‘The Window of My Studio’

 

 

N’ouvre pas les volets laissons fuir

les hivers  je ne veux  rien savoir

de la pluie

une pluie  ronde comme les lunes

de plein été

comme les dunes de Juillet

une  pluie de sable au vent

pluie de tempête et de grésil

d’arbres en guenilles

avec leurs habits de feuilles froissées  

d’herbe mouillée de boue

rigoles froides dans l’encolure

des cache-nez

 

N’ouvre pas les persiennes

Laissons fuir les hivers  nous ne saurons rien

de la pluie 

de la pluie grise du réveil                          

avec ses ailes douces aux carreaux

des fenêtres

de sa chanson sonnante et trébuchante

cheminant au hasard  dans les méandres

 du sommeil

 

N’ouvre pas les volets laisse fuir les hivers  

Je veux ton corps comme un rempart

au creux des draps 

 je veux un nid de chair

où me blottir pour écouter se taire                                     

 la pluie   le son cristallin de la pluie

glissant de feuille en feuille

dans le matin  frileux

                                                      

Alors tu ouvres les persiennes

tu laisses entrer le jour naissant  

dans le lit vaste et nu

et je n’ai plus qu’à tendre la main

pour le cueillir  

dans un murmure …   la pluie s’est tue

 

 

 

 


Le parfum de l’absence – (Susanne Derève)


 

frottage

 Max Ernst  – Frottage             

 

 

L’absence a ce matin une odeur de sarriette

et de menthe

Hirondelle lutine que tu dessines

légère  

entre les bras du temps

est-ce un tourment le beau tourment du jour

un tango de printemps où versent

les automnes

 

et la voix qui chantonne son  accent de velours

sait-il le parfum de l’absence    

les feuilles clairsemées que l’arbre abandonne

au grand vent  aux gants de brume de  l’hiver

avec ses cheminées de nuages 

le tambourin des toits de zinc  sous la pluie      

 

et la   voix qui claironne sait-elle

 l’odeur du bois coupé

les mains qui s’affairent au dehors

le heurt  des bûches qu’on entasse                                                       

pendant que l’esprit baguenaude   

loin  si loin    plus loin que le froissement

d’ailes  d’un oiseau migrateur,

 

plus loin que le cliquetis des rails le sourd balancement

d’un wagon sur les rails  paysages brouillés

de vallons d’arbres  de bosquets  

qu’on déroulerait sans fin

dont on ne dirait  ni le nom  ni  l’odeur

ni  la matière    rugueuse ou  lisse  

ou lisse et douce sous le doigt

 

Et   la  voix qui fredonne,  sait-elle  le grain du bois

écharde fine sous la peau     

Sait-elle l’aiguillon  de l’attente

ce parfum entêtant   de sarriette     

et de menthe   que j’invoque tout bas

 


Jean GENET – Poèmes retrouvés


 

Safet Zec, Les mains sur le visage

                     Safet Zec, Les mains sur le visage

 

 

 

Dans l’antre de mon œil nichent les araignées

Un pâtre se désole à ma porte et des cris

S’élèvent de la feuille angoissée où j’écris

Car mes mains sont enfin de mes larmes baignées.

 

 

 

Le condamné à mort  et autres poèmes 

nrf

Poésie/Gallimard


Le cheminement du poème – (Susanne Derève)


 

 

ombres toscanes 07 2007

   Photographie :  Philippe Pache

 

 

 

On ne maîtrise pas plus le mot que le soleil

 

Sans doute peut-on imprimer au vers

un long balancement

comme on doserait l’avancée de l’ombre sur la toile

en la dissimulant d’un linge  ou d’un feuillage

– un arbre clair  celant l’ombre –

 

La naissance du mot  échappe :

comme  le suivant échappera  et l’image

qu’il fera naître dans l’image,    

celle où chemine obscurément

le poème

 

Ce  n’est pas lui  que j’invente

mais lui qui me révèle dans le temps

que j’écris,

sonnant la litanie des heures,

épousant la marche  des nuits

 

lui qui mûrit puis  se détache

–  comme on dirait d’un fruit  –

un jour parmi  les autres 

où il  pose   sa marque   

                       …   et  me trahit

 

 

 

 

 


Artur Lundkvist – Vent


 

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  William Turner- Tempête de neige en mer

 

 

 

Et le vent

comme une longue peau qui passe,

sans fin, pressant, accablant,

secousses inquiètes, clignements des gifles,

coups de fouet des ailes invisibles, roides comme des voiles,

le vent

qui dresse ses blanches crinières au-dessus des montagnes,

le vent et ses plumes de neige,

ses blanches taies d’oreiller, ses secrets tambours,

ses pipeaux en roseau, brisés,

le vent

qui dérobe son miel à la bruyère

(non pas abeille ou guêpe striée de feu),

le vent sans saveur, sans une goutte de vinaigre,

le vent qui crève du pied

la verte peau de la source sulfureuse,

et qui écrit avec une plume de corbeau

le même mot, le même mot.

 

 

 

Feu  contre feu 
Edition établie et traduite du Suédois 
par Jean-Clarence Lambert
Orphée
La Différence

Géographie du silence – (Susanne Derève)


 

 

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 peinture : Nicolas de Staël 

 

 

Silence

pas tout à fait la paix      une attente

les bruits assourdis de la vie fusant dans  la lumière du jour

qui ne l’amenuisent pas

l’étreignent

 

comme une bulle vient crever  la surface de l’eau

on ne sait plus  si c’est  un rêve

ou juste    son lointain écho

 

Il arrive que le ciel soit si bleu

qu’il vous inonde

Soleil de plein été chassant la grisaille du  jour

et   le jour  soudain une ronde  qui passerait

sans vous

 

un grand manège vide

dont  les chevaux de bois dansent  la gigue

dans un bruit de grelot

 

En êtes-vous le camelot, dans la comédia  del  arte

ou l’Arlequin désabusé

portant  le monde sur son dos

 

si loin que son pas l’entraîne

dans le clair-obscur  des nuits

à chercher les mots de l’enfance

– est-ce donc en  rêve qu’il poursuit

la géographie du silence ?  –

ou peut-être à gagner l’oubli

 

 

 


Si on pelait les rondeurs de Moore (Susanne Derève)


Moore vs Giacometti.jpg

montage – René Chabrière

 

 

Caresser  de ses doigts le marbre des statues

– leurs rondeurs leurs formes leurs courbes patinées –

l’éplucher doucement comme on pèle un fruit mûr

comme on l’ouvre … en secret

Si on pelait les rondeurs de Moore  si on fouillait

le corps généreux de ses femmes leur ventre creux

comme des barques, leurs dos de pierre,

leurs seins nus…

 

Y trouverait-on  aussi ténu qu’un  fil

aussi fragile  qu’une pensée

silhouette solitaire  cheminant dans la nuit

un homme qui marche ou qui chavire

ou qui étreint le vide entre ses mains de cire

s’épure en s’enfonçant dans l’âge

un Homme

à la manière de Giacometti

 

 

 

Moore enveloppant Giacometti.jpg

montage – René Chabrière


Armel Guerne – Sainte solitude (extrait)


 

."non so"    Cathy Hegman

   peinture: Cathy Hegman

 

 

Virginal horizon tendu

A l’angle des mémoires,

Désert de pureté

Néant noir inconnu :

Je suis l’ombre dit l’ombre

Et mon ombre n’est pas .

 

Je suis l’errant qui ne sait pas

Dit le vent où il va ,

Portant dans l’urne des printemps

Ou sur la croix des hivers

Un chant plus solitaire

Que le gémissement d’un mort .

 

Je suis qui parle dit la voix

Plus lourde d’évidences , dévalant les parois

De l’invisible ,

Plus lourde d’éminence que la réalité .

 

Océan, océan , vieux rebelle

Toi qui brasses et la rumeur

Millénaire et l’instant

Tout en précipitant les matins nus

Au labyrinthe de tes profondeurs ;

Vieil océan vengeur ,

Marin peuplé d’éternités

Et de folles géographies ,

Toujours depuis toujours

Halant sous le soleil et dans la nuit

Ton voyage sans bords :

Je suis la mer, dis-tu ;

Et toutes choses à jamais

Sont enchantées

Dans ton silence triomphal .

 

Mais autour des sommets, la meute des abîmes …

 

Car voici que le nombre a dit le nombre

Au nombre , et le matin brutal détruit

Les châteaux de la nuit .

Je suis celui qui fut

Voyageur , voyageur

Venu sous le soleil et les mains de la pluie

Celui qui est et qui n’est plus ,

Car voici que le don de vie

A passé par les fleurs ;

Je suis le cœur, je suis le nom ,

Je suis l’itinérant qui longe l’horizon

Et voici que le ciel se ferme comme un poing .

 

Consolez-vous de lui, maisons abandonnées !

Ces deuils extasiés n’avaient point de racines ,

Et du lent paysage ils n’avaient point l’accueil .

Consolez-vous de moi, rochers subtils

Penchés au creux torride de l’été

Sur les sources taries .

Dans l’immobile extase du silence

Une respiration – mais où ?

Bat comme un pouls .

 

 

Le poids vivant de la parole

SOLAIRE n° 45


Julian Tuwim – Simplement


 

Ad Reinhardt - 40 Number 6 1946

Ad Reinhardt – Number 6 

 

 

 

Tout était si simple : cet instant, la forêt,

Ce matin-là, il y a déjà douze ans.

Par-dessus les buissons le monde s’ouvrait

A celui que j’étais : jeune, gai, chantant.

 

Ce qu’il faisait frais ! Après le déjeuner,

Je partis dans la forêt tremblante de pleurs

Je m’assis avec les maths sous les genêts,

Car il y avait un examen dans deux jours.

 

Comme il faisait triste et gai sous ce ciel !

Un oiseau piaillait avec paresse ;

Je pensai : oiseau… forêt… école… elle…

Sans joie et sans tristesse.

 

Je me pris à rêver — juste un instant,

Comme ça, simplement, à tout, à tout…

Et voici que passent les choses et les ans

Et je ne suis toujours pas de retour.

 

 

 

Traduit du Polonais par  Jacques Burko
Paroles en sang
Pour tous les hommes de la terre
Orphée La Différence

Immortelles – Rendez-vous de Novembre ( SD/RC)


 

cimetière marin de Talmont sur Gironde Christian COULAIS
Chrysanthèmes – photo C. Coulais

 

 

Ce sont des fleurs glacées

qu’on offre par brassées                 

à des jardins de pierres

 

ces cimetières frileux                 

antichambres aux adieux

des drames ordinaires

 

ces fleurs que la Camarde

accueille goguenarde

au coin d’un marbre noir

 

qu’on abandonne au vent

au grésil aux tourments

d’un sombre purgatoire    

 

ce sont les fleurs perdues                                                         

des amours éperdues

hommages dérisoires                        

 

tendus comme des mains

aux souvenirs défunts

aux ponts de la mémoire

 

corolles sans parfum                                                                        

sans pétales et sans tain

que la lumière captive                                         

                                                        

d’un Novembre morose

habille  d’ors et de roses                                

tel un baiser de  givre   

 

une douleur éclose

au parterre  où reposent

dans l’étreinte du soir

 

ces blanches immortelles

des regrets éternels

comme des encensoirs                                       SD 02 2017

 

 

C’est le rendez-vous de novembre,
celui des rendez-vous manqués.

On dépose sur le marbre,
des brassées de chrysanthèmes

et parfois des roses
devant les stèles grises :

peut-être que les morts
comprennent le langage des fleurs

ou voudraient prolonger leur vie,
d’où la couleur s’enfuit.

Une offrande ultime:
D’autres se décomposent en résine.

Le jardin de pierres,
se rappelle des vivants d’hier

Les tombes sont des demeures de silence,
elles se fichent des assauts du lierre,

des allées de gravillons blancs,
comme des saisons sur la terre .

Pour se rafraîchir la mémoire,
on a gravé les patronymes :

Il y a comme un arbre généalogique,
qui se penche sur la famille,

des ancêtres
jusqu’aux lointaines cousines…

Tout cela bien aligné
dans les allées numérotées.

En ce qui me concerne
je ne serai pas locataire

d’un caveau six pieds sous terre…
et si tu viens un jour de novembre

tu pourras t’en retourner,
il y a longtemps que je serai parti en fumée :

je ne participe pas au décor :
pas de crime, pas de corps :

même la police, en automne
ne trouvera pas d’indices de notre homme :

si tu en cherches la raison , la clef est dans ce poème   (car j’ai toujours détesté les chrysanthèmes)…

RC    02 2018