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Archives d’Auteur

Franck Venaille – égaré dans la nuit


Nocturne en noir et or : la fusée qui retombe (en), James Abbott McNeill Whistler, 1874.

Nocturne en noir et or : la fusée qui retombe (en), James Abbott McNeill Whistler, 1874.

égaré dans la nuit
dans ce qui est

l’obscur complet
j’avance lentement

me tenant par la main


Ne compte pas ce qu’il reste d’étés (Susanne Derève)


Albert MARQUET – Alger

 

 

Ne compte pas ce qu’il reste d’étés

N’en resterait qu’un seul, nous saurions l’épuiser

comme le condamné convoite l’aube recluse,

l’égaré la première étoile

 

N’en reste qu’une trace furtive au creux des blés

un pépiement d’oiseau

la lueur du couchant sur les pierres

un ricochet sur l’eau

et pour peu que le vent le ramène au rivage

le sillage blanc d’un bateau

regagnant lentement le port ,

blanc et sonore du vol agglutiné des mouettes   

 

Le croirait-il, celui qui tient la barre,

qu’il croise pour la dernière fois le phare

et la bouée du  dernier  corps-mort

 

Il pense juste à demain

et demain est plein de l’ombre du vent

sur la mer

et de la fraicheur des risées

du parfum d’iode

et des soubresauts de la pêche

brillante en ses filets      

 

Demain est dans ses rets ,

et dans nos mains peut-être   le dernier été

 

 


Insomnie – (Susanne Derève)


Arpad Szenes – Vers l’Ouest

 

Je me serrais tout contre toi

tout contre ton sommeil

et tes rêves me tenaient en éveil

longtemps …

 

Je  me glissais furtivement hors du lit 

pour leur faire place

 

et l’aube m’accueillait chargée de gris et d’ors

épousant les rives basses du fleuve ,                   

figée dans leur  reflet,

 

n’était-ce l’aile noire d’un cormoran

se déployant sur l’eau et prenant son essor

pour  prélever  sa proie comme un  orfèvre

 

avant de  poursuivre  sa route  le cou tendu

vers les étraves des grands nimbus

au-delà des écluses   et du  havre silencieux  

des grèves  

 

Alors, en frissonnant  je reprenais ma place familière 

entre les draps 

Je m’y serrais tout contre toi  en refoulant  tes rêves 

avant de sombrer enfin  dans le sommeil

 

mais  je crois bien qu’ils m’attendaient

à mon réveil

et   tu  les poursuivais les yeux ouverts

 

 

 


Nabile Farès – N’aie peur , ô Yahia


Al Idrissi (manuscrit)

 

N’aie peur, ô Yahia

fils de mon sang le plus cher.

La nuit d’étoiles douces

a envahi notre arbre

le plus ancien.

 

L’amandier pleure

une cueillette d’amour

et dans son vent

de feuilles sèches

l’été glapit

une douleur d’enfant.

 

De toutes les craintes

qui volent en enfance

une seule persiste

dans l’âge le plus vieux.

 

Un jour naîtra

une reconnaissance

et elle t’appartiendra.

C’est ta patience

qu’il faut conduire

en enfantement.

 

Puis

parle

et dis

quelle fut

notre souffrance.

 

 

 

 

Yahia, pas de chance

Editions du seuil


Le chercheur d’absolu – (Susanne Derève)



Barthélemy d’Eyck : Triptyque de l’Annonciation d’Aix (détail)


 

Tu  conservais les fleurs des champs

dans  les pages des livres

Ce muguet de printemps que je t’avais offert

je l’ai trouvé séché, comme un jalon,

comme un repère,

un doux secret qu’abritait

Le chercheur d’absolu.

Sans doute  ainsi as-tu vécu

traquant  tes rêves solitaires. 

 

 

  

Et  de ces passages annotés,

est-il  un mot à effacer,

est-il une phrase,  un regret

un voyage à Cythère

dont on tairait  l’écho

une voix égarée

la trace d’un sanglot

 

 

une prière  tue

à jamais prisonnière                     

d’Un chercheur d’absolu

aux pages écornées  

que ronge la poussière

 

 

 


Julian Tuwim – Les joncs


Gerhard Richter ( huile sur photo couleur)

 

 

La menthe parfumait l’eau des étangs,

Et les joncs dodelinaient leur chanson ;

L’aube rosissait, l’eau se fit vent,

Le vent berça la menthe et les joncs.

 

 

Comment savoir alors que ces herbes

Se feraient poèmes au gré des ans,

Et que de très loin je hurlerais le nom des simples,

Au lieu de me coucher parmi les fleurs simplement ?

 

 

Comment deviner la future douleur

D’arracher les mots au monde vivant,

Comment savoir qu’à se pencher sur l’eau, sur les fleurs

On se faisait souffrir des années durant ?

 

 

Je savais seulement que les joncs

Cachaient des fibres fines et légères,

De quoi tresser un filet fluet et long,

Un filet pour ne rien faire…

 

 

Dieu immense de mes années d’enfant,

Dieu très bon de mes aurores claires,

Jamais plus donc il n’y aura d’étang,

Ni de menthe dans la lumière ?

 

 

Je suis donc condamné sans rémission

A quêter des mots désespérants ?

Et les joncs, les simples joncs de ma chanson,

Jamais je ne les verrai simplement ?

 

 

 

 

Traduction Jacques Burko

Pour tous les hommes de la terre

Orphée

La Différence


Paysage – ( Susanne Derève)


Philippe COGNEE – Paysage

 

 

Broyer le vide  

le tordre comme un linge

 

 

J’en fais surgir des paysages que ne recouvre  pas la mer

et qui pourtant moutonnent comme des vagues

à l’horizon

des verts profonds qui se chevauchent

et qu’au matin  grise  le gel

 

 

Une main y dessine pour moi  le contour d’un chemin

 l’herbe légère

Je lui dirai d’y ajouter quelques galets

pour  changer  le cours des rivières,

 

 

et  la roue   d’un moulin

y  tissera  les  pleins arceaux du jour

ceux  de magie et de lumière

où  les heures s’étalent   

 

 

Ainsi la couleur déposée  sur la toile   

en cerne  les contours

 

 


Jean-Luc Sarré – Le jour le silence


Phoro RC ( Champerboux )

Aveugle  elle vacille 

bergerie en plein ciel

 

 

les pierres

dans son dos

le silence qu’elles longent

les dévore

 

 

(demeuré dans son dos

je vois ce dos que rien n’efface

trembler dans la lumière

comme si la nuit

jamais

ne devait survenir)

extérieur blanc

poésie flammarion

 


Brassens et les poètes – (Susanne Derève)


Nocturne – Cimetière marin de Sète

 

 

Chante, Brassens,   la plage de Sète

et le mistral  

le cimetière marin dévisage la mer                           

de ses pierres gravées

et la mer immobile  vibre

sous le grand ciel aveugle de l’été

 

Chante, et que chantent après toi

dans les jardins de Sète

les poètes de  Méditerranée

El-Atat,  Al Hamdani,  Karaçoban

 

De leurs lèvres naissent   les failles de l’enfance  

la source et l’embouchure du fleuve *

les Mille Nuits de Bagdad et les murs des prisons

le nœud coulant de la sueur

la poignée d’eau sur le visage **

 

Le vent porte un parfum de grenade et de rose

et roule sous mes doigts le grain des pierres

de Baalbek,

volent les cendres de l’exode

 

 

 Chante, Brassens, la plage de Sète

et le mistral

et que  ta voix, avec leurs voix mêlée,

tisse une longue  villanelle   

un cantilène de mots  que  rebattra la mer

pour n’en conserver que l’écume

l’hème brillante du poème

 

 * Rabih el- Atat   Humeurs vaganbondes https://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2019/03/rabih-el-atat-dans-l%C3%A9mail-de-la-tasse-une-fissure.html

** Aytekin Karaçoban Images instantanées Revue Ayna  http://revueayna.com/portfolio/aytekin-karacoban-2015/

Salah Al Hamdani –  Entretien avec Bruno Doucey https://www.youtube.com/watch?v=tWgGhx9pSJw

http://www.sete.voixvivesmediterranee.com/


Yves Bonnefoy – La voix lointaine (IV)


Antoni Tàpies (Cadira i roba)

 

 

Et la vie a passé, mais te garda

Vive mon illusion, de ces mains savantes

Qui trient parmi les souvenirs, qui en recousent

Presque invisiblement les déchirures.

 

Sauf : que faire de ce lambeau d’étoffe rouge ?

On le trouve dans sa mémoire quand on déplace

Les années, les images ; et, brusques, des larmes

Montent, et l’on se tait dans ses mots d’autrefois.

 

Parler, presque chanter, avoir rêvé

De plus même que la musique, puis se taire

Comme l’enfant qu’envahit le chagrin

Et qui se mord la lèvre, et se détourne.

 

 

 

Les planches courbes

nrf

Poésie /Gallimard


Poèmes du Gevaudan V- (Susanne Derève)


Photo RC (vers Nasbinals)

 

 

Comme elle regrette infiniment ,  ces hauts plateaux

sous le vent ,

les prairies d’altitude offertes au  ciel d’été ,

vastes, blondes , solitaires, et pourtant finies ,

où le regard ne se perd pas comme il s’égare en mer

mais s’arrime aux tourbières, aux moissons,

aux troupeaux , aux noires boursouflures du basalte,

aux longs soubresauts de la terre, à ses cascades ,

ses ruisseaux,   et sans doute  


Oiseau tête

      Arlequin

           Damoiseau


 
les as-tu ciselés  patiemment à mon pied, à ma main,

en me prêtant tes ailes pour les rejoindre

au-delà des sentiers, des gorges, des ravins

où se perdait le chant de l’eau,
 

Oiseau tête

      Arlequin

           Damoiseau


 
Les bancs sombres des sapinières, les hameaux 

ceinturés de pierres, les églises, les clochers, les vitraux   
 

 

chacun reflétait le ciel à sa manière,

et ton vol les embrassait toutes,

Oiseau.
 
 

 

Inspiré d’un poème de RC   « Oiseau tête  »

http://welovewords.com/documents/oiseau-tete
 
 
 


Joseph PONTHUS – Feuillets d’usine (extrait)


Fernand Leger – Usine jaune

 

Après le sommeil de plomb

Les clopes et le café du réveil avalés

À l’usine

L’attaque est directe

C’est comme s’il n’y avait pas de transition avec

Le monde de la nuit

Tu re-rentres dans un rêve

Ou un cauchemar

La lumière des néons

Les gestes automatiques

Les pensées qui vagabondent

Dans un demi-sommeil de réveil

Tirer  tracter  trier  porter  soulever  peser  ranger

Comme lorsque l’on s’endort

Ne même pas chercher à savoir pourquoi

ces gestes et ces pensées s’entremêlent

 

À la ligne

C’est toujours s’étonner qu’il fasse jour

à l’heure de la pause quand on peut sortir

fumer et boire un café

Je ne connais que quelques types de lieux

qui me fassent ce genre d’effet

 

Absolu    existentiel     radical

 

Les sanctuaires grecs

La prison

Les îles

Et l’usine

 

Quand tu en sors

Tu ne sais pas si tu rejoins le vrai monde

ou si tu le quittes

Même si nous savons qu’il n’y a pas de vrai monde

Mais peu importe

 

Apollon a choisi Delphes comme centre du monde

et ce n’est pas un hasard

Athènes a choisi l’Agora comme naissance

d’une idée du monde et c’est une nécessité

La prison a choisi la prison que Foucault a choisie

La lumière la pluie et le vent ont choisi les îles

 

Marx et les prolétaires ont choisi l’usine

 

Des mondes clos

Où l’on ne va que par choix

Délibéré

Et d’où l’on ne sort

 

Comment dire

 

On ne quitte pas un sanctuaire indemne

On ne quitte jamais vraiment la taule

On ne quitte pas une île sans un soupir

On ne quitte pas l’usine sans regarder le ciel

 

La débauche

 

Quel joli mot

Qu’on n’utilise plus trop sinon au sens figuré

Mais comprendre

Dans son corps

Viscéralement

Ce qu’est la débauche

 

Et ce besoin de se lâcher se vider se doucher

pour se laver des écailles de poissons mais l’effort

que ça coûte de se lever pour aller à la douche

quand tu es enfin assis dans le jardin

après huit heures de ligne

 

Demain

En tant qu’intérimaire

L’embauche n’est jamais sûre

Les contrats courent sur deux jours une semaine

tout au plus

 

Ce n’est pas du Zola mais on pourrait y croire

On aimerait l’écrire le XIXe

et l’époque des ouvriers héroïques

 

On est au XXIe siècle

J’espère l’embauche

J’attends la débauche

J’attends l’embauche

J’espère

 

Attendre et espérer

 

Je me rends compte qu’il s’agit des derniers mots

de Monte-Cristo

Mon bon Dumas

 

« Mon ami, le comte ne vient-il pas de nous dire que l’humaine sagesse était tout entière dans ces deux mots : Attendre et espérer ! »

 

 

 

A LA LIGNE 

Feuillets d’usine (extrait du Chapitre I)

Ed La Table Ronde 

 


Poèmes du Gévaudan – IV (Susanne Derève)


PHOTO-MONTAGE RC

 

 

Les feuilles du marronnier vibrent  du rouge

d’une fin d’été    lie de vin au soleil

effaçant les cuivres de l’ombre

Elles s’effritent sous le doigt

craquent et s’envolent au vent léger

 

Sur le tronc, coquille vide, un escargot

si lent que le temps l’a figé,

et le bois mort au pied de l’arbre

qu’on ne ramasse pas

qu’on ramassera peut-être  

si les mots ne viennent pas

 

et pour peu qu’ils viennent 

ils diront la douce langueur du sommeil

la sueur étoilée des paupières

le timbre d’argent de la lumière

entre les volets clos                                          

son lent chemin jusqu’à l’éveil       

 

et le café qu’on prend au lait  au lit

ou bien dehors près de la treille

aux raisins verts et de l’amphore

abandonnée aux herbes folles

 

d’où naissent les mots incertains 

le doux murmure des  paroles  

sur la joue tendre du matin 

 

 


Pierre Albert-Birot – La panthère noire


James Ensor – mascaras ante la muerte

 

  Et ceux qui n’ont pas su danser

  Quand ils avaient de beaux yeux

  Dansent-ils encore au Grand Bal des Os

  Tous ces fémurs tous ces tibias

  Choquant des polkas choquant des tangos

 

  Mais d’abord il faut sauter le mur …

 

 

Poésie  1938-1939

     La Panthère Noire

         Miniatures  

        ROUGERIE 


Poèmes du Gevaudan -III (Susanne Dereve)


Photo-montage RC

 

Le rideau d’ombre et de lumière des feuillages

Vent

le vent sur la peau nue


Herbe

l’herbe sur la peau nue

sèche brûlée

ployant sous le poids d’un insecte égaré

 

Mains

glissant sur la peau nue

Jeu des mains égarées


de mon visage contre le tien

enfoui   niché  dans l’obscure tendresse

de l’étreinte

 


N’efface pas les bruits

celui de nos respirations mêlées  

entremêlées


celui des pas dans l’herbe sèche

brûlée

celui dans les feuillages du vent léger

 


N’efface rien

 

 

 


Poèmes du Gévaudan – II (Susanne Derève)


   Photo-montage RC

Tu dors en haut
pendant que je dors en bas


ou peut-être est-ce l’inverse

Il y a en haut la douceur des draps
sur l’oreiller l’ébauche d’un poème


en bas les herbes folles

le vent dans le noyer
et puis ton pas dans l’escalier


Poèmes du Gévaudan – I (Susanne Derève)


      Photo-montage RC 

 

 

Entre chien et loup

j’ai rêvé de toi, ouvert les yeux 

et fermé la fenêtre

 

Un chien aboyait doucement 

et le grand loup du Gévaudan

projetait son ombre noire sur les cimes

 

au delà des murs de la maison 

au delà du portail

où tinte la cloche au matin 

 

entre chien et loup

à l’instant où le coq a lancé 

son refrain 

 


Lambert Schlechter – mille scarabées en route vers ton pays


Le culte du scarabée en Égypte ancienne, c'est Dramatic

Sur les pentes bien pentues des collines qui entourent Walker Bay, j’ai envoyé à ton assaut quelque mille messagers, il y aura d’abord les collines, puis les montagnes, puis les plaines, puis de nouveau les collines et les montagnes, ils vont mettre des jours, des mois, peut-être des années, peut-être des siècles, mille scarabées en route vers ton pays, ils portent le message, plié en quatre, sous leurs ailes, je leur ai interdit de voler, ils marcheront, c’est pour ça qu’ils mettront si longtemps, à mi-chemin vers le nord, ils auront tout le Sahara à traverser, ils portent tous le même message, il est plausible, même évident, entomologiquement, qu’ils vont mourir par centaines, ils vont mourir presque tous d’ici quelques jours, quelques semaines, il est probable, très probable qu’aucun d’eux n’atteindra le bord du Sahara, et s’il y en a deux ou trois qui atteindront le bord du Sahara, ils ne vont sûrement pas le traverser, j’aurais peut-être dû leur permettre de voler, mais c’est trop tard, ils ne m’entendent plus, ils sont trop loin, ou morts, je commence peu à peu à me résigner que tu ne recevras pas mon message, c’était juste une petite page, à peine mille signes, comme on dit, pour te dire que… , comment dire, dire que…


Marc Henri Arfeux – Chemin de Louve (Extrait II)


Jean FAUTRIER – Femme dans la nuit

Lointaine, ô demeurant lointaine,

Et si légère

Dans le lointain avant-pays,

Tu vas,

Malgré l’hiver,

Ta rose nuit pour seule image

Dans les ronciers.

Errante est la fraîcheur que tu portes en mystère

Comme un oiseau caché ;

Sur tout le jour s’étire un seul instant.

Puis tu pénètres en des chemins sans lieu

Que nulle maison n’appelle

A son orient de lampe.

Leurs jeux noués déchirent et te sidèrent,

Ma disparue de neige,

Pressée de comparaître et de nommer le seul,

Osant la nuit comme on se jette à la morsure en implorant son lait,

Pour le cracher ensuite, et piétiner sa propre face,

Puis se lever, tremblante, et s’étonner du jour,

Louve attendrie par les ciseaux de tout visage,

Prête à brûler le feu dans un mortier de larmes,

Louve agonie,

Limpide et morcelée,

Tenant la soif entre tes dents,

Criant,

Serrée de près sous un torrent d’azur.

http://marchenriarfeux.canalblog.com/

https://www.marchenriarfeux.net/po%C3%A9sie-2014-2020


Blancs muets – (Susanne Derève)


Rodin - -

      Le Secret – Auguste Rodin  (1910)

 

 

Blancs muets
L’espace de silence du ciel
du lever du jour jusqu’à sa longue descente
vers la nuit
le langage retenu
les non-dits
l’e dérobé de l’indicible
(la page blanche du souvenir)

****

Blanc virginal
Petites mains pressées
l’aiguille s’affaire sur les voiles gansés
tulles crêpes aubes
ourle faufile
ardente
sous la lampe

****

Blanc repentir
Cette autre main tachée de plâtre
épurant patiemment la matière
y traçant les lignes de vie
gommant le trait
pour en tirer obstinément
une poussière aveugle inanimée

****

Et d’elle au souvenir bien moins
qu’un voile de mariée,
l’épaisseur d’une plume au vent,
la transparence végétale
d’une fleur de printemps
l’aile ténue d’un soupir


Michel LEIRIS – Léna


cosmic spring

  Frantisek Kupka – Cosmic spring

 

 

Je pense à toi

et ton image bâtit autour de moi une forteresse  à

tel point inébranlable

que ni le bélier des nuages

ni la poix molle de la pluie

ne peuvent rien

ô ma citerne de silence

contre le mur percé d’étoiles dont tu m’as circonscrit

 

Les chiens rampent et les gens

jouent des coudes ou poussent des cris

Le manège sans orgue ni flonflons du monde

tourne

avec son auréole d’yeux d’enfants

jeu de bagues des Paradis

 

Je rêve en toi

ma citadelle sans fossés ni pont-levis

sans murs sans tours sans pierres ni mâchicoulis

Je m’endors en buvant le vin très dense de ton ombre

qui couvre de son architecture sans autre poids que

celui qui se compte aux balances d’obscurité et de

lumière

tous les monts et tous les champs

toutes les vignes et tous les pays

 

Jadis

ma bouche narguait le beau temps

alors que mes regards ne redoutaient rien tant

que l’ouragan de l’univers

Ignorant si j’étais une bête

un arbre

un homme

des vents absurdes me drossaient

mes bras  en tous sens battaient l’air

et  mon destin tombait comme tombent des pommes

 

mais aujourd’hui

ô toi si pâle

parce que tu es mon ciel et le double miroir qui multi-

plie les murs et verse l’infini dans ma prison

j’écoute le sifflet des nuages

je ne crains plus rien ni personne

je parle aux neiges de l’hiver

 

 

Haut mal

Anthologie de la poésie française  du XXè siècle

poésie/ Galliamard

 

 


Les grèves bleues du soir – Susanne Derève


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   Gustave Courbet – Marine

 

 

 

Retrouvé les mouettes rieuses

l’aigrette blanche

et sur les grèves bleues du soir

un très léger nuage  d’un rose tendre

d’aquarelle

 

Mouettes languides au vol nonchalant

qu’aucun orage ne menace

léguez-moi un brin d’insouciance

une plume  d’allégresse

 

Je plongerai les mains au cœur

des vagues pour y cueillir  les algues dorées

du jusant

et les pierres brûlantes de l’été je les choisirai

fines et plates

pour les faire ricocher  loin sur l’eau

jusqu’à former un vol éblouissant de pierres

un ballet aérien gansé de fines éclaboussures

d’argent

 

avant que la gravité ne les entraîne

vers les profondeurs sous-marines

les fonds de vase brune

 

Moi qui les voyais déjà rejoindre  dans le ciel

mon doux nuage d’aquarelle

 

 


Millénaires – (Susanne Derève)


BOUGON 2- tumulus F0

Tumulus de Bougon – Photo RC

 

 

Un  tertre ensoleillé et des tables de pierre

murets courant sous la prairie

 

Nous avons profané des tombeaux où rien n’était écrit

dérobé leurs offrandes aux cairns millénaires

et mis sous verre      les pointes de silex

 les perles d’os    les pots de terre

 

Ne reste qu’un jus rouge sur les joues de l’été

de fraises et de framboises

les gestes immémoriaux de la cueillette

la chair douce-amère   des cerises noires

 

et cette cave obscure où le pied se  glisse en secret

mystérieuse et   muette

emprisonnant le temps dans un vertige

ou bien le laissant fuir comme une outre percée

 

des pointes de silex        des perles d’os

des pots de terre

mais  qui pourrait   me dire si l’herbe était  plus verte

et les fruits plus goûtés

 


Ils ont croqué le jour – (Susanne Derève)


Coquillages, 1920

Raoul Dufy – coquillages

 

 

Ils ont croqué le jour                                                                                 

de leurs  quenottes blanches

et ri jusqu’au-dedans des nuits

 

Mais le matin leur va si bien

– les tartines beurrées et les fruits du matin –

 

et les frasques du jour roulant leur robe

                                                 de turquoise

 

                      

l’air ,  la mer,  le  ciel ,  la conque grise

                                                des nuages

Ont-ils  jamais prêté l’oreille ?

 

De la paume des coquillages

nait  le vent

l’espace infini du vent

bercé du  blanc roulis des vagues

traçant ses roses de sable

jusqu’aux portes de l’océan

 

Eaux vives,  routes de sel

Pressés, ils ont mordu le cœur orange

de midi

de leurs dents blanches

ils ont fini de dévorer la nuit

 

 Prêteront-ils   jamais l’oreille  au murmure 

des jours enfuis ?

 

 

 


Hirondelle – Susanne Derève


l'hirondelle immobile Salvador Dali

  l’hirondelle immobile – Salvador Dali

 

 

 

Hirondelle

Ton exil est-il ici

ou là-bas

 

Ton exil est-il chez moi

et le mien  privé d’ailes

 

Hirondelle

 

 

 


Couleur – Susanne Derève


 

La naissance de Venus 29211518951

Max Ernst – La naissance de Vénus 

 

 

J’ai jeté une couleur sur la toile

puis une autre

rouge

bleue

en émerge un violet profond

et dans le soudain  rayon qui l’éclaire                                                            

quelque chose de toi

un jaune ardent  

un soleil pâle

un gris de faille au fond des yeux

comme un tendre passe-muraille

 

 

 


Ossip Mandelstam – Après minuit, le coeur dans la main


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  Zhu Zhanji – Mouse and Stone

 

 

Après minuit, le cœur dans la main même

S’en  vient voler le silence interdit.

Il sait  rester calme, et aussi faire des siennes :

Tu m’aimes, un peu, pas du tout  –  cela ne s’oublie…

Tu m’aimes, pas du tout… Compris, pas pris…

Si tu trembles comme un enfant abandonné,

N’est-ce pas parce que le cœur après minuit

Festoie – et croque un bout de souris argentée ?

 

 

Mars 1931

 

Les poèmes de Moscou

(1930-1934)

Circé