voir l'art autrement – en relation avec les textes

Archives d’Auteur

Maurizio Cucchi – Vies particulaires (extrait)


 

 

coulee-aux-acieries

           Raymond Rochette –  coulée aux aciéries

 

 

Faisons en sorte cependant
que tout devienne doux,
intime, familier, affable,
même dans les gestes du crève-cœur

 

Cela te dérangeait cette ferveur bruyante
de l’atelier, ce grand désordre de fer en barre, en coins, en tôles,
réservoirs, axes, engrenages, manivelles,
marmites surtout, et combinaisons d’ouvriers
jeunes, sales de suie et de plâtre
et les montagnes de débris rouillés.

 

Si tu avais vu au contraire, comme dans l ‘album
d’images, la noblesse du fer
jeune, éblouissant. Le fer rouge
de feu ou blanc incandescent, le fer
noir froid, et un goût fort
(le fer, une odeur âpre
de fer…

 

 

Vies particulaires 
traduction Bernard Vanel 
le bousquet-labarthe éditions 

De l’amour – (Susanne Derève)


 

Albert Houthuesen (Artiste anglais né à Amsterdam, ) l'orage

   Albert Houthuesen – L’orage

 

   De l’amour, 

 

En fallait-il  assez pour voir

lever les aubes

pour y sentir perler la rosée du matin

et sur la mer   cueillir ce rayon incertain

qui vient défaire la brume 

aux premières aurores

 

Aveugle  est-on sans lui

avec des yeux qui ne savent plus

voir            saisir

le doux reflet du monde  

 

On a perdu ce pas étincelant

qui nous poussait au long des rives

à guetter le ciel

son moindre éclat sur l’eau

on marche droit

on n’enjambe plus les herbes hautes

ou les fossés pour y guetter l’oiseau

 

Lève-t-on même les yeux

pour glaner les fruits murs

et quand fulgurent les premiers éclats

du printemps

va-t-on chercher encore aux crocus

les premières étamines de safran

sous les feuilles sèches

de l’hiver moribond

 

aveugle et sourd   est-on

 

L’ai-je su  s’il avait fui

par les fenêtres

par les interstices du jour

ou par les pores de la nuit

une nuit ronde épaisse

où flottait sans un bruit

une entêtante odeur

d’averse 

 

et sans doute n’était-ce pas tout à fait

le silence

ou bien un silence si lourd

qu’il sonnait le glas

de l’amour

comme il faut bien un jour mettre fin

à l’enfance

pour y rejoindre un monde

aveugle et sourd

rongé d’absence

 

 

 


Louis Guillaume – Incertitude


 

Hans Hartung 772

Hans Hartung

 

 

Incertitude. Où la voix

Dira le mot, la vie

Recommencera. Pour l’instant

Rien qu’une attente. Un désir

Qui n’ose s’avouer

Désir. Une aube

Oublieuse de la nuit

Mais qui doute du jour.

Tout pourrait rester ainsi

Entre rêve et sang,

Souffle et pierre.

N’avoir qu’une conscience

L’angoisse. N’être qu’un remous

De néant. Mais, la parole

Enfin gorgée de silence,

Voici que sur le fond

Blême du matin se lève

Un soleil sûr de sa fin.

 

 

Agenda  Ed : Corti 

 


Le vin des nuits – (Susanne Derève)


 

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                          Jean Bertholle – Don Quichotte

 

 

Je marche    je marche

au cœur des  nuits  

 

là   où les sarments de lune  fomentent

les désespoirs ordinaires

 

la parole nue  des lendemains

 

Marches-tu    toi ?  Me vois-tu qui piétine ?

–  Tu me réponds que le vin est tiré     le vin  bu –

 

Lune pâle sous le vent qui se rit de moi

 

Un  caballero se profile là-bas    le vent

l’effacera-t-il dans les vapeurs ténues de la nuit

 

Terre bue comme le vin des vignes

qui monte en blanches volutes

 

Mon cavalier    les lignes de vie  au loin

sont éteintes

 

Mouche le bleu  fanal des chandelles                

avant que la parole nue  du matin

ne divague et m’appelle

 

 

 


Mahmoud Darwich – (Dans le grand départ je t’aime plus encore)


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                   l’Alhambra , Grenade – Joaquin Sorolla y Bastida

 

 

Dans le grand départ je t’aime plus encore. Sous peu
Tu refermeras la ville. Je n’ai pas de cœur dans tes
mains, et pas
De chemin qui me porte. Dans le grand départ je
t’aime plus encore
Notre grenadier après toi a perdu sa sève. Plus légers
les palmiers
Plus légères les collines, et nos rues dans le crépuscule
Et la terre qui dit adieu à sa terre. Plus légers les
 mots
Et les contes sur les marches de la nuit. Mais mon
cœur est lourd
Laisse-le là, qui hurle autour de ta maison et pleure
les beaux jours
Je n’ai d’autre patrie que lui. Dans le grand départ je
t’aime plus encore

 

Je vide l’âme des derniers mots. Je t’aime plus
encore
Dans le départ les papillons guident nos âmes. Dans
le départ
Nous nous souvenons d’un bouton de chemise
perdu, et nous oublions
La couronne de nos jours. Nous nous souvenons de
la sueur aux parfums de l’abricot, et nous oublions
La danse des chevaux dans les nuits de noces. Dans
le départ
Nous égalons l’oiseau. Nous compatissons pour nos
jours et nous nous contentons de peu
Il me suffit de toi le poignard doré qui fais danser
mon cœur meurtri
Tue-moi lentement et je dirai : Je t’aime plus que
Je ne l’ai dit avant le grand départ. Je t’aime. Rien
ne me fait mal
Ni l’air, ni l’eau. Plus de basilic dans ton matin, plus
De lys dans ton soir qui m’endolorissent après ce
départ

 

 

Anthologie (1992-2005) – BABEL

Editon bilingue
poèmes traduits de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar
 

De la nuit – (Susanne Derève)


 

 

                                                   Tom Thomson – Northern lights

 

 

Dans la dernière heure bleue de la nuit

celle qui précède le jour

avec ses bouquets d’arbres nus

ses cheminées de gel

irai-je dire mes voyages

 

Irai-je les dire dans la dernière heure

de la nuit qui chasse le sommeil

aligne les années

celle où  je peux faire mentalement le compte

des rêves avortés  des attentes  futiles

des étreintes passées un vieux calendrier inutile

à jeter au panier 

 

avec  le rideau qui masque la fenêtre

pour retrouver l’instant de dire les  

peut-être

 

cette heure où tu parlais de voyages lointains

du fracas de l’absence

 

celle où je naviguais dans le faisceau  

des phares à travers un rideau de pluie

une simple trouée  au hasard                                                    

 

Si je tapais du pied pour faire basculer

la dernière heure bleue de la nuit

dans le gouffre du matin  

loin de l’éveil figé d’attente

si je disais n’essaie pas de la retenir

 

le jour éclairerait  les premiers

nids aux arbres et je dessinerais

à l’horizon des voiles blanches

temps d’insouciance  mer étale

je dirais tu es revenu

 

je dirais  je n’écrirai plus

mais  voilà que les mots se pressent  

les mots en avalanche

comme la neige fraiche

plein la bouche  et les yeux

 

et dans les  yeux

ces failles où la couleur gommée

resurgit au soleil

rouge grenat   entaille

de sang vif

pour dissoudre la dernière heure 

de la nuit

cette heure où tu sommeilles

 l’heure bleue qui s’enfuit

 

 

 


Gares – ( Susanne Derève)


Lee Jeffries Skid Row 3

        Lee Jeffries –  Skid Row 3

 

 

Des gares… des gares… des gares

 

Et des hommes qui traînent

leur ombre nue sur le trottoir

Ombre portée                                                                                  

dont les mains ont depuis longtemps

fini de caresser l’espoir                                                        

ou le corps d’une femme

 

…  Bagarres

 

Des chiens en laisse

macadam

d’autres  divaguent                                    

 

au milieu de la bière et des tags

pièces serrées dans un mouchoir

un caddie qu’on enchaine

des valises trouées

qu’on serait bien en peine

de refermer le soir

 

gares …  gares …   gare…

 

Cimetières des cités

où depuis si longtemps nous avons lâché

prise

et quand passent et trépassent ces ombres

grises

que nos pas s’accélèrent

 

surtout, surtout

ne pas respirer la poussière …

 

Terre promise

…. à d’autres

Ici un autre enfer

 

Et moi j’attends le car

La pluie est reine sur le trottoir

et mes poches sont vides

Et vides les canettes de bière

          

                                     


Georges Perec – (A Franck Venaille)


 

Metropolis Paul Citroen

                 Paul Citroën – Métropolis 

 

        A Franck Venaille

 

cela ne l’effraiera ni ne le fera rire

              la ville à l’infini

il la reniflera il la flairera

            la ville fécale la ville effarée

il ne rêvera à rien      il avancera

le café-calva en face  le ciné l’avenir vicié  l’air calcaire

           la ville en vacance     la ville vaccinée

il ne vérifiera ni l’affre ni la faille

Flânerie. Errance.

 

la ville écaillée la ville varicelle la ville calvaire

la ville avariée

 

il verra venir la ville carnaval le financier affairé à la

cervelle nickel

 

                         la vieille fille avinée le créancier vénal  la fiancée  le fakir

                         la reine enfarinée  la flicaille

 

                        avarice  vieillerie  vilenie  féerie facile  féerie fanée

                        rafle civière Vive la France

 

                                      

 

                        L’éclair vrille le ciel calciné

 

                        Fièvre : Revenir en arrière. En finir avec ce rêve à la flan.

                        Écrire à la craie frêle la villanelle effacée

 

vienne le navire à la carène effilée

la fière caravelle

vienne l’île vicinale

arrive enfin l’avenir enraciné

 

                       en ce livre ancien vacille la vie vieille

 

 

Beaux présents belles absentes
Poésie Points

Sanguine – (Susanne Derève)


 

Henri Le Sidaner couchant

     Henri Le Sidaner – Les maisons sur la rivière

 

 

 

Te souviens-tu d’un certain soir

où la pierre comme une sanguine

luisait des derniers feux du jour  

 

Où blottie dans tes bras

j’aurais voulu te dire l’amour

pareil à ces façades

 

comme un visage offert

au regard de l’amant

et qu’alentour tout semble fade 

 

Mais déjà tu lâchais négligemment

ma main tu remontais l’allée

empruntais le chemin

sans plus te retourner

 

Je refermais sur mes genoux

le livre ouvert qui disait que tout passe

qu’il faut être jaloux d’en conserver la trace  

brûlante  comme un fer

 

 

 

 


Michel Seuphor- Onze essais de voix pour un chant du soir (6)


 

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        Marina Apollonio, « Dinamica circolare »

 

 

il  y  a  un  art  de  la  pirouette

et il  y  a  un  art  du  silence

 

une  pirouette  un  silence

une  pirouette  un  silence

 

dose

ose doser

 

si  tu  mets  l’accent  sur  silence

une  hirondelle  passe  dans  le  ciel

si  tu  mets  l’accent  sur  pirouette

c’est  le  grand  retour  des  neiges  d’antan

 

sème  sème   sème

sème  des  deux  mains

pour  récolter  cortège

 

 

 

Le jardin privé du géomètre

Suivi de
Onze essais de voix Pour un chant du soir
ROUGERIE


Le peintre et son modèle – (Susanne Derève)


 

Éva Gonzalès (Artiste peintre impressionniste française, 1849 - 1883 ) Le chignon

    Éva Gonzalès – Le chignon

 

 

 

Ces roses compassées,   les desseins de la chair

le matin qui pâlit   aux entrées de l’hiver

Ce long sommeil sous votre peau

et cette nuit les oripeaux

que j’abandonne   pour vous plaire

Ce plaisir près de la souffrance

et cet aiguillon de l’absence

 

Je vous espère

 

Ne laissez pas le jour effacer la pénombre

quand je vous rejoindrai

les parfums amassés adouciront les ombres

Je vous devinerai   rien qu’avant de vous voir

abandonnée,

comme l’opale réfracte la lumière du soir

 

Serez-vous,       alanguie,

et prendrez-vous la pose

Je suis le peintre au chevalet

Je suis celui qui ose

vous croquer dans le noir  

 

Cette clarté laiteuse                                

de votre hanche entre les draps

le doux éclat de votre bas

jeté négligemment à terre

 

Ah de n’être pas Courbet

je désespère

 

 


Rainer Maria Rilke – Portrait intérieur


 

Jean Fautrier Femme douce

      Jean Fautrier – Femme douce

 

 

 

Ce ne sont pas des souvenirs

qui en moi t’entretiennent ;

tu n’es pas non plus mienne

par la force d’un beau désir.

 

Ce qui te rend présente,

c’est le détour ardent

qu’une tendresse lente

décrit dans mon propre sang.

 

Je suis sans besoin

de te voir apparaître ;

il m’a suffi de naître

pour te perdre un peu moins.

 

 

 

Vergers

et autres poèmes français

nrf  Poésie/ Gallimard


De la sueur des hommes- (Susanne Derève)


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              Pierre Péron – port de commerce  Brest

 

 

 

Que sait-on de la poussière des grues

et de la sueur des hommes 

 

Que sait-on des derniers relents de la nuit

quand l’humidité ronge insinue

coule sous les paupières

la sève brûlante du sommeil arraché                                           

au café du petit matin         

 

                       

Muscles gourds sous les bleus de chauffe

corps durcis endurcis muets

corps las

du cliquetis des bielles

de l’aigre stridulation des essieux                                                                      

de leur implacable giration de chronomètre

 

                                                                           

Métal glacé des crevasses profondes

gerçures plaies immondes 

 

 

Que sait-on de l’asphalte                                                        

suintant de graisse et de cambouis            

flaches saumâtres

de ces navires à quai

gueules béantes

dont les entrailles grondent

réclamant leur  tribut

de fournaise et de bruit

épaves moribondes

 

 

étoiles nues

absentes ensevelies

 

 

Mais aussi

que sait-on des aubes légères

du  pavois d’or de la lumière                               

dans le ciel encore blanc de pluie

 

                         

Que sait-on de la tendresse des hommes

entre leurs mains rebelles

 

Que sait-on de la vie ..

 

 

 


Alfonsina Storni – Je vais dormir (Voy a dormir)


 

Diego Rivera. La rivière Juchitan, 1953-1955

                              Diego Rivera – Vendeuse d’arum

 

                 

 

Dents de fleurs, coiffe de rosée,
mains d’herbe, toi ma douce nourrice,
prépare les draps de terre
et l’édredon sarclé de mousse.

Je vais dormir, ma nourrice, berce-moi.
Pose une lampe à mon chevet;
une constellation, celle qui te plaît;
elles sont toutes belles : baisse-la un peu.

Laisse-moi seule : écoute se rompre les bourgeons…
un pied céleste te berce de tout là-haut
et un oiseau esquisse quelques voltes

pour que tu puisses oublier… Merci. Ah, une dernière chose :
s’il venait à me téléphoner
dis-lui qu’il n’insiste pas et que je suis sortie…

 

 

 

Dientes de flores, cofia de rocío,
manos de hierbas, tú, nodriza fina,
tenme prestas las sábanas terrosas
y el edredón de musgos escardados.

 

Voy a dormir, nodriza mía, acuéstame.
Ponme una lámpara a la cabecera;
una constelación; la que te guste;
todas son buenas; bájala un poquito.

 

Déjame sola: oyes romper los brotes…
te acuna un pie celeste desde arriba
y un pájaro te traza unos compases

 

para que olvides… Gracias. Ah, un encargo:
si él llama nuevamente por teléfono
le dices que no insista, que he salido…

 

 

 

Sources :

Alfonsina Storni et la poésie  

espaces-instants

 

 

 

 


Chúc Mừng Năm Mới – Bonne année (Susanne Derève)


 

NGUYEN NAM SON Paysannes du Tonkin

      Nguyen Nam Son – Paysannes

 

 

                    ORIGINES

 

 

Je pars rejoindre le pays des origines

Doux pays de fleuves et de rizières

Aux petits matins de brumes légères

 

Je pars, je rejoins le pays du Levant

Ses  barques de bambou ses jonques ses rivières

Ses fleurs de lotus roses fleurs altières

 

Ses chemins de terre de poussière et de pluie

Le vert tendre du riz les mains agiles les mains fières

Qui repiquent sans fin le dos courbé à terre

 

Je pars rejoindre le pays de mes racines

Ses digues ses ruelles serpentant au hasard

Des champs et des villages ses buffles paresseux

 

La pluie chaude et le vent, le cycle des moussons

Rouges  tamariniers et le fruit du dragon

A la chair fade et veloutée

 

Je pars rejoindre le pays de ma naissance

Ses gongs ses pagodes ses bonzes ses reliques

Ses enfants aux yeux sages  ses filles aux longs cheveux

 

Les rues embouteillées la cohue et le bruit

Marchandes ambulantes porteuses de palanches

Aux lourds plateaux chargés de fruits

 

Je pars rejoindre les rives du lac Hoan Kiem

Dans la douceur du soir sous le feu des lampions

Je pars rejoindre Hanoi, Hanoi est ma maison

 

Les restaurants de rue et les marchés couverts

Le Pho brulant et le thé vert

Et la maison de mes amis et mes amis si loin d’ici

 

Je pars rejoindre le pays du Têt

Les fruits d’or et les pêchers en fleurs

Le riz gluant et le bonheur

 

Je pars rejoindre mes racines

Le pays de mes origines

 

 

 


PABLO NERUDA – Tes pieds (Tus pies)


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               LEBADANG- Femme et enfant

 

 

 

 

                                                    TES PIEDS

 

Quand je ne peux regarder ton visage

je regarde tes pieds.

 

Tes pieds. Leur os cambré.

Tes deux petits pieds durs.

 

Je sais bien qu’ils te portent

et que sur eux se dresse

le doux poids de ton corps.

 

Et ta taille et tes seins,

le pourpre jumelé

de leurs pointes dressées

et l’écrin de tes yeux

envolés depuis peu,

le grand fruit de ta bouche,

ta rousse chevelure,

petite et mienne tour.

 

Mais je n’aime tes pieds

que pour avoir marché

sur la terre et aussi

sur le vent et sur l’eau

jusqu’à me rencontrer.

 

 

 

       

            TUS PIES

 

Cuando no puedo mirar tu cara

miro tus pies.

 

Tus pies de hueso arqueado,

tus pequenos pies duros.

 

Yo sé que te sostienen,

y que tu dulce peso

sobre ellos se levanta.

 

Tu cintura y tus pechos,

la duplicada purpura

de tus pezones,

la caja de tus ojos

que recién han volado,

tu ancha boca de fruta,

tu cabellera roja,

pequena torre mia.

 

Pero no amo tus pies

sino porque anduvieron

sobre la tierra y sobre

el viento y sobre el agua,

hasta que me encontraron.

 

 

 

Vingt poèmes d’amour

et une chanson desespérée

nrf   Poésie/Gallimard

 

 


Citation

DUPIN – MITCHELL – RIOPELLE


 

via Poèmes de Jacques DUPIN illustrés par Joan Mitchell et Jean-Paul Riopelle Exposition Mitchell- Riopelle , un couple dans la démesure Fonds H&E Leclerc Landerneau


Un jour sans mots – (Susanne Derève)


Blossom of Water Hyacinth 2, late 1920's

              Imogen Cunningham – Jacinthes d’eau

 

 

 

Je ferai d’aujourd’hui

un jour sans mots

un jour pour  rien

un jour d’oubli

 

Le gel a brodé de ses noires dentelles

mes roses de Noël 

mes roses vertes

mes roses sève

Elles    qui fleurissaient

mon cœur de vase bleue

empli  de tourbe et de fumée                                                     

 

J’ai refermé les mots de la souffrance

avec une clé de métal froissé

Il faut prendre garde à l’errance

 

J’ai tant rêvé     n’en reste

que le silence comme un vide

propice    rayon de miel

du miel des mots   ceux

dérobés à la conscience

 

Je n’irai pas les soustraire au matin                                            

au brouillard      à la nuit

je n’irai pas les puiser à  la mer                

 

la mer fait relâche aujourd’hui

c’est marée basse   l’estran dévoilé

comme on dévoile un cœur de tourbe

et de fumée      sans pudeur

 

et le chanfrein de l’heure bleue

où la lumière bascule

celle où le jour recule

voix sans timbre  grain de vie

étouffé

 

chuchotements  le froid

devers la nuit soudain tombé

et sur mes hellébores

cette noire dentelle

ce mortel  baiser

 

 

 


Guy Levis Mano – Images de l’homme immobile


jean-paul-riopelle-la-forêt-ardente

          Jean-Paul Riopelle  La forêt ardente

 

 

     

Les taches noires serpentines

des locomotives sur la neige

Le ciel est fumée de charbon

dessus les toits sans palmes.

 

Si c’était Heidelberg — ou Nuremberg —

les araignées grises de mon cerveau

tisseraient des vieilles réminiscences romantiques.

 

Mais c’est petite ville neuve — dormante — noire.

Noire avec ma vie bloquée

entre les baraques de sa gare.

Et tous les rails mènent ailleurs.

 

Nettoyeur de locomotives — « putzer » je suis.

Dans les roues hautes aux rouges boueux

sur les plaques aux noirs lisses des tenders

se mire mon inertie

de n’être pas ce que je suis.

Mon inertie imbibée de pétrole et d’huile.

 

Pendant ce temps, immobiles eux aussi,

empoussiérés eux aussi

les Plantin — les Garamond et les sveltes Elzévir

de mes beaux poèmes

vivent en tribus séparés dans leurs casses.

Sur  une galée doit s’effriter la composition

inachevée

du «Promenoir des Deux Amans».

C’était du Garamond romain — corps 24.

 

                                  *

 

Petite rue de Paris que j’animai.

Montparnasse poussait ses hurlements d’art

tout autour

pas dedans.

 

Mon crâne métallique comme une chaîne.

Chaque maillon a sa nuance.

Et  le premier moment blanc

tient au noir d’aujourd’hui.

 

 

Attendre — attendre.

Mais bruits de chaînes quand même.

 

Il me faudrait une promenade

sans vertes sentinelles

même dans un bois de sapins.

 

 

 

In Les poètes prisonniers (Seghers)

voir aussi  Association Guy Levis Mano
http://www.guylevismano.com/spip.php?rubrique1

 

 


Brouillard – (Susanne Derève)


arbres vies silencieuses

               Alexandre Hollan – Arbres, vies silencieuses

 

 

Brouillard       juste sentir

ne pas écarter le rideau

ne pas voir

 

ou c’est un abîme

qui s’ouvre

 

comme si les mots avaient pris chair

que devant la chair tout s’efface

la vie   un puzzle   

une nasse

 

Qui pourrait croire qu’on raconte

une histoire linéaire

qu’on tait  les fausses routes

les impasses

 

avec ce qu’elle ont pesé de leur poids

de pierre

d’amours déchues      

de guerres lasses 

 

de celles qu’on a perdues

sans même porter le fer

sans combattre  

qu’on panse comme des plaies                                                                 

vivaces

 

Brouillard    amère ritournelle                                                                        

huis clos d’une pluie d’été

les notes virent  sur elles-mêmes

avant de s’effondrer

 

dans un dernier  sanglot

d’où renaîtrait le  rire

 

un  accord qui s’éteint

un  rideau que l’on  tire

 

 

 

 

 


Evadé de l’enfance – (Susanne Derève)


oiseau bleu francois xavier lalanne

               FX Lalanne    Oiseau bleu

 

 

 

On voudrait encore en démêler l’écheveau

quand il faut simplement s’en défaire

 

de ces visages aux yeux fermés

qu’on abandonne      qu’on remise 

aux champs clos du passé 

 

des portes qu’on referme

et de ces puits murés

secs

– le sont-ils tout à fait –

 

Il y a un seau jeté

dans l’herbe

qui tinte contre mon pied

et l’éclat du fer blanc

 

un sourire  évadé

de l’enfance                            

la courbe d’un bras nu

le halètement d’une gorge,  

ténu

le chemin de la corde usée

 

le treuil grince   je l’entends 

gémir au-delà des années

 

Il y a ce matin un bouvreuil perché

sur la margelle

à pépier s’ébrouer d’un œil vif

et sitôt envolé

 

moi qui ne savais plus hier

que ce verbe éculé, ces mots blancs

je me surprends à fredonner

l’instant

 

comme l’éveil se déleste des rêves

comme fondent les neiges

au printemps

visages

que j’abandonne aux étoffes du temps

 

 

 


Ecrire – (Susanne Derève)


 

robert rauschenberg estate

            Robert Rauschenberg, Estate, 1963

 

Serait-ce une vie à écrire ?

 

Avant de déposer les mots

et les regrets y sont de trop

faudrait-il sur un quai de gare

écourter le temps des adieux

sous prétexte que le train part

 

Cette année passée à vau-l’eau

et la nouvelle qui commence

à  rêver aux ors de Byzance

dans le métro

 

Était-ce une vie à écrire ?

 

Il aurait fallu réciter

le Pater le Maria l’Ave

de nos fougues et de nos ivraies

J’aurais voulu pouvoir en rire

de cette vie de camelot

 

un quai de gare pour tout empire

ton pas sonnant comme l’écho

dans les décombres de Palmyre

plutôt qu’en porter le fardeau

 

Mais m’aurais-tu laissé l’écrire ?

 

 

 

 

 

 

 

 


Armine NEAGU – Qu’attends-tu de moi ? (XXI)


 

mimosas en fleurs a cagnes felix valloton

                   Félix Valloton – Mimosas en fleurs à Cagnes

 

 

L’heure est blottie sous l’abrupte falaise

– notre secret, cette heure volée.

Regarde se hâter ces ruelles tortueuses,

témoins suspendus

cascadant à la diable tout droit vers la mer ;

elles évoquent comme nous

leur passé, leur présent, leur poids de malheur

– sur les vagues des ombres de vieil argent poli.

Ici, ailleurs

où retrouver notre temps gaspillé ?

 

 

 

(J’ai voulu remonter l’une de ces ruelles pour voir ce qu’il

y avait de l’autre côté. Mais plus je grimpais et plus elles

s’allongeaient. Tu comprends ça toi ? Faut-il y renoncer ?)

                                   

 

 

Qu’attends-tu de moi ?    Daniel Delort Imprimeur


Franck Venaille – D’un vol entier de mouettes


destael mouettes 1955

                                                  Nicolas de Staël   Les Mouettes

 

 

D’un vol entier de mouettes

J’entends la plainte, alors

 

Qu’elles survolent l’immense

Territoire d’où elles furent

 

Autrefois bannies

Leurs cris de colère leur fureur

 

Et plus que tout, cet indéfinissable

sanglot de gorge qui fait si mal !

 

  

 

Franck Venaille

Requiem de guerre – Mercvre  de France

 


A l’aplomb de l’enclume (Susanne Derève)


 

 

image peron

Pierre Péron – Brest 

 

 

Miroir de brume

soleil voilé

exactement à l’aplomb de l’enclume

doux reflet du métal

et le bruit sourd que fait le marteau

sur l’étal

 

Le clapotis de l’eau

dans les soutes

le pas des hommes et le pavé

qui claque

un air de jazz abandonné au vent

et le vent qui  l’emporte

 

et  l’emporte le temps

comme le son volé

à la corne de brume

son voilé   sitôt dissout

 

dans la pluie fine  froide  

je serre sur mes épaules

mon  imperméable

 

j’écoute

la musique de la nuit

au fond des cales

 

le chant des hommes

celui des gouttes d’eau

dans les flaques

 

celui du jour qui se lève

avec le long mugissement

de la ville

qui répond

à celui de la mer

 

à celui des bateaux qui rentrent

au port

à la criée

au jasement  des  mouettes rieuses

qui tournent tournent longtemps

avant de fondre sur leur proie

leurs ailes battant l’air

 

j’écoute

la voix de l’homme qui les disperse

et  ceux là-bas

qui embarquent

sans repères

 

passé le dernier fanal

dans le fracas

de la haute mer