voir l'art autrement – en relation avec les textes

Art

Des nuages avalant des montagnes – ( RC )


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C’est une soif,
immense,          inextinguible,
Elle ferait se vider les lacs ,
assécher les rivières,
si tu étais ce géant,
décrit dans tant de légendes .

Mais      il y a plus fort que toi :
on peut voir couramment
des nuages
avaler des montagnes .

 

RC –   mars 2018

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Foroukh Farrokhzâd – il n’y a que la voix qui reste


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peinture:  Arpad  Szenes

Pourquoi m’arrêterais-je, pourquoi?
Les oiseaux sont partis en quête d’une direction bleue
L’horizon est vertical
L’horizon est vertical, le mouvement une fontaine
Et dans les limites de la vision
Les planètes tournoient lumineuses
Dans les hauteurs la terre accède à la répétition
Et des puits d’air
Se transforment en tunnels de liaison.
Le jour est une étendue,
Qui ne peut être contenue
Dans l’imagination du vers qui ronge un journal

Pourquoi m’arrêterais-je?
Le mystère traverse les vaisseaux de la vie

L’atmosphère matricielle de la lune,
Sa qualité, tuera les cellules pourries
Et dans l’espace alchimique après le lever du soleil
Seule la voix
Sera absorbée par les particules du temps
Pourquoi m’arrêterais-je?
Que peut être le marécage, sinon le lieu de pondaison des insectes de pourriture
Les pensées de la morgue sont écrites par les cadavres gonflés
L’homme faux dans la noirceur
A dissimulé sa virilité défaillante
Et les cafards…ah                 Quand les cafards parlent!
Pourquoi m’arrêterais-je?
Tout le labeur des lettres de plomb est inutile,
Tout le labeur des lettres de plomb,
Ne sauvera pas une pensée mesquine
Je suis de la lignée des arbres
Respirer l’air stagnant m’ennuie
Un oiseau mort m’a conseillé de garder en mémoire le vol
La finalité de toutes les forces est de s’unir, de s’unir,
À l’origine du soleil
Et de se déverser dans l’esprit de la lumière
Il est naturel que les moulins à vent pourrissent
Pourquoi m’arrêterais-je?
Je tiens l’épi vert du blé sous mon sein
La voix, la voix, seulement la voix
La voix du désir de l’eau de couler
La voix de l’écoulement de la lumière sur la féminité de la terre
La voix de la formation d’un embryon de sens
Et l’expression de la mémoire commune de l’amour
La voix, la voix, la voix, il n’y a que la voix qui reste
Au pays des lilliputiens,
Les repères de la mesure d’un voyage ne quittent pas l’orbite du zéro
Pourquoi m’arrêterais-je?
J’obéis aux quatre éléments
Rédiger les lois de mon cœur,
N’est pas l’affaire du gouvernement des aveugles local
Qu’ai-je à faire avec le long hurlement de sauvagerie?
De l’organe sexuel animal
Qu’ai-je à faire avec le frémissement des vers dans le vide de la viande?
C’est la lignée du sang des fleurs qui m’a engagée à vivre
La race du sang des fleurs savez-vous?

Traduction de Mohammad Torabi & Yves Ros.

 


Une île de douleur – ( RC )


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Une frêle île flottante,
une barque malmenée par les vagues
chargée jusqu’à ras bord
d’abandon et de douleur.

C’est  une partie de pays
mise en quarantaine,
qui espère un jour
retrouver la terre ferme.

Epuisée des orages,
abandonnée par le soleil,
à chaque jour son naufrage
une barque prisonnière du destin

Comme un oiseau dans sa cage
livré aux éléments,
c’est une île fragile
sur la route de l’exil

La route de l’inconnu
juste derrière l’horizon :
Empire de la douleur,
le ciel a perdu ses couleurs.

RC – oct 2016

d’après Louis Aragon   » Quarante »


Sylvia Mincès – cauchemar en paradis


Maria Brzozowska   faiseurs de vent.jpg

Peinture:      Maria Brzozowska         faiseurs de vent

flèche ambrée transpirant d’une sève agonisante tandis qu’elle est broyée…
Sillon de disque gémissant sous la brûlure su saphir…
Prairie de trèfles sanglotant, en proie à une  monstruosité carnassière de tondeuse…
Camel entre deux doigts expirant, sitôt ses volutes de souffrance évanouies…
La porcelaine, délicatesse lunienne, se contracte sous l’étreinte violente
d’un potage d’hiver cependant que la cuillère à dessert
frissonne dans la splendeur fondante d’un sorbet à l’orange…
Un caillou de conte de fée tué sur le coup par un dunlop sp sport :
« Petit albâtre, tu as eu de la chance ! »…
…Bouquet d’horreur titanesque qui s’ouvre
et se referme, au gré de convulsions insaisissables..
Silencieuse, j’attends…
Je ne m’étendrai pas sur mon lit,         il va hurler.


L’ép(r)ouvante – ( RC )


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peinture – Frida Kahlo

  Epouvante,
qu’il pleuve ou qu’il vente,
tu t’échappes des contes pour enfants,
et ris de toutes tes dents:
et si c’était une comptine,
on verrait luire tes canines  …

   Et encore, l’épouvante , chante
comme la cigale de La Fontaine,
mais trouves avec peine
l’hiver étant venu, ( air connu ),
où se loger dans les arbres dévêtus
que l’on sait trouver fort dépourvus.

        Voila qu’elle a caché la lumière,
et qu’elle effraie la bergère,
avec des histoires de loup,
ou à dormir debout :
on peut presque palper la peur,
distinguer au loin le château la Terreur.

        Pendant que tes pas s’égarent
tu erres dans les idées noires :
Si les arbres ont perdu leurs feuilles,
l’épouvante a répandu son deuil,
et les racines d’une forêt ingrate,
multiplient les croche-pattes .

        La fontaine s’est refermée,
oubliée dans les ronces et l’églantier :
les fées sont capturées
pieds et poings liées
prisonnières
au coeur de l’hiver.

  •      Les eaux obscures m’ont bu
    tu n’en as rien su :
    je me suis noyé
    dans l’eau glacée :
    mes yeux te regardent
    et ma peau est blafarde:

elle a pris les couleurs de la cendre
dans le long bain de décembre :
il m’a été ôté la joie :
nous n’irons plus au bois :
j’ai pris pour compagne l’épouvante ,
dans la forêt   –  – désormais je la hante.

         Mais les années s’étant écoulées,
et tu m’as désormais oublié:
tu as délaissé tes terreurs d’enfance :
la vie a pris une autre consistance,
elle t’emmène vers d’autres horizons,
( c’est maintenant une autre chanson ) .

        Tu as remisé toutes ces fadaises,
et t’en vas cueillir des fraises :
Cigale, cigale,         il te faut rechanter :
les lauriers des bois ont bien repoussé !
la fontaine est garnie de fleurs d’églantiers,
… tu en accroches une sur ton chemisier…

       Attention quand même aux épines :
elles sont restées assassines ! ,
voila qu’une fleur de sang grandit sur ta poitrine ,
alors… te revient en tête la comptine :
l’épouvante et la peur de mourir…
(     je me rappelle à ton bon souvenir… )


RC – mars 2018


Pierre Mannha – si je ne peux pas pleurer


Henri Matisse - Fruit and Coffeepot [c.1898] 4808268332.jpg

peinture:  H Matisse

 

If I cannot cry
let these words be my tears
pooling in your cup
the fervency of my longing

Si je ne peux pas pleurer
Laissez ces mots être mes larmes
Se regrouper dans votre tasse
La ferveur de mon désir

 


Véronique Olmi – l’impossibilité de l’amnésie


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sculpture : idole cycladique

C’est pareil pour un amour. Un jour on ne connaît pas un homme. Et le lendemain, subitement, on le connaît.

Subitement, en une seconde on le voit et on apprend son prénom, on découvre son visage et après il est trop tard pour oublier cela que l’on nomme « faire connaissance » de quelqu’un.

« Défaire la connaissance » est impossible.

Et c’est là qu’elle prend toute sa place.                 La douleur.

Elle s’installe sans qu’on s’en doute, au premier regard, et simplement elle attend son tour, elle a l’habitude. Elle est toujours l’invitée de la dernière heure. La souffrance liée à l’impossibilité de l’amnésie, la souffrance, main géante qui vous tient et hésite. Vous asphyxier lentement ou vous broyer d’un seul geste.

 

ce passage  est extrait  du roman de Véronique Olmi :  » C’était mieux  quand  c’était toi « 


Yves Heurté – Magdala 1


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peinture:     Eugène Delacroix:       Marie-Madeleine au pied de la croix

 

1

Je n’ai pas su garder ma vigne
pour le profane.
A tes mains j’ai donné
le nœud de ma ceinture
et dans tes yeux se dénouait
toute écriture de ma chair.

Vérité nue comme la femme
il faut qu’amour t’incarne
avant le chant grégorien .

 

 


Comme se consument les heures – ( RC )


Image associée

peinture: Paul Klee

S’il faut laisser passer les heures ;
ce sont des images  fugitives,
elles se consument,   comme du papier qui brûle,
et il n’en reste rien.
Même pas un peu de cendre.

Alors, justement ,  où est l’empreinte,
d’où peut naître la future lumière ?
Il faut que je la creuse,
que j’y dépose des paroles,

que je sème quelque chose
pour marquer ce qui passerait
pour un désert  :
              fertiliser le temps
d’un poème,          avant que le jour ne s’éteigne .

Certains diront  que je n’ai pas vécu pour rien.

RC   avr  2017


Sophie G.Lucas – toute l’épaisseur de ce monde


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peinture:        A Sisley 1874

on n’en fait rien de
la neige
( toute l’épaisseur de
ce monde dans une fenêtre )
tout juste se demande-t-on
comment ce sera une fois
que tout aura fondu
si la vie sera la
même
et si c’est bien la neige
qui bloque les siens
dans le
silence

#

 

en rapport :« épaisseur  d’une musique blanche « 


Muhamed Kërveshi


art 068.jpg

peinture: M Vlaminck

 

couvée

avec nos yeux

beaucoup de chagrin

beaucoup de feuilles

notre jour ratatiné

enterrer le vent

l’aigle d’amour

à l’avant-garde du Kosovo

le carré du paradis

Drin et l’automne

sous les mêmes ponts

passer embrasser

l’ombre du continent

et la planète stellaire

dans les yeux de nos oiseaux.

 


Jean-Claude Pinson – miettes célestes au début de l’automne


phare  de Collioure  1905  coll  privée  .jpg

 

peinture : HMatisse    le phare de Collioure

 

bordé certains jours j’oublie le ciel pas le moindre regard pour ses trains de nuages

( je sais la métaphore n’est sans doute pas neuve  mais j’ai l’excuse
de deux générations d’ancêtres cheminots )

pourtant il est là piscine fraîche en l’air où je peux toujours plonger
en renversant la tête il suffit de sortir c’est le soir par exemple
je vais sur la terrasse pour y secouer la nappe dans le silence du vent tombé
il y a une odeur fragile de fumée on dirait qu’elle ramène en ville
des dépouilles humides de hameaux
et comme un paysan inquiet du temps
je lève les yeux vers la cheminée voisine qui dévide une laine claire et droite
une sonde vers la nuit qui vient
il est trop tôt pour qu’il y ait beaucoup d’étoiles
dans le ciel dont la couleur vers l’océan vire encore au bleu métallisé

je reste à regarder longtemps ces quelques miettes tombées peut-être d’un grand festin
d’avant que la terre refroidisse ou bien du bras géant d’une semeuse à l’ample geste
et j’imagine que c’est elle la déesse qu’on voit sur des timbres anciens


Presque bleue – ( RC )


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dessin: Albert Dürer

 

 

presque bleu,       c’était le vent
presque bleue    il y avait l’eau
presque bleu       le ciel encore
– celui qui se reflète
avant qu’il ne se brume,
dans l’oeil        du cerf abattu .

Comme s’il regardait au-delà :
sans regard pourtant ,
le presque bleu des choses promises .

Le corps est encore fumant,
chaude aussi est la terre,
avant qu’elle ne se brume de neige
presque bleue dans le froid
qui la saisit.


RC – sept 2017

 

( écho à Sylvie-E. Saliceti )


Miquel Marti I Pol – Absence


( interprété librement à partir d’une  traduction bancale  du texte  original en catalan ).

Dillon Samuelson              quatre voyages   01.jpg

peinture: Dillon Samuelson

Il y a toujours quelque chose,
un souffle, une parole, un mot
qui remplit le manque de toi ;
c’est cette armure qui me protège
du cauchemar de la colère et de la tristesse.

Après, tu deviens présente
dans chaque vers écrit,
et quand je les redis , solitaire,
il n’y a pas de distance entre ton corps et le mien,
unis toujours davantage dans le poème .


Blaise Cendrars – Pâques à New-York


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art: Evangiles de Loisel Reims, IXe siècle

 

Seigneur, c’est aujourd’hui le jour de votre Nom,
J’ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion
Et votre angoisse et vos efforts et vos bonnes paroles
Qui pleurent dans un livre, doucement monotones.
Un moine d’un vieux temps me parle de votre mort.
Il traçait votre histoire avec des lettres d’or
Dans un missel, posé sur ses genoux,
Il travaillait pieusement en s’inspirant de Vous.
A l’abri de l’autel, assis dans sa robe blanche,
Il travaillait lentement du lundi au dimanche.
Les heures s’arrêtaient au seuil de son retrait.
Lui, s’oubliait, penché sur votre portrait.
A vêpres, quand les cloches psalmodiaient dans la tour,
Le bon frère ne savait si c’était son amour
Ou si c’était le Vôtre, Seigneur, ou votre Père
Qui battait à grands coups les portes du
monastère.
Je suis comme ce bon moine, ce soir, je suis inquiet.
Dans la chambre à côté, un être triste et muet

Attend derrière la porte, attend que je l’appelle !
C’est Vous, c’est Dieu, c’est moi, – c’est l’Eternel.
Je ne Vous ai pas connu alors, – ni maintenant.
Je n’ai jamais prié quand j’étais un petit enfant.
Ce soir pourtant je pense à Vous avec effroi.
Mon âme est une veuve en deuil au pied de votre Croix ;
Mon âme est une veuve en noir, – c’est votre Mère Sans larme et sans
espoir, comme l’a peinte Carrière.
Je connais tous les Christs qui pensent dans les musées ;
Mais Vous marchez, Seigneur, ce soir à mes côtés.
Je descends à grands pas vers le bas de la ville,
Le dos voûté, le cœur ridé, l’esprit fébrile.
Votre flanc grand-ouvert est comme un grand soleil
Et vos mains tout autour palpitent d’étincelles.
Les vitres des maisons sont toutes pleines de sang
Et les femmes, derrière, sont comme des fleurs de sang,
D’étranges mauvaises
fleurs flétries, des orchidées,
Calices renversés ouverts sous vos trois plaies.
Votre sang recueilli, elles ne l’ont jamais bu.
Elles ont du rouge aux lèvres et des dentelles au cul.
Les fleurs de la passion sont blanches comme des cierges,
Ce sont les plus douces fleurs au Jardin de la Bonne Vierge.
C’est à cette heure-ci, c’est vers la neuvième heure
Que votre tête, Seigneur, tomba sur votre Cœur.
Je suis assis au bord de l’océan
Et je me remémore un cantique allemand,
Où il est dit, avec des mots très doux, très simples, très purs,
La beauté de votre Face dans la torture.
Dans une église, à Sienne, dans un caveau,
J’ai vu la même Face, au mur, sous un rideau.
Et dans un ermitage, à Bourrié-Wladislasz,
Elle est bossuée d’or dans une châsse.
De troubles cabochons sont à la place des yeux
Et des paysans baisent à genoux
Vos yeux.
Sur le mouchoir de Véronique
Elle est empreinte
Et c’est pourquoi Sainte Véronique est votre sainte.
C’est la meilleure relique promenée par les champs,
Elle guérit tous les malades, tous les méchants.
Elle fait encore mille et mille autres miracles,
Mais je n’ai jamais assisté à ce spectacle.
Peut-être que la foi me manque, Seigneur, et la bonté
Pour voir ce rayonnement de votre Beauté.
Pourtant, Seigneur, j’ai fait un périlleux voyage
Pour contempler dans un béryl l’intaille de votre image.
Faites, Seigneur, que mon visage appuyé dans les mains
Y laisse tomber le masque d’angoisse qui m’étreint.
Faites, Seigneur, que mes deux mains appuyées sur ma bouche
N’y lèchent pas l’écume d’un désespoir farouche.
Je suis triste et malade. Peut-être à cause de Vous,
Peut-être à cause d’un autre. Peut-être à cause de Vous.
Seigneur, la foule des pauvres pour qui vous fîtes le Sacrifice
Est ici, parquée, tassée, comme du bétail, dans les hospices.
D’immenses bateaux noirs viennent des horizons
Et les débarquent, pêle-mêle, sur les pontons.
Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols,
Des Russes, des Bulgares, de Persans, des Mongols.
Ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens.
On leur jette un morceau de viande noire, comme à des chiens.
C’est leur bonheur à eux que cette sale pitance.
Seigneur, ayez pitié des peuples en souffrance.
Seigneur, dans le ghetto, grouille la tourbe des Juifs
Ils viennent de Pologne et sont tous fugitifs.
Je le sais bien, ils ont fait ton Procès ;
Mais je t’assure, ils ne sont pas tout à fait mauvais.
Ils sont dans des boutiques sous des lampes de cuivre,
Vendent des vieux habits, des armes et des livres.
Rembrandt aimait beaucoup les peindre dans leurs défroques.
Moi, j’ai ce soir marchandé un microscope.
Hélas! Seigneur,
Vous ne serez plus là, après Pâques !
Seigneur, ayez pitié des Juifs dans les baraques.
Seigneur, les humbles femmes qui vous accompagnèrent à Golgotha
Se cachent.
Au fond des bouges, sur d’immondes sophas,
Elles sont polluées de la misère des hommes.
Des chiens leur ont rongé les os, et dans le rhum Elles cachent leur vice endurci qui s’écaille.
Seigneur, quand une de ces femmes parle, je défaille.
Je voudrais être Vous pour aimer les prostituées.
Seigneur, ayez pitié des prostituées.
Seigneur, je suis dans le quartier des bons voleurs,
Des vagabonds, des va-nu-pieds, des receleurs.
Je pense aux deux larrons qui étaient avec vous à la Potence,
Je sais que vous daignez sourire à leur malchance.
Seigneur, l’un voudrait une corde avec un nœud au bout,
Mais ça n’est pas gratis, la corde, ça coûte vingt sous.
Il raisonnait comme un philosophe, ce vieux bandit.
Je lui ai donné de l’opium pour qu’il aille plus vite en paradis.
Je pense aussi aux musiciens des rues,
Au violoniste aveugle, au manchot qui tourne l’orgue de Barbarie,
A la chanteuse au chapeau de paille avec des roses de papier ;
Je sais que ce sont eux qui chantent durant l’éternité.
Seigneur, faites-leur l’aumône, autre que de la lueur des becs de gaz,
Seigneur, faites-leur l’aumône de gros sous ici-bas.
Seigneur, quand vous mourûtes, le rideau se fendit,
Ce qu’on vit derrière, personne ne l’a dit.
La rue est dans la nuit comme une déchirure
Pleine d’or et de sang, de feu et d’épluchures.
Ceux que vous avez chassé du temple avec votre fouet,
Flagellent les passants d’une poignée de méfaits.
L’Etoile qui disparut alors du tabernacle,
Brûle sur les murs dans la lumière crue des spectacles.
Seigneur, la Banque illuminée est comme un coffre-fort,
Où s’est coagulé le Sang de votre mort.
Les rues se font désertes et deviennent plus noires.
Je chancelle comme un homme ivre sur les trottoirs.
J’ai peur des grands pans d’ombre que les maisons projettent. j’ai peur. Quelqu’un me suit. Je n’ose tourner la tête.
Un pas clopin-clopant saute de plus en plus près.
J’ai peur. J’ai le vertige. Et je m’arrête exprès.
Un effroyable drôle m’a jeté un regard Aigu, puis a passé, mauvais comme un poignard. Seigneur, rien n’a changé depuis que vous
n’êtes plus Roi. Le mal s’est fait une béquille de votre Croix.
Je descends les mauvaises marches d’un café Et me voici, assis, devant un verre de thé.
Je suis chez des Chinois, qui comme avec le dos Sourient, se penchent et sont polis comme des magots.
La boutique est petite, badigeonnée de rouge
Et de curieux chromos sont encadrés dans du bambou.
Ho-Koussaï a peint les cent aspects d’une montagne.
Que serait votre Face peinte par un Chinois?
Cette dernière idée, Seigneur, m’a d’abord fait sourire.
Je vous voyais en raccourci dans votre martyre.
Mais le peintre pourtant, aurait peint votre tourment Avec plus de cruauté que nos peintres d’Occident.
Des lames contournées auraient scié vos chairs,
Des pinces et des peignes auraient strié vos nerfs,
On vous aurait passé le col dans un carcan,
On vous aurait arraché les ongles et les dents,
D’immenses dragons noirs se seraient jetés sur Vous,
Et vous auraient soufflé des flammes dans le cou,
On vous aurait arraché la langue et les yeux,
On vous aurait empalé sur un pieu.
Ainsi, Seigneur, vous auriez souffert toute l’infamie,
Car il n’y a pas plus cruelle posture.
Ensuite, on vous aurait forjeté aux pourceaux

Qui vous auraient rongé le ventre et les boyaux.
Je suis seul à présent, les autres sont sortis,
Je suis étendu sur un banc contre le mur.
J’aurais voulu entrer, Seigneur, dans une église ;
Mais il n’y a pas de cloches, Seigneur, dans cette ville.
Je pense aux cloches tues : – où sont les cloches anciennes ?
Où sont les litanies et les douces antiennes ?
Où sont les longs offices et où les beaux cantiques ?
Où sont les liturgies et les musiques ?
Où sont les fiers prélats, Seigneur, où tes nonnains ?
Où l’aube blanche, l’amict des Saintes et des Saints ?
La joie du Paradis se noie dans la poussière,
Les feux mystiques ne rutilent plus dans les verrières.

L’aube tarde à venir, et dans le bouge étroit

Des ombres crucifiées agonisent
aux parois.
C’est comme un Golgotha de nuit dans un miroir

Que l’on voit trembloter en rouge sur du noir.
La fumée, sous la lampe, est comme un linge déteint

Qui tourne, entortillé, tout autour de vos reins.
Par au-dessus, la lampe pâle est suspendue,
Comme votre Tête, triste et morte et exsangue.
Des reflets insolites palpitent sur les vitres…
J’ai peur, – et je suis triste, Seigneur, d’être si triste.
« Dic nobis, Maria, quid vidisti in via ? »
– La lumière frissonner, humble dans le matin.
« Dic nobis, Maria, quid vidisti in via ? »
– Des blancheurs éperdues palpiter comme des mains.
« Dic nobis, Maria, quid vidisti in via ? »
– L’augure du printemps tressaillir dans mon sein.

Seigneur, l’aube a glissé froide comme un suaire

Et a mis tout à nu les gratte-ciel dans les airs.
Déjà un bruit immense retentit sur la ville.
Déjà les trains bondissent, grondent et défilent.
Les métropolitains roulent et tonnent sous terre.
Les ponts sont secoués par les chemins de fer.
La cité tremble. Des cris, du feu et des fumées,
Des sirènes à vapeur rauques comme des huées.
Une foule enfiévrée par les sueurs de l’or

Se bouscule et s’engouffre dans de longs corridors.

Trouble, dans le fouillis empanaché de toits,
Le soleil, c’est votre Face souillée par les crachats.

Seigneur, je rentre fatigué, seul et très morne…
Ma chambre est nue comme un tombeau…
Seigneur, je suis tout seul et j’ai la fièvre…
Mon lit est froid comme un cercueil…
Seigneur, je ferme les yeux et je claque des dents…
Je suis trop seul. J’ai froid. Je vous appelle…
Cent mille toupies tournoient devant me yeux…
Non, cent mille femmes… Non, cent mille violoncelles…

Je pense, Seigneur, à mes heures malheureuses…
Je pense, Seigneur, à mes heures en allées…
Je ne pense plus à Vous. Je ne pense plus à Vous.
Les Pâques à New-York.
Joyeux Norouz à tous mes amis Iraniens !

 


Susanne Derève – l’alphabet du regard


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peinture: Giovanni Segantini

 

Il me semble voir ta main

Attirer doucement l’objet dans la lumière 

Le tenir à portée

Dans le reflet tamisé de la lampe   

                                                                                                                

Faire pivoter l’objet lentement

Afin que la lumière l’épouse

Et le révèle

 

Dans l’alphabet du regard                                   

Prendre une à une les images                                                           

Et les toucher comme on ferait

Du front des yeux et de la bouche

D’un visage aimé

 

Et puis les reposer dans le cadre                                                              

A leur place

Et reculer de quelques pas

Pour juger de l’effet produit

Sur celui qui n’a pas les clés

 

Et qui découvre médusé

Comme on tire un rideau de théâtre

Le don que tu lui fais

De la beauté .


Jean Arp – Place blanche


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relief:        Jean Arp:  horloge

 

Place blanche

(fragment)

Cette matinée ne place sur mon chemin que des bibelots de
la mort.

Ce sont des objets futiles,
des photographies fanées,
des flacons vides,

des coquilles ramassées à la mer,
un miroir qui reflétait la sérénité, la pureté, la gaieté calme,
la clarté que l’inéluctable ombre a engloutie.
Je suis envoûté par ces objets,

qui appartenaient à des personnes mortes depuis longtemps.
Des gestes se détachent de ces objets
comme des vapeurs mates,
comme des couronnes d’haleine.
Ils me traversent confusément.
Les cloches sonnent des années dans chaque minute.
Chaque minute produit une telle effusion de souvenirs
qu’elle prend l’importance d’une année.
Ces minutes ressemblent à des paniers sombres débordant
de fruits noirs.

Des années passent qui ont un éventail de fourmis sur la tête,
Tout en maintenant sa forme il grouille en soi et s’agite en
même temps intensément
pour éventer une vie stérile, un désert gris.

Jean ARP
« Jours effeuillés


Miquel Marti I Pol – Un jour, je serai mort …


.

peinture: Marsden Hartley

peinture: Marsden Hartley

 

 

Un jour, je serai mort
et encore dans l’après-midi
dans la paix des routes,
dans les champs verts,
parmi les oiseaux et au milieu de l’air
tranquillement en ami
et de passage parmi ces hommes
Je ne sais pas et je t’aime.

Un jour,      je serai mort
et encore dans l’après-midi
dans les yeux des femmes
qui viennent et qui m’embrassent,
dans la musique ancienne
toute mise au point,
ou même dans un objet,
le plus intime et le plus clair
ou peut-être dans mes vers.

Dites-moi quel prodige
rend le soir si doux
et si intense à la fois,
et à quel champ ou à quel nuage
dois-je attribuer ma joie;

parce que je sais supporter
tout de mon entourage,
et que je sais que quelqu’un, plus tard,
saura préserver ma mémoire.

Les paroles au vent

 

 

 

Miquel Marti I Pol


Jean-Michel Sananès – As-tu reçu ma carte ?


 

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photo-gravure:  A Marquet

 

Vois-tu mes pieds ont de la mémoire

ils m’ont porté, tiré, trainé rue des Petits Champs.

Désespérés, ils ont retrouvé notre troquetet une odeur de nous agrippée à la pluie

mais tu n’étais pas là mon amour.

La Seine gisait nue sous une robe d’ardoise

où cafardaient les bonheurs perdus

partout la grisaille

empierrait les anges et les moineaux

jusqu’aux confins du jour.

Le monde sans toi semble si petit

que chacun de mes pas me rapproche de l’absence

Quand les mots sont infirmes

les non-dits restent muets.

As-tu reçu ma carte ?

As-tu pensé à regarder

les trois lignes d’encre blanche

que j’ai glissées dans l’enveloppe

Juste sous le dernier silence ?

N’y as-tu pas trouvé un je t’aime qui traînait par là ?

Qu’en as-tu fait ?

L’as-tu jeté, oublié, égaré, ignoré, perdu, reconnu ?

L’as-tu agité, secoué, pour voir qui dormait dessous ?

M’auras-tu aperçu ?

Oublié, reconnu, ignoré, perdu,

écrasé, noyé sous le silence ?

M’auras-tu laissé repartir dos courbé,

Cœur serré dans ces heures

Où le vent se voûte dans le naufrage des mauvais rêves ?

Vois-tu mes pieds m’ont trainé rue des Petits Champs

mais tu n’étais pas là mon amour.

 

 

Jean-Michel Sananès


le marbre blanc, d’où s’est retiré mon sang – ( RC )


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Photo:  Mimmo Judice

 

 

C’est un incident malencontreux
qui fendit ma joie
de tout mon poids :
en quelque sorte ,   un désaveu.
          Je suis tombé de ma hauteur
mon socle a vacillé, par malheur:

             L’avenir est bien étroit :
il suffit d’être maladroit,
         et me voila par terre :
mon sourire en éclats,    comme du verre
qu’il faudrait qu’on recolle :

Ils sont sur le sol :
avec mes émois
        – quelque chose de froid
dans le marbre blanc
d’où s’est retiré mon sang:
                  comme par erreur…
Il faudrait retrouver le sculpteur …


RC – nov 2017


Robert Burns – Joies parties


 

 

peinture : Fr HundertwasserHundertwasser-219.jpg

Tu me rappelles des joies parties ,
Parties pour ne jamais revenir.

Souvent j’ai erré près du beau Doon,

Pour voir la rose et le chèvrefeuille s’entrelacer ;
Et chaque oiseau chantait son amour,

Et moi aussi je chantais tendrement le mien :
Le cœur léger, je cueillis une rose

Si jolie sur son arbre épineux ;
Et mon perfide amant me vola ma rose ,

Mais, hélas! il me laissa l’épine.


Zbigniew Herbert – le sel de la terre


 Kupka 1910 Archaická 3318490558.jpg

peinture  F Kupka

 

 

Une femme passe
son foulard tacheté comme un champ
elle serre contre sa poitrine
un petit sac en papier

cela se passe
en plein midi
au plus bel endroit de la ville

c’est ici qu’on montre aux excursions
le parc et son cygne
les villas dans les jardins
la perspective et la rose

Une femme avance
avec la bosse d’un baluchon
– que serrez-vous ainsi grand-mère

elle vient de trébucher
et du sac
sont tombés des cristaux de sucre

la femme se penche
et son expression
n’est rendue
par aucun peintre de cruches brisées

elle ramasse de sa main sombre
sa richesse dissipée
et remet dans le sac
les gouttes claires et la poussière

Elle
reste
si
longtemps
à genoux
comme si elle voulait ramasser
la douceur de la terre
jusqu’au dernier grain

Le quotidien et la vision de ce qui est, au plus profond, deux aspects inséparables. Cet extrait de L’inscription, par exemple :

Je répète un poème que je voudrais
traduire en sanscrit
ou en pyramide :

quand la source des étoiles se tarira
nous éclairerons les nuits

quand le vent deviendra pierre
nous attendrirons l’air


le jour peine de plus en plus à trouver son chemin- ( RC )


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Marcel Duchamp – Fresh widow   1920

 

C’est le soir,            ou bien autre chose
qui obscurcit la pièce …

– peut-être des oiseaux
porteurs d’épines ,
qui veulent
me percer les yeux.

Pour l’instant, ils ne peuvent pas rentrer
car la fenêtre est fermée,
mais peut-être bientôt
ils arriveront à passer.

Je ne peux pas sortir
de peur de les rencontrer.

Alors je dois rester enfermé ici,
seul         –        et le jour
peine    de plus en plus
à trouver son chemin .


RC – mai 207


Sculpteur de poème – ( RC )


Image associée

 

sculpture    Jaume Plensa      Yorkshire park

Tu t’imagines sculpteur
en travaillant le volume d’un poème….

Tu as à ta disposition,
comme celui du métier,
une matière malléable
qui serait comme la terre glaise
avec laquelle tu modèles tes idées.

Elles peuvent prendre toute forme
et le dire , en être rugueux
ou volontairement lisse,
selon le choix des verbes.

Tu travailles rapidement,
rajoutes, enlèves, soudes,
crées les espaces nécessaires,
associes les nuances,
se froissant même,
au parcours des sons.

Tourne donc autour de ta sculpture :
tu l’envisages sous un autre angle,
évidant les mots,
multipliant les arabesques.

Regarde l’ombre portée des phrases.
Creuse encore, où les sonorités s’affrontent ;
Imagine d’autres couleurs,
portées par d’autres voix.

Comment respire l’ensemble,
s’il se dilate avec le souffle,
s’il a la fluidité d’un marbre poli.

Il se nourrit de lumières et d’ombres
au foisonnement des images :
métaphores cristallisant l’imagination
avec la magie des vers:
le poème vibrant de son propre espace.


RC – mai 2017


Herberto Helder – Maudit soit celui qui a jeté la pomme dans l’autre monde


1915  Marc Chagall  N'importe ou hors du monde  Huile sur carton, maroufle sur Toile  61x47.3 cm  Takasaki, Gumma Museum of Modern Art.jpg

 

peinture: Marc Chagall:  N’importe ou hors du monde

 

S’il y avait des escaliers sur la terre et des anneaux dans le ciel
Je gravirais les escaliers et aux anneaux, je me pendrais
Dans le ciel je pourrais tisser un nuage noir
et qu’il neige, qu’il pleuve et qu’il y ait de la lumière sur les montagnes
et qu’à la porte de mon amour l’or s’accumule

J’ai embrassé une bouche rouge et ma bouche s’est teintée
J’ai porté un mouchoir à ma bouche et le mouchoir a rougi
Je suis allé le laver à la rivière et la rivière est devenue rouge
Et la frange de la mer, et le milieu de la mer
Et rouges les ailes de l’aigle
Descendu boire
Et la moitié du soleil et la lune entière sont devenues rouges

Maudit soit celui qui a jeté la pomme dans l’autre monde
Une pomme, une mantille d’or et une épée d’argent
Les garçons ont couru après l’épée d’argent
Et les filles ont couru après de la mantille d’or
Et les enfants ont couru, ont couru après la pomme.