voir l'art autrement – en relation avec les textes

Art

un poisson au-dessus des dunes – ( RC )


image : montage perso

Je me roule dans les mains de lune
glisse dans l’océan des rêves
je suis un poisson qui s’envole
au-dessus des dunes.

Ta poitrine de sirène
blanche et ta chevelure brune
sont celles d’une reine
au regard limpide.

Je vais planer, planer encore,
puis je retomberai
dans l’étendue liquide
l’instant d’une petite mort.

Ton corps d’or,
en devenir
connaît les sentiers secrets
des ressacs du désir.

Tu sais que l’on se noie
dans le plaisir,
mais je survivrai,
rien que pour toi.

RC – août 2021


Maria Gheorghe – dernier chant, dernier sourire


peinture : Ch Soutine

1

Le soleil ne brille pas pour les sourires,
ni l’herbe ne pousse pas pour la couper ras,
tel que toute chose, en combustion tenant sa lumière, n’est pas cendrée.

On approche trop de choses de notre âme;
lorsqu’on les perd, on les laisse briller dans les ténèbres du passé.

Le sourire arrive beaucoup plus tard, quand la lumière se replie
sur une autre lumière.

2

On ne porte pas les clés des jours,
on les traverse seulement en inconnus, pour nous nous rappeler, tard,
de tout ce que se coagule en lumière.

On se rapproche le sourire des fleurs, dans la vie, comme dans la mort,
le chant des oiseaux, compagnon des passages des portes invisibles.

On dissipe tout, on n’a pas de clés même pour la nuit.

3

On est jeté dans le monde,
boules de terre enrobées de lumière.
On se lève, on se replie sur soi, sur les autres.

On tâtonne à la recherche des sens,
jusqu’à ce que l’on donne un nom.

L’extinction n’est qu’une mélodie finale, que le tout nous la chante en souriant.

4

En quittant ce monde,
pour nous, les choses n’ont plus de mesure.
On ne ramasse plus rien. À quoi nous servirait dans la lumière?

On laisse le soleil qu’il soit soleil, que l’herbe soit herbe,
Le sourire, dans les fleurs, le chant, nous accompagne.

On revient pour donner un nom à une autre étoile.

M Gheorghe est une poétesse roumaine, dont on peut lire d’autres textes sur ce site


Franck Smith – noir solstice


peinture James Brown : Stabat mater X – 1988

je ne comprends pas

pourquoi toujours l’inquiétude doit être profonde

le ciel bleu la mer épaisse et profonde

le souvenir épais et bleu chaude

la chaleur de l’été solide

l’ennui ne comprends pas printanier

et bleu le bouquet comme noir

le soleil noir mouillé de noir

et c’en est fait du ciel pourquoi

radicalement noir comme celui

et c’en fut fait du ciel le noir dans la bouche

je ne comprends pas pourquoi

après le noir le blanc toujours

ensuite non ne comprends pas

tu comprends toi pourquoi

et où et de quoi as-tu peur dans le noir

quelle est la longueur dis cette peur rayonnante

sa lenteur

son caprice

dans le noir qu’elle est

radicalement

puisqu’il n’existe pas

le nom du jour n’existe pas

c’est noir quand le jour

n’est plus

non je ne sais pas

écoute un nom contient

le noir un noir un autre noir

au même endroit

c’est comme

le vent c’est comme

l’électricité

c’est comme la mer après

dont tu ne comprends pas

l’équilibre

la force non

et nous ne savons pas

plus de même

au même endroit

de cette peur

entre le vent

radicalement faible

de tout entier

et dérisoire

c’est comme la proie

la tache

noire aux sombres soucis

et tu te tais

et c’en fut fait du ciel

III

noir

c’est un peu d’orange pourtant

une branche ou deux qui font éclater les valises

je partirai passerai par l’usure du monde

je vais partir c’est sûr puisque

je te le dis dans le noir

te le dis dans la plus éculée des disparitions

avec à coté de moi quelques mots quelques oublis

une misère sans importance des baleines bleues

au ventre je te chercherai au coeur net

de ce que je refuse à côté si proche

la rivière du désordre dérisoire et vraie

te dira une absence

IV

je vais partir c’est sûr les mots

arrangeront un visage aimé

aux contours à peine dégrossis

je n’aurai aucun retour aucune peine à me perdre

V

quel noir est-ce qu’on voudrait tenir

pour endurer un silence moins inquiet

un sourire dénué du feuillage

des signes

quelque chose mauvais encore

et tenir têtes et gestes

je vais partir dans ce noir

que tu ne sais pas

donner

ni répondre

en cette seule et petite

fréquentation du mal

le mal-dit le mal-compris

autant de mensonges

ni personne

VI

les pas seront ceux du bleu effrayant et fatigué du malheur mal guéri

après l’autre après les autres feront-ils offrande ‘ c’est toujours

un peu non un peu seulement sauf que non c’est pas pareil à des patiences difficiles

VII

je ne sais pas pourquoi le ciel

je ne sais pas pourquoi le ciel la nuit

je ne sais pas pourquoi tant le ciel si l’obscurité

tant la nuit tant va le ciel

ne sais pas jamais

tant d’obscurité que si la nuit

alors qu’au ciel

et au-delà

bien au-delà

l’épaisseur des herbes-où nous courons

dans le ciel

, VIII

pour aller où je sais que j’aime ça se traverse longtemps aussi longtemps que l’eau

chaque force chaque éclipse » et rien pour dénombrer le temps


Sylvia Mincès – Sanglots jetables


photo-montage – auteur non identifié

près d’immenses planètes hexagonales
pleurent et pleurent sur infini
les ravissantes fées-musiques
cantates aux lourds plis chauds

cheveux fa jambe ré
s’arrachent le baldaquin
d’un dieu mineur exalté
désireux avant bleu
d’occuper mille croches
aux sommeils utérins

sanglot à la blondeur d’âme-vestale
sanglot plus frisé que moutons
sanglot-murmure un peu cassé
je viens de déchirer le mien

achèterais — très cher — sanglot stradivarius
— bon état


Le musée dans la piscine – ( RC )


C’est un endroit curieux
( généralement le cas des musées
que l’on fréquente encore habillé )
où l’on voit des demi-dieux
interrompant leur mouvement ,
bien conscients du danger,
avant d’aller plonger
avec leur accoutrement
dans la piscine
évoquant de très loin
la mer qui se souvient
des marées ( et ici, piétine ).

C’est une eau stagnante
où personne ne se risque
car la vie se confisque
dans une mort lente .
Quelques émanations perfides
auxquelles on ne s’attendait guère
ont changé ces héros en pierre,
( à tout jamais rigides
semblerait-il, pour l’éternité ):
on ne s’attend pas à les voir courir
ou les voir s’enfuir ,
condamnés à l’immobilité .

Peut-être est-ce préférable
à un autre destin tragique:
ces personnages de l’antique
retournant en sable
ou bien des anges
à qui on aurait coupé les ailes,
transformés en statues de sel…
le Moïse de Michel-Ange
souffrant d’insomnies
soumis à rude épreuve
retrouvé au fond d’un fleuve
ou au large d’Alexandrie…

Alors, mieux vaut patienter
( contre mauvaise fortune, bon coeur )
sous l’oeil des connaisseurs
fréquentant le musée…

L’éternité est pour eux,
rien ne presse :
ils attendront que le charme disparaisse:
il faut voir le côté avantageux,
d’être quand même à l’abri,
rassemblés ici
dans cet endroit incongru
plutôt que d’errer dans les rues .

Je ne vois qu’une solution :

c’est ce que je pense et estime –
Pour que ces statues s’animent,

proposons l’absolution,
et que des génies
changent l’eau en vin
( ou plutôt en eau de vie…)
il faut aider son prochain,
faire que le sang
de nouveau circule,
que les dieux fassent des bulles,

ils nous en seront reconnaissants –


Claude-Michel Cluny – Parlements


Ils se tiennent parfois dans des trous, qui ressemblent aux citernes des morts de Mycènes.
Mais ils ne portent pas nos beaux masques d’or, ils ne sont pas là pour l’éternité.
Pour l’Ossolète l’âge n’est qu’un déclin, la mort une voirie, jamais ils n’ont embaumé, empaqueté de monarque.
On ne sait même s’ils ont des rois.
Est-ce du pouvoir qu’ils bavardent au fond d’un trou, sans couronne, sans gardes?
La pourtant un murmure infuse, qui fait qu’on devine des Parlements de sous-sol, où se psalmodient peut-être des lois qu’on ne connaîtra pas.
Les Ossoletes non plus : après trois pas, le moment qui s’achève tombe dam une urne sans fond, un passé sans âge.
Les basses fosses où ils s’entassent et, qui sait? légifèrent, ne sont guère que des sacs à linge profonds et bêtes comme un suffrage universel. Les dieux font-ils collection de ces secrets perdus ?

plus d’infos sur l’auteur ? voir lien


Marina Tsvetaïeva – Mon siècle


sculpture – Gertraud Möhwald

Je donne ma démission.

Je ne conviens pas et j’en suis fîère !

Même seule parmi tous les vivants,

Je dirai non ! Non au siècle.

Mais je ne suis pas seule, derrière moi

Ils sont des milliers, des myriades

D’âmes, comme moi, solitaires.

Pas de souci pour le poète,

Le siècle

Va-t-en, bruit !

Ouste, va au diable, – tonnerre !

De ce siècle, moi, je n’ai cure, ,

Ni d’un temps qui n’est pas le mien !

Sans souci pour les ancêtres,

Le siècle !

Ouste, allez, descendants – des troupeaux.

Siècle honni, mon malheur, mon poison

Siècle – diable, siècle ennemi, mon enfer.

1934

texte extrait de « écrits de Vanves »


Denise Le Dantec – sept étoiles à la Grande Ourse


Le chant liturgique - Découvrir la musique médiévale

Les Hyperboréens ont compté sept étoiles à la Grande Ourse
Lié l’amour à l’adieu dans le champ des pommiers
Nos têtes sont devenues sourdes
Batailleuses nos mains dans l’eau des rocs

Le long de la côte
L’ombre enroule les fils du soleil
Et tire les images de la lumière dans l’herbe
la cendre et la fumée

Face au Nord sur la roche l’Ange s’assied
Et comme un oiseau qui prend son vol,
couleur de soleil, il s’élève

Sourds et nus sont le sable et le poisson sur le rivage

Et comme l’aiguille entraîne le fil le vent
entraîne les nuages
Sous l’archivolte du porche orné de fleurs-paratonnerre
L’Ange pénètre ma chair

Au fond des nuits il y a d’autres nuits
Sous l’ombre des feuilles d’akènes pourries
d’autres ombres

O les repaires insaisissables des bêtes
Dans les tourelles du givre et les rouelles du froid

Les mûres de mes seins sont devenues noires

Plus loin il y a un bois d’hiver noir et profond
qu’on nomme Bois des Loups
Les sentiers sont coupés de branchages si hauts
qu’on les dirait prêts aux bûchers
En novembre les fileuses d’étoupe filent leurs
manteaux de brindilles et de cheveux,
sur les troncs équarriés
Leurs yeux épèlent l’alphabet des étoiles,
Leur écheveau est une torche d’où s’échappent
les mèches de leurs crânes tondus
De leurs bouches s’égoutte le sang de leurs
engelures

L’Ange apaise ma blessure et me porte

Jusqu’à cette église, ô la Sainte,
Aux portes de digitales et de poison

Pour te battre
Comme la mer sur les côtes

Aux portes de misère et de foudre

Où, pour plus de mal encore, tous mes sens m’abandonnent


Anne Salager – Le grand sommeil


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peinture: Max Ernst : l’oeil du silence

Des roches liquéfiées balbutient
pour elle d’anciens mythes grecs
pour son troisième œil de sphinx

&

Elle vient d’épouser les dernières
lueurs du couchant où s’affirme
la brève embellie des passages

&

La voilà nue seins d’hirondelles
au naturel de sa pâleur
Je sens qu’elle va s’endormir…


Comme chez Francis Bacon – ( RC )


Si c’est la chair abandonnée,
de peine, de joies, de rages,
l’éclairage cru, d’otage,
le sang égoutté
lentement dans la nuit,
cette grande baignoire
où la vie s’enfuit
d’un coup de rasoir.

Difficile ainsi de se représenter
en auto-portrait….

  • plutôt se filmer là,
    devant la caméra :
    machine sans émotion
    oeil indifférent
    où s’installe l’espion
    de nos derniers instants

( Pour ceux qui aurait du mal à le croire
en léger différé – vous pourrez revoir
la vidéo prise ce soir là ) :
une fleur pourpre s’étend
lentement sur le drap ,

  • un bras pend
  • et la lumière s’éteint

Bacon aurait pu peindre
cet évènement sur la toile:
une pièce presque vide

  • un fond bleu pâle
  • une sorte de suicide
    sous un éclairage livide
    cru dans son contour électrique
    une ampoule laissée nue
    ( on dira que cela contribue
    au geste artistique ).

Un corps semblant inachevé
aux membres désordonnés
exhibés comme dans une arène
livré au regard obscène
alors que , pour tout décor
l’air brassé par un vieux ventilateur
tourne lentement encore
dans d’épaisses moiteurs

La peinture a de ces teintes sourdes
comme enfermée dans une cage
On n’y rencontre aucun visage
c’est une atmosphère lourde
de senteurs délétères,
dont elle demeure prisonnière.


Même exposée dans le musée,
elle sent le renfermé …

voir au sujet de F Bacon, cette étude….


Bornéo – ( SD/RC )


Raoul Dufy – Le cargo noir

et une version plus récente du texte de R C

Jean Dufy – Port du Havre


Alexandre Vialatte – Lapin


extrait de son recueil  » bestiaire »

Il est en pain d’épices.
Sur une affiche voyante. Il chante la gloire du pain d’épices.
Jamais on n’a vu tel lapin ; plus entraînant, plus décidé, plus franchement parti pour la gloire.

Il passe en trombe, il défile en fanfare, il vous gifle du vent de sa marche exaltée.
On quitte son chemin, on le suit, il électrise, les promeneurs lui emboîtent le pas.
On ne sait où il va, le sait-il ?
En tout cas il y va si vite que ça doit être extrêmement pressé.

Sous le bras gauche, il porte un pain d’épice, et de l’autre il joue de la trompette.
Le nez au vent, « la tête aux deux dressée » comme Josué autour de Jéricho.
Jamais personne n’a cru au pain d’épices avec une conviction si purement exclusive de tout ce qui n’est pas pain d’épices, avec une hâte si fébrile, avec une foi si claironnante, avec une fierté si hardie.
Ne nous trouvons pas sur son chemin, nous tomberions dans le vent de sa trompette.
Dépêchons-nous, quelqu’un a dû lui dire où se cachait le vrai secret du pain d’épices. Il court, il vole, c’est un chasseur à pied, c’est un zouave de Déroulède.

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Sans noms – ( RC ) – d’après Paul Celan


dessin: Zoran Music

Ils veulent effacer nos noms
comme nos corps,
anonymes et juste identifiables
grâce à un matricule,
              en apposant des scellés
dans le non-dit,
sur les lèvres éteintes
de l’histoire,             la rendant muette,
aussi innommable que nous .

Or ce n’est pas notre fin,
qui s’écrit,       taciturne
         mais le commencement
         d’une écriture,
même si nos noms
ne nous sont rendus,
qu’avec des caractères
inscrits par milliers
dans des plaques de mémoire.

RC –  mars  2020

Claude Lanzmann à propos du "Mur des noms" : "La nomination est la  sépulture même"

d’après le texte de Paul Celan, évoquant la Shoah ( dans Zeigehöft, )
Das Nichts, um unsrer
Namen willen
—-sie sammeln uns ein—-,
siegelt,

das Ende glaubt uns
den Anfang,

vor den uns
umschweigenden
Meistern,
im Ungescheidnen, bezeugt sich
die klamme
Helle.


dans son allocution de réception du prix de la ville de Brême, en 1958, Paul Celan déclare :

Accessible, proche et non perdue, au milieu de tant de pertes, il ne restait qu’une chose : la langue. Elle, la langue, restait non perdue. Oui, malgré tout. Mais il lui fallut alors traverser ses propres absences de réponse, traverser l’horreur des voix qui se sont tues, traverser les mille ténèbres du discours porteur de mort. Elle traversa et ne trouva pas de mots pour ce qui était arrivé. Mais elle traversa cet événement et put remonter au jour “enrichie” de tout cela. C’est dans cette langue que, au cours de ces années-là et de celles qui suivirent, j’ai essayé d’écrire des poèmes afin de parler, de m’orienter, afin de savoir où j’étais et où cela m’entraînait, afin de me donner un projet de réalité


Franck Venaille – égaré dans la nuit


Nocturne en noir et or : la fusée qui retombe (en), James Abbott McNeill Whistler, 1874.

Nocturne en noir et or : la fusée qui retombe (en), James Abbott McNeill Whistler, 1874.

égaré dans la nuit
dans ce qui est

l’obscur complet
j’avance lentement

me tenant par la main


Gustave Roud – campagne perdue


peinture: Maurice Brianchon

Sépare-toi de ton double endormi, quitte la chambre du Temps,
le seuil débouche dans une perle!

Nacre et nuit, l’espace gris et rose s’irise et tremble au seul battement de ton désir.

L’espace devient couleur de ta pensée. Tu peux choisir.
L’aube? Le ciel miroite aussitôt comme un ventre de truite.
La nuit d’août? Ce grésillement d’étoiles tout à coup sur le lac d’odeurs
où fermente le vin des roses mortes.
Décembre, si tu veux… La fontaine, sa voix d’été perdue,
coule sans mot dire sous les glaçons,
louche rappel des grelottants réveils d’adolescence.

Tu peux marcher dans l’herbe, dans la neige, cueillir une fleur,
une pomme au jeune pommier Lebel, mâcher le miel des premières violettes
en chassant d’un claquement de mains le corbeau d’octobre
noix au bec à travers l’essaim des feuilles jaunes.

Tu désires l’orage – et l’éclair fend d’un fil de feu la suie et l’argent des nues.
L’étendue n’est qu’un chatoiement du possible autour de tes mains et de tes lèvres.
Murmure pluie! et les molles flèches de l’averse ruisselleront à tes bras nus.

Ta main debout – le soleil flambe aux croupes fumantes des collines…
Tu es le maître de l’espace et le Temps n’est plus pour nous deux
qu’un présent inépuisé.

GR –Une solitude dans les saisons


Wladyslav Szlengel – téléphone


Anniina Vainionpää , 2017 Black Suit

Téléphone

Le cœur brisé et malade,
l’esprit de l’autre côté,
je me suis retrouvé un soir,
près du téléphone.

Et je pense : ce soir
je vais appeler de l’autre côté
puisque je suis de permanence
au téléphone.

Et soudain je pense : mon Dieu
je n’ai plus qui appeler
mille neuf cent trente-neuf
j’ai suivi une autre voie.

Nos voies se sont séparées,
les amitiés se sont enlisées
et à présent, c’est ça,
je n’ai plus personne à appeler.

Un soir d’automne derrière la vitre
le vent d’automne fonce sur la voie
et je pense je voudrais appeler
mais je n’ai plus personne

Je prends le combiné,
au bout d’un fil piteux,
Je compose un numéro familier,
on répond… c’est l’horloge parlante.

Pardon, me reconnais-tu ?
je demande d’une petite voix.
Il y a des années le sept septembre
avant de me mettre en route,

en disant adieu à ma chambre, à l’aube,
je savais ce qui commençait
et pour la dernière fois
tu m’as dit il est déjà six heures…

Et maintenant, veux-tu me parler,
j’ai des larmes plein la gorge,
dis moi quelque chose, petite horloge…
dix heures cinquante-trois.

Combien de fois ai-je dû unir
ma vie à cette voix tranquille.
– Te souviens-tu, petite horloge ?
– Dix heures cinquante-six.

Dix heures cinquante-six
rappelle-toi — si tu veux —
en mille neuf cent trente-neuf
je sortais du cinéma.

Dix heures cinquante-sept,
pour rentrer j’ai pris le « Zéro »
rue du Houblon, du cinéma Atlantic,
d’un film de Gary Cooper.

Au coin de la rue Dorée,
le crieur vendait le Courrier Rouge,
sur l’asphalte s’allongeaient,
tels des aurores des néons colorés.

Le « Zéro » abordait un virage bien rond
en pénétrant le cœur de ma ville chérie
que dis-tu, petite horloge ?
— Onze heures…

La rue du Nouveau-Monde brillait encore
dans les parcs on se promenait encore
le Café Club était ouvert encore.
— Onze heures trois…

Au Quick des saucisses fraîches et la foule du dîner,
à l’Adria les taxis partaient en trombe,
et Fogg chantait dans le haut-parleur

Les tramways rentraient au dépôt
démarraient ceux de la nuit,
à quelle heure environ ?
– Onze heures quarante-six,

Comme c’est bien de parler avec toi,
pas de dispute, pas de divergences,
tu es, petite horloge, la plus gentille
de toutes les dames que j’aie connues.

Maintenant j’aurai le cœur plus léger
sachant que si j’appelle,
une personne m’écoutera calmement,
même de l’autre côté.

|Je saurai qu’elle se souvient de tout,
qu’un destin commun nous a uni,
qu’elle n’a pas peur de me parler,
et qu’elle a une voix si calme.


Déjà le clapotis des nuits d’automne,
le vent fonçant au-delà des p’tits murs
et nous causons, nous rêvons,
l’horloge parlante et moi.

Porte toi bien, ma lointaine,
il y a des cœurs où rien ne change,
midi moins cinq, dis tu,
tu as raison… — Au revoir alors.
Contes de Noël


Robert Vigneau – l’asperge



montage perso d’après « asperges de la une  » de Max Ernst

Dans le printemps en prière,
L’asperge prend son élan.

Dieu du Ciel, Dieu fait lumière
Qui brille au dessus des champs
Et dessous, autre prodige :
L’asperge dans son terreau
Sort ses griffes, ses rémiges,
Sort des instances d’oiseau,
Des espérances de plumes
Frisant au bec du turion.
La colombe du légume,
Notre asperge en dévotion !
Dans le sable elle voltige,
Tirée verticalement
Vers le ciel, vers ce vertige :
La lumière du printemps.
Fuis l’asperge en couleur d’ange
Sort des envols souterrains.
La clarté lui tend la main.
Alors qui se fait phalange?
Qui choisit Dieu pour arôme?
Qui se glisse dans la paume
Lumineuse du divin ?
Notre asperge du jardin.


Ces champs devenus gris – ( RC )


Exposition Geneviève Asse | Musée des Beaux Arts

Image –  Geneviève  Asse

Les champs qui bordent le jour
sont devenus gris
il est impossible d’en saisir le contour;
la joie nous a été ravie,

une menace , lentement, plane :
–     les champs n’ont plus fleuri;
tu verras dans une autre vie
que la lumière s’éloigne …

(variation  sur  un texte  de Jean-Claude Pirotte: Parce que  le dessein des vies...)


Vicente Gerbasi – Espace secret


peinture – Marsden Hartley – Flaming Pool 1911

Les arbres morts à l’horizon du soir
dessinent la frontière du feu.
Il y a des distances mortelles dans les lignes de la main,
dans les veines du cœur.
Voici un fleuve obscur qui reflète les orangers,
les passagers du temps comme en un carnaval,
les serpentins qui se consument dans l’ombre,
les lierres clairs au fond
où s’illuminent les masques
et s’abolissent les visages.
L’éclair glace l’enceinte des coqs.
Je vois les espaces, rouges, bleus, lilas,
où les profils se pétrifient.


Fin de partie – ( RC )


Levy_Ernst_Tanning

1944- front Max Ernst and Dorothea Tanning play with Max Ernst Chess Set; back Muriel Streeter and Julien Levy play with a Bauhaus Chess Set

Sur le  trottoir  de l’avenue

le vent fouettait les  oriflammes.

Je suivais la diagonale,

et le cavalier  m’indiquait la voie,

sans  que  le soleil ne  se montre…

J’ai  emprunté dans une  vitrine

le reflet de la boulangère  anachronique,

habillée  à l’ancienne d’un hénné

et d’un vieux  tablier.

Fixé sur place par une pesante  cotte  de mailles,

je n’ai pu empêcher  la  tour  de s’avancer.

Elle  m’a barré la  route

pendant que,  du beffroi

la  cloche  la plus  grave

marquait la fin de la partie.

RC –  août  2020


Denis Scheubel – bateau sans mat


zokemig
peinture Malcom Morley

On a brûlé les mats
Dans les cheminées
Du bateau
Faut dire qu’il faisait froid

On nous a dit
« C’est pas malin
Sans mat
Quand le vent revient « 

Et nous drapés
Dans les voiles
On avait chaud
On était beaux,

On se sentait la force
De nager
S’il fallait
Quitter le raffiot
Qui dérivait.


Un mur, selon Tapiès – ( RC )


Antoni Tàpies, poète de la matière

peinture « matière »   Antoni Tapiès

Si tu dresses un mur de silence,
que tu tentes d’effacer le langage,
celui-ci resurgit un jour
malgré les cicatrices.

Certains ont gravé leur nom
sur les murs des cellules.
Il y a des lettres de sang
et parfois des croix
– autant de baillons
sur des bouches qui hurlent encore –

C’est un ensemble de métaphores,
qui parle dans la matière:
une matière crucifiée.
Un autre Guernica,
une autre façon
de traduire l’oppression,
dans les oeuvres de Tapiès .

RC-  avr  2020


Lutte avec l’ange – ( RC )


peinture: E Delacroix:  lutte  de Jacob avec l’Ange

j’ai oublié ce qui m’a poussé

à franchir les frontières :

juste le défilé des années

pour avancer de quelques pas

hésitants , sur les sentiers ombrageux :

(   on dit qu’un ange veille sur moi 

me construit peu à peu ,

me défie,  vocifère  )

          comme il  me provoque en duel ,

me confisque parfois la lumière :

>  ma conscience  alors se rebelle ;

ce que  j’écris

est un chemin tracé

à l’encre de la nuit,

       –   je m’y suis  engagé ;

 

Il y a le poème,

et puis il y a l’image :

       je trouverai la même

       sous un autre  éclairage.

C’est je  crois

d’une pareille nature

que l’ombre de la croix

sur l’écriture.

Je ne sais pas qui a gagné :

….  peut-être  qu’habilement

le cimetière des idées,

est un sol jonché  d’ossements:

où elles s’amoncellent …

–        mais je suis  toujours en vie,

         bien que  dépourvu d’ailes, 

et chassé du paradis :

 

je n’avais pas le choix

avec , toujours cette lutte  avec l’ange

tel que l’a peint  Delacroix.

RC- août 2020


S’échapper de la nuit – ( RC )


Terre brûlée - Tête dans les nuages et dans les arbres - Voyage au bout de la nuit ......

peinture: Anselm Kiefer


De vivants ici,
juste des corbeaux
au-dessus de fossés brûlants.

Des temps effacés,
s’entrouvrent des labours inutiles.

Comment se prolonge le monde
après la guerre ?

Des champs abandonnés,
aux tiges brisées,
faut-il reconstruire
et laisser les paroles se poser ?

la poésie est-elle possible,
pour s’échapper de la nuit,
et renaître quelque part ?

RC – mars 2020


Georges Henein – Beau fixe


 

Titian The Allegory of Prudence Art Print

peinture : allégorie  de la prudence    le Titien

 

dans cinq ans je serai… dans dix ans j’aurai… dans quinze ans on me…
l’avenir occupe un homme l’avenir presse un homme
l’avenir a de larges poches et l’une d’elles précisément
épouse la forme virile d’un pistolet
un regard sur une carte là germe l’ivoire là le tungstène
il fait noir dans cette île où accoste un homme
il y a des cris étranges dans ce port où débarque un homme
voix et silences se cherchent tout est mal réparti
je ne reconnais plus mes silences dit une femme angoissée
dont le visage n’est pas à décrire
à la douane on déclare ses souvenirs d’enfance
un homme est seul dans une rue
qui est la seule rue d’une île
on a donné à un homme de fausses adresses
dans une île des plus closes
vous n’aurez qu’à vous recommander de moi
et vous vous verrez choyé et entouré
mais un homme est des moins choyés
et des moins entourés dans une île
qu’il ne prévoyait pas aussi close
il y a un bateau par génération lui dit-on
d’un air las au bureau des renseignements
d’une île dans vingt ans un homme voguera de nouveau
l’avenir en tête la tête blanchie.


Béatrice Douvre – Feu qui ose


Yves Klein, ‘Peinture de feu sans titre (F 80)’, 1961

 

peinture au feu : Yves Klein

Feu qui ose
Achève
Ce peu de bois mouillé
Par l’orage et délivre
Précède-moi, qui ose, précède-moi ,espère
Mars et les affections même sans souvenir
Vois c’est déjà la splendeur
Bleue des trèfles, des pensées
Demeure
Pour celle enfin dont les seuls auront tremblé les yeux
Une dernière fois le dernier passager
Ose
Flamme soudain la sueur
Debout qui saigne
Et la grande odeur du froid
La haute arche de neige
Est-ce enfin le vrai cœur au-delà d’âme et corps
L’ébauche d’un soleil beau d’hiver ascendant ?


Montreur de l’ombre – ( RC )


peinture: A Böcklin  :  l’île des morts

                Montreur de l’ombre,
un soleil bleu s’éteint ,
mes rêves se sont repliés
        dans le soir …
Imagines-tu une île solitaire,
léchée de vaguelettes sombres,

y verrais-tu des peupliers
palpitant dans le grand air ,
semblables à ceux que l’artiste a peints,
frémissant de toutes leurs feuilles d’or,
contre un ciel moribond
et la couronne de cyprès noirs… ?

Seule présence, sur la gauche , cette embarcation,
qui se dirige vers l’île des morts.
Le passeur a un spectre pour compagnon;
               Par son entremise
il le mène à sa dernière demeure,
               Là où le temps s’immobilise.

Les peupliers ont cessé de frémir,
cernés par les cyprès.
On entendrait presque leurs murmures
            alors que la lumière disparaît :
Tout est figé ,         comme dans cette peinture
              où tout semble s’endormir…