voir l'art autrement – en relation avec les textes

Art

Edouard J Maunick – Escale 24


 

René Seyssaud marine à la Garonne 1902

peinture: René Seyssaud  –   marine à la Garonne 1902

… des Maldives aux Laquedives

en route vers Malabar j’apprivoise des îles
hélas seulement muettes que faire de mes secrets
à faire jaser l’aorte quand mes jardins divaguent
à force de boutures ce sont des coups d’amour
à chavirer la mort

 

( extrait de l’ouvrage « saut dans l’arc-en-ciel )


Jorge Carrera Andrade – la clé du feu


LA CLE DU FEU
(La llave del fuego)

 

Hernán Cortès, le conquérant du Mexique La « Malinche » et Cortès

Terre équinoxiale, patrie du colibri,
de l’arbre à lait et de l’arbre à pain !
J’entends de nouveau dans les feuilles
le grincement de machine rouillée
de tes grillons et de tes cigales.

Je suis l’homme des perroquets :
Colomb me vit dans son île
et m’embarqua pour l’Europe
avec les oiseaux des Indes
sur son vaisseau chargé
de trésors et de fruits

Un jour, sur le conseil de l’aube
je réveillai les cloches du XIX* siècle
et accompagnai Bolivar et ses gueux héroïques
dans les contrées mouillées
d’une éternelle pluie
traversai la sierra et ses grises bourrasques,
où l’éclair en sa grotte argentée
a son nid et plus loin vers le Sud,
vers le cercle exact de l’Equateur
de feu jusqu’aux capitales
de pierres et de nuages
qui s’élèvent près du ciel et de la rosée.

Je fondai une république d’oiseaux
sur les armures des conquérants
oxydées par l’oubli,
au pied du bananier.
Il ne reste qu’un casque dans l’herbe
habité par des insectes tel un crâne vide
éternellement rongé par ses remords.
Je m’approche des portes secrètes de ce monde
avec la clé du feu
arrachée au volcan, solennel tumulus.

Je te regarde, bananier, comme un père.
Ta haute fabrique verte, alambic des tropiques,
tes frais conduits, sans trêve
distillent le temps, transmuent
les nuits en larges feuilles, les jours en bananes
ou lingots de soleil, doux cylindres
pétris de fleurs et de pluie
en leur housse dorée telle abeille
ou peau de jaguar, enveloppe embaumée.

Le maïs me sourit et parle entre ses dents
un langage d’eau et de rosée,
le maïs pédagogue
qui apprend aux oiseaux à compter
sur son boulier.
Je m’entretiens avec le maïs et l’ara
qui savent l’histoire du déluge
dont le souvenir rembrunit le front des fleuves.

Les fleuves coulent toujours plus devant eux
étreignant chaque roc, peau plissée de brebis,
vers les côtes hantées par les tortues
sans oublier leur origine montagnarde et céleste
à travers l’empire végétal où palpite
la jungle et son cœur sombre de tambour.

O mer douce, Amazone, ô fluviale famille !
Je décoche ma flèche emplumée,
oiseau de mort,
à ton étoile la plus haute
et je cherche ma rutilante victime dans tes eaux.
O mon pays qu’habitent des races fières et humbles,
races du soleil et de la lune,
du volcan et du lac, des céréales et de la foudre.

En toi demeure le souvenir du feu élémentaire en chaque fruit,
en chaque insecte, en chaque plume,
dans le cactus qui exhibe ses blessures ou ses fleurs,
dans le taureau luisant de flammes et de nuit,
le vigilant minéral buveur de lumière,
et le rouge cheval qui galope indompté.
La sécheresse ride les visages
et les murs et l’incendie allume sur l’étendue des blés
l’or et le sang de son combat de coqs.

Je suis le possesseur de la clé du feu,
du feu de la nature clé pacifique
qui ouvre les serrures invisibles du monde,
clé de l’amour et du coquelicot,
du rubis primordial et de la grenade,
du piment cosmique et de la rose.

Douce clé solaire qui réchauffe ma main
par-dessus les frontières
tendue à tous les hommes :
ceux à l’épée prompte et à la fronde,
ceux qui pèsent sur un même plateau la monnaie et la fleur,
ceux qui fleurissent leur table pour fêter ma venue
et aux chasseurs de nuages, maîtres des colombes.

Ô terre équinoxiale de mes ancêtres,
cimetière fécond, réceptacle de semences et de cadavres.
Sur les momies indiennes dans leurs jarres d’argile
et sur les conquérants dans leurs tombeaux de pierre
qui sans trêve sillonnent les âges
ayant pour seule compagnie quelque insecte musicien,
un même ciel étend son regard d’oubli.

Un nouveau Colomb appareille dans les nuages
tandis qu’explose, bref feu muet,
la poudre céleste de l’étoile
et que les cris alarmés des oiseaux
obscurément semblent interroger
le crépuscule.

 

 

extrait  des  » poètes  d’aujourd’hui »  (Seghers)


Pierre Demarty – sur la plage


( extrait  du livre    » le petit  garçon sur la plage »        ed  Verdier )

peinture: P Picasso  –  famille au bord de la mer


 

Ils gardent, comme lui, les yeux fixés sur la mer, ils ne tournent pas la tête vers lui pour le voir, déchiffrer son visage à cet instant, effrayés à l’idée d’y découvrir on ne sait quoi, quelque chose d’incompréhensible et d’interdit, de la tristesse,         de l’impuissance, des larmes peut-être, de voir ce qu’on ne peut ou ne veut pas voir d’un père,           jamais,     et que celui-ci aussi s’efforce, de toutes ses forces s’efforce de ne pas montrer.

Ils demeurent ainsi sans rien dire à regarder simplement la mer,             la mer et le ciel, en enfonçant leurs doigts dans le sable.

Et lui aussi, alors, fait ce geste, sans y penser, sans penser à rien, de plonger les mains dans le sable, remuer, écarter les doigts en dessous, puis les remonter à la surface, ne rien faire d’autre que ça, sentir le poids infinitésimal du sable sur les phalanges tendues, puis incliner la main, lentement, et regarder le sable couler, tomber en fine pluie, grain à grain, au fond du seau d’enfant posé entre ses jambes, et puis recommencer.

Plonger encore la main, chaque fois un peu plus profondément, serrer le poing dessous puis remonter, faire crisser le sable dans sa paume à pleines poignées maintenant et le laisser tomber dans le seau comme d’une clepsydre,          le remplir, soudain il fait ça, remplir un seau d’enfant avec du sable,               écouter le bruit que fait le sable en tombant, son souffle.
Et une fois le seau rempli, le renverser, vite,             d’un coup de poignet vif pour en
perdre le moins possible,                  emprisonner le sable dessous comme on capturerait un petit animal, appuyer dessus, tasser,               attendre un moment — magie — puis, du bout des doigts posés en ventouses sur le fond du seau,          très lentement, le soulever.

Pendant une seconde apparaît alors une petite tour de sable, au sommet dentelé d’imparfaites et naïves crénelures, mais le sable trop fin, cherché pas assez profondément, là où il est plus mouillé, sombre et dur, s’écoule aussitôt, s’écroule, et l’éphémère édifice se disperse entre ses jambes, à peine bâti il s’est effondré et il n’en reste plus rien, et alors il recommence.

Sous les yeux de ses deux garçons il recommence, reprend le sable, enfonce la main dedans et remonte, et remplit le seau encore, avec une sorte de détermination à présent, une cadence, une façon de faire.

Il sent sur lui les regards, incrédules et peut-être affligés, embarrassés, ou peut-être amusés, ou peut-être un peu inquiets, des deux enfants, mais il ne lève pas la tête et il continue, et eux ne disent rien, ils le regardent et bientôt, sans rien dire, eux aussi ils commencent à plonger les mains dans le sable, à les mêler aux siennes en dessous, à fouiller, à creuser, remuer, remplir, verser.

Ils se relèvent alors, tous les trois, d’un même élan concerté dans le silence, puis ils s’agenouillent en cercle autour du sable fouillé,          et à quatre pattes ils se mettent à travailler ensemble,                 à retrouver ces gestes que chacun enfant a faits et qui ne s’apprennent pas,                        plonger la main dans la terre pour en faire jaillir quelque chose, un château,            un château forcément,               puisque en vertu d’une très étrange loi immémoriale des hommes et des enfants,                   sans que personne n’y ait jamais trouvé rien à comprendre ni du reste à redire,
avec du sable c’est toujours des châteaux qu’on fait,                                et pas des arbres, pas des nuages, ni même des visages,                   et le leur, le château qu’ils font,                pour rien et sans même l’ avoir décidé,            comme ça,                         tour après tour, douve après douve, prend forme maintenant,                   ils y œuvrent, sérieux comme des enfants,              ils font ça ensemble, tous les trois,                   le père et les fils, ils construisent un château de sable.

Leurs bras, leurs épaules, leurs mains se frôlent, eux dont les corps, à cause de l’âge que commencent à avoir les garçons maintenant, ont si peu souvent l’occasion de se toucher désormais, leurs épaules roulent et leurs mains dansent et travaillent dans le sable, travaillent le sable, comme une pâte, sculptent, avancent et s’enfoncent, lèvent des murailles, forent des tunnels, ajoutent sans cesse des tours et c’est la guerre.

Le château grandit, se dresse et à force bientôt il est fini, c’est fini, et tous trois alors, une dernière fois, plongent les doigts dans le sable et se mettent à creuser, tournant autour de l’édifice, traçant à main nue, les doigts droits, serrés, tendus contre la résistance du sable, une tranchée, un cercle parfait tout autour de la construction, pour l’exhausser et la protéger de la mer, ou rendre plus facile au contraire sa destruction prochaine et inéluctable, inviter la mer à venir se glisser comme un poison dans cette veine de sable circulaire pour cerner le château et le rompre par en bas, par en dessous, le faire s’écrouler, s’affaisser, défaire ce qu’ils ont fait.

Voilà,         c’est fini et ils se relèvent alors,         tous les trois,                    le père et les fils, ils regardent ça, le château de sable qu’ils ont construit ensemble tout à coup,      pour rien, et ce n’est pas un très beau château,            il est un peu fruste, mal balancé, inculte, et il n’a pas l’air bien solide non plus,                         la mousse acide de la mer n’en fera qu’une bouchée,             mais il est là pour l’instant et ils le regardent, tous les trois, avec le sentiment partagé en silence de quelque chose d’accompli, sans savoir quoi.

Ils le regardent et ils ne se regardent pas,         comme ils ne regarderont pas non plus la mer arriver et tout emporter, rompre,             le père prend les deux garçons par la main et ensemble ils s en vont, ils tournent le dos au château, à la plage, à la mer,         ils repassent par la dune pâle et le chemin aux aiguilles noires et collantes et ils rentrent, regagnent la maison,            constellés de sable des pieds à la tête,                    étincelants ; et quand on leur demandera, les autres, où est-ce qu’ils étaient passés, est-ce qu’ils ont vu heure,           et qu’est-ce qu’ils ont bien pu fiche pour se retrouver dans un état pareil, avec du sable partout, qu’ils mettent partout dans la maison,                  ils ne diront rien, ils ne parleront pas du château,                   qui est déjà un souvenir et un secret, entre eux, ils diront on a pris le chemin,                                          on est allé sur la plage, on a marché le long de la mer et jusqu’à la digue

et voilà, c’est tout,      on n’a pas vu le temps passer.

 

Le petit garçon sur la plage - Editions Verdier

en fait cet extrait n’est pas  représentatif  de la totalité  du récit, puisqu’il se réfère essentiellement à la  découverte de ce fils de migrants, découvert noyé , sur une plage )

Médias, Politiques : Aylan, et Maria? - Les Observateurs


Gérard Titus-Carmel – cet arrière-goût de nuit


 

vieille peinture craquelée mur de béton texture de fond 113478241 ...

 

cet arrière-goût de nuit
a tant dévasté ma langue
qu’il ne m’est plus alliance avec le monde
que dans les seuls mots
ciel et lilas

des mots
dont je me frotte les lèvres
chaque fois que j’observe
les craquelures du mur
où parfois les lézards s’affolent
vers midi


Jacques Borel – les images


 

peinture: Arnold BÖcklin  avec la mort  violoniste

 

Je ne peux pas grand’chose lorsque s’abat sur moi

La grande faulx noire et dorée de la mélancolie,

Seulement ployer un peu plus bas l’échine, ou supplier

De se taire dans la combe la plus obscure du cœur où ils se sont réfugiés

Ce groupe d’aïeux qui se retournent et chuchotent

Comme des soldats frissonnants sous une couverture

Et dont je n’ose pas surprendre les secrets conciliabules;

Retenir un instant cette main, et c’est celle de mon père,

Qui voudrait approcher de la table de jeu

Et poser encore un peu d’or sur le tapis;

Convaincre doucement ma mère de rentrer,

Qu’il n’y a plus de messe à l’église des fous

Et qu’aucun noyé ne l’appelle du fond de cette eau où elle se penche.

Peut-être pourrais-je refuser de reconnaître

Ce sourire d’amer plaisir que j’ai déjà vu sur d’autres bouches,

Ou ce geste de l’épaule qui tremble et ploie

Quand la vague d’un autre corps va la recouvrir de son ombre

Et la rouler sur un lit d’algues où elle retrouvera soudain

La même face confondue de la mémoire et de la solitude.

Dire non, mais puis-je aussi

Dire non à cet enfant dans son lit

Qui murmure à la mort des mots de fiançailles

Et il me semble qu’il ne s’est pas endormi depuis,

Qu’il est là depuis toujours, à tenter d’apprivoiser

Le sommeil aux mains de sable

Les larmes de Peau-d’Ane encore sur son visage

Et la lune sur la vitre qui survit à ses songes.

Ô images, plus indestructibles que les choses !

Grandes banderoles à jamais accrochées aux façades !

Vous me cacherez jusqu’au bout les profondeurs des fenêtres,

Les gestes, les colères et le tendre recul

Des êtres qui respirent à leur tour dans les chambres;

Le vent qui vous arrachera me balaiera avec vous,

Je vous sentirai encore collées à mes paupières,

Et, dans la déchirure,

La même lampe continuera d’éclairer pour moi

La même marge obscure et infranchissable du monde

Découpée une fois par les ciseaux du temps,

La maison refermée sur les terreurs du jour,

Ce salon vide, cette porte, et sur le mur

Cette figure lentement qui se confond avec sa robe

Et qui en a fini désormais de ressembler à personne.


Leon Felipe – Je ne suis pas venu chanter


 

Gravure  MC Escher  (  partielle):  goutte de rosée

 

Je ne suis pas  venu chanter,             vous pouvez remporter votre guitare.
Je ne suis pas non plus venu et je ne suis pas ici pour remplir mon dossier pour qu’on me canonise quand je mourrai.
Je suis venu regarder mon visage dans les larmes qui marchent vers la mer,
Le long du fleuve,
et le nuage…
et dans les larmes qui se cachent
dans le puits,
dans la nuit
et dans le sang…

Je suis venu regarder mon visage dans toutes les larmes du monde,
et puis aussi pour mettre une goutte de mercure, de pleurs, ne serait-ce qu’une goutte de mes pleurs
dans la grande lune que fait ce miroir sans limites où ceux qui viennent me regardent et se reconnaissent.
Je suis venu écouter encore une fois cette vieille sentence dans les ténèbres :
Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front
et la lumière à la douleur de tes yeux.
                  Tes yeux sont les sources des pleurs et de la lumière.


Richard Brautigan – Je vis au vingtième siècle


peinture  P Bonnard

Je vis au Vingtième Siècle
et tu es allongée ici à côté de moi.
Tu étais malheureuse quand tu t’es endormie.
Je ne pouvais rien y faire. J’étais désespéré.
Ton visage est si beau que je ne peux pas m’arrêter
pour le décrire, et il n’est rien que je puisse faire pour te rendre
heureuse pendant que tu dors.

traduit de l’anglais par E. Dupas

.


José Carreira Andrade – Biographie à l’usage des oiseaux


 

 

Hommes La peinture illustration femmes portrait collage DeviantArt bois vert bleu marron du sang bébé décès religieux or prière mort religion mythologie argent mural famille En priant timbres Mère ART homme femme bronze cœurs art moderne prières Christ Rawart art folklorique Outsiderart Mixedmedia art contemporain surréalisme Auto-stressé expressionnisme Artbrut en train de mourir Peintures acryliques Naiveart Visionaryart Primitiveart Visages Artonwood contre-plaqué Jésus fils mère et fils Jésus Christ Lapieta Sauveur Peintures religieuses Cross religieux art moderne Art enfant

peinture-collage issue  du site Wallhere

 

La rose se mourait au siècle où je naquis,

et la machine avait chassé trop tôt les anges.

Quito voyait passer la dernière diligence

parmi les arbres qui couraient en lignes droites,

les clôtures et les maisons des nouvelles paroisses,

au seuil des champs

où de lentes vaches ruminaient le silence

et le vent éperonnait ses plus légers chevaux.

Vêtue du couchant, ma mère gardait

au fond d’une guitare sa jeunesse

et parfois le soir la montrait à ses fils,

l’entourant de musique, de lumière, de paroles.

J’aimais l’hydrographie de la pluie,

les puces jaunes du pommier

et les crapauds agitant deux ou trois fois

leur lourd grelot de bois.

La grande voile de l’air sans cesse se mouvait.

La Cordillère était du ciel la vaste plage.

La tempête venait et quand battait le tambour,

ses régiments mouillés chargeaient ;

alors le soleil, de ses patrouilles d’or,

ramenait sur les champs une paix transparente.

Je voyais les hommes baiser l’orge sur la terre,

des cavaliers s’engloutir dans le ciel,

et descendre à la côte aux parfums de mangos

les lourds wagons des mugissants troupeaux.

La vallée était là avec ses grandes fermes

où le matin laissait couler le chant des coqs

et onduler à l’ouest une moisson de cannes

ainsi qu’une bannière pacifique;

le cacao gardait dans un étui sa secrète fortune,

l’ananas revêtait sa cuirasse odorante

et la banane nue, une robe de soie.

Tout est passé déjà en houles successives,

comme les chiffres vains d’une légère écume.

Les années vont sans hâte confondant leurs lichens;

le souvenir n’est plus qu’un nénuphar

qui montre entre deux eaux son visage de noyé.

La guitare est solitaire cercueil de chansons

et le coq blessé à la tête longtemps se lamente.

Tous les anges terrestres ont émigré,

jusqu’à l’ange brun du cacao.

JORGE CARRERA Traduit par Edmond Vandercammen


Un sonnet d’après l’absinthe – ( RC )


Résultat de recherche d'images pour "degas verre d'absinthe"

peinture: E Degas –  le  verre  d’absinthe

Jo tombe à l’eau
dans le port de Saint-Malo…
on peut aussi se noyer dans un verre de vin,
            ( tu le prends, je te le tiens ):

A Saint Malo, il y a une semaine j’y étais;
les nuages flottaient au-dessus des quais,
c’est juste en front de mer,
que j’ai avalé le dernier verre

( puis la lumière s’est éteinte…
il n’y avait plus d’absinthe )…
c’est une histoire d’eau un peu trouble

tout à fait décente
mais ,  qu’il est difficile de remonter la pente
            ( je crois que j’y voyais double !) .


Abbas Kiarostami – j’ai la poésie


2d-1013_o.jpg

dessin: Barbara Hepworth

quand je n’ai rien dans la poche
j’ai la poésie
quand je n’ai rien dans le frigo
j’ai la poésie
quand je n’ai rien dans le cœur
je n’ai rien

 

 

Extrait du recueil 7 heures moins 7


Valère Novarina – Si un jour je suis


Chien  VelickoV.JPG

image: montage perso avec au départ un tableau de V Velickovic

 

Si un jour je suis, vous offrirez ma viande de vie aux animaux.
Si un jour je suis, je vous offrirai ma vie pour la manger.
Rien correspond aux sons que j’entends.
J’ai peint mes deux oreilles qui sont en bleu :
j’avais déjà peint les deux pieds de ma chaise en vide.

Enfant, j’avais déjà peint de travers un chien tout noir
entier en blanc, avec un trou noir au milieu
pour voir dedans, percé lui-même d’un blanc
pour voir derrière.

 

 


Bartomeu Rosselló-Pòrcel – Sonet


peinture  Salvador Dali – Rêve causé par le vol d’une abeille autour d’une pomme-grenade une seconde avant l’éveil

 

Quand elle dort dans le plaisir somnolent
du vieux jardin vibrant de fleurs et de nuit,
passant par la fenêtre je suis le vent,
et tout est comme un souffle fleuri.

Quand elle dort, et sans y prendre garde
s’abime dans les grands fonds de l’oubli,
je suis l’abeille qui enfonce l’ardente
aiguille — feu et furie — dans son sein.

Elle qui était image, charme, élégance
et mouvement ambigu, la voici pleur et cri.
Et moi, cause du mal, de la douceur,

j’en fais de lasses délices du péché,
et Amour, qui voit, les yeux clos, le combat,
s’endort en souriant de ravissement.

Bartomeu Rosselló-Pòrcel (1913-1938)
extrait de Nou poemes (1933).

 

Quan ella dorm el gaudi somnolent
del vell jardí vibrant de flors i nit,
passant per la finestra sóc el vent,
i tot és com un alenar florit.

Quan ella dorm i sense fer-hi esment
tomba a les grans fondàries de l’oblit,
l’abella só que clava la roent
agulla – fúria i foc – en el seu pit.
La que era estampa, encís i galanor
i moviment ambigu, és plor i crit.
I jo, causa del dol, de la dolçor

en faig lasses delícies del pecat,
i Amor, que veu, ulls closos, el combat,
s’adorm amb un somriure embadalit.

 

on peut  trouver –  comme celui-ci, beaucoup de textes et chansons en portugais, sur le site de « je pleure sans raison »


Clarice Lispector – Et alors ? J’adore voler !


Les cubistes méconnus... Image-10

Peinture:                Leopold Survage

Il m’est arrivé de cacher un amour par peur de le perdre,

Il m’est arrivé de perdre un amour pour l’avoir caché.

Il m’est arrivé de serrer les mains de quelqu’un par peur

Il m’est arrivé d’avoir peur au point de ne plus sentir mes mains

Il m’est arrivé de faire sortir de ma vie des personnes que j’aimais

Il m’est arrivé de le regretter

Il m’est arrivé de pleurer des nuits durant, jusqu’à trouver le sommeil

Il m’est arrivé d’être heureuse au point de pas parvenir à fermer les yeux.

Il m’est arrivé de croire en des amours parfaites.

Puis de découvrir qu’elles n’existent pas.

Il m’est arrivé d’aimer des personnes qui m’ont déçue.

Il m’est arrivé de décevoir des personnes qui m’ont aimée

Il m’est arrivé de passer des heures devant le miroir pour tenter de découvrir qui je suis et d’être sure de moi au point de vouloir disparaître

Il m’est arrivé de mentir et de m’en vouloir ensuite, de dire la vérité et de m’en vouloir aussi.

Il m’est arrivé de faire semblant de me moquer de personnes que j’aimais avant de pleurer plus tard, en silence dans mon coin.

Il m’est arrivé de sourire en pleurant des larmes de tristesses et de pleurer tant j’avais ri.

Il m’est arrivé de croire en des personnes qui n’en valaient pas la peine, et de cesser de croire en ceux qui pourtant le méritaient.

Il m’est arrivé d’avoir des crises de rire quand il ne fallait pas.

Il m’est arrivé de casser des assiettes, des verres et des vases, de rage.

Il m’est arrivé de ressentir le manque de quelqu’un sans jamais le lui dire.

Il m’est arrivé de crier quand j’aurais dû me taire, de me taire quand j’aurais dû crier.

De nombreuses fois, je n’ai pas dit ce que je pensais pour plaire à certains, d’autres fois, j’ai dit ce que je ne pensais pas pour en blesser d’autres.

Il m’est arrivé de prétendre être ce que je ne suis pas pour plaire à certains,et de prétendre être ce que je ne suis pas pour déplaire à d’autres.

Il m’est arrivé de raconter des blagues un peu bêtes encore et encore, juste pour voir un ami heureux.

Il m’est arrivé d’inventer une fin heureuse à des histoires pour donner de l’espoir à celui qui n’en avait plus.

Il m’est arrivé de trop rêver, au point de confondre le rêve et la réalité…
Il m’est arrivé d’avoir peur de l’obscurité, aujourd’hui dans l’obscurité

“je me trouve, je m’abaisse, je reste là »

Je suis déjà tombée un nombre innombrable de fois en pensant que je ne me relèverais pas.

Je me suis relevé un nombre innombrable de fois en pensant que
je ne tomberais plus.

Il m’est arrivé d’appeler quelqu’un pour ne pas appeler celui que
je voulais appeler.

Il m’est arrivé de courir après une voiture parce qu’elle emmenait
celui que j’aimais.

Il m’est arrivé d’appeler maman au milieu de la nuit en m’échappant d’un cauchemar.

Mais elle n’est pas apparu et le cauchemar fut pire encore.

Il m’est arrivé de donner à des proches le nom d’ami et de découvrir qu’ils ne l’étaient pas.

D’autres en revanche, que je n’ai jamais eu besoin de nommer m’ont toujours été et me seront toujours chers.
Ne me donnez pas de vérités, parce que je ne souhaite pas avoir
toujours raison.

Ne me montrez pas ce que vous attendez de moi parce que je vais suivre mon cœur !

Ne me demandez pas d’être ce que je ne suis pas, ne m’invitez pas à être conforme, parce que sincèrement je suis différente ! Je ne sais pas aimer à moitié, je ne sais pas vivre de mensonges, je ne sais pas voler les pieds sur terre. Je suis toujours moi-même mais je ne serais pas toujours la même !

J’aime les poisons les plus lents, les boissons les plus amères, les
drogues les plus puissantes, les idées les plus folles, les pensées les plus complexes, les sentiments les plus forts.

Mon appétit est vorace et mes délires sont les plus fous.

Vous pouvez même me pousser du haut d’un rocher, je dirai : – et alors
J’adore voler !


Le jardin propice – ( RC )


 

 

jacqueshemery   jardindespropices      rd.jpg

peinture: Jacques Hemery   mont Ventoux

Au jardin propice,
j’ai attendu
que le temps se dénoue.
On s’habitue
à être à genoux,
que les feuilles jaunissent,
qu’un ciel d’hiver
pèse de son gris
sur le mont Ventoux.
mais toujours espère
revoir le jardin fleuri.

RC – avr 2020


Sabine Péglion – tu ne répares pas ( fin )


Alberto Burri - YouTube

peinture  Alberto Burri

 

Le pinceau ne peut couvrir la toile déchirée
Ici l’écorce laisse apparaître l’aubier

Tu ne répares pas
Tu étales sur des fils suspendus la détresse
du vent et les nuages roulent s’enroulent
en emportant l’instant

Noirs les pigments à l’amer du temps
inscrivent une entaille Fragments de lave
arrachés au volcan d’une douleur lointaine
broyée gravée pulvérisée L’incandescence
du geste n’en comble pas la faille

Tu ne répares pas
un cœur au bord de la rupture Battements
sourds des regrets aux parois de ses veines
Cicatrice du jour au givre de la pierre
Tu ne répares pas

Tu déploies d’un seul geste l’écharpe bleue du ciel
à sa gorge nouée

Tu insères dans la pierre
la lumière saisie Sur la trame des mots usés
tu recueilles les couleurs

Un chant s’élève
à la cime de l’arbre Une fenêtre s’ouvre
Le givre t’aspire en un éblouissement

Tu t’avances lentement à l’enfance du monde


Jules Supervielle – Anges de marbre et de peinture


court extrait de  « Grenade »

ange  et  Daniel.jpg

Anges de marbre et de peinture
Au vol roman ou renaissant,
Vierge au sourire diligent
Qui cherche l’âme sous la bure.


Natasha Kanapé Fontaine – Réserve II


Image may contain Art Human Person and Painting

peinture: T C Cannon

 

Ecoutez le monde
s’effondrer
ponts de béton
routes d’asphalte

Aho pour la joie
Aho pour l’amour

Surgit la femme
poings serrés
vers la lumière

Voici que migrent
les peuples sans terres
nous récrirons la guerre
fable unique

Qui peut gagner sur le mensonge
construire un empire de vainqueurs
et le croire sans limites

Ce qui empoisonne
ne méritera pas de vivre
ce qui blesse ne méritera pas le clan
cinq cents ans plus tard
sept générations après

Tous ces châssis pour barrer les routes
tous ces murs érigés entre les nations
tous ces bateaux d’esclaves
ces bourreaux n’auront eu raison de rien

Si j’étais ce pigeon qui vomit
sur les hommes de bronze
fausses idoles carnassiers ivres
se tâtant le pectoral gauche
avec la main droite
lavée par les colombes

Qui d’autre est capable
de provoquer l’amnésie
octroyer la carence
à ceux qu’il gouverne

Qui d’autre sait appeler union
ce qui est discorde
pour s’arracher le premier
pour s’arracher le meilleur
des confins de toutes les colonies
qui d’autre sait appeler croissance
ce qui est régression
construction
ce qui est destruction
les peuplades pillées à bon escient
au nom du roi et de la reine
au nom du peuple qui meurt de faim
à Paris
à Londres
à Rome
à New York
à Dubaï
à Los Angeles
à Dakar
au nom du peuple
qui se bâtit par douzaine
à Fort-de-France
à Port-au-Prince
à La Havane
à Caracas
à Santiago
à Buenos Aires

Aho pour la joie
Aho pour l’amour

Qui d’autre sait nommer le mensonge
pour le voiler

La ville persiste en moi
assise sur l’avenue des Charognards
je guette l’allégresse
la haine qui me pousse à hurler

Je guette le nom des ruelles
de la grande mer
qui laisse passer les pauvres
à l’abri des vautours

La guerre est en moi comme partout.

Pour  écouter les poèmes de NKF sur  lyrikline  rendez-vous ici…


les yeux démesurément ouverts sur la nuit – ( RC )


peinture: Léon Bonnat – le lac de Gérardmer-  1893
C’est cette nuit, quelque part, 
le don du sang en héritage,
qu’au-dessus du lac 
 
aux profondeurs noires,
         je vois cliqueter 
la mécanique  des étoiles.
 
C’est un grand  appel silencieux,
aussi étrange  qu’un rire  de chauve-souris,
qui m’effraie autant qu’il m’attire.
 
Il n’a de calme    que l’apparence,
           car tout peut  avoir lieu
au sein du liquide  obscur.
 
          L’air, dans sa moiteur, 
          a cet aspect fatigué 
des choses qui se fanent,
 
repoussant en ses extrémités,
autour de la clairière proche,
une jungle aux arbres en fer  forgés…
 
Malgré son lent  clapotement,
il me vient à l’esprit que l’eau,
de même, est figée,
 
comme une plaque  de métal,
   que je pourrais m’y risquer
   sans pour  autant m’enfoncer,
 
aussi loin que je puisse
pour accéder à l’îlot sombre,
en son centre.
 
            Je sais que des barques 
            y abordent certains jours,
et on y débarque des cargaisons funèbres.
 
Cet  îlot ,       je le sais gardé
          par des statues sévères 
à la base couverte  de mousses…
 
Cette nuit, 
je combattrai 
la violence muette  des enchantements.
 
Je mourrai,      peut-être,
englué dans les vases fourbes, 
ou paradoxalement  aspiré
 
par le ciel monotone, mais le coeur net,
semant l’épouvante  dans les planètes, 
les yeux démesurément ouverts sur la nuit.

Thierry Metz – Je ne sais pas si ma place est ici


1984%2520Eric%2520Fischl%2520Portrait%2520of%2520the%2520artist%2520as%2520an%2520old%2520man.jpg

peinture: Eric Fischl – portrait of the artist as an old man –  1984

Je ne sais pas si ma place est ici. Ni ailleurs.
Avec parfois quelque chose d’autre
qui m’entraîne à écrire.
Les gens ont souvent les yeux et les oreilles
inversées ou sans existence.
Ce que je vois n’est jamais complet.
Silence et mots sont nos bûchers.

 

 

texte  extrait  de  « Dolmen « 


Lautréamont – syllogismes démoralisateurs


Erró.  Rétrospective au Musée d'art contemporain de Lyon (MAC Lyon), du 3 octobre 2014 au 22 février 2015

peinture: Erró

 

Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les exceptions dans l’ordre physique ou moral,
l’esprit de négation, les abrutissements, les hallucinations servies par la volonté, les tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les insatiabilités, les asservissements, les imaginations creusantes, les romans, ce qui est inattendu, ce qu’il ne faut pas faire, les singularités chimiques de vautour mystérieux qui guette la charogne de quelque illusion morte, les expériences précoces et avortées, les obscurités à carapace de punaise, la monomanie terrible de l’orgueil, l’inoculation des stupeurs profondes, les oraisons funèbres, les envies, les trahisons, les tyrannies, les impiétés, les irritations, les acrimonies, les incartades agressives, la démence, le spleen, les épouvantements raisonnés, les inquiétudes étranges, que le lecteur préférerait ne pas éprouver,

les grimaces, les névroses, les filières sanglantes par lesquelles on fait passer la logique aux abois, les exagérations, l’absence de sincérité, les scies, les platitudes, le sombre, le lugubre, les enfantements pires que les meurtres, les passions, le clan des romanciers de cours d’assises, les tragédies, les odes, les mélodrames, les extrêmes présentés à
perpétuité, la raison impunément sifflée, les odeurs de poule mouillée, les affadissements, les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des déserts, ce qui est somnambule, louche, nocturne, somnifère, noctambule, visqueux,

phoque parlant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque, anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédéraste, phénomène d’aquarium et femme à barbe, les heures soûles du découragement taciturne, les fantaisies, les âcretés, les monstres, les syllogismes démoralisateurs, les ordures, ce qui ne réfléchit pas comme l’enfant, la désolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfumés, les cuisses aux camélias, la culpabilité d’un écrivain qui roule sur la pente du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords, les hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs engrenages imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiomes sacrés, la vermine et ses chatouillements insinuants, les préfaces insensées, comme celles de Cromwell, de M de Maupin et de Dumas fils, les caducités, les impuissances, les blasphèmes, les asphyxies, les étouffements, les rages,

– devant ces charniers immondes, que je rougis de nommer, il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe si souverainement.


Sandra Lillo – du rêve de l’été


Original Nature Painting by Julianne Felton | Fine Art Art on Canvas | Evening Shadows

peinture: Julianne Felton

 

 

Les ombres boivent le soir
la lumière

Tu te demandes comment
t’échapper

les cercles s’agrandissent
la nuit monte aux chevilles

te réveiller oiseau peuplier
saule pleureur

mais pas du rêve de l’été


Angèle Paoli – une part d’ombre


Starry Night, 1893 by Edvard Munch

peinture: Edvard Munch   » Starry night »

.Viendra un jour où la beauté du ciel
se dérobera à ton visage
la part d’ombre qui gît en toi
envahira l’espace clos de ton regard

quels sourires papillons de nuit dernières lucioles
volèteront sous tes paupières closes yeux éteints
retenir le temps entre tes doigts ne se peut
il va
pareil à l’eau du torrent qui roule vers sa fin

bolge de remous
où se mêlent les eaux


Francesca-Yvonne Caroutch – espace du désir


partrice+giorda.jpg

peinture: Patrice Giorda

 

Espace idéal
espace du désir qui
au-delà de l’assouvissement
demeure pur désir
c’est-à-dire volonté des étoiles

Jubilation de la graine sur le point de germer
Ascèse des voyages dans l’énergie à l’état brut
L’esprit et le cœur pris dans les glaces
enfin tressaillent de concert

Voici alors le prince
ni ours ni dieu
qui saura éveiller la belle au plomb dormant

Car notre mercure est terre humide et torride
le verger notre corps
et notre corps un cosmos .


Guy Goffette – Goya


Goya, plate 26 from 'The Disasters of War' (Los Desastres de la Guerra): 'One can't look.' (No se puede mirar.), 1810-20, etching, burnished lavish, drypoint and burin, plate: 14.5 x 21 cm (The Metropolitan Museum of ArtGravure  F de  GOYA

 
La nuit peut bien fermer la mer
dans les miroirs : les fêtes sont finies
le sang seul continue de mûrir
dans l’ombre qui arrondit la terre
comme ce grain de raisin noir
oublié dans la chambre de l’œil
qu’un aigle déchirant la toile enfonce
dans la gorge du temps.