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auteurs à découvrir

Gustave Roud – frontière du temps


Chaque nuit,
chaque jour
j’atteins vivant cette frontière du temps
que nul pourtant ne passe
avant son dernier battement de cœur,

nappe de neige trouée à chaque pas,
toujours plus mince,
sa frange extrême enfin fondue
à ce banc de brume ou d’absence
qui est Ailleurs.


Théo Léger – les dieux


ESPACE VEDIQUE: CREATION ET FIN DU MONDE /SCIENCE VEDIQUE
Brahma créateur du monde


Les beaux, les nobles, ce sont eux sans nul doute
qui nous donnèrent le feu et la rapide roue au caisson du char.
Le globe qui traverse en volant la Neige et l’Avril,
à l’Homme et à l’Abeille ils l’ont donné.

Sur le rivage de la mer des Ténèbres où. la Terre se noie
ils édifièrent leur palais. La demeure, ils la bâtirent
dans la flamme et le sifflement des vipères
pour que dansent la danse des masques, les sauvages.

Ils donnent mesure au Temps aérien, ils font rouler les soleils
mais ils ne savent rien des puissants ateliers
enclos dans la goutte de rosée aux ramures de l’Arbre de Mai
qui forgent sans répit la création du Monde.

(Théo Léger- 1960)


Gustave Roux – campagne perdue


peinture: Maurice Brianchon

Sépare-toi de ton double endormi, quitte la chambre du Temps,
le seuil débouche dans une perle!

Nacre et nuit, l’espace gris et rose s’irise et tremble au seul battement de ton désir.

L’espace devient couleur de ta pensée. Tu peux choisir.
L’aube? Le ciel miroite aussitôt comme un ventre de truite.
La nuit d’août? Ce grésillement d’étoiles tout à coup sur le lac d’odeurs
où fermente le vin des roses mortes.
Décembre, si tu veux… La fontaine, sa voix d’été perdue,
coule sans mot dire sous les glaçons,
louche rappel des grelottants réveils d’adolescence.

Tu peux marcher dans l’herbe, dans la neige, cueillir une fleur,
une pomme au jeune pommier Lebel, mâcher le miel des premières violettes
en chassant d’un claquement de mains le corbeau d’octobre
noix au bec à travers l’essaim des feuilles jaunes.

Tu désires l’orage – et l’éclair fend d’un fil de feu la suie et l’argent des nues.
L’étendue n’est qu’un chatoiement du possible autour de tes mains et de tes lèvres.
Murmure pluie! et les molles flèches de l’averse ruisselleront à tes bras nus.

Ta main debout – le soleil flambe aux croupes fumantes des collines…
Tu es le maître de l’espace et le Temps n’est plus pour nous deux
qu’un présent inépuisé.

GR –Une solitude dans les saisons


Wladyslav Szlengel – téléphone


Anniina Vainionpää , 2017 Black Suit

Téléphone

Le cœur brisé et malade,
l’esprit de l’autre côté,
je me suis retrouvé un soir,
près du téléphone.

Et je pense : ce soir
je vais appeler de l’autre côté
puisque je suis de permanence
au téléphone.

Et soudain je pense : mon Dieu
je n’ai plus qui appeler
mille neuf cent trente-neuf
j’ai suivi une autre voie.

Nos voies se sont séparées,
les amitiés se sont enlisées
et à présent, c’est ça,
je n’ai plus personne à appeler.

Un soir d’automne derrière la vitre
le vent d’automne fonce sur la voie
et je pense je voudrais appeler
mais je n’ai plus personne

Je prends le combiné,
au bout d’un fil piteux,
Je compose un numéro familier,
on répond… c’est l’horloge parlante.

Pardon, me reconnais-tu ?
je demande d’une petite voix.
Il y a des années le sept septembre
avant de me mettre en route,

en disant adieu à ma chambre, à l’aube,
je savais ce qui commençait
et pour la dernière fois
tu m’as dit il est déjà six heures…

Et maintenant, veux-tu me parler,
j’ai des larmes plein la gorge,
dis moi quelque chose, petite horloge…
dix heures cinquante-trois.

Combien de fois ai-je dû unir
ma vie à cette voix tranquille.
– Te souviens-tu, petite horloge ?
– Dix heures cinquante-six.

Dix heures cinquante-six
rappelle-toi — si tu veux —
en mille neuf cent trente-neuf
je sortais du cinéma.

Dix heures cinquante-sept,
pour rentrer j’ai pris le « Zéro »
rue du Houblon, du cinéma Atlantic,
d’un film de Gary Cooper.

Au coin de la rue Dorée,
le crieur vendait le Courrier Rouge,
sur l’asphalte s’allongeaient,
tels des aurores des néons colorés.

Le « Zéro » abordait un virage bien rond
en pénétrant le cœur de ma ville chérie
que dis-tu, petite horloge ?
— Onze heures…

La rue du Nouveau-Monde brillait encore
dans les parcs on se promenait encore
le Café Club était ouvert encore.
— Onze heures trois…

Au Quick des saucisses fraîches et la foule du dîner,
à l’Adria les taxis partaient en trombe,
et Fogg chantait dans le haut-parleur

Les tramways rentraient au dépôt
démarraient ceux de la nuit,
à quelle heure environ ?
– Onze heures quarante-six,

Comme c’est bien de parler avec toi,
pas de dispute, pas de divergences,
tu es, petite horloge, la plus gentille
de toutes les dames que j’aie connues.

Maintenant j’aurai le cœur plus léger
sachant que si j’appelle,
une personne m’écoutera calmement,
même de l’autre côté.

|Je saurai qu’elle se souvient de tout,
qu’un destin commun nous a uni,
qu’elle n’a pas peur de me parler,
et qu’elle a une voix si calme.


Déjà le clapotis des nuits d’automne,
le vent fonçant au-delà des p’tits murs
et nous causons, nous rêvons,
l’horloge parlante et moi.

Porte toi bien, ma lointaine,
il y a des cœurs où rien ne change,
midi moins cinq, dis tu,
tu as raison… — Au revoir alors.
Contes de Noël


Jean-Luc Sarré – Le jour le silence


Phoro RC ( Champerboux )

Aveugle  elle vacille 

bergerie en plein ciel

 

 

les pierres

dans son dos

le silence qu’elles longent

les dévore

 

 

(demeuré dans son dos

je vois ce dos que rien n’efface

trembler dans la lumière

comme si la nuit

jamais

ne devait survenir)

extérieur blanc

poésie flammarion

 


Robert Vigneau – l’asperge



montage perso d’après « asperges de la une  » de Max Ernst

Dans le printemps en prière,
L’asperge prend son élan.

Dieu du Ciel, Dieu fait lumière
Qui brille au dessus des champs
Et dessous, autre prodige :
L’asperge dans son terreau
Sort ses griffes, ses rémiges,
Sort des instances d’oiseau,
Des espérances de plumes
Frisant au bec du turion.
La colombe du légume,
Notre asperge en dévotion !
Dans le sable elle voltige,
Tirée verticalement
Vers le ciel, vers ce vertige :
La lumière du printemps.
Fuis l’asperge en couleur d’ange
Sort des envols souterrains.
La clarté lui tend la main.
Alors qui se fait phalange?
Qui choisit Dieu pour arôme?
Qui se glisse dans la paume
Lumineuse du divin ?
Notre asperge du jardin.


Joseph PONTHUS – Feuillets d’usine (extrait)


Fernand Leger – Usine jaune

 

Après le sommeil de plomb

Les clopes et le café du réveil avalés

À l’usine

L’attaque est directe

C’est comme s’il n’y avait pas de transition avec

Le monde de la nuit

Tu re-rentres dans un rêve

Ou un cauchemar

La lumière des néons

Les gestes automatiques

Les pensées qui vagabondent

Dans un demi-sommeil de réveil

Tirer  tracter  trier  porter  soulever  peser  ranger

Comme lorsque l’on s’endort

Ne même pas chercher à savoir pourquoi

ces gestes et ces pensées s’entremêlent

 

À la ligne

C’est toujours s’étonner qu’il fasse jour

à l’heure de la pause quand on peut sortir

fumer et boire un café

Je ne connais que quelques types de lieux

qui me fassent ce genre d’effet

 

Absolu    existentiel     radical

 

Les sanctuaires grecs

La prison

Les îles

Et l’usine

 

Quand tu en sors

Tu ne sais pas si tu rejoins le vrai monde

ou si tu le quittes

Même si nous savons qu’il n’y a pas de vrai monde

Mais peu importe

 

Apollon a choisi Delphes comme centre du monde

et ce n’est pas un hasard

Athènes a choisi l’Agora comme naissance

d’une idée du monde et c’est une nécessité

La prison a choisi la prison que Foucault a choisie

La lumière la pluie et le vent ont choisi les îles

 

Marx et les prolétaires ont choisi l’usine

 

Des mondes clos

Où l’on ne va que par choix

Délibéré

Et d’où l’on ne sort

 

Comment dire

 

On ne quitte pas un sanctuaire indemne

On ne quitte jamais vraiment la taule

On ne quitte pas une île sans un soupir

On ne quitte pas l’usine sans regarder le ciel

 

La débauche

 

Quel joli mot

Qu’on n’utilise plus trop sinon au sens figuré

Mais comprendre

Dans son corps

Viscéralement

Ce qu’est la débauche

 

Et ce besoin de se lâcher se vider se doucher

pour se laver des écailles de poissons mais l’effort

que ça coûte de se lever pour aller à la douche

quand tu es enfin assis dans le jardin

après huit heures de ligne

 

Demain

En tant qu’intérimaire

L’embauche n’est jamais sûre

Les contrats courent sur deux jours une semaine

tout au plus

 

Ce n’est pas du Zola mais on pourrait y croire

On aimerait l’écrire le XIXe

et l’époque des ouvriers héroïques

 

On est au XXIe siècle

J’espère l’embauche

J’attends la débauche

J’attends l’embauche

J’espère

 

Attendre et espérer

 

Je me rends compte qu’il s’agit des derniers mots

de Monte-Cristo

Mon bon Dumas

 

« Mon ami, le comte ne vient-il pas de nous dire que l’humaine sagesse était tout entière dans ces deux mots : Attendre et espérer ! »

 

 

 

A LA LIGNE 

Feuillets d’usine (extrait du Chapitre I)

Ed La Table Ronde 

 


Denis Scheubel – bateau sans mat


zokemig
peinture Malcom Morley

On a brûlé les mats
Dans les cheminées
Du bateau
Faut dire qu’il faisait froid

On nous a dit
« C’est pas malin
Sans mat
Quand le vent revient « 

Et nous drapés
Dans les voiles
On avait chaud
On était beaux,

On se sentait la force
De nager
S’il fallait
Quitter le raffiot
Qui dérivait.


Renée Vivien – Chanson


photo Annick Levesque

Le soir verse les demi-teintes
Et favorise les hymens
Des véroniques, des jacinthes,
Des iris et des cyclamens.

Charmant mes gravités meurtries
De tes baisers légers et froids,
Tu mêles à mes rêveries
L’effleurement blanc de tes doigts.

____________(Études et préludes, 1901)


Barbara Auzou – Où ?


voir le site de B Auzou « lire, dit-elle »

Où sont-ils maintenant
Sinon sous les paupières piétinées du vent
Ceux qui fabriquaient la nuit de l’âge
Sous des pavés dissous d’ombres vaines
Et qui tentaient de déchiffrer
Les humeurs sévères de la mer inconsolée?

Ont-ils cru que tout se tient
Et qu’on se choisit l’angle du visage
propre à fabriquer des matins

Dans une poche d’air entre deux murs?
L’oiseau de la tempe depuis si longtemps
Brosse l’azur
À la recherche d’une vérité un peu respirable
Où s’érigeraient la fleur respectable
Et les chambres efficaces où coucher les os du temps.


Mohammed Khaïr-Eddine – Nausée noire


photo J Marc Rocfort

Mon sang noir plus profond dans la terre
et dans la chair du peuple prêt au combat
mon sang noir contient mille soleils
le champ tragique où le ciel s’entortille
je ne veux plus de couleurs mortes
ni de phrases qui rampent
dans les cœurs terrorisés
vous êtes pris entre moi et mon sang noir
coupables
de meurtres tournés traîtreusement
à quelque phase obscure
mon passé se lève aussi égal
à ma hauteur
foudroyant
pareil au jour qui reparaît
ruisselant d’encres noires
mon sang noir sur une colline
je vous traînerai dans la boue
faite de mon sang noir
vous et moi jadis porteurs de mythes
mon sang noir
était le lait ardent des mamelles du désert
vous et moi comme un vent inconciliable
des tonnes de sable
des éternités de molécules
nous séparent à présent
car je suis le sang noir d’une terre
et d’un peuple sur lesquels vous marchez
il est temps le temps où le fleuve crie
pour avoir trop porté
comme un serpent noir

il broie roches et cèdres
jusqu’à la mer qui le comprend
debout
présent
ensemble
vous en face des cadavres
dont est lourd mon passé
des cadavres dont les vers
ne sont pas desséchés
moi juge pour avoir été victime
car mon sang noir
coule dans la terre
et au tréfonds du peuple
seuls témoins
et mon passé surgi
du plomb qui l’a brisé


Lambert Schlechter – mille scarabées en route vers ton pays


Le culte du scarabée en Égypte ancienne, c'est Dramatic

Sur les pentes bien pentues des collines qui entourent Walker Bay, j’ai envoyé à ton assaut quelque mille messagers, il y aura d’abord les collines, puis les montagnes, puis les plaines, puis de nouveau les collines et les montagnes, ils vont mettre des jours, des mois, peut-être des années, peut-être des siècles, mille scarabées en route vers ton pays, ils portent le message, plié en quatre, sous leurs ailes, je leur ai interdit de voler, ils marcheront, c’est pour ça qu’ils mettront si longtemps, à mi-chemin vers le nord, ils auront tout le Sahara à traverser, ils portent tous le même message, il est plausible, même évident, entomologiquement, qu’ils vont mourir par centaines, ils vont mourir presque tous d’ici quelques jours, quelques semaines, il est probable, très probable qu’aucun d’eux n’atteindra le bord du Sahara, et s’il y en a deux ou trois qui atteindront le bord du Sahara, ils ne vont sûrement pas le traverser, j’aurais peut-être dû leur permettre de voler, mais c’est trop tard, ils ne m’entendent plus, ils sont trop loin, ou morts, je commence peu à peu à me résigner que tu ne recevras pas mon message, c’était juste une petite page, à peine mille signes, comme on dit, pour te dire que… , comment dire, dire que…


Rabih- El Atat – 3 textes courts


« Des restes de lumière

suspendus à ton balcon

– mes rêves »

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art: J Dubuffet


-« Au bout du gant rapprécié

un fil me relie

à ma mère »-

« Au loin

la vision se rétrécit

les passants se ressemblent »

voir aussi, sur « terres de femmes »


Marc Henri Arfeux – Chemin de Louve (Extrait II)


Jean FAUTRIER – Femme dans la nuit

Lointaine, ô demeurant lointaine,

Et si légère

Dans le lointain avant-pays,

Tu vas,

Malgré l’hiver,

Ta rose nuit pour seule image

Dans les ronciers.

Errante est la fraîcheur que tu portes en mystère

Comme un oiseau caché ;

Sur tout le jour s’étire un seul instant.

Puis tu pénètres en des chemins sans lieu

Que nulle maison n’appelle

A son orient de lampe.

Leurs jeux noués déchirent et te sidèrent,

Ma disparue de neige,

Pressée de comparaître et de nommer le seul,

Osant la nuit comme on se jette à la morsure en implorant son lait,

Pour le cracher ensuite, et piétiner sa propre face,

Puis se lever, tremblante, et s’étonner du jour,

Louve attendrie par les ciseaux de tout visage,

Prête à brûler le feu dans un mortier de larmes,

Louve agonie,

Limpide et morcelée,

Tenant la soif entre tes dents,

Criant,

Serrée de près sous un torrent d’azur.

http://marchenriarfeux.canalblog.com/

https://www.marchenriarfeux.net/po%C3%A9sie-2014-2020


Jacques Guigou – Augure du Grau


Paul SIGNAC (Paris 1863 - 1935) Vannes,...

 

dessin- aquarelle: Paul Signac

 

Parti
le port assombri
il frémit
le marcheur de la nuit
grâce à la persévérance des vagues
son pas s’efface
sur la page du rivage
passé la prise d’eau de Salins
il rallie
la course de l’étoile de l’Ourse
elle qui deviendra noire
mais qui pour l’instant
l’irradie »

Jacques Guigou    2012


Georges Henein – Beau fixe


 

Titian The Allegory of Prudence Art Print

peinture : allégorie  de la prudence    le Titien

 

dans cinq ans je serai… dans dix ans j’aurai… dans quinze ans on me…
l’avenir occupe un homme l’avenir presse un homme
l’avenir a de larges poches et l’une d’elles précisément
épouse la forme virile d’un pistolet
un regard sur une carte là germe l’ivoire là le tungstène
il fait noir dans cette île où accoste un homme
il y a des cris étranges dans ce port où débarque un homme
voix et silences se cherchent tout est mal réparti
je ne reconnais plus mes silences dit une femme angoissée
dont le visage n’est pas à décrire
à la douane on déclare ses souvenirs d’enfance
un homme est seul dans une rue
qui est la seule rue d’une île
on a donné à un homme de fausses adresses
dans une île des plus closes
vous n’aurez qu’à vous recommander de moi
et vous vous verrez choyé et entouré
mais un homme est des moins choyés
et des moins entourés dans une île
qu’il ne prévoyait pas aussi close
il y a un bateau par génération lui dit-on
d’un air las au bureau des renseignements
d’une île dans vingt ans un homme voguera de nouveau
l’avenir en tête la tête blanchie.


Béatrice Douvre – Feu qui ose


Yves Klein, ‘Peinture de feu sans titre (F 80)’, 1961

 

peinture au feu : Yves Klein

Feu qui ose
Achève
Ce peu de bois mouillé
Par l’orage et délivre
Précède-moi, qui ose, précède-moi ,espère
Mars et les affections même sans souvenir
Vois c’est déjà la splendeur
Bleue des trèfles, des pensées
Demeure
Pour celle enfin dont les seuls auront tremblé les yeux
Une dernière fois le dernier passager
Ose
Flamme soudain la sueur
Debout qui saigne
Et la grande odeur du froid
La haute arche de neige
Est-ce enfin le vrai cœur au-delà d’âme et corps
L’ébauche d’un soleil beau d’hiver ascendant ?


Quine Chevalier – Au bord du feu


  Et si les incendies en Australie étaient une conséquence de la ...

            I

Au bord du feu, au ban des ronces
entre les plaines délétères,

corps de naissance
en rien vêtu

les hardes ouvertes de lumière,
tu jettes un corps sur tes épaules.

Lequel des deux infanticide ?
Le vent rafle les chevaux sans territoire.

Nuit sacrificielle
sur les cerceaux hantés

du grand portique :
danse.

 

                II

Par la vraie nuit
à ses textures de silence

au bord du feu
au ban des ronces

porter un corps
et son vertige

un corps jeté
hors la nuit

sur les épaules


Jean-Claude Pinson – En été je préfère me tenir loin des plages


 

Location T4 7 personnes LE TOUQUET PARIS PLAGE 62520 ARCADIA 34

En été je préfère me tenir loin des plages
pourtant si proches pour un peu
j’entendrais leur rumeur
un mélange de vent clair
de cris de vagues au ralenti
je reste dans la chambre
où j’ai fait mon bureau
guettant dans le temps suspendu
la venue incertaine de la fameuse inspiration
en réalité fabriquée avec des livres pillés
des papiers raturés
des allées et venues à la fenêtre
à rêver devant la vacuité des jardins ouvriers
au mois d’août délaissés
je note des petits riens
espérant par la suite
les faire monter en neige
pouvoir les baptiser poèmes
à condition que s’y retrouve
comme un jus concentré
de la vie
et pourquoi pas un goût de plage
sans la plage cocktail de glace,
d’ambre solaire de baisers
sous les pins, ou
quelque chose d’avoisinant .

 

extrait de« J’habite ici »  de Jean-Claude Pinson


Pierre Demarty – sur la plage


( extrait  du livre    » le petit  garçon sur la plage »        ed  Verdier )

peinture: P Picasso  –  famille au bord de la mer


 

Ils gardent, comme lui, les yeux fixés sur la mer, ils ne tournent pas la tête vers lui pour le voir, déchiffrer son visage à cet instant, effrayés à l’idée d’y découvrir on ne sait quoi, quelque chose d’incompréhensible et d’interdit, de la tristesse,         de l’impuissance, des larmes peut-être, de voir ce qu’on ne peut ou ne veut pas voir d’un père,           jamais,     et que celui-ci aussi s’efforce, de toutes ses forces s’efforce de ne pas montrer.

Ils demeurent ainsi sans rien dire à regarder simplement la mer,             la mer et le ciel, en enfonçant leurs doigts dans le sable.

Et lui aussi, alors, fait ce geste, sans y penser, sans penser à rien, de plonger les mains dans le sable, remuer, écarter les doigts en dessous, puis les remonter à la surface, ne rien faire d’autre que ça, sentir le poids infinitésimal du sable sur les phalanges tendues, puis incliner la main, lentement, et regarder le sable couler, tomber en fine pluie, grain à grain, au fond du seau d’enfant posé entre ses jambes, et puis recommencer.

Plonger encore la main, chaque fois un peu plus profondément, serrer le poing dessous puis remonter, faire crisser le sable dans sa paume à pleines poignées maintenant et le laisser tomber dans le seau comme d’une clepsydre,          le remplir, soudain il fait ça, remplir un seau d’enfant avec du sable,               écouter le bruit que fait le sable en tombant, son souffle.
Et une fois le seau rempli, le renverser, vite,             d’un coup de poignet vif pour en
perdre le moins possible,                  emprisonner le sable dessous comme on capturerait un petit animal, appuyer dessus, tasser,               attendre un moment — magie — puis, du bout des doigts posés en ventouses sur le fond du seau,          très lentement, le soulever.

Pendant une seconde apparaît alors une petite tour de sable, au sommet dentelé d’imparfaites et naïves crénelures, mais le sable trop fin, cherché pas assez profondément, là où il est plus mouillé, sombre et dur, s’écoule aussitôt, s’écroule, et l’éphémère édifice se disperse entre ses jambes, à peine bâti il s’est effondré et il n’en reste plus rien, et alors il recommence.

Sous les yeux de ses deux garçons il recommence, reprend le sable, enfonce la main dedans et remonte, et remplit le seau encore, avec une sorte de détermination à présent, une cadence, une façon de faire.

Il sent sur lui les regards, incrédules et peut-être affligés, embarrassés, ou peut-être amusés, ou peut-être un peu inquiets, des deux enfants, mais il ne lève pas la tête et il continue, et eux ne disent rien, ils le regardent et bientôt, sans rien dire, eux aussi ils commencent à plonger les mains dans le sable, à les mêler aux siennes en dessous, à fouiller, à creuser, remuer, remplir, verser.

Ils se relèvent alors, tous les trois, d’un même élan concerté dans le silence, puis ils s’agenouillent en cercle autour du sable fouillé,          et à quatre pattes ils se mettent à travailler ensemble,                 à retrouver ces gestes que chacun enfant a faits et qui ne s’apprennent pas,                        plonger la main dans la terre pour en faire jaillir quelque chose, un château,            un château forcément,               puisque en vertu d’une très étrange loi immémoriale des hommes et des enfants,                   sans que personne n’y ait jamais trouvé rien à comprendre ni du reste à redire,
avec du sable c’est toujours des châteaux qu’on fait,                                et pas des arbres, pas des nuages, ni même des visages,                   et le leur, le château qu’ils font,                pour rien et sans même l’ avoir décidé,            comme ça,                         tour après tour, douve après douve, prend forme maintenant,                   ils y œuvrent, sérieux comme des enfants,              ils font ça ensemble, tous les trois,                   le père et les fils, ils construisent un château de sable.

Leurs bras, leurs épaules, leurs mains se frôlent, eux dont les corps, à cause de l’âge que commencent à avoir les garçons maintenant, ont si peu souvent l’occasion de se toucher désormais, leurs épaules roulent et leurs mains dansent et travaillent dans le sable, travaillent le sable, comme une pâte, sculptent, avancent et s’enfoncent, lèvent des murailles, forent des tunnels, ajoutent sans cesse des tours et c’est la guerre.

Le château grandit, se dresse et à force bientôt il est fini, c’est fini, et tous trois alors, une dernière fois, plongent les doigts dans le sable et se mettent à creuser, tournant autour de l’édifice, traçant à main nue, les doigts droits, serrés, tendus contre la résistance du sable, une tranchée, un cercle parfait tout autour de la construction, pour l’exhausser et la protéger de la mer, ou rendre plus facile au contraire sa destruction prochaine et inéluctable, inviter la mer à venir se glisser comme un poison dans cette veine de sable circulaire pour cerner le château et le rompre par en bas, par en dessous, le faire s’écrouler, s’affaisser, défaire ce qu’ils ont fait.

Voilà,         c’est fini et ils se relèvent alors,         tous les trois,                    le père et les fils, ils regardent ça, le château de sable qu’ils ont construit ensemble tout à coup,      pour rien, et ce n’est pas un très beau château,            il est un peu fruste, mal balancé, inculte, et il n’a pas l’air bien solide non plus,                         la mousse acide de la mer n’en fera qu’une bouchée,             mais il est là pour l’instant et ils le regardent, tous les trois, avec le sentiment partagé en silence de quelque chose d’accompli, sans savoir quoi.

Ils le regardent et ils ne se regardent pas,         comme ils ne regarderont pas non plus la mer arriver et tout emporter, rompre,             le père prend les deux garçons par la main et ensemble ils s en vont, ils tournent le dos au château, à la plage, à la mer,         ils repassent par la dune pâle et le chemin aux aiguilles noires et collantes et ils rentrent, regagnent la maison,            constellés de sable des pieds à la tête,                    étincelants ; et quand on leur demandera, les autres, où est-ce qu’ils étaient passés, est-ce qu’ils ont vu heure,           et qu’est-ce qu’ils ont bien pu fiche pour se retrouver dans un état pareil, avec du sable partout, qu’ils mettent partout dans la maison,                  ils ne diront rien, ils ne parleront pas du château,                   qui est déjà un souvenir et un secret, entre eux, ils diront on a pris le chemin,                                          on est allé sur la plage, on a marché le long de la mer et jusqu’à la digue

et voilà, c’est tout,      on n’a pas vu le temps passer.

 

Le petit garçon sur la plage - Editions Verdier

en fait cet extrait n’est pas  représentatif  de la totalité  du récit, puisqu’il se réfère essentiellement à la  découverte de ce fils de migrants, découvert noyé , sur une plage )

Médias, Politiques : Aylan, et Maria? - Les Observateurs


Gérard Titus-Carmel – cet arrière-goût de nuit


 

vieille peinture craquelée mur de béton texture de fond 113478241 ...

 

cet arrière-goût de nuit
a tant dévasté ma langue
qu’il ne m’est plus alliance avec le monde
que dans les seuls mots
ciel et lilas

des mots
dont je me frotte les lèvres
chaque fois que j’observe
les craquelures du mur
où parfois les lézards s’affolent
vers midi


Jacques Borel – les images


 

peinture: Arnold BÖcklin  avec la mort  violoniste

 

Je ne peux pas grand’chose lorsque s’abat sur moi

La grande faulx noire et dorée de la mélancolie,

Seulement ployer un peu plus bas l’échine, ou supplier

De se taire dans la combe la plus obscure du cœur où ils se sont réfugiés

Ce groupe d’aïeux qui se retournent et chuchotent

Comme des soldats frissonnants sous une couverture

Et dont je n’ose pas surprendre les secrets conciliabules;

Retenir un instant cette main, et c’est celle de mon père,

Qui voudrait approcher de la table de jeu

Et poser encore un peu d’or sur le tapis;

Convaincre doucement ma mère de rentrer,

Qu’il n’y a plus de messe à l’église des fous

Et qu’aucun noyé ne l’appelle du fond de cette eau où elle se penche.

Peut-être pourrais-je refuser de reconnaître

Ce sourire d’amer plaisir que j’ai déjà vu sur d’autres bouches,

Ou ce geste de l’épaule qui tremble et ploie

Quand la vague d’un autre corps va la recouvrir de son ombre

Et la rouler sur un lit d’algues où elle retrouvera soudain

La même face confondue de la mémoire et de la solitude.

Dire non, mais puis-je aussi

Dire non à cet enfant dans son lit

Qui murmure à la mort des mots de fiançailles

Et il me semble qu’il ne s’est pas endormi depuis,

Qu’il est là depuis toujours, à tenter d’apprivoiser

Le sommeil aux mains de sable

Les larmes de Peau-d’Ane encore sur son visage

Et la lune sur la vitre qui survit à ses songes.

Ô images, plus indestructibles que les choses !

Grandes banderoles à jamais accrochées aux façades !

Vous me cacherez jusqu’au bout les profondeurs des fenêtres,

Les gestes, les colères et le tendre recul

Des êtres qui respirent à leur tour dans les chambres;

Le vent qui vous arrachera me balaiera avec vous,

Je vous sentirai encore collées à mes paupières,

Et, dans la déchirure,

La même lampe continuera d’éclairer pour moi

La même marge obscure et infranchissable du monde

Découpée une fois par les ciseaux du temps,

La maison refermée sur les terreurs du jour,

Ce salon vide, cette porte, et sur le mur

Cette figure lentement qui se confond avec sa robe

Et qui en a fini désormais de ressembler à personne.


Sabine Péglion – tu ne répares pas – 01


 

 

 

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Tu ne répares pas          à peine peux-tu             au fil des

mots     broder quelque étincelle        sur la trame des jours

Que saisir   de l’instant           pour abolir la blessure

de ses lèvres             Son sourire déchiré  si prés

de la rupture                    Tu ne répares pas

Ton regard cherche          au–delà        à transpercer le

mur       s’accrocher au sien            pour trouver   un chemin

Tisse       tisse        sans illusions         les mots sur la page

Parler       chanter          assembler        peu importe

Tu inscris        fil à fil              la douleur qui se brise

Sur la trame       tendue de couleurs       tu reprises

au mieux              Tu sais bien que rien

n’occultera la trace          L’aiguille  se faufile

insère un arc en ciel

Pour quelle alliance         En quelle espérance

Tu ne répares pas              Les mailles du filet

que peuvent–elles retenir             avec ce trou béant

Habiles les mains    circulent           tentent de resserrer

le maillage           Pour quelle      miraculeuse  pêche

Partir   alors            ne plus revenir             traverser

l’horizon           N’est-ce pas disparaître             Sous la

vague         la barque            s’enroule           le filet dérive

dans le bleu du sillage               Tu ne répares pas

Tu ne répares pas      le linge    lacéré

Éphémère végétation        Tu navigues      au-dessus

des cordes balancées      bien au-delà      des haies

Laisse       sans regrets      la violence du vent

à travers     les   déchirures        vibrer         s’engouffrer

disperser les nuages          Tu ne répares pas

Tout n’est que cicatrice         sur la peau de la

terre         Tu sais que pour      semer      il te faudra

trouver la faille obscure           déposer       les graines

recueillies en ces mots          avec tant de patience

Accepter    d’arracher        au passage      quelques ronces

Voir      enfin       s’épanouir      ces bouquets espérés

Avoines folles   de lumière    dentelées       accrochées   à la pierre

Se courbant       s’inclinant         se relevant         sans cesse

Multipliant           au vent        les rares étincelles

Tu ne répares pas        Tu façonnes        Tu transformes

Tu recueilles     Tige à tige       Fil à fil          Maille à maille

Ces mots éparpillés           Quelque ariette oubliée

Cavatine légère        accrochant         dans ses yeux

un sourire         un plaisir        le désir d’exister

 

***

 


Pierre GABRIEL – La seconde porte


 

Intérieur au 30 Strandgase (1901) © Vilhelm Hammershoi

Vilhelm Hammershoi – Intérieur au 30 Strandgase

 

 

 

La première porte s’ouvre.

Une voix se hasarde, un appel.

Quel pas devancera le seuil ?

Quelle main tâtonnante saura

Délivrer de son leurre le feu

Qui couvait sous sa flamme invisible ?

Tout ce temps à guérir du silence,

La vie entière à guetter la réponse,

Alors que la lumière veille

Encore, inaccessible  –  toute proche  –

Derrière la seconde porte.

 

 

 

LA SECONDE PORTE 

Rougerie


Thomas Vinau – de ce côté-ci du ciel


photo Bruno Daversin ( Cévennes )

De ce côté-ci du ciel ne perdure qu’une miette, une impression rosâtre, un soupçon de nuage qui disparaît avant d’y accrocher un seul mot.
De ce côté-ci du ciel, le crépuscule est venu me chuchoter que le temps nous rattrape comme un ogre affamé, que dès que je m’assoie il a les dents qui poussent, que la poussière attend, patiente, que chacun lui revienne.

De ce côté-ci du ciel, le vent a battu la cadence pour que l’obscurité avance jusqu’à me piétiner la tête de ses chaussons brillants et laisser dans mes cheveux des paillettes embrumées, des sentiments d’étoiles.

De ce côté-ci du ciel, les parfums se mélangent dans le grouillement du monde. L’air se frotte à la terre. Les arbres s’enlacent entre eux et l’eau creuse des lits sombres pour l’amour des poissons.

De ce côté-ci du ciel, la lune gomme le fracas des hommes, elle efface tendrement les vestiges du vacarme et la terre se repose un peu pendant qu’une poussière explore le monde sur le dos sombre de la lumière.

De ce côté-ci du ciel, les ailes des chauve-souris qui lui chatouillent le ventre font frissonner la nuit et son rire délicat est comme une prière, une chanson lancinante qui nous dit que le vide est le seigneur du monde.


Benjamin Fondane – toute la douleur du monde


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C’est toute la douleur du monde

qui est venue s’asseoir à ma table

– et pouvais-je lui dire : Non ?

Je m’étais fait si petit,

une petite chenille, et j’ai éteint la lampe

–         mais pouvais-je savoir qu’elle mûrissait dedans

et pouvais-je m’empêcher     qu’elle sortît un jour,

une chanson entre ses ailes ?

J’ai dit à la douleur du monde

qui s’est couchée sous mon ventre :

N’ai-je pas assez de la mienne ?

Vois : j’ai ma propre soif !

On ne peut pas toujours demeurer une chenille

la terre m’est rugueuse au ventre

elle me fait mal votre terre

je suis né pour voler…

D’un bond je lui tournai le dos –

mais elle était déjà dans mon songe.

– Est-ce mon sang qu’elle voulait ?

J’ai dit la douleur du monde

– C’est une ruse, une sale ruse.

Voilà que tu chantes en t’en allant…

-Mais à ma place,        dites,        l’auriez-vous oubliée ?

 

 

(1944, Au temps du poème)

 


Valère Novarina – Si un jour je suis


Chien  VelickoV.JPG

image: montage perso avec au départ un tableau de V Velickovic

 

Si un jour je suis, vous offrirez ma viande de vie aux animaux.
Si un jour je suis, je vous offrirai ma vie pour la manger.
Rien correspond aux sons que j’entends.
J’ai peint mes deux oreilles qui sont en bleu :
j’avais déjà peint les deux pieds de ma chaise en vide.

Enfant, j’avais déjà peint de travers un chien tout noir
entier en blanc, avec un trou noir au milieu
pour voir dedans, percé lui-même d’un blanc
pour voir derrière.