voir l'art autrement – en relation avec les textes

auteurs à découvrir

Marie Huot – dans l’agenda de Marie ( 2 février )


extrait de « la maison de Géromino « 

peinture – » marins d’eau douce » : Jean-Pierre Lorand

Dans l’agenda de Marie 2 février

J’ai 27 ans aujourd’hui. Je sais que je recevrai de mon homme une petite carte dans les jours qui viennent.
C’est si compliqué pour lui de connaître le temps du voyage.
Une carte fleurie pleine de pensées délicates qui aura traversé les orages en mer,. les ports inconnus.
J’ai glissé ce matin un brin de mimosa frais dans une enveloppe pour lui, pour que nos fleurs se croisent et se répondent en haute mer.
Drôles de gestes en ces jours terribles de bombardements et de misère.
Un prince avec de la menthe dans ses poches
et un bassin aux nénuphars
pour s’y tenir au bord et glisser leur nez dans son cou
c’est ce quelles voulaient les petites fillettes


Puis le temps est passé
elles sont allées sur le port
faire claquer les talons de leurs souliers
acheter du muguet à des revendeurs à la sauvette
Elles ont passé des heures à lire les noms des bateaux
à écouter les mâts se balancer dans le vent
et petit à petit sans quelles s’en rendent compte
la mer les a prises
leur a jeté un marin dans les bras
avec son costume à boutons dorés
son pompon rouge son sourire
et elles n’ont plus pensé à rien d’autre
qu’aux éternels départs et retours
et les bateaux inlassablement ont rayé chacune de leurs nuits


Jean-Michel Espitallier – La chute –


Fernand LEGER -Nature morte aux éléments mécaniques

.

La chute, molle.
Dans le volume du cylindre,
La coulée des graisses s’étale sans plisser, régulièrement.
Des mèches finissent de se consumer.
Des bouts,
Quelques fragmentations,
Un voile d’essences volatiles,
Et c’est tout.

La chute.
Une attente allongée, flottante.
Une attente sans sonorité
(Les résonances du volume sont si amples).
Tout est arrondi.

La chute.
L’effondrement des pans,
La violence des projectiles,
La tendre épaisseur du vide sans vertige,
Elle choit,
Livrée à l’immédiat de sa détente,
Dans le déferlement strident de la lumière.

Ponts de Frappe

Biennale Internationale des Poètes en Val-de-Marne


Nicolas Jaen – l’ange frappera


photo Jakob B

Au teint de vieux noir et blanc.
( Oui j’ai de la chapelle de l’hôpital des poussières d’hosties encore dans la gorge.)
On lavera au sang. On ouvrira nos écorchures.
On se baignera en nous.
Et l’ange frappera. Par sa nervosité.
Son œil boira les couleurs.
À peine recommencées. Esquives.
Et coups bas. Oui, la folie reprisée.

D’avoir à consumer d’êtres l’urne, lente, fourragée, d’éternité.
(Oui j’étais la pierre la dune le sable le soleil)


Herta Müller – substances chimiques


L’anthracène sentait le camphre.
Et parfois, malgré toutes les rues odorantes et les mots d’évasion, on sentait le bassin pek et son goudron de houille. Je le redoutais depuis mon intoxication, et j’étais content d’avoir le sous-sol.
Mais au sous-sol il doit y avoir des substances invisibles, inodores et insipides. Ce sont les plus perfides.

Ne les remarquant pas, je ne peux pas leur donner de nom pour y échapper. Elles se cachent pour que je ne les voie pas, se retranchent derrière les vertus du lait. Une fois par mois, après le travail, Albert Gion et moi recevons du bon lait censé lutter contre les substances invisibles, pour que notre intoxication soit plus lente que celle du Russe Youri, qui était au sous-sol avec Albert avant mes ennuis avec la lumière du jour.
Pour qu’on tienne le coup plus longtemps, on nous donne un demi-litre de bon lait, à la loge du gardien de l’usine, dans un bol en fer-blanc. C’est un don venu d’un autre monde. Il a le goût de ce qu’on serait encore, si on n’était pas chez l’ange de la faim. Ce lait, je peux m’y fier, il fait du bien à mes poumons. Et chaque gorgée annule le poison, comme la neige immaculée qui dépasse toutes les comparaisons.
Toutes, toutes, toutes.


Et tous les jours, j’espère que ce lait frais va durer un mois entier et me protéger. Même si je n’ose pas trop le dire, j’espère qu’il est le frère inconnu de mon mouchoir blanc. Et le vœu fluide de ma grand-mère. Je sais que tu reviendras.

extrait du récit de H Müller  » la bascule du souffle », page 193


Marc Hatzfeld – la pensée


L’HORLOGE DE LA GALERIE DU CLARIDGE

   horloge à eau , imaginée par Bernard Gitton,

Une araignée mélancolique
File la toile mécanique
De la pensée automatique
Et toc
Du temps savant
Que la clepsydre famélique
Des gouttes crottes
Porte au cadran symptomatique
Des mots pesants
Qui balancent leurs tacs
et leurs tiques
Pour que s’enchaîne le rythme logique
Du corps pourri
De la pensée cacophonique
Et toc
Qui m’étouffe le cœur.

Marc Hatzfeld est par ailleurs auteur de livres « reportages » et engage une réflexion sur le génocide au Rwanda; comme « là où tout se tait »;


Bruno Ruiz – pour la pensée qui cherche votre étoile


montage perso

Je n’ai de grâce que pour la pensée qui cherche votre étoile
Et mon métier n’énonce que le rêve perdu de vos raisons
Qu’ils soient reconnus ceux qui se perdent en eux–mêmes
Qu’on les inonde de lumière à la ferveur de leur corps
Pour qu’ils chantent le temps d’une vie enfouie
Ce temps joignant le geste à la parole
Ils sont mes chers passants du silence restés dans le noir pour le partage des perles
Demain je serai avec vous sur l’horizon
J’aurai laissé le temps clair se poser sur l’absence du monde
Ce temps d’éternité dans l’esprit et son apparence
L’arbitre aura disparu et personne ne cherchera sa présence


Franck Smith – noir solstice


peinture James Brown : Stabat mater X – 1988

je ne comprends pas

pourquoi toujours l’inquiétude doit être profonde

le ciel bleu la mer épaisse et profonde

le souvenir épais et bleu chaude

la chaleur de l’été solide

l’ennui ne comprends pas printanier

et bleu le bouquet comme noir

le soleil noir mouillé de noir

et c’en est fait du ciel pourquoi

radicalement noir comme celui

et c’en fut fait du ciel le noir dans la bouche

je ne comprends pas pourquoi

après le noir le blanc toujours

ensuite non ne comprends pas

tu comprends toi pourquoi

et où et de quoi as-tu peur dans le noir

quelle est la longueur dis cette peur rayonnante

sa lenteur

son caprice

dans le noir qu’elle est

radicalement

puisqu’il n’existe pas

le nom du jour n’existe pas

c’est noir quand le jour

n’est plus

non je ne sais pas

écoute un nom contient

le noir un noir un autre noir

au même endroit

c’est comme

le vent c’est comme

l’électricité

c’est comme la mer après

dont tu ne comprends pas

l’équilibre

la force non

et nous ne savons pas

plus de même

au même endroit

de cette peur

entre le vent

radicalement faible

de tout entier

et dérisoire

c’est comme la proie

la tache

noire aux sombres soucis

et tu te tais

et c’en fut fait du ciel

III

noir

c’est un peu d’orange pourtant

une branche ou deux qui font éclater les valises

je partirai passerai par l’usure du monde

je vais partir c’est sûr puisque

je te le dis dans le noir

te le dis dans la plus éculée des disparitions

avec à coté de moi quelques mots quelques oublis

une misère sans importance des baleines bleues

au ventre je te chercherai au coeur net

de ce que je refuse à côté si proche

la rivière du désordre dérisoire et vraie

te dira une absence

IV

je vais partir c’est sûr les mots

arrangeront un visage aimé

aux contours à peine dégrossis

je n’aurai aucun retour aucune peine à me perdre

V

quel noir est-ce qu’on voudrait tenir

pour endurer un silence moins inquiet

un sourire dénué du feuillage

des signes

quelque chose mauvais encore

et tenir têtes et gestes

je vais partir dans ce noir

que tu ne sais pas

donner

ni répondre

en cette seule et petite

fréquentation du mal

le mal-dit le mal-compris

autant de mensonges

ni personne

VI

les pas seront ceux du bleu effrayant et fatigué du malheur mal guéri

après l’autre après les autres feront-ils offrande ‘ c’est toujours

un peu non un peu seulement sauf que non c’est pas pareil à des patiences difficiles

VII

je ne sais pas pourquoi le ciel

je ne sais pas pourquoi le ciel la nuit

je ne sais pas pourquoi tant le ciel si l’obscurité

tant la nuit tant va le ciel

ne sais pas jamais

tant d’obscurité que si la nuit

alors qu’au ciel

et au-delà

bien au-delà

l’épaisseur des herbes-où nous courons

dans le ciel

, VIII

pour aller où je sais que j’aime ça se traverse longtemps aussi longtemps que l’eau

chaque force chaque éclipse » et rien pour dénombrer le temps


Frederic-Jacques Temple – soirs furtifs


Imaginez des soirs furtifs comme des palombes,
des aubes de moire, des envols de velours,
des crissements.


Imaginez dans le miroir des eaux glacées,
des visages de jeunes femmes
qui prennent aux heures leurs teintes :
nacre, lavande, ou givre.
Plus loin, au-delà des collines,
au terme des rivières
où s’éteignent les échos des bergeries,
commence la frairie des oiseaux marins.
Les fumées s’appuient aux herbes sur les grèves,
sous le plafond des vents.
Sans défaillance, la mer dévore et renaît.


La nostalgie toujours prête au festin,
porte des mots d’adieu,
à tout jamais désespérés,
sur les vagues du large.
Telle est la joie, douloureuse,
l’enivrante blessure.


Gerard Noiret – tout fera parole


photo france tv-info

Tour à tour les livreurs mal garés

Yann ses ballons de rouge

les balèzes du chantier
— ils doivent
dormir avec le casque —
peuplent cet univers

de bouteilles briquets cartes postales.
Tiercé loto
match aller des coupes d’Europe,
leurs propos

t’engourdissent Tu bois ton citron glacé,
tu t’enfonces

dans la moiteur d’une phrase unique

épaule contre épaule
le métro les marchés

les manifs
milieu de semaine
bientôt la paye et tu les aimes

même si, en retrait, tu t’inquiètes

Amour, maisons, travaux, quand

tout fera parole

l’étymologie

ne viendra pas des langues mortes


Ibn Zaydùn – fidélité


phpoto : l’homme à la rose ( 1967 )

photo Roland Michaud 1967 – l’homme à la rose- Afghanistan

Je t’ai évoqué à Az-Zahrâ avec ardeur,
Le ciel était bleu, et la terre
Toute de splendeur vêtue.
Au crépuscule le zéphyr était doux,
Et s’accordait à l’âme,
Comme si, par compassion,
Il s’apitoyait sur mon sort.
Le verger de rosée souriait
Comme s’il portait des perles

Un jour comme tant d’autres de nos jours de plaisirs écoulés,
Nous veillâmes comme des voleurs,
Quand le temps s’assoupit,
Nous jouissions de ce qui séduit l’œil dans les fleurs,
La rosée les inondait jusqu’à les faire frémir sur leurs tiges.
Si ses yeux savaient mon insomnie,
Ils pleureraient sur ce qui m’affecte,
Et les larmes auraient brillé et se seraient écoulées.
Fleurs qui étincelèrent au temps de l’éclosion,
Accordant au matin la radieuse clarté des yeux.
Dans la nuit s’exhalent les senteurs du nénuphar assoupi
Qui dessillent, de l’aube, les paupières.

Tout dans la nature éveille
Le souvenir de notre passion
Au point que le cœur en est oppressé.
Que Dieu fasse que votre souvenir ne s’absente
Ni ne s’envole sur les ailes palpitantes des passions.
Si la brise de l’aube voulait porter mon fardeau,
Quand elle répand son souffle
Elle aurait conduit à vous un jeune homme
Que les coups du malheur ont fait dépérir.
Si un jour exauçait le désir de nos retrouvailles,
Il serait de tous le plus généreux.

Ô femme précieuse, sublime,
Toute pétrie de lumière,
L’aimée de mon âme tu serais
Si je te cueillais comme les amants la rose.
La tendresse était l’aire d’intimité
Que, librement, nous avons longtemps parcourue.
Aujourd’hui je chante, de votre règne, le passé révolu.
Dans l’oubli vous avez enfoui mon souvenir,
Mais l’amour de vous ne m’a pas déserté.

extrait du recueil paru chez  » Orphée » ed la Différence.

c’est un auteur qui a vécu au 10 è siècle


Jean-Pierre Balpe – suffit de laisser venir les choses


en fait c’est assez simple n’est-ce pas suffit de laisser venir les choses n’est-ce

pas laisser laisser faire n’est-ce pas laisser être ne pas résister à leurs frémissements pas aller | contre-courant laisser advenir c’est assez simple n’est-ce pas comme ça c’est assez simple c’est la vie la vie des choses qui viennent ou ne viennent pas viennent ne viennent pas vont sont ne sont pas c’est assez simple assez simple suffit de laisser faire se laisser porter par leur rythme leur présence leur être-au-monde pas besoin d’autre chose laisser être laisser venir même si on ne sait pas si on ne les connaît pas les pulsions de vie respirer être respirer être respirer être respirer être inspirer expirer être laisser foire laisser être vivre ou pas c’est selon mais être là au milieu des choses qui vont viennent attendent passent résistent sont


Cathy Garcia – arbre


aquarelle Peter Vilhelm Nielsen

j’aime la grâce du vent

dans tes branches

j’aime ton silence et le battement

de mon cœur contre le tien


Julien Bosc – écrire avant de se taire


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écrire
avant se taire
rallumer son feu dès l’aube peler l’orange
raccommoder sa langue et sa peau
compter les gouttes de pluies glissées sous le rameau nu du pommier
laisser venir
offrir un toit au vent  et
si du dedans le papillon frappe au carreau de la fenêtre ou de la porte
lui parler peu sans surtout forcer la voix
le prendre dans le creux d’une main
entrebâiller la fenêtre ou la porte et ouvrir après la main

ainsi
des ocelles rouge et jaune à ras des crêtes et
dans de la nuit bleue
l’éventualité d’un poème
à vingt jours du printemps
offrir un nouvel air à la terre du jardin en
ratissant les feuilles mortes puis
allumer un feu de petits bois et vieux genêts
les y jeter et voir partir en fumée
(penser qu’on pourrait se pendre
allez savoir pourquoi à ce moment-là)
compter les premières jonquilles tel un enfant les pièces au fond de sa poche
et avec huit être riche comme Crésus
rentrer tandis que les pâquerettes hâtives se replient pour la nuit
allumer sa lampe comme d’autres mettent à la voile
faire le vide et
tenter d’en tirer quelques bribes — gagnées sur la mélancolie
——————


Louis Guillaume – Gentille abeille


Une abeille sur la main
Qui vient apporter du miel,

Une abeille du matin
Qui remplit son escarcelle,

Une abeille bien gentille
Qui pique mieux qu’une aiguille,

Une abeille qui travaille
Pour les garçons et les filles,

Une abeille cueille au ciel
Une goutte de soleil !

Louis GUILLAUME
« Au Jardin de la Licorne » (Delachaux et Niestlé)


Claude-Michel Cluny – Parlements


Ils se tiennent parfois dans des trous, qui ressemblent aux citernes des morts de Mycènes.
Mais ils ne portent pas nos beaux masques d’or, ils ne sont pas là pour l’éternité.
Pour l’Ossolète l’âge n’est qu’un déclin, la mort une voirie, jamais ils n’ont embaumé, empaqueté de monarque.
On ne sait même s’ils ont des rois.
Est-ce du pouvoir qu’ils bavardent au fond d’un trou, sans couronne, sans gardes?
La pourtant un murmure infuse, qui fait qu’on devine des Parlements de sous-sol, où se psalmodient peut-être des lois qu’on ne connaîtra pas.
Les Ossoletes non plus : après trois pas, le moment qui s’achève tombe dam une urne sans fond, un passé sans âge.
Les basses fosses où ils s’entassent et, qui sait? légifèrent, ne sont guère que des sacs à linge profonds et bêtes comme un suffrage universel. Les dieux font-ils collection de ces secrets perdus ?

plus d’infos sur l’auteur ? voir lien


Marc Hatzfeld – l’attente


montage perso à partir de documents de brookenshaden

L’amie l’attente
Laisse ignorer son nom
Toujours seconde
Derrière la pompe et l’or des grandes émotions.
Souvent heureuse
L’attente
Ne porte pas d’autres visages
Que ceux mélangés des images
Qui glissent dans l’oubli
Et se brisent enfin
Sur la fin d’un soupir.
Mais elle revient
Malicieuse et modeste
Elle réclame ses restes
S’immisce sous ton ombre
Et te parle
Te regarde: elle veut rire avec toi
L’attente
Elle te croque les ongles
Elle te mouche
Et prend les formes tièdes
D’un monde sans importance
Elle se fait mur. elle se fait pain
Elle devient le stylo ou la main
Ou le bruit d’un pas qui résonne et repasse
Mais ne finit jamais plus par frapper à la porte
Devenue sourde.

extrait du recueil de Marc HATZFELD « GIROUETTE »


Dominique Grandmont- ET CERTAINS SOIRS


Robert Rauschenberg

 

 

ET CERTAINS SOIRS le monde approchait de sa fin. La lumière
rasait les murs, les voitures se faisaient rares,
en passant on entendait tout ce qu’on disait,
il n’y avait presque pas de spectateurs, le décor
flanchait, des carreaux déchirés, par terre des colonnes
de fourmis, quelque chose qui se profilait
sur fonds d’arbres dessinés n’importe comment,
l’écho démesuré : vallée, ravin plutôt, les étoiles étaient si
                                                                             proches
qu’on se croyait au bord du précipice,
on inventait ce qu’on voyait, un réverbère dans la forêt, l’oiseau
                                                                   muet dans une cage
et le feu qui chantait dans la cheminée, de quoi continuer sans
                                                                                         doute
comme le soir d’avant, comme si rien ne s’était passé,
que rien ne devait se passer qu’on n’ait d’avance imaginé,
même sans se l’avouer on attendait une surprise, on parlait de tout
                                                                                         sauf de ça,
de péniches dans la brume, d’une mobylette tombée
un jour dans le canal, plus de détours alors, fallait voir les autres
                                                                                           courir,
quand ils avaient trop bu ils rêvaient de prendre les armes
et d’évasion spectaculaire ou d’un boa sur un piano, façon, qu’y
                                                                                a-t-il d’autre
de parler aussi de tout et de rien ou parce qu’ils parlaient tous à la
                                                                                                  fois,
et que chaque minute comptait et qu’on ne savait pas tous les jours
                                                                                               où aller
ni quel argument avancer, on n’y pensait même plus, on s’attardait
                                                                                               exprès
sur des riens, sur les conditions atmosphériques, le reste ils le
                                                                                        savaient
mieux que toi, c’était entendu, accepté, ça faisait bizarre d’insis-
                                                                                               ter,
personne n’insistait d’ailleurs, mais comme l’honneur était sauf et
                                                                             qu’il en était sûr,
il regardait ailleurs et c’était toujours le présent,
mais le présent était ce qu’il n’était pas jusque-là.

 

 

 

Dans  Poésie 84  (Revue ) 

Janvier Février 1984 

(Pierre Seghers)


Marie-Hélène Lafon – Herbe


photo perso 2021

L’herbe est l’apanage de ce pays, sa première peau.
Elle s’immisce, elle confond par sa virulence.
L’herbe en terre verte ne se sème pas, elle se donne.
A la fin de mars, aux détours du changeant avril, elle pointe, timide, têtue.


En mai, en juin, elle devient insensée, elle ne connaît pas sa force, elle n’a plus de limites,

elle regorge, elle pavoise, elle frôle l’invraisemblable, elle se marquette de troupeaux repus et de pissenlits sémillants.


C’est la saison majuscule, le temps d’insolente jeunesse.
Le vent la brasse, l’étreint, l’éreinte, la pluie la couche, elle se redresse, elle récidive, elle vient à bout de tout.
Elle sent fort le neuf. Enfin elle s’émaille de fleurs vives et penchées, c’est son chant du cygne, elle sera fauchée pour excès de zèle, prolifique munificence.

Elle a été fauchée. Elle jonche, et encore, avant d’être enfournée dans la gueule chaude des machines qui tonitruent, avant la touffeur des granges et des hangars, avant les gaines de plastique drapé, encore, l’herbe se donne. Elle emplit l’air, les soirs, les nuits s’arrondissent d’elle, elle poursuit, elle happe, elle prend, se fait capiteuse, entête comme une chanson ancienne.

Ramassée, compressée, engrangée dûment, elle persiste, elle repousse, elle revient, elle recommence, elle est là, plus légère et non moins crue, à peine émaciée, en regain convoité, une ou deux fois par saison sur les terres les plus généreuses.
Son royaume serait les montagnes d’été où les machines ne l’atteindront pas.

Sur les plateaux de pleine lune, Limon, Cézallier, Aubrac et autres steppes, juin, juillet, août sont le grand temps de l’herbe en gloire, sertie de fleurs aux prénoms précieux.
Les bêtes lentes, répandues sous le ciel énorme, la paissent.
Plus tard, au large des automnes, le fastueux navire cargue les voiles pour le voyage d’hiver, on le déserte;

tout est rare, troupeaux et gens, ce qui reste de l’herbe se tasse, tenace, indéfectible, jauni, mâchuré, roux et rêche à l’œil, souple cependant sous le pied.
Les insectes crépitants n’y courent plus.
L’herbe se fait pelisse, toison de la bête, tendue au ras des jours et des nuits, craquetante et enchantée de givre dans les aubes de décembre.
Sous la neige l’herbe recommence.

extrait de l’ouvrage  » album  » éd Buchet-Chastel


André Fromont – le silence n’existe pas


document extrait d’un des nombreux albums « d’images » de André Fromont  » vous me suivez »


Lionel RAY – Maintenant tu vas réunir tous tes visages


Georges BRAQUE – Tête de femme

MAINTENANT tu vas réunir tous tes visages
ceux du matin ceux du soir et d’ailleurs
tu en feras des brouillons lyriques
des vêtements des silences des gouffres.

tu donneras un nom à chaque chose
pour être proche et pour être différent
et pour que tout se perpétue
sans déchirure au-delà de toi-même.

tu seras une ville claire et forte
cette écriture des rues des terrasses des toits
depuis des siècles tu habitais souviens-toi
places fontaines ce miroir d’énigme et de sang.

tu verras le soleil dissiper ses couleurs
devenir toute absence hors la mer hors du temps
et tes nuits n’en font qu’une ni matins ni rumeurs
comme un puits étoilé affamé par le vent.

sommeil pour dénouer tes poignets tes orages
et ces mots clandestins que tu n’as jamais dits
sommeil sans dissonance pierre sans poids sans visage
cachée inaltérable au plus sourd de la nuit.

Poésie 84

Janvier Février 1984

Revue dirigée par Pierre SEGHERS


Richard Rognet – Et je tiens fable ouverte (extraits)


Anders ZORN – Omnibus (study)

CE N’EST PAS TA JOUE ce n’est pas l’aube

une affiche commence à sortir de la brume

qui va donc m’expliquer la flambée

un prénom dans les oiseaux qui se rassemblent

un pays dilué dans les ombres peut-être

un peuplier dans l’or échevelé une main

un vertige

je sais qu’il faut répondre aux lampes

déplacées à notre ancien refuge aux aiguilles

dans la mémoire

je sais que je me nomme interminable phrase

désastre disais-tu désastre cher désastre !    

          

                  *

AU NOM DU FRERE dans le fruit au nom du proverbe

pur des mille sangs qui me poursuivent

au nom de l’horizon devenu ma retraite au nom

d’une légende à l’adresse noyée d’une paume de

plomb d’une voyelle morte

je propose brûlant poème langage à peine su

parole sans devoir je propose cassure

miroir au crépuscule rivière dans mes draps je

propose

ton nom de fraudeur ton nom de bavures

et de suie et de sable

Je propose la nuit d’une bouche fermée sur nos

montreurs d’ombres

                      *

JE NE DEMANDE RIEN   il pleut trop fort  on entend

comme un train d’étoiles qui l’auraient échappé

belle

comme ce comme obscur ce velours improbable ce

matin de dimanche où le monde n’ouvre rien

comme ces flétrissures sous les capuches devant

les boulangeries comme tous ces bonjours ces

poudres

comme je ne demande rien comme cette lourdeur

qui n’émerge pas ces lambeaux d’absence ces

bruits ébouriffés

qu’on ne veut plus interroger comme ces ronds

sur la terre comme quel ou quelle comme

Poésie 84

Janvier Février 84

Revue dirigée par Pierre Seghers


Louis GUILLAUME – Ville haute


ALBERT MARQUET – Flood in Paris

Dureté du jour qu’aiguisait le soir :
le cri d’un enfant vibre au long d’un square.
On ne sait pas si c’est la vie, cette lumière,
ce mélange de boue, de pierre et de brouillard.
On ne sait plus si c’est la vie ou le reflet
d’une misère d’autrefois ou d’un rêve à recommencer.


Images de l’oubli, pâtés de sable,
un homme assis caresse un livre ouvert,
une statue soudain se mettait à danser.
Paris triste jusqu’aux soupentes
tordait ses cheveux dans le fleuve.
Aux morts qui garnissaient les bancs
souriait un petit enfant.


Dureté du jour isolant le soir,
les années se noient telles des étoiles,
toutes les péniches s’éteignent.
Auprès d’un vagabond un platane s’allonge.
Une chenille lumineuse
d’une rive à l’autre simule un diadème fugitif.

Image de l’oubli mêlée au sable,
tu peux ouvrir tes doigts obscurs,
plus un moineau ne s’en échappe.
Un vin de nuit coulait sur les comptoirs,
un cheval s’endormait au bruit de ses sabots,
une ombre au cœur de la mansarde
tissait des voiles de fatigue.


Pureté du jour quand le soir abandonne
son livre moisi sur les quais.
On ne sait pas si c’est du bonheur, cette attente.
Lorsque leurs mains se rejoignirent,
deux arbres crurent en mourir.
On ne sait plus si c’est l’amour, cette lueur
suintant au fond des cours.


Image de l’oubli dans la ville immergée,
les ponts sont lourds qui enjambent le noir.
Un enfant, du haut des étages,
poursuit le sifflement d’un train.
Le même ciel, le même vent, tous les oiseaux
jonchent les toits de leur poussière.
Paris sombrait chargé de calcaire et de brume.

Poèmes choisis

ROUGERIE


Jean-Paul Toulet – chevaux de bois


https://media-cdn.tripadvisor.com/media/photo-s/06/da/b5/3d/musee-du-cheval.jpg

A Pau, les foires Saint-Martin,
C’est à la Haute Plante.
Des poulains, crinière volante,
Virent dans le crottin.

Là-bas, c’est une autre entreprise.
Les chevaux sont en bois,
L’orgue enrhumé comme un hautbois,
Zo’ sur un bai cerise.

Le soir tombe. Elle dit :  Merci,
Pour la bonne journée !
Mais j’ai la tête bien tournée…
Ah, Zo’ : la jambe aussi.


Denise Le Dantec – sept étoiles à la Grande Ourse


Le chant liturgique - Découvrir la musique médiévale

Les Hyperboréens ont compté sept étoiles à la Grande Ourse
Lié l’amour à l’adieu dans le champ des pommiers
Nos têtes sont devenues sourdes
Batailleuses nos mains dans l’eau des rocs

Le long de la côte
L’ombre enroule les fils du soleil
Et tire les images de la lumière dans l’herbe
la cendre et la fumée

Face au Nord sur la roche l’Ange s’assied
Et comme un oiseau qui prend son vol,
couleur de soleil, il s’élève

Sourds et nus sont le sable et le poisson sur le rivage

Et comme l’aiguille entraîne le fil le vent
entraîne les nuages
Sous l’archivolte du porche orné de fleurs-paratonnerre
L’Ange pénètre ma chair

Au fond des nuits il y a d’autres nuits
Sous l’ombre des feuilles d’akènes pourries
d’autres ombres

O les repaires insaisissables des bêtes
Dans les tourelles du givre et les rouelles du froid

Les mûres de mes seins sont devenues noires

Plus loin il y a un bois d’hiver noir et profond
qu’on nomme Bois des Loups
Les sentiers sont coupés de branchages si hauts
qu’on les dirait prêts aux bûchers
En novembre les fileuses d’étoupe filent leurs
manteaux de brindilles et de cheveux,
sur les troncs équarriés
Leurs yeux épèlent l’alphabet des étoiles,
Leur écheveau est une torche d’où s’échappent
les mèches de leurs crânes tondus
De leurs bouches s’égoutte le sang de leurs
engelures

L’Ange apaise ma blessure et me porte

Jusqu’à cette église, ô la Sainte,
Aux portes de digitales et de poison

Pour te battre
Comme la mer sur les côtes

Aux portes de misère et de foudre

Où, pour plus de mal encore, tous mes sens m’abandonnent


Béatrice Douvre – A l’hiver du feu


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Le visage traversé
Dans des jardins à jambes de verre, et de roses
Quand recommence la mer tendue
Des lampes, et le froid
Et que l’on tient, dans les mains, le dernier monde
Rêve, et à l’avant du rêve un corps l’éclaire
J’ai peur de ces troupeaux dans le progrès des lampes
Peur de la terre des pas
Près de la porte où penche
La nuit lourde de l’aile Il y a ce péril
Des lampes dans la maison
Ce désir
Comme un taureau dans l’or
Un feu de bois de rose
Coupé par l’hiver


Claude Ber – à Bagatelle –


à Bagatelle je suis allée
ce Dimanche à la roseraie
et … mais à quoi bon te raconter
mais si raconte à Bagatelle au mois de mai

le parfum des buis le goût de lait sucré des fleurs de
chevrefeuille
la nuit brutale des bambous à la cascade aux carpes
et … cette rose changeante au vieillissement de ses
chairs
comme corps devenant dans la mort

à Bagatelle ce mois de mai
t’en souvient-il comme on s’aimait
ton corps … là-bas … qui se défait

un jour la chair quitte les os
les mots les emmaillotent
et . .. berce leur momie au psaume du poème

La mort n’est jamais comme
Editions de l’Amandier


Armand Rapoport – sur une route blanchie par la lune froide d’hiver


photo Graeme Mitchell

Et femme et homme sur une route blanchie par la lune froide d’hiver
Portant aux épaules un enfant légendaire qui n’était pas de leur chair
Marchant dans la campagne nocturne comme si le son lointain d’un clocher
Accompagnait leurs pas résonnant sur la chaussée durcie par gel récent
Comme si la route pavée berçait l’enfant dressant la tête vers la galaxie
D’Orion où le balancement des étoiles emportait son regard tout ébloui
Par la nuit d’hiver comme s’il eût quitté un village un récit inachevé
D’une vieille grand-mère bredouillant près d’un feu à peine enflammé
Passant d’une épaule à l’autre sans dire mot la tête appuyée à la nuit
Les yeux toujours rivés aux étoiles comme si chaleur dût venir de si loin,
Réchauffant ses petites mains agrippées nerveusement au cou de celle celui
Qui allongeait le pas vers un autre village où joyeuses lumières dansaient.
Quand le matin trop clair rendait vaine toute impatiente longue vue
Sombres-Voyants, Clairs-Aveugles, Sourds-Entendants, Rêveurs si courts
L’Astronome les emportait dans son sommeil comme des valises-Optiques
Sucres ou Vergers trempés de pluie enfouis sous récits pauvres d’ici
Sans renier les malaises trop décrits ou gommés dans le Sous-Entendu
Le Trop-Su, comme si la planète tournait autrement dans l’incomparable
Hiver, loin des vareuses béates poudrées de gel de soleils trop fades
Comme si le rire d’une matinale musicienne égayait l’enfant-Orphelin
Par jeux ou ruses par gammes taquines quasi humaines afin que nul être
Ne soit ici montré du doigt comme surplus d’indifférence oeuvre pieuse
Où Absence de grâce se rattrapait en ricanements gras en défi charitable
Rendant la ville si inhabitable comme si des vents acides la corrodaient.