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auteurs à découvrir

Lionel Ray – Ni rides ni raison –


Peinture René Chabrière

 

       Ni rides ni raison . c’est la foudre aux yeux bleus
       qui éclaire les seuils.

       fragile est son secret : ce nœud léger du souffle
       ces traces de naissance nouvelle ce cri brisé. –

       nous serrons contre nous une cage pareille
       à la fumée – distance qui déchire.

       et nous marchons dans son obscur empire
       vers cette vitre innommable, notre voisine sèche.

       ainsi nous habitons le mouvement des jours :
       l’ombre dans l’ombre va, envol de nul oiseau.

 

Poésie 84
Janvier Février 1984
Revue dirigée par Pierre SEGHERS

 


Anna Jouy – Notre premier lit sera une nuit de pluie


gif animé Erica Anderson

Notre premier lit sera une nuit de pluie. Ta main et la mienne larmes semblables. Je goûterai ce que font les rivières aux corps de sable. Je profiterai des vertus de l’eau pour envahir ton monde, là où la main ignore, là où le nez, la langue et les cheveux ne savent rien. Je t’engloutirai, du secret de ton sexe à la tempe sourde. Il faudra. Tu ne sauras rien de ce baptême, je serai transparente, liquide averse. Tu ne sentiras qu’un frisson, le froid délicieux qui embrasse l’être et le pousse à chercher des épousailles.

extrait du blog de l’auteure


Lionel Mazari – Printemps captif


Marsden Hartley, Storm Down Pine Point Way, Old Orchard Beach, 1941–43

J’attends que la nuit soit parfaite
et que les étoiles aient filé
et que la pleine lune arrête
de faire sa tête brûlée.

Assis sur un banc dans le noir,
je regarde la vie qui n’est
pas faite pour les grands espoirs
pas plus que pour les destinées

sublimes mais qui se confine
en ombres calmes aux fenêtres,
anciens fantômes des vitrines
d’un bistrot où nul ne pénètre.

Le couvre-feu dès l’heure-du-thé,
m’ayant traversé tel un square,
je me lève enfin et je fais
semblant d’être statue qui part,

immobile en la nuit parfaite,
loin du défilé des étoiles ;
quand la lune ne fait plus la tête,
je mets sur mon masque ses voiles.

in Printemps captif, quatrième délit buissonnier paru en 2020 : 

http://larevuenouveauxdelits.hautetfort.com/archive/2020/…


Linda Maria Baros – La maison en lames de rasoir (extrait) –


Safet Zec – Chemise –

 

Si le linteau de la porte te tranche la tête,
c’est mauvais signe

Je suis née dans la gamelle de la neuvième décennie,
au temps où la maison n’était qu’un mur.
Je viens vers vous du pays des aveugles.
Il y a longtemps, mon œil gauche a coulé
sur les boutons de ma chemise.
Ça fait sept ans que je marche, mon œil droit
dans ma paume droite.
Chez nous, les borgnes faisaient la loi.
Moi, j’ai quitté le pays de l’enfance,
où je pleurais cachée dans le débarras,
sous le lavabo.

Mais j’ai oublié ces histoires qui polissaient
naguère la fausse monnaie de mon délire.
Je ne vous dis qu’une chose : j’y suis arrivée, me voilà.

 

 

La clé fumait dans la porte

Défaire le nœud de la porte n’est pas chose facile.
Faire bouger, même avec un mot,
son bras raide de balance, ses frontières,
remuer le sel qui a poussé à l’entour,
entre les dalles,
comme des pigeons qui s’élèvent
des anciennes tourbières.

(Oh, ça se comprend,
ce sont les pigeons noueux des murs,
tournés à l’envers comme des gants, immobiles.)

Devant la porte, tu dois trouver la tranquillité.
(La petite clé qui pend autour du cou
et que les enfants ont l’habitude de perdre si souvent;
la petite clé à l’aide de laquelle
tu les faisais revenir à la maison.)

Reprendre haleine. Entendre claquer
à l’horizon le bec mécanique de la nuit.

Et te souvenir du loquet cassé. Des marches
qui disaient jadis du bien de toi.
De la clé qui fumait dans la porte.

 

LA MAISON EN LAMES DE RASOIR
CHEYNE ÉDITEUR
 
http://www.lindamariabaros.fr/poemes_de_Linda_Maria_Baros.html  

 


Nadine Lefébure – Partances -…


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Portée par l’enthousiasme des terres exaltées jusqu’au crépitement,
elle arriva pieds nus mains libres dans un pays qui s’adonnait à la lumière


La chaleur poussait l’air à se déployer en dansant au large de la route qui dénudait ses tournants chauds sous la peau dure des pieds tenant la matière voluptueuse comme un planeur

Obstinément les pas la mènent à la mer attendue et qui dépasse l’attente—
son être complet sent l’eau mobile qui dégèle cette chaleur vitrifiante—

L’air s’espace vers un village attaqué de blessures solaires

— le village s’espace au long de l’eau, l’eau dans la port, la mer à l’horizon s’espace dans tous les sens.

Pays d’arrivée ou de départ, l’escale y dévoile bannières intérieures, le calme forcé. Le sol vous agrippe la mer vous y abat— la terre se venge, haïe parce qu’inculte. La lumière pétrifie jusqu’aux ailes de palmier, jusqu’à la jetée de pierre lancée vivante en travers du port, les grands filets abattus comme un grand vol sur les quais—
Dans les maisons on dort, les rêves y sont impossibles
Dehors, les grandes vacances de l’esprit commencent.
Lui, le voyageur à tête de ciel, l’attend— depuis le temps qu’il est là, il vient d’arriver et repart le lendemain—
Pour lui, chaque route se transforme en rivage au bord du grand large et les vagues fauchent les épines de lumière qui naissent sous ses pas— les oiseaux des grands fonds lèvent les armes de la mer sur son passage— l’eau qu’il puise déchaîne les continents qui se volent la place, la roue de son navire joue au soleil et le reposoir brûlant du monde tourne autour d’elle.
Son regard dépasse les villes hautes et sa poitrine enlace les terres variées dont il garde l’odeur de sel— Sa chevelure glorifie le soleil et déracine les ombres— La majesté des îles abandonnées est gravée sur ses épaules— l’ampleur torride des grands voyages marque son front.
Ses bras ouvrent des nuits de phosphore.
Ses pieds versent la souplesse des bêtes fauves comme une eau qui remonte une pente.
Voyageur à tête de ciel qui passe aux confins de l’univers, il a le monde à portée de sa main.
Vêtus des couleurs des jeunes rosiers, leur rencontre eut lieu pieds nus.
Ils se reflétèrent l’un dans l’autre jusqu’à perdre la pensée. Alentour, l’école enfantine et l’allée de palmiers, les maisons bigarrées et le croisement des routes frémirent sous le choc et s’anéantirent. L’intérieur de la mer mise à nu par leurs gestes dévoilait l’existence des temps disparus et mains dans les mains sans un son de voix leur rencontre s’expliqua.
Ils avaient l’air de s’affronter mais se transfiguraient. Elle allait reconnaître le compagnon des grands circuits marins autour des continents lorsqu’il parla.
— Je m’appelle Kadir et nous partons demain à l’aventure.
Les palmiers s’animèrent, l’air devint mobile, les filets s’étendirent sur les quais et les fontaines desséchées versèrent leur eau à plein bord— Là-bas, les pins pansaient leurs blessures, les écueils abritaient les barques en périls et les vignes dans les terres et les figuiers dans les vergers gardèrent leurs fruits trop mûrs—
— Tu apportes des torrents de lumière *
Des champs de narcisses inviolables couvrirent sol et leurs paroles se perdirent.
Il eut un geste vers le monde et dit avec un nouille d’autre ciel
— C’est à cela qu’on reconnaît le signe du divin.
Alors, elle décida de partir, car elle avait reconnu l’homme qui avait tué le chien jaune.
Elle fendit la distance et la mer et attendit—
Il supprima la surface de l’eau mais le voilier flottait trop loin dans le bloc de l’espace— l’école enfantine et les maisons colorées renaissaient avec l’allée et les routes en étoile.
Kadir disparut et elle poursuivit son chemin.
Lorsqu’elle arriva au milieu du village, un chien rôdait autour d’elle tête basse sous l’apparence d’un loup .

Autour du navire, sous la dureté des ombres de midi ou dans la nuit pleine, Karyle et l’homme apprennent à se rejoindre.
Ce jour-là, à même la pierre chaude, Karyle au ras de l’eau dort au soleil.
A craquer la féerie s’engouffre— les chocs hautains d’une marée d’images déferlant dans sa tête lourde—
Elle rêve qu’elle se lève, crie en tendant les bras et retombe dans la grande machinerie de son sommeil—
Elle croit qu’elle s’éveille : autour du monde voici Kadir qui apporte des îles de vitriol, des îles de porcelaine— il est le tourneur d’images dangereuses et fragiles, l’auteur des îles désertes— elle lui dit :
— Tu détournes les découvertes pour faire des mirages.
Ils habitent très loin des autres— il passe son temps à s’en aller, chaque fois elle tend vers lui pour la première fois comme le soleil couchant vers l’autre ciel.
Elle croit qu’elle s’éveille alors qu’elle s’endort et très loin
à cause de la mer,
Kadir dérive sur fond bleu.

Alors arrivent sur le port des nomades qui montent au bord du quai un large jeu de passe-boules. Le dos tourné à la mer, il oppose sa double muraille de boiserie peinte à la souplesse de l’eau et des feuilles de palmier.
Sauf lorsqu’elle répondait à l’appel de l’homme de couleur de feu entre les palmiers alignés sur le quai, le chien gueule ouverte la suivait partout.
Ils jouaient ensemble, se quittaient au coin d’une rue, se retrouvaient au bout d’une autre et se perdaient dans leur dédale.
Elle en riait mais le chien l’entraînait toujours plus loin hors des limites habituelles. Par ses jeux habiles, il la détournait du navire en attente dans le port.
Par ces courses quotidiennes dans les terres ou le labyrinthe épuisant des ruelles, il l’arrachait au village.
En plein jeu, de son regard mort, il l’épiait. Il fallut qu’elle le surprenne pour avoir la volonté de l’égarer à son tour, mais chaque fois qu’elle s’en libérait, aussi loin qu’elle fut sur terre ou sur mer, il reparaissait au cœur de la ville guettant son retour.

A sa vue, elle perdait pied. Il en profitait pour la rejoindre et lentement elle se réenchaînait. S’il tardait trop, elle avait des remords et partait à la recherche de l’animal dévorant qui bondissait de porte en porte, les oreilles dressées et victorieuses.

Une lutte violente prenait corps entre eux.
S’il tentait de la mordre, elle éclatait en sanglots— il venait lui lécher les chevilles, ils concluaient un nouveau pacte et reprenaient leurs courses communes.

Parfois, prise de tendresse, elle lui embrassait la tête, et il fermait les yeux.
Parfois, elle lui lançait des pierres— il disparaissait sans gronder pour l’attendre au tournant
suivant.
Le soir, les gens sortant de chez eux se dirigeaient vers les tavernes.
Les jours de joie, elle les arrêtait au passage. A la voir, on criait au miracle. On l’appelait l’Epouse de l’Océan.
Les autres jours, inquiète, elle leur disait comme une prière.
— J’ai entendu Kadir
— Il est notre proie, tu es la sienne, lui répondait-on.
— J’ai entendu Kadir.
— Personne ne lui a jamais parlé— cet homme est impie, violent, hautain.
Ils s’évanouissaient et d’autres qui se rendaient à la foire la bousculaient sans la voir.
— Cet homme est avide, disaient-ils, il se drape dans d’autres tissus que nous.
— J’ai entendu Kadir, il a une vie de flamme—
Elle courait à ceux qui allaient aux offices.
— Il dit« viens avec moi » comme on dit « ouvre cette porte ».
— Nous ne pardonnerons pas à Kadir. Nous ne pardonnerons pas à Kadir de n’avoir pas été signalé à l’horizon.
— Où allez-vous ? leur dit-elle une nuit plus obscure que d’autres.
— Viens perdre Kadir et sa force maléfique.
— Qu’allez-vous faire ?
— Viens extraire la lumière de sa chaire.
Karyle tourna dans les rues que vidaient jeux et rites secrets. Elle eut beau regarder autour d’elle, elle ne reconnut pas les lieux. Les maisons étaient mornes et closes.
Seul était vivant le chien son compagnon. Elle le suivait à travers les quartiers déserts.
Elle avait peur mais la solitude l’empêchait d’abandonner son guide. Il la conduisait dans le village mort par des chemins compliqués dont elle perdait le fil, et quand elle voulut gagner le quai, rejoindre celui qui l’appelait, se délivrer de cette bête qui l’étreignait, sortir de ce monde qui conspirait contre elle, elle ne put revenir en arrière. Elle tournait sur elle-même, harcelée par la présence du chien, se heurtant à des édifices inconnus, découvrant des places nouvelles et s’engageant dans des voies insolites.
A force d’errer, elle crut enfin reconnaître le croisement des routes— elle se laissa tomber de fatigue et le chien disparut de son sommeil.
Dans la nuit se leva une grande bataille.

Pieds nus mains libres, elle gravit l’escalier de la voie lactée, pont-aux-anges, pont-aux-vas-nus-pieds qui longe le ciel.
Quand elle ouvrit les yeux, les enfants chantaient de nouveau dans l’école enfantine.
Le chien guettait son réveil— il vint vers elle, mais il était démasqué et elle le chassa.
Au carrefour de la rencontre, entre les maisons bigarrées et les palmiers qui se croisaient, elle se dressa.
La main tendue vers le soleil levant au-dessus des terres montagneuses, elle s’écria :
— Mort aux chiens jaunes.
Mais elle ignorait qu’ils connaissaient la vengeance.
Elle entendit l’appel de l’homme, mais parvenue au cœur de la ville, elle ne put retrouver le chemin du port. Elle courut au hasard de ruelle en ruelle et de maison en maison isolées dans l’arrière-pays. Quand elle s’en aperçut, elle avait depuis longtemps gagné les pleins champs stériles et décrit de grands cercles dans la campagne sèche.
Ce ne fut qu’au crépuscule qu’une voie s’ouvrit devant elle . Une route inerte, longée d’herbes et de fourrés, plongée dans la torpeur.

Les arbres serraient le ciel de prés et donnaient à.la nuit sa première grandeur. La terre était grise.        Au loin. la mer aussi.
A l’idée de rejoindre Kadir, elle chanta. Mais un chien surgit en aboyant et se jeta sur ses pieds nus.

Elle eut peur et s’élança sur les pentes qui menaient au village
au bord du grand large. Aussi soudainement qu’il était apparu, l’animal s’évanouit .
L’obscurité était complète quand elle atteignit le port.
Le profil du bateau mâts dénudés et voiles pliées se gravait sur le ciel de la nuit sans une lumière à bord— elle aussi se retrouvait tous feux éteints.
Un silence immobile ancrait le navire et le sommeil secret de Kadir dépassait ce grand silence.
Elle resta longtemps, guettant un signe ; la solitude à bout portant empêchait tout appel, tout mouvement.
Les heures passaient, gagnant du terrain, quand brusquement au bord de l’eau jaillit un trou de lumière. Illuminé sous son merveilleux panneau réclame forain, le MASSACRE MONDAIN crevait le port.
Sur cette terre de leur rencontre, les gens qu’eux, Karyle et Kadir envoyés d’autre terre, fuyaient, se rendaient au massacre.

L’air se referma et s’alourdit. Le ciel vertical, envahit Karyle, seule témoin de cette débâcle.
Mais cette nuit en tuyau d’orgue était savante. Lorsque Karyle se leva avec le jour qui montait sur le port en éveil, alentour le vent fendait les ailes de palmiers, les passages vers la terre s’obstruaient, une armée de mâts se déplaçait pour former un écran devant la chaîne de montagnes. En pleine eau, les jetées qui se rompaient, sur le quai, les palmiers qu’on sciait à la base, tout conspirait à briser le cadre du pirate.
Avant que toute issue ne soit fermée, Karyle s’engagea dans le village. Au croisement des écoles, les enfants chantaient pour que la raison lui soit rendue. Sur le pas des portes, les vieilles qui tricotaient la caressaient au passage.
Au hasard magnifique des ruelles au soleil, chaque fenêtre était vivante— les plus muettes avaient leur langage : il fallait sauver cette fille du miracle.
La ville tendait elle-même son filet habile, organisait une bataille rangée— les rues dressaient en avant leurs lames de couteau tranchant et leurs armes blanches brillaient dans la lumière. Plutôt que de lui laisser sa chance, elles iraient jusqu’à la tuer par amour.
Karyle s’arrêta devant une forge aux étincelles menaçantes. Des hommes brillants de chaleur passèrent un fer rouge devant ses yeux, car, disaient-ils, elle se méprenait sur le sens de la beauté.
Au croisement des routes, une foule, les mains ouvertes, l’aidait à franchir un pont ; à elle seule, elle ne pouvait leur tenir tête à tous et de guerre lasse, elle se laissa faire : humiliée de fatigue, elle succombait et s’en remit à eux.
Auprès de ces gens sans malice et sans détour, les choses reprirent leur cadre normal— ils étaient généreux, dévoués, à ses pieds déferlaient les bonnes actions de la douceur du miel dont les blessures en retour n’appartenaient qu’à elle.

L’air s’obscurcissait au fur et à mesure de sa guérison. Chacun couvrait la plaie de tendresse pour éviter de la voir : tout était merveille, on sauvait cette fille du miracle, cette fille venue de très loin qui courait tous les risques de l’escale.

Sur la terre craquante de lourdeur, dans la fumée étouffante des forêts en feu, on battait des mains, on s’apprêtait à pavoiser. Elle, la tête lourde, bercée par des nuits d’insomnie, se laissait vêtir pour une cérémonie inconnue : en déviait l’appeler non plus l’Epouse de l’Océan, mais Sauvée de l’Océan, lui qui avait amené sur ses cheveux marins un de ses pionniers les plus maléfiques.
C’était beau, c’était bien. Quand elle aurait abjuré, on se réjouirait sur sa dépouille.
Le coin du quai inondé de blancheur artificielle les attire. Ils arrivent lentement les mains dans les poches— des chiens rôdent alentour en cherchant un maître, d’autres suivent en bande.
Puis, hommes, femmes et enfants déversés par les rues, se pressent et se bousculent sans bruit, les bêtes affairées courent, reviennent et filent entre les jambes ; un troupeau mi-humain, mi-animal oscille d’un état à l’autre, les hommes se transforment en chien, les chiens en humains— les plus sournois et les plus brutaux, qui frappent ou griffent, restent bêtes, les autres changent plusieurs fois de forme.
Pas de distinction d’âge ni de sexe, qui se fondent dans la cohue et le désordre.
Dans cette énorme confusion ondoyante, la foule afflue toujours, elle vient de partout, c’est à qui dépassera l’autre.

On se bat pour atteindre la baraque, le forain crie à tue-tête, invite à qui-perd-gagne— Sous la rampe lumineuse, les joueurs en rage visent les mannequins aux gueules trouées. Frappée, l’image abattue se redresse ; le meurtrier devient chien, reste chien et laisse la place au suivant.
La métamorphose générale s’accélère.

Devant la foire fourmille un tourbillon de plus en plus rapide. Pêcheurs et villageois s’y sont jetés depuis longtemps et ceux qui viennent en hâte des pays éloignés grossir cette marée compacte s’engouffrent encore sur le port avec frénésie.
Dans leur folie de gagner le quai, certains ont déjà endossé leur pelage— la langue pendante, les yeux sales, ils se précipitent, avides de se perdre dans cette mêlée infernale.
Seuls Kadir, qui repose et Karyle assise et immobile face au bateau échappent à cette transmutation.
Autour des bassins, sur le port, le grouillement était si dense que tous s’écrasaient.
A grands gestes, le forain, grand et fort bel homme, tentait d’enrayer cette invasion dangereuse pour son baraquement.
Mais, en plein discours, il permuta à son tour en ridicule roquet au museau pointu, en faisant une grimace si comique que tous les chiens jaunes éclatèrent de rire et se mirent à courir après leur queue.

Croyant continuer sa harangue, leur dernier compagnon se lança sur les rayons chargés de primes aux gagnants, gambadant entre les assiettes vertes et jaunes et les vases bigarrés.
Les passe-boules aux cous raides bouches béantes, attendaient toujours d’être frappés.
Incapables de se servir des balles, les chiens en furie s’élancèrent dans l’enceinte en s’arrachant les effigies impassibles et se pressèrent tant que le fond de la baraque s’abattit dans le port sous une avalanche de vaisselle multicolore.

Le roquet bondit dans l’eau. Tous le suivirent.
La masse mouvante, tournoyant sur la place, entraînée dans le mouvement, plongea derrière eux.
Elle avait disparu depuis longtemps qu’il se pressait encore des nouveaux venus sur les bords, se poussant les uns les autres pour se précipiter dans l’abîme sombre de la mer.


Romane Della Gaspera – l’arbre


gravure – Claude Lorrain

L’arbre
Il reste tant à faire encore pour devenir humain
Trouver en soi le tronc, la racine et la branche
Jusqu’à la souche la plus enfouie et la racine la plus épouse du ciel
Comment rendre l’écorce souple, la salive amoureuse
Comment être canal de toutes les sèves du monde
Celles qui montent aux lèvres et celles qu’on vomit
Celles qui brûlent au ventre et toutes celles qui saignent
Tant de vents vont passer trembler dans mes narines
Tant de mes feuilles sanglotent dans leur papier d’automne
Je ne suis que, ployante, un bambou de grand vent
Tout à la fois la brise et la branche brisée
Tout à la fois l’orage et la fleur d’oranger


Francis Blanche – Toi que voilà –


Horloge astronomique de la cathédrale Saint-Jean Lyon
                              
                              J'ai tout donné au soleil sauf mon ombre...

					Guillaume Apollinaire
 

			
Laisse couler le temps sous les doigts de l’horloge...
	J’ai bu l’oubli dans un verre brisé...
Le lustre semble un grand chagrin cristallisé
et l’heure - ô l’heure!... - est un miroir qui m’interroge...

Chaque date est un anniversaire oublié
et - souvent sans que tu le saches -
au creux de chaque jour se cache
un souvenir... presque un regret
si n’est brisé le lien secret
par lequel tout à tout s’attache...

	Et c’est par vagues que revient
	l’image des hiers si proches... si lointains!

        Le nez collé à la fenêtre
        tu regardes tomber la neige...
        Tout autour montent les maisons..
        Te voilà marchant à tâtons 
        dans les souterrains du collège.

Je te retrouve même
dans l'arrière-salle d’un bistrot
(le dôme Saint-Paul... te souviens-tu ?...)
pendant la classe de philo,
tu manges des croissants avec un café crème...
et Claude, qui veut être avocat, te parle en son langage
des droits contractuels issus du mariage...

Dans un auditorium où luisent des « silence »
te voilà devant un micro qui broie tes mots et qui les 
                                                    lance
aux quatre vents de la France...

Puis par un matin de fin août
quelqu'un que tu aimais bien sans le savoir, est mort
                                          tout à coup...
Un soir d'été, tu quittes toutes les choses familières...
À l'horizon, une mitrailleuse s’exaspère...
Et le pays se plie en deux comme une porte à glissière
Te voilà filant à soixante à l’heure derrière un camion
où rient des aviateurs qui n'ont plus leurs avions...
Ils mangent du jambon rose comme l'aurore.
En trombe on traversait Rabastens-de-Bigorre...

Tu as laissé dans un vallon de la Dordogne un peu
de ton espoir, de ton sourire... Il pleut...
Un autogire t’a sauvé la vie près de Périgueux.

Te voilà rédacteur d’un journal comme il faut
où les linotypistes ont tous un pied bot -
et chaque jour, ciseaux en main, vers midi
tu fais de la dentelle avec les quotidiens de Paris...


Et le temps passe... ton destin
se joue sur les rythmes d’automobiles ou de trains

... et puis, volant partout comme des papillons 
                                          de flamme,
tous ces regards tendres de filles femmes...
            Qu’ils soient rieurs ou tristes, 
            gais ou mélancoliques,

   ce sont les reflets des instants
qui sont gravés tout entiers dans le temps...
Quels qu’ils soient, ne les renie à aucun moment
   car tous ces souvenirs ne te trahiront jamais...
   Ils seront toujours là comme ils étaient...

... et même celui-là... ce regard presque bleu
       ces cheveux presque blonds, ce rire presque triste...
comme un roman mort-né qui se mélancolise,
tout cela a la douceur des espoirs pas tout à fait perdus...
et c’est tout ce qu'on demande aux reflets des miroirs...

Le souvenir, ce n’est qu’un regret apaisé
qui vient flotter comme un parfum de sauge...

Laisse couler le temps sous les doigts de l'horloge...

J ai bu l'oubli dans un verre brisé...



 

Francis Blanche

MON OURSIN ET MOI

Le Castor Astral


Ahmed Kalouas – Toi


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TOI,
vers l’embarcadère
silencieuse rayonnante, tu vas.

Tu ne pars que trois jours
et ce sont mes yeux qui s’en vont.
Soudain j’habite les nuées, le néant.


Le vol pour Beyrouth
est à dix heures quarante
et c’est déjà la mort
qui monte vers le ciel.


Edouard J Maunick – dérive des îles


peinture Fiodor Sacharow

… j’ai vécu avant moi
dans des îles sans nom
quelque part sur la mer
avant qu’elles se sabordent
en pleine terre
de toi j’ai suivi leur dérive
en chantant des soleils
sonores et bleus d’iris
mémoire mon beau jardin
ma désobéissance


Michel Foissier – un pressentiment rongé par la fuite du temps


photo RC – monument aux morts Lodève

avaler un sandwich un demi pression un café
laver les pieds des morts avant le petit jour
se coucher enfin parmi les débris de vaisselle sale
parmi les pétales de fleurs fanées comme si la torture n’était qu’un mauvais
à passer
un pressentiment rongé par la fuite du temps
une promenade à petits pas de laine grise
sous les ponts la richesse se consomme à la va-vite
les doigts des amourettes construisent des plaisirs de bouts de ficelle
toute blessure se limite à l’impossible
entre pompes à essence et supermarchés
chaque chose en son temps rappelle-toi
il faut agir de nuit dans les odeurs acides du sommeil
substituer l’acte à l’intention
penser la mort comme une étincelle
il est comme quelqu’un qui renoue ses lacets
il dit qu’il attend et qu’il choisit pour cela cette version obscure du monde
il dit qu’il paye la faute de vivre ainsi en équilibre
et que le refus est écrit dans la peur
et que la peur est son testament
il est armé et le geste s’accompagne du cri d’un jour nouveau
et la lune s’est usée dans le grand cercle de la nuit
et puis occupé par les menus travaux de la guerre il attend dans le fantôme du vent
et son geste est très grand
personne n’est dans le camp de personne et
seul il imite le hurlement de la nuit
comme un cheval sellé qui ne sait encore rien de la course
ni du marchandage de la main et des jambes
en ces temps on disait la révolution
et l’âme des peuples était invisible
elle se cachait dans le secret des caves et ne sortait qu’à minuit
il pense que si sa tête éclatait il serait là à ramasser les morceaux à quatre pattes sur
le goudron de la nuit
il pense à ces kilomètres de mots
à ces lignes appliquées à l’encre violette
et qui ne touchent jamais la barrière du ciel
ni le sable bleu des déserts ni le souffle
ni ces petits riens de carton-pâte
l’habitude nous fait vivre à un millimètre de nous-même
dans la posture accroupie de la femme qui lave le linge à la rivière
de l’histoire nous ne savons que la calomnie
ici les murs nous font la grâce d’une lecture
aveugles nous déchiffrons les impacts de la fusillade
et le film est projeté en plein cœur
les acteurs sont soumis au grain de la maçonnerie
marionnettes ou créatures de rêve
une cérémonie à couper au couteau
le bétail s’allonge dans la manigance des corps
les hommes dorment les femmes dorment les enfants dorment
les chiens urinent puis grattent le bois des portes avec
des ongles malpropres
elle est assise dans l’ombre
il dit donne-moi tes mains j’en ferai bon usage dans
les giclées du soleil dans
les chuchotements du sous-bois
il connaît cette peur de granit cette trahison minuscule
demi-sel un char d’assaut quelque chose comme une prison qui s’avance
un bruit de métal frappé dans la fatalité du sang


Walter Helmut Fritz – mon signet


photo RC – Marseille 2017

hier fut un brin d’herbe
assez éphémère

pour dans le souvenir
resplendir, pour dire

un chemin qui
continue à vibrer

dans ce poudroiement de lumière
qui ne cesse de

défricher la ténèbre.

extrait de « cortège de masques » éditions Cheyne


Thomas Vinau – Nos cheveux blanchiront avec nos yeux


photo et montage RC

Qu’est-ce que j’en fais moi de tout çà ?

Des fils de laine dans sa petite main. Des murmures
quand tu t’endors. De la chaleur sur les crépis.
Du givre blanc sur les pare-brise. Du brouillard qui
monte doucement. De la montagne de linge sale. Du trou
d’argent de la pleine lune. Du pigeon déchiqueté
par le chien. Du panache de l’écureuil. Des brindilles
fraîches dans mes mains. De trois roses jaunes
dans le jardin. De la prestance des bêtes dans les champs
glacés le matin. Des vignes oranges. Qu’est-ce que
j’en fais moi de tout çà ? Du miel qui colle sur la table.
De ta voix brisée par le froid. De ses mimiques quand
il s’endort. Des cheveux qui lui manquent derrière
la tête. Des grands projets de grands bonheurs.
Des petits rêves sur l’épaule. De l’avenue froide et trempée.
Qu’est-ce que j’en fais moi de tout çà ? De toute
cette boue, de tout cet or. De cette impression qui m’étreint
lorsque je me déshabille dans le couloir avant de vous
rejoindre dans le noir. De cette façon de marcher
sur la pointe des pieds. De mes gestes gauches.
De mon amour maladroit. De la roulette russe du temps.
De la fatigue et la colère. La joie béate et l’impuissance.
La peur de gâcher ou de perdre. Qu’est-ce que j’en fais
moi de tout çà ?


Pierre Lieutaghi – lumière close ( extrait 1 )



Lucia, c’est la meilleure façon de m’adresser à vous d’aussi loin. Prenez-le comme une lettre parlante. Il y aura beaucoup de blancs parce que je devrai souvent revenir en arrière. À la fin, je ne me réécouterai pas, sinon je n’en aurai jamais fini. Quand j’écrivais, rappelez-vous comme c’était plein de ratures. Si vous pouviez entrer dans cette pièce, ce serait sûrement plus simple, je vous dirais de toucher le morceau de géode sur le piano.

Vous verrez, quand on passe l’ongle sur les cristaux, il suffit d’un rien, c’est un piano très sensible. Et puis ces pierres creuses ont une certaine parenté avec le cœur. J’en finirai jamais avec l’imagerie facile.

On a dû vous dire, c’est encore une histoire avec ses cristaux, il ne l’a pas volé, qu’est-ce qu’il avait à faire dans ce pays, dans ces recherches de quoi, est-ce qu’il n’avait pas mieux à vivre ici, c’est un suicidaire, et restera, mais nul ne sait vraiment ce qui s’est passé. Et moi, j’en suis à me demander aussi ce que je sais, est-ce que je pourrai le rassembler, et le raconter, ça m’oblige à commencer loin, parce que la fin, je sais au moins qu’elle vient clore une attente très ancienne.





Dégradé

Étude de la lumière, des couleurs et des formes. Création en studio à l’aide de lentilles endommagées acquises au fil des ans. Chaque estampe est disponible au format 18 x 24 po sur papier longue conservation.


Lambert Schlechter – harengs à mariner


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Toutes les six semaines, pendant la mauvaise saison, des harengs à mariner, rondelles d’oignons, clous de girofle, feuilles de laurier, lait & crème, toute la Manche dans le saladier, l’embrun de Scheveningen, sable humide, respirez, disait ma mère, respirez, l’iode c’est sain, et elle montrait comment respirer, et on respirait, fâcherie façonnement factorerie, chaque mot a une odeur, mais faut pas dire ce que ça sent, mon vieux Petit Larousse illustré est si vieux qu’il sent, humidités successives de plus d’un demi-siècle, 1956, j’avais quatorze ans, j’apprenais les mots, ellébore ellipse élytre

extrait du blog de l’auteur


Le coeur funambule – Ecchymoses


peinture – acrylique sur toile – voir le site de l’auteur

Sur les ecchymoses du jour

Perlent quelques gouttes de ciel

L’onguent du crépuscule

Brode un ourlet pourpre

Aux jupes élimées des vagues


Brindilles de mer

Le souffle du courant

Efface les taches de l’oubli

Sur les visages de l’eau


Toutes les teintes du vent

Accrochées aux ailes des mots

En friselis d’écume

Dansent aux marges des rochers


Le bavardage des algues

En strophes d’ombre et de lumière

Sème les graines des phrases

Au chant muet de nos lèvres


Face aux festins des couleurs

Nous habitons tout à la fois

Le paysage et son reflet

Le brasier montant aux joues de la lune


Dans le silence aiguisé du jusant

Les rouges gorges des braises du couchant

En rayons brûlants pénètrent lentement

Le ventre humide de l’océan

avec l’autorisation d’Olivier ( voir son site )


Leliana Stancu – berçeuse


Petrov-Vodkin, Kuzma détail de la peinture « l’alarme »

Mon enfant, mon ange,
C’est un rêve étrange,
Chaque soir quand je veille
Ton profond sommeil,
Quand le crépuscule
Emporte tous les jours
Vers d’autres soleils
Attendant l’éveil,
Signe que les Dieux
Avec leurs aveux
Embrassent d’autres mondes,
Et l’amour inonde
Tour à tour, les terres,
Même si celles d’hier,
Vivant en caresse,
Demain, ils les blessent…

Mon enfant, mon rêve,
Chaque jour qui s’achève,
Je murmure un doux
Chant, sur tes chères joues,
Comme une belle corolle
De merveille étole,
Tu m’entends, je sais,
Dans ton monde de fées,
Sans avoir l’orgueil
De donner conseils,
Que même dans ma vie
Je n’ai pas suivis,
Juste quelques légendes,
Ensuite je défends
Tes éternels rêves,
Mon enfant, ma sève…

Mon enfant déesse,
Reçois ma tendresse,
Un jour viendra
Quand on partira
Sur des terres de conte,
Sur des anodontes,
Dans des lointains,
Au-delà des humains,
Quand les beaux voyages
Finiront d’ancrage,
Mais je te promets
Ma bienfaisante fée,
Que tu ne perdras
A jamais mes bras,
Tu vivras toujours
L’infini amour…

lire d’autres textes de cette auteure ?


Jean-Luc Sarré – qui sera son autel ce soir ?


image farrawla92
Les oiseaux se sont tus, soudain,
les vaches ont cessé de brouter,
les filles ne fanent plus que d’un œil
et les vieilles qui le croisent se signent,
bourdonnent cinq Ave, pressent le pas...
Dans le hameau où la pierre froide
mêle son odeur à celle des bois
il cogne aux portes, toque aux carreaux
à travers lesquels il peut voir
sur les murs ricaner le Christ,
mais la Vierge demeure introuvable
qui sera son autel ce soir ?

extrait de l’ouvrage  » poèmes costumés avec attelages et bestiaire en surimpression »


Li Bai – Assis devant le mont Jingting


photographe non identifié

Les oiseaux s’effacent en s’envolant vers le haut
Un nuage solitaire s’éloigne dans une grande nonchalance
Seuls, nous restons face à face, le mont Jingting et moi,
Sans nous lasser jamais l’un de l’autre

( extrait de l’ouvrage de JM Le Clézio : le flot de la poésie continuera de couler ) ed Philippe Rey


Ara Alexandre Shishmanian – Fenêtre avec esseulement


photo Jack.B retouchée par mes soins…

Parfois c’est comme si on marchait à même le ciel
comme si l’asphalte lui-même s’égarait quelque part
derrière le couchant,
chaque pas est un pari – tu ne l’achèves qu’après l’avoir gagné
pour rien – et précisément rien que pour personne
c’est pourquoi peut-être nous nous consolons toujours
avec les tunnels – avec un monde souterrain
toute cette terre est un corps formé d’autres corps
qui se dévorent les uns les autres
la terre est en fait le monstre absolu –
seul le vide, que nous ne rencontrons jamais,
bien que nous le portions profondément enfoui en nous-mêmes,
est encore plus monstrueux –
une sorte d’ailes-paupières – je regardais pendant le vol –
seul le rien…

( il s’agit de la 1ère partie d’un texte que l’on peut retrouver sur ce site , avec la version originale en langue roumaine )


Alexandre Vialatte – hippopotame


dessin François-Xavier Lalanne

Quant à l’hippopotame, je ne m’en consolerai pas.

« Plus inquiétante, dit textuellement la presse, est l’inertie de l’hippopotame. »

J’adore l’hippopotame ; il est myope, il est triste, il a la peau trop longue et les dents mal plantées, il vit par couple, il sait marcher sous l’eau, il a l’air d’une grand-mère anglaise ; à quinze louis, à deux mois, c’est une charmante bestiole, il dévore une prairie pour son petit déjeuner.

Comme lui j’aime rêver dans les fleuves. Le découragement de l’hippopotame est une des choses les plus tristes qui soient.

texte extrait de « Bestiaire »


Sylvie Fabre-G – Ceux qui doivent grandir


Promenez-vous dans le musée Sorolla
peinture J Sorolla – mes enfants – 1904

Ceux qui doivent grandir nous entraînent
à mi-chemin d’amour et de douleur,
quelle félicité obscure, la vie !
Naissent, viennent et s’en vont les enfants
ici, là-bas,
visages déchirants du lointain.
Comme l’on sent à leur suite
le corps à l’âme fondu
et les générations nomades
et le désir et la mort transmis,
pas assez prié peut-être,
sans le savoir toujours les mères prient
mais dans le vol assuré des alouettes,
il y a départ
et l’issue manque pour le retour.


Sophie Fauvel – la pierre


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photo George Priebus – Cleons – Grèce

J’avais posé naguère
Sur  cette sombre pierre
Un souvenir présent,
Un brin de coquelicot,
Un parfum de sanglot,
Pour que jamais le vent
N’efface nos mystères.

J’avais posé naguère
Sur cette sombre pierre
Fleurie de nos amours
Des secrets interdits,
Des verbes alanguis,
Des nuits comme des jours,
Une lune coquine,
Des soupirs d’amour.

J’avais posé naguère
Sur cette sombre pierre
Une douce caresse,
Nos plus belles promesses
Epargnées par le temps.

J’avais posé naguère
Sur cette sombre pierre
Mon corps  à moitié nu
Drapé de la lumière
De tes soleils perdus
Et pour te réchauffer
Embrassé la terre brune.

Elle vogue ta galère
Toutes voiles dehors
Gonflées de nos instants
En Toi coule mon sang.

J’avais posé naguère
Sur cette sombre pierre
Le rire de nos 20 ans.    

Sophie FAUVEL ( provenance: le manoir des poètes)


Marc Hatzfeld – souvenir du précambrien


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Ah! quand de ta tête poussaient des baobabs
En touffes bourrues comme les forêts du Bengale
Et qu’y grondaient les tigres tigrés
Qu’y jacassaient cent mille singes jongleurs
Quand de ta tête jaillissaient des bambous clairs
Ah! les bambous, ils ployaient aux sourires de tes rêves
J’y entendais siffler le vent matutinal
Chassant la brume au ras de l’eau
Quand ta tête flottait parmi les nénuphars
Fleur d’épave oublieuse et rieuse

Sous les saules qui pensent aux saules
T’en souviens-tu?
Venait la pluie, venait l’orage
Surgissait le terrible ouragan qui battait les montagnes
Nous étions seuls et nous dansions alors
Et remplissions les creux rouges des volcans
De songes et de mémoires, d’images fabuleuses
Pour le sommeil des hommes de plus tard.


Michel Pierre – un seul mot



du site theconversation.com

À l’intérieur d’un seul mot vous ne respirez plus. La phrase vous laisse l’oxygène indispensable pour en revenir à l’idée, elle-même ombre du paradoxe qui retenait vos poings liés à la page blanche. Sinon des animaux sauvages s’emparent de votre délire. Vous parcourez toutes les savanes, remontez les déluges, appliquez à votre mémoire le vide circonstancié qui aspire faits et gestes anciens, lesquels couturent votre calotte ou, si vous préférez, votre bonnet d’enfance. Suffirait de bégayer dans l’oreille d’un imbécile qui vous prend illico pour un fieffé poète. Alors, ce qui doit être dit, laissez-le raconter par le plus prestigieux d’entre nous, celui dont la panse est couverte de médailles surannées, triste devant la connaissance qui rend obèse, aspire l’inspiration, asphyxie les phénomènes grammaticaux, l’ensemble prêt à rendre les ours comestibles. Bref, souriez sans réfléchir. Toute bulle vous conduit au firmament de l’impossible. Vos voisins sont des bâtisseurs et déjà vous n’apercevez plus la mer qui gronde, ignorez la torpeur des marais, n’entretenez plus le geste qui sauve et que, pourtant, vous avez déniché dans le bréviaire sacré de votre solitude. Et ce livre, écrit à l’intérieur d’un seul mot, ne sera jamais ouvert à la page de la moindre illumination.

Michel Pierre, L’enfer vaut l’endroit = ( publication des éditions des vanneaux )


Dominique Fourcade – témoin


May Day. Jan Muës. Jackson’s Painting Prize.
peinture Jan Mues

J’ai été témoin elle a lâché toutes ses charges tous les sons d’un

coup loin avant que la cible soit en vue c’est bien le type

fire and forget décrit dans les catalogues c’est guidé çà

trouve une autre rose filmait les effets pareil absolument

hors de vue je ne m’étonnais pas entendons-nous voyons-nos

ce que nous enregistrons toujours les images ont été

aspirées par des caméras qui ne les voyaient pas démentes

succions les déserts

Celle qui actionnait ce poème avait un petit prolétariat d’amants

auquel je m’étais agrégé avec ferveur et j’attendais les ordres

Elle a viré très dur vers sa base elle n’est pas en fuite elle n’est

pas en fuite elle est partie sous l’urgence de refaire les pleins

elle est désireuse

Désireuse de dévaster

Elle est désireuse de dévaster à nouveau peut-être


Louis Guillaume – l’ancre de lumière


  

extrait de      "LA NUIT PARLE" (1961)

                                                                                           
  A Marthoune.

La mer semblait de pierre calcinée, mate et pourtant transparente et, à une grande profondeur, sur un lit de sable gris, je distinguais fort bien l’ancre lumineuse qui m’empêchait de dériver.
Il était seul, mon bateau, seul au milieu de l’immensité noire et, seul à bord, penché au-dessus de l’abîme, je ne quittais plus des yeux, minuscule et seule, elle aussi, dans le désert couvé par l’océan, cette croix de feu sous la courbe d’un sourire.
Et, à force de fixer sur elle mon regard, elle m’apparut comme un visage, comme ton visage nocturne, mon amie. –

montage perso

Les bras de l’ancre devinrent ta bouche, la tige dessinait la ligne de ton nez et le jas celle de tes sourcils. Si distant et si attachant, c’était bien ton visage qui brillait là-bas, qui liait ma barque à la terre malgré les ressacs et les courants, et continuait de veiller,
même lorsque je scrutais l’horizon.
— Lève l’ancre ! dit une voix soudaine.
Alors, tu poussas un cri si déchirant que je m’éveillai à ton côté.
Et notre lit tanguait dans l’ombre.


Marie Huot – dans l’agenda de Marie ( 2 février )


extrait de « la maison de Géromino « 

peinture – » marins d’eau douce » : Jean-Pierre Lorand

Dans l’agenda de Marie 2 février

J’ai 27 ans aujourd’hui. Je sais que je recevrai de mon homme une petite carte dans les jours qui viennent.
C’est si compliqué pour lui de connaître le temps du voyage.
Une carte fleurie pleine de pensées délicates qui aura traversé les orages en mer,. les ports inconnus.
J’ai glissé ce matin un brin de mimosa frais dans une enveloppe pour lui, pour que nos fleurs se croisent et se répondent en haute mer.
Drôles de gestes en ces jours terribles de bombardements et de misère.
Un prince avec de la menthe dans ses poches
et un bassin aux nénuphars
pour s’y tenir au bord et glisser leur nez dans son cou
c’est ce quelles voulaient les petites fillettes


Puis le temps est passé
elles sont allées sur le port
faire claquer les talons de leurs souliers
acheter du muguet à des revendeurs à la sauvette
Elles ont passé des heures à lire les noms des bateaux
à écouter les mâts se balancer dans le vent
et petit à petit sans quelles s’en rendent compte
la mer les a prises
leur a jeté un marin dans les bras
avec son costume à boutons dorés
son pompon rouge son sourire
et elles n’ont plus pensé à rien d’autre
qu’aux éternels départs et retours
et les bateaux inlassablement ont rayé chacune de leurs nuits