voir l'art autrement – en relation avec les textes

auteurs étrangers

Sylvia PLATH – Finistère –


 

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Mathurin Méheut – Naufrage sur l’île de Batz

 

 

C’était la fin des terres : les derniers doigts, noueux et

  rhumatismaux,

Crispés sur rien. Des falaises

Noires et menaçantes, et la mer qui explose

Sans fond, sans fin, sans rien face à elle,

Blanchie par les visages des noyés.

C’est tout simplement lugubre maintenant, un tas de

rocs —

Soldats rescapés de sales guerres d’autrefois.

La  mer canonne dans leurs oreilles, mais ils ne bron­-

  chent pas.

D’autres rocs dissimulent sous l’eau leurs rancunes.

 

Les falaises sont bordées de trèfles, étoiles et clochettes

Telles que les doigts peuvent en broder, à l’approche

  de la mort,

Presque trop petits pour que les brumes s’en soucient.

Les brumes font partie de l’antique attirail —

Âmes roulées dans le grondement funeste de la mer.

Elles meurtrissent les rocs, les font disparaître, les res­-

  suscitent.

Elles se lèvent sans espoir, comme des soupirs.

Je marche parmi elles, et elles m’emplissent la bouche

  de coton.

Lorsqu’elles me libèrent, mon visage est perlé de

  larmes.

 

Notre-Dame des Naufragés avance à grands pas vers

  l’horizon,

Ses jupes de marbre rabattues en deux ailes roses.

Un marin de marbre, éperdu, est agenouillé devant   

  elle, et devant lui

Une paysanne en noir

Prie ce monument du marin qui prie.

Notre-Dame des Naufragés est trois fois plus grande

  que nature,

Ses lèvres ont la douceur de la divinité.

Elle n’entend pas ce que dit le marin ni la paysanne —

Elle est amoureuse de la beauté informe de la mer.

 

Des dentelles aux couleurs de mouette claquent dans

les courants d’air marins

À côté des stands de cartes postales.

Les gens du pays les lestent avec des conques. On

vous dit :

« Voici les jolis bibelots que la mer dissimule,

De petits coquillages assemblés en colliers et en

  dames miniatures.

Ils ne viennent pas de la Baie des Morts un peu plus

  bas,

Mais d’un autre lieu, tropical et bleu,

Où nous ne sommes jamais allés.

Voici nos crêpes. Mangez-les avant qu’elles refroidis­- 

  sent. »

 

 

 

FINISTERRE

 

This was the land’s end : the last fingers, knuckled

and rheumatic,

Cramped on nothing. Black

Admonitory cliffs, and the sea exploding

With no bottom, or anything on the other side of it,

Whitened by the faces of the drowned.

Now it is only gloomy, a dump of rocks —

Leftover soldiers from old, messy wars.

The sea cannons into their ear, but they don’t budge.

Other rocks hide their grudges under the water.

 

The cliffs are edged with trefoils, stars and bells

Such as fingers might embroider, close to death,

almost too small for the mists to bother with.

The mists are part of the ancient paraphernalia —

Souls, rolled in the doom-noise of the sea.

They bruise the rocks out of existence, then resurrect   

  them.

They go up without hope, like sighs.

I walk among them, and they stuff my mouth with

  cotton.

When they free me, I am beaded with tears.

 

 

Our Lady of the Shipwrecked is striding toward the  

  horizon,

Her marble skirts blown back in two pink wings.

A marble sailor kneels at her foot distractedly, and at

  his foot

A peasant woman in black

Is praying to the monument of the sailor praying.

Our Lady of the Shipwrecked is three times life size,

Her lips sweet with divinity.

She does not hear what the sailor or the peasant is

  saying —

She is in love with the beautiful formlessness of the sea.

 

Gull-coloured laces flap in the sea drafts

Beside the postcard stalls.

The peasants anchor them with conches. One is told :

“These are the pretty trinkets the sea hides,

Little shells made up into necklaces and toy ladies.

They do not come from the Bay of the Dead down

  there,

But from another place, tropical and blue,

We have never been to.

These are our crêpes. Eat them before they blow

cold. ”

 

 

 

 

La Traversée

Arbres d’hiver 

Poésie/ Gallimard


Bohuslav Reynek – Papillons d’automne


 

Wols (Alfred Otto Wolfgang Schulze 2

    Wols – Aile de papillon 

 

 

Papillons d’automne

Derrière les murs et les clôtures,

papillons d’automne,

ensemble, nous étions blottis

et nous vivions de nostalgie.

 

Derrière les murs et les clôtures,

derniers papillons,

nous étions à l’abri du vent,

bercés d’espoirs de solitude.

 

Sur les paumes de l’automne,

mystérieux papillons,

vous aviez dans le silence

des éclats d’or et rougeoyants

 

Volez une dernière fois,

papillons d’automne,

brillez encore pour le désir

ensorcelé parmi les ombres…

 

 

 

Papillons d’automne

Traduit par Benoit Meunier 

Ed  Romarin

Les amis de Suzanne Renaud et Bohuslav Reynek

 

 


Heinrich Heine – Erreurs anciennes


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photogramme –  auteur non identifié

 » J’avais trop bon caractère pour rompre
moi-même
avec mes erreurs anciennes.
Je les ai emportées,        dès le départ.
On ignore à quoi elles peuvent servir.« 


Walter Helmut FRITZ – Donne aux choses la parole


 

R Ryman (1)
  Robert Ryman – Capitol

 

 

 

Donne aux choses la parole

 

A l’eau qui chevauche,

aux rocs avec leurs rêves,

 

au chemin qui est le but,

à la neige qui cache

 

lentement le paysage

et le rend visible autrement,

 

à la lumière qui attend

les yeux —

 

donne-leur la parole.

 

 

 

 

Gib den Dingen das Wort

 

Dem reitenden Wasser,

Felsen mit ihren Tràumen

 

dem Weg, der das Ziel ist,

Schnee, der die Landschaft

 

langsam verbirgt

und anders sichtbar macht

 

dem Licht, das wartet

auf Augen —

 

gibt ihnen das Wort.

 

 

 

Cortège de Masques 

traduit de l’allemand par Adrien Finck, Maryse Staiber, Claude Vigée

D’une voix à l’autre 

CHEYNE 


Basho -La pièce perdue


euro, 5 cents, pièce de monnaie en cuivre, de tomber, de crise, de l'eau

La pièce perdue dans la rivière se trouve dans la rivière
Le soleil et la lune sont des voyageurs dans l’éternité.
Même les années sont errantes.
Pour ceux dont la vie est sur les eaux
ou qui conduisent un cheval au fil des ans
chaque jour est un voyage
et le voyage lui-même est la maison .


– Basho

( tentative  de traduction RC à partir  de l’anglais )

 

The Coin Lost In The River Is Found In The River

The sun and moon are travelers in eternity.
Even the years are wanderers.
For those whose life is on the waters or leading a horse through the years
each day is a journey and the journey itself is home

– 


Ingeborg Bachmann – La Bohème est au bord de la mer –


petite ville vue de Krumlow

 

   Egon Schiele – petite ville –  vue de Krumau – 

 

 

 

 

    La Bohême est au bord de la mer

 

 

Si les maisons par ici sont vertes, je peux encore y entrer.

Si les ponts ici sont intacts, j’y marche de pied ferme.

Si peine d’amour est à jamais perdue, je la perds ici de bon gré.

 

Si ce n’est pas moi, c’est quelqu’ un qui vaut autant que moi.

 

Si un mot ici touche à mes confins, je le laisse y toucher.

Si la Bohême est encore au bord de la mer, de nouveau je crois

aux mers.

Et si je crois à la mer, alors j’ai espoir en la terre.

 

Si c’est moi, c’est tout un chacun, qui est autant que moi.

Pour moi, je ne veux plus rien. Je veux toucher au fond.

 

Au fond, c’est-à-dire en la mer, je retrouverai la Bohême.

Ayant touché le fond, je m’éveille paisiblement.

Resurgie, je connais le fond maintenant et plus rien ne me perd.

 

Venez à moi, vous tous Bohémiens, navigateurs, filles des ports

et navires jamais ancrés.

Ne voulez-vous pas être bohémiens, vous tous, Illyriens ,

gens de Vérone et Vénitiens ?  Jouez ces comédies qui font rire

 

Et qui sont à pleurer. Et trompez-vous cent fois,

comme je me suis trompée et n’ai jamais surmonté les épreuves,

et pourtant les ai surmontées, une fois ou l’autre.

 

Comme les surmonta la Bohême, et un beau jour

reçut la grâce d’aller à la mer, et maintenant se trouve au bord.

 

Ma frontière touche encore aux confins d’un mot

et d’un autre pays,

ma frontière touche, fût-ce si peu, toujours plus

aux autres confins,

 

Bohémien, vagabond, qui n’a rien, ne garde rien,

n’ayant pour seul don, depuis la mer, la mer contestée,

que de voir

le pays de mon choix

 

 

 

                    Böhmen liegt am Meer

 

 

Sind hierorts Häuser grün, tret ich noch in ein Haus.
Sind hier die Brücken heil, geh ich auf gutem Grund.
Ist Liebesmüh in alle Zeit verloren, verlier ich sie hier gern.

Bin ich’s nicht, ist es einer, der ist so gut wie ich.

Grenzt hier ein Wort an mich, so laß ich’s grenzen.
Liegt Böhmen noch am Meer, glaub ich den Meeren wieder.
Und glaub ich noch ans Meer, so hoffe ich auf Land.

Bin ich’s, so ist’s ein jeder, der ist soviel wie ich.
Ich will nichts mehr für mich. Ich will zugrunde gehn.

Zugrund – das heißt zum Meer, dort find ich Böhmen wieder.
Zugrund gerichtet, wach ich ruhig auf.
Vor Grund auf weiß ich jetzt, und ich bin unverloren.

Kommt her, ihr Böhmen alle, Seefahrer, Hafenhuren und Schiffe
unverankert. Wollt ihr nicht böhmisch sein, Illyrer, Veroneser,
und Venezianer alle. Spielt die Komödien, die lachen machen

Und die zum Weinen sind. Und irrt euch hundertmal,
wie ich mich irrte und Proben nie bestand,
doch hab ich sie bestanden, ein um das andre Mal.

Wie Böhmen sie bestand und eines schönen Tags
ans Meer begnadigt wurde und jetzt am Wasser liegt.

Ich grenz noch an ein Wort und an ein andres Land,
ich grenz, wie wenig auch, an alles immer mehr,

ein Böhme, ein Vagant, der nichts hat, den nichts hält,
begabt nur noch, vom Meer, das strittig ist, Land meiner Wahl zu sehen.

 

 

 

Ingeborg Bachmann, Gedichte 1964-1967, I, 167f.

Traduction Françoise Rétif.  Revue Europe  numéro 892-893 Août-septembre 2003, p. 32.

 

 


Abdallah Zrika – Vides tortueux


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photo » Géo » La voix berbère  – janvier 2018

Rien

Rien

Le ciel est chauve

sauf de quelques corbeaux

Les poils de la terre

ressemblent aux poils des oreilles

L’atmosphère est vide

vide

même du vide

Les passants ont une tête de clef tordue

La peur est blanche

au sommet des montagnes

Les fronts sont des planches mortuaires

Les livres des pierres tombales

Les ponts des dos de vieillards

Les arbres des mollets de malade

L’ennui tourbillonne comme la poussière

Les ombres se sont gravées dans la terre

Les chiens qui aboient là-bas

Sont les seuls à vouloir congédier

Le rien

Traduit par Abdellatif Laâbi

Salah Stétié – Se fit une neige


 

Puis se fit une neige.
La lampe qui l’habille est une étrange pierre.
Et qui lui est tombe définitive.
Le feu comme l’épée flambera dans les arbres.
Cette épée, nous la portons entre nos cils.
Elle tranche dans le vif.
La lumière enfantera par la bouche : cela, personne ne l’avait dit.

… Et seulement les retombées de la neige,
habillée de miroirs et de volutes.
Désir de ce très pur moment quand la main grandira
comme un enfant aveugle
pour cueillir à même le ciel un fruit miré,
et qui n’est rien.

C’est alors que la lumière retournera au sol pour s’endormir,
immense, dans ses linges.
Pour apaiser sa fièvre, et pour,
dans la cascade torsadée, éteindre,
avec la rosée, sa crinière.


Julian Tuwim – Sombre nuit


 

Anto Carte - L'homme au coq

   Anto Carte – L’homme au coq (détail)

 

 

Homme plié sous le fardeau,

Viens t’asseoir.

Taisons-nous, regardons

 La nuit noire.

 

Pose là ta pierre,

Repose-toi

Jusqu’ au matin.

Dans la nuit sombre braquons tous deux

Nos yeux humains.

 

Parler est dur. La pierre est lourde.

Le pain de pierre.

Pourquoi parler. Deux pierres dans la nuit

Pour se taire.

 

 

 

Pour tous les hommes de la terre

(traduction du polonais Jacques Burko)

Orphée 

La différence


Antonio Machado – chemin


 A Line Made by Walking, 1967, Angleterre.        Richard Long (né en 1945),
Une marche de l’artiste, de plusieurs heures (temps), imprimant
dans l’herbe (paysage), par ses pieds (corps), la trace de son passage

 

 

Jamais je n’ai cherché la gloire
Ni voulu dans la mémoire des hommes
laisser mes chansons
Mais j’aime les mondes subtils
aériens et délicats
Comme des bulles de savon.

J’aime les voir s’envoler,
se colorer de soleil et de pourpre,
voler sous le ciel bleu, subitement trembler,
Puis éclater.

A demander ce que tu sais
Tu ne dois pas perdre ton temps
Et à des questions sans réponse
Qui donc pourrait te répondre?

Chantez en cœur avec moi:
Savoir?           Nous ne savons rien
Venus d’une mer de mystère
Vers une mer inconnue nous allons

Et entre les deux mystères
Règne la grave énigme
Une clef inconnue ferme les trois coffres
Le savant n’enseigne rien,      lumière n’éclaire pas
Que disent les mots?
Et que dit l’eau du rocher?

Voyageur,          le chemin
C’est les traces de tes pas
C’est tout;          voyageur,
        il n’y a pas de chemin,
Le chemin se fait en marchant
Le chemin se fait en marchant

Et quand tu regardes en arrière
Tu vois le sentier que jamais
Tu ne dois à nouveau fouler
Voyageur!
Il n’y a pas de chemins
        Rien que des sillages sur la mer.

Tout passe et tout demeure
Mais notre affaire est de passer
De passer en traçant
Des chemins
Des chemins sur la mer


Vesna Parun – Ephèbe endormi


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peinture: Botticelli:  Arès & Aphrodite  ( détail droit )

 

Sur la plage où l’ombre de la baie s’allonge

Il est couché tel une vigne en son clos,

Solitaire et tourné du côté des vagues.

Son visage est empreint d’une grâce grave,

Le vent de midi à ses traits se caresse,

Il est plus beau que branche de grenadier

Gorgée de pépiements d’oiseaux, et sa taille

Plus souple que l’ondulation d’un lézard.

.

 

Grises est la mer, le sable crisse.

Des ombres blondes s’étendent sur la vigne.

Dans le lointain des colonnes de ciel saillent.

L’orage maintenant vient battre la plage.

.

Et moi je tête l’odeur d’été qui croît

Et je bois le vin des plantes dénudées

Et j’emplis mon regard de ces mains qui luisent,

De ces flancs brillants et polis d’une écume

Ou se déplace l’huile des oliviers,

Moi, mes yeux apaisés reposant sur lui

Enveloppé par la vague, qui sommeille

Dans ce tonnerre lent et vieux comme agave,

Moi livrée au vol multiple des désirs,

Je me demande combien d’ailes ouvertes

Palpitent dans les creux bleutés et les monts

De ce corps si calme qu’il s’en va troubler

L’herbe solitaire et la mer en son verbe.


Else Laske-Schüler – un chant d’amour


UN CHANT D AMOUR

 

D’un souffle d’or

Les cieux nous ont créés.

Oh, comme nous nous aimons..

.

Les oiseaux – bourgeons sur les branches, Les roses prennent leur envol.

Sans cesse, je recherche tes lèvres Derrière mille baisers.

Une nuit d’or,

Des étoiles en nuit…

Nul ne nous voit.

Paraissent la lumière et le vert, Nous somnolons;

Seules nos épaules papillonnent.

 

EIN LIEBESLIED

 

Aus goldenem Odem

Erschufen uns Himmel. 0, wie wir uns lieben…

Vögel werden Knospen an den Ästen,

Und Rosen flattern auf.

Immer suche ich nach deinen Lippen

Hinter tausend Küssen.

Eine Nacht aus Gold,

Sterne aus Nacht…

Niemand sieht uns.

Kommt das Licht mit dem Grün,

Schlummern wir;

Nur unsere Schultern spielen noch wie Falter.


Artur Lundkvist – Vent


 

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  William Turner- Tempête de neige en mer

 

 

 

Et le vent

comme une longue peau qui passe,

sans fin, pressant, accablant,

secousses inquiètes, clignements des gifles,

coups de fouet des ailes invisibles, roides comme des voiles,

le vent

qui dresse ses blanches crinières au-dessus des montagnes,

le vent et ses plumes de neige,

ses blanches taies d’oreiller, ses secrets tambours,

ses pipeaux en roseau, brisés,

le vent

qui dérobe son miel à la bruyère

(non pas abeille ou guêpe striée de feu),

le vent sans saveur, sans une goutte de vinaigre,

le vent qui crève du pied

la verte peau de la source sulfureuse,

et qui écrit avec une plume de corbeau

le même mot, le même mot.

 

 

 

Feu  contre feu 
Edition établie et traduite du Suédois 
par Jean-Clarence Lambert
Orphée
La Différence

Citation

Pablo Neruda – vos pieds


Mais j’aime vos pieds

juste parce qu’ils ont marché

sur la terre et sur

le vent et sur les eaux,

jusqu’à ce qu’ils me trouvent.

 

But I love your feet

only because they walked

upon the earth and upon

the wind and upon the waters,

until they found me.

Pablo Neruda love your feet

 

Pablo Neruda


Luis Aranha – poème pneumatique 


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peinture:     Umberto Boccioni –   Elasticité  1912

 

 

Le bolchevisme dans le caniveau
Toutes les explosions sont révolutionnaires
Triangle
Et une bombe de verre provoque l’arrêt
Explosion
Syncope
Je ne crois pas au pneume des stoïciens
Mais les pneumatiques éclatent
Quel ennui !
Il n’y a plus 75 chevaux
Ni de vitesse couleur de verre
Les ronflements du moteur
Le vent se tord
Et défait mes cheveux de ses doigts
Dans la ruche des poumons l’essaim de l’air bourdonne
Bannière de poussière agitée à mon passage
Les canards s’envolent
Et mon sang thermomètre qui monte
Vitesse
Panne
Oh! la curiosité populaire !
Nuit
Le sourire heureux des passants
Enseignes lumineuses
Annonces lumineuses
Broadway fait angle avec la Cinquième Avenue
Gratte-ciels
Vu de la lune Sâo Paulo c’est New York
La vitrine est une scène
Sur une affiche le portrait de la prima donna
Une indienne
Dans ce décor il ne peut y avoir de Guarani
Ni de Guaranà
Le tramway dans le virage hurle d’une force indomptée
Il n’y a plus d’orchestre
La vitrine est une scène
Drame de l’adultère
Une dame en chemise près du lit
Divan coussin abat-jour
Le peuple se concentre
Mon automobile attire l’attention
Je suis un spectateur à qui l’on demande son billet et qui l’a oublié
Tous me regardent
Honteux
Couvert de poussière
Arrivant de Santos
La pompe dans la main du chauffeur
La fièvre intermittente du moteur
La chambre à air s’emplit d’un orgueil bourgeois
J’écris ce poème on répare le pneumatique crevé
Dimanche 8 1 /4 à la Casa Michel

 


Edi Shukriu – Au-delà de soi-même


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peinture  Marsen Hartley

 

 

Au-delà de soi-même
Je m’élève de mes ailes au-dessus de moi je plonge
dans les ténèbres de l’enfer

puisant au fond des temps
je me rafraîchis me rassasie de sagesse
tandis que pourrissent les racines

les ronces et buissons demeurent à l’état sauvage
je m’égosille à perdre le souffle, roule de gros yeux.

je m’élève de mes ailes au-dessus de moi
comme si me prenait la folie du temps
Poème du silence

Une vaine pluie tombe au dehors
qui n’augmente ni ne réduit
l’inanité des choses impossibles

de ce bruit monocorde

nulle voix n’émerge ne résonne
maudit silence
c’est à moi que tu en veux.
est-il bien vrai que tout autre univers me demeure interdit

la perte de ce rêve irréalisable
peut aller au diable
au gré de ses tourbillons

la pluie tombe au dehors
et semble noircir le poème du silence.

 

 

Edi Shukriu         est une  auteure de nationalité  albanaise


Julian Tuwim – Simplement


 

Ad Reinhardt - 40 Number 6 1946

Ad Reinhardt – Number 6 

 

 

 

Tout était si simple : cet instant, la forêt,

Ce matin-là, il y a déjà douze ans.

Par-dessus les buissons le monde s’ouvrait

A celui que j’étais : jeune, gai, chantant.

 

Ce qu’il faisait frais ! Après le déjeuner,

Je partis dans la forêt tremblante de pleurs

Je m’assis avec les maths sous les genêts,

Car il y avait un examen dans deux jours.

 

Comme il faisait triste et gai sous ce ciel !

Un oiseau piaillait avec paresse ;

Je pensai : oiseau… forêt… école… elle…

Sans joie et sans tristesse.

 

Je me pris à rêver — juste un instant,

Comme ça, simplement, à tout, à tout…

Et voici que passent les choses et les ans

Et je ne suis toujours pas de retour.

 

 

 

Traduit du Polonais par  Jacques Burko
Paroles en sang
Pour tous les hommes de la terre
Orphée La Différence

Silvina Ocampo – Chant


 

Claire Henault

Claire Hénault – Le voyage interrompu (gravure)

 

 

Ah rien, rien n’est à moi !

ni le ton de ma voix, ni mes mains absentes,

ni mes bras lointains.

J’ai tout reçu. Ah, rien, rien n’est à moi.

Je suis comme les reflets d’un lac ténébreux

ou l’écho des voix dans le fond d’un puits

bleu après la pluie.

J’ai tout reçu,

comme l’eau ou le cristal

qui se transforment en autre chose :

en fumée, en spirale,

en édifice, en poisson, en pierre, en rose.

Je suis différente de moi, aussi différente

que certaines personnes quand elles ne sont pas seules.

Je suis tous les lieux que j’ai aimés dans ma vie.

Je suis la femme que j’ai haïe le plus

et ce parfum qui me blessa une nuit

avec les décrets d’un destin incertain.

Je suis les ombres qui entraient dans une voiture,

la luminosité d’un port,

les étreintes secrètes, occultes dans les yeux.

 

Je suis, des jalousies, le couteau

et les douleurs blessées rouges.

Je suis l’éclat des regards avides et longs.

Je suis la voix que j’entendis derrière les volets,

la lumière, l’air sur les lambercianas.[1]

Je suis tous les mots adorés

sur les lèvres et les livres émerveillés.

Je suis le lévrier qui fuit dans le lointain,

la branche solitaire parmi les branches.

Je suis le bonheur d’un jour,

la rumeur des flammes.

Je suis la pauvreté des pieds nus

sur des enfants qui s’éloignent, muets.

Je suis ce qu’on ne m’a pas dit et que j’ai su.

Ah, j’ai tant désiré que tout fût mien !

Je suis tout ce que j’ai déjà perdu.

Mais tout est insaisissable comme le vent et le fleuve,

comme les fleurs d’or des étés

qui meurent entre les mains.

Je suis tout, mais rien, rien n’est à moi,

ni la douleur, ni le bonheur, ni l’effroi,

ni de mon chant les voix.

 

[1] Espèce d’épicéa.

 

 

¡ Ah, nada, nada es mío !

ni el tono de mi voz, ni mis ausentes manos,

ni mis brazos lejanos.

Todo lo he recibido. Ah, nada, nada es mío.

Soy como los reflejos de un lago tenebroso

o el eco de las voces en el fondo de un pozo

azul cuando ha llovido.

Todo lo he recibido :

como el agua o el cristal

que se transforma en cualquier cosa,

en humo, en espiral,

en edificio, en pez, en piedra, en rosa.

Soy diferente a mí , tan diferente,

como algunas personas cuando están entre gente.

Soy todos los lugares que en mi vida he amado.

Soy la mujer que más he detestado

y ese perfume que me hirió una noche

con los decretos de un destino incierto.

Soy las sombras que entraban en un coche,

la luminosidad de un puerto,

los secretos abrazos, ocultos en los ojos.

Soy de los celos, el cuchillo,

 

 

y los dolores con heridas, rojos.

De las miradas ávidas y largas soy el brillo.

Soy la voz que escuché detrás de las persianas,

la luz, el aire sobre las lambercianas.

Soy todas las palabras que adoré

en los labios y libros que admiré.

Soy el lebrel que huyó en la lejanía,

la rama solitaria entre las ramas.

Soy la felicidad de un día,

el rumor de las llamas.

Soy la pobreza de los pies desnudos,

con ninos que se alejan, mudos.

Soy lo que no me han dicho y he sabido.

 ¡ Ah, quise yo que todo fuera mío !

Soy todo lo que ya he perdido.

Mas todo es inasible como el viento y el río,

como las flores de oro en los veranos

que mueren en las manos.

Soy todo, pero nada, nada es mío,

ni el dolor, ni la dicha, ni el espanto,

ni las palabras de mi canto.

 

 

Poèmes d’amour desespéré

(traduction de Silvia Baron Supervielle)

Ibériques

JOSE CORTI

 

 


Bassam Hajjar – Après elle, il n’y avait que la mer


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peinture: Josef Sima

 

Elle se tenait, distraite,

sur le bord du haut belvédère,
et après elle,
il n’y avait que la mer.

Un corps chétif, qu’elle tenait dans ses bras,

et après elle, il n’y avait que la mer,

et des passants qui continuaient des promenades solitaires

comme doivent l’être les promenades

avant le couchant

quand la mer est dans toutes les directions.

 

Elle se tenait, distraite,

et les mouettes répétaient leur vol

parmi les barques rouillées.

Sur le vieux port,

des vendeurs de poisson

des bateaux de pêche, des marins

buvant de l’ouzo glacé.

Vin rouge de Chypre.

Deux vieillards bavardaient en anglais

et prenaient avec joie

des photos de la mer

des rochers du rivage

et de l’air.

Elle se tenait, distraite,

et ne savait pas si elle était triste seulement

parce que la mer était là-bas

dans toutes les directions.

Tu penses, quand succède à ton sommeil

un matin lumineux,

que faire, seul, de ces matins lumineux ?

Heureux et chanceux

dorment afin de reprendre les journées ensoleillées

et leur sommeil se remplit de sable,
de vagues et de sel.

Tu penses, quand succède à ta journée

une lourde nuit,

que faire, seul, de cette quiétude

que vous vous partagez, toi,
la table et les murs ?

Ils sont heureux et chanceux

lorsqu’ils découvrent avec tranquillité

que le temps est emporté par le jardin
et le soleil

et les vendeurs de pistaches
dans les kiosques.

Tu penses, lorsque succède aux pensées

une tristesse légère

que faire, seul, d’un tel bonheur ?

(Limassol, 25 avril 1988)                    –  extrait de  « Tu me survivras »


Pierre Mhanna – dans le silence


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My poem…
the light of a candle
slowly gathering
in the silence of her heart.

Mon poème …
la lumière d’une chandelle
se rassemblant doucement
dans le silence de son coeur

 


Jean-Baptiste Tati-Loutard – le rocher sur la rive


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Celui qui l’assiste devient rocher sur la rive :
Il pleure mais la roche ne rend que sa source.
Nous avons chargé le ciel de tant de soleils
Que nous avons oublié qu’en ce monde
La nuit fut première.


Mokhtar El Amraoui – Derrière le souffle


 

 

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peinture  David  Maes

 

Chute de feuilles
Ivres de lune.
Aboyant tournoiement,
Comme la douleur
Sous le soc des heures !
La figue ensanglantée crie
Dans le miroir
La trajectoire des veines.
L’ombre se glisse,
Derrière le souffle.
L’oiseau n’a pas encore su se faire lumière.
Il se cache dans le mouchoir mort d’un passager !

 
©Mokhtar El Amraoui


James Joyce – musique de chambre – XVII


 

 

 

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photo  Francesca  Woodman

 
XVII

Ma colombe, belle et si chère,
Eveille-toi, éveille-toi
Sur mes lèvres et mes paupières,
Rosée de nuit repose là.

Le vent fleurant tisse en concert
Tous les soupirs comme des voix
Ma colombe, belle et si chère,
Eveille-toi, éveille-toi !

Près du cèdre là je t’attends,
O toi ma sœur et mon amie,
Ô colombe de ton sein blanc,
Ma poitrine sera le lit.

Pâle rosée vient se poser
Comme un voile par-dessus moi.
Ma colombe, belle et aimée,.
Eveille-toi éveille-toi.

 

 

My dove, my beautiful one,
Arise, arise !
The night-dew lies
Upon my lips and eyes.

The odorous winds are weaving
A music of sighs :
Arise, arise,
My dove, my beautiful one !

I wait by the cedar tree,
My sister, my love,
White breast of the dove,
My breast shall be your bed.

The pale dew lies
Like a veil on my head.
My fair one, my fair dove,
Arise, arise !


Garous Abdolmalekian – drapeau dans le vent


( imagedu film   Sissi impératrice )

Nos poings sous la table

Ta robe bouge dans le vent

Voilà 

Le seul drapeau que j’aime

 

Garous Abdolmalekian est né à Téhéran en 1980. Après avoir publié son premier recueil à 23 ans, L’Oiseau Caché, il reçoit le prix du recueil de la jeune poésie iranienne pour les Couleurs fanées du monde. Bien que les poèmes d’Abdolmalekian soient déjà parus dans diverses revues, Nos poings sous la table est le premier recueil publié en France

 

 


Eugenio de Andrade – avec le soleil


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Je suis à toi, de connivence avec le soleil
dans cet incendie du corps jusqu’à la fin :
les mains si avides à leur envol,
la bouche qui sur ta poitrine oublie
de vieillir et sait encore refuser.

 

Aqui me tens, conivente com o sol
neste incêndio do corpo até ao fim:
as mãos tão ávidas no seu voo,
a boca que se esquece no teu peito
de envelhecer e sabe ainda recusar.

Eugénio de Andrade,
Matière Solaire, XIII