voir l'art autrement – en relation avec les textes

auteurs étrangers

Yanka Diaghiléva – Seras-tu ?


Yanka Diaghiléva dont on peut  trouver  les traductions  du russe par Henri Abril, sur son siteVernissage de l'exposition Georges Guye, 200RD10 8089679230.jpg

art:         exposition Georges Guye

 

 

Seras-tu le rayon clair
            qui naît de l’ombre,
Seras-tu l’ombre engendrant le rayon ?
Seras-tu la pluie bleue
            qui tombe sur la neige,
Seras-tu l’un des nuages ?
Ne seras-tu qu’un maillon
            de la chaîne dorée,
Ou bien le marteau qui la forge ?
Seras-tu le sentier à l’horizon
            ou celui qui y marche ?
Seras-tu la plume d’une aile d’aigle
Ou seras-tu l’aigle lui-même ?
Seras-tu une goutte de vin
           ou bien le fond de la cruche ?     

1987


Eugenio de Andrade – traverser l’été pour te voir


visage -  rose.jpg

photo  Frank Vic

J’avais traversé l’été pour te voir

dormir, et rapportais d’autres contrées

un soleil de blé dans la pupille ;

quelquefois la lumière s’attarde

sur des mains fatiguées ; je ne sais en lequel

de nous explosa une soudaine

jeunesse – explosa, ou chantait :

l’air était plus frais.

Qui chante en plein été espère voir la mer.


Philipp Larkin – à propos de l’album de photos d’une jeune femme


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Enfin vous m’avez laissé voir cet album qui,
Une fois ouvert, m’affola. Tous vos âges
En mat et en brillant sur les épaisses pages !
Trop riches, trop abondantes, ces sucreries
Je me gave de si nourrissantes images.

Mon œil pivote et dévore pose après pose –
Cheveux nattés, serrant un chat pas très content,
Ou vêtue de fourrure, étudiante charmante,
Ou soulevant un lourd bouton de rosé
Sous un treillage, ou portant chapeau mou

(Un peu gênant, cela, pour diverses raisons) –
De toutes parts, vous m’assaillez, les moindres coups
Ne venant pas de ces types troublants qui sont
Vautrés à l’aise autour de vos jours révolus :

Dans l’ensemble, ma chère, un peu indignes de vous.

Mais ô photographie semblable à nul autre art,
Fidèle et décevante, toi qui nous fais voir
Morne un jour morne et faux un sourire forcé,
Qui ne censures pas les imperfections
– Cordes à linge et panneaux de publicité –

Mais montres que le chat n’est pas content, soulignes
Qu’un menton est double quand il l’est, quelle grâce
Ta candeur confère ainsi à son visage ,
Comme tu me convaincs irrésistiblement
Que cette jeune fille et ce lieu sont réels !

Dans tous les sens empiriquement vrais ! Ou bien
N’est-ce que le passé ? Cette grille, ces fleurs,
Ces parcs brumeux et ces autos sont déchirants
Simplement parce qu’ils sont loin ;

En semblant démodée, vous me serrez le cœur,

C’est vrai ; mais à la fin, sans doute, nous pleurons
D’être exclus, mais aussi parce que nous pouvons
Pleurer à notre aise, sachant que ce qui fut
Ne nous priera pas de justifier notre peine,
Même si nous hurlons très fort en traversant

Ce vide entre l’œil et la page. Ainsi, je reste
A regretter (sans nul risque de conséquences)
Vous, appuyée contre une barrière, à vélo,
A me demander si vous noteriez l’absence
De celle-ci où vous vous baignez ; en un mot,

A condenser un passé que nul ne peut partager,
A qui que ce soit votre avenir; au calme, au sec,
II vous contient, paradis où vous reposez
Belle invariablement,
Plus petite et plus pâle année après année.

Philipp LARKIN
« The Less Deceived  »
(The Marvel Press, 1955)  Traduction in « Poésie 1 » n° » 69-70


Luis Aranha – Poème Pythagore 11


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Après un tableau
Une sculpture
Après une sculpture
Un tableau
Anti-anatomique
Trait de vie sur une toile morte
Extravagant
Je voudrais être peintre !
J’ai dans mon tiroir des esquisses de bateaux
Je n’ai réussi que les marines
Nous sommes les primitifs d’une ère nouvelle
Egypte art synthétique
Mouvement
Excès de lignes
Bas-reliefs de Thèbes et de Memphis
Partir en Egypte
Comme Pythagore
Philosophe et géomètre
Astronome
Je découvrirais peut-être le théorème de l’hypothénuse et la table de multiplication
Je ne me rappelle plus
J’ai besoin de retourner à l’école
Le ciel est un grand tableau noir
Pour les enfants et pour les poètes
Circonférence
Le cercle de la lune
De Vénus je trace une tangente lumineuse qui va toucher quelque planète inconnue
Une ligne droite
Ensuite une perpendiculaire
Et une autre droite
Une sécante
Un secteur
Un segment
Comme la Terre qui est ronde et la lune une circonférence
il doit bien y avoir des planètes polyèdres des planètes coniques des planètes ovoïdes
Evoluant parallèlement elles ne se rencontrent jamais
Trapèzes de feu
Les astres décrivent dans le ciel des cercles des ellipses et des paraboles
Les ronds s’adossent les uns aux autres et tournent comme les roues dentées de machines
Je suis le centre
Autour de moi tournent les étoiles et voltigent les corps célestes
Toutes les planètes sont des ballons de baudruche colorés que je retiens par des ficelles entre mes mains
Je tiens dans mes mains le système planétaire
Et comme les étoiles filantes je change de place fréquemment
La lune pour auréole
Je suis crucifié sur la Croix du Sud
Avec dans le cœur
L’amour universel
Globules de feu
Il y a des astres tétraèdres hexaèdres octaèdres dodécaèdres et isocaèdres
Certains sont des globes de verre opaque avec des lumières à l’intérieur
Il y en a aussi de cylindriques
Les coniques unissent leurs pointes en tournant en sens contraire autour de l’axe commun
Prismes tronqués prismes obliques et parallélépipèdes lumineux
Les corps célestes sont d’immenses cristaux de roche colorés qui tournent dans tous les sens
La chevelure de Bérénice n’est pas une chevelure
Le Centaure n’est pas un centaure et le Cancer n’est pas un crabe
Musique colorée qui résonne dans mes oreilles de poète
Orchestre fantastique
Timbales
Les cymbales de la lune
Claquement des castagnettes des étoiles !
Elles tournent sans cesse
Furieusement
Il n’y a pas d’étoiles fixes
Les fuseaux filent
La voûte céleste est le hangar de zinc d’une usine immense
Et la laine des nuages passe dans l’engrenage
Trépidations
Mon cerveau et mon cœur piles électriques
Arcs voltaïques
Explosions
Combinaisons d’idées et réactions des sentiments
Le ciel est un vaste laboratoire de chimie avec cornues creusets tubes éprouvettes et tous les vases nécessaires
Qui m’empêcherait de croire que les astres sont des ballons de verre pleins de gaz légers qui se sont échappés par les fenêtres des laboratoires
Les chimistes sont tous des imbéciles
Ils n’ont découvert ni l’elixir de longue vie ni la pierre philosophale
Seuls les pyrotechniciens sont intelligents
Ils sont plus intelligents que les poètes car ils ont rempli le ciel de planètes nouvelles
Multicolores
Les astres explosent comme des grenades
Les noyaux tombent
D’autres montent de la terre et ont une vie éphémère
Astéroïdes astérisques
Fusées de larmes
Les comètes se désagrègent
Fin de leur existence
D’autres explosent comme des démons du Moyen Âge et des sorcières du Sabbat
Feux d’antimoine feux de Bengale
Moi aussi je me désagrégerai en larmes colorées le jour de ma mort
Mon cœur vaguera dans le ciel étoile filante ou bolide éteint comme maintenant il erre enflammé sur la terre                        Etoile intelligente étoile averroïste
Vertigineusement
En l’enroulant dans le fil de la Voie Lactée
J’ai jeté la toupie de la Terre
Et elle vrombit
Dans le mouvement perpétuel
Je vois tout
Bandes de couleurs
Mers
Montagnes
Forêts
Dans une vitesse prodigieuse
Toutes les couleurs superposées
Je suis seul
Grelottant
Debout sur la croûte refroidie
Il n’y a plus de végétation
Ni d’animaux
Comme les anciens je crois que la Terre est le centre
La Terre est une grande éponge qui s’imbibe des tristesses de l’univers
Mon cœur est une éponge qui absorbe toute la tristesse de la Terre
Bulles de savon !
Les télescopes pointent le ciel
Canons géants
De près
Je vois la lune
Accidents de la croûte refroidie
L’anneau d’Anaxagore
L’anneau de Pythagore
Volcans éteints
Près d’elle
Une pyramide phosphorescente
Pyramide d’Egypte qui est montée au ciel
Aujourd’hui elle est intégrée dans le système planétaire
Lumineuse
Son itinéraire calculé par tous les observatoires
Elle est montée quand la bibliothèque d’Alexandrie était un brasier illuminant le monde
Les crânes antiques éclatent dans les parchemins qui se consument
Pythagore l’a vue quand elle était encore sur terre Il a voyagé en Egypte
Il a vu le fleuve du Nil les crocodiles les papyrus et les embarcations de santal
Il a vu le sphynx les obélisques le temple de Karnak et le bœuf Apis
Il a vu la lune à l’intérieur du caveau où se trouvait le roi Amenemhat
Mais il n’a pas vu la bibliothèque d’Alexandrie ni les galères de Cléopâtre ni la domination anglaise
Maspero découvre des momies
Et moi je ne vois plus rien
Les nuages ont éteint ma géométrie céleste
Sur le tableau noir
Je ne vois plus la lune ni ma pyrotechnie planétaire
Une grande paupière bleue tremble dans le ciel et cligne
Un éclair farouche zèbre le ciel
Le baromètre annonce la pluie
Tous les observatoires communiquent entre eux par la télégraphie sans fil
Je ne pense plus car l’obscurité de la nuit tempétueuse pénètre en moi
Je ne peux plus mathématiser l’univers comme les pythagoriciens
Je suis seul
J’ai froid
Je ne peux écrire les vers dorés de Pythagore!…


Patti Smith – M Train – ( le temps réel )


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J’ai refermé mon carnet et suis restée assise dans le café en réfléchissant au temps réel.

S’agit-il d’un temps ininterrompu ? Juste le présent ?

Nos pensées ne sont-elles rien d’autre que des trains qui passent, sans arrêts, sans épaisseur, fonçant à grande vitesse devant des affiches dont les images se répètent ?

On saisit un fragment depuis son siège près de la vitre, puis un autre fragment du cadre suivant strictement identique.

Si j’écris au présent, mais que je digresse, est-ce encore du temps réel ?

Le temps réel, me disais-je, ne peut être divisé en sections, comme les chiffres sur une horloge. Si j’écris à propos du passé tout en demeurant simultanément dans le présent, suis-je encore dans le temps réel ?

Peut-être n’y a-t-il ni passé ni futur, mais seulement un perpétuel présent qui contient cette trinité du souvenir.

J’ai regardé dans la rue et remarqué le changement de lumière. Le soleil était peut-être passé derrière un nuage. Peut-être le temps s’était-il enfui ? 

Patti Smith « M Train « 


Zbigniew Herbert – du dernier soupir à l’éternité la plus proche


 

 

Résultat de recherche d'images pour "sang buisson  épines peinture"

art: tableau de fils  huitchol ( Mexique )

 

Que la route est longue
du dernier soupir
à l’éternité la plus proche

Et lourdes sont les épines de la rose, le long du chemin tracé :

Saint Ignace
blanc et flamboyant
passant près d’une rose
se jeta sur le buisson
et meurtrit sa chair

avec la cloche de son habit noir
il voulait assourdir
la beauté du monde
jaillissant de la terre comme d’une blessure

gisant au fond
du berceau de piquants
il vit
le sang couler de son front
se figer sur ses cils
en forme de rose

et sa main aveugle
cherchant les épines
fut percée
du doux toucher des pétales

le saint dupé pleurait
au milieu des moqueries des fleurs

épines et roses
roses et épines
nous cherchons le bonheur


Herberto Helder – Do Mundo 01


bas relief  symbolique - Inde

bas relief symbolique – Inde

Do Mundo (extraits)

Si tu te penches par les jours intelligents
regarde comment se forme la soie en eux, comme
le vêtement se forme sur le corps.
La soie et la chair fondues dans l’outre de sang.
Le nom : pulsation de la mémoire.
Et tu danses à quelques encablures des flammes
la zone ouverte, mais fermée,
spasmodique ; l’air retourné
autour des pierres en feu.

Le regard est pensée
Tout se fond en tout, et je suis l’image de ce tout
La roue du jour de dos montre ses blessures
la lumière trébuche
la beauté est menace –
– Je ne peux plus écrire plus haut
les formes se transmettent, intérieures.

 

 

 

 


Bassam Hajjar – Ils recouvrent de blanc ton absence


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Lorsque tu la quittes
ses murs se rapprochent
la maison qui, délaissée,
trouve son âme dans un coin
et devine, depuis un instant seulement,
la toile d’araignée qui pend
dans le familier
devenu vacant.

S’éloigne-t-elle maintenant ?

Ou bien la fais-tu basculer dans le vide

de tes yeux mouillés

dans tes mains

dans le grand air

des lieux éloignés

comme si la fenêtre derrière toi

regardait vers le dedans

et s’éloignait à son tour

tandis que t’absorbent la rue et le tournant
avec une boule dans la gorge
de la taille de l’océan.

Elle ne te voit plus maintenant
la maison qui se blottit dans les entrées désertes de son âme
comme si dans le silence de ceux qui restent, là-bas,
elle baissait la tête et prêtait l’oreille
à l’écho des pas d’hier

à l’écho du rire ou du chuchotement dans les salles de séjour

et les chambres

dans la cuisine

sur les étagères et la table
dans les coeurs étincelants des bouteilles d’eau et de cognac.

Comme si elle devinait
que la petite femme
habitait toujours son coeur
et marchait pieds nus pour ne pas troubler la quiétude
dans son esprit brisé,
comme un murmure
qui s’élèverait en elle, .

et de ses flancs
coulerait l’aigreur de l’attente.

Comme si, quand nous partons, c’était la maison qui nous
quittait,

les tableaux et les étagères descendent des murs
les récipients s’en vont
les meubles aussi
la couleur quitte la maison
tandis que les rideaux restent tirés sur son secret
ainsi que les amantes.

Comme elle est nomade, la lumière
et comme l’ombre est sédentaire

Et les maisons dans la mémoire sont des chambres obscures
des couloirs
la respiration tranquille des draps endormis
réfugiés dans la béatitude de leur bleu
seuls et lisses
seuls et creux comme les veuves
les veuves que sont les maisons
lorsque nous nous éloignons d’elles,
que nous faisons signe de loin
et qu’elles font signe de loin.

Puis la trame de l’horizon se relâche

et l’air se tend,

ni l’oeil ne voit

ni les fenêtres ne clignent

et entre eux la distance commence à se remplir, le temps
commence à creuser.

Ma fille distribue-t-elle en ce moment les rôles du soir ?

Discute-t-elle avec sa voisine la poupée ?

Fait-elle manger Snoopy avec sa petite cuiller ?

Trouble-t-elle l’esprit tranquille de la maison ?
Ou bien dort-elle ?

Et quand la mer passe dans sa nuit
elle se retourne, comme sur l’écume d’une vague,
et son visage s’éclaire, halo de sommeil.

La somnolence c’est aussi les maisons
leur apanage et leurs fantômes cachés
lorsque l’air, alourdi par la fumée et les lampes du soir,
endort la petite femme sur le canapé
tandis que se noie la table du bureau
dans le flot des néons
que bâillent les papiers et les livres
que s’arrête le poème.

Lorsque tu la quittes
ses murs s’écartent

La maison, vaste,
imite le désert des livres
le hurlement des loups au loin
tandis qu’un écho s’écoule de ses flancs.

Qui est l’absent ?

Les choses sont à leur place, sauf toi
les choses sans toi
te cherchent là où tu n’es pas.

Ils te voient là où tu n’es pas.

L’absent est avec eux
dans la photo, sur la chaise, derrière la table,
derrière la fenêtre,

ou bien tu avances, sous leurs yeux, dans la rue
les pieds exilés et le torse maigre.

\


Garous Abdolmalekian – Jeu


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photo  Circus Danmark

Tu changes de jeu

Et tu te suspends à la corde

qui te servait de balançoire il y a des années

 

Nous sommes

La répétition de nos propres bribes

Comme toi, mon fils, sur la balançoire

Comme moi

Qui te balance

Pour oublier la corde.


Margaret Drabble – toute chose est possible


« When nothing is sure

everything is possible* »

margaret drabble nothing sure

  • « Quand rien est sûr toute chose est possible * « 

-Margaret Drabble


Catherine Pozzi – Nova


Dillon Samuelson             everithing Happens to Someone.jpg

Dillon Samuelson       –  everything Happens to Someone

 

Dans un monde au futur du temps où j’ai la vie
Qui ne s’est pas formé dans le ciel d’aujourd’hui,
Au plus nouvel espace où le vouloir dévie
Au plus nouveau moment de l’astre que je fuis
Tu vivras, ma splendeur, mon malheur, ma survie
Mon plus extrême cœur fait du sang que je suis,
Mon souffle, mon toucher, mon regard, mon envie,
Mon plus terrestre bien perdu pour l’infini.

Évite l’avenir, Image poursuivie !
Je suis morte de vous, ô mes actes chéris
Ne sois pas défais toi dissipe toi délie
Dénonce le désir que je n’ai pas choisi.

N’accomplis pas mon jour, âme de ma folie, —
Délaisse le destin que je n’ai pas fini .


Norge – Petit clairon


Résultat de recherche d'images pour "clairon"

 

Petit clairon de modeste note
Tu t’égosilles dans le matin,
Dis-moi, petit clairon de parlote
Dis-moi pourquoi tu as du chagrin.

Dis-moi pourquoi, clairon de faubourg
Ton fa dièse a tant de détresse,
Dis-moi si c’est le nord qui te blesse
Ou si ton mal est un mal d’amour.

Petit museau musant grêle et froid,
Comment fais-tu pour chanter en berne
Et pour jeter de si peu de voix
Tant de clairon sur tant de caserne ?

Tu te plains trop dans la noire cour,
Petit clairon de petite race.
Dis-moi si c’est le nord qui te glace
Ou si ton mal est un mal d’amour ?

NORGE « Le Gros gibier » (Seghers)
Intermezzo

 


Foroukh Farrokhzâd – il n’y a que la voix qui reste


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peinture:  Arpad  Szenes

Pourquoi m’arrêterais-je, pourquoi?
Les oiseaux sont partis en quête d’une direction bleue
L’horizon est vertical
L’horizon est vertical, le mouvement une fontaine
Et dans les limites de la vision
Les planètes tournoient lumineuses
Dans les hauteurs la terre accède à la répétition
Et des puits d’air
Se transforment en tunnels de liaison.
Le jour est une étendue,
Qui ne peut être contenue
Dans l’imagination du vers qui ronge un journal

Pourquoi m’arrêterais-je?
Le mystère traverse les vaisseaux de la vie

L’atmosphère matricielle de la lune,
Sa qualité, tuera les cellules pourries
Et dans l’espace alchimique après le lever du soleil
Seule la voix
Sera absorbée par les particules du temps
Pourquoi m’arrêterais-je?
Que peut être le marécage, sinon le lieu de pondaison des insectes de pourriture
Les pensées de la morgue sont écrites par les cadavres gonflés
L’homme faux dans la noirceur
A dissimulé sa virilité défaillante
Et les cafards…ah                 Quand les cafards parlent!
Pourquoi m’arrêterais-je?
Tout le labeur des lettres de plomb est inutile,
Tout le labeur des lettres de plomb,
Ne sauvera pas une pensée mesquine
Je suis de la lignée des arbres
Respirer l’air stagnant m’ennuie
Un oiseau mort m’a conseillé de garder en mémoire le vol
La finalité de toutes les forces est de s’unir, de s’unir,
À l’origine du soleil
Et de se déverser dans l’esprit de la lumière
Il est naturel que les moulins à vent pourrissent
Pourquoi m’arrêterais-je?
Je tiens l’épi vert du blé sous mon sein
La voix, la voix, seulement la voix
La voix du désir de l’eau de couler
La voix de l’écoulement de la lumière sur la féminité de la terre
La voix de la formation d’un embryon de sens
Et l’expression de la mémoire commune de l’amour
La voix, la voix, la voix, il n’y a que la voix qui reste
Au pays des lilliputiens,
Les repères de la mesure d’un voyage ne quittent pas l’orbite du zéro
Pourquoi m’arrêterais-je?
J’obéis aux quatre éléments
Rédiger les lois de mon cœur,
N’est pas l’affaire du gouvernement des aveugles local
Qu’ai-je à faire avec le long hurlement de sauvagerie?
De l’organe sexuel animal
Qu’ai-je à faire avec le frémissement des vers dans le vide de la viande?
C’est la lignée du sang des fleurs qui m’a engagée à vivre
La race du sang des fleurs savez-vous?

Traduction de Mohammad Torabi & Yves Ros.

 


Samira Negrouche – Illusion


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Illusion
mon regard s’abandonne
sous l’eau cristalline
de l’oued en crue
flottaison
mes sens en arythmie
au corps qui se
promène
sur le cours incertain

M’en aller
comme feuille d’automne
et m’oublier au travers
des branches en furie
des eaux ravagées
de la soif inépuisable
des tuiles tombantes
de la maison dégarnie
m’en venir
au petit matin
effleurer ton rivage.

( extrait de L’heure injuste )


Pierre Mannha – si je ne peux pas pleurer


Henri Matisse - Fruit and Coffeepot [c.1898] 4808268332.jpg

peinture:  H Matisse

 

If I cannot cry
let these words be my tears
pooling in your cup
the fervency of my longing

Si je ne peux pas pleurer
Laissez ces mots être mes larmes
Se regrouper dans votre tasse
La ferveur de mon désir

 


Richard Brautigan – étoile du poker


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C’est une étoile qui ressemble à
un jeu de poker au dessus
des montagnes de l’Oregon occidental.
Il y a trois hommes qui jouent.
Tous sont bergers.
L’un d’eux a deux paires,
les autres n’ont rien.

 

It’s a star that looks
like a poker game above   
the mountains of eastern   
   Oregon.
There are three men playing.   
They are all sheepherders.   
One of them has two pair,   
the others have nothing.

 


Muhamed Kërveshi


art 068.jpg

peinture: M Vlaminck

 

couvée

avec nos yeux

beaucoup de chagrin

beaucoup de feuilles

notre jour ratatiné

enterrer le vent

l’aigle d’amour

à l’avant-garde du Kosovo

le carré du paradis

Drin et l’automne

sous les mêmes ponts

passer embrasser

l’ombre du continent

et la planète stellaire

dans les yeux de nos oiseaux.

 


Miquel Marti I Pol – Un jour, je serai mort …


.

peinture: Marsden Hartley

peinture: Marsden Hartley

 

 

Un jour, je serai mort
et encore dans l’après-midi
dans la paix des routes,
dans les champs verts,
parmi les oiseaux et au milieu de l’air
tranquillement en ami
et de passage parmi ces hommes
Je ne sais pas et je t’aime.

Un jour,      je serai mort
et encore dans l’après-midi
dans les yeux des femmes
qui viennent et qui m’embrassent,
dans la musique ancienne
toute mise au point,
ou même dans un objet,
le plus intime et le plus clair
ou peut-être dans mes vers.

Dites-moi quel prodige
rend le soir si doux
et si intense à la fois,
et à quel champ ou à quel nuage
dois-je attribuer ma joie;

parce que je sais supporter
tout de mon entourage,
et que je sais que quelqu’un, plus tard,
saura préserver ma mémoire.

Les paroles au vent

 

 

 

Miquel Marti I Pol


Georgii Adamowich – Tous les crimes seront pardonnés


titanic13.jpg

Pour le mot dont vous vous êtes souvenu une fois
Et puis avez oublié pour toujours,
Pour tout cela dans le crépuscule brûlant
Vous avez cherché et vous n’avez jamais trouvé,
Pour le désespoir de vos rêves,
Et pour la maladie grandissant dans votre poitrine,
Pour cette mort à croissance lente
Sans aucun espoir de passer à autre chose,
Pour le « sauvetage », vêtu en blanc,
Et pour le sombre nom de l’amour
Tous les péchés seront pardonnés,
Et tous vos crimes.

Georgii Adamowich (1894 – 1972)


Robert Burns – Joies parties


 

 

peinture : Fr HundertwasserHundertwasser-219.jpg

Tu me rappelles des joies parties ,
Parties pour ne jamais revenir.

Souvent j’ai erré près du beau Doon,

Pour voir la rose et le chèvrefeuille s’entrelacer ;
Et chaque oiseau chantait son amour,

Et moi aussi je chantais tendrement le mien :
Le cœur léger, je cueillis une rose

Si jolie sur son arbre épineux ;
Et mon perfide amant me vola ma rose ,

Mais, hélas! il me laissa l’épine.


Zbigniew Herbert – le sel de la terre


 Kupka 1910 Archaická 3318490558.jpg

peinture  F Kupka

 

 

Une femme passe
son foulard tacheté comme un champ
elle serre contre sa poitrine
un petit sac en papier

cela se passe
en plein midi
au plus bel endroit de la ville

c’est ici qu’on montre aux excursions
le parc et son cygne
les villas dans les jardins
la perspective et la rose

Une femme avance
avec la bosse d’un baluchon
– que serrez-vous ainsi grand-mère

elle vient de trébucher
et du sac
sont tombés des cristaux de sucre

la femme se penche
et son expression
n’est rendue
par aucun peintre de cruches brisées

elle ramasse de sa main sombre
sa richesse dissipée
et remet dans le sac
les gouttes claires et la poussière

Elle
reste
si
longtemps
à genoux
comme si elle voulait ramasser
la douceur de la terre
jusqu’au dernier grain

Le quotidien et la vision de ce qui est, au plus profond, deux aspects inséparables. Cet extrait de L’inscription, par exemple :

Je répète un poème que je voudrais
traduire en sanscrit
ou en pyramide :

quand la source des étoiles se tarira
nous éclairerons les nuits

quand le vent deviendra pierre
nous attendrirons l’air


Emily Dickinson – lettre


This is my letter to

the world

that never wrote to me.

E Dickinson letter

Ceci est ma lettre

au monde

qui ne m’a jamais été écrite.

 

Em Dickinson


Federico Garcia Lorca – songe – mai 1919


Image associée

Mon cœur repose auprès de la fraîche fontaine.
(Remplis-la de tes fils
Araignée de l’oubli.)

L’eau de la fontaine lui disait sa chanson.
(Remplis-la de tes fils
Araignée de l’oubli.)

Mon cœur réveillé redisait ses amours.
(Araignée du silence,
Tisse-lui ton mystère.)

L’eau de la fontaine, sombre, l’écoutait.
(Araignée du silence,
Tisse-lui ton mystère.)

Mon cœur tombe en roulant dans la fraîche fontaine.
(Mains blanches, lointaines.
Retenez les eaux !)

Et l’eau l’emporte, chantant d’allégresse.
(Mains blanches, lointaines.
Rien ne demeure dans les eaux !)

 

 

Federico GARCIA LORCA « Anthologie poétique » (Chariot)


Julio Ramon Ribeyro – à l’écart de la réalité


Résultat de recherche d'images pour "lama tintin"

Pauvre petit animal péruvien !
Dans sa pampa la vie n’est pas facile non plus:
il porte de lourds fardeaux,
il grimpe des pentes escarpées,
le muletier lui donne des coups de pied.
Mais il n’y est pas un étranger.

Je suis si plongé en moi-même et si à l’écart de la réalité
que si je le rendais en ce moment dans la rue

pour acheter des cigarettes,
je ne m’étonnerais pas de me retrouver en plein Moyen Age
ou à l’aube du Paléolithique .

Je croiserais sans doute des guerriers mutilés
de retour de quelque guerre Sainte
ou des humanoïdes prognathes

et velus chassant le bison.

Mais présence me serait aussi naturelle
et indifférente que celle des milliers de piétons
que je heurte tous les jours rue de Sèvres.

Je me contenterais de balbutier un “Pardon, monsieur”(1)
distrait et je poursuivrais mon chemin

 

Mais bien entendu,
je ne trouverais pas mon bureau de tabac.

(1)

* en français dans le texte.


Miguel Veyrat – tu reviendras


digitale fatiguée  portr.JPG

montage perso  2011

Tu reviendras
novice
et illuminée,
réclamer
le miroir congelé

dans mes pupilles.
Même ma langue

ignorera où se trouve

ma conscience, formulant

à nouveau les questions:
Au-delà
de la limite, par dessus les voix.
Tu viendras. Et tu parleras ma langue.
Et je jouerai avec elle.

À l’angle droit

de mon dernier regard
—impossible
raison,
voûte obscure
des espaces
à l’ombre,
à nouveau
je te regarderai.