voir l'art autrement – en relation avec les textes

auteurs étrangers

Nuno Judice – Libation tardive –


Barque de pêche sur la plage – Joaquin Sorolla

 

Libation tardive 

 

Je verse sur ma tête

l’or absurde des couchants.

Un pot de terre tombe de mes mains :

il se brise sur le sol de pierre.

 

Ton corps est un navire

qui rouille dans le port.

Cependant, je le pousse vers le large

et il prend le chemin du soleil.

 

La main qui dessine ne sait pas

où finit la page : derrière elle,

se soulèvent les collines, les arbres

agitent leurs frondaisons sous le vent,

un aigle reste immobile

plus longtemps que d’habitude.

 

Les lignes se croisent dans

les yeux. Je vois leur profondeur :

le bleu se confond avec le vert,

les cendres de l’âme teignent

d’automne l’amour.

 

J’entends le chant nocturne des pierres

tachées par le vol de ton désir 

Je  t’entends –  tu es loin, comme  si tu

me parlais entre les nuages et

les ombres.

 

Entre ce chant et tes paroles

tombe le silence qui annonce

les premières pluies

 

Anabase 

Je remonte le fleuve de ton corps sur une carte ancienne,
avec le papier qui se déchire et les inscriptions effacées
par les pluies de la nuit. Un navire de mots
m’emporte dans cette expédition ; et les rameurs
ont tu leur rythme monotone, en entendant
le battement de la coque dans les eaux profondes.

Jadis, j’ai rêvé d’un débarquement matinal
sur ces sables inaccessibles ; entendu les oiseaux
indiquer le chemin des montagnes ; su
que les nuages étaient à ma portée, comme
si la source n’était juste qu’un point abstrait
au centre de la page.

J’éloigne tes doigts, comme des algues, à la recherche
de poissons oubliés par l’hiver. Derrière eux,
un troupeau immergé suit les pas du berger
sous-marin : Neptune aveugle dont le trident se
confond aux racines fluviales. Je traverse les limites
du songe que tu m’offres : et je trouve le lac
stagnant de tes yeux ouverts
avec l’avidité des ténèbres.

 

 

LE MOUVEMENT  DU MONDE

Ed. Le Taillis Pré

Poèmes traduits du portugais par Michel Chandeigne

 


Georges Castera – Extraits –


Le paradis terrestre, Wilson Bigaud (1931-2010), Musée d’art haïtien

 

( L‘encre est ma demeure – Acte Sud )

Certitude     

Ce n’est pas avec de l’encre
que je t’écris
c’est avec ma voix de tambour
assiégé par des chutes de pierres

Je n’appartiens pas au temps des grammairiens
mais à celui de l’éloquence
étouffée
Aime-moi comme une maison qui brûle

Dédicace de la page du milieu

femme démesurément femme
dans la cassure du présent
les jours de solitude inhabitable
s’il t’arrive de t’interroger
sur les choses informulées
souviens-toi
dans la plus pure errance de la parole
que je suis entré dans ton sourire
pour habiter ton doute.

 

Le trou du souffleur – Editions Caractères 

J’ai ouvert aux mots …

J’ai ouvert aux mots

l’espace de ton désir

pour tout prendre

pour tout voir

prendre la terre par ses racines

le soleil par ses branches

carnivores qui enjambent

la nuit

voir au travers du vertige

et boire au goulot

des syllabes bavardes de ta bouche

notre amour a la témérité

de franchir le vide à pied

en jetant au loin

la clef de l’épouvante

la belle clef qui piège

la raison

 

Petit récit d’affirmation

J’avais une corde dans la main

et ne trouvais pas l’arbre

fort robuste

ni la branche assez haute

pour laisser flotter mes pieds

je suis parti vers la mer

elle n’avait plus assez d’eau

je me suis assis pour attendre

que l’arbre ait des branches

et que la mer se remplisse

d’eau

à force d’attendre

j’ai longtemps habité les mots

en solitaire

tu passais par là par hasard

intarissable de beauté

et de bonté curieusement

j’ai raté ma mort

 

Georges Castera – ( 27/12/1936 Port au Prince -24/01/2020 Pétion-ville) : voir 

https://www.babelio.com/auteur/Georges-Castera/269229

Poèmes dits : 


Walt Whitman – Fière musique de la tempête


collage Susannadame

Ah d’un petit enfant, Tu sais comment pour moi tous les sons sont devenus de la musique, La voix de ma mère dans une berceuse ou un hymne,
(La voix, O voix tendres, voix aimantes de mémoire, Dernier miracle de tous, O voix la plus chère de ma mère, sœur, voix;)

La pluie, le maïs en croissance, la brise parmi le maïs à longues feuilles, Le surf de mer mesuré battant sur le sable, L’oiseau qui gazouille, Le cri aigu du faucon,
Les notes des oiseaux sauvages la nuit comme volant bas migrant vers le nord ou le sud, le psaume dans l’église de campagne ou au milieu des arbres en grappes, la réunion de camp en plein air, le violoniste dans la taverne, la joie, le chant de marin à longue haleine, Le bétail bas, le mouton bêlant, le coq qui chante à l’aube.

Toutes les chansons des pays actuels résonnent autour de moi, les airs allemands d’amitié, de vin et d’amour, les ballades irlandaises, les joyeux jigs et les danses, les parures anglaises, les chansons de France, les airs écossais, et le reste, les compositions inégalées d’Italie.
À travers la scène avec une pâleur sur son visage, mais une passion sombre, Stalks Norma brandissant le poignard dans sa main.
Je vois la lueur artificielle des yeux des pauvres fous de Lucia, Ses cheveux le long de son dos tombent et se décoiffent.
Je vois où Ernani marche dans le jardin nuptial, Au milieu du parfum des roses nocturnes, radieux, tenant sa mariée par la main,
Entend l’appel infernal, le gage de mort de la corne. Aux épées croisées et aux cheveux gris dénudés, La base électrique claire et le baryton du monde, Le duo de trombones, Libertad pour toujours!

De l’ombre dense des châtaigniers espagnols, Par les murs anciens et lourds du couvent, une chanson gémissante,
Chant d’amour perdu, le flambeau de la jeunesse et de la vie éteinte dans le désespoir, Chant du cygne mourant, le cœur de Fernando se brise. Se réveillant de ses malheurs enfin chanté, Amina chante,
Copieuse comme des étoiles et heureuse comme le matin, allume les torrents de sa joie. (La femme grouillante vient, L’orbe lustre, Vénus contralto, la mère en fleurs, Sœur des dieux les plus élevés, le moi d’Alboni que j’entends.)

il s’agit d’une partie du texte ( partie 3 ) – qui en comporte plusieurs…


Nâzim Hikmet -Un étrange sentiment-


Vincent Van Gogh – Verger de pruniers à fleurs –

 

«Le prunier de Damas est en fleurs,

 

– C’est l’abricotier qui fleurit le premier

– le prunier de Damas le dernier –

 

Mon amour,

sur le gazon

agenouillons-nous

face à face.

L’air est clair et savoureux

– mais il ne fait pas encore très chaud –

l’écorce de l’amande

                verte et couverte de duvet

                               n’a pas encore durci…

Nous sommes heureux

parce que nous sommes encore en vie.

Nous serions morts depuis belle lurette

si tu te trouvais à Londres

et moi à Tobrouk ou sur un cargo anglais…

Mon amour,

pose tes mains sur tes genoux

– tes poignets sont épais et blancs

la paume gauche ouverte.

La lumière du soleil est dans ta paume

pareille à un abricot…

Parmi les morts de l’attaque aérienne d’hier

cent avaient moins de cinq ans,

et vingt-quatre tétaient encore…

 

Mon amour,

j’adore la couleur du grain de grenade

– grain de grenade, grain de lumière –

du melon j’aime le parfum de la prune l’aigre-doux…»

…..un jour de pluie

loin des fruits loin de toi

– pas un arbre fleuri

il est même possible qu’il neige –

dans la prison de Bursa

 

en proie à un étrange sentiment

et à une terrible colère,

ces vers, je les écris envers et contre tout

pour me narguer moi-même

et ceux que j’aime.

                                                                              7 février 1941

 

Nostalgie 

éditions Fata Morgana


Hala Mohammad – Ce crépuscule jaune


photo transfo RC

J’ai posé le plus beau marbre au seuil de la maison
Un marbre vieilli et jaune
J’ai posé un nouveau verrou en bas de la porte
Un verrou de cuivre jaune
J’ai fermé la maison sur tout ce qu’elle renferme
Dans ce crépuscule jaune
Sous l’œil du soleil couchant
J’ai fermé la porte sur la poussière jaune rassemblée
pour me faire ses adieux
Et je me suis retirée de ma vie
Lorsque je vois de loin
Le salon, les miroirs
Les rideaux
Mes robes dans les armoires
Les assiettes dans la cuisine
Le réfrigérateur
La table en bois jaune
Les belles chaises cannées
Qui reflètent la lumière du soleil
Et la répartissent sur le carrelage
En un tapis de lumière
Sous les pieds de la table
Le téléviseur noir
Et muet
Je ne veux pas de fin à ce poème
Que j’écris maintenant
Je veux rester suspendue au-dessus de ce vide
Le vide qui évacue les pensées de mon esprit
Et le métamorphose en cœur

Un seul arrêt cardiaque
N’en finirait pas
Avec tout cet amour.

In Prête-moi une fenêtre, © Bruno Doucey, 2018


Mary Oliver – Regarde , les arbres –


Paul Sérusier – Arbre jaune –

Regarde, les arbres

sont en train de tourner

leurs propres corps

en piliers

de lumière,

sont en train d’exhaler la riche

fragrance de la cannelle

et de l’accomplissement,

les longs cierges

des massettes

sont en train d’éclater et de flotter là-bas sur

les épaules bleues

des étangs,

et chaque étang,

peu importe ce que son

nom est, est

sans nom maintenant.

Chaque année

tout

ce que je j’ai jamais appris

pendant ma vie

me ramène à ceci : les feux

et la rivière noire de la perte

dont l’autre rive

est le salut,

son sens

nul d’entre nous ne le saura.

Pour vivre en ce monde

tu dois être capable

de trois choses :

d’aimer ce qui est mortel ;

de le tenir

contre tes os sachant

que ta propre vie en dépend ;

et, quand le moment viendra de le laisser

partir,

de le laisser partir.

 

In Blackwater Woods

Traduction : Aédàn (2021)

Look, the trees 

are turning

their own bodies

into pillars
 
of light,

are giving off the rich

 fragrance of cinnamon
 
and fulfillment,

the long tapers 

of cattails 


are bursting and floating away over 
  
the blue shoulders
 
of the ponds,


and every pond,

no matter what its
 
name is, is 


nameless now.

Every year 


everything
 
I have ever learned

 in my lifetime
 
leads back to this: the fires
 
and the black river of loss
 
whose other side
 
is salvation,

whose meaning
 
none of us will ever know.

To live in this world
 
you must be able
 
to do three things:

to love what is mortal;

to hold it 

against your bones knowing
 
your own life depends on it;

and, when the time comes to let it
 
go,

to let it go.




voir  aussi : 

 Mary Oliver en Français Facebook

ou

https://www.poetryfoundation.org/poetrymagazine/browse?contentId=41916


Valeriù Stancu – Autoportrait avec blasphème


dessin : Hom Nguyen

autoportrait avec abîme, rêve et exil
La poésie,
je la vis, je ne l’écris pas.
Des vagues de poussière, concentriques,
embrassent ma fenêtre.
A travers le voile de leur silence
je vois
je vois la destruction
la destruction des maisons
des maisons qui s’écroulent
qui s’écroulent dans un néant tardif.
Sur les lèvres de l’abîme
je frissonne
et j’hésite
rongé par la peur
de l’exil intérieur.
Coquille de plomb, le silence.
Je vis ma propre confession.

Extrait de Autoportrait avec blasphème
L’arbre à paroles – Collection Monde Latin.


Langston Hughes – Accrochez-vous aux rêves


sculpture Ossip Zadkine : le poète et l’oiseau

Accrochez-vous
aux rêves
parce que si les rêves meurent,
la vie est un oiseau aux ailes brisées
qui ne peut plus voler.


Accrochez-vous
aux
rêves
car lorsque les rêves disparaissent,
la vie est un champ désolé gelé par la neige.


Julian Tuwim – Le bossu


peinture – détail de « ties » (Wayne Thiebaud )

Belles cravates,

Jolis tissus,

Mais inutiles, puisque je suis bossu !

Celle-ci, rayée d’argent,

M’irait très bien…

A quoi bon ; n’importe comment

On n’en verrait rien.

Qu’elle soit en’arc-en-ciel,

En soie de Lyon, en laine d’Ecosse,

Vous ne direz pas : — Vise la cravate !

Vous direz tous : — Vise la bosse !

Il me faut une écharpe longue,

La plus belle des écharpes !

Je la nouerai si bien,

Personne ne me reconnaîtra,

Tous, vous direz :

— Quelle bosse…

Mais — pourquoi s’est-il pendu à sa cravate ?

1922


Alfonsina Storni – L’or de la vie –


photo R Mapplethorpe – légèrement retouchée
L’or de la vie
 
De la corolle noire de la vie
Je fais souvent jaillir une petite étamine d’or.
Je féconde des fruits, je ferme le calice d’or,
Rit ma vie.
 
Je redeviens noire. Mais dans la nouvelle vie
Jaillit de nouveau la petite étamine d’or.
Rit ma vie
Lorsque viennent la toucher les papillons d’or.
 
Noirceur, ensuite l’or
Précieux de la vie.
 
 
 

El oro de la vida
 
De la corola negra de mi vida
Suelo brotar, estambrecillo en oro.
Fecundo frutos, cierro el cáliz de oro,
Ríe mi vida.
 
Vuelvo a ser negra. Pero en nueva vida
Brota de nuevo estambrecillo en oro.
Ríe mi vida
Cuando la tocan mariposas de oro.
 
Negrura, luego el oro
Precioso de la vida.
 
 

LE DOUX MAL,

Alfonsina Storni

Traduction de Monique-Marie Ihry

Éditions Cap de l’Etang


Gabriela Mistral – l’amour muet


trad Nicole Laurent-Catrice
( variante dans Biblioteca Premio Nobel, éd. Aruilar : Amor, Amor.)

montage RC

Si je te haïssais, je te jetterais ma haine dans des mots, ronde et sûre; mais je t’aime et mon amour ne se fie pas à ce parler des hommes, trop obscur.
Tu voudrais qu’il s’exprime en cri déchirant, mais il vient de si profond qu’il a, défaillant, répandu son flot brûlant bien avant la gorge, bien avant la poitrine.
Je suis comme un étang gorgé et tu me crois un jet d’eau inerte.
Tout cela à cause de mon silence tourmenté qui est plus atroce que d’entrer dans la mort !


Ainsi ne me touche pas. Je mentirais si je te disais que je te livre mon amour dans ces bras tendus, dans ma bouche, dans mon cou, et toi, croyant que tu l’as bu tout entier, tu t’abuserais comme un enfant aveugle.
Car mon amour n’est pas seulement cette gerbe rebelle et fatiguée de mon corps, qui tremble toute au frôlement du cilice et qui s’attarde dans son vol.
Il est ce qui est dans le baiser et ce n’est pas la lèvre; ce qui brise la voix, et ce n’est pas la poitrine; c’est un vent de Dieu qui passe en déchirant la branche de ma chair, immatériel!
.

El amor que calla


Leliana Stancu – berçeuse


Petrov-Vodkin, Kuzma détail de la peinture « l’alarme »

Mon enfant, mon ange,
C’est un rêve étrange,
Chaque soir quand je veille
Ton profond sommeil,
Quand le crépuscule
Emporte tous les jours
Vers d’autres soleils
Attendant l’éveil,
Signe que les Dieux
Avec leurs aveux
Embrassent d’autres mondes,
Et l’amour inonde
Tour à tour, les terres,
Même si celles d’hier,
Vivant en caresse,
Demain, ils les blessent…

Mon enfant, mon rêve,
Chaque jour qui s’achève,
Je murmure un doux
Chant, sur tes chères joues,
Comme une belle corolle
De merveille étole,
Tu m’entends, je sais,
Dans ton monde de fées,
Sans avoir l’orgueil
De donner conseils,
Que même dans ma vie
Je n’ai pas suivis,
Juste quelques légendes,
Ensuite je défends
Tes éternels rêves,
Mon enfant, ma sève…

Mon enfant déesse,
Reçois ma tendresse,
Un jour viendra
Quand on partira
Sur des terres de conte,
Sur des anodontes,
Dans des lointains,
Au-delà des humains,
Quand les beaux voyages
Finiront d’ancrage,
Mais je te promets
Ma bienfaisante fée,
Que tu ne perdras
A jamais mes bras,
Tu vivras toujours
L’infini amour…

lire d’autres textes de cette auteure ?


Li Bai – Assis devant le mont Jingting


photographe non identifié

Les oiseaux s’effacent en s’envolant vers le haut
Un nuage solitaire s’éloigne dans une grande nonchalance
Seuls, nous restons face à face, le mont Jingting et moi,
Sans nous lasser jamais l’un de l’autre

( extrait de l’ouvrage de JM Le Clézio : le flot de la poésie continuera de couler ) ed Philippe Rey


Ara Alexandre Shishmanian – Fenêtre avec esseulement


photo Jack.B retouchée par mes soins…

Parfois c’est comme si on marchait à même le ciel
comme si l’asphalte lui-même s’égarait quelque part
derrière le couchant,
chaque pas est un pari – tu ne l’achèves qu’après l’avoir gagné
pour rien – et précisément rien que pour personne
c’est pourquoi peut-être nous nous consolons toujours
avec les tunnels – avec un monde souterrain
toute cette terre est un corps formé d’autres corps
qui se dévorent les uns les autres
la terre est en fait le monstre absolu –
seul le vide, que nous ne rencontrons jamais,
bien que nous le portions profondément enfoui en nous-mêmes,
est encore plus monstrueux –
une sorte d’ailes-paupières – je regardais pendant le vol –
seul le rien…

( il s’agit de la 1ère partie d’un texte que l’on peut retrouver sur ce site , avec la version originale en langue roumaine )


Alfonsina Storni – Deux mots –


Alfonsina Storni
Deux mots
 
Cette nuit tu m’as dit à l’oreille deux mots
Ordinaires. Deux mots fatigués
D’être dits. Des mots
Qui, à force d’être anciens, deviennent nouveaux.
 
Deux mots si doux, que la lune 
Se dessinant entre les branches
S’est arrêtée dans ma bouche. Deux mots si doux
Que je n’essaye même pas de bouger pour enlever
La fourmi qui passe dans mon cou.
 
Des mots si doux
Que je dis sans le vouloir - oh, que la vie est belle! -
Si doux et si tendres
Qu’ils répandent des olives parfumées sur mon corps.
 
Si doux et si beaux
Que les doigts les plus longs de ma main droite
Bougent vers le ciel imitant des ciseaux.
 
Mes deux doigts aimeraient
Couper des étoiles.
 


Dos palabras
 
Esta noche al oído me has dicho dos palabras
Comunes. Dos palabras cansadas
De ser dichas. Palabras
Que de viejas son nuevas.

Dos palabras tan dulces que la luna que andaba
Filtrando entre las ramas
Se detuvo en mi boca. Tan dulces dos palabras
Que una hormiga pasea por mi cuello y no intento
Moverme para echarla.

Tan dulces dos palabras
?Que digo sin quererlo? ¡oh, qué bella, la vida!?
Tan dulces y tan mansas
Que aceites olorosos sobre el cuerpo derraman.

Tan dulces y tan bellas
Que nerviosos, mis dedos,
Se mueven hacia el cielo imitando tijeras.
Oh, mis dedos quisieran
Cortar estrellas.

LE DOUX MAL,

Alfonsina Storni

Traduction de Monique-Marie Ihry

Éditions Cap de l’Etang

.

sur Alfonsina Storni : https://espacesinstants.blog.tdg.ch/tag/alfonsina+storni

https://i.pinimg.com/564x/31/76/4a/31764a0155a24cadc86491b12ca47fe4.jpg


Constantin Cavafis – Devant la maison –


Henri Rousseau – Une banlieue
Hier, en marchant dans un faubourg 
éloigné, je suis passé devant la maison 
que je fréquentais quand j’étais très jeune.
C’est là qu’Éros s’était emparé de mon corps 
avec sa délicieuse vigueur.

                             Et hier,
quand j’ai emprunté cette vieille rue,
aussitôt les trottoirs, les magasins, les pierres,
se sont retrouvés embellis par l’enchantement de l’amour,
jusqu'aux murs, balcons et fenêtres;
il n’y avait plus rien de sordide.

Et comme je restais là, en train de regarder la porte, 
comme je restais à m’attarder devant la maison, 
mon être tout entier libérait en retour 
l'émotion d’un plaisir qui s’était conservé intact. 





En attendant les barbares

et autres poèmes

Poésie Gallimard


Norge – En forêt


Image
peinture Erich Heckel-  chemin forestier 1914. Hannover. Sprengel Museum

La fille au garçon
Parlait de façon
Si douce.

On dirait sous bois
Un petit patois
De source.

La main jeune d’elle
En celle de lui
Gîtant

Si frêle en son nid,
C’est une hirondelle-
Enfant.

Le meilleur de Dieu,
Des temps et des lieux,
C’est eux.

Ineffable, étrange
Façon loin des cieux
D’être anges.

Ne bougez plus, même
Pour baiser leur front,
Comètes.

Ça vaut bien la peine
Que les choses rondes
S’arrêtent !

J’exagère ? Ô doux,
Ce lit de fougères,
C’est tout !

Cet heureux cénacle
Est le seul miracle
Au monde.

L’amie et l’amant,
Tout le firmament
Autour !

Grondez-le, tambours :
On ne vit que pour
L’amour !


Luis Cardoza Y Aragon – Cité natale


CITE NATALE ( Guatemala-la-Vieille )

Le grincement d’un grillon ouvre une porte

sur un ciel de conte de fées.

Tu surgis, les chemins creusent ton lit, navigable Solitude.

Le temps n’existe pas; être… Tout est déjà !

Jours d’un autre monde. Ciel sans rêve : paupières

Nuits comme d’obscurs bâillements, immobiles…

au centre de toutes les heures, indélébiles, infinies, et mûres.

Toi, malhabile, sur un trapèze

accroché à un jour et à une nuit

très hauts, profonds et sans maître,

te balançant largement, lentement,

ruminant tes monologues de fumée.

Car tu n’es que l’écho

de ton ombre sans corps,

écho de lumière, ombre de voix, très loin.

Quand atteindras-tu la surface

de la terre, du ciel ou de la mer,

depuis cette route où tu vas, nocturne,

vers le soleil de limbes innocents

qui t’attend, mais oublié déjà,

debout, endormi comme un phare,

en quelle péninsule d’ombre ?

Distance parallèle au regard :

rafales d’infini, ailes coupées,

coups de vent dans les rues.

Haut zénith parvenant de l’autre côté

en criant : « Oui » dans les paratonnerres.

Nadir, tourbillon de routes nocturnes,

porte voix de tombe hurlant : « Non ».

Toi, au milieu, comme une marguerite

de « jamais plus », perdue en tes oracles.

Tu clignotes parfois : jours, nuits…

Tu t’oublies… Soudain, cinq,

vingt jours ensemble, comme un éboulement ;

trois, quatre nuits télescopées

avec une étrange violence obscure.

Un songe de méduses et de cristaux

de part en part traversent les miroirs :

on sait de quoi sont faits

les chants des oiseaux,

ceux de l’eau, occultes et diaphanes.

On entend grandir les ongles de tes morts,

jaillir tes sources qui portent

en dansant un temps d’or sans arête

et sans valeur ;

tes jours évanouis sur des coussins

de douceur et d’ennui,

et mes cris qui brésillaient

avec une lente et croissante résonance

d’arcades et de coupoles.

Ne bouge pas, le vent pleurerait.

Ne respire pas, ton équilibre

d’arentelle se briserait

Ainsi, telle qu’en mon souvenir,

qui te reconnaîtrait ?

Ange des orties et des lys,

ne bouge pas, car je t’aime ainsi :

lunaire, mentale, intacte,

égale à toi-même en ma mémoire,

plus que toi-même.

Demeure dure, exacte et taciturne,

avec mon enfance de platine et de brouillard,

sur ta clairière de terre éboulée…

LUIS CARDOZA Y ARAGON. (Fragments) Version de F. Verhesen.

L C Y A: né au Guatemala en 1902.

El Sonâmbulo – Pequena Sinfoma del Nuevo Mundo – Poesia (1948).


Ceija Stojka – Chrysanthèmes –


Egon Schiele – Chrysanthème blanc –

.

.

Chrysanthème, quand je te vois,

mon cœur me fait aussi très mal.

Tu étais la fleur de mon père,

il te caressait et aimait ton parfum.

Il est une chose que je ne saurai pas :

est-ce qu’à Dachau aussi il a vu des chrysanthèmes ?

Qui sait, qui sait !

Mais il est une chose que fort bien je sais, que mon père

dans ses pensées chantait pour ma mère :

Je t’offre des chrysanthèmes blancs

pour notre anniversaire de mariage…

Belle fleur, tu resplendis en automne,

le temps de la Toussaint approche,

de la mort de la mort.

Tu resplendis, chrysanthème blanc,

 je te vénère,

car tu me rappelles mon père

et ornes sa tombe.

Ainsi ne se sent-il pas seul,

et si tes feuilles tombent sur sa tombe,

ce sont des pensées qu’à moi aussi il adresse.

.

.

.

Chrysanthème wenn ich dich seh’

dann tut mein Herz mir auch sehr weh

Du warst die Blume meines Vaters

er streichelte dich und liebte deinen Duft.

Das was ich nicht erfahren werde ist

ob er auch in Dachau Chrysanthemen sah.

Wer weiβ, wer weiβ !

Doch eines weiβ ich ganz genau: Daβ mein Vater

in seinen Gedanken sang für meine Mama :

Weiβe Chrysanthemen

schenk ich Dir zum Hochzeitstag …

Du schöne Blume strahlst im Herbst

es naht die Zeit der Allerheiligen

des Todes Tod.

Du strahlst, weiβe Chrysanthème

ich habe Ehrfurcht vor dir

denn du erinnerst mich an meinen Vater

und schmückst sein Grab.

So fühlt er sich nicht allein

und fallen deine Blätter auf sein Grab

so sind es Grüβe auch an mich von ihm

.

.

.

.

Auschwitz est mon manteau

et autres chants tsiganes

Editions Bruno Doucey


Bai Juyi- Assis la nuit dans mon bateau –


Shen Zhou – Fishermen in an automn river –

.

.

Assis la nuit dans mon bateau

.

La pluie a cessé, sur les rives, le paysage est rajeuni

il fait frais sous le pont, avec un bon petit vent

l’automne, un couple de grues, une barque

dans la nuit profonde ils se tiennent compagnie au

clair de lune

.

.

Crépuscule sur le fleuve

.

Un rayon de soleil mourant se jette dans l’eau

le fleuve à moitié vert en est à moitié rouge

le troisième jour du neuvième mois, en cette belle nuit

la rosée perle, sous un croissant de lune

.

.

.

.

Chants des regrets éternels et autres poèmes

Traduit du chinois par Georgette Jaeger.

Collection Orphée

La Différence


Bai Juyi – Première visite aux monts Taihang –


Shi Tao – Mists on the mountain

.

Première visite aux monts Taihang

Le soleil ne brille pas en cette froide journée

les sommets du Taihang se perdent dans la verdure

bien qu’on les dise dangereux

je m’y aventure seul aujourd’hui

mon cheval glisse sur les sentiers gelés

qui serpentent comme des entrailles de mouton

mais si l’on compare ce chemin à notre société

il est uni comme la paume de la main.

.

Les bambous devant la fenêtre de Li Ziyun

.

Ne les taillez pas pour en faire une flute ornée de

     phénix

ne les coupez pas pour en faire une canne à pêche

Quand toutes les fleurs et toutes les herbes seront

     flétries

vous les aurez gardées pour les contempler sous la neige

.

Shi Tao- Bamboo shoots

.

Chants des regrets éternels et autres poèmes

Traduit du chinois par Georgette Jaeger.

Collection Orphée

La Différence

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Bai Juyi (772-846), l’un des plus grands poètes de la dynastie des Tang.

Ses conseils à l’empereur lui valurent l’exil au Sud de la Chine.


Tsadur Berberian – au cimetière du quartier arménien


photo Massimo Ferrero

Quand je mourrai un jour, emmenez-moi dans le cimetière du quartier arménien
et en silence, rendez-moi à la patrie.
Car elle est sainte, pure, comme mon sel et le sang
Elle le gardera dans son sein jusqu’à sa mort.

Quand le cercueil descendra dans le trou glacial,
Semez de la terre sur le côté et laissez-la telle quelle.
Pas d’oraison, pas de prière, pas de cris d’angoisse,
mais mettez seulement une rose sur ma tombe pour me sourire en silence.

Parce que je n’ai jamais vu un sourire ou un mot ,
qu’il soit important, pour eux d’essayer d’apaiser ma douleur en silence.
Mais malgré ma bonté, j’ai reçu des flèches acérées.
Des flèches pointues, des agrafes, qui m’ont transpercé sans pitié.

Je ne veux pas qu’ils s’approchent de mon monticule,
Et avec des mots maquillés , me transpercent à nouveau.
Qu’ils me laissent partager ma douleur avec nos saints,
Qui sont tombés menottés pendant les jours sombres d’avril.

voir le site de poésie arménienne


Amina Saïd – deux parenthèses ne font pas un cercle


photo Jakob B

Deux parenthèses ne font pas un cercle
et n’ont rien de définitif
puisqu’elles s’ouvrent et se ferment
comme une porte à laquelle frapper
ou encore les paupières et la bouche
d’un homme ou d’une femme qui parle elles sont simplement les cils de nos yeux
quand ils regardent le monde ou deux ailes
pour s’envoler au-delà de la page

de même les aiguilles des horloges
ne sont pas des flèches
et ne savent pas rejoindre la cible
ni ne sont le bec d’un oiseau
mais elles consentent à la séparation
du temps et du fleuve

car le temps tout entier présent
en chaque instant ne se laisse pas
enfermer dans une boite
il coule comme la lumière ou le sang
sur les feux de la terre

Amina Saïd – chronique des matins hantés (ed du petit véhicule)

on peut avoir plus d’informations sur cette auteure en allant sur « mots à la ligne », d’où est extrait ce texte


Ronny Someck – Crochet –


Roy Lichtenstein – Washing machine

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L’amour est un crochet cloué au mur

au-dessus de la machine à laver.

Avant de le connaître mes jours étaient

autant de chemises jetées par terre.

L’odeur de savon écume sur le hublot

et le tambour de métal mélange linge d’homme

et de femme comme dans la machine du corps

qui extrait la tache du désir.

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Le baiser de la poésie

24 poèmes d’amour de

Yehuda Amichaï et Ronny Someck

Revue LEVANT

traduit par Michel Eckhard Elial


Valeriu Stancu – Dans le violet de l’ombre –


Hans-Hartung-T-1964-R8-12

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Seul un cri a été
emprisonné dans les épines

juste un pas,
la blessure d’un seul pas
vers l’abîme de mon propre être

juste un reflet
enveloppé dans le violet de l’ombre

seulement une âme
pour la souffrance

juste la charge d’un vol
pour l’aiguille des minutes de l’aile

juste un verset
que je n’ai pas encore écrit

un seul mort
un seul mort….

.

. Festival international de poésie de Medellin 2021

Valeriu Stancu est  né à Iasi, en Roumanie, le 27 août 1950. Il est poète, conteur, essayiste, traducteur, journaliste et enseignant. Diplômé de l’Université Alexandru Ioan Cuza, il s’est spécialisé en Littérature à la Faculté des Arts. Il est membre de l’Union des écrivains et traducteurs et de la Société des journalistes en Roumanie. Depuis 1997, il est directeur de la maison d’édition Crónica et rédacteur en chef de la revue littéraire du même nom. Son travail a été traduit dans une vingtaine de langues et a remporté de nombreux prix importants.


Yehuda Amichaï – L’endroit où nous avons raison


Henri Michaux – De l’autre côté

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A l’endroit où nous avons raison

ne pousseront pas les fleurs

du printemps.

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L’endroit où nous avons raison

est piétiné , hostile

comme le monde extérieur.

.

Mais comme des taupes et les labours

les doutes et nos amours

rendent le monde friable.

.

On entendra un murmure

s’échapper de la maison

qui a été détruite.

.

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Le baiser de la poésie

24 poèmes d’amour de

Yehuda Amichaï * et Ronny Someck

Revue LEVANT

traduit par Michel Eckhard Elial

* poète israélien (1924-2000)


Aytekin Karaçoban – Torrent


Egon Schiele – Mountain torrent

.

Je suis un torrent qui court pied nu. Mes
instruments affolés recèlent les tempêtes.
Prends-moi dans ton lit, sinon seule ma part
destructrice pèsera.
Le temps… mon hôte inattendu, au visage
multiple, est ce portrait ne tenant plus dans le
cadre.
Prends-moi dans ton lit, sinon il cognera sa
tête contre les pierres.
Prends-moi dans ton lit, pour ne pas
retourner à la source.

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Images instantanées

édition bilingue

Le bruit des autres