voir l'art autrement – en relation avec les textes

auteurs étrangers

Bai Juyi- Assis la nuit dans mon bateau –


Shen Zhou – Fishermen in an automn river –

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Assis la nuit dans mon bateau

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La pluie a cessé, sur les rives, le paysage est rajeuni

il fait frais sous le pont, avec un bon petit vent

l’automne, un couple de grues, une barque

dans la nuit profonde ils se tiennent compagnie au

clair de lune

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Crépuscule sur le fleuve

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Un rayon de soleil mourant se jette dans l’eau

le fleuve à moitié vert en est à moitié rouge

le troisième jour du neuvième mois, en cette belle nuit

la rosée perle, sous un croissant de lune

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Chants des regrets éternels et autres poèmes

Traduit du chinois par Georgette Jaeger.

Collection Orphée

La Différence


Bai Juyi – Première visite aux monts Taihang –


Shi Tao – Mists on the mountain

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Première visite aux monts Taihang

Le soleil ne brille pas en cette froide journée

les sommets du Taihang se perdent dans la verdure

bien qu’on les dise dangereux

je m’y aventure seul aujourd’hui

mon cheval glisse sur les sentiers gelés

qui serpentent comme des entrailles de mouton

mais si l’on compare ce chemin à notre société

il est uni comme la paume de la main.

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Les bambous devant la fenêtre de Li Ziyun

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Ne les taillez pas pour en faire une flute ornée de

     phénix

ne les coupez pas pour en faire une canne à pêche

Quand toutes les fleurs et toutes les herbes seront

     flétries

vous les aurez gardées pour les contempler sous la neige

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Shi Tao- Bamboo shoots

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Chants des regrets éternels et autres poèmes

Traduit du chinois par Georgette Jaeger.

Collection Orphée

La Différence

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Bai Juyi (772-846), l’un des plus grands poètes de la dynastie des Tang.

Ses conseils à l’empereur lui valurent l’exil au Sud de la Chine.


Tsadur Berberian – au cimetière du quartier arménien


photo Massimo Ferrero

Quand je mourrai un jour, emmenez-moi dans le cimetière du quartier arménien
et en silence, rendez-moi à la patrie.
Car elle est sainte, pure, comme mon sel et le sang
Elle le gardera dans son sein jusqu’à sa mort.

Quand le cercueil descendra dans le trou glacial,
Semez de la terre sur le côté et laissez-la telle quelle.
Pas d’oraison, pas de prière, pas de cris d’angoisse,
mais mettez seulement une rose sur ma tombe pour me sourire en silence.

Parce que je n’ai jamais vu un sourire ou un mot ,
qu’il soit important, pour eux d’essayer d’apaiser ma douleur en silence.
Mais malgré ma bonté, j’ai reçu des flèches acérées.
Des flèches pointues, des agrafes, qui m’ont transpercé sans pitié.

Je ne veux pas qu’ils s’approchent de mon monticule,
Et avec des mots maquillés , me transpercent à nouveau.
Qu’ils me laissent partager ma douleur avec nos saints,
Qui sont tombés menottés pendant les jours sombres d’avril.

voir le site de poésie arménienne


Amina Saïd – deux parenthèses ne font pas un cercle


photo Jakob B

Deux parenthèses ne font pas un cercle
et n’ont rien de définitif
puisqu’elles s’ouvrent et se ferment
comme une porte à laquelle frapper
ou encore les paupières et la bouche
d’un homme ou d’une femme qui parle elles sont simplement les cils de nos yeux
quand ils regardent le monde ou deux ailes
pour s’envoler au-delà de la page

de même les aiguilles des horloges
ne sont pas des flèches
et ne savent pas rejoindre la cible
ni ne sont le bec d’un oiseau
mais elles consentent à la séparation
du temps et du fleuve

car le temps tout entier présent
en chaque instant ne se laisse pas
enfermer dans une boite
il coule comme la lumière ou le sang
sur les feux de la terre

Amina Saïd – chronique des matins hantés (ed du petit véhicule)

on peut avoir plus d’informations sur cette auteure en allant sur « mots à la ligne », d’où est extrait ce texte


Ronny Someck – Crochet –


Roy Lichtenstein – Washing machine

.

L’amour est un crochet cloué au mur

au-dessus de la machine à laver.

Avant de le connaître mes jours étaient

autant de chemises jetées par terre.

L’odeur de savon écume sur le hublot

et le tambour de métal mélange linge d’homme

et de femme comme dans la machine du corps

qui extrait la tache du désir.

.

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Le baiser de la poésie

24 poèmes d’amour de

Yehuda Amichaï et Ronny Someck

Revue LEVANT

traduit par Michel Eckhard Elial


Valeriu Stancu – Dans le violet de l’ombre –


Hans-Hartung-T-1964-R8-12

.

Seul un cri a été
emprisonné dans les épines

juste un pas,
la blessure d’un seul pas
vers l’abîme de mon propre être

juste un reflet
enveloppé dans le violet de l’ombre

seulement une âme
pour la souffrance

juste la charge d’un vol
pour l’aiguille des minutes de l’aile

juste un verset
que je n’ai pas encore écrit

un seul mort
un seul mort….

.

. Festival international de poésie de Medellin 2021

Valeriu Stancu est  né à Iasi, en Roumanie, le 27 août 1950. Il est poète, conteur, essayiste, traducteur, journaliste et enseignant. Diplômé de l’Université Alexandru Ioan Cuza, il s’est spécialisé en Littérature à la Faculté des Arts. Il est membre de l’Union des écrivains et traducteurs et de la Société des journalistes en Roumanie. Depuis 1997, il est directeur de la maison d’édition Crónica et rédacteur en chef de la revue littéraire du même nom. Son travail a été traduit dans une vingtaine de langues et a remporté de nombreux prix importants.


Yehuda Amichaï – L’endroit où nous avons raison


Henri Michaux – De l’autre côté

.

A l’endroit où nous avons raison

ne pousseront pas les fleurs

du printemps.

.

L’endroit où nous avons raison

est piétiné , hostile

comme le monde extérieur.

.

Mais comme des taupes et les labours

les doutes et nos amours

rendent le monde friable.

.

On entendra un murmure

s’échapper de la maison

qui a été détruite.

.

.

Le baiser de la poésie

24 poèmes d’amour de

Yehuda Amichaï * et Ronny Someck

Revue LEVANT

traduit par Michel Eckhard Elial

* poète israélien (1924-2000)


Aytekin Karaçoban – Torrent


Egon Schiele – Mountain torrent

.

Je suis un torrent qui court pied nu. Mes
instruments affolés recèlent les tempêtes.
Prends-moi dans ton lit, sinon seule ma part
destructrice pèsera.
Le temps… mon hôte inattendu, au visage
multiple, est ce portrait ne tenant plus dans le
cadre.
Prends-moi dans ton lit, sinon il cognera sa
tête contre les pierres.
Prends-moi dans ton lit, pour ne pas
retourner à la source.

.

Images instantanées

édition bilingue

Le bruit des autres


Marina Tsvetaieva – d’où me vient la tendresse ?


Botticielli – la naissance de Vénus – détail

D’où me vient la tendresse ?
J’ai caressé d’autres boucles
Et j’ai connu des lèvres
Plus sombres que les tiennes
Les étoiles s’allumaient et mouraient
(D’où me vient la tendresse ?)
Et les yeux s’allumaient et mouraient
Plongés dans mon regard
J’ai entendu d’autre chants
Dans la nuit sombre et noire
(D’où me vient la tendresse ?)
La tête sur le coeur du chanteur

autre version

D’où vient cette tendresse ?

Ces vagues ne sont pas les premières

que j’ai posées tout doucement

sur d’autres lèvres

aussi sombres que les tiennes.

comme les étoiles apparaissent

puis disparaissent

(d’où vient cette tendresse ?)

tellement d’yeux sont apparus

puis disparus devant les miens.

aucune chanson dans l’obscurité

de mes nuits passées

(d’où vient cette tendresse ?)

ne fut entendue comme présentement

à même les veines du chanteur.

d’où vient cette tendresse ?

et qu’en ferais-je, chanteur

jeune et espiègle qui passe

toute personne a les cils

aussi longs que les tiens.


Miquel Marti I Pol – je me déclare vaincu


montage RC

Je me déclare vaincu. Les années qu’il me reste
Je les vivrai dans un sourd malaise. Chaque matin
J’effeuillerai une rose – la même –
Et avec une encre évanescente, j’écrirai un vers
Décadent et nostalgique à chaque pétale.
Je vous lègue mon ombre pour testament :
C’est ce que j’ai de plus durable et solide,
Et les quatre bouts de monde sans angoisse
Que j’invente chaque jour avec le regard.
Quand je mourrai, creusez un trou profond
Et enterrez-moi debout, face au midi,
Que le soleil, en sortant, allume le fond de mes yeux.
Ainsi les gens en me voyant exclameront:
– Regardez, un mort au regard vivant.

Traduit par Ricard Ripoll


Nelly Sachs – le regard courbé qui cherche une racine


montage RC

À l’ère transie des Andes
la princesse dans son cercueil de glace
étreinte d’amour cosmique
Clarté de résurrection
avec le destin des morts déjà décrit
regard courbé qui cherche une racine
vision nocturne –
épargnée des éléments
dans leur rage de désintégration
jusqu’à l’obscure force du père –


Ashley – automne


photo perso – Aveyron, environs de Millau

automne

un jour sans vent,
au sommet de chaque fleur
un papillon

(Autumn)

A windless day —
On top of every flower,
A butterfly.

voir le blog poétique d’Ashley


Ibn Zaydùn – fidélité


phpoto : l’homme à la rose ( 1967 )

photo Roland Michaud 1967 – l’homme à la rose- Afghanistan

Je t’ai évoqué à Az-Zahrâ avec ardeur,
Le ciel était bleu, et la terre
Toute de splendeur vêtue.
Au crépuscule le zéphyr était doux,
Et s’accordait à l’âme,
Comme si, par compassion,
Il s’apitoyait sur mon sort.
Le verger de rosée souriait
Comme s’il portait des perles

Un jour comme tant d’autres de nos jours de plaisirs écoulés,
Nous veillâmes comme des voleurs,
Quand le temps s’assoupit,
Nous jouissions de ce qui séduit l’œil dans les fleurs,
La rosée les inondait jusqu’à les faire frémir sur leurs tiges.
Si ses yeux savaient mon insomnie,
Ils pleureraient sur ce qui m’affecte,
Et les larmes auraient brillé et se seraient écoulées.
Fleurs qui étincelèrent au temps de l’éclosion,
Accordant au matin la radieuse clarté des yeux.
Dans la nuit s’exhalent les senteurs du nénuphar assoupi
Qui dessillent, de l’aube, les paupières.

Tout dans la nature éveille
Le souvenir de notre passion
Au point que le cœur en est oppressé.
Que Dieu fasse que votre souvenir ne s’absente
Ni ne s’envole sur les ailes palpitantes des passions.
Si la brise de l’aube voulait porter mon fardeau,
Quand elle répand son souffle
Elle aurait conduit à vous un jeune homme
Que les coups du malheur ont fait dépérir.
Si un jour exauçait le désir de nos retrouvailles,
Il serait de tous le plus généreux.

Ô femme précieuse, sublime,
Toute pétrie de lumière,
L’aimée de mon âme tu serais
Si je te cueillais comme les amants la rose.
La tendresse était l’aire d’intimité
Que, librement, nous avons longtemps parcourue.
Aujourd’hui je chante, de votre règne, le passé révolu.
Dans l’oubli vous avez enfoui mon souvenir,
Mais l’amour de vous ne m’a pas déserté.

extrait du recueil paru chez  » Orphée » ed la Différence.

c’est un auteur qui a vécu au 10 è siècle


Miroslav Holub – Napoléon


Fox Napoleon | Animaux en costumes, Chien, Animaux en papier mâché

Quand est-ce qu’il est né

Napoléon Bonaparte ?

demande le maître aux enfants.

Il y a mille ans, disent les uns.

Cent ans, disent les autres.

L’année dernière, dit quelqu’un.

Personne ne sait.

Enfants, demande le maître

Qu’est-ce qu’il a fait

Napoléon Bonaparte ?

Il a gagné la guerre, disent les uns.

Perdu la guerre, disent les autres.

Personne ne sait.

Notre boucher avait un chien,

dit quelqu’un,

il s’appelait Napoléon.

Le boucher battait le chien

et le chien est mort de faim

l’année dernière.

Et aussitôt tous les enfants pleurent.

Pauvre Napoléon.


James Joyce – musique de chambre – XVI


photo Sylvia Alessi

XVI

Dis adieu, adieu et adieu,
dis adieu à tes jeunes jours,
Vient te séduire l’Amour joyeux
et courtiser ton jeune atour –
le corsage ornant tes façons,
Le filet sur tes cheveux blonds.

Quand tu entendras son nom porté
par les trompes du chérubin,
Pour lui commence à libérer
tout doucement ton jeune sein
Et défais doucement le filet
qui marque la virginité.

XVI


Bid adieu, adieu, adieu,
Bid adieu to girlish days,
Happy Love is come to woo
Thee and woo thy girlish ways –
The zone that doth become thee fair,
The snood upon thy yellow hair,

When thou hast heard his name upon
The bugles of the cherubim
Begin thou softly to unzone
Thy girlish bosom unto him
And softly to undo the snood
That is the sign of maidenhood.


Silvina Ocampo – Immortalité –


                                               Georgia O’ Keeffe – Blue morning glories 

 

 

 

Je suis morte tant de fois, o mon aimé,

d’une douleur insolite dans ma poitrine !

Je suis morte tant de fois dans mon lit

d’obscurité, d’amour désespéré,

que peut-être une mort véritable

me méprisera-t-elle comme ce volubilis

qui sans pitié en vain fut anéanti,

et qui resurgit dans la dure solitude

de ses fleurs rouges en détresse,

dans l’ombre furieuse de ses feuilles.

 

 

 

¡ He muerto tantas veces, oh mi amado,

con un dolor insolito en mi pecho !

He muerto tantas veces en mi lecho

de oscuridad, de amor desesperado,

que tal vez una muerte verdadera

me desdene como a esta enredadera

que mataron en vano, sin piedad,

y que surge en la dura soledad

con sus desesperadas flores rojas,

en la sombra furiosa de sus hojas.

 

 

 

Poèmes d’amour désespéré

Traduction Silvia Baron Supervielle

IBERIQUES

JOSE CORTI


Justo Jorge Padron – la visite de la mer


photo perso côte d’Iroise fev 2021

Sur l’oxydation verte des rochers
je me réserve, je le sais, une merveille.
l’eau en images va et vient.
Son écume bâtit des temples diaphanes.
Des régions de diamants
éclatent miettes dures contre le basalte noir
laissant la brise constellée
d’amandiers neigeux et tremblants.
Leurs émaux à peine tournoient
dans le miroir prodigue du soleil
et retournent à l’eau comme pluie fourvoyée.
Reviennent les chevaux en incessants suicides.
Formant une unité parfaite. Un voisinage.
Une haleine les guide, cristalline,
qui s’avance vers moi, ailée et majestueuse.


Toutes couleurs se découvrant elle me dit :
“Moi aussi je t’attendais.
Prenons le temps de nous parler,
mais d’abord rêve et vis pour moi cette journée, la tienne,
chez les hommes… ”


M.C.Richards – Ils dorment


pp

photo Helmut Plamper – Toscane

THEY ARE SLEEPING

I have painted the female hills
stretched and piled against the sky.
They are sleeping.
I have given them golden haloes.
They are saints.
They are sleeping.
I have painted the gold in clouds and crevices as well,
meaning to say how they too are saints,
how the world sleeps,
how womanly is the landscape,
how a whiskered angel also sleeps, as a field of grain.

ILS DORMENT

J’ai peint les monts aux formes féminines
étirés et empilés contre le ciel.
Ils dorment.
Je leur ai donné des auréoles dorées.
Ce sont des saints.
Ils dorment.
J’ai aussi peint l’or dans les nuages et les crevasses,
c’est dire comment eux aussi sont saints,
comment le monde dort,
combien le paysage a l’aspect féminin,
comment un ange à moustaches dort aussi, comme un champ de céréales.

poème extrait d’un recueil sur les poètes du Black Mountain College.

Tentative de traduction : RC


Ivo Fleischmann – Vers


m

Les secrets. Nous en sommes entourés.
Un seul visage, ou deux ?
J’écoute ton souffle et quand tu ouvres les yeux
et que tu me demandes pourquoi je veille
jamais je ne dirai le nom de la rue le nom de la ville
le chiffre de l’année
Jamais je ne dirai que des nuages là-haut filent vers l’horizon
Je te soulève de la rivière où tu dors
et je t’y replonge pour descendre avec toi au fil de l’eau
la nuit, comme un torrent
qui ne remontera jamais vers sa source.


(Quelques feuilles et la rivière )

— extrait du recueil « poésie », la nouvelle poésie tchèque


Kenneth White – Lettre à un vieux calligraphe


Arkhip Kuindzhi – On a Valaam Island, 1873

 

 

Cent jours passés

par les grèves et les montagnes

 

à l’affût

du héron et du cormoran

 

puis écrire ceci

à la lisière du monde

 

dans un silence devenu

une seconde nature

 

et connaitre à la fin 

dedans le crâne, dedans les os

 

le sentier du vide.

 

 

Un monde ouvert 

Anthologie personnelle 

nrf

Poésie /Gallimard


Kenneth White – lotus conus


extrait de la « cryptologie des oiseaux »

Lotus conus

L’oiseau-évangile
commun en diable

il est là
sur tous les rivages
écrivant sur l’eau, le vent, le sable


Robert Juarroz – un morceau de rêve entre les mains


Je me suis réveillé,
un morceau de rêve entre les mains,
et n’ai su que faire de lui.
J’ai cherché alors un morceau de veille
pour habiller le morceau de rêve,
mais il n’était plus là.
J’ai maintenant
un morceau de veille entre les mains
et ne sais que faire de lui.
À moins de trouver d’autres mains
qui puissent entrer avec lui dans le rêve.

in Roberto Juarroz/ Poésie verticale


Mahmoud Darwich – Je ne désire de l’amour que le commencement


John-Singer-Sargent-Bedouin-Women-Carrying-Water-Jars

Je ne désire de l’amour que le commencement. Au-
dessus des places de ma Grenade
Les pigeons ravaudent le vêtement de ce jour
Dans les jarres, du vin à profusion pour la fête après nous
Dans les chansons des fenêtres qui suffiront et suffi-
ront pour qu’explosent les fleurs du grenadier

Je laisse le sambac dans son vase. Je laisse mon petit
coeur
Dans l’armoire de ma mère. Je laisse mon rêve riant
dans l’eau
Je laisse l’aube dans le miel des figues. Je laisse mon
jour et ma veille
Dans le passage vers la place de l’oranger où s’en-
volent les pigeons

Suis-je celui qui est descendu à tes pieds pour que
montent les mots
Lune blanche dans le lait de tes nuits ? Martèle l’air
Que je voie, bleue, la rue de la flûte. Martèle le soir
Que je voie comment entre toi et moi s’alanguit ce
marbre.

Les fenêtres sont vides des jardins de ton châle. En
un autre temps
Je savais nombre de choses de toi, et je cueillais le
gardénia
A tes dix doigts. En un autre temps je possédais des
perles
Autour de ton cou et un nom gravé sur une bague d’où
jaillissait la nuit

Je ne désire de l’amour que le commencement. Les
pigeons se sont envolés
Par-dessus le toit du ciel dernier. Ils se sont envolés
et envolés

Il restera après nous du vin à profusion dans les
jarres
Et quelque terre suffisante pour que nous nous retrou-
vions , et que la paix soit

Anthologie
(1992-2005)
BABEL


Fernando Pessoa – Le Tage est plus beau


Akbar Padamsee (Untitled)

Le Tage est plus beau que la rivière qui traverse mon
village,
mais le Tage n’est pas plus beau que la rivière qui
traverse mon village,
parce que le Tage n’est pas la rivière qui traverse mon
village.

Le Tage porte de grands navires
et à ce jour il y navigue encore,
pour ceux qui voient partout ce qui n’y est pas,
le souvenir des nefs anciennes.

Le Tage descend d’Espagne
et le Tage se jette dans la mer au Portugal.
Tout le monde sait ça.
Mais bien peu savent quelle est la rivière de mon village
et où elle va
et d’où elle vient .
Et par là même, parce qu’elle appartient à moins de
monde,
elle est plus libre et plus grande, la rivière de mon village.

Par le Tage on va vers le Monde.
Au-delà du Tage il y a l’Amérique
et la fortune pour ceux qui la trouvent
Nul n’a jamais pensé à ce qui pouvait bien exister
au delà de la rivière de mon village.

La rivière de mon village ne fait penser à rien .
Celui qui se trouve auprès d’elle , est auprès d’elle, tout simplement

Le Gardeur de troupeaux

et les autres poèmes d’Alberto Caeiro

nrf

Poésie /Gallimard


Marina Tsvetaïeva – Mon siècle


sculpture – Gertraud Möhwald

Je donne ma démission.

Je ne conviens pas et j’en suis fîère !

Même seule parmi tous les vivants,

Je dirai non ! Non au siècle.

Mais je ne suis pas seule, derrière moi

Ils sont des milliers, des myriades

D’âmes, comme moi, solitaires.

Pas de souci pour le poète,

Le siècle

Va-t-en, bruit !

Ouste, va au diable, – tonnerre !

De ce siècle, moi, je n’ai cure, ,

Ni d’un temps qui n’est pas le mien !

Sans souci pour les ancêtres,

Le siècle !

Ouste, allez, descendants – des troupeaux.

Siècle honni, mon malheur, mon poison

Siècle – diable, siècle ennemi, mon enfer.

1934

texte extrait de « écrits de Vanves »


Yann Fulub Follet –  Baie d’Helgoland


James ENSOR – Rêves de nacre- Marine grise

 

 

 

Et au loin la mer…

Miroir au fond de toi

Cœur d’oiseau qui se débat

Dans les brumes laiteuses

Dont je peux épier les rêves

Sur le visage des dieux qui ne se lèvent pas

 

Dès l’aube

Je t’entends planer au-delà

D’abruptes falaises de craie rose

Pauvre clarté de ton visage mouillé

Je t’envie de n’avoir point connu

L’Hiver et les îlots déserts

 

Je t’envie de n’avoir souvenance

De ce squelette de bûcheron

Foudroyé par l’orage

Émergeant des trembles blancs

Sacrifié de solitude aux sourcils noirs

Et au loin la mer…

 

Eté 1872

 

Lettres de Carélie

éditions des orgevaux

 

 

 


Wladyslaw Slzengel – loin ( conversation avec un enfant )


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Conversation avec un enfant

Mille neuf cent quarante deux.
La mère et l’enfant.
Un atelier, un bloc…
L’enfant au visage de lys
La mère aux cheveux de lait
Dis moi mère, demande le petit,
que signifie : loin…


Loin, c’est au-delà des montagnes,
des forêts et des rivières…
Loin c’est les rails…
Loin, c’est un voyage en mer,
des bateaux et de grands espaces livides,
et des montagnes au soleil pourpre…
Loin, c’est des îles dorées
et le souffle des brises parfumées,
une verdure éclatante
et le sable doux et sec.


Mais comment expliquer à l’enfant
le sens du mot : loin…
quand il ignore ce qu’est une montagne,
ou à quoi ressemble une rivière…
et n’a pas comme sa mère… et n’a pas comme moi
ces images plein les yeux,
alors comment expliquer à l’enfant
le sens du mot : loin …
Loin, mon enfant chéri
(une larme frémit sur les cils)
loin, c’est comme de notre bloc

jusqu’au bloc Toebbens…

Et dis-moi maman chérie
que signifie : autrefois…
Autrefois, c’est une soirée en ville,
des lampes qui brillent, des néons…

C’est le calme d’un appartement tranquille et un poêle bien chaud
Autrefois, c’est des gâteaux de Ziemianska
autrefois, c’est un déjeuner avec la radio autrefois,
c’est chaque matin Notre Revue »’
et le soir le cinéma Palladium.

Autrefois, c’est un mois à la mer, autrefois,
c’est…des photos d’une excursion
et une photo d’un mariage sous le voile
et du pain blanc sans paille…

Mais comment expliquer à l’enfant
ce passé clair et glorieux
quand il n’en sait rien… absolument rien…
comment expliquer : autrefois …

Tu vois, mon enfant chéri, déjà triste et vieux,
autrefois, ça signifie quand autrefois…
ils ne nous rationnaient pas le miel

et dis-moi, maman, dis-moi
C’est quoi, ce que j’entends la nuit…
ces longs sifflements… au loin…
qu’est-ce qui siffle, et pour quoi faire….

Comment expliquer à l’enfant,
quel exemple quel motif prendre,
pour expliquer le sifflement nocturne
et lointain des locomotives…
comment expliquer les rails
et la longue route vers l’infini
la joie de filer en sleeping
dans des express fous.

Gares, signaux, aiguillages,
nouvelles villes, rues,
billets, correspondances, bagages,
journal, buffet et porteur.

Le miroitement de petites lumières la nuit
les trainées lilas des fumées.

Comment expliquer… et pour quoi faire,
qu’il y a encore un monde quelque part au loin ça,
veut dire, mon petit garçon,
toi qui tords tes doigts de chagrin,
que ça peut s’étendre plus loin que Toebbens…
et encore plus loin que le miel…

notice biographique sur l’auteur ( poète du ghetto de Varsovie )