voir l'art autrement – en relation avec les textes

auteurs étrangers

Sans noms – ( RC ) – d’après Paul Celan


dessin: Zoran Music

Ils veulent effacer nos noms
comme nos corps,
anonymes et juste identifiables
grâce à un matricule,
              en apposant des scellés
dans le non-dit,
sur les lèvres éteintes
de l’histoire,             la rendant muette,
aussi innommable que nous .

Or ce n’est pas notre fin,
qui s’écrit,       taciturne
         mais le commencement
         d’une écriture,
même si nos noms
ne nous sont rendus,
qu’avec des caractères
inscrits par milliers
dans des plaques de mémoire.

RC –  mars  2020

Claude Lanzmann à propos du "Mur des noms" : "La nomination est la  sépulture même"

d’après le texte de Paul Celan, évoquant la Shoah ( dans Zeigehöft, )
Das Nichts, um unsrer
Namen willen
—-sie sammeln uns ein—-,
siegelt,

das Ende glaubt uns
den Anfang,

vor den uns
umschweigenden
Meistern,
im Ungescheidnen, bezeugt sich
die klamme
Helle.


dans son allocution de réception du prix de la ville de Brême, en 1958, Paul Celan déclare :

Accessible, proche et non perdue, au milieu de tant de pertes, il ne restait qu’une chose : la langue. Elle, la langue, restait non perdue. Oui, malgré tout. Mais il lui fallut alors traverser ses propres absences de réponse, traverser l’horreur des voix qui se sont tues, traverser les mille ténèbres du discours porteur de mort. Elle traversa et ne trouva pas de mots pour ce qui était arrivé. Mais elle traversa cet événement et put remonter au jour “enrichie” de tout cela. C’est dans cette langue que, au cours de ces années-là et de celles qui suivirent, j’ai essayé d’écrire des poèmes afin de parler, de m’orienter, afin de savoir où j’étais et où cela m’entraînait, afin de me donner un projet de réalité


Maram al-Masri – Par la fontaine de ma bouche


photo perso – street art – quartier du Panier – Marseille

Ma bouche
pleine de parole gelées
est une prison
de tempêtes retenues
ma bouche
est chanson d’Ishtar
et contes de Shéhérazade
ma bouche
est le gémissement silencieux d’une plainte
ma bouche est une fontaine coulant de plaisir
le cantique
du coeur
et de la chair

Maram al-Masri (Par la fontaine de ma bouche – Edition Bruno Doucey)


Nabile Farès – N’aie peur , ô Yahia


Al Idrissi (manuscrit)

 

N’aie peur, ô Yahia

fils de mon sang le plus cher.

La nuit d’étoiles douces

a envahi notre arbre

le plus ancien.

 

L’amandier pleure

une cueillette d’amour

et dans son vent

de feuilles sèches

l’été glapit

une douleur d’enfant.

 

De toutes les craintes

qui volent en enfance

une seule persiste

dans l’âge le plus vieux.

 

Un jour naîtra

une reconnaissance

et elle t’appartiendra.

C’est ta patience

qu’il faut conduire

en enfantement.

 

Puis

parle

et dis

quelle fut

notre souffrance.

 

 

 

 

Yahia, pas de chance

Editions du seuil


Julian Tuwim – Les joncs


Gerhard Richter ( huile sur photo couleur)

 

 

La menthe parfumait l’eau des étangs,

Et les joncs dodelinaient leur chanson ;

L’aube rosissait, l’eau se fit vent,

Le vent berça la menthe et les joncs.

 

 

Comment savoir alors que ces herbes

Se feraient poèmes au gré des ans,

Et que de très loin je hurlerais le nom des simples,

Au lieu de me coucher parmi les fleurs simplement ?

 

 

Comment deviner la future douleur

D’arracher les mots au monde vivant,

Comment savoir qu’à se pencher sur l’eau, sur les fleurs

On se faisait souffrir des années durant ?

 

 

Je savais seulement que les joncs

Cachaient des fibres fines et légères,

De quoi tresser un filet fluet et long,

Un filet pour ne rien faire…

 

 

Dieu immense de mes années d’enfant,

Dieu très bon de mes aurores claires,

Jamais plus donc il n’y aura d’étang,

Ni de menthe dans la lumière ?

 

 

Je suis donc condamné sans rémission

A quêter des mots désespérants ?

Et les joncs, les simples joncs de ma chanson,

Jamais je ne les verrai simplement ?

 

 

 

 

Traduction Jacques Burko

Pour tous les hommes de la terre

Orphée

La Différence


Wladyslav Szlengel – téléphone


Anniina Vainionpää , 2017 Black Suit

Téléphone

Le cœur brisé et malade,
l’esprit de l’autre côté,
je me suis retrouvé un soir,
près du téléphone.

Et je pense : ce soir
je vais appeler de l’autre côté
puisque je suis de permanence
au téléphone.

Et soudain je pense : mon Dieu
je n’ai plus qui appeler
mille neuf cent trente-neuf
j’ai suivi une autre voie.

Nos voies se sont séparées,
les amitiés se sont enlisées
et à présent, c’est ça,
je n’ai plus personne à appeler.

Un soir d’automne derrière la vitre
le vent d’automne fonce sur la voie
et je pense je voudrais appeler
mais je n’ai plus personne

Je prends le combiné,
au bout d’un fil piteux,
Je compose un numéro familier,
on répond… c’est l’horloge parlante.

Pardon, me reconnais-tu ?
je demande d’une petite voix.
Il y a des années le sept septembre
avant de me mettre en route,

en disant adieu à ma chambre, à l’aube,
je savais ce qui commençait
et pour la dernière fois
tu m’as dit il est déjà six heures…

Et maintenant, veux-tu me parler,
j’ai des larmes plein la gorge,
dis moi quelque chose, petite horloge…
dix heures cinquante-trois.

Combien de fois ai-je dû unir
ma vie à cette voix tranquille.
– Te souviens-tu, petite horloge ?
– Dix heures cinquante-six.

Dix heures cinquante-six
rappelle-toi — si tu veux —
en mille neuf cent trente-neuf
je sortais du cinéma.

Dix heures cinquante-sept,
pour rentrer j’ai pris le « Zéro »
rue du Houblon, du cinéma Atlantic,
d’un film de Gary Cooper.

Au coin de la rue Dorée,
le crieur vendait le Courrier Rouge,
sur l’asphalte s’allongeaient,
tels des aurores des néons colorés.

Le « Zéro » abordait un virage bien rond
en pénétrant le cœur de ma ville chérie
que dis-tu, petite horloge ?
— Onze heures…

La rue du Nouveau-Monde brillait encore
dans les parcs on se promenait encore
le Café Club était ouvert encore.
— Onze heures trois…

Au Quick des saucisses fraîches et la foule du dîner,
à l’Adria les taxis partaient en trombe,
et Fogg chantait dans le haut-parleur

Les tramways rentraient au dépôt
démarraient ceux de la nuit,
à quelle heure environ ?
– Onze heures quarante-six,

Comme c’est bien de parler avec toi,
pas de dispute, pas de divergences,
tu es, petite horloge, la plus gentille
de toutes les dames que j’aie connues.

Maintenant j’aurai le cœur plus léger
sachant que si j’appelle,
une personne m’écoutera calmement,
même de l’autre côté.

|Je saurai qu’elle se souvient de tout,
qu’un destin commun nous a uni,
qu’elle n’a pas peur de me parler,
et qu’elle a une voix si calme.


Déjà le clapotis des nuits d’automne,
le vent fonçant au-delà des p’tits murs
et nous causons, nous rêvons,
l’horloge parlante et moi.

Porte toi bien, ma lointaine,
il y a des cœurs où rien ne change,
midi moins cinq, dis tu,
tu as raison… — Au revoir alors.
Contes de Noël


Vicente Gerbasi – Espace secret


peinture – Marsden Hartley – Flaming Pool 1911

Les arbres morts à l’horizon du soir
dessinent la frontière du feu.
Il y a des distances mortelles dans les lignes de la main,
dans les veines du cœur.
Voici un fleuve obscur qui reflète les orangers,
les passagers du temps comme en un carnaval,
les serpentins qui se consument dans l’ombre,
les lierres clairs au fond
où s’illuminent les masques
et s’abolissent les visages.
L’éclair glace l’enceinte des coqs.
Je vois les espaces, rouges, bleus, lilas,
où les profils se pétrifient.


Maria Geovani Silva Pires – aubes profondes


tentative de traduction de cette auteure brésilienne

Maria Geovani Silva Pires

Dans les aubes profondes
Je suis rempli d’amour pour l’infini
et c’est seulement maintenant que je comprends …
que mes mains ont été modelées pour te contenir,
apportant deux bols pleins et moelleux …
qu’ils tiennent tremblants,
et se soulèvent mes lèvres assoiffées …
Ils servent mon anxiété
et mes espérances,
comme un vin de douceur ,
délices aux saveurs indescriptibles,
que mes lèvres sirotent
entre baisers et caresses d’amour.
Dans la matinée tranquille qui se blottit,
la rosée est déjà présente
sur herbe molle.
Dans la douce paix d’un nid parfumé,
Je te veux à côté de ma poitrine d’amant qui …
dit qu’un rêve ne s’effondre pas du jour au lendemain
et tous les rêves n’ont pas été faits
pour être défaits.

Nas madrugadas profundas
me encho de amor pelo infinito
e só agora compreendo…
que minhas mäos foram modeladas para conter-te,
trazer duas taças cheias e macias…
que elas sustentam trêmulas,
e erguem aos meus lábios sedentos…
Elas te servem a minha ansiedade
e aos meus desejos,
como um vinho de doçura
e delícias de indescritível sabor,
que meus lábios väo sorvendo
entre beijos e carícias de amor.
Na serena manhä que aconchega,
o orvalho já se faz presente
na relva macia.
Na doce paz de um ninho perfumado,
quero-te junto ao meu peito amante que…
Diz que näo se desfaz um sonho da noite para o dia
e nem todos os sonhos foram feitos
para serem desfeitos.


Mohammed Khaïr-Eddine – Nausée noire


photo J Marc Rocfort

Mon sang noir plus profond dans la terre
et dans la chair du peuple prêt au combat
mon sang noir contient mille soleils
le champ tragique où le ciel s’entortille
je ne veux plus de couleurs mortes
ni de phrases qui rampent
dans les cœurs terrorisés
vous êtes pris entre moi et mon sang noir
coupables
de meurtres tournés traîtreusement
à quelque phase obscure
mon passé se lève aussi égal
à ma hauteur
foudroyant
pareil au jour qui reparaît
ruisselant d’encres noires
mon sang noir sur une colline
je vous traînerai dans la boue
faite de mon sang noir
vous et moi jadis porteurs de mythes
mon sang noir
était le lait ardent des mamelles du désert
vous et moi comme un vent inconciliable
des tonnes de sable
des éternités de molécules
nous séparent à présent
car je suis le sang noir d’une terre
et d’un peuple sur lesquels vous marchez
il est temps le temps où le fleuve crie
pour avoir trop porté
comme un serpent noir

il broie roches et cèdres
jusqu’à la mer qui le comprend
debout
présent
ensemble
vous en face des cadavres
dont est lourd mon passé
des cadavres dont les vers
ne sont pas desséchés
moi juge pour avoir été victime
car mon sang noir
coule dans la terre
et au tréfonds du peuple
seuls témoins
et mon passé surgi
du plomb qui l’a brisé


Rabih- El Atat – 3 textes courts


« Des restes de lumière

suspendus à ton balcon

– mes rêves »

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est albert-lubaki-femmes-portant-nourriture-eau-1939-01.jpg
art: J Dubuffet


-« Au bout du gant rapprécié

un fil me relie

à ma mère »-

« Au loin

la vision se rétrécit

les passants se ressemblent »

voir aussi, sur « terres de femmes »


Pierre Mhanna – respiration et souffle


 


 


 

 

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sculpture: Barbara  Hepworth

When I am down
I breathe in and out
as deeply and widely as I can,
centering myself
in the clarity of her light,
the intuition of eternity.

Quand je n’ai pas le moral
Je respire et souffle
Aussi profondément que possible ,
En me centrant
Dans la clarté de sa lumière,
L’intuition de l’éternité.

voir  le site de P M

 


 

 


 


 


Jorge Carrera Andrade – la clé du feu


LA CLE DU FEU
(La llave del fuego)

 

Hernán Cortès, le conquérant du Mexique La « Malinche » et Cortès

Terre équinoxiale, patrie du colibri,
de l’arbre à lait et de l’arbre à pain !
J’entends de nouveau dans les feuilles
le grincement de machine rouillée
de tes grillons et de tes cigales.

Je suis l’homme des perroquets :
Colomb me vit dans son île
et m’embarqua pour l’Europe
avec les oiseaux des Indes
sur son vaisseau chargé
de trésors et de fruits

Un jour, sur le conseil de l’aube
je réveillai les cloches du XIX* siècle
et accompagnai Bolivar et ses gueux héroïques
dans les contrées mouillées
d’une éternelle pluie
traversai la sierra et ses grises bourrasques,
où l’éclair en sa grotte argentée
a son nid et plus loin vers le Sud,
vers le cercle exact de l’Equateur
de feu jusqu’aux capitales
de pierres et de nuages
qui s’élèvent près du ciel et de la rosée.

Je fondai une république d’oiseaux
sur les armures des conquérants
oxydées par l’oubli,
au pied du bananier.
Il ne reste qu’un casque dans l’herbe
habité par des insectes tel un crâne vide
éternellement rongé par ses remords.
Je m’approche des portes secrètes de ce monde
avec la clé du feu
arrachée au volcan, solennel tumulus.

Je te regarde, bananier, comme un père.
Ta haute fabrique verte, alambic des tropiques,
tes frais conduits, sans trêve
distillent le temps, transmuent
les nuits en larges feuilles, les jours en bananes
ou lingots de soleil, doux cylindres
pétris de fleurs et de pluie
en leur housse dorée telle abeille
ou peau de jaguar, enveloppe embaumée.

Le maïs me sourit et parle entre ses dents
un langage d’eau et de rosée,
le maïs pédagogue
qui apprend aux oiseaux à compter
sur son boulier.
Je m’entretiens avec le maïs et l’ara
qui savent l’histoire du déluge
dont le souvenir rembrunit le front des fleuves.

Les fleuves coulent toujours plus devant eux
étreignant chaque roc, peau plissée de brebis,
vers les côtes hantées par les tortues
sans oublier leur origine montagnarde et céleste
à travers l’empire végétal où palpite
la jungle et son cœur sombre de tambour.

O mer douce, Amazone, ô fluviale famille !
Je décoche ma flèche emplumée,
oiseau de mort,
à ton étoile la plus haute
et je cherche ma rutilante victime dans tes eaux.
O mon pays qu’habitent des races fières et humbles,
races du soleil et de la lune,
du volcan et du lac, des céréales et de la foudre.

En toi demeure le souvenir du feu élémentaire en chaque fruit,
en chaque insecte, en chaque plume,
dans le cactus qui exhibe ses blessures ou ses fleurs,
dans le taureau luisant de flammes et de nuit,
le vigilant minéral buveur de lumière,
et le rouge cheval qui galope indompté.
La sécheresse ride les visages
et les murs et l’incendie allume sur l’étendue des blés
l’or et le sang de son combat de coqs.

Je suis le possesseur de la clé du feu,
du feu de la nature clé pacifique
qui ouvre les serrures invisibles du monde,
clé de l’amour et du coquelicot,
du rubis primordial et de la grenade,
du piment cosmique et de la rose.

Douce clé solaire qui réchauffe ma main
par-dessus les frontières
tendue à tous les hommes :
ceux à l’épée prompte et à la fronde,
ceux qui pèsent sur un même plateau la monnaie et la fleur,
ceux qui fleurissent leur table pour fêter ma venue
et aux chasseurs de nuages, maîtres des colombes.

Ô terre équinoxiale de mes ancêtres,
cimetière fécond, réceptacle de semences et de cadavres.
Sur les momies indiennes dans leurs jarres d’argile
et sur les conquérants dans leurs tombeaux de pierre
qui sans trêve sillonnent les âges
ayant pour seule compagnie quelque insecte musicien,
un même ciel étend son regard d’oubli.

Un nouveau Colomb appareille dans les nuages
tandis qu’explose, bref feu muet,
la poudre céleste de l’étoile
et que les cris alarmés des oiseaux
obscurément semblent interroger
le crépuscule.

 

 

extrait  des  » poètes  d’aujourd’hui »  (Seghers)


Ossip Mandelstam – Après minuit, le coeur dans la main


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  Zhu Zhanji – Mouse and Stone

 

 

Après minuit, le cœur dans la main même

S’en  vient voler le silence interdit.

Il sait  rester calme, et aussi faire des siennes :

Tu m’aimes, un peu, pas du tout  –  cela ne s’oublie…

Tu m’aimes, pas du tout… Compris, pas pris…

Si tu trembles comme un enfant abandonné,

N’est-ce pas parce que le cœur après minuit

Festoie – et croque un bout de souris argentée ?

 

 

Mars 1931

 

Les poèmes de Moscou

(1930-1934)

Circé


Ronny Someck – Le lac des cygnes. Septième conseil à une petite danseuse


Vision Edward Munch  Edvard Munch – Vision 

 

 

 

Fais en sorte que la larme sur la joue du cygne

soit la première pierre

dans l’océan de la joie ,

et que j’apprenne à nager.

 

 

 

 

 

Salalh Al Hamdani  et Ronny Someck

      Bagdad

à la lisière de l’incendie

    Jérusalem

Ed Bruno Doucey


Sigmund Freud – partout où je suis allé


Panavera 02

montage perso RC

 

Partout où je suis allé, un poète  était allé  avant moi…


Leon Felipe – Je ne suis pas venu chanter


 

Gravure  MC Escher  (  partielle):  goutte de rosée

 

Je ne suis pas  venu chanter,             vous pouvez remporter votre guitare.
Je ne suis pas non plus venu et je ne suis pas ici pour remplir mon dossier pour qu’on me canonise quand je mourrai.
Je suis venu regarder mon visage dans les larmes qui marchent vers la mer,
Le long du fleuve,
et le nuage…
et dans les larmes qui se cachent
dans le puits,
dans la nuit
et dans le sang…

Je suis venu regarder mon visage dans toutes les larmes du monde,
et puis aussi pour mettre une goutte de mercure, de pleurs, ne serait-ce qu’une goutte de mes pleurs
dans la grande lune que fait ce miroir sans limites où ceux qui viennent me regardent et se reconnaissent.
Je suis venu écouter encore une fois cette vieille sentence dans les ténèbres :
Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front
et la lumière à la douleur de tes yeux.
                  Tes yeux sont les sources des pleurs et de la lumière.


Mahmoud Darwich -Toi l’eau sois une corde à ma guitare


arman guitare

Arman – Guitare abacale

 

 

Toi l’eau sois une corde à ma guitare. Les conqué-

­rants sont venus

Et les conquérants anciens sont passés. Difficile de

me souvenir de mon visage

Dans les miroirs. Sois ma mémoire et je verrai ce

que j’ai perdu

Qui suis-je après cet exode ? J’ai un rocher

A mon nom sur des plateaux. Ils ont vue sur ce qui

s’est écoulé

Et achevé. Sept siècles marchent à mes côtés der-

rière les remparts de la ville

En vain s’arrondit le temps pour que je sauve mon

passé d’un instant

Qui à présent donne naissance à l’histoire de mon

exil en moi et dans les autres

Toi l’eau sois une corde à ma guitare. Les conqué-

rants sont venus

Et les conquérants anciens sont passés vers le Sud,

peuples qui restaurent leurs jours

Dans les amas du changement. Je sais qui j’étais

hier. Qui serais-je

Dans un lendemain sous les bannières atlantiques de

Colomb ? Sois une corde

Toi l’eau et, sois une corde à ma guitare. Point

d’Egypte en Egypte, point

De Fès à Fès, et Damas s’éloigne. Et pas de faucon

dans

L’étendard des miens. Pas de fleuve à l’est des pal-

­miers assiégés

Par les chevaux agiles des Moghols. Dans quelle

Andalousie disparaîtrai-je ? Là

Ou là-bas ? Je saurai que j’ai décédé et qu’ici j’ai laissé

Le meilleur de moi. Mon passé. Je n’ai plus que ma

guitare

Toi l’eau sois une corde à ma guitare. Les con-

­quérants sont partis

Et sont venus les conquérants

 

 

Anthologie (1992-2005)

Edition bilingue 

Traduit de l’arabe par Elias Sanbar

BABEL


José Carreira Andrade – Biographie à l’usage des oiseaux


 

 

Hommes La peinture illustration femmes portrait collage DeviantArt bois vert bleu marron du sang bébé décès religieux or prière mort religion mythologie argent mural famille En priant timbres Mère ART homme femme bronze cœurs art moderne prières Christ Rawart art folklorique Outsiderart Mixedmedia art contemporain surréalisme Auto-stressé expressionnisme Artbrut en train de mourir Peintures acryliques Naiveart Visionaryart Primitiveart Visages Artonwood contre-plaqué Jésus fils mère et fils Jésus Christ Lapieta Sauveur Peintures religieuses Cross religieux art moderne Art enfant

peinture-collage issue  du site Wallhere

 

La rose se mourait au siècle où je naquis,

et la machine avait chassé trop tôt les anges.

Quito voyait passer la dernière diligence

parmi les arbres qui couraient en lignes droites,

les clôtures et les maisons des nouvelles paroisses,

au seuil des champs

où de lentes vaches ruminaient le silence

et le vent éperonnait ses plus légers chevaux.

Vêtue du couchant, ma mère gardait

au fond d’une guitare sa jeunesse

et parfois le soir la montrait à ses fils,

l’entourant de musique, de lumière, de paroles.

J’aimais l’hydrographie de la pluie,

les puces jaunes du pommier

et les crapauds agitant deux ou trois fois

leur lourd grelot de bois.

La grande voile de l’air sans cesse se mouvait.

La Cordillère était du ciel la vaste plage.

La tempête venait et quand battait le tambour,

ses régiments mouillés chargeaient ;

alors le soleil, de ses patrouilles d’or,

ramenait sur les champs une paix transparente.

Je voyais les hommes baiser l’orge sur la terre,

des cavaliers s’engloutir dans le ciel,

et descendre à la côte aux parfums de mangos

les lourds wagons des mugissants troupeaux.

La vallée était là avec ses grandes fermes

où le matin laissait couler le chant des coqs

et onduler à l’ouest une moisson de cannes

ainsi qu’une bannière pacifique;

le cacao gardait dans un étui sa secrète fortune,

l’ananas revêtait sa cuirasse odorante

et la banane nue, une robe de soie.

Tout est passé déjà en houles successives,

comme les chiffres vains d’une légère écume.

Les années vont sans hâte confondant leurs lichens;

le souvenir n’est plus qu’un nénuphar

qui montre entre deux eaux son visage de noyé.

La guitare est solitaire cercueil de chansons

et le coq blessé à la tête longtemps se lamente.

Tous les anges terrestres ont émigré,

jusqu’à l’ange brun du cacao.

JORGE CARRERA Traduit par Edmond Vandercammen


Ahmed Kalouaz – A Genève, tu feuillettes, ce qu’il reste de moi


Le Siège de Sarajevo, véritable descente aux enfers

Il faut en reprendre l’habitude
l’hiver a couché sa saison
sur le Léman ;
les bateaux ne sont plus
que des coques givrées.
Il fait un froid terrible.

Dans la petite pièce
du quai de Miremont,
tu guettes le passage des enfants
au retour de l’école
alors que le courrier est en cheminement.

D’ici ne te parviennent
que des images de télévision,
des coups de feu d’une ville en émeute.
Un désordre sans inventaire possible,
un temps de chien.

Ici l’on dit
qu’un temps de chien est aussi
un sale temps pour les hommes.
Ces hommes comme des vagues
qui viennent se briser
indéfiniment et meurent
dans l’écume de l’habitude.

A Genève tu feuillettes
ce qu’il reste de moi
dans les tiroirs ;
ce qu’il reste de regards
sur les photos
diseuses de bonne aventure.
Le vide est là, au bord
de tes paupières de tulle blanc.

Déjà j’ai ordonné
au téléphoniste
de ne plus rien passer.
Mourir est un silence
à impulsions discrètes,
une falaise d’illusions,
alors que rien ne prouve
l’inexistence d’une suite.

Sur Genève il fait froid,
tu me disais encore dormir
dans le brouillard
retrouver les traces de mes doigts
sur ton ventre ;
là où toutes choses naissent,
là où toutes les douleurs s’enferment.

Un passage d’avions dans le ciel
quelques impacts étoilent
la façade d’en face
et je suis en instance de silence.
De l’autre côté les mêmes voiliers
inquiéteront le vent,
traverseront le soleil
et diront que le monde
n’est pas universel.

Quand un immeuble s’écroule à Beyrouth,
la mer tire la couverture et les enfants
continuent à courir,
sur les plages minées.

extrait de   »  à mes oiseaux  piaillant  debout « 


Else Lasker-Schüler – Écoute


Kiki de Montparnasse by Constant Detré

peinture  : Constant Detré  : Kiki de Montparnasse ( années 20 )

Écoute

je vole dans les nuits

les roses de ta bouche,

afin qu’aucune femelle ne puisse y boire.

Celle qui t’enlace

me dépouille de mes frissons,

ceux que j’avais peint sur tes membres.

je suis la bordure de route

qui t’effleure,

te jette à terre.

Sens-tu ma vie autour

partout

comme un bord lointain ?


Abbas Kiarostami – j’ai la poésie


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dessin: Barbara Hepworth

quand je n’ai rien dans la poche
j’ai la poésie
quand je n’ai rien dans le frigo
j’ai la poésie
quand je n’ai rien dans le cœur
je n’ai rien

 

 

Extrait du recueil 7 heures moins 7


Andreï Poliakov- Débarquement chinois (59-60)


 

Nicolas de Stael. Nature morte au verre 1954 50x63

   Nicolas de Staël – Nature morte au verre

 

 

        Tu ne demandes donc pas grand-chose

à la muse étrangère ?

         tu lui dis, permets-moi de pleurer tout cela,

et elle ne pleure toujours pas ?

 

 

 

 

Elle ne pleurera pas

 tant

         que tu es vivant

et respires

dans l’envers de ton sommeil glacé,

         tant que tu fais tourner

avec une seule main  –

         comme un mot  –

         un petit verre,

et avec

ton autre main,

        comme un petit verre  –

        un mot ! »

 

 

 

Débarquement chinois

editions Novoje izdatelstvo , Moscou.

Revue Rumeurs Novembre 2018 (extraits)

traduction Katia Bouchoueva

 

 


Bartomeu Rosselló-Pòrcel – Sonet


peinture  Salvador Dali – Rêve causé par le vol d’une abeille autour d’une pomme-grenade une seconde avant l’éveil

 

Quand elle dort dans le plaisir somnolent
du vieux jardin vibrant de fleurs et de nuit,
passant par la fenêtre je suis le vent,
et tout est comme un souffle fleuri.

Quand elle dort, et sans y prendre garde
s’abime dans les grands fonds de l’oubli,
je suis l’abeille qui enfonce l’ardente
aiguille — feu et furie — dans son sein.

Elle qui était image, charme, élégance
et mouvement ambigu, la voici pleur et cri.
Et moi, cause du mal, de la douceur,

j’en fais de lasses délices du péché,
et Amour, qui voit, les yeux clos, le combat,
s’endort en souriant de ravissement.

Bartomeu Rosselló-Pòrcel (1913-1938)
extrait de Nou poemes (1933).

 

Quan ella dorm el gaudi somnolent
del vell jardí vibrant de flors i nit,
passant per la finestra sóc el vent,
i tot és com un alenar florit.

Quan ella dorm i sense fer-hi esment
tomba a les grans fondàries de l’oblit,
l’abella só que clava la roent
agulla – fúria i foc – en el seu pit.
La que era estampa, encís i galanor
i moviment ambigu, és plor i crit.
I jo, causa del dol, de la dolçor

en faig lasses delícies del pecat,
i Amor, que veu, ulls closos, el combat,
s’adorm amb un somriure embadalit.

 

on peut  trouver –  comme celui-ci, beaucoup de textes et chansons en portugais, sur le site de « je pleure sans raison »


Sylvia PLATH – Finistère –


 

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Mathurin Méheut – Naufrage sur l’île de Batz

 

 

C’était la fin des terres : les derniers doigts, noueux et

  rhumatismaux,

Crispés sur rien. Des falaises

Noires et menaçantes, et la mer qui explose

Sans fond, sans fin, sans rien face à elle,

Blanchie par les visages des noyés.

C’est tout simplement lugubre maintenant, un tas de

rocs —

Soldats rescapés de sales guerres d’autrefois.

La  mer canonne dans leurs oreilles, mais ils ne bron­-

  chent pas.

D’autres rocs dissimulent sous l’eau leurs rancunes.

 

Les falaises sont bordées de trèfles, étoiles et clochettes

Telles que les doigts peuvent en broder, à l’approche

  de la mort,

Presque trop petits pour que les brumes s’en soucient.

Les brumes font partie de l’antique attirail —

Âmes roulées dans le grondement funeste de la mer.

Elles meurtrissent les rocs, les font disparaître, les res­-

  suscitent.

Elles se lèvent sans espoir, comme des soupirs.

Je marche parmi elles, et elles m’emplissent la bouche

  de coton.

Lorsqu’elles me libèrent, mon visage est perlé de

  larmes.

 

Notre-Dame des Naufragés avance à grands pas vers

  l’horizon,

Ses jupes de marbre rabattues en deux ailes roses.

Un marin de marbre, éperdu, est agenouillé devant   

  elle, et devant lui

Une paysanne en noir

Prie ce monument du marin qui prie.

Notre-Dame des Naufragés est trois fois plus grande

  que nature,

Ses lèvres ont la douceur de la divinité.

Elle n’entend pas ce que dit le marin ni la paysanne —

Elle est amoureuse de la beauté informe de la mer.

 

Des dentelles aux couleurs de mouette claquent dans

les courants d’air marins

À côté des stands de cartes postales.

Les gens du pays les lestent avec des conques. On

vous dit :

« Voici les jolis bibelots que la mer dissimule,

De petits coquillages assemblés en colliers et en

  dames miniatures.

Ils ne viennent pas de la Baie des Morts un peu plus

  bas,

Mais d’un autre lieu, tropical et bleu,

Où nous ne sommes jamais allés.

Voici nos crêpes. Mangez-les avant qu’elles refroidis­- 

  sent. »

 

 

 

FINISTERRE

 

This was the land’s end : the last fingers, knuckled

and rheumatic,

Cramped on nothing. Black

Admonitory cliffs, and the sea exploding

With no bottom, or anything on the other side of it,

Whitened by the faces of the drowned.

Now it is only gloomy, a dump of rocks —

Leftover soldiers from old, messy wars.

The sea cannons into their ear, but they don’t budge.

Other rocks hide their grudges under the water.

 

The cliffs are edged with trefoils, stars and bells

Such as fingers might embroider, close to death,

almost too small for the mists to bother with.

The mists are part of the ancient paraphernalia —

Souls, rolled in the doom-noise of the sea.

They bruise the rocks out of existence, then resurrect   

  them.

They go up without hope, like sighs.

I walk among them, and they stuff my mouth with

  cotton.

When they free me, I am beaded with tears.

 

 

Our Lady of the Shipwrecked is striding toward the  

  horizon,

Her marble skirts blown back in two pink wings.

A marble sailor kneels at her foot distractedly, and at

  his foot

A peasant woman in black

Is praying to the monument of the sailor praying.

Our Lady of the Shipwrecked is three times life size,

Her lips sweet with divinity.

She does not hear what the sailor or the peasant is

  saying —

She is in love with the beautiful formlessness of the sea.

 

Gull-coloured laces flap in the sea drafts

Beside the postcard stalls.

The peasants anchor them with conches. One is told :

“These are the pretty trinkets the sea hides,

Little shells made up into necklaces and toy ladies.

They do not come from the Bay of the Dead down

  there,

But from another place, tropical and blue,

We have never been to.

These are our crêpes. Eat them before they blow

cold. ”

 

 

 

 

La Traversée

Arbres d’hiver 

Poésie/ Gallimard


Bohuslav Reynek – Papillons d’automne


 

Wols (Alfred Otto Wolfgang Schulze 2

    Wols – Aile de papillon 

 

 

Papillons d’automne

Derrière les murs et les clôtures,

papillons d’automne,

ensemble, nous étions blottis

et nous vivions de nostalgie.

 

Derrière les murs et les clôtures,

derniers papillons,

nous étions à l’abri du vent,

bercés d’espoirs de solitude.

 

Sur les paumes de l’automne,

mystérieux papillons,

vous aviez dans le silence

des éclats d’or et rougeoyants

 

Volez une dernière fois,

papillons d’automne,

brillez encore pour le désir

ensorcelé parmi les ombres…

 

 

 

Papillons d’automne

Traduit par Benoit Meunier 

Ed  Romarin

Les amis de Suzanne Renaud et Bohuslav Reynek

 

 


Heinrich Heine – Erreurs anciennes


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photogramme –  auteur non identifié

 » J’avais trop bon caractère pour rompre
moi-même
avec mes erreurs anciennes.
Je les ai emportées,        dès le départ.
On ignore à quoi elles peuvent servir.« 


Walter Helmut FRITZ – Donne aux choses la parole


 

R Ryman (1)
  Robert Ryman – Capitol

 

 

 

Donne aux choses la parole

 

A l’eau qui chevauche,

aux rocs avec leurs rêves,

 

au chemin qui est le but,

à la neige qui cache

 

lentement le paysage

et le rend visible autrement,

 

à la lumière qui attend

les yeux —

 

donne-leur la parole.

 

 

 

 

Gib den Dingen das Wort

 

Dem reitenden Wasser,

Felsen mit ihren Tràumen

 

dem Weg, der das Ziel ist,

Schnee, der die Landschaft

 

langsam verbirgt

und anders sichtbar macht

 

dem Licht, das wartet

auf Augen —

 

gibt ihnen das Wort.

 

 

 

Cortège de Masques 

traduit de l’allemand par Adrien Finck, Maryse Staiber, Claude Vigée

D’une voix à l’autre 

CHEYNE 


Basho -La pièce perdue


euro, 5 cents, pièce de monnaie en cuivre, de tomber, de crise, de l'eau

La pièce perdue dans la rivière se trouve dans la rivière
Le soleil et la lune sont des voyageurs dans l’éternité.
Même les années sont errantes.
Pour ceux dont la vie est sur les eaux
ou qui conduisent un cheval au fil des ans
chaque jour est un voyage
et le voyage lui-même est la maison .


– Basho

( tentative  de traduction RC à partir  de l’anglais )

 

The Coin Lost In The River Is Found In The River

The sun and moon are travelers in eternity.
Even the years are wanderers.
For those whose life is on the waters or leading a horse through the years
each day is a journey and the journey itself is home

–