voir l'art autrement – en relation avec les textes

fine arts

Le ruban noir – ( RC )


J’ai vu cette main en gros plan,

posée sur un membre,

ou un corps  souple .

Peut-être  était-ce celui d’un autre

plutôt que celui de  la personne  

à qui appartient la main.

Rien ne l’indique .

Ou peut-être  une  petite  différence 

de pigmentation de la peau  :

Les doigts sont face à nous .

La main repose, légère,

abandonnée.

Lassitude,  tendresse ?

Elle s’enfonce apparemment 

dans la peau, souple, accueillante.

Mais les ombres sont  pourtant assez marquées :

elles tirent sur le mauve.

Ce qui surprend , 

c’est  aussi l’ombre portée du bras

sur l’arrière plan,

placé précisément sur l’axe diagonal du tableau ;

comme si  celui-ci était plaqué

sur la surface  d’un mur, 

donc n’ayant pas l’espace nécessaire

pour qu’il puisse se poser

sans faire une  contorsion.

C’est une main féminine, 

et le torse,  horizontal,

si ç’en est un, 

montre un petit grain de beauté  

au niveau du pouce :

cela fait un ensemble empreint de douceur, 

mais l’arrangement de l’ensemble

ne semble pas tout à fait naturel :

la position rappelle un peu

celle de la main de l’Olympia,   de Manet.

Le titre attire notre attention

sur un ruban noir étroit,

noué au niveau du poignet.

C’est un détail, 

qui réhausse le côté un peu blafard de la chair;

et on se demande s’il y a un sens particulier,

donné par sa présence:

s’il était placé plus haut, 

ou ailleurs, 

plus  épais, d’une teinte différente.

Si le nœud  n’était pas si  apparent…,

et s’il n’y avait rien du tout,

seulement  son empreinte  ?

Comme un ruban du même type 

est aussi présent dans l’Olympia,

mais autour du cou, et noir également

c’est une similitude,

comme l’oblique  du bras,

qui n’est peut-être pas  fortuite ,

et on s’attendrait sur d’autres  toiles,

à des rapprochements similaires…


Nicolas Granier – Brèves de poésie ( sur textes de RC )


Nicolas Granier, dans ses émissions régulières « brèves de poésie », vient de faire lecture de trois de mes écrits qui ne sont pas encore publiés ici… c’est l’occasion d’écouter une belle interprétation orale , puisque la plupart des textes sont conçus de façon à porter la musique des mots, comme s’il s’agissait d’une partition….

( qu’il en soit remercié )

Voir le lien Youtube me concernant

comme celui sur les textes de Susanne

« ainsi se jouent les jours » peinture acrylique R Chabrière

Exercice préparatoire ( calligraphie paysagère ) – ( RC )


Zhu Da – oiseau sur branche desséchée – peinture calligraphique

Pour commencer
je vais ouvrir la page
avec une belle journée,
je l’étale, comme un nuage :
– Cette feuille de papier
parlera peut-être
à ma place
quand j’aurai trempé
le pinceau dans l’encrier,
et laissé une trace
grise et noire -:
C’est l’exercice préparatoire
pour que les eaux
s’écoulent des collines,
s’envolent des oiseaux
d’encre de chine:
petite calligraphie modeste
pour peintre amateur :
un paysage en quelques gestes
en ajoutant de jeunes fleurs :
elles s’échappent des mains
comme de celles d’un semeur,
s’éparpillent sur le terrain
en touches de couleur:
J’irai me promener dans mon dessin
laisserai le papier s’envoler
son encre sécher
par le soleil du matin…


Ouverture en musique ( pour Apollon musagète )- ( RC )


dessin Raphaël – Apollon

Ouverture en musique,
uniquement en sépia ;
la statue antique
donne toujours le « la »…


Nous attendrons d’ Apollon
une harmonie céleste,
en imitant son geste
avec ou sans violon.


De ce dessin très classique,
qui semble inachevé
on pourrait écouter résonner
ses harmoniques,
– découvrir sur ces entrefaites
la composition de Stravinsky
convoquant une mélodie
pour « Apollon musagète… »


Cesare Pavèse – Rencontre


peinture Alan Lakin

Ces dures collines qui ont façonné mon corps
et qui ébranlent en lui autant de souvenirs,
m’ont fait entrevoir le prodige de cette femme
qui ne sait que je la vis sans réussir à la comprendre.

Un soir, je l’ai rencontrée : tache plus claire
sous les étoiles incertaines, dans la brume d’été.
Le parfum des collines flottait tout autour
plus profond que l’ombre et soudain une voix résonna
qu’on eût dit surgie de ces collines, voix plus nette
et plus âpre à la fois, une voix de saisons oubliées.

Quelquefois je la vois, elle vit devant mes yeux,
définie, immuable, tel un souvenir.
Jamais je n’ai pu la saisir : sa réalité
chaque fois m’échappe et m’emporte au loin.

Je ne sais si elle est belle. Elle est jeune entre les femmes :
lorsque je pense à elle, un lointain souvenir
d’une enfance vécue parmi ces collines, me surprend
tellement elle est jeune.

Elle ressemble au matin. Ses yeux me suggèrent
tous les ciels lointains de ces matins anciens.
Et son regard enferme un tenace dessein : la plus nette lumière
que sur ces collines l’aube ait jamais connue.

Je l’ai créée du fond de toutes les choses
qui me sont le plus chères sans réussir à la comprendre.

In Travailler fatigue, © Poésie/Gallimard, p.51


Charles Reznikoff – Te deum


gravure M Gromaire -orage sur la mer – 1957

Ce ne sont des victoires
que je chante,
je n’en ai pas,
mais le soleil qui brille pour tous,
la brise,
les largesses du printemps.
Non la victoire,
mais le travail quotidien accompli
du mieux que je pouvais :
non un siège sur l’estrade,
mais à la table commune.


Un portrait en robe noire – ( RC )


peinture J A Whistler

Un portrait en robe noire
que lentement, je défais.
Des contours un peu flous,
une silhouette gracieuse.
Je déshabille mon modèle
sur la toile.
Naît-elle de l’ombre,
pour paraître aussi blanche ?

J’ai repeint la robe,
peut-être de velours,
l’ai changée de position,
ouvert une fenêtre
sur la lumière,
effacé le visage,
qui soudain
me regardait.

Il n’est resté
que ses mains
croisées sur la poitrine
les épaules nues
offertes au frisson
de la fenêtre ouverte.
Le reste, une esquisse
que je n’ai jamais pu achever.


Nizzar Qabbani – tout livre traitant des prophètes


13

du livre « Bustan » du poète Sa’di – 1553

J’essaie -depuis mon enfance- de lire tout livre traitant des prophètes des Arabes,
Des sages des Arabes… des poètes des Arabes…
Mais je ne vois que des poèmes léchant les bottes du Khalife
pour une poignée de riz… et cinquante dirhams…
Quelle horreur!!
Et je ne vois que des tribus qui ne font pas la différence entre la chair des femmes…
Et les dattes mûres…
Quelle horreur!!

Je ne vois que des journaux qui ôtent leurs vêtements intimes…
Devant tout président venant de l’inconnu..
Devant tout colonel marchant sur le cadavre du peuple…
Devant tout usurier entassant entre ses mains des montagnes d’or…
Quelle horreur!!

en savoir un peu plus  sur  l »Nizzar Qabbani


Repeindre Saint-Sébastien – ( RC )


Encre de Françoise Petrovitch ( exposition à Landerneau )

Une surface, mais une profondeur,
comme celle de l’eau,
différente et pourtant semblable ,
dissimulée sous les reflets.

Est-ce l’enveloppe,
la fragilité de la peau
qui nous maintient
de chair ?

Cible des flèches
mon corps sera mon âme
que rien ne distingue,
cachée sous son manteau clair.

J’effacerai les cicatrices
et la peau, comme l’eau
se refermera sur elle-même
sans laisser de traces.

Les flèches tomberont toutes seules :
je repeindrai les blessures
avec un peu de peinture
j’enlèverai la douleur

détachant Saint-Sébastien
du poids de son corps
et de l’attraction terrestre
en trouvant la juste couleur.

Voilà que les pinceaux annulent
la trace des blessures,
la peau refermée
sous ton regard incrédule.

La torsion de son être
échappe aux passions,
du moins, celles que l’on connaît
et sous sa surface, le corps renaît.

RC

voir d’autres reproductions des encres de Françoise Petrovitch, sur des sites,

et ici même, avec ce choix , que j’ai voulu représentatif…


Lionel Mazari – Printemps captif


Marsden Hartley, Storm Down Pine Point Way, Old Orchard Beach, 1941–43

J’attends que la nuit soit parfaite
et que les étoiles aient filé
et que la pleine lune arrête
de faire sa tête brûlée.

Assis sur un banc dans le noir,
je regarde la vie qui n’est
pas faite pour les grands espoirs
pas plus que pour les destinées

sublimes mais qui se confine
en ombres calmes aux fenêtres,
anciens fantômes des vitrines
d’un bistrot où nul ne pénètre.

Le couvre-feu dès l’heure-du-thé,
m’ayant traversé tel un square,
je me lève enfin et je fais
semblant d’être statue qui part,

immobile en la nuit parfaite,
loin du défilé des étoiles ;
quand la lune ne fait plus la tête,
je mets sur mon masque ses voiles.

in Printemps captif, quatrième délit buissonnier paru en 2020 : 

http://larevuenouveauxdelits.hautetfort.com/archive/2020/…


Walt Whitman – Fière musique de la tempête


collage Susannadame

Ah d’un petit enfant, Tu sais comment pour moi tous les sons sont devenus de la musique, La voix de ma mère dans une berceuse ou un hymne,
(La voix, O voix tendres, voix aimantes de mémoire, Dernier miracle de tous, O voix la plus chère de ma mère, sœur, voix;)

La pluie, le maïs en croissance, la brise parmi le maïs à longues feuilles, Le surf de mer mesuré battant sur le sable, L’oiseau qui gazouille, Le cri aigu du faucon,
Les notes des oiseaux sauvages la nuit comme volant bas migrant vers le nord ou le sud, le psaume dans l’église de campagne ou au milieu des arbres en grappes, la réunion de camp en plein air, le violoniste dans la taverne, la joie, le chant de marin à longue haleine, Le bétail bas, le mouton bêlant, le coq qui chante à l’aube.

Toutes les chansons des pays actuels résonnent autour de moi, les airs allemands d’amitié, de vin et d’amour, les ballades irlandaises, les joyeux jigs et les danses, les parures anglaises, les chansons de France, les airs écossais, et le reste, les compositions inégalées d’Italie.
À travers la scène avec une pâleur sur son visage, mais une passion sombre, Stalks Norma brandissant le poignard dans sa main.
Je vois la lueur artificielle des yeux des pauvres fous de Lucia, Ses cheveux le long de son dos tombent et se décoiffent.
Je vois où Ernani marche dans le jardin nuptial, Au milieu du parfum des roses nocturnes, radieux, tenant sa mariée par la main,
Entend l’appel infernal, le gage de mort de la corne. Aux épées croisées et aux cheveux gris dénudés, La base électrique claire et le baryton du monde, Le duo de trombones, Libertad pour toujours!

De l’ombre dense des châtaigniers espagnols, Par les murs anciens et lourds du couvent, une chanson gémissante,
Chant d’amour perdu, le flambeau de la jeunesse et de la vie éteinte dans le désespoir, Chant du cygne mourant, le cœur de Fernando se brise. Se réveillant de ses malheurs enfin chanté, Amina chante,
Copieuse comme des étoiles et heureuse comme le matin, allume les torrents de sa joie. (La femme grouillante vient, L’orbe lustre, Vénus contralto, la mère en fleurs, Sœur des dieux les plus élevés, le moi d’Alboni que j’entends.)

il s’agit d’une partie du texte ( partie 3 ) – qui en comporte plusieurs…


Nelly Sachs – Tant de graines aux racines de lumière


the Prophet Elijah Пророк Илия
Icône
Ascension enflammée d’Élie avec une vie (XVIIe siècle) (collection privée)

Tant de graines aux racines de lumière
qui arrachent aux tombes leur secret
et le confient au vent
pour parsemer d’énigmes en langues de feu les chevelures
des prophètes,
et apparaissent dans le bûcher blanc du mourir
avec tous les aveuglements de la vérité
quand le corps près de là repose
avec l’ultime souffle dans les airs
et ce bruit de chaînes dans le retour
et l’enfermement de fer dans la solitude
et tous ces yeux perdus dans le noir —

-extrait de Enigmes ardentes ( recueil re-publié chez Verdier sous le titre « Partage-toi, nuit )


Gourmandise de Vermeer – ( RC )


peinture: Joseph Lee

On ne saura jamais combien
de secondes ont suffi
pour que se commette ce délit :
Aurait-on oublié
d’attacher le chien
ou serait-il amateur d’art ??
( à défaut de visiter un musée ),
lui, qui par hasard
s’est intéressé
à la crème glacée
de la pâtisserie
à plusieurs reprises
avant qu’on ne le chasse.

Il a laissé des traces
de sa gourmandise
en mangeant les fruits confits :
repas extraordinaire,
promener sa langue sur un Vermeer,
en commettant l’outrage
d’effacer son visage !

on ne voit plus ses yeux

  • ce qui est dommage –
    c’est toute l’incertitude
    de cette épreuve :

( dans cette œuvre
restera l’attitude
et le turban bleu ):
On reconnaîtra sans erreur
le jeune fille
dans la crème au beurre
parfumée de vanille:

elle est aussi jolie
que dans mon souvenir
sans que je la confonde
avec le sourire
de la Joconde…
… et c’est très bien ainsi.

RC


Julian Tuwim – Le bossu


peinture – détail de « ties » (Wayne Thiebaud )

Belles cravates,

Jolis tissus,

Mais inutiles, puisque je suis bossu !

Celle-ci, rayée d’argent,

M’irait très bien…

A quoi bon ; n’importe comment

On n’en verrait rien.

Qu’elle soit en’arc-en-ciel,

En soie de Lyon, en laine d’Ecosse,

Vous ne direz pas : — Vise la cravate !

Vous direz tous : — Vise la bosse !

Il me faut une écharpe longue,

La plus belle des écharpes !

Je la nouerai si bien,

Personne ne me reconnaîtra,

Tous, vous direz :

— Quelle bosse…

Mais — pourquoi s’est-il pendu à sa cravate ?

1922


Benjamin Fondane – Ulysse, une déesse à tes côtés


gravure: Max Ernst

Tu avais une déesse à tes côtés, Ulysse!

  • À quoi sert-il de voyager?
    Une jarre de lait calme, les cuisses de l’épouse,
    les jours comme des pommes tombées dans le verger,
    une belle lumière lisse,
    la paix de l’œuvre faite et la nuit à l’auberge,
    vieillir tout doucement près d’un pichet de vin
    quand la lune blanchit le large,
    tout en trinquant avec des marins revenus infirmes,
    d’on ne sait quelles batailles louches
    qu’on a du mal à épeler…
  • À quoi sert-il de s’en aller
    déjà vaincu, avant d’avoir ouvert la bouche,
    dans des pays d’où l’on ne reviendra
    que vieux plein de sirènes
    que l’on n’a pas écoutées de victoires manquées
    « le cœur lourd d’avoir résisté à sa soif? »

Un livre difficile absorbe son temps de lumière – ( RC )


C’est un livre difficile
qui absorbe son temps de lumière
avant que le savoir se diffuse
en pensées lentes
qui grandissent en toi :
heures de vie studieuses
où juste t’accompagne
dans la cellule vide
la flamme d’une chandelle .

Sa lueur vacille
au moindre courant d’air,
et si tu lèves les yeux du livre
pour la regarder,
seules, les ombres
accompagnent ta veillée,
hors du savoir
contenu dans ces pages .

Fais vite avant que la lumière chancelle
et finisse par s’éteindre,
transmets ce que tu apprends
à ceux qui viendront t’écouter.
Tu seras l’éclairage
précédant leur chemin solitaire,
un peu de liberté acquise
qui agrandit
leur vision du monde.

1632 Rideau de douche avec le tableau Le Philosophe en méditation de Rembrandt van Rijn
voir le « philosophe » , de Rembrandt

d’après « la solitude du rêveur de chandelle » ( Bachelard )


Alexandre Vialatte – hippopotame


dessin François-Xavier Lalanne

Quant à l’hippopotame, je ne m’en consolerai pas.

« Plus inquiétante, dit textuellement la presse, est l’inertie de l’hippopotame. »

J’adore l’hippopotame ; il est myope, il est triste, il a la peau trop longue et les dents mal plantées, il vit par couple, il sait marcher sous l’eau, il a l’air d’une grand-mère anglaise ; à quinze louis, à deux mois, c’est une charmante bestiole, il dévore une prairie pour son petit déjeuner.

Comme lui j’aime rêver dans les fleuves. Le découragement de l’hippopotame est une des choses les plus tristes qui soient.

texte extrait de « Bestiaire »


Qui a saisi ce sourire doux-amer ? – ( RC )


dessin RC ( encre de chine et lavis )- 1978 – 50×65 cm

Les trains du soir
se sont enfuis dans la nuit,
et ton sourire a ces lèvres absentes
de la beauté fanée
d’une photographie
qui a mal vieilli.
Une pellicule dans un album photo
oublié au fond d’une armoire.

Je ne sais plus qui a saisi cet instant,
ce sourire doux-amer
qui rappelle celui de la Joconde,
derrière son épaisse armure de verre
– le mystère d’une perspective
difficile à saisir – ,
une fleur épinglée sur la poitrine
laissant échapper son parfum.

Qui se souvient des fêtes et de la joie,
des portes qui grincent,
des fenêtres ouvertes sur l’azur ,
des verres qui tintent,
de la guerre tendre des regards ?
           une guerre qui pâlit
          comme s’effacent les voix
          de ceux qui t’ont connue.

L’or des cheveux
retrouverait-il son feu,
ton oeil, son incandescence
le vent ,      son insolence ,
             si le sort était levé,
tu reviennes à la vie,
extraite comme par magie
de la photographie ?


Claude-Michel Cluny – Parlements


Ils se tiennent parfois dans des trous, qui ressemblent aux citernes des morts de Mycènes.
Mais ils ne portent pas nos beaux masques d’or, ils ne sont pas là pour l’éternité.
Pour l’Ossolète l’âge n’est qu’un déclin, la mort une voirie, jamais ils n’ont embaumé, empaqueté de monarque.
On ne sait même s’ils ont des rois.
Est-ce du pouvoir qu’ils bavardent au fond d’un trou, sans couronne, sans gardes?
La pourtant un murmure infuse, qui fait qu’on devine des Parlements de sous-sol, où se psalmodient peut-être des lois qu’on ne connaîtra pas.
Les Ossoletes non plus : après trois pas, le moment qui s’achève tombe dam une urne sans fond, un passé sans âge.
Les basses fosses où ils s’entassent et, qui sait? légifèrent, ne sont guère que des sacs à linge profonds et bêtes comme un suffrage universel. Les dieux font-ils collection de ces secrets perdus ?

plus d’infos sur l’auteur ? voir lien


Un peu de soleil à l’intérieur – ( RC )


extrait de Vincent et Théo – image montée

Le soleil a disparu
à force de tourner sur lui-même.
On ne le voit plus.
Le peintre s’est tu.

Juste une poudre de lumière
atteint encore la terre :
une brume de misère
qui la hante.

Beaucoup de plantes
ne savent plus ce qu’il faut faire.
Elles se crispent dans le sol
et se souviennent des jours
où la terre tournait encore autour.

Pourtant des tournesols ont fleuri,
comme des marguerites jaunes,
en tout petit,
qui, dans leur douleur
ne montreraient plus leur coeur.

Entre les doigts de la brise,
elles dialoguent
et refusent de flétrir :
la nouvelle s’est répandue
de la mort de Van Gogh

c’est qu’elles ont encore
assez de soleil et d’or ,
pour qu’à l’intérieur ,
son souvenir
soit leur propre lueur.


Franck Venaille – égaré dans la nuit


Nocturne en noir et or : la fusée qui retombe (en), James Abbott McNeill Whistler, 1874.

Nocturne en noir et or : la fusée qui retombe (en), James Abbott McNeill Whistler, 1874.

égaré dans la nuit
dans ce qui est

l’obscur complet
j’avance lentement

me tenant par la main


Wladyslav Szlengel – téléphone


Anniina Vainionpää , 2017 Black Suit

Téléphone

Le cœur brisé et malade,
l’esprit de l’autre côté,
je me suis retrouvé un soir,
près du téléphone.

Et je pense : ce soir
je vais appeler de l’autre côté
puisque je suis de permanence
au téléphone.

Et soudain je pense : mon Dieu
je n’ai plus qui appeler
mille neuf cent trente-neuf
j’ai suivi une autre voie.

Nos voies se sont séparées,
les amitiés se sont enlisées
et à présent, c’est ça,
je n’ai plus personne à appeler.

Un soir d’automne derrière la vitre
le vent d’automne fonce sur la voie
et je pense je voudrais appeler
mais je n’ai plus personne

Je prends le combiné,
au bout d’un fil piteux,
Je compose un numéro familier,
on répond… c’est l’horloge parlante.

Pardon, me reconnais-tu ?
je demande d’une petite voix.
Il y a des années le sept septembre
avant de me mettre en route,

en disant adieu à ma chambre, à l’aube,
je savais ce qui commençait
et pour la dernière fois
tu m’as dit il est déjà six heures…

Et maintenant, veux-tu me parler,
j’ai des larmes plein la gorge,
dis moi quelque chose, petite horloge…
dix heures cinquante-trois.

Combien de fois ai-je dû unir
ma vie à cette voix tranquille.
– Te souviens-tu, petite horloge ?
– Dix heures cinquante-six.

Dix heures cinquante-six
rappelle-toi — si tu veux —
en mille neuf cent trente-neuf
je sortais du cinéma.

Dix heures cinquante-sept,
pour rentrer j’ai pris le « Zéro »
rue du Houblon, du cinéma Atlantic,
d’un film de Gary Cooper.

Au coin de la rue Dorée,
le crieur vendait le Courrier Rouge,
sur l’asphalte s’allongeaient,
tels des aurores des néons colorés.

Le « Zéro » abordait un virage bien rond
en pénétrant le cœur de ma ville chérie
que dis-tu, petite horloge ?
— Onze heures…

La rue du Nouveau-Monde brillait encore
dans les parcs on se promenait encore
le Café Club était ouvert encore.
— Onze heures trois…

Au Quick des saucisses fraîches et la foule du dîner,
à l’Adria les taxis partaient en trombe,
et Fogg chantait dans le haut-parleur

Les tramways rentraient au dépôt
démarraient ceux de la nuit,
à quelle heure environ ?
– Onze heures quarante-six,

Comme c’est bien de parler avec toi,
pas de dispute, pas de divergences,
tu es, petite horloge, la plus gentille
de toutes les dames que j’aie connues.

Maintenant j’aurai le cœur plus léger
sachant que si j’appelle,
une personne m’écoutera calmement,
même de l’autre côté.

|Je saurai qu’elle se souvient de tout,
qu’un destin commun nous a uni,
qu’elle n’a pas peur de me parler,
et qu’elle a une voix si calme.


Déjà le clapotis des nuits d’automne,
le vent fonçant au-delà des p’tits murs
et nous causons, nous rêvons,
l’horloge parlante et moi.

Porte toi bien, ma lointaine,
il y a des cœurs où rien ne change,
midi moins cinq, dis tu,
tu as raison… — Au revoir alors.
Contes de Noël


Ces champs devenus gris – ( RC )


Exposition Geneviève Asse | Musée des Beaux Arts

Image –  Geneviève  Asse

Les champs qui bordent le jour
sont devenus gris
il est impossible d’en saisir le contour;
la joie nous a été ravie,

une menace , lentement, plane :
–     les champs n’ont plus fleuri;
tu verras dans une autre vie
que la lumière s’éloigne …

(variation  sur  un texte  de Jean-Claude Pirotte: Parce que  le dessein des vies...)


Vicente Gerbasi – Espace secret


peinture – Marsden Hartley – Flaming Pool 1911

Les arbres morts à l’horizon du soir
dessinent la frontière du feu.
Il y a des distances mortelles dans les lignes de la main,
dans les veines du cœur.
Voici un fleuve obscur qui reflète les orangers,
les passagers du temps comme en un carnaval,
les serpentins qui se consument dans l’ombre,
les lierres clairs au fond
où s’illuminent les masques
et s’abolissent les visages.
L’éclair glace l’enceinte des coqs.
Je vois les espaces, rouges, bleus, lilas,
où les profils se pétrifient.


Denis Scheubel – bateau sans mat


zokemig
peinture Malcom Morley

On a brûlé les mats
Dans les cheminées
Du bateau
Faut dire qu’il faisait froid

On nous a dit
« C’est pas malin
Sans mat
Quand le vent revient « 

Et nous drapés
Dans les voiles
On avait chaud
On était beaux,

On se sentait la force
De nager
S’il fallait
Quitter le raffiot
Qui dérivait.


Un mur, selon Tapiès – ( RC )


Antoni Tàpies, poète de la matière

peinture « matière »   Antoni Tapiès

Si tu dresses un mur de silence,
que tu tentes d’effacer le langage,
celui-ci resurgit un jour
malgré les cicatrices.

Certains ont gravé leur nom
sur les murs des cellules.
Il y a des lettres de sang
et parfois des croix
– autant de baillons
sur des bouches qui hurlent encore –

C’est un ensemble de métaphores,
qui parle dans la matière:
une matière crucifiée.
Un autre Guernica,
une autre façon
de traduire l’oppression,
dans les oeuvres de Tapiès .

RC-  avr  2020


Lutte avec l’ange – ( RC )


peinture: E Delacroix:  lutte  de Jacob avec l’Ange

j’ai oublié ce qui m’a poussé

à franchir les frontières :

juste le défilé des années

pour avancer de quelques pas

hésitants , sur les sentiers ombrageux :

(   on dit qu’un ange veille sur moi 

me construit peu à peu ,

me défie,  vocifère  )

          comme il  me provoque en duel ,

me confisque parfois la lumière :

>  ma conscience  alors se rebelle ;

ce que  j’écris

est un chemin tracé

à l’encre de la nuit,

       –   je m’y suis  engagé ;

 

Il y a le poème,

et puis il y a l’image :

       je trouverai la même

       sous un autre  éclairage.

C’est je  crois

d’une pareille nature

que l’ombre de la croix

sur l’écriture.

Je ne sais pas qui a gagné :

….  peut-être  qu’habilement

le cimetière des idées,

est un sol jonché  d’ossements:

où elles s’amoncellent …

–        mais je suis  toujours en vie,

         bien que  dépourvu d’ailes, 

et chassé du paradis :

 

je n’avais pas le choix

avec , toujours cette lutte  avec l’ange

tel que l’a peint  Delacroix.

RC- août 2020