voir l'art autrement – en relation avec les textes

les arts nous parlent

Michel Leiris – frappements de tambour


( 2è partie du texte de l’ethnologue )

Les frappements de tambour, les claquements de mains
et les diverses parties du chœur s’enchevêtrent
d’une façon prodigieusement violente et raffinée.

De temps en temps, généralement poussée par ses compagnes, une femme se détache du groupe et s’avance dans le cercle. (…)

Quand la plupart des femmes faites eurent dansé,
le griot à la barbiche exécuta le numéro suivant :
continuant d’une main à jouer de son tambour et à mouvoir
ses sonnailles, de l’index de la main droite il traçait en mesure
des dessins dans le sable.

C’étaient des carrés et des figures magiques islamiques…

Les figures terminées, il lançait le petit bâtonnet
dont il s’était servi auparavant, par moments, pour battre son tambour.

Le bâtonnet retombait dans une des figures et le griot
montrait du doigt le lieu de sa chute : étonnante pantomime de divination.

Fusion de la musique, du dessin, de la danse, de la magie.

Michel LEIRIS
« L’Afrique fantôme »
(Gallimard, 1968)


Marie Huot – dans l’agenda de Marie ( 2 février )


extrait de « la maison de Géromino « 

peinture – » marins d’eau douce » : Jean-Pierre Lorand

Dans l’agenda de Marie 2 février

J’ai 27 ans aujourd’hui. Je sais que je recevrai de mon homme une petite carte dans les jours qui viennent.
C’est si compliqué pour lui de connaître le temps du voyage.
Une carte fleurie pleine de pensées délicates qui aura traversé les orages en mer,. les ports inconnus.
J’ai glissé ce matin un brin de mimosa frais dans une enveloppe pour lui, pour que nos fleurs se croisent et se répondent en haute mer.
Drôles de gestes en ces jours terribles de bombardements et de misère.
Un prince avec de la menthe dans ses poches
et un bassin aux nénuphars
pour s’y tenir au bord et glisser leur nez dans son cou
c’est ce quelles voulaient les petites fillettes


Puis le temps est passé
elles sont allées sur le port
faire claquer les talons de leurs souliers
acheter du muguet à des revendeurs à la sauvette
Elles ont passé des heures à lire les noms des bateaux
à écouter les mâts se balancer dans le vent
et petit à petit sans quelles s’en rendent compte
la mer les a prises
leur a jeté un marin dans les bras
avec son costume à boutons dorés
son pompon rouge son sourire
et elles n’ont plus pensé à rien d’autre
qu’aux éternels départs et retours
et les bateaux inlassablement ont rayé chacune de leurs nuits


Nicolas Jaen – l’ange frappera


photo Jakob B

Au teint de vieux noir et blanc.
( Oui j’ai de la chapelle de l’hôpital des poussières d’hosties encore dans la gorge.)
On lavera au sang. On ouvrira nos écorchures.
On se baignera en nous.
Et l’ange frappera. Par sa nervosité.
Son œil boira les couleurs.
À peine recommencées. Esquives.
Et coups bas. Oui, la folie reprisée.

D’avoir à consumer d’êtres l’urne, lente, fourragée, d’éternité.
(Oui j’étais la pierre la dune le sable le soleil)


Jean Jallerat – Promener au soleil une neuve passion


Montage photo RC

Et tu vas parcourant les regards

Tu appelles des chants et des départs

Rêvés Rêvés

Pour l’hiver

Rêvés pour les nuits

Pour l’herbe qui repart

Devant le chien couchant qui guette des caresses

Appelant les yeux fous gémissant sa tendresse

Laissant l’effroi joyeux sous la main de la messe

Et tu pars te figurant les foules

Saisir au feu du jour une extase nouvelle

Trouver l’élan de bielle

Le rythme sûr à ta cadence trop belle

trop fier, gonflé de signes

Tête levée au ciel, sifflant la rengaine

Promener au soleil une neuve passion

J J est publié aux éditions des Vanneaux


Herta Müller – substances chimiques


L’anthracène sentait le camphre.
Et parfois, malgré toutes les rues odorantes et les mots d’évasion, on sentait le bassin pek et son goudron de houille. Je le redoutais depuis mon intoxication, et j’étais content d’avoir le sous-sol.
Mais au sous-sol il doit y avoir des substances invisibles, inodores et insipides. Ce sont les plus perfides.

Ne les remarquant pas, je ne peux pas leur donner de nom pour y échapper. Elles se cachent pour que je ne les voie pas, se retranchent derrière les vertus du lait. Une fois par mois, après le travail, Albert Gion et moi recevons du bon lait censé lutter contre les substances invisibles, pour que notre intoxication soit plus lente que celle du Russe Youri, qui était au sous-sol avec Albert avant mes ennuis avec la lumière du jour.
Pour qu’on tienne le coup plus longtemps, on nous donne un demi-litre de bon lait, à la loge du gardien de l’usine, dans un bol en fer-blanc. C’est un don venu d’un autre monde. Il a le goût de ce qu’on serait encore, si on n’était pas chez l’ange de la faim. Ce lait, je peux m’y fier, il fait du bien à mes poumons. Et chaque gorgée annule le poison, comme la neige immaculée qui dépasse toutes les comparaisons.
Toutes, toutes, toutes.


Et tous les jours, j’espère que ce lait frais va durer un mois entier et me protéger. Même si je n’ose pas trop le dire, j’espère qu’il est le frère inconnu de mon mouchoir blanc. Et le vœu fluide de ma grand-mère. Je sais que tu reviendras.

extrait du récit de H Müller  » la bascule du souffle », page 193


Raymond Queneau – mouches


dessin enfant mouche
dessins 1985 2008 Leonardo- Ericailcane

Les mouches d’aujourd’hui ne sont plus les mêmes que les mouches d’autrefois

elles sont moins gaies plus lourdes, plus majestueuses, plus graves

plus conscientes de leur rareté elles se savent menacées de génocide


Dans mon enfance elles allaient se coller joyeusement par centaines,

par milliers peut-être sur du papier fait pour les tuer

elles allaient s’enfermer par centaines, par milliers peut-être

dans des bouteilles de forme spéciale elles patinaient, piétinaient,

trépassaient par centaines, par milliers

peut-être elles foisonnaient elles vivaient

Maintenant elles surveillent leur démarche

les mouches d’aujourd’hui ne sont plus les mêmes que les mouches d’autrefois.


Miquel Marti I Pol – je me déclare vaincu


montage RC

Je me déclare vaincu. Les années qu’il me reste
Je les vivrai dans un sourd malaise. Chaque matin
J’effeuillerai une rose – la même –
Et avec une encre évanescente, j’écrirai un vers
Décadent et nostalgique à chaque pétale.
Je vous lègue mon ombre pour testament :
C’est ce que j’ai de plus durable et solide,
Et les quatre bouts de monde sans angoisse
Que j’invente chaque jour avec le regard.
Quand je mourrai, creusez un trou profond
Et enterrez-moi debout, face au midi,
Que le soleil, en sortant, allume le fond de mes yeux.
Ainsi les gens en me voyant exclameront:
– Regardez, un mort au regard vivant.

Traduit par Ricard Ripoll


Kamel Abdou – le linceul de la résignation


peinture Thierry Tillier

Ils t’ont habillé du linceul
De la Résignation Et tu t’es souvenu du Barbu
Et tu as hurlé « que la joie demeure
que la joie demeure »
qui m’empêchera de chanter tes yeux
et qui me fera oublier la chaleur
de tes mains rugueuses qui s’étreignent ?
Où est-il celui qui signait d’un Soleil ?

Mère j’ai égrené les pustules de la Révolte
J’ai craché dans les gueules
Béantes des cellules
J’ai lu Hikmet à m’en soûler
Et j’ai pleuré à Diar Yassine
Dérisoire révolution
Pourras-tu tourner le dos à l’espoir
Et t’en aller résolument
Chercher les hommes et leur expliquer
Leur diras-tu «je cherche la beauté »
Aux Hommes aux mains calleuses
Leur diras-tu
Les mots sont tous magiques
Leur parleras-tu
Des yeux de la Bien-aimée
Mais que diras-tu quand les mots se dénudent
Versets et Décrets obstruant les portes
Eclate mon poème au curur du mensonge.

oui le Départ était un arrachement de ferrailles
déchirées le rebeb escalade la mémoire millénaire
Anéantissement dans la retraite du Cheikh… Le chacal
chasse le lion…

Une odeur de bout de pain brûlé
j’ai vingt ans et je suis épuisé
Oui tu ne sauras jamais la terreur des yeux écarquillés
Qui ne verront jamais ; tu ne sauras jamais la douleur
Du verbe se donnant tour à tour au pré épanoui au noir
De tes yeux aux rêves du sourire à la saveur sauvage
Des fruits libres aux flétrissures du vers

Une odeur de bout de pain trahi
J’ai vingt-cinq ans et je suis épuisé

Oui la malédiction du sein a un souffle d’incantation
Et tu ne connaîtras jamais le silence de la mort te cernant
Tu ne pourras même pas t’accrocher à la douceur
D’une chanson à la joie d’un retour. Tu ne t’es jamais
Arrêté dans la foule d’Alger pour pleurer
Une odeur de bout de pain renié J’ai cinquante ans et j’ai peur

L’angoisse
Dis mère
Dis-moi que nous avons le droit d’aimer
Le droit de rencontrer d’autres yeux
Sans avilir le Regard
Il faut croire mère
Que toi et moi pourrons un jour

« crucifier le refus
et répudier la Nuit »
mais Re Dis-moi ce conte du
mot qui fait fondre la pierre

extrait du recueil de la poésie Algérienne ed « points »

voir aussi sur la poésie maghrébine


Nelly Sachs – le regard courbé qui cherche une racine


montage RC

À l’ère transie des Andes
la princesse dans son cercueil de glace
étreinte d’amour cosmique
Clarté de résurrection
avec le destin des morts déjà décrit
regard courbé qui cherche une racine
vision nocturne –
épargnée des éléments
dans leur rage de désintégration
jusqu’à l’obscure force du père –


entre les pages collées – (RC )


Ton texte reste hors champ,
dans la nudité du cahier
aux pages trop usées
d’avoir été feuilletées.

Tant de jours ont coulé
depuis ce soir d’hiver,
où même les joies se sont dissoutes :
l’encre a débordé, puis s’est enfuie .

Entre les pages ainsi collées,
il se pourrait
que la parole demeure, indéchiffrable:
qui saura donc la lire ?

Une tasse de café
s’est renversée,
tu as contourné les taches
avec un crayon,

ajouté de la couleur
et quelques traits ;
on ne saura jamais
ce que le carnet dit

il est muet désormais,
enfermé sur lui-même
comme un poème
dont on a oublié la chanson .


Un sphinx contre une intrusion – ( RC )


Viendras-tu risquer quelques pas sur le fond sableux,
sous un lourd scaphandre, chercher les traces d’une épave endormie ,
jouir des reflets changeants des poissons aux milles couleurs,
des dentelles de coraux , et du mouvement lointain des vagues,
qui filtrent la lumière venue de haut ?

Mais c’est un monde qui nous est étranger, même s’il est proche.
Des animaux aux formes curieuses se dissimulent sous les rochers,
ils gardent un domaine, dont on ne sait s’il y a une entrée,
et où elle peut nous conduire .


Avant d’aller plus avant, il faudrait cependant répondre à plusieurs questions,
un peu comme les candidats à un emploi, qui doivent, en outre afficher leurs motivations.

J’imagine un jour être face à face avec un poulpe,
agitant de multiples bras, peut-être en guise de bienvenue.

Mais personne, à ma connaissance, n’est un nouvel Oedipe et le poulpe, – en Sphinx des eaux- , barre le passage .
S’exprimer dans un langage qu’il puisse comprendre, présente déjà une certaine difficulté ,
bien que sa tête volumineuse semble contenir ce qui doit être un cerveau, vraisemblablement doté de capacités dont on n’a pas idée.

Deux yeux sévères nous fixent, et dans chacune des tentacules,
les ventouses rieuses montrent des signes d’impatience .
Il semble s’étonner de notre intrusion, contemple notre rigide apparence,
inversement proportionnelle à sa souplesse .


Il nous parle peut-être, mais nous n’entendons pas .
S’offusquant de notre esprit obtus, il nous fait comprendre que le royaume des mers est sa demeure.
Il nous entoure de ses bras élastiques , sans agressivité, et nous ramène à la surface, dans le monde du dessus, que nous n’aurions jamais dû quitter.


Armand Silvestre – Nénuphars


Pipercreations Lotus Flower Butterflies Water Nature Seasons Summer Warm GIF

Sur l’eau morte et pareille aux espaces arides
Où le palmier surgit dans les sables brûlants,
Le nénuphar emplit de parfums somnolents
L’air pesant où s’endort le vol des cantharides.

Sur l’eau morte à l’aspect uni comme les flancs
D’une vierge qui montre aux cieux son corps sans rides,
Le nénuphar, nombril des chastes néréides,
Creuse la lèvre en fleur de ses calices blancs.

Sur l’eau morte entr’ouvrant sa corolle mystique,
Le nénuphar apporte un souvenir antique :
— Vénus marmoréenne, éternelle Beauté,

Ton image me vient de l’immobilité,
Et sous ton front poli je vois tes yeux de pierre,
Comme les nénuphars profonds et sans paupière.


Colette Seghers – Ne me cherche jamais


montage perso 2006

Ne me cherche jamais

Tu me cherchais?

Ne me cherche jamais, je suis là,

embrassée du cœur aux chevilles

dans tes mains d’homme et ta mémoire.

Et nouée comme une pièce d’or

dans le trésor confidentiel de ta vie,

brigandée dans l’envers du temps…

Ne me cherche jamais,

je suis là,

la nuit peut bien sécher ses grands

trains d’herbes fauves et lancer

sur ses rails le convoi des saisons,

elle peut bien passer de l’une à l’autre

sur ses passerelles d’orages

ou le ventre sans ciel des froids,

elle peut bien apporter ce qu’elle voudra,

ce qu’elle pourra,

sa rançon de fatigue ou sa ruée de rêves,

je suis où tu voulais que j’aille.

Ne me cherche jamais,

Nous allons là où ceux qui s’aiment

vont ensemble, épaule contre épaule,

dans le vent des solstices…


M.C.Richards – Ils dorment


pp

photo Helmut Plamper – Toscane

THEY ARE SLEEPING

I have painted the female hills
stretched and piled against the sky.
They are sleeping.
I have given them golden haloes.
They are saints.
They are sleeping.
I have painted the gold in clouds and crevices as well,
meaning to say how they too are saints,
how the world sleeps,
how womanly is the landscape,
how a whiskered angel also sleeps, as a field of grain.

ILS DORMENT

J’ai peint les monts aux formes féminines
étirés et empilés contre le ciel.
Ils dorment.
Je leur ai donné des auréoles dorées.
Ce sont des saints.
Ils dorment.
J’ai aussi peint l’or dans les nuages et les crevasses,
c’est dire comment eux aussi sont saints,
comment le monde dort,
combien le paysage a l’aspect féminin,
comment un ange à moustaches dort aussi, comme un champ de céréales.

poème extrait d’un recueil sur les poètes du Black Mountain College.

Tentative de traduction : RC


Ivo Fleischmann – Vers


m

Les secrets. Nous en sommes entourés.
Un seul visage, ou deux ?
J’écoute ton souffle et quand tu ouvres les yeux
et que tu me demandes pourquoi je veille
jamais je ne dirai le nom de la rue le nom de la ville
le chiffre de l’année
Jamais je ne dirai que des nuages là-haut filent vers l’horizon
Je te soulève de la rivière où tu dors
et je t’y replonge pour descendre avec toi au fil de l’eau
la nuit, comme un torrent
qui ne remontera jamais vers sa source.


(Quelques feuilles et la rivière )

— extrait du recueil « poésie », la nouvelle poésie tchèque


Louis Guillaume – Gentille abeille


Une abeille sur la main
Qui vient apporter du miel,

Une abeille du matin
Qui remplit son escarcelle,

Une abeille bien gentille
Qui pique mieux qu’une aiguille,

Une abeille qui travaille
Pour les garçons et les filles,

Une abeille cueille au ciel
Une goutte de soleil !

Louis GUILLAUME
« Au Jardin de la Licorne » (Delachaux et Niestlé)


Détourner la douleur vers un peu de sourire – (RC )


photo Hans Proppe

Tant d’années à se dire
à se lire , à déchirer les ténèbres
de tant d’heures,
pour que la lumière vienne,
et rebondisse sur les fleurs
dont la tête penche ;
Elles n’égarent pas leurs couleurs,
car elles restent vivantes
dans le tableau.

Je suis derrière,
je ne sais si tu me reconnaîtras,
car j’ai un peu changé,
et ma voix est chargée
de mes pas égarés
dont l’immobilité rejoint
celle la pierre
Le silence serait-il
de la même nuance qu’hier ?.

Je me suis exercé
avec le jeu des pinceaux,
pourtant , je ne façonne pas les heures,
je laisse passer les oiseaux,
je me retire dans des paroles
souvent vaines,
mais j’y loge un peu de soleil
pour détourner la douleur
vers un peu de sourire.

RC


Le jour où on a vendu le monde – ( RC )


Quand je me suis réveillé,
je me rappelle que j’avais chuté
d’un escalier aux marches se perdant dans l’infini.

Un homme est venu, à l’accent synthétique.
Il m’a dit qu’il ne pensait pas me revoir,
car j’étais mort depuis longtemps .

Il m’a dit être mon ami,
ce qui était possible dans le passé,
puisque toutes les années s’étaient effacées.

Beaucoup de choses se sont transformées,
et ont changé de mains.
Tout évolue à une vitesse folle.

L’homme qui se disait mon ami,
m’a dit qu’on avait fait beaucoup de profit.
Même Dieu n’en a plus le contrôle….

J’ai ri, en sachant que, revenant de la mort,
le temps avait perdu ses repères,
et qu’ainsi, je serai bientôt de retour sur terre.

L’homme a voulu me serrer la main ;
la sienne, je l’ai trouvée bien molle,
comme en matière plastique .

Il m’a indiqué qu’au niveau économique,
j’avais intérêt à me procurer des parts
dans une planète voisine, bourrée de pétrole.

Son regard était tourné en dedans,
comme s’il ne me voyait pas,
et pourtant ses paroles ont ruisselé sur mes épaules.

Je voulais rentrer chez moi,
reconnaître le monde qui m’avait abandonné
et laissé mourir seul.

Mais tout avait changé :
on avait commencé à vendre les plaines,
puis les mers, et tout ce qui était rentable .

Les habitants n’étaient pas au courant 
sauf ceux qui lisaient les journaux financiers,
les autres, errant, sans but apparent;

ça faisait quelque temps que la planète était endettée,
et, de par sa position, très convoitée,
alors des hommes comme celui qui se disait mon ami

l’ont vendue par petit bouts :
ils ont dit qu’on n’avait pas le choix,
et que nulle part on ne serait plus chez soi,

les autres planètes étant par ailleurs hors de prix,
j’aurais dû rester au paradis,
– mais on l’avait vendu aussi…-

Quand je me suis retourné,
l’homme qui se disait mon ami était reparti,
en me laissant un papier .

Il se pourrait que ce qu’il m’a dit
coïncide avec ma longue chute d’un escalier,
dont les marches se perdaient dans l’infini…


Marc Hatzfeld – l’attente


montage perso à partir de documents de brookenshaden

L’amie l’attente
Laisse ignorer son nom
Toujours seconde
Derrière la pompe et l’or des grandes émotions.
Souvent heureuse
L’attente
Ne porte pas d’autres visages
Que ceux mélangés des images
Qui glissent dans l’oubli
Et se brisent enfin
Sur la fin d’un soupir.
Mais elle revient
Malicieuse et modeste
Elle réclame ses restes
S’immisce sous ton ombre
Et te parle
Te regarde: elle veut rire avec toi
L’attente
Elle te croque les ongles
Elle te mouche
Et prend les formes tièdes
D’un monde sans importance
Elle se fait mur. elle se fait pain
Elle devient le stylo ou la main
Ou le bruit d’un pas qui résonne et repasse
Mais ne finit jamais plus par frapper à la porte
Devenue sourde.

extrait du recueil de Marc HATZFELD « GIROUETTE »


Quelques pas de côté – ( RC )


image.png

Quelques pas de côté,
et me voilà, jonglant avec les quatre éléments.
Je m’élève sur un cheval ailé ,
sens le battement de coeur du monde
entre mes mains.

Un petit saut encore,
et je suis au milieu du firmament.
Je tire sur les fils de lumière ,
et ces ciels si changeants,
que je détourne la géométrie du temps.

Je suis parti te chercher,
et voyage encore sur des terres de hasard,
des chemins qui ne mènent nulle part,
et se retournent sur eux-mêmes ,
menaçant la voie lactée …

C’est que ton dessin m’emporte
bien plus loin que je ne pensais,
ton passage a dû s’inscrire dans les refrains
d’une chanson dont j’ignore les couplets.
A chaque pas que je fais, je m’y perds.

Je m’y perds encore.


Jean-Paul Toulet – chevaux de bois


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A Pau, les foires Saint-Martin,
C’est à la Haute Plante.
Des poulains, crinière volante,
Virent dans le crottin.

Là-bas, c’est une autre entreprise.
Les chevaux sont en bois,
L’orgue enrhumé comme un hautbois,
Zo’ sur un bai cerise.

Le soir tombe. Elle dit :  Merci,
Pour la bonne journée !
Mais j’ai la tête bien tournée…
Ah, Zo’ : la jambe aussi.


La maison de l’ombre – ( RC )


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J’ai touché l’ombre de mes doigts,
et elle n’a pas bougé.

La maison était dans une couronne de ronces,
ses fenêtres closes ne parlaient plus .

Ouvertes , elles n’auraient pu qu’être muettes
dans l’oubli des étés et des rires.

Qu’elle gémisse de fatigue dans ses fers

– de rouille – , écrasée par le poids du ciel,
qui n’est qu’indifférence…

J’ai touché du doigt
son triste corps de pierre.
Elle ne m’a pas répondu.

Si j’étais resté plus longtemps,
elle m’aurait mordu
me lançant ses ronces au visage .

RC – nov 2020


Denise Le Dantec – sept étoiles à la Grande Ourse


Le chant liturgique - Découvrir la musique médiévale

Les Hyperboréens ont compté sept étoiles à la Grande Ourse
Lié l’amour à l’adieu dans le champ des pommiers
Nos têtes sont devenues sourdes
Batailleuses nos mains dans l’eau des rocs

Le long de la côte
L’ombre enroule les fils du soleil
Et tire les images de la lumière dans l’herbe
la cendre et la fumée

Face au Nord sur la roche l’Ange s’assied
Et comme un oiseau qui prend son vol,
couleur de soleil, il s’élève

Sourds et nus sont le sable et le poisson sur le rivage

Et comme l’aiguille entraîne le fil le vent
entraîne les nuages
Sous l’archivolte du porche orné de fleurs-paratonnerre
L’Ange pénètre ma chair

Au fond des nuits il y a d’autres nuits
Sous l’ombre des feuilles d’akènes pourries
d’autres ombres

O les repaires insaisissables des bêtes
Dans les tourelles du givre et les rouelles du froid

Les mûres de mes seins sont devenues noires

Plus loin il y a un bois d’hiver noir et profond
qu’on nomme Bois des Loups
Les sentiers sont coupés de branchages si hauts
qu’on les dirait prêts aux bûchers
En novembre les fileuses d’étoupe filent leurs
manteaux de brindilles et de cheveux,
sur les troncs équarriés
Leurs yeux épèlent l’alphabet des étoiles,
Leur écheveau est une torche d’où s’échappent
les mèches de leurs crânes tondus
De leurs bouches s’égoutte le sang de leurs
engelures

L’Ange apaise ma blessure et me porte

Jusqu’à cette église, ô la Sainte,
Aux portes de digitales et de poison

Pour te battre
Comme la mer sur les côtes

Aux portes de misère et de foudre

Où, pour plus de mal encore, tous mes sens m’abandonnent


Jean-Claude Pirotte – la mer ne dort pas


photo perso – Lanildut – Finistère

Vous avez remarqué dit-il
que la mer ne dort pas
elle est depuis toujours sujette
à l’insomnie c’est le vieil
Hésiode qui l’observe
la mer et moi nous ne cessons
de nous défier sous le ciel noir
quelquefois je joue à l’aveugle
au paralytique je joue au mort
elle en profite pour répandre
du sable et du temps sur mon corps


Anne Salager – Le grand sommeil


Afficher l’image source
peinture: Max Ernst : l’oeil du silence

Des roches liquéfiées balbutient
pour elle d’anciens mythes grecs
pour son troisième œil de sphinx

&

Elle vient d’épouser les dernières
lueurs du couchant où s’affirme
la brève embellie des passages

&

La voilà nue seins d’hirondelles
au naturel de sa pâleur
Je sens qu’elle va s’endormir…


Bornéo – ( SD/RC )


Raoul Dufy – Le cargo noir

et une version plus récente du texte de R C

Jean Dufy – Port du Havre


Jean-Pierre Rosnay – À Tsou l’Egyptienne


Par-dessus le toi des guitares
Ses yeux et son sourire bleu
La nuit mêlée à ses cheveux
Chaque train oubliait sa gare
Le flux et le reflux de la mer intérieure
Qui animait mon coeur à la cause du sien
Me faisait ressemblant à ces ombres de chien
Qu’on voit laper la nuit des restes de lueurs
Mon égyptienne ma mythique
Quand nous baignerons-nous à nouveau
Au port d’Alexandrie entre ces vieux rafiots
Dont la voile crevée donnait de la musique
Du haut de la plus haute pyramide
Léchée par des millions de regards touristiques
Entre Son Lumière légendes et cantiques
Je t’apporte ces mots de sang encore humides
Ces inhumains versets d’amours supra-humaines
Quand le poète écrit d’amour à son aimée
Il charge son stylo d’encre à éternité
Puis lui dit simplement Madame je vous aime
Et je vous saurais gré de l’avoir remarqué