voir l'art autrement – en relation avec les textes

les arts nous parlent

Paul Vincensini – Le poids de la vie


P E 04-montage  RC

Le poids de la vie en somme
C’est l’absence
Le silence
La solitude
Ce poids ne compte pas
N’a pas de poids
Et son symbole n’est pas le plomb
Mais le flocon de neige.

« Toujours et jamais », 1982.

U pesu di a vita

U pesu di a vita in calchi manera
Hè a mancanza
U silenziu
A sulitùdina
Issu pesu ùn conta
Un hà micca pesu
È u so sìmbulu ùn hè piombu
Ma u fioccu di nevi


Paul Eluard – Air vif


montage RC

J’ai regardé devant moi
Dans la foule je t’ai vue
Parmi les blés je t’ai vue
Sous un arbre je t’ai vue

Au bout de tous mes voyages
Au fond de tous mes tourments
Au tournant de tous les rires
Sortant de l’eau et du feu

L’été l’hiver je t’ai vue
Dans ma maison je t’ai vue
Entre mes bras je t’ai vue
Dans mes rêves je t’ai vue

Je ne te quitterai plus.


Stephan Hermlin – Ballade des défenseurs des villes



Pour le 25è anniversaire d’octobre — Pour ceux qui souffrent en silence — Pour les vainqueurs de demain — Pour les défenseurs des grandes villes Pour la race nouvelle — Pour les frères incomparables.

Près des bergers de la nuit et du plus solitaire peuple de sirènes.
là où la tempête dans les vallées gémit et où suave se lamente le cœur des dauphins.
jusqu’aux villes dans la fumée, qui au bord des ténèbres se penchent
et qui par le poing de fer de leur maître furent dans la corruption poussées
près des bergers de la nuit et du plus solitaire peuple de sirènes
là, un nom est nommé — oh ! puissions-nous vous donner ses puissances
à Vous, frères enfouis dans l’ombre du temps, vous donner ses larmes,
son sourire, son regard qui descend sur toute notre vie
et aussi cet énorme tambour qui autour de nous clame dans la nuit,
à Vous, à Vous ! oh ! puissions-nous donner tout cela !

Traduit par Daniel Trévoux (pseudonyme de Jean Tardieu) il parut en juillet 1944 dans « l’Êternelle revue » clandestine, de Paul Eluard. Il était accompagné des lignes suivantes :
S. Hermlin est un poète allemand de 29 ans qui, après avoir combattu en Espagne dans les Brigades Internationales, gagna la France puis, la Suisse.

Ce texte a été repris dans la revue Seghers  » Poésie 84″


Marcher vers le blanc – ( RC )


Avant le blanc,
je ne savais rien du passage
qui se fraie dans le cœur
invisible du temps :
l’émergence de la couleur
ne s’apprend que
lorsqu’on en a oublié
le langage et la signification
des phrases apprises par cœur,
mais qui nous masquent
les bords du silence.
Ainsi rien ne nous indique
le chemin, car nous suivons
celui qu’on nous a appris,
à la place de l’inventer
avec patience
en sortant des voies
où les formes
luttent contre les ombres.

Mais la couleur ne se saisit pas.
Elle traverse juste le regard :
on ne la décrit pas,
car elle ne se livre
qu’avec discrétion,
et avec des variations infinies,
sans contours précis.
On sait juste que la lumière
lui donne naissance,
et que chacun la perçoit
en ajoutant la nuance
de sa vision .
Jusqu’à ce que les teintes
prennent leur indépendance,
se superposent
entament une danse
qui n’a d’autre fin
que l’assouvissement.
C’est alors
qu’on peut marcher vers le blanc.


Isabelle Pinçon – des taches


Quand l’homme fait ses opérations, il met toujours une blouse blanche. L’ennui ce sont les taches.

Personnellement je n’y vois pas d’inconvénient, mais d’autres femmes s’acharnent à les faire disparaître.

Elles essaient toutes sortes de produits et finissent par quitter l’homme qui reste seul avec les taches indélébiles.
C’est curieux que tout repose sur des calculs compliqués.

extrait du recueil  » c’est curieux » ( Cheyne editeur )


Emily Dickinson – poème 566


Poème 566//

graph sur les murs d’Arles lors des rencontres photographiques

Son visage n’a que peu de Carmin
Sa Robe – manque d’Emeraude –
Ce qui la rend Belle – l’amour qui est en elle –
Et cet amour – rend visible – le mien


Caroline Dufour – Saturation


peinture RC

et l’arbre se tient béant
devant tant d’yeux
sur le vide
et tant de vide
à vendre

d’autant béant
qu’autour de lui,
la blanche tombe cristalline
comme une grande
chanson d’amour

des milliards de
diamants cosmiques
projetés
d’une bouche céleste
sur un monde

gorgé

mais que
sais-je, se dit-il,
de l’instable
peut-être, dans
sa parfaite élégance, sa
courbure patiente

· du site de Caroline D  » Si j’étais un arbre »


Rabah Belamri – l’oiseau


l’oiseau qui fait courir les bergers
ne viendra pas
la fenêtre restera déserte
cette nuit il chantera pour la rose

(le songe émigre avec le verbe)

l’oiseau qui fait courir les bergers
viendra ce soir
la fenêtre restera ouverte
sur la douleur de la rose


Claire Ceira – entre silence et ténèbres


montage RC

La nuit hésitait
entre silence
et ténèbres.

J’oscillais
entre cœur
et esprit.

La solitude était
lisse comme une plume.

Le passé
semblait une bien obscure
énigme.

Il fallait saisir
le présent
du bout du stylo.

On pouvait écrire
tout et son contraire
sans jamais
être dans le vrai.

A cette heure-là
la nuit
faisait miroir.

Je regardais
mon visage par la fenêtre.

*extrait de livret Polder n°163, édité par Gros Textes


Un temps d’ivoire – ( RC )


Lewis chessmen – British museum

C’est un temps d’ivoire,
en noir et blanc,
la partie est en cours,
on se dispute certains emplacements
plus favorables aux grandes lignes,
tu distingues des fortifications
dans le lointain,
mais des obstacles
ralentissent considérablement
la progression.

Ce n’est pas un voyage initiatique,
on court des risques
en allant à découvert,
aussi faut-il marcher avec prudence,.
Quelques aller-retours sont nécessaires
pour contourner les foyers d’incendie:
les cavaliers le savent bien,
ils évitent les obliques où les fous
tirent sur tout
ce qui traverse leurs diagonales .

La diplomatie reprend cours,
pendant une fausse accalmie,
le dialogue se rétablit.
….On tergiverse.
On est même prêt à échanger
quelques présents
ou des prisonniers
pour que la parole porte plus loin.
En fait, c’est un nettoyage par le vide
qui parfois s’impose;

car la stratégie ne s’exerce, de fait
que sur soixante quatre cases
et qu’il est nécessaire d’y voir plus clair
pour aller de l’avant
espérant peut-être empiéter
sur le territoire adverse.
C’est un temps d’ivoire,
où l’incertitude demeure….
la partie est loin d’être achevée…


Glissements du cœur en marche – ( RC )


photo et montage RC

Attention , surtout , aux glissements
du cœur en marche:
il pourrait se détacher
dans la vitrine transparente
de mon corps translucide,
et offrir ses pulsations
au tout venant.
Je suis le carrosse fixe
placé juste devant,
emporté par la course circulaire
du manège enchanté.
Je reste à distance égale
de ton petit cheval,
alors que tout se brouile
autour de moi:
la place où les arbres
défilent autour de nous,
les visages flous,
les réverbères aux éclats dorés.
C’est un cinéma permanent
que rien ne semble arrêter,
les murs se courbent,
– mais bien loin
de l’étoile que je suis,
celle de ton regard
quand tu te tournes vers moi,
effrayée encore
par le mouvement des astres,
et le sang bleu
de mon corps transparent…


Jeanne Benameur – l’exil n’a pas d’ombre ( extrait 01 )


Des images

et encore des images.

C’était ma force.

Ma merveille.

Le livre a ouvert en moi des portes immenses.

Plus rien ne peut les refermer.

Plus rien.

Ils l’ont déchiré mais les portes battent à l’intérieur de moi.

Rien ne peut refermer ce qui a été ouvert.

Je veux

découvrir.

Je veux

continuer l’aventure

du livre.

Découvrir.

Découvrir.

Devant moi,

autour de moi,

le sable fin si fin

que parfois

j’ai l’impression

de marcher dans la poussière.

Il faut écrire dans la poussière. L’enfance qui s’aventure sur les routes

Dans la poussière n’a pas d’âge.

c’est là Elle tombe à genoux

qu’il faut écrire mais n’a pas de repos-

son nom.


escargots de cimetière -( RC )


On ne pourra jamais dire
si les morts se souviennent
de leur existence .
Maintenant, à l’ombre des cyprès
ils peuvent simplement
parier sur les escargots
qui se promènent sur leur tombe,
savoir qui franchira le premier
l’enclos, dès la première pluie
pour longer le mur de l’église,
mais il est peu probable
qu’ils pénètrent à l’intérieur :
l’odeur d’encens ne les attire pas;
l’eau bénite a le goût des cierges.
Ils préfèrent les morts aux vivants,
ceux-là ne risquent pas
de les écraser
avec leurs gros sabots….


Corinne Freygefond – le féminin


image extraite du film Woman in black
Ma gorge avale un cortège
De bagages vides
Portés par des femmes
Toutes de noir vêtues
Je devine en strates
La voix de celle 
Par qui la vie m’a été donnée
Je l’entends crier en moi-même
Un cri 
Privé de matière
Hérité du silence séculaire

Je voudrais donner ma bouche 
A un arbre un oiseau une pierre



issu du site de l'auteure

à la table du ciel – ( RC )


montage RC juillet 22

Quand je mange à la table du ciel,
je ne mendie pas les nuages,
et dans mon assiette,
il y a des quartiers de lune
que j’arrose de voix lactée.
Si je parle trop fort
après avoir bu du sirop d’étoiles,
elle s’éclipse
le temps que j’aligne
quelques planètes
au bout de ma fourchette
avant quelque comète de sucre glace
me servant de dessert.
Repu, je plonge dans un sommeil opaque,
où je bouscule tout le zodiaque
dans un rêve des plus ordinaires,
revenu brusquement sur terre…

RC – juillet 22


Abdallah Zrika – ivresse de l’effacement 3


montage RC

L’amertume ne vient
qu’après la soie d’une blancheur
et l’or d’une main

La lamentation quand elle s’élève
ne se guérit pas par l’ivresse
d’un œil et la bougie d’un front

Tu montes les échelles d’un visage
et tu tombes dans le fond
d’un poème

Tu montes l’arbre de l’énoncé
et tu dors sous l’orange
d’une poitrine

Mais que doit-il rester de toi
pour que quelque chose reste de toi ?

Les conteurs eux-mêmes fuient
ta tombe

Les oiseaux emportent les cheveux
des filles de tes mots

Même la terre
n’est pas attirée
par la pâleur de ton visage

Quand le bois de ton nom
se tord
sous le froid d’un automne.

reblog du site « terre de femmes »


un combat silencieux entre pierres et racines – ( RC )


C’est un combat silencieux
entre pierres et racines,
étroitement enlacées :
elles puisent dans le sol
de quoi survivre
aux légendes du passé.


J’ai vu les débris
des colonnes renversées,
les temples envahis de lierre,
les oiseaux de pierre
qui ont perdu leurs ailes,
gardiens d’anciennes stèles…
Un sphinx vivant
me fixe de ses yeux verts:
l’éternité s’étend
jusqu’à une princesse d’Egypte:
( une chatte veille sur une crypte
à l’ombre des oliviers ),
et à mon propre nom
gravé sur une tombe
au destin inachevé .

RC- mai 2022


Heinrich Böll – se dérober à tous les risques


Il y a des artistes, des maîtres qui sont devenus de simples routiniers mais, sans se l’avouer à eux-mêmes ni le confesser à autrui, ils ont cessé d’être des artistes.

On ne cesse pas d’être un artiste en produisant quelque chose de mauvais mais à partir du moment où l’on commence à se dérober à tous les risques.

extrait de la plaquette  » Je veux le cheveu qui est tombé de la tête »


Les beaux restes – ( RC )


publicité ( sans le texte ) de Christian Dior, modif perso

Après les lendemains de fête,
voilà que s’apprêtent
les mains qui sortent de l’ombre
tenant un petit pot de vernis
en équilibre sur deux phalanges,
car les squelettes ont toujours envie
de vernis à ongles.
parce qu’ils ont cette coutume étrange
de pousser encore,
longtemps après la mort ;
personne n’aurait l’idée
de raboter des serres aiguisées…

Autant se faire une beauté,
( déjà la bague ne jette plus d’éclats ) :
il n’y a plus de soleil en bas,
ou bien c’est un astre noir
enfoui dans la terre,
qu’on ne peut pas voir :

Un léger maquillage
ne peut vous faire ombrage
on ne sait plus très bien si çà sert :
Oublié le rouge à lèvres
des noces funèbres !
nous nous contenterons d’un autre décor

je peindrais bien votre main en or – ,
mais les ongles en noir,

( je suis sûr
que ça entretient l’espoir…
Acceptez cet auguste geste
pour une vie future…
Vous avez de beaux restes,
je vous l’assure ! )…


Hannah Arendt – Heureux celui qui n’a pas de patrie


montage R C

La tristesse est comme une lumière dans le coeur allumée,
L’obscurité est comme une lueur qui sonde notre nuit.
Nous n’avons qu’à allumer la petite lumière du deuil
Pour, traversant la longue et vaste nuit, comme des ombres nous retrouver chez nous.
La forêt est éclairée, la ville, la route et l’arbre.

Heureux celui qui n’a pas de patrie ; il la voit encore dans ses rêves.

Die Traurigkeit ist wie ein Licht im Herzen angezündet,
Die Dunkelheit ist wie ein Schein, der unsere Nacht ergründet.
Wir brauchen nur das kleine Licht der Trauer zu entzünden,
Um durch die lange weite Nacht wie Schatten heimzufinden.
Beleuchtet ist der Wald, die Stadt, die Strasse und der Baum.

Wohl dem, der keine Heimat hat; er sieht sie noch im Traum.


Le moine et le poisson – ( RC )


extrait du film d’animation du même nom

Nous allons suivre au long de ces vers
un jeune moine plein d’ambition,
qui par jeu , ou simple convoitise
entreprit ( pour améliorer l’ordinaire)
d’attraper un petit poisson,
or – qu’on se le dise,
rien dans les Saintes Écritures,
n’interdit, personne, au monastère
de se transformer en pêcheur :
les amateurs de friture
ou de fruits de mer
sont , par nature,
avant tout des hommes :

Ceux qui seraient tentés
( en dehors des pommes )
peuvent toujours, en confession
avouer tous leurs péchés
y compris celui de gourmandise
délaisser un moment la Passion –
pour des préoccupations plus terre-à-terre:

A aucun moment le règlement ne précise
qu’on ne mange pas de poisson
en célébrant le Mystère
les jours sans vendredi :
c’est donc à la fraîche
que notre moinillon
sentant grandir son appétit
partit à la pêche …
– mais son manque de discrétion
fit qu’aucun poisson ne montra son nez,
n’ayant pas envie d’accompagner
les poireaux et le potiron…-
( notre moine revint bredouille
et déclara – devant la communauté -)
…qu’il faudra faire contrition
et se contenter de nouilles

et de bouillon !


Izou, couleur de fumée – ( RC )


Izou ( photo RC )

Où es tu maintenant
toi qui veillais sur mes nuits,
poids doux de tes pattes
sur mon visage ?

Pelage gris-brun
l’ ange animal
qui veillait
sur le château de la nuit…

Toute proche encore
à la façon d’un enfant
qui se pelotonne
dans mes rêves.

Petit cœur battant
dans un corps
couleur de fumée,
velours de l’ombre …

Et soudain,
la coupe des jours
sonne par le creux
de ton existence.

Ainsi la vie s’absente,
la sonate s’est tue,
la corde du violon
brisée, ne peut être réparée .

Pourquoi faut-il
que rien ne perdure,
que la lumière de ton regard
s’éteigne ?

Pourquoi as-tu quitté mon songe éveillé
et les lueurs du jour ?
Il n’y a pas de réponse,
je le sais .

Rien d’autre que le souvenir .
C’est peu de chose ;
dans l’immatériel,
tu continues à vivre ainsi .

Où es-tu maintenant ?


RC- juill 2019


Orhan Veli – En mal de mer


photo transfo RC

Des bateaux traversent mes rêves
Par-dessus les toits, bateaux pavoisés ;
Moi le malheureux,
Moi en mal de mer depuis des années,
Je regarde, regarde et pleure.

Je me souviens de mon premier regard sur le monde
A travers la coquille d’une moule :
Le vert de l’eau, le bleu du ciel,
Le plus moucheté des éperlans…
De la blessure ouverte sur une huître
S’écoule mon sang encore salé
.
Nous étions partis comme des fous,
Au large, vers l’écume toute blanche !
L’écume n’a pas le cœur méchant,
L’écume ressemble aux lèvres ;
Faire l’amour avec l’écume
N’est pas un péché pour l’homme.

Des bateaux traversent mes rêves
Par-dessus les toits, bateaux pavoisés ;
Moi le malheureux,
Moi en mal de mer depuis des années.

d’autres écrits de ce poète turc sont visibles ici entre autres


Côtoyer ta solitude – ( RC )


image Fiorenza Menini Gina 2 ( hommage à Gina Pane )

Tu prends des chemins
des plus incertains,

  • un pas risqué dans l’irréel,
  • une photographie qui te révèle
    où je n’ai pas l’habitude
    de cotoyer ta solitude.

C’est celle d’un jardin d’épines
aussi sec , comme je l’imagine
où tu te transportes
auprès des amours mortes.
C’est ainsi que tu t’isoles
parmi ronces et herbes folles.

Dans la fuite du bonheur,
il n’y a aucune fleur
qui provoque une brèche,
juste des plantes sèches
privées de vie
que personne n’a cueillies…

RC – juin 2022


Enrico Testa – tenir à distance le peuple envahissant des merles


image transfo RC

sur le terre-plein de la voie ferrée
longeant le bois
les troncs des acacias
sont noirs après la pluie
comme des traits d’encre qui s’écartent.

Pâques est désormais le papier d’argent,
poussiéreux et pâli,
des œufs, suspendus
aux branches des cerisiers.
Rubans qui miroitent dans le vent
et devraient tenir à distance
le peuple envahissant des merles

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . .(Pasqua di neve, Einaudi, 2008)

source « une autre poésie italienne »


Jean-Claude Deluchat – ma barque


illustration 33domy ( centerblog)

Je n’aurai pas grand-chose et ce sera beaucoup
J’aurai dedans ma barque des gibiers et des fleurs
Des agapanthes bleues des baisers dans le cou
Une veine battante pour l’artère des chœurs
Des chants à perdre haleine dans la laine bergère
Qu’un souffle de printemps vient renaître par l’eau

Pour une aire de soleil et un sourire de frère
Qui sait me recueillir au chagrin du sanglot
Venez ici le jour est une aube fertile
Les nuages du ciel sont des cygnes si blancs
Qu’on dirait que les mois s’appellent tous avril
Et qu’un baiser de braise s’est assis sur un banc

Un banc de fruits vermeils et de levers charmés
Par un bruit de marées et de sables venus
Pour le marin perdu et le port arrimé
Jusqu’aux jetées gagnées et le phare des nues
Je n’aurai pas grand-chose et ce sera beaucoup

Un air de noces claires par la source des vents
Une graine posée dans le terreau par où
Ma nuit s’est maquillée et desserre les dents
Sa candeur vermillon a des lèvres de fruits
Et ses seins contre moi sont un tissu de cœur
Qui serrent à mourir comme on sert à minuit
Aux cuivres des saxos des goulées de clameurs

Quelques mots que je sais hors les dictionnaires
Sans besoin de version pour perdre le latin
La toile rouge et noire et l’absinthe ouvrière
Et les tournées gratuites que servent des quatrains
Des dimanches de soie et d’oiselles moqueuses

Des demoiselles folles aux guêpières ouvertes
Quand le temps est à rire sur des berges heureuses
Pour se coucher sans gêne à même l’herbe verte
Je n’aurai pas grand-chose et ce sera beaucoup
Pour les enfants malades et leurs plumes égarées
Je veux qu’ils dorment au chaud en leur toile cachou
Que leurs souliers de cuir leur soient dûment ferrés
Qu’ils jouent à perdre haleine aux hochets rigolos
Et que le soir venu je relève leurs draps
Pour la dernière goulée d’un verre de vin chaud
Dans un tendre soupir aux caresses de chat
Que les faveurs des flots nous portent des voyages

Au plus loin de l’ivresse et des danses de feux
Pour ces gamins heureux jusqu’au bout de leur âge
Dans des pays nouveaux sans la larme des yeux
Bien loin sont les faïences aux halos scialytiques
Bien loin restent les fièvres et les terreurs passées

Je veux ma barque douce pour unique viatique
Chargée d’éclats de rires et d’énormes baisers …

—-

Jean-Claude Deluchat


Le ruban noir – ( RC )


J’ai vu cette main en gros plan,

posée sur un membre,

ou un corps  souple .

Peut-être  était-ce celui d’un autre

plutôt que celui de  la personne  

à qui appartient la main.

Rien ne l’indique .

Ou peut-être  une  petite  différence 

de pigmentation de la peau  :

Les doigts sont face à nous .

La main repose, légère,

abandonnée.

Lassitude,  tendresse ?

Elle s’enfonce apparemment 

dans la peau, souple, accueillante.

Mais les ombres sont  pourtant assez marquées :

elles tirent sur le mauve.

Ce qui surprend , 

c’est  aussi l’ombre portée du bras

sur l’arrière plan,

placé précisément sur l’axe diagonal du tableau ;

comme si  celui-ci était plaqué

sur la surface  d’un mur, 

donc n’ayant pas l’espace nécessaire

pour qu’il puisse se poser

sans faire une  contorsion.

C’est une main féminine, 

et le torse,  horizontal,

si ç’en est un, 

montre un petit grain de beauté  

au niveau du pouce :

cela fait un ensemble empreint de douceur, 

mais l’arrangement de l’ensemble

ne semble pas tout à fait naturel :

la position rappelle un peu

celle de la main de l’Olympia,   de Manet.

Le titre attire notre attention

sur un ruban noir étroit,

noué au niveau du poignet.

C’est un détail, 

qui réhausse le côté un peu blafard de la chair;

et on se demande s’il y a un sens particulier,

donné par sa présence:

s’il était placé plus haut, 

ou ailleurs, 

plus  épais, d’une teinte différente.

Si le nœud  n’était pas si  apparent…,

et s’il n’y avait rien du tout,

seulement  son empreinte  ?

Comme un ruban du même type 

est aussi présent dans l’Olympia,

mais autour du cou, et noir également

c’est une similitude,

comme l’oblique  du bras,

qui n’est peut-être pas  fortuite ,

et on s’attendrait sur d’autres  toiles,

à des rapprochements similaires…