voir l'art autrement – en relation avec les textes

peinture

Franck Venaille – égaré dans la nuit


Nocturne en noir et or : la fusée qui retombe (en), James Abbott McNeill Whistler, 1874.

Nocturne en noir et or : la fusée qui retombe (en), James Abbott McNeill Whistler, 1874.

égaré dans la nuit
dans ce qui est

l’obscur complet
j’avance lentement

me tenant par la main


Maram al-Masri – Par la fontaine de ma bouche


photo perso – street art – quartier du Panier – Marseille

Ma bouche
pleine de parole gelées
est une prison
de tempêtes retenues
ma bouche
est chanson d’Ishtar
et contes de Shéhérazade
ma bouche
est le gémissement silencieux d’une plainte
ma bouche est une fontaine coulant de plaisir
le cantique
du coeur
et de la chair

Maram al-Masri (Par la fontaine de ma bouche – Edition Bruno Doucey)


Wladyslav Szlengel – téléphone


Anniina Vainionpää , 2017 Black Suit

Téléphone

Le cœur brisé et malade,
l’esprit de l’autre côté,
je me suis retrouvé un soir,
près du téléphone.

Et je pense : ce soir
je vais appeler de l’autre côté
puisque je suis de permanence
au téléphone.

Et soudain je pense : mon Dieu
je n’ai plus qui appeler
mille neuf cent trente-neuf
j’ai suivi une autre voie.

Nos voies se sont séparées,
les amitiés se sont enlisées
et à présent, c’est ça,
je n’ai plus personne à appeler.

Un soir d’automne derrière la vitre
le vent d’automne fonce sur la voie
et je pense je voudrais appeler
mais je n’ai plus personne

Je prends le combiné,
au bout d’un fil piteux,
Je compose un numéro familier,
on répond… c’est l’horloge parlante.

Pardon, me reconnais-tu ?
je demande d’une petite voix.
Il y a des années le sept septembre
avant de me mettre en route,

en disant adieu à ma chambre, à l’aube,
je savais ce qui commençait
et pour la dernière fois
tu m’as dit il est déjà six heures…

Et maintenant, veux-tu me parler,
j’ai des larmes plein la gorge,
dis moi quelque chose, petite horloge…
dix heures cinquante-trois.

Combien de fois ai-je dû unir
ma vie à cette voix tranquille.
– Te souviens-tu, petite horloge ?
– Dix heures cinquante-six.

Dix heures cinquante-six
rappelle-toi — si tu veux —
en mille neuf cent trente-neuf
je sortais du cinéma.

Dix heures cinquante-sept,
pour rentrer j’ai pris le « Zéro »
rue du Houblon, du cinéma Atlantic,
d’un film de Gary Cooper.

Au coin de la rue Dorée,
le crieur vendait le Courrier Rouge,
sur l’asphalte s’allongeaient,
tels des aurores des néons colorés.

Le « Zéro » abordait un virage bien rond
en pénétrant le cœur de ma ville chérie
que dis-tu, petite horloge ?
— Onze heures…

La rue du Nouveau-Monde brillait encore
dans les parcs on se promenait encore
le Café Club était ouvert encore.
— Onze heures trois…

Au Quick des saucisses fraîches et la foule du dîner,
à l’Adria les taxis partaient en trombe,
et Fogg chantait dans le haut-parleur

Les tramways rentraient au dépôt
démarraient ceux de la nuit,
à quelle heure environ ?
– Onze heures quarante-six,

Comme c’est bien de parler avec toi,
pas de dispute, pas de divergences,
tu es, petite horloge, la plus gentille
de toutes les dames que j’aie connues.

Maintenant j’aurai le cœur plus léger
sachant que si j’appelle,
une personne m’écoutera calmement,
même de l’autre côté.

|Je saurai qu’elle se souvient de tout,
qu’un destin commun nous a uni,
qu’elle n’a pas peur de me parler,
et qu’elle a une voix si calme.


Déjà le clapotis des nuits d’automne,
le vent fonçant au-delà des p’tits murs
et nous causons, nous rêvons,
l’horloge parlante et moi.

Porte toi bien, ma lointaine,
il y a des cœurs où rien ne change,
midi moins cinq, dis tu,
tu as raison… — Au revoir alors.
Contes de Noël


Vicente Gerbasi – Espace secret


peinture – Marsden Hartley – Flaming Pool 1911

Les arbres morts à l’horizon du soir
dessinent la frontière du feu.
Il y a des distances mortelles dans les lignes de la main,
dans les veines du cœur.
Voici un fleuve obscur qui reflète les orangers,
les passagers du temps comme en un carnaval,
les serpentins qui se consument dans l’ombre,
les lierres clairs au fond
où s’illuminent les masques
et s’abolissent les visages.
L’éclair glace l’enceinte des coqs.
Je vois les espaces, rouges, bleus, lilas,
où les profils se pétrifient.


Denis Scheubel – bateau sans mat


zokemig
peinture Malcom Morley

On a brûlé les mats
Dans les cheminées
Du bateau
Faut dire qu’il faisait froid

On nous a dit
« C’est pas malin
Sans mat
Quand le vent revient « 

Et nous drapés
Dans les voiles
On avait chaud
On était beaux,

On se sentait la force
De nager
S’il fallait
Quitter le raffiot
Qui dérivait.


Un mur, selon Tapiès – ( RC )


Antoni Tàpies, poète de la matière

peinture « matière »   Antoni Tapiès

Si tu dresses un mur de silence,
que tu tentes d’effacer le langage,
celui-ci resurgit un jour
malgré les cicatrices.

Certains ont gravé leur nom
sur les murs des cellules.
Il y a des lettres de sang
et parfois des croix
– autant de baillons
sur des bouches qui hurlent encore –

C’est un ensemble de métaphores,
qui parle dans la matière:
une matière crucifiée.
Un autre Guernica,
une autre façon
de traduire l’oppression,
dans les oeuvres de Tapiès .

RC-  avr  2020


Lutte avec l’ange – ( RC )


peinture: E Delacroix:  lutte  de Jacob avec l’Ange

j’ai oublié ce qui m’a poussé

à franchir les frontières :

juste le défilé des années

pour avancer de quelques pas

hésitants , sur les sentiers ombrageux :

(   on dit qu’un ange veille sur moi 

me construit peu à peu ,

me défie,  vocifère  )

          comme il  me provoque en duel ,

me confisque parfois la lumière :

>  ma conscience  alors se rebelle ;

ce que  j’écris

est un chemin tracé

à l’encre de la nuit,

       –   je m’y suis  engagé ;

 

Il y a le poème,

et puis il y a l’image :

       je trouverai la même

       sous un autre  éclairage.

C’est je  crois

d’une pareille nature

que l’ombre de la croix

sur l’écriture.

Je ne sais pas qui a gagné :

….  peut-être  qu’habilement

le cimetière des idées,

est un sol jonché  d’ossements:

où elles s’amoncellent …

–        mais je suis  toujours en vie,

         bien que  dépourvu d’ailes, 

et chassé du paradis :

 

je n’avais pas le choix

avec , toujours cette lutte  avec l’ange

tel que l’a peint  Delacroix.

RC- août 2020


S’échapper de la nuit – ( RC )


Terre brûlée - Tête dans les nuages et dans les arbres - Voyage au bout de la nuit ......

peinture: Anselm Kiefer


De vivants ici,
juste des corbeaux
au-dessus de fossés brûlants.

Des temps effacés,
s’entrouvrent des labours inutiles.

Comment se prolonge le monde
après la guerre ?

Des champs abandonnés,
aux tiges brisées,
faut-il reconstruire
et laisser les paroles se poser ?

la poésie est-elle possible,
pour s’échapper de la nuit,
et renaître quelque part ?

RC – mars 2020


Georges Henein – Beau fixe


 

Titian The Allegory of Prudence Art Print

peinture : allégorie  de la prudence    le Titien

 

dans cinq ans je serai… dans dix ans j’aurai… dans quinze ans on me…
l’avenir occupe un homme l’avenir presse un homme
l’avenir a de larges poches et l’une d’elles précisément
épouse la forme virile d’un pistolet
un regard sur une carte là germe l’ivoire là le tungstène
il fait noir dans cette île où accoste un homme
il y a des cris étranges dans ce port où débarque un homme
voix et silences se cherchent tout est mal réparti
je ne reconnais plus mes silences dit une femme angoissée
dont le visage n’est pas à décrire
à la douane on déclare ses souvenirs d’enfance
un homme est seul dans une rue
qui est la seule rue d’une île
on a donné à un homme de fausses adresses
dans une île des plus closes
vous n’aurez qu’à vous recommander de moi
et vous vous verrez choyé et entouré
mais un homme est des moins choyés
et des moins entourés dans une île
qu’il ne prévoyait pas aussi close
il y a un bateau par génération lui dit-on
d’un air las au bureau des renseignements
d’une île dans vingt ans un homme voguera de nouveau
l’avenir en tête la tête blanchie.


Montreur de l’ombre – ( RC )


peinture: A Böcklin  :  l’île des morts

                Montreur de l’ombre,
un soleil bleu s’éteint ,
mes rêves se sont repliés
        dans le soir …
Imagines-tu une île solitaire,
léchée de vaguelettes sombres,

y verrais-tu des peupliers
palpitant dans le grand air ,
semblables à ceux que l’artiste a peints,
frémissant de toutes leurs feuilles d’or,
contre un ciel moribond
et la couronne de cyprès noirs… ?

Seule présence, sur la gauche , cette embarcation,
qui se dirige vers l’île des morts.
Le passeur a un spectre pour compagnon;
               Par son entremise
il le mène à sa dernière demeure,
               Là où le temps s’immobilise.

Les peupliers ont cessé de frémir,
cernés par les cyprès.
On entendrait presque leurs murmures
            alors que la lumière disparaît :
Tout est figé ,         comme dans cette peinture
              où tout semble s’endormir…


Leon-Paul Fargue – Intérieur


 

peinture  Anton Pieck

 

Des toiles, des choses sèches pendent aux poutres…
Le vieux fusil dort fixement
Au mur clair…
Rêve à ton gré.
Tout est comme autrefois.
Ecoute…
La haute cheminée
Fait sa plainte ancienne et son odeur éteinte
Et tasse son échine de vieil oiseau noir…
Elle porte encore au front ses images d’âme crue
Et ses vases de loterie aux prénoms d’or…
Et l’horloge recluse dans l’ombre et la bure
Berce son cœur avec une douceur obscure…

Pareils à des visages ronds de spectateurs
Les plats se penchent aux balcons du vieux dressoir
Où des files de fruits qui font la chaîne, fleurent
Dans leur ruelle d’ombre couleur d’aubergine…
J’ouvre un tiroir où je vois passer des noix vides,
Un gros couteau à vingt lames, qui contient tout,
Et l’ombre de mes mains qui glisse sur les choses…
Et ce sont des couleurs vivantes, refroidies…
Et ce sont des odeurs d’intimités suries…
Ça sent la malle, et le poivre des vieux départs,
Et le livre de classe, et la chapelle éteinte…

Un vent tiède pousse des guêpes
Frapper à la lucarne bleue…
Un grand chat doucement passe comme on chuchote,
Et vous lève un regard où veille l’ennui sage
Du soleil dans la douve aux lentilles d’or vert…

Sois calme. Tout est là comme autrefois.
Ecoute…

Léon-Paul FARGUE « Pour la musique » (Gallimard)


Edouard J Maunick – Escale 24


 

René Seyssaud marine à la Garonne 1902

peinture: René Seyssaud  –   marine à la Garonne 1902

… des Maldives aux Laquedives

en route vers Malabar j’apprivoise des îles
hélas seulement muettes que faire de mes secrets
à faire jaser l’aorte quand mes jardins divaguent
à force de boutures ce sont des coups d’amour
à chavirer la mort

 

( extrait de l’ouvrage « saut dans l’arc-en-ciel )


Jacques Borel – les images


 

peinture: Arnold BÖcklin  avec la mort  violoniste

 

Je ne peux pas grand’chose lorsque s’abat sur moi

La grande faulx noire et dorée de la mélancolie,

Seulement ployer un peu plus bas l’échine, ou supplier

De se taire dans la combe la plus obscure du cœur où ils se sont réfugiés

Ce groupe d’aïeux qui se retournent et chuchotent

Comme des soldats frissonnants sous une couverture

Et dont je n’ose pas surprendre les secrets conciliabules;

Retenir un instant cette main, et c’est celle de mon père,

Qui voudrait approcher de la table de jeu

Et poser encore un peu d’or sur le tapis;

Convaincre doucement ma mère de rentrer,

Qu’il n’y a plus de messe à l’église des fous

Et qu’aucun noyé ne l’appelle du fond de cette eau où elle se penche.

Peut-être pourrais-je refuser de reconnaître

Ce sourire d’amer plaisir que j’ai déjà vu sur d’autres bouches,

Ou ce geste de l’épaule qui tremble et ploie

Quand la vague d’un autre corps va la recouvrir de son ombre

Et la rouler sur un lit d’algues où elle retrouvera soudain

La même face confondue de la mémoire et de la solitude.

Dire non, mais puis-je aussi

Dire non à cet enfant dans son lit

Qui murmure à la mort des mots de fiançailles

Et il me semble qu’il ne s’est pas endormi depuis,

Qu’il est là depuis toujours, à tenter d’apprivoiser

Le sommeil aux mains de sable

Les larmes de Peau-d’Ane encore sur son visage

Et la lune sur la vitre qui survit à ses songes.

Ô images, plus indestructibles que les choses !

Grandes banderoles à jamais accrochées aux façades !

Vous me cacherez jusqu’au bout les profondeurs des fenêtres,

Les gestes, les colères et le tendre recul

Des êtres qui respirent à leur tour dans les chambres;

Le vent qui vous arrachera me balaiera avec vous,

Je vous sentirai encore collées à mes paupières,

Et, dans la déchirure,

La même lampe continuera d’éclairer pour moi

La même marge obscure et infranchissable du monde

Découpée une fois par les ciseaux du temps,

La maison refermée sur les terreurs du jour,

Ce salon vide, cette porte, et sur le mur

Cette figure lentement qui se confond avec sa robe

Et qui en a fini désormais de ressembler à personne.


Richard Brautigan – Je vis au vingtième siècle


peinture  P Bonnard

Je vis au Vingtième Siècle
et tu es allongée ici à côté de moi.
Tu étais malheureuse quand tu t’es endormie.
Je ne pouvais rien y faire. J’étais désespéré.
Ton visage est si beau que je ne peux pas m’arrêter
pour le décrire, et il n’est rien que je puisse faire pour te rendre
heureuse pendant que tu dors.

traduit de l’anglais par E. Dupas

.


Un sonnet d’après l’absinthe – ( RC )


Résultat de recherche d'images pour "degas verre d'absinthe"

peinture: E Degas –  le  verre  d’absinthe

Jo tombe à l’eau
dans le port de Saint-Malo…
on peut aussi se noyer dans un verre de vin,
            ( tu le prends, je te le tiens ):

A Saint Malo, il y a une semaine j’y étais;
les nuages flottaient au-dessus des quais,
c’est juste en front de mer,
que j’ai avalé le dernier verre

( puis la lumière s’est éteinte…
il n’y avait plus d’absinthe )…
c’est une histoire d’eau un peu trouble

tout à fait décente
mais ,  qu’il est difficile de remonter la pente
            ( je crois que j’y voyais double !) .


Else Lasker-Schüler – Écoute


Kiki de Montparnasse by Constant Detré

peinture  : Constant Detré  : Kiki de Montparnasse ( années 20 )

Écoute

je vole dans les nuits

les roses de ta bouche,

afin qu’aucune femelle ne puisse y boire.

Celle qui t’enlace

me dépouille de mes frissons,

ceux que j’avais peint sur tes membres.

je suis la bordure de route

qui t’effleure,

te jette à terre.

Sens-tu ma vie autour

partout

comme un bord lointain ?


Bartomeu Rosselló-Pòrcel – Sonet


peinture  Salvador Dali – Rêve causé par le vol d’une abeille autour d’une pomme-grenade une seconde avant l’éveil

 

Quand elle dort dans le plaisir somnolent
du vieux jardin vibrant de fleurs et de nuit,
passant par la fenêtre je suis le vent,
et tout est comme un souffle fleuri.

Quand elle dort, et sans y prendre garde
s’abime dans les grands fonds de l’oubli,
je suis l’abeille qui enfonce l’ardente
aiguille — feu et furie — dans son sein.

Elle qui était image, charme, élégance
et mouvement ambigu, la voici pleur et cri.
Et moi, cause du mal, de la douceur,

j’en fais de lasses délices du péché,
et Amour, qui voit, les yeux clos, le combat,
s’endort en souriant de ravissement.

Bartomeu Rosselló-Pòrcel (1913-1938)
extrait de Nou poemes (1933).

 

Quan ella dorm el gaudi somnolent
del vell jardí vibrant de flors i nit,
passant per la finestra sóc el vent,
i tot és com un alenar florit.

Quan ella dorm i sense fer-hi esment
tomba a les grans fondàries de l’oblit,
l’abella só que clava la roent
agulla – fúria i foc – en el seu pit.
La que era estampa, encís i galanor
i moviment ambigu, és plor i crit.
I jo, causa del dol, de la dolçor

en faig lasses delícies del pecat,
i Amor, que veu, ulls closos, el combat,
s’adorm amb un somriure embadalit.

 

on peut  trouver –  comme celui-ci, beaucoup de textes et chansons en portugais, sur le site de « je pleure sans raison »


Clarice Lispector – Et alors ? J’adore voler !


Les cubistes méconnus... Image-10

Peinture:                Leopold Survage

Il m’est arrivé de cacher un amour par peur de le perdre,

Il m’est arrivé de perdre un amour pour l’avoir caché.

Il m’est arrivé de serrer les mains de quelqu’un par peur

Il m’est arrivé d’avoir peur au point de ne plus sentir mes mains

Il m’est arrivé de faire sortir de ma vie des personnes que j’aimais

Il m’est arrivé de le regretter

Il m’est arrivé de pleurer des nuits durant, jusqu’à trouver le sommeil

Il m’est arrivé d’être heureuse au point de pas parvenir à fermer les yeux.

Il m’est arrivé de croire en des amours parfaites.

Puis de découvrir qu’elles n’existent pas.

Il m’est arrivé d’aimer des personnes qui m’ont déçue.

Il m’est arrivé de décevoir des personnes qui m’ont aimée

Il m’est arrivé de passer des heures devant le miroir pour tenter de découvrir qui je suis et d’être sure de moi au point de vouloir disparaître

Il m’est arrivé de mentir et de m’en vouloir ensuite, de dire la vérité et de m’en vouloir aussi.

Il m’est arrivé de faire semblant de me moquer de personnes que j’aimais avant de pleurer plus tard, en silence dans mon coin.

Il m’est arrivé de sourire en pleurant des larmes de tristesses et de pleurer tant j’avais ri.

Il m’est arrivé de croire en des personnes qui n’en valaient pas la peine, et de cesser de croire en ceux qui pourtant le méritaient.

Il m’est arrivé d’avoir des crises de rire quand il ne fallait pas.

Il m’est arrivé de casser des assiettes, des verres et des vases, de rage.

Il m’est arrivé de ressentir le manque de quelqu’un sans jamais le lui dire.

Il m’est arrivé de crier quand j’aurais dû me taire, de me taire quand j’aurais dû crier.

De nombreuses fois, je n’ai pas dit ce que je pensais pour plaire à certains, d’autres fois, j’ai dit ce que je ne pensais pas pour en blesser d’autres.

Il m’est arrivé de prétendre être ce que je ne suis pas pour plaire à certains,et de prétendre être ce que je ne suis pas pour déplaire à d’autres.

Il m’est arrivé de raconter des blagues un peu bêtes encore et encore, juste pour voir un ami heureux.

Il m’est arrivé d’inventer une fin heureuse à des histoires pour donner de l’espoir à celui qui n’en avait plus.

Il m’est arrivé de trop rêver, au point de confondre le rêve et la réalité…
Il m’est arrivé d’avoir peur de l’obscurité, aujourd’hui dans l’obscurité

“je me trouve, je m’abaisse, je reste là »

Je suis déjà tombée un nombre innombrable de fois en pensant que je ne me relèverais pas.

Je me suis relevé un nombre innombrable de fois en pensant que
je ne tomberais plus.

Il m’est arrivé d’appeler quelqu’un pour ne pas appeler celui que
je voulais appeler.

Il m’est arrivé de courir après une voiture parce qu’elle emmenait
celui que j’aimais.

Il m’est arrivé d’appeler maman au milieu de la nuit en m’échappant d’un cauchemar.

Mais elle n’est pas apparu et le cauchemar fut pire encore.

Il m’est arrivé de donner à des proches le nom d’ami et de découvrir qu’ils ne l’étaient pas.

D’autres en revanche, que je n’ai jamais eu besoin de nommer m’ont toujours été et me seront toujours chers.
Ne me donnez pas de vérités, parce que je ne souhaite pas avoir
toujours raison.

Ne me montrez pas ce que vous attendez de moi parce que je vais suivre mon cœur !

Ne me demandez pas d’être ce que je ne suis pas, ne m’invitez pas à être conforme, parce que sincèrement je suis différente ! Je ne sais pas aimer à moitié, je ne sais pas vivre de mensonges, je ne sais pas voler les pieds sur terre. Je suis toujours moi-même mais je ne serais pas toujours la même !

J’aime les poisons les plus lents, les boissons les plus amères, les
drogues les plus puissantes, les idées les plus folles, les pensées les plus complexes, les sentiments les plus forts.

Mon appétit est vorace et mes délires sont les plus fous.

Vous pouvez même me pousser du haut d’un rocher, je dirai : – et alors
J’adore voler !


Le jardin propice – ( RC )


 

 

jacqueshemery   jardindespropices      rd.jpg

peinture: Jacques Hemery   mont Ventoux

Au jardin propice,
j’ai attendu
que le temps se dénoue.
On s’habitue
à être à genoux,
que les feuilles jaunissent,
qu’un ciel d’hiver
pèse de son gris
sur le mont Ventoux.
mais toujours espère
revoir le jardin fleuri.

RC – avr 2020


Sabine Péglion – tu ne répares pas ( fin )


Alberto Burri - YouTube

peinture  Alberto Burri

 

Le pinceau ne peut couvrir la toile déchirée
Ici l’écorce laisse apparaître l’aubier

Tu ne répares pas
Tu étales sur des fils suspendus la détresse
du vent et les nuages roulent s’enroulent
en emportant l’instant

Noirs les pigments à l’amer du temps
inscrivent une entaille Fragments de lave
arrachés au volcan d’une douleur lointaine
broyée gravée pulvérisée L’incandescence
du geste n’en comble pas la faille

Tu ne répares pas
un cœur au bord de la rupture Battements
sourds des regrets aux parois de ses veines
Cicatrice du jour au givre de la pierre
Tu ne répares pas

Tu déploies d’un seul geste l’écharpe bleue du ciel
à sa gorge nouée

Tu insères dans la pierre
la lumière saisie Sur la trame des mots usés
tu recueilles les couleurs

Un chant s’élève
à la cime de l’arbre Une fenêtre s’ouvre
Le givre t’aspire en un éblouissement

Tu t’avances lentement à l’enfance du monde


Natasha Kanapé Fontaine – Réserve II


Image may contain Art Human Person and Painting

peinture: T C Cannon

 

Ecoutez le monde
s’effondrer
ponts de béton
routes d’asphalte

Aho pour la joie
Aho pour l’amour

Surgit la femme
poings serrés
vers la lumière

Voici que migrent
les peuples sans terres
nous récrirons la guerre
fable unique

Qui peut gagner sur le mensonge
construire un empire de vainqueurs
et le croire sans limites

Ce qui empoisonne
ne méritera pas de vivre
ce qui blesse ne méritera pas le clan
cinq cents ans plus tard
sept générations après

Tous ces châssis pour barrer les routes
tous ces murs érigés entre les nations
tous ces bateaux d’esclaves
ces bourreaux n’auront eu raison de rien

Si j’étais ce pigeon qui vomit
sur les hommes de bronze
fausses idoles carnassiers ivres
se tâtant le pectoral gauche
avec la main droite
lavée par les colombes

Qui d’autre est capable
de provoquer l’amnésie
octroyer la carence
à ceux qu’il gouverne

Qui d’autre sait appeler union
ce qui est discorde
pour s’arracher le premier
pour s’arracher le meilleur
des confins de toutes les colonies
qui d’autre sait appeler croissance
ce qui est régression
construction
ce qui est destruction
les peuplades pillées à bon escient
au nom du roi et de la reine
au nom du peuple qui meurt de faim
à Paris
à Londres
à Rome
à New York
à Dubaï
à Los Angeles
à Dakar
au nom du peuple
qui se bâtit par douzaine
à Fort-de-France
à Port-au-Prince
à La Havane
à Caracas
à Santiago
à Buenos Aires

Aho pour la joie
Aho pour l’amour

Qui d’autre sait nommer le mensonge
pour le voiler

La ville persiste en moi
assise sur l’avenue des Charognards
je guette l’allégresse
la haine qui me pousse à hurler

Je guette le nom des ruelles
de la grande mer
qui laisse passer les pauvres
à l’abri des vautours

La guerre est en moi comme partout.

Pour  écouter les poèmes de NKF sur  lyrikline  rendez-vous ici…


les yeux démesurément ouverts sur la nuit – ( RC )


peinture: Léon Bonnat – le lac de Gérardmer-  1893
C’est cette nuit, quelque part, 
le don du sang en héritage,
qu’au-dessus du lac 
 
aux profondeurs noires,
         je vois cliqueter 
la mécanique  des étoiles.
 
C’est un grand  appel silencieux,
aussi étrange  qu’un rire  de chauve-souris,
qui m’effraie autant qu’il m’attire.
 
Il n’a de calme    que l’apparence,
           car tout peut  avoir lieu
au sein du liquide  obscur.
 
          L’air, dans sa moiteur, 
          a cet aspect fatigué 
des choses qui se fanent,
 
repoussant en ses extrémités,
autour de la clairière proche,
une jungle aux arbres en fer  forgés…
 
Malgré son lent  clapotement,
il me vient à l’esprit que l’eau,
de même, est figée,
 
comme une plaque  de métal,
   que je pourrais m’y risquer
   sans pour  autant m’enfoncer,
 
aussi loin que je puisse
pour accéder à l’îlot sombre,
en son centre.
 
            Je sais que des barques 
            y abordent certains jours,
et on y débarque des cargaisons funèbres.
 
Cet  îlot ,       je le sais gardé
          par des statues sévères 
à la base couverte  de mousses…
 
Cette nuit, 
je combattrai 
la violence muette  des enchantements.
 
Je mourrai,      peut-être,
englué dans les vases fourbes, 
ou paradoxalement  aspiré
 
par le ciel monotone, mais le coeur net,
semant l’épouvante  dans les planètes, 
les yeux démesurément ouverts sur la nuit.

Thierry Metz – Je ne sais pas si ma place est ici


1984%2520Eric%2520Fischl%2520Portrait%2520of%2520the%2520artist%2520as%2520an%2520old%2520man.jpg

peinture: Eric Fischl – portrait of the artist as an old man –  1984

Je ne sais pas si ma place est ici. Ni ailleurs.
Avec parfois quelque chose d’autre
qui m’entraîne à écrire.
Les gens ont souvent les yeux et les oreilles
inversées ou sans existence.
Ce que je vois n’est jamais complet.
Silence et mots sont nos bûchers.

 

 

texte  extrait  de  « Dolmen « 


Lautréamont – syllogismes démoralisateurs


Erró.  Rétrospective au Musée d'art contemporain de Lyon (MAC Lyon), du 3 octobre 2014 au 22 février 2015

peinture: Erró

 

Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les exceptions dans l’ordre physique ou moral,
l’esprit de négation, les abrutissements, les hallucinations servies par la volonté, les tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les insatiabilités, les asservissements, les imaginations creusantes, les romans, ce qui est inattendu, ce qu’il ne faut pas faire, les singularités chimiques de vautour mystérieux qui guette la charogne de quelque illusion morte, les expériences précoces et avortées, les obscurités à carapace de punaise, la monomanie terrible de l’orgueil, l’inoculation des stupeurs profondes, les oraisons funèbres, les envies, les trahisons, les tyrannies, les impiétés, les irritations, les acrimonies, les incartades agressives, la démence, le spleen, les épouvantements raisonnés, les inquiétudes étranges, que le lecteur préférerait ne pas éprouver,

les grimaces, les névroses, les filières sanglantes par lesquelles on fait passer la logique aux abois, les exagérations, l’absence de sincérité, les scies, les platitudes, le sombre, le lugubre, les enfantements pires que les meurtres, les passions, le clan des romanciers de cours d’assises, les tragédies, les odes, les mélodrames, les extrêmes présentés à
perpétuité, la raison impunément sifflée, les odeurs de poule mouillée, les affadissements, les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des déserts, ce qui est somnambule, louche, nocturne, somnifère, noctambule, visqueux,

phoque parlant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque, anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédéraste, phénomène d’aquarium et femme à barbe, les heures soûles du découragement taciturne, les fantaisies, les âcretés, les monstres, les syllogismes démoralisateurs, les ordures, ce qui ne réfléchit pas comme l’enfant, la désolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfumés, les cuisses aux camélias, la culpabilité d’un écrivain qui roule sur la pente du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords, les hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs engrenages imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiomes sacrés, la vermine et ses chatouillements insinuants, les préfaces insensées, comme celles de Cromwell, de M de Maupin et de Dumas fils, les caducités, les impuissances, les blasphèmes, les asphyxies, les étouffements, les rages,

– devant ces charniers immondes, que je rougis de nommer, il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe si souverainement.


Sandra Lillo – du rêve de l’été


Original Nature Painting by Julianne Felton | Fine Art Art on Canvas | Evening Shadows

peinture: Julianne Felton

 

 

Les ombres boivent le soir
la lumière

Tu te demandes comment
t’échapper

les cercles s’agrandissent
la nuit monte aux chevilles

te réveiller oiseau peuplier
saule pleureur

mais pas du rêve de l’été


Angèle Paoli – une part d’ombre


Starry Night, 1893 by Edvard Munch

peinture: Edvard Munch   » Starry night »

.Viendra un jour où la beauté du ciel
se dérobera à ton visage
la part d’ombre qui gît en toi
envahira l’espace clos de ton regard

quels sourires papillons de nuit dernières lucioles
volèteront sous tes paupières closes yeux éteints
retenir le temps entre tes doigts ne se peut
il va
pareil à l’eau du torrent qui roule vers sa fin

bolge de remous
où se mêlent les eaux


Vesna Parun – Ephèbe endormi


Résultat de recherche d'images pour "botticelli Arès et Aphrodite""

peinture: Botticelli:  Arès & Aphrodite  ( détail droit )

 

Sur la plage où l’ombre de la baie s’allonge

Il est couché tel une vigne en son clos,

Solitaire et tourné du côté des vagues.

Son visage est empreint d’une grâce grave,

Le vent de midi à ses traits se caresse,

Il est plus beau que branche de grenadier

Gorgée de pépiements d’oiseaux, et sa taille

Plus souple que l’ondulation d’un lézard.

.

 

Grises est la mer, le sable crisse.

Des ombres blondes s’étendent sur la vigne.

Dans le lointain des colonnes de ciel saillent.

L’orage maintenant vient battre la plage.

.

Et moi je tête l’odeur d’été qui croît

Et je bois le vin des plantes dénudées

Et j’emplis mon regard de ces mains qui luisent,

De ces flancs brillants et polis d’une écume

Ou se déplace l’huile des oliviers,

Moi, mes yeux apaisés reposant sur lui

Enveloppé par la vague, qui sommeille

Dans ce tonnerre lent et vieux comme agave,

Moi livrée au vol multiple des désirs,

Je me demande combien d’ailes ouvertes

Palpitent dans les creux bleutés et les monts

De ce corps si calme qu’il s’en va troubler

L’herbe solitaire et la mer en son verbe.