voir l'art autrement – en relation avec les textes

photographie

Hauts plateaux, où la joie demeure – ( RC )


photos Instagram

Te souviens tu des hauts plateaux,
où le vent ne trouve aucun obstacle
pour balayer le ciel ?
Il peut se poser sur le lit de basalte
du pays d’Aubrac sans faire de bruit.

Peu d’arbres, et des herbes,
comme une mer moutonnante
sous le ruban d’azur.
De temps en temps, un ruisseau
cherche à s’évader
mais ses méandres
se perdent dans les joncs,
et les lacs sombres
où le bleu sans reflet
s’ égare dans l’ absence .

C’est ici que passent les heures,
dans le paysage
parsemé de maisons basses
:
burons arc-boutés sous les nuages,
— que ta joie demeure !

RC – janv 23 – par rapport à un écrit de Jacques Viallebesset


Titos Patrikios – maison amie


Résidence provisoire
Encore une maison amie
où habiter une semaine,
un mois entre le lac et les montagnes basses.

Une semaine, pas plus,
Un mois, pas davantage, loin de toi.

Chaque journée ici, au moment de sa fin,
ne s’assemble pas avec l’autre.

Quand tombe l’obscurité je place des haillons
dans les fentes des fois que la mort y pénètre,
quand le temps tourne je change d’habits et de démarche
des fois qu’elle me reconnaisse.

Encore une maison amie,
encore une maison étrangère
encore une journée aux joints béants.

poème extrait de la revue Apulée


Femme de vent – ( RC )


Femme de vent à l’âme secrète,
l’orage est ta chevelure,
je verrai presque ta tête
dans l’œil de l’ouragan

pendant un court instant de répit.

Bascule dans la saumure
l’errance de mon pays tropical.
Je t’entendrai hurler dans la nuit,
et pour me retenir de ta furie,
quand se déchaînent les éclairs,

mon corps se crispe sur les rochers coupants 
mes pieds lestés de plomb :
Les vagues projetées
s’en sont prises aux navires
dans l’étau de tempête.

Autant de dents
qui les déchiquettent
dans la tourmente :
spirale géante
d’une gueule béante

où l’horizon s’est dissout
le ciel éclaté
comme pulvérisé
de fragments de verre,
sifflements stridents de ta colère

qu’avons nous fait
pour la provoquer,
et qui invoquer dorénavant
pour t’apaiser,
… femme de vent ?


Samira Negrouche – Granit


photo RC Finistère

Granit
à sol…….. désoeuvrés
nos corps
assoiffés

La pluie
en complainte
précipite à contrées
verdâtres

Nous restons
à lieux…… dits
nos membres rassemblés
au crépuscule
du vent.

extrait de (A l’ombre de Grenade )


Hugo Le Maltais – Matricule des anges


photo RC de l’île Tioman

A l’heure où s’endorment les pigeons
La lumière se recroqueville,
Au creux humide de la nuit.

Carlingue de lune,
Sur un ciel de rouille bleue

Sous les néons électriques
Les naufragés s’entassent
Entre la chaleur d’un grec et
Les vapeurs
D’une 8-6

Les dieux nocturnes
Ont des enseignes lumineuses
Sex-shop, doner kebab et
Pharmacie de garde.

Les oies sauvages piquent vers le sud
Le feu crépite
Un verre de porto blanc à la main,
Je m’absente du monde.

(J’ai égorgé la nuit, qui s’est répandue dans une aurore écarlate…)


Un être de mer – ( RC )


photo RC – Finistère -janvier 2021

Ce n’est pas une frontière,
ni une ligne, ni une surface,
une zone interdite,
c’est un océan, une mer,
qui vient et se retire
mais jamais trop loin.


C’est comme un être qui respire,
aux baisers salins.
Un être qui t’invite
quand la marée se lasse
dans de petite flaques
autour du sable mouillé,
se dissimule derrière les rochers,
les épaves rouillées
dans l’attente du ressac.


Il n’a pas d’étendue définie,
pas de limite ,
se rétrécit au découvert de plage,
puis revient comme un cheval sauvage,
lui que l’on croyait assoupi,
étincelant au soleil de midi,
jouant de sa robe ouverte
sur la gamme bleue des gris.


Ceux qui empiètent sur son territoire
le font en pure perte :
c’est ce pays sans mémoire
qu’on ne peut pas cerner,
trop indocile
pour qu’on puisse le dompter.


Il peut dévorer les îles
les engloutir sous la brume;
à coups d’écume.
Il reprend ce qu’on lui a volé,
des châteaux éphémères
aux navires téméraires
des temps écoulés….
……tel est le pays de mer.


Ilarie Voronca – rien n’obscurcira la beauté du monde


Rien n’obscurcira la beauté de ce monde
Les pleurs peuvent inonder toute la vision. La souffrance
Peut enfoncer ses griffes dans ma gorge. Le regret,
L’amertume, peuvent élever leurs murailles de cendre,
La lâcheté, la haine, peuvent étendre leur nuit,
Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Nulle défaite ne m’a été épargnée. J’ai connu
Le goût amer de la séparation. Et l’oubli de l’ami
Et les veilles auprès du mourant. Et le retour
Vide du cimetière. Et le terrible regard de l’épouse
Abandonnée. Et l’âme enténébrée de l’étranger,
Mais rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Ah ! On voulait me mettre à l’épreuve, détourner
Mes yeux d’ici-bas. On se demandait : « Résistera-t-il ? »
Ce qui m’était cher m’était arraché. Et des voiles
Sombres, recouvraient les jardins à mon approche
La femme aimée tournait de loin sa face aveugle
Mais rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Je savais qu’en dessous il y avait des contours tendres,
La charrue dans le champ comme un soleil levant,
Félicité, rivière glacée, qui au printemps
S’éveille et les voix chantent dans le marbre
En haut des promontoires flotte le pavillon du vent
Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Allons ! Il faut tenir bon. Car on veut nous tromper,
Si l’on se donne au désarroi on est perdu.
Chaque tristesse est là pour couvrir un miracle.
Un rideau que l’on baisse sur le jour éclatant,
Rappelle-toi les douces rencontres, les serments,
Car rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.
Il faudra jeter bas le masque de la douleur,
Et annoncer le temps de l’homme, la bonté,
Et les contrées du rire et de la quiétude.
Joyeux, nous .marcherons vers la dernière épreuve
Le front dans la clarté, libation de l’espoir.
Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.


photo Renaud Camus


Les artichauds ne poussent pas dans les dunes Sainte-Marguerite – ( RC )


photo et traitement perso – Dunes Ste Marguerite – 29

Trois épaisseurs de ciel
un petit coucher de soleil,
et voila que mon ombre s’allonge
sur un paysage de dunes
avec les herbes échevelées,
qui ne m’ont pas reconnu.
> Elles s’organisent à mon insu

– fantasque labyrinthe –
pour me barrer le chemin .
… Un crépuscule à dentelle dorée
leur permet de changer de teinte,
l’obscurité se prolonge
je ne retrouve plus mes empreintes…

Un nuage en a profité
pour lâcher une petite ondée
qui se transforme en pluie.
Mais – j’entrevois la sortie
entre deux rochers:

  • la prochaine fois
    je me contenterai du poids
    de mes pensées,
    je resterai au chaud,
    sans courir le risque d’une bronchite.
    Ou bien j’irai photographier , au mieux
    des champs d’artichauds !
    ( mais je ne crois pas qu’il y en ait
    qui poussent au milieu
    des dunes Sainte Marguerite…)

Armel Guerne – l’éclat dernier des trompettes dernières


photo RC Malaisie

Aux fleurs, voyez, qui sont fidèles au terrestre,
Nous prêtons un destin sur le bord du destin.
Mais s’il leur est amer, qui sait ? de se faner,
C’est à nous de porter, d’être leur repentir.
*
L’avenir est muré, voûté comme une cave
Où vient demain, furieusement
Retentir seul l’éclat dernier
Des trompettes dernières,
Plus grandes que le soleil et la nuit.


Histoire d’habiter le gant – ( RC )


photo Romain Verger dans « Membrane »

Qui est parti ce matin,
en oubliant son gant ?
Ce n’est pas un bon plan
par ces temps frileux
de début d’hiver.
Une toute petite main
que j’ai trouvée par terre :
j’aurais pu espérer mieux
en m’en donnant la peine
( en tout cas trouver la paire ),
même si la dimension n’est pas mienne :
il serait bien difficile
que mes doigts y trouvent place
et s’y faufilent,
même si je change de cuirasse
et de taille
pour devenir reptile,
recouvert un temps
d’une peau d’écailles
( histoire d’habiter le gant ).


Cesare Pavese – la terre et la mort


photo RC – causse de Sauveterre ( 48 )

Tu es comme une terre
que nul n’a jamais dite.
Tu n’attends rien
que la parole
qui jaillira des tréfonds
comme un fruit parmi les branches.

Un vent vient, te gagne.
Ces choses, mortes et desséchées,
t’encombrent et s’en vont dans le vent
Membres et paroles anciennes
Tu trembles dans l’été.


Samaël Steiner – Au bout du bout de la côte


photo RC – proche du phare de l’île vierge Finistère nord

Tout à l’heure je serai sur la pointe friable,
au bout du bout de la côte.
Je regarderai l’Océan déraciner des arbres de sable,
des arbres centenaires, qui
depuis des centaines se déracinent plusieurs fois par seconde,
avec toujours des yeux pour l’aventure.

Tout à l’heure j’aurai fini de traverser le marais,
j’en aurai fini avec cette route qui va s’en aller,
qui se traîne et crache des ombres aux tournants.

Tout à l’heure je serai à cet endroit de la côte
d’où les vagues, entre elles,
paraissent un attelage de bœufs,
et je regarderai les bêtes toutes d’écume,
labourer les sables éteints.

Tout à l’heure il sera tard.
Les mouettes mangeront les dernières minutes
agitées dans le soleil et le cri de la terre
que le jour quitte, s’élèvera de toutes les issues,
comme une clameur de fête.

Tout à l’heure, arrivé à cette place haute,
en surplomb de l’océan,
je regarderai rentrer les bateaux fatigués,
comme des chiens qui ont couru le vent.
Je regarderai le vent traverser l’air,
les cheveux et les doigts de pieds déjà plein de sel.

Et lorsque les rocs irascibles se mettront à chanter,
lorsque les arbres se prendront pour les phoques
et se mettront à marcher droit de côté,

j’y serai,
debout,les yeux ouvert à l’étranger.
J’y serai
sur l’aile friable,
à la pointe de la pointe,
au dernier caillou de la côte,
que l’ombre de l’oiseau peut,
à elle seule, recouvrir.

J’y serai.

(Extrait de : Textes par trois – Printemps 2010)

poème extrait du site  » le manoir des poètes »


Roland Reutenauer – Ratissant tous les soirs son intime lopin


photo Philippe Jacquot

Un jour on voyagera dans l’herbe
autour de chapelles totalement historiques
écoutant des chorals de Bach des choses
vivifiantes
indéchiffré le monde sera il aura plu acidement
dans les philosophies théologies cosmogonies
les poètes auront sucé la pulpe des mots
savouré les pépins amers
on aura dit je reviens à la surface
et j’y reste

 
    2

On peut s’asseoir sur l’idée qu’on se fait de soi-même
et s’y trouver mieux que sur un coussin agrandir au mur
l’œil mélancolique et laiteux du moineau de mars
on peut regarder les poèmes comme autant de minutes
chauffées à blanc de la prose quotidienne galettes de magnésium
sirop du dasein
se redire que la poésie a bouclé son temps
que son temps viendra qu’elle se nourrit de doutes
que la meilleure façon de tourner en rond
c’est encore de danser on peut se lever sortir
en une longue dérive en ville se rejoindre peu à peu
jusqu’aux abords flous de la ville où l’air vient mourir et renaître
expulsé d’un immense sac en plastique bleu
on peut se taire

décembre 1983 – mai 1987


Chair de bitume – ( RC )


La pâte ,
chair de bitume,
lave solidifiée,
la route
sous le feu de l’été
liquéfiée.
Toi tu étales,
moi je racle,
mais rien ne s’en va
sinon quelques graviers
rebelles.
Pieds englués.

La pâte toujours,
chair de peinture,
poussée par la brosse,
sera peut-être un jour
lumière,
un visage, un regard.

Elle maintient le nôtre
prisonnier,
avec des caprices de geste,
figés.
Quelques poils de pinceau
collés, rebelles.
Ils pourraient être nôtres
ces poils, sitôt enlisés
dans le silence.

Monochrome.
Noir de bitume.
Racles plus fort !
et tu me trouveras.

RC


Journal d’un voyage, quand je tourne les pages – ( RC )


photo Virginie Gautier

Journal d’un voyage,
des deux pieds dans le sable – ,
( mais le soleil n’est pas le même

quand je tourne la page ):
je ne suis plus capable
d’en faire un poème,

parce que je ne suis plus là
pour te raconter le vent tiède
précédant l’orage :

deux mois ont passé déjà …
….Non, ce n’est pas de Suède
que je rapporte les images…

imagine plutôt la jungle proche:
elle s’accroche sur la moindre roche
et la photo n’en montre rien ;

pas un coquillage,
pas de varan pour témoin
dont je guetterais l’approche:

C’est par hasard, que j’ai trouvé égaré
un morceau de corail, et un tout petit bénitier,
au fond de ma poche !

voir « suite malaise » de Susanne


Francis Blanche – j’ai rêvé ma vie


photo Boris Wilensky

J‘ai rêvé ma vie
les yeux grands ouverts
me suis réveillé
quand c’était l’hiver

La neige était là
le ciel était gris
le vent était froid
je n’ai pas compris

Mes beaux soirs d’avril
que j’avais rêvés
où donc étaient ils
j’en aurais pleuré

Faites-moi plaisir
commence sans moi
laissez-moi dormir

…. j’étais fait pour ça…


Ne cherche pas à m’appeler, je suis déjà ailleurs… – ( RC )


photo R Koudelka

Dans les courbes de la nuit se cachent les pensées
les plus secrètes, là où je ne peux avoir accès,
car les lendemains ne connaissent pas de parole :
celles ci ne sont pas nées et le discours reste bouche bée,
n’émettant que des sons muets.
Si j’écris le chant, chacun y lit sa propre histoire,
les raisons de croire, et les chemins où ils s’égarent,
alors que déjà les lumières s’éteignent sur les jours passés,
brûlées par le sel, ensevelies sous les marches d’un temps,
où l’on n’espère plus de printemps .
Ne cherche pas à m’appeler, je suis déjà ailleurs.

RC – dec 2022


Yehuda Amichai – ton corps a gardé sa chaleur pendant longtemps


Montage Viki Olner

Les cheveux étaient les derniers à sécher.
Quand nous étions déjà loin de la mer, quand les mots et le sel, qui s’étaient mêlés sur nous, se séparèrent les uns des autres avec un soupir,
et que ton corps ne montrait
plus les signes d’une terrible ancienneté.
Et en vain nous avions oublié quelques choses sur la plage,
afin d’avoir une excuse pour revenir.

Nous ne sommes pas revenus.
Et ces jours-ci, je me souviens des jours
qui portent ton nom, comme un nom sur un navire, et comment nous avons vu à travers deux portes ouvertes un homme qui pensait,
et comment nous avons regardé les nuages avec l’ancien regard que nous avons hérité de nos pères ,
qui attendaient la pluie, et comment la nuit,
quand le monde s’est refroidi,
ton corps a gardé sa chaleur pendant longtemps, comme la mer.

extrait ( avec traduction automatique du site…)


Antonio Gamoneda – Je parle avec ma mère


photo Jock ( flickr)

Maman : tu es maintenant silencieuse
comme l’habit de qui nous a quittés.
Je fixe le bord blanc de tes paupières
et je ne peux penser.

Maman : je veux tout oublier
au fond d’une respiration qui chante.
Passe-moi tes grandes mains sur la nuque
tous les jours pour que
ne revienne pas
la solitude.

Je sais que sur chaque visage
on voit le monde.

Ne va plus chercher sur les murs, maman.
Regarde le visage que tu aimes :
dans chaque visage humain, mon visage.

J’ai senti tes mains.
Perdu au fond des êtres humains je t’ai sentie
comme tu sentais mes mains avant ma naissance.
Maman, ne recommence plus à me cacher la terre.
Telle est ma condition.
Et mon espoir.

on peut voir ce même texte sur le site lafreniere

en savoir plus sur cet auteur


On ne verra pas le troupeau de brebis brouter tes cheveux – ( RC )


Vois-tu, si je me lève
je n’ai pas souvenir des mêmes rêves…
J’étais allongé sur le sol
et nulle part il n’y avait de route,
Au-dessus , le ciel m’entourait de sa voûte .
Le vent pousse des nuages
et les accompagne longtemps dans leur voyage.
L’un d’eux s’est distingué
en prenant l’allure d’un cavalier,
mais aucun (que je ne sache)
ne ressemblait à une vache…
Quelques champs pelés
réclamaient leur dû
car il n’avait pas plu
de presque tout l’été.

Quelques arbres échevelés
gardiens de la draille,
et au loin les sonnailles
de bêtes égarées…
Ce n’est pas encore aujourd’hui
qu’on verra la lune
entourée de brumes
ni le troupeau de brebis
brouter tes cheveux
même si la terre
partage beaucoup de mystères
avec les cieux…

voir aussi le post de Jean Tardieu : nuages


Une photo des plus ordinaires – ( RC )


photo – anonymus-project

Faut-il sauver la brocante et les greniers ?
Fermer la porte à tout jamais,
descendre l’escalier avec de vieux papiers,
y mettre le feu , les regarder se dissiper
dans un petit nuage gris
de poussière et d’oubli ?

Je suis retourné sur les pas
des heures du passé
et ai découvert par terre
un album photo des plus ordinaires :
la plupart ne vous parleront pas
et ne pourraient vous intéresser.

Ce n’est pas la peine
de feuilleter cet album:
pas de cérémonie mondaine
mais seulement des images pâlies :
on y voit un homme
sur un canapé gris
aux motifs fleuris.

Il s’est allongé et endormi.
Un petit sujet en plastique,
grosse tête , habits à carreaux
tourne les yeux vers une lampe éteinte
où quelques plantes peintes
montent à l’assaut,
sans préoccupation esthétique.

L’ensemble a quelque chose
de familier et pourtant d’incongru
car la lumière du flash ne réveille pas l’inconnu,
qui, peut-être prend la pose
dans cette pièce nue :
photo sans intérêt quand on y pense
mais seulement en apparence.

Il y a des chances que la scène
corresponde aux années soixante :

le pantalon à pinces, la chemise à carreaux
rappelle une pièce modeste à l’américaine
à la décoration absente
où même la lampe et son chapeau
ont l’air d’objets factices
et ne nous donnent aucun indice.

Mais gardons la photographie
dans l’album et le placard,
( c’est d’une actualité en retard
que l’on va sauver de l’oubli ):
—> on change tout pour une vue actuelle
on fait poser une demoiselle
pour une marque d’habits,
négligemment endormie.

Mais je garde la figurine,
et le canapé gris :
pour un magazine,
le mur sera d’une teinte indéfinie;
la lumière vient du côté droit
douce et vaporeuse
la pose est avantageuse,
et les bas du modèle , en soie.

Tirée à des milliers d’exemplaires
ce sera une publicité
pour de petits souliers verts
que l’on voit sur le côté,
une photographie à la Bourdin
sans attrait particulier
( à part la couleur vive des souliers
posés sur le coussin).

photo publicitaire – Guy Bourdin pour Charles Jourdan


Caroline Dufour – entre corps et ciel


photo Cig Harvey

une fenêtre
et un ciel d’automne

l’enfant dirait que tout y est
des morceaux de soleil et d’ombre

toute cette lumière qui danse
entre corps et ciel

vouloir ne savoir
rien que vivre

visite du site de Caroline D ( hautement recommandée )


Martine Cheval – îles


Iles

photo R – îles de Tioman

les îles au thé et les îles citronnelle
Les îles d’ivoire
Et celles aux sables noirs
Les îles où l’on but l’eau de Perrin
les îles d’où l’on ne voulait plus s’en aller
Les îles transparentes
Les îles aux moines
Celles du nord et du sud, de l’ouest,
des tropiques et du golfe persique

Nos îles !

Isolées des terres d’où l’on venait,
chacune était un bout du monde
qui menait en bateau
nos envies d’évasion.

extrait de « jardins d’enfants » ed la Lauze 2005


A ceux qui s’enivrent des vapeurs d’essence – ( RC )


photo perso – Singapour nocturne

A ceux qui s’enivrent des vapeurs d’essence,
je dédie un murmure
qui s’élève au-dessus des buildings.

Dans les replis de la ville, on ne compte plus les étages,
et ceux qui montent vers les sommets
se désaltèrent d’illusions.
Ils pensent ainsi dominer une partie de la planète,
jouissent d’un capharnaüm de luxe, ponctué de dentelles de néons,
du trafic des automobiles sur les bretelles d’autoroute,
de leur grondement continu ,
qui passerait pour la pulsation du monde.

Sans doute aimeront ils voir s’allumer une à une, les lumières des façades,
plain-chant d’un anonymat qui se voudrait feu d’artifice.
Mais c’est parce que la nuit favorise les contrastes,
le jour enlève les fards, révèle la laideur du béton,
les puits d’ombre entre les bâtiments où végètent d’insalubres masures.

Dans les grandes métropoles, on perd toute mesure :
l’empilement vertical s’étire avec prétention ;
vertige de puissance des multinationales jusqu’à l’outrance
des écrans géants et lettres lumineuses .
( on nous ferait croire qu’on se nourrit de parfums et de billets de banque ).

La voiture y est maître, rutilants cafards errant dans les avenues.
Le piéton paraît incongru dans un monde qui n’est pensé que pour elle,
à moins de sortir du centre, et de retrouver peut-être
une vie à dimension plus humaine,
moins saturée d’imagerie consumériste tapageuse…

A ceux qui s’enivrent des vapeurs d’essence,
je dédie ce murmure…


Jean Tardieu – nuages


UN MOÏSE barbu qui naissait des nuages
tandis qu’au ras du sol j’écoutais étendu,
m’a demandé mon nom ma naissance et mon âge.
Ses blancs cheveux flottaient, sur la nuit répandus.
Or, comme épouvanté, je songeais à répondre,
voici que le Moïse, environné de sombres
lances, et transpercé par des flèches sans nombre,
mourut, devint cheval, puis chien, puis chevelure,
puis rideau s’entr’ouvrant sur l’abîme qui rit…
Brillant rieur du ciel, ta lance est douce et dure.
Ris de nous ! Tu nous vois, paysans amaigris,
labourer, pour semer, quand notre mort est mûre,
je ne sais dans quels champs, nos nerfs et nos esprits.
L’homme naît sous un astre et ne meurt nulle part ;
il naît ici, nommé, citoyen, riche ou non :
il meurt sans attributs, sans patrie et sans nom,
et, pieux, le tombeau simule un faux départ.
ô vous qui rechargez sur ma tête vos foudres,
blancs vaisseaux emportés vers quels deux vers quels ports
vous, Moïses barbus, corps de brume et de poudre
qui mourez l’un dans l’autre ainsi que des accords,
destins légers qu’un souffle a pu coudre et découdre,
nuages, saviez-vous le secret de ma mort ?

1926


Absente aux dahlias – ( RC )


photo RC

Ô, mon absente,

je vais jeter un pont

entre ces temps

où les jours s’enfuient,

car je t’appelle,

et tu es toujours là:

le cœur ne bat pas

qu’à moitié,

et tu vois,

j’ai redonné de la vigueur

aux couleurs des dahlias,

qui fleurissaient notre jardin…

Ils renaissent à chaque fois

que le cycle de la vie s’embrase,

car tu habites toujours

quelque part, auprès de moi… !


Laetitia Lisa – aux lignes de fuite


photo Benjamin Hilts

d’abord
la lumière s’était parée de tout son or
pour le déposer sur le feuillage

l’herbe elle-même
semblait animée d’une autre vibration
passant de la lumière crue de novembre
à celle de la chaleur elle-même

puis le soleil a disparu
entièrement
derrière les montagnes
que le ciel avait teintées d’un bleu gris tendre
laissant juste au-dessus d’elles
une portion de rouge orangé flamboyant

en remontant plus haut dans le ciel
une barre de nuages
découpée dans le même bleu
faisait écho aux montagnes
suspendue entre rien et tout

on avançait dans le paysage
dont on ne percevait plus les reliefs
tout baigné qu’il était
dans des tonalités de gris de Payne

dans l’alignement des lignes de fuite
de grands arbres
dont je connais l’image
mais pas le nom
se détachaient du ciel
resté étrangement lumineux
leur tronc semblant interminable
comme grandi par la nuit

leurs branches nues
s’élançaient vers les premières étoiles
et leurs rameaux tissaient vers elles
tout un réseau de dentelles et de velours
d’un noir profond

ils semblaient être la porte vers un autre monde
au matin duquel
ils relèveraient leurs filets