voir l'art autrement – en relation avec les textes

photographie

Entre mes doigts, un peu de poussière d’argent – ( RC )


Il y a ce berceau gris
de photographies à moitié développées,
de celles qui emballent
les premiers jours de ma vie :
ce sont dans ces profondeurs du sommeil
où nous nous serions rencontrés,
partageant un rêve inachevé.

Faut-il que j’en sorte,
maintenant un peu plus sombre,
avec le regard qui s’égare ?
Le rêve se serait terminé
sans qu’on s’en aperçoive
et je tiens entre mes doigts
un peu de poussière d’argent.

Le réveil est évanescent :
on me voit adolescent,
accoudé au buffet noir ,
mais la photo ne capte qu’un instant,
pas l’éternité,
et encore moins le futur
où nous pourrions à nouveau, nous rencontrer.


Robert Juarroz – un morceau de rêve entre les mains


Je me suis réveillé,
un morceau de rêve entre les mains,
et n’ai su que faire de lui.
J’ai cherché alors un morceau de veille
pour habiller le morceau de rêve,
mais il n’était plus là.
J’ai maintenant
un morceau de veille entre les mains
et ne sais que faire de lui.
À moins de trouver d’autres mains
qui puissent entrer avec lui dans le rêve.

in Roberto Juarroz/ Poésie verticale


La maison de l’ombre – ( RC )


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J’ai touché l’ombre de mes doigts,
et elle n’a pas bougé.

La maison était dans une couronne de ronces,
ses fenêtres closes ne parlaient plus .

Ouvertes , elles n’auraient pu qu’être muettes
dans l’oubli des étés et des rires.

Qu’elle gémisse de fatigue dans ses fers

– de rouille – , écrasée par le poids du ciel,
qui n’est qu’indifférence…

J’ai touché du doigt
son triste corps de pierre.
Elle ne m’a pas répondu.

Si j’étais resté plus longtemps,
elle m’aurait mordu
me lançant ses ronces au visage .

RC – nov 2020


Béatrice Douvre – A l’hiver du feu


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Le visage traversé
Dans des jardins à jambes de verre, et de roses
Quand recommence la mer tendue
Des lampes, et le froid
Et que l’on tient, dans les mains, le dernier monde
Rêve, et à l’avant du rêve un corps l’éclaire
J’ai peur de ces troupeaux dans le progrès des lampes
Peur de la terre des pas
Près de la porte où penche
La nuit lourde de l’aile Il y a ce péril
Des lampes dans la maison
Ce désir
Comme un taureau dans l’or
Un feu de bois de rose
Coupé par l’hiver


Jean-Claude Pirotte – la mer ne dort pas


photo perso – Lanildut – Finistère

Vous avez remarqué dit-il
que la mer ne dort pas
elle est depuis toujours sujette
à l’insomnie c’est le vieil
Hésiode qui l’observe
la mer et moi nous ne cessons
de nous défier sous le ciel noir
quelquefois je joue à l’aveugle
au paralytique je joue au mort
elle en profite pour répandre
du sable et du temps sur mon corps


Jacques Tournier – un son pur, sans attache


Comment pouvez-vous croire qu’une mort se raconte ?

Elle se vit, jour par jour, pendant des semaines, […]

C’est votre douleur qui vous trompe.

J’emploie les mots comme ils me viennent. Derrière ce que vous m’écrivez, derrière votre ironie, votre mépris, votre insolence, je sais qu’il y a la douleur.

Vous parlez de votre maison comme d’une maison double. J’y vois plutôt un labyrinthe où vous tournez en rond à la recherche d’une issue que votre douleur, – j’y reviens – vous empêche d’apercevoir.

Contrairement à ce qu’il redoutait, cette musique ne réveille rien du passé.

C’est un son pur , sans attache, qui déroule son propre chant hors du temps et de la mémoire, et l’émotion qu’il fait naître ressemble si fort au plaisir que Jean s’effraie de l’avouer.

Il augmente le son. La chambre devient lumineuse.

Il s’oblige à fermer les yeux pour que cette lumière ne soit qu’intérieure, liée à sa seule écoute, la première frontière entrouverte. Les trois mouvements de la sonate dissipent les dernières ténèbres et s’achèvent sur trois accords. Il les laisse sonner longtemps avant d’éteindre l’appareil. […] Sur la dernière note, il sait qu’il y a quelqu’un dans la chambre. Il écarte les mains vers ce qui pourrait être une présence. Il s’entend dire : « – Toi ? »

Il parle à Julia. Il essaie, du moins. Il apprend. – Parler seul, c’est facile.

Quand tu ne vois personne et que l’envie te prend, autant te parler à toi-même, d’un fou à un autre, et alors ? Ricane qui voudra.

Mais te parler à toi, après un tel silence… Il hésite. – Nous avons parlé du silence à New-York, après l’enterrement de Serge. Tu t’en souviens ? Tu m’as dit que c’était simple de se taire lorsqu’on était deux. Un voyage qu’on faisait ensemble, à partir d’un bruit, d’une odeur, en se regardant simplement pour être sûrs de faire le même.

( extrait de Jacques Tournier : A l’intérieur du chien ( Ed. Grasset – 2002 )


Ludovic Janvier – voyez le matin


photo perso – Finistère 2021


Voyez le matin comme il me prépare
et l’herbe du pré si elle m’attend
voyez l’eau du lac comme elle me pense
et le bleu du ciel s’il donne à vouloir

voyez le chemin comme il part de moi
si l’eau du ruisseau promène ma soif
voyez comme l’ombre a choisi mes mots
et si le caillou me ramène au temps

voyez l’horizon comme il me rattache
si les vols d’oiseau m’apprennent à partir
voyez la forêt comme elle m’écoute
et si le silence est fait de ma voix


Décapiter les fleurs du jardin – ( RC )


Tu as tenu dans tes bras le bouquet de l’été,
Que le vent tiède a fleuri ,
et lentement , coupées de leurs racines,
les têtes ont fléchi.

Tu as tenu dans tes bras ton ventre arrondi,
que l’amour a fleuri ,
mais éloigné de ses racines ,
ton corps s’est flétri .

Il n’y a eu que sécheresse
et le froid, l’hiver
et la détresse
et la bouche amère.

Il y a un mot pour décrire
celui qui n’a plus de parents
mais il n’y en a pas pour dire
une mère perdant son enfant.

Comment interroger le destin,
quand , fleur après fleur
se perd dans le lointain
la plus petite lueur ?

La mort était-elle dans ton sein
pour qu’ainsi, elle vienne
décapiter les fleurs du jardin
et les priver d’oxygène … ?

d’après un texte de Marina Tsvétaieva


RC – août 2016


Nathaniel Tarn – les sternes


Toute la nuit sur nos têtes en attente du sommeil
grattements et clabauderies de sternes fuligineuses
au sommet des palmiers (du point de vue cosmique
quelle est la question que se posent les autres espèces ?
Comment pensent-elles ce monde : où va-t-il,
avec nous – ou bien sans nous ?)
Ensuite, sommeil dans les bras de la mer
recouverts de ses épaules d’un bleu insondable
nous protégeant des étoiles incendiaires –
« tout cet or et ce soleil, en joie » dis-tu –
féroces planètes nôtres, nos demeures.


carcasse et abandon – ( RC )


photo Hans Proppe

Ce matin très lumineux,
cette route qui ne va plus nulle part,
un mur et cette carcasse d’un bâtiment blanc
et le vent qui secoue les buissons maigres,
souligne l’abandon sous un azur très pur
après un long détour.
Le soleil a tordu l’ancien climatiseur,
le temps a cuit les pierres,
la route défoncée s’éloigne dans la poussière .

( texte créé à partir de la photo jointe )

dec 2020


Aude Courtiel – des jours des semaines entre un sourire et l’esquive


photo Kathia Chausheva

J’ai guetté les plis sur ta peau.
Des jours des semaines entre un sourire et l’esquive.
Des centimètres de nuages à boire.
Et la peur d’échouer.
Parce que rien ne remplace l’absent.
Que tout pourrait s’arrêter au silence.
Que tu pourrais contourner le vent.
Fermer les fenêtres.
Tapisser l’être.
Pourquoi ne pas enfiler la tombe.
La mort n’est pas le silence.
Tu pourrais aussi passer par les trous dans la porte.
Remettre à plat les plis.
Nommer l’espace.
Du dehors du dedans.
Tamiser le temps.
Avant, maintenant.
J’ai plongé un papier entre tes doutes.
Qui sait si tu l’enveloppes comme un rêve.
Femme à la mer
Combien de temps elle flotte ?
Combien de peaux ?
Des couches
Des plus ou moins vraies
Des plus ou moins fausses
Des promesses
Des effluves
De fauve
Des chiens des chiennes et du velours
À un poil près pointait le bruit du vent
Silence
Encore du temps
À la surface de la lune
Pour soutenir le foutre
Pour dilater la blessure
Prendre le large
À l’horizon qui sait, le chant des sirènes
Combien de temps flotte avant les sirènes ?
Femme marine à deux queues
Envie d’être en soi
En vie d’un toi
Bruit de peaux entre les flammes
Pas de larmes consumées
De cris à l’aveugle
Mais le murmure d’un ruisseau qui fume
Jusque dans la bouche Jusque dans l’iris
Chance
Incandescence
Le désir dilatait le rêve
Est-il encore chaud ?
Bruit de peaux entre les flammes
Pas de larmes consumées
De cris à l’aveugle
Hais le murmure d’un ruisseau qui fume
Jusque dans la bouche
Jusque dans l’Iris
Chance
Incandescence
Le désir dilatait le rêve
Est-il encore chaud ?
Bruit de peaux entre les flammes
Pas de larmes consumées
De cris à l’aveugle

Mais le murmure d’un ruisseau qui fume
Jusque dans la bouche Jusque dans l’iris

Chance
Incandescence

Le désir dilatait le rêve
Est-il encore chaud ?


Reflet du toi à moi ( RC )


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Il y a bien encore, une ombre furtive ,

Puis cet homme, vu à contrejour.

Au quai voisin passait alors la rame de métro :

Il ne l’a pas prise, et reste debout

devant les sièges vides

aux couleurs acides.

–    A sa tenue, je me suis dit

  • je pourrais être lui –

Et dans le même temps,

Il a hoché la tête,

Et s’est sans doute dit

  • qu’il pourrait être moi .

Nous aurions pu échanger quelques mots,

Chacun sur son quai,

Les rails au milieu,

et même intervertir

ce qui se voit :

Habits , chaussures, lunettes,

Mais aussi ce que nous portons en nous,

La part la plus secrète

notre identité,

ne se limitant pas aux papiers.

Il aurait pu être moi,

Peut-être l’a-t-il été,

quelques instants.

mais sur chacun des quais,

La rame s’est arrêtée,

en un lent chuintement,

nous sommes rentrés dans les wagons,

Dans un même mouvement,

sans nous quitter des yeux.

Avant que les rames ne s’ébranlent,

chacune,

dans une direction opposée,

Et cet autre moi-même,

– Peut-être était-ce,

seulement mon reflet ?

>          Il y a des chances,

…qu’il se pose la même question.

RC-  23 août 2013