voir l'art autrement – en relation avec les textes

photographie

Une petite route sur les collines de Toscane – ( RC )


photo Gianni Berengo Gardin

C’est une petite route
qui cherche son chemin
sur les collines
de la Toscane.
Elle domine la vallée
déjà plongée
derrière un rideau de brume.
On la devine par des nuances de gris
dans la photographie.


Comme dans celles de Giacomelli
les silhouettes des cyprès
disposés sur la crète
semblent accompagner
celles des promeneurs
qui traversent le champ de vision
pour aller vers un horizon
encore lointain…
l’atteindront-ils enfin
quand j’aurais fini
de décrire ce que je vois ici ?


Pierre Garnier – Heureux les oiseaux, ils vont avec la lumière


ce sont orthographes nouvelles :
abeille s’écrit abeil
soleil s’écrit soleille

les abeils habitent les abbayes
les soleilles sont désormais des sources

le féminin s’empare du soleille
le masculin s’empare de l’abeil

pendant cet instant la route de la mort
est barrée

l’abeil, la soleille
c’est la meilleure orthographe
apesant
le poète modifie le monde

la pomme devient poème
l’abeille courte devient abeil

les abeils et les soleilles se rapprochent
du presbytère
on y voit plus clair quand le poète
fait son orthographe

les abeils semblables à la lumière
et aux dentels –
les abeils, les abbés, les abbayes
proches maintenant
de la soleille

l’enfant regard’ le mur de l’écol’
par où passent triangles, losanges et sphères –
ainsi les papillons, les abeil’, les libellules –

le Vieil homme ne perd rien en perdant la vie
– il a atteint la cielle et l’abeil

origine : editions des Vanneaux


Pablo Neruda – Ode à la mer


photo RC – îles Perenthian -Malaisie

Ici dans l’île
la mer
et quelle étendue!
sort hors de soi
à chaque instant,
en disant oui, en disant non,
non et non et non,
en disant oui, en bleu,
en écume, en galop,
en disant non, et non.


Elle ne peut rester tranquille,
je me nomme la mer, répète-t-elle
en frappant une pierre
sans arriver à la convaincre,
alors
avec sept langues vertes
de sept chiens verts,
de sept tigres verts,
de sept mers vertes,
elle la parcourt, l’embrasse,
l’humidifie
et elle se frappe la poitrine
en répétant son nom.
ô mer, ainsi te nommes-tu.
ô camarade océan,
ne perds ni temps ni eau,
ne t’agite pas autant,


aide-nous,
nous sommes
les petits pêcheurs,
les hommes du bord,
nous avons froid et faim
tu es notre ennemie,
ne frappe pas aussi fort,
ne crie pas de la sorte,
ouvre ta caisse verte
et laisse dans toutes nos mains
ton cadeau d’argent:
le poisson de chaque jour.

Ici dans chaque maison
on le veut
et même s’il est en argent,
en cristal ou en lune,
il est né pour les pauvres
cuisines de la terre.


Ne le garde pas,
avare,
roulant le froid comme
un éclair mouillé
sous tes vagues.
Viens, maintenant,
ouvre-toi
et laisse-le
près de nos mains,
aide-nous, océan,
père vert et profond,
à finir un jour
la pauvreté terrestre.
Laisse-nous
récolter l’infinie
plantation de tes vies,
tes blés et tes raisins,
tes boeufs, tes métaux,
la splendeur mouillée
et le fruit submergé.

Père océan, nous savons
comment tu t’appelles,
toutes les mouettes distribuent
ton nom dans les sables:
mais sois sage,
n’agite pas ta crinière,
ne menace personne,
ne brise pas contre le ciel
ta belle denture,


oublie pour un moment
les glorieuses histoires,
donne à chaque homme,
à chaque femme
et à chaque enfant,
un poisson grand ou petit
chaque jour.
Sors dans toutes les rues
du monde
distribuer le poisson
et alors
crie,
crie
pour que tous les pauvres
qui travaillent t’entendent
et disent
en regardant au fond
de la mine:


«Voilà la vieille mer
qui distribue du poisson».
Et ils retourneront en bas,
aux ténèbres,
en souriant, et dans les rues
et les bois
les hommes souriront
et la terre
avec un sourire marin.
Mais
si tu ne le veux pas,
si tu n’en as pas envie,
attends,
attends-nous,
nous réfléchirons,
nous allons en premier lieu
arranger les affaires
humaines,
les plus grandes d’abord,
et les autres après,
et alors,
en entrant en toi,


nous couperons les vagues
avec un couteau de feu,
sur un cheval électrique
nous sauterons sur l’écume,
en chantant
nous nous enfoncerons
jusqu’à atteindre le fond
de tes entrailles,
un fil atomique
conservera ta ceinture,


nous planterons
dans ton jardin profond
des plantes
de ciment et d’acier,
nous te ligoterons
les pieds et les mains,
les hommes sur ta peau
se promèneront en crachant
en prenant tes bouquets,
en construisant des harnais,
en te montant et en te domptant,
en te dominant l’âme.


Mais cela arrivera lorsque
nous les hommes
réglerons
notre problème,
le grand,
le grand problème.
Nous résoudrons tout
petit à petit:
nous t’obligerons, mer,
nous t’obligerons, terre,
à faire des miracles,
parce qu’en nous,
dans la lutte,
il y a le poisson, il y a le pain,
il y a le miracle.

Traduit par Ricard Ripoll i Villanueva


Paul Eluard – Air vif


montage RC

J’ai regardé devant moi
Dans la foule je t’ai vue
Parmi les blés je t’ai vue
Sous un arbre je t’ai vue

Au bout de tous mes voyages
Au fond de tous mes tourments
Au tournant de tous les rires
Sortant de l’eau et du feu

L’été l’hiver je t’ai vue
Dans ma maison je t’ai vue
Entre mes bras je t’ai vue
Dans mes rêves je t’ai vue

Je ne te quitterai plus.


Métaphore d’un confinement – ( RC )


projet « Forest City » Malaisie

Le temps languit, étiré
en toute liberté,
croit-on…

Il n’y a pas de barreaux à nos fenêtres,
le cœur profane de la ville
est encore vide
et la pensée ne s’encombre plus
d’une pluie battante

les voix du monde
se sont arrêtées
sur une muraille de verre
car même l’orage est confiné
derrière une grande barrière :

il ne reste plus qu’à compter les jours,
détacher les brins de laine
pris dans la peine et les barbelés
de nos chemins.

Eux s’en vont bien quelque part,
retrouver les sommets,
les cheveux des fougères :

( peut-être qu’ailleurs coulent les rivières,

comme se rassemblent les larmes
d’une multitude de ruisseaux
à la suite d’un crime métaphorique )
emportant avec lui l’espoir
et les désirs avec le temps.

Le temps est toujours innocent.
Il ne connaît pas l’enfermement,
les murs de l’appartement.
Puisque tu es immobilisé…

tu peux toujours sortir de ta tanière
par la voie de l’imaginaire…


Sous une couverture de feuilles – ( RC )


Au milieu d’une forêt, aux arbres centenaires,
je me serais arrêté dans une clairière.
De petits éclats mauves, clignotant de leurs pétales,
au pied du rocher, où je confierais au vent ma destinée.
Je serais le chercheur d’herbe, déplaçant les pierres
me guidant sur le fil invisible de la sueur des fleurs.
Le rocher enflammé doucement
avec le soleil couchant comme un dernier espoir
avant la couverture du soir.

Je me coucherais là, sous une couverture de feuilles
pendant que les plus sèches s’échappent,
avec le souffle le plus léger, qui les agite.
Je laisserais, posé à mes côtés,
le bouquet d’orchidées, immobile dans la nuit.
Car, à qui puis-je offrir des fleurs que je n’aurai pas cueillies ?
Celle à qui je pense est loin sur la route
quand moi, je m’éloigne de la vie.

( basé sur un écrit de Ph Jaccottet  » A travers le verger « ,
et ce texte d’une auteure chinoise anonyme…( dont le texte suit )


Dans la forêt nouvelle a fleuri l’orchidée,
Qui, çà et là, s’emmêle à la vigne,
J’en ai cueilli les fleurs toute la matinée;
Le soir venu, je n’ai pas fini ma brassée.
À qui donc présenter les fleurs que j’ai cueillies?
Celui à qui je pense est au loin sur la route…
Les parfums délicats vite s’évanouiront;
Soudain, toutes les fleurs se trouveront fanées.
Quel espoir luit pour moi que je puisse évoquer?
Au vent qui vole, je confierai ma brassée.

                      Auteure chinoise anonyme, 200 ans av. J.-C. --

le buffet des desserts de lune – ( RC )


photo perso RC

Au buffet des couleurs
un peu de sirop d’érable,
parure des heures de la nuit
sucre de pastèque,
lueurs du rêve :
c’est la pleine lune,
le dessert
qui traverse la fenêtre
et rebondit sur la Rance,
même le soleil

caché de l’autre côté de la terre
ne l’a pas avalée,
malgré un solide appétit…


Pierre Béarn – les barques


photo RC – Brest 2021

Les barques, ces berceaux des hommes,
nous attendaient sur les canaux
de la Venise boréale
ma belle Hollandaise et moi…

Mais l’eau vieillie des habitudes
et les présages des morales
paralysaient ma passagère.

Dans l’éloquence du désir,
d’azur je peignais les forages,
La souffrance qui sanctifie,
les envies repues des famines,
les fruits joyeux d’être cueillis.

Mais la peur figeait ses promesses
en statue de proue périmée
et l’aviron mal arrimé
fut remisé dans son hangar…

extrait de l’ouvrage  » les passantes » ( Grasset )


Luis Cernuda – remords en costume de nuit


auteur non identifié

Un homme gris marche dans la rue de brouillard ;
Personne ne le devine. C’est un corps vide ;
Vide comme pampa, comme mer, comme vent,
Déserts d’amertume sous un ciel implacable.

C’est le temps passé, et ses ailes maintenant
trouvent parmi les ombres une force pâle ;
C’est le remords, qui de nuit, hésitant,
Secrètement approche une ombre insouciante.

Ne serrez pas cette main. Plein d’orgueil le lierre
S’élèvera recouvrant les troncs de l’hiver.
Invisible dans le calme l’homme gris marche.
N’entendez-vous pas les morts ? Mais la terre est sourde.


Remordimiento en traje de noche
Un hombre gris avanza por la calle de niebla;
No lo sospecha nadie. Es un cuerpo vacio;
Vado como pampa, como mar, como viento,
Desiertos tan amargos bajo un cielo implacable.

Es el tiempo pasado, y sus alas ahora
Entre la sombra encuentran una pdlida fuerza;
Es el remordimiento, que de noche, dudando,
En secreto aproxima su sombra descuidada.

No estrechéis esa mano. La yedra altivamente
Ascender a cubriendo los troncos del invierno.
Invisible en la calma el hombre gris camina.
i No sentis a los muertos? Mas la tierra esta sorda.



L’eau et le corps des âmes vives – ( RC )


Le corps des âmes vives
s’écoule sans discontinuer,
de la source , des cascades
jusqu’aux rivières,
pour atteindre le grand fleuve étale.

Tu y entendras
le bruissement de soie
des eaux qui parlent
de leur voyage tracé
au flanc des collines ,
des rochers , des courants
et des galets qu’elles ont porté.

Jusqu’à l’océan, elles accompagnent les vents changeants,
qui dialoguent avec les nuages
et parfois les bousculent .

Ne cherche pas à les comprendre :
leur direction est fantasque,
on ne sait jamais à quoi s’attendre ;
mais les âmes arrivent toujours
un jour ou un autre
à revenir à leur point de départ
pour continuer à chuchoter
dans le cycle de la vie
recommencée.


J’apprivoise les cailloux – ( RC )


photo Anne Cécile Lecuiller

A force de marcher sur l’eau,
j’apprivoise les cailloux,
qui se font plus légers
dans l’éclat des reflets
et de l’eau pure :
maintenant elle a baissé,
je peux traverser la rivière
en équilibre sur le gué.
Ce galet plat,
je l’ai conservé :
c’est une semelle qui me va
adaptée à ma pointure,
je n’aurai plus qu’à y adapter
des sangles de cuir :
m’en faire une chaussure neuve
naviguer sur le fleuve,
que la rivière ira grossir.
Pour faire la paire
il faudra que je déniche
un autre caillou lisse
pour m’emporter dans les airs :
que les écrevisses me pardonnent
elles trouveront d’autres abris
et d’autres pierres…


Edith Södergran – l’appel du feu


L’éclair


éclair qui te caches dans un nuage,
éclair bleu que je vois,
Quand jailliras-tu ?
Eclair, ô toi, béni,
Chargé de foudre, fécondant, purifiant,
Je t’attends, exténuée.

Mon corps gît comme une loque
Pour pouvoir une fois, saisi par des mains électriques,
plus ferme que tous les minerais de la terre,
envoyer l’éclair.


La chance de l’avoir rencontré – ( RC )


photo RC – jardins de l’abbaye de Daoulas

On ne dérange pas
l’éclosion des fleurs.

Elles éclatent en silence
et se jouent des vieux bois
gémissant sous le vent.

On ne dérange pas
les lèvres du jour

Tu sais que la couleur
joue avec l’éphémère,
lutte contre le vent.

Tu ne couperas les les fleurs
dans leur élan

Elles ont moins de temps à vivre,
mais se répandent par milliers
à travers les champs.

On ne dérange pas
le printemps qui triomphe de l’hiver

Sa vulnérabilité n’est qu’apparence ;
tu as déjà beaucoup de chance
de l’avoir rencontré !


Aucune théorie sur le déplacement – ( RC )


photo RC plage et dunes Sainte Marguerite ( 29 )

Là, tout est au beau fixe.
Quelques nuages volages
sont à leur place.
Personne n’imaginerait
à part l’ingénu Magritte,
que les rochers se détachent
et s’envolent, oublieux de leur masse
avant de retomber au petit bonheur
pour la plus grande joie des autochtones,
voyant pleuvoir les menhirs.

C’est une image peu réaliste,
….je le concède,
qui pèse très peu
comparée à ces tonnes
qui ont été déplacées …
mais comment expliquer
que des pierres usées
par des millénaires de marées,
se retrouvent en équilibre
sur ces rochers dentelés ?

L’océan, dans sa grande générosité
aurait-il, inversé le cours des choses,
glissé ses bras sous les écueils,
bousculé les centres de gravité,
ignoré les lois de la physique,
pour leur rendre une légèreté
« métaphysique « 
comme ces nuages que l’on voit passer
lors de ces après-midi d’été,
où règne calme et volupté ?

Je n’ai là-dessus aucune théorie,
pas interrogé le sable sage
sous le soleil de juillet,
de toute façon,
il ne m’aurait pas répondu :
je me suis contenté de chercher l’ombrage
sous les blocs de granite
dont la longue vie
contient plus de secrets et de chansons
que je n’en pourrais inventer…


à skis vers Helsinki – ( RC )


photo Kulkijain

Celui qui se rend
dans la banlieue d’Helsinki
peut chausser ses skis.


Nous allons suivre notre homme
progressant lentement
de porte en porte.


Choisira-t-il la ligne droite
ou le slalom,
la voie la plus pratique
dans son esprit l’emporte
car franchir les portiques
reste une opération délicate :


même s’ils restent ouverts
à tous les vents
et aux étoiles

– ce qui libère les courants d’airs –
et comme par enchantement
— apparaît la cathédrale
sertie d’une brume matinale
à la sortie du labyrinthe :


il reste à prendre une photographie,
pouvant faire office de carte postale,
remplaçant la toile déjà peinte
au dos on trouvera inscrit


bons baisers d’Helsinki !

RC

voir le site de photos


Léonard de Vinci – tristesse


La tristesse ressemble au corbeau qui, quand il voit ses petits naître
blancs , part dans un grand chagrin, et les abandonne avec tristesse,
lamentation, et ne les nourrit pas jusqu’à ce qu’il en voit quelques-uns
avec des plumes noires.

( extrait des notes de L de Vinci sur les oiseaux )

une autre:

Le pinson doré est un oiseau dont on raconte que, lorsqu’il est
en présence d’une personne malade,
si l’homme malade est en train de mourir, l’oiseau détourne la tête
et ne le regarde jamais; mais si l’homme malade doit être sauvé
l’oiseau ne le perd jamais de vue mais il est
la cause de sa guérison.

C’est ainsi que c’est l’amour de la vertu. Il ne regarde jamais aucune chose vile ou
élémentaire, mais plutôt s’accroche toujours à des choses pures et vertueuses et
s’installe dans un cœur noble; comme le font les oiseaux dans les bois verts
sur les branches fleuries. Et cet Amour se montre plus dans l’adversité
que dans la prospérité; comme le fait la lumière, qui brille le plus là où l’endroit
est le plus sombre.


Glissements du cœur en marche – ( RC )


photo et montage RC

Attention , surtout , aux glissements
du cœur en marche:
il pourrait se détacher
dans la vitrine transparente
de mon corps translucide,
et offrir ses pulsations
au tout venant.
Je suis le carrosse fixe
placé juste devant,
emporté par la course circulaire
du manège enchanté.
Je reste à distance égale
de ton petit cheval,
alors que tout se brouile
autour de moi:
la place où les arbres
défilent autour de nous,
les visages flous,
les réverbères aux éclats dorés.
C’est un cinéma permanent
que rien ne semble arrêter,
les murs se courbent,
– mais bien loin
de l’étoile que je suis,
celle de ton regard
quand tu te tournes vers moi,
effrayée encore
par le mouvement des astres,
et le sang bleu
de mon corps transparent…


Une minuscule église de pierre – ( RC )


C’est quelque part,      en avant
sur une pointe de terre
juste avant de plonger dans la mer,
que les pierres affrontent le vent.

Au milieu d’elles
des hommes ont construit
cet abri contre la pluie
une toute petite chapelle

coincée entre des rochers,
infiniment solitaire,
minuscule église de pierre,
        qui semble s’être échouée

        un jour de grande marée .
Des saints que l’on a vénérés
s’y sont peut-être réfugiés
après avoir débarqué .

Ils connaissent des langues mythiques
                           surtout en Bretagne,
( elle qui fut très ancienne montagne
où abondent mégalithes ) .

Il se peut que les pierres pensent par elles-mêmes,
gardant la mémoire de contrées anciennes
et des fêtes païennes
où les dieux n’étaient pas les mêmes .

S’accommodant  d’autres coutumes,
épousant les mousses et les lierres,
ce n’est pas seulement pour les prières
mais pour combattre la brume

évoquer les diables et les sirènes
et toutes les légendes des siècles passés :
ces pierres,                         nous les avons caressées ,
et des âmes déposées, recueilli les joies et les peines .

RC – 2019


La réparation de la photographie – ( RC )


photo André Fromont

L’atelier de réparation
n’a rien pu pour l’image:
c’est vers l’horizon
que l’on va sans dommage.
( J’ai juste repeint le fond
en cherchant la couleur qu’il faut,
sans tenir compte des nuages…)
Il faut dire que la taille du pinceau
ne permettait pas de faire des ronds

– même l’eau est restée grise
en bordure de plage,
comme si elle était prise
par le gel des sels d’argent -.

L’essentiel est sauvé,
car les petits personnages
semblent avoir traversé le temps
et sont sortis de l’oubli:
ils marchent à petits pas,
bientôt , seront à côté de toi…
tu vas pouvoir leur décrire
ce qu’est devenue ta vie
après quelques décennies;

peut-être qu’ils vont rire
de leur rêve en couleur pastel:
ils ont oublié que la photographie
toujours leur rappelle
quelques souvenirs
parce que leurs émotions
sont enfouies dans le passé :
l’atelier de réparation
ne les a donc pas effacées…


Linda Maria Baros – Droit de libre pratique



photo Sebastiao Salgado – Inde

Nous sommes montés dans les camions et avons ri,
nous avons bu et craché.
Nous roulions tous à grande vitesse ; la tête tranchée
de la ville se cognait contre le pare-brise.
Nos amis courraient toujours sur des toits huileux
et le drapeau, le drapeau flottait parmi nous
et nous cognait droit dans le visage,
nous lacérait la joue, nous fendait le front.

Mais nous avons hurlé, nous étions vingt
et sommes devenus cent,
et nous roulions à grande vitesse
par-dessous les tristesses de sel des toits.
Notre passage coupait la ville en deux,
aux fenêtres veillaient des têtes en bois
qui dépeçaient naguère dans le delta
les chevaux à la scie.
Nous avons ri et bu, nous avons craché,
nous nous sommes roulés par terre.
C’était, pour de vrai, un jour de fête !

Les tireurs nous connaissaient par cœur
et caressaient de loin notre tête,
notre front, avec des gestes mécaniques,
translucides et froids.
Et notre tête se cognait, le long de la route,
sans le savoir, contre le pare-brise,
contre l’asphalte.

Mais ils nous faisaient à nouveau monter dans les camions.
Et nous étions vingt à nouveau et nous avancions encore
à grande vitesse, dans la cadence lumineuse
des balles traçantes.
Puisque c’était, à notre insu, un jour de fête !

in  » la nageuse désossée » Le Castor Astral ( voir le pdf dispo dans poezibao )


Sally Heliott – il neige toujours quelque part


Quand tu rencontreras le Soleil de Tabriz
comme ces deux mains
comme ces deux paumes
dont les mots calcinés échappent aux brûlures…

quand tu rencontreras le Soleil de Tabriz
l’hiver alors nous mordra la bouche
comme…
comme pour en vivre encore

le feu avant la cendre
la flamme et la lampe

plaine à la longue page
encore imberbe de doutes et de peurs
quand remplie de silence
on entend sa parole


Fuir le son du clairon – ( RC )


photos André Fromont

Silence ouaté
après la tempête…
si tu t’imagines
que je vais ramasser
les coquilles vides,
aller réparer
les bunkers renversés…

Avec la pluie acide
effaçant les partitions,
J’ai autre chose à faire
que de tourner les pages à l’envers :
qui pourra me poursuivre
avec la fanfare
et tous les cuivres,
puisque tu n’as pas mis le son ?


Tous au garde-à-vous
devant la place de la mairie,
tu salueras de ma part
le capitaine et l’adjudant
qui sont plutôt bien mis
sur cette photo jaunie.
Je leur donne rendez-vous
sur une des plages du débarquement.

Mais il y a bien longtemps
que j’ai fui le son du clairon.


Georges Jean – dans le désordre des choses


photo RC retravaillée – Bretagne

Les fruits sur la prairie pourrissent
Les sentiers mènent aux étangs
Où le ciel ouvre sa pulpe
Les dernières roses construisent
Le réseau profond de la mort
Les maisons prennent dans leurs mains
Les personnages de la brume
Nous sommes dans la chair du temps
Les arbres noirs de la nuit
Les oiseaux gris dans le matin
Il semble que le soleil
Va déchirer ces voiles blancs

Ainsi dans le matin du temps
Les paroles simples se lèvent

Alors éclatent les ailes
Se fendent les rameaux
Saigne l’Orient

Et quelques mots dans le silence
Permettent d’entendre la danse
Et rêver de l’Océan

Pour les regards du dedans
Les pierres sont en gésine
Au cœur de la forêt proche

Là dans les sentiers de silex
Le plaisir bat comme le cœur

Voici les traces les sillages
Les filles des longs retours
Et dans l’ombre d’alentour
Les absents se sont levés

Et le jour ouvre nos lèvres
Et les mots entrent dans les choses.

extrait de « parcours immobile »


Les beaux restes – ( RC )


publicité ( sans le texte ) de Christian Dior, modif perso

Après les lendemains de fête,
voilà que s’apprêtent
les mains qui sortent de l’ombre
tenant un petit pot de vernis
en équilibre sur deux phalanges,
car les squelettes ont toujours envie
de vernis à ongles.
parce qu’ils ont cette coutume étrange
de pousser encore,
longtemps après la mort ;
personne n’aurait l’idée
de raboter des serres aiguisées…

Autant se faire une beauté,
( déjà la bague ne jette plus d’éclats ) :
il n’y a plus de soleil en bas,
ou bien c’est un astre noir
enfoui dans la terre,
qu’on ne peut pas voir :

Un léger maquillage
ne peut vous faire ombrage
on ne sait plus très bien si çà sert :
Oublié le rouge à lèvres
des noces funèbres !
nous nous contenterons d’un autre décor

je peindrais bien votre main en or – ,
mais les ongles en noir,

( je suis sûr
que ça entretient l’espoir…
Acceptez cet auguste geste
pour une vie future…
Vous avez de beaux restes,
je vous l’assure ! )…


Ed J Maunick – Port-Louis


origine

6
… Port-Louis ma capitale le Jardin des Salines
mes rêves devant la mer
les bateaux dans la rade mes adieux sans départ
aux tortues centenaires au Cimetière de l’Ouest
aux oiseaux bateliers mes escales fantômes Batavia Liverpool

7
… Port-Louis ma délirante ce délit du partir alors que je t’aimais
trottoir après trottoir qu’avec mes amis d’or
nous frappions à ton ciel pour une mâne secrète
sur nos vies secondaires réinventions le monde
pour être enfin nous-mêmes

8 … Port-Louis mon beau blason
mensonges et vieux démons à ne savoir que faire
pour falsifier nos rêves et je m’étonne de vivre
de révolte en révolte sans laisser de répit
à mon sang pimenté pauvre et riche à la fois d’un visa capricorne.

extrait de « saut dans l’arc-en-ciel« 


Louba Astoria – le la de mes étés


blés

L’océan mouvant des épis s’est asséché
Juillet fauché
La paille des blés
A l’odeur sèche et drue
Des hérissons jaunis qu’elle a dressés dans les champs

Les soirs se laissent envoûter
Au ciel, d’étoiles pailletées
Ici-bas, d’une humidité serpentine, grimpante
Entre les vapeurs persistantes et dorées

Séduite par cet entrelacs d’odeurs
Les grésillements des grillons et les grelots des jeunes grenouilles
L’obscurité languissante
S’affaisse et enveloppe les derniers parfums de ces journées grouillantes
Repues de soleil et de poussière
Dans un voile de repos bien mérité

Alors un vent léger déroule sa tresse
Entre les feuilles déjà grillées des cerisiers
Disperse lentement les odeurs de ma jeunesse
Et caresse la nuit pour ne pas l’effrayer

Depuis je m’endors à la belle étoile
Pour goûter encore l’ivresse de ces soirs de moisson
Perdus
Le temps où les éclats du quatorze-juillet
Culminaient en ces enchantements béats
Et donnaient le la de mes étés


Côtoyer ta solitude – ( RC )


image Fiorenza Menini Gina 2 ( hommage à Gina Pane )

Tu prends des chemins
des plus incertains,

  • un pas risqué dans l’irréel,
  • une photographie qui te révèle
    où je n’ai pas l’habitude
    de cotoyer ta solitude.

C’est celle d’un jardin d’épines
aussi sec , comme je l’imagine
où tu te transportes
auprès des amours mortes.
C’est ainsi que tu t’isoles
parmi ronces et herbes folles.

Dans la fuite du bonheur,
il n’y a aucune fleur
qui provoque une brèche,
juste des plantes sèches
privées de vie
que personne n’a cueillies…

RC – juin 2022