voir l'art autrement – en relation avec les textes

photography

Alain Paire – Soif inquiète


reflets  stries  rochers  &  roses.jpg

La terre serait soif inquiète. Il n’y aurait plus
que la nuit de l’oubli, des formes sombres
à peine terrestres, le silence de la lumière.
Et parmi les fruits de la veille, comme une ressemblance,
le sourd battement d’une âme, tout au moins le pardon de l’image,
la détresse d’une main qui se blesse ou bien qui aime.
(Un rossignol accueillait chaque nuit l’eau bue par la lumière.)

 

extrait de  « la maison silencieuse »


Pierre Mhanna – dans le silence


Kokoreva candle   -  v-romance--groo.jpg

My poem…
the light of a candle
slowly gathering
in the silence of her heart.

Mon poème …
la lumière d’une chandelle
se rassemblant doucement
dans le silence de son coeur

 


Jean-Baptiste Tati-Loutard – le rocher sur la rive


gr v 11.JPG

 

 

Celui qui l’assiste devient rocher sur la rive :
Il pleure mais la roche ne rend que sa source.
Nous avons chargé le ciel de tant de soleils
Que nous avons oublié qu’en ce monde
La nuit fut première.


James Joyce – musique de chambre – XVII


 

 

 

femme ange.jpg

photo  Francesca  Woodman

 
XVII

Ma colombe, belle et si chère,
Eveille-toi, éveille-toi
Sur mes lèvres et mes paupières,
Rosée de nuit repose là.

Le vent fleurant tisse en concert
Tous les soupirs comme des voix
Ma colombe, belle et si chère,
Eveille-toi, éveille-toi !

Près du cèdre là je t’attends,
O toi ma sœur et mon amie,
Ô colombe de ton sein blanc,
Ma poitrine sera le lit.

Pâle rosée vient se poser
Comme un voile par-dessus moi.
Ma colombe, belle et aimée,.
Eveille-toi éveille-toi.

 

 

My dove, my beautiful one,
Arise, arise !
The night-dew lies
Upon my lips and eyes.

The odorous winds are weaving
A music of sighs :
Arise, arise,
My dove, my beautiful one !

I wait by the cedar tree,
My sister, my love,
White breast of the dove,
My breast shall be your bed.

The pale dew lies
Like a veil on my head.
My fair one, my fair dove,
Arise, arise !


Eugenio de Andrade – avec le soleil


035 the nest.jpg

Je suis à toi, de connivence avec le soleil
dans cet incendie du corps jusqu’à la fin :
les mains si avides à leur envol,
la bouche qui sur ta poitrine oublie
de vieillir et sait encore refuser.

 

Aqui me tens, conivente com o sol
neste incêndio do corpo até ao fim:
as mãos tão ávidas no seu voo,
a boca que se esquece no teu peito
de envelhecer e sabe ainda recusar.

Eugénio de Andrade,
Matière Solaire, XIII


Richard Brautigan – poème d’amour


just another brick in the wall.jpg

photo Andreas Kauppi

 

 

Qu’est-ce que c’est agréable
de pouvoir se lever le matin
tout seul
et de ne pas avoir à dire aux gens
que vous les aimez
quand vous ne les aimez plus.


Pentti Holappa – depuis le rivage


 

 

55405885_9151c683f4 colors.jpg

 

Semant ses bienfaits un nuage vole
puis un aigle, messager.

Seules les îles gémissent vers le rivage à leur départ,
quand le vent sous le gel se fige, pleurant sur leur sort.
Et la mort du nuage

et la fin de l’aigle
et le dernier cri

sont une suffisante genèse.

 

Les lueurs de l’Est ne dorent pas les eaux du rivage,

et les lumières de l’Ouest
ne recouvrent pas l’homme qui
regarde.

Seul jusqu’au destin du rivage résonne le chant de ceux

qui s’en vont :

Adieu, étranger aux visages enfouis.

 

Tout près (1957)


Guillevic – Carnac


( extrait de la  « suite » Carnac )

 

See the source image

provenance photo sites historiques  d’Ecosse

Mer du pêcheur,

Mer des navigateurs,

Mer des marins de guerre,

Mer de ceux qui veulent y mourir.

Je ne suis pas un dictionnaire,
Je parle de nous deux

Et quand je dis la mer,
C’est toujours à
Carnac.

Nulle part comme à
Carnac,
Le ciel n’est à la terre,
Ne fait monde avec elle

Pour former comme un lieu

Plutôt lointain de tout

Qui s’avance au-dessous du temps.

Le vent vient de plus bas,
Des dessous du pays.

Le vent est la pensée
Du pays qui se pense
A longueur de sa verticale.

Il vient le vérifier, l’éprouver, l’exhorter,
A tenir comme il fait

Contre un néant diffus
Tapi dans l’océan
Qui demande à venir.

 


Vesna Parun – la vague


010309_0775_0764_nsls.jpg

J’écoute la rumeur basse de la mer

Qui surgit de la vague et se répercute,

Masquée par un agave antique, j’épie

Sa gorge qui se change en une mouette

Pour s’envoler avec un gémissement

Vers l’or des nuages. Et de l’airain du ventre

Somptueux s’érige sombrement le roc

En fleur qui porte un cortège de princesses

Fascinantes, de fées surgies des légendes.

 

I listen to the down rumor to the sea
That emerges from the wave and reverberates,
Masked by an ancient agave, I watch
Her throat that turns into a seagull
To fly away with a moan
To the gold of the clouds. And belly brass
Sumptuous rises darkly the rock
In bloom carrying a procession of princesses
Fascinating, fairy tales arisen from legends.
.

.


Renée Vivien – Lucidité


DLRLrwLWAAE5zeC.jpg

L’art délicat du vice occupe tes loisirs,
Et tu sais réveiller la chaleur des désirs
Auxquels ton corps perfide et souple se dérobe.
L’odeur du lit se mêle aux parfums de ta robe.
Ton charme blond ressemble à la fadeur du miel.
Tu n’aimes que le faux et l’artificiel,
La musique des mots et des murmures mièvres.
Ton baiser se détourne et glisse sur les lèvres.
Tes yeux sont des hivers pâlement étoilés.
Les deuils suivent tes pas en mornes défilés.
Ton geste est un reflet, ta parole est une ombre.
Ton corps s’est amolli sous des baisers sans nombre,
Et ton âme est flétrie et ton corps est usé.
Languissant et lascif, ton frôlement rusé
Ignore la beauté loyale de l’étreinte.
Tu mens comme l’on aime, et, sous ta douceur feinte,
On sent le rampement du reptile attentif.
Au fond de l’ombre, elle une mer sans récif,
Les tombeaux sont encor moins impurs que ta couche…
O Femme ! Je le sais, mais j’ai soif de ta bouche !

____________(Études et préludes, 1901)

 


Alda Merini – la notte


 

Heesang Lee    Desolation.jpg

La chose la plus magnifique est la nuit

quand tombent les dernières épouvantes

et que l’âme se lance à l’aventure.

Lui se tait en ton sein

comme résorbé par le sang

qui prend enfin la couleur de Dieu

et toi tu pries pour qu’il se taise à jamais

pour ne pas l’entendre telle une plénitude fixe

jusqu’à l’intérieur des murs.

La cosa più superba è la notte

quando cadono gli ultimi spaventi

e l’anima si getta all’avventura.

Lui tace nel tuo grembo

come riassorbito dal sangue

che finalmente si colora di Dio

e tu preghi che taccia per sempre

per non sentirlo come un rigoglio fisso

fin dentro le pareti.


Quelque chose d’indéfinissable – ( RC )


3454613917_a9af31bbff Sorge il sole_L.jpg     

                   Il y a quelque chose d’indéfinissable,

lorsque ta voix s’empare des mots
et les projette,             haut dans le ciel,
un ciel
qui ne semble être fait    que pour toi.

Et les voilà qui redescendent doucement,
      – ainsi ces graines de pissenlit, légères,
               celles en forme de parachute –
qui s’allient avec le vent    pour se poser
                        comme des fleurs de neige.

Lorsque se forgent des lignes,
      chaque flocon trouve sa place,
      rejoignant leurs semblables
portés par une onde calme
naissant en toi.

        Il y a quelque chose d’indéfinissable,
une évidence qui s’offre
comme les notes dessinent le chant
         ravissant l’oreille de celui,
               prêt à les entendre .

       C’est un cadeau que l’on reçoit,
évident comme l’accord
entre le silence et la musique,
         émanation discrète
         du corps et de l’âme .

         Le poème est une constellation,
et les mots,  des étoiles
qu’un fil invisible relie :
     toi seule en maîtrise ces atomes,
                qui restent insaisissables .

 


RC – mai 2019


Amandine Monin – c’est pour ça aussi que la nature nous est si familière


 

Looking Down.jpg

 

photo : John Finnan

 

Un mouvement continu brasse la terre.

Whitman écrit que l’herbe, c’est peut-être les cheveux des morts, il y a tant de monde en dessous qu’au bout d’un moment ils refluent, ils sont les arbres, le lierre, les roches, c’est pour ça aussi que la nature nous est si familière


Une pierre informe dressée dans un jardin- ( RC )


Résultat de recherche d'images pour "stone zen garden"

 

   Il y a une pierre informe
dressée dans un jardin
et que chaque matin entoure,
comme des stries concentriques
tracées dans le gravier .

           De la mousse s’incline
du côté où l’ombre persiste
avec l’aide de celle
de l’arbre qui s’épanche
en brouillon de branches .

C’est un monolithe griffé d’incidences,
fendillé de gel,
de lignes qui se prolongent,
et finissent par se perdre en segments
dont aucun n’est rectiligne .

           C’est un temps indéfini
qui a mordu dans ce corps,
arraché sa chevelure ,
imprimé ses tangentes,
en rides et en fragments.

           Peut-être était-ce une statue
qui a fini par perdre ses membres,
          oublier son visage
et sa première apparence :
aucun indice ne la rend lisible .

Personne ne nous dit sa légende,
son histoire et le pourquoi
       de sa présence :
elle est dans le jardin à la manière
d’un cœur entouré de ses graviers .

       C’est juste une vielle pierre dressée,
         que l’on dirait vivante ,
une vie y pulse encore ,         énigmatique ,
                pour ceux que le temps dépasse :
personne ne pénètre dans son secret .


RC – janv 2019


Ahmed Kalouaz – Hôtel du centre


Les nuits blanches 14230618332.jpg

Tu ne connais de la douleur
que l’abandon
les attentes,
le front posé contre une vitre.

Le téléphone
qui ne sonne
que dans ta tête,
la cigarette et ses réponses
définitives.

Lorsque tu marches dans la chambre
tes pas te disent
ce qu’est le silence.

extrait du recueil  » A mes oiseaux piaillant debout  »

 

voir  aussi  quelques  citations  de l’auteur…


Otto Tolnai – la rose de Kichinev ( extrait )


 

Anne Leroy    Je ne suis pas mort, la famille  va bien.jpg

 

photo : Anne  Leroy

 

… et elle dit espèce de petit samouraï
et elle l’envoie chercher de la chicorée
mais le garçon simplet ne va pas chercher de la chicorée
petit âne têtu qui s’amourache
attend sa mission
l’oncle béla de kichinev l’aidera
à recarrier la meule de roses de sable —
bien sûr c’est déjà le sujet d’un autre
poème et peut-être que cela encore pourrait être le sujet
d’un poème à venir
(qui croirait que la poésie pure aussi est ainsi
que la poésie pure est autant thématique)
dans cet autre poème il serait révélé
que ce serait moi le garçon simplet
que la directrice envoie chercher de la chicorée
et il apporte de la chicorée
et nous buvons de la chicorée
et l’odeur de la chicorée s’infiltre
dans le reste de l’hospice
et quelqu’un s’accoude
l’oncle béla de kichinev s’accoude lui aussi
pourtant il est perclus
et il dit qu’il sent l’odeur de la chicorée
et ça c’était la vie
parce que la rose d’inde puante est belle
tout comme l’odeur de la julienne aussi est belle
tout comme l’odeur de la bouse de vache fraîche
tout comme l’odeur salée de sperme
de l’huître aussi est belle
mais ceci est le mystère
de la belle vie
personne ne connaît le mystère de la vie
tout le monde croit que c’est plus compliqué
bien que ce soit plus simple
le mystère de la vie est plus simple
personne ne connaît le mystère de la vie
parce que c’est cela le mystère de la belle vie
elle avait une odeur de chicorée
et alors je serais vraiment le garçon simplet
comme le petit tibi vigh l’aveugle
tout comme e jonathân batta avec son basedow azur
parce qu’il y a un hospice dans l’asile psychiatrique
alors ce serait vraiment moi le garçon simplet
parce que j’ai l’habitude de faire un saut pour de la chicorée
parce que je suis le garçon simplet à la chicorée
parce que si tu n’arrives pas à kichinev
pour ouigorod avec la rose de jéricho
il reste encore petit samouraï
il reste encore une mission
petit âne qui s’amourache
j’ai toujours voulu être un poète
avec une mission lointaine
si je meurs dans l’hospice
enlève-moi mes braies

 

la « rose de Kichinev » est extrait d’une parution des éditions   » le temps des cerises »


Alexandre Rolla – Ici


Ross18.jpg

photo: Richard Ross          from                « waiting the end of the  world »

 

 

Ici à Trêlles, les choses s’allongent indéfiniment ,

il semble

que rien ne soit fini,

le rétrécissement y est inconnu

la matière vous étire malgré vous

de chaque côté de l’être

les jours et les nuits

passent des chemins

et encore d’autres

et d’autres encore .


Roberto Juarroz – La vie immobile


Les plantes en pot ont souvent cette élégante tristesse 15751918245.jpg

 

Nous restons figés parfois
au milieu d’une rue,
d’un mot
ou d’un baiser,
les yeux immobiles
comme deux longs verres d’eau solitaire,
la vie immobile
et les mains inertes entre un geste et celui qui aurait suivi,
comme si elles n’étaient nulle part.
Nos souvenirs alors sont d’un autre
dont à peine nous nous souvenons.

R Juarroz


Frédérique Kerbellec – Cette terre


a25.jpg

photo de Boston.com

Cette terre de tant de douleur

cette terre de l’arrachement

terre rude

On harangue aujourd’hui sa dépouille

le grand désastre de l’âme

vendu aux boutiques d’ordures

aux marchés des esclaves

qu’on achète pour rien

Son cri arrache des larmes aux astres

appelle sans secours

les pelotes somnolentes des étoiles

Et ses yeux s’agrandissent

terrifiés

sa voix perdue

brûlée piétinée asséchée

par la prostitution des maudits

par la vanité des immenses

des casseroles de fer

qui volent au vent du Nord

La commisération

les parfums fous

les épines des buissons


Pourquoi je dors dans le couloir – (RC )


 

19524540594392b23ad21d1.jpg

Je dors à même le sol,
dans le couloir de l’hôtel.

L’air a été meurtri de couches diffuses
de tabac froid.

J’imagine qu’il y a
derrière les portes de chambres,
des lumières falotes,
et une photo défraîchie
d’une baie, quelque part,
en méditerranée.

C’est étonnant comme les choses immobiles
traversent les années.
Si le bâtiment s’écroule,
et qu’on voie comme si une tronçonneuse
était passée au travers

il y aura de chambre en chambre,
ce papier peint identique
à rayures verticales,
ces photos de la baie,
et la trace en clair,         sur le mur

des armoires hautaines,
ayant déposé leur ombre,
puis qui ont basculé
avec les étages
avec une pluie de gravats.

Je dors à même le sol,
dans le couloir de l’hôtel.

Je n’ai pas voulu entrer
dans la chambre
que j’ai réservée ,
où l’on ne dort
que d’un sommeil anonyme.

Mais j’entends tous les bruits.
Mes voisins qui ronflent,
l’armoire noire qui baille
attendant le bon moment
pour libérer les serpents.

Ils ne vivent que la nuit
et répandent leur venin
obséquieux dans les rêves
de citadins de passage
qui traversent les voyageurs .

La ville coasse encore
sous l’effet de la brume
et des lampes à iode :
une atmosphère de fête
qui plaît aux rongeurs.

Ils grouillent de partout
pénètrent dans les moindres interstices
et prennent le pouvoir:
leurs reflets dans leurs yeux,
sont comme de petites lucioles

Ils sortent même des lambris,
renversent les brosses à dents
et dévorent les tapis.

Vous devez maintenant savoir
pourquoi je dors dans le couloir.


RC – janv 2019


Lou Andreas Salomé – vie énigmatique


Khamar-Daban(treesw cloths).jpeg

photo Pentti Sammallahti

 

Certes, comme on aime un ami
Je t’aime, vie énigmatique –
Que tu m’aies fait exulter ou pleurer,
Que tu m’aies apporté bonheur ou souffrance.

Je t’aime avec toute ta cruauté,
Et si tu dois m’anéantir,
Je m’arracherai de tes bras
Comme on s’arrache au sein d’un ami.

De toutes mes forces je t’étreins!
Que tes flammes me dévorent,
Dans le feu du combat permets-moi
De sonder plus loin ton mystère.

Être, penser durant des millénaires!
Enserre-moi dans tes deux bras :
Si tu n’as plus de bonheur à m’offrir –
Eh bien   –     il te reste tes tourments.


Jean-Claude Pinson – Saison des civelles


( extrait de son ouvrage    » J’habite ici )

Tard un soir que nous traversions la Loire à Nantes
nous fascina le spectacle de dizaines de bateaux

qui allaient et venaient entre les ponts semblant fouiller les eaux avec leurs projecteurs
on était en mars et c’était comme si dans ce remuement nocturne le printemps
bientôt à naître avait
eu un cœur et qu’il battait au rythme étouffé
des diesels nous avions laissé la voiture sur la berge pour marcher
et mieux respirer l’odeur de la marée
montante, celle qui pousse les civelles
dans les eaux de l’estuaire
Le long du quai il y avait aussi des pêcheurs à pied ceux-là; ils trempaient des tamis
dans les remous
du mascaret avec des gestes graves d’orpailleurs nous nous étions approchés: au fond des épuisettes ce qu’ils remontaient ressemblait à du verre en
fusion ou plutôt à des spermatozoïdes vibrionnant désormais en vain et nous avions parlé aux enfants
d’une odyssée commencée là où dort dans les grands fonds l’Atlantide engloutie
du moins c’est la légende, avions-nous ajouté en remontant dans la voiture
je songeai à me servir de cet exemple dans un cours sur la nature et la finalité
je poserais la question de savoir s’il y a un sens à dire qu’une intention quelconque a présidé au long voyage des civelles comme si quelque main anonyme et connaissant les cartes marines les avait guidées jour après jour depuis qu’elles sont confiées aux bras infatigables du courant et en quel sens leur transhumance témoigne pour la force d’une mémoire, d’une lumière d’avant les hommes- droit d’aînesse que d’ailleurs il leur faut payer au prix fort
Ainsi je fais moins fi des variations du temps,sèche avec le vent d’est, revis lorsqu’une dépression approche son haleine, humecte l’horizon d’un front bas de nuages
alors le corps est comme une maison où des chambranles gonflent où des parquets respirent  les lèvres colmatent leurs fissures prêtes pour la pluie ou plutôt le crachin qui est comme les postillons d’une grande parole le regard intérieur s’assouplit tandis qu’à l’horizon le bocage lève comme un gâteau on dirait même que les viscères sont prêts (pourtant les miens sont franchement athées)
à écouter la pluie et son crépi jeté évanescent sur les fenêtres comme une aria céleste
mais c’est évidemment trop dire
Au printemps j’ai des chemins creux qui poussent dans la tête, des envies de campagne
rarement je passe à l’acte je me complais plutôt à choyer la mémoire d’un jour à l’île aux Moines où nous avons marché entre deux fanfares d’aubépines (la métaphore tant pis trahit la paix du lieu)

le vert d’une île en face faisait comme un motif mit la très grande assiette de la mer

Pourquoi étions-nous si sereins?
Etait-ce au bout du chemin la certitude que serait une plage où ramasser des coquillages?
Ce matin j’ai senti un avant-goût d’été
il suffisait que soit ouverte une fenêtre de cuisine que s’en échappent des bruits légers de vaisselle qu’on range fugitivement faisant tinter comme des sous du nouvel an
les beaux jours à venir et que sur le rebord fume la tache rose des langoustines
dans un grand plat qu’on avait mises à refroidir


L’homme qui marche – ( RC )


expo  A Giacometti-  musée Maillol     l'homme qui marche    14.JPG

photo perso – Alberto Giacometti: l’homme  qui marche ( son ombre).

exposition au musée Maillol – Paris  2018

Vois cette silhouette
découpée dans la solitude.

D’un pas décidé, elle progresse
vers quelque chose qu’on ne voit pas.

On ne sait si elle avance
ou reste sur place :

Il y a ce corps projeté en avant,
ce pas tendu ,et pourtant

les pieds englués au sol,
entre futur et immobilité .

RC- mai 2019


Traces de l’or du temps – ( RC )


image 177.jpg

J’ai cherché trop souvent
les traces de l’or du temps.

Un temps en éternelle fuite,
qui se pose sur les fleurs,
–      juste une légère trace :
de la lumière,         de la couleur.

Ce sont ces pépites
qui s’effacent
quand l’hiver les rattrape:

l’or du temps est insaisissable :
comme s’envole le sable
avec le vent

– qui ,      lui aussi ,      m’échappe…

RC – avr 2019

 

voir la phrase  d’André Breton  »    « Je cherche l’or du temps »

dont MChr Grimard  a fait cette variation

 


Renée Vivien – Ondine


ondine-a-la-fnac-de-lille-5c23bab1b5279

 

Ton rire est clair, ta caresse est profonde,
Tes froids baisers aiment le mal qu’ils font ;
Tes yeux sont bleus comme un lotus sur l’onde,
Et les lys d’eau sont moins purs que ton front.

Ta forme fuit, ta démarche est fluide,
Et tes cheveux sont de légers roseaux ;
Ta voix ruisselle ainsi qu’un flot perfide ;
Tes souples bras sont pareils aux roseaux,

Aux longs roseaux des fleuves, dont l’étreinte
Enlace, étouffe, étrangle savamment,
Au fond des flots, une agonie éteint
Dans un nocturne évanouissement.

 

 

(Études et préludes, 1901)