voir l'art autrement – en relation avec les textes

photography

Ahmed Kalouas – Toi


Afficher l’image source
Afficher l’image source

TOI,
vers l’embarcadère
silencieuse rayonnante, tu vas.

Tu ne pars que trois jours
et ce sont mes yeux qui s’en vont.
Soudain j’habite les nuées, le néant.


Le vol pour Beyrouth
est à dix heures quarante
et c’est déjà la mort
qui monte vers le ciel.


Un pont sur les rêves – ( RC )


photomontage RC – à partir de photos de G Pasquier ( Finistère )

C’est une voie étroite
qui s’élance
au milieu des flots.
Juste quelques récifs
battus par les embruns
la maintiennent .

Pour prolonger le jour,
sous le ciel étoilé,
il me faudra quelques signes,
ceux du zodiaque peut-être,
un horizon bleuté
pour me rapprocher des îles.

Je jetterai un pont,
quelques lignes sur les rêves,
transformerai le calvaire
en phare de lumière,
très loin d’ici
prêt à immobiliser les vagues.

Est-ce un morceau d’infini
ce ciel qui m’attend
décollé de la mer ?
emportant mon ombre portée
prête à se déchirer
sur les rochers.

Un havre de pierre se détache ,
vacille dans la tempête ,
mais avant qu’il ne sombre
il faut que je dessine
une rue sur l’océan
qui tiendra juste

en équilibre dans l’image
avant que je n’aborde
dans la réalité,
comme le château de sable
qu’efface,inlassablement,

la marée .



Walter Helmut Fritz – mon signet


photo RC – Marseille 2017

hier fut un brin d’herbe
assez éphémère

pour dans le souvenir
resplendir, pour dire

un chemin qui
continue à vibrer

dans ce poudroiement de lumière
qui ne cesse de

défricher la ténèbre.

extrait de « cortège de masques » éditions Cheyne


Vision du Menez-Hom – ( RC )


Afficher l’image source

Quand on pense
que culminaient
de fières montagnes,
comme le sont aujourd’hui
les Alpes,
et qu’une chaine
marquait peut-être
la frontière avec ce que sont
les îles des « Grands-Bretons ».

C’était sans doute
bien avant
que les hommes
ne prennent pied
vers le Menez-Hom,
dont la base
est la côte même
de la mer d’Iroise…

Elle ne fut peut-être
qu’un lagon sous les tropiques
où une légion de crocodiles
circulait entre les îles.
Vision occidentale
dépassée par les évènements géologiques
et ne figurant
sur aucune carte postale ….

RC


Li Bai – Assis devant le mont Jingting


photographe non identifié

Les oiseaux s’effacent en s’envolant vers le haut
Un nuage solitaire s’éloigne dans une grande nonchalance
Seuls, nous restons face à face, le mont Jingting et moi,
Sans nous lasser jamais l’un de l’autre

( extrait de l’ouvrage de JM Le Clézio : le flot de la poésie continuera de couler ) ed Philippe Rey


Le logis de la cartomancienne – ( RC )


photo: Simonu

Tout en haut de l’escalier

d’une maison délabrée

à façade grise

c’est le logis

de la cartomancienne…

Un chat blanc

à la tête couleur de suie,

veille, avec indifférence

sur une boîte en osier

devant l’entrée

qui reste ouverte

en permanence:

jamais il ne sommeille;

C’est à cet animal

qu’on pose les questions

sur le palier

comme c’est l’usage:

-petit sphynx, petit lion-

Le consulter,

est comme regarder

dans une boule de cristal…

Dans son oeil

se reflètent d’étranges lueurs

où dansent les présages.

Si tu vas chez la cartomancienne,

tu n’y accèdes qu’à pied :

tu repéreras l’escalier:

il est peint de deux couleurs

en rouge et en bleu,

ce qui égaie un peu les lieux:

Quand le chat est à l’intérieur,

c’est elle qui t’accueille

en habits de deuil,

assise, comme toujours

dans le fauteuil de velours .

Il faut suivre le protocole :

elle a les phrases lentes

et peut s’endormir

après quelques paroles

décisives sur l’avenir,

car elle est un peu voyante.

En fin de journée

ses mains sont transparentes.

Tu devras la laisser

méditer sur ton cas

ou bien c’est avec le chat

qu’il faudra dialoguer.


.


Un dimanche à la fête des morts – ( RC )


photo RC – Chanac

Les pierres sont immobiles.
laminées par le temps,
leur couleur est passée,
comme celles des photos
qui y sont accrochées,
ternies,
dans de petits médaillons.

On imagine un peu
ceux qui ont vécu,
le regard perdu
à travers le rideau des années
qui nous séparent d’eux
davantage que les chaînes argentées.

Les tombes voisines sont luisantes de pluie,
c’est toujours en novembre
que semble mourir l’automne,
et que s’échouent les fleurs,
qui perdront inéluctablement
leurs couleurs.

Tu te souviens de la Toussaint,
des demeures massives
en granite poli,
et du gravier blanc
que tu trouvais si joli.

Tu en prélevais un peu
pour dessiner un coeur,
pour répondre aux formules
écrites en noir
sur le fond émaillé.

« A ma soeur chérie » ,
« à mon oncle bien aimé.. ». etc
Puis il fallait s’en retourner,
laisser tranquilles ceux
qui ont le sommeil éternel,
auprès des cyprès centenaires.

La mort est un jour sans fin,
qui ne se contente pas
de fleurs sacrifiées…
la vie ne compte
que ceux qui meurent,
en effeuillant les pages du calendrier ;

le chagrin et l’absence demeurent
pour ceux qui se souviennent.
Je ne parlerai pas des chrysanthèmes
fanant dans leur vase,
des allées désertes,
et des croix qui penchent.

C’était un dimanche,
la fête des morts
( on imagine mal qu’ils dansent
quand tout le monde est parti ).
Le vent a arraché les dernières feuilles
des platanes de l’avenue.

Eux aussi sont en deuil.
Ils secouent leurs branches
comme des membres décharnés :
ils sont les gardiens des ténèbres,
mais attendent le retour du printemps

près de l’enclos funèbre.


S’arracher au sol – ( RC )



photo Parc des Cevennes

La tête à l’envers,

Montée sur l’échelle,

quelque part sur la terre,

Au delà du ciel,

crevant les nuages

Après l’ascension lente,

que rien ne décourage,

Même pas les pentes,

D’abruptes avancées,

de rochers branlants

Aux horizons fermés

leurs glaciers luisants

comme des mâts de cocagne,

plantés comme un défi,

au milieu de la campagne,

– caprices de topographie…

Alors , il est bien tentant,

De s’arracher au sol

Combattre la pesanteur en la bravant

Pour prendre son envol.

Il est tombé, le soir,

Sur le Mont Aigoual,

Tu vas mieux pouvoir

observer les étoiles,

Que depuis son observatoire

croiser les satellites

Dans la nuit noire,

d’un espace sans limites

Les cheveux de couleur

des aurores boréales,

feront ton bonheur,

d’un vol sans escale

En chevauchant Pégase,

ses ailes ,sur l’air,appuyées ,

ignorant les cases,

des jeux de société.

Tu iras bercer les lunes

dans tes bras blancs

survoler les dunes,

les soleils aveuglants.

et les pays lointains,

dont tu rêvais,

Seront à portée de main,

et même si près,

que la planète te semble

bien petite , ma foi,

Même si elle tremble,

encore, et aussi de froid

pour les habitants de la terre,

Il serait aussi, passé de mode,

de se faire la guerre,

jusque aux antipodes….

Fini le temps des nations,

Des bains de sang,

de la désunion,

Tu auras bien le temps

de faire un petit tour et revenir,

Accrochée à une étincelle

le temps d’un soupir,

Et d’un coup d’aile….


Chimères – ( RC )


Nissoulogres causse 02

causses de Lozère ( Sauveterre ) – photo RC 2021

Où cours-tu si vite ?

Après ces rêves qui t’emmènent,
légère, dans le roulement des nuages ?

Es-tu l’oiseau qui s’y cache,
l’avion qui les dédaigne ?

Tu voudrais t’en approcher,
les saisir, les modeler,
être dans les bras de l’air
et l’azur frileux,
lui qui sait que la pluie
ne t’en offrira aucun abri.

Où cours-tu si vite ?

Après ces chimères suspendues,
sans attaches,
dont tu ne pourras jamais t’emparer … ?


Miquel Marti I Pol – je me déclare vaincu


montage RC

Je me déclare vaincu. Les années qu’il me reste
Je les vivrai dans un sourd malaise. Chaque matin
J’effeuillerai une rose – la même –
Et avec une encre évanescente, j’écrirai un vers
Décadent et nostalgique à chaque pétale.
Je vous lègue mon ombre pour testament :
C’est ce que j’ai de plus durable et solide,
Et les quatre bouts de monde sans angoisse
Que j’invente chaque jour avec le regard.
Quand je mourrai, creusez un trou profond
Et enterrez-moi debout, face au midi,
Que le soleil, en sortant, allume le fond de mes yeux.
Ainsi les gens en me voyant exclameront:
– Regardez, un mort au regard vivant.

Traduit par Ricard Ripoll


Gilles Vigneault – j’ai mis dans ma poche une vieille maison


Quand j’ai chaussé les bottes
Qui devaient m’amener à la ville j’ai mis dans ma poche
Une vieille maison
Où j’avais fait entrer
Une jeune fille
Il y avait déjà ma mère dans la cuisine
En train de servir le saumon
Quatre pieds carrés de soleil
Sur le plancher lavé
Mon père était à travailler
Ma sœur à cueillir des framboises
Et le voisin d’en face et celui d’en arrière
Qui parlaient de beau temps
Sur la clôture à quatre lisses
Et de l’air propre autour de tout cela
Aussitôt arrivé en ville j’ai sorti ma maison de ma poche
Et c’était un harmonica .


Le regard des planches – ( RC )


C’est cet arbre qui penche
et se courbe de vieillesse:
la pluie n’est plus une caresse
pour le poids de ses branches.

Le vent le déshabille
puis le couche sur le flanc
au milieu des brindilles :
il a fait son temps…

D’une coupe franche,
on a débité son tronc
pour du bois de construction,
et des tas de planches.

As-tu vu ce que je vois ?
une empreinte indélébile:
un regard immobile
incrusté dans le bois

– et ce sont ces noeuds
au milieu des échardes
qui me regardent
comme des yeux .

L’arbre défunt ,
des jeunes pousses, se souvient ,
du sol couvert de mousse,
et des feuilles rousses ….

Encadrant mon bois de lit
il m’arrive de penser à lui
quand son regard me suit :
C’est comme cela qu’il survit.


Plus fine que la dentelle des cathédrales – (Susanne Derève )


photo RC

Tout près si près

plus proche que le silence

plus pure que la fine dentelle

des cathédrales

plus chatoyante que le jade ,

l’aigue-marine,

palpite dans un souffle ,

juste au dessus de l’eau ,

une aile immense

de libellule…


Vies minuscules ( RC )


Deux êtres se frôlent,
du regard , se caressent

  • sans doute se reconnaissent- ,
    il ont, comme de coutume
    endossé le même costume
    oh comme c’est drôle

l

les voilà qui tiennent conciliabule
au bord d’une pelle !
avec leur habit mordoré
leurs pattes grêles :
ce sont deux scarabées
qui continuent à petits pas, leur vie minuscule .


Georges Drano – prairie


photo perso vallée du Lot – Lozère 2009

La prairie se reconnait
dans ce qui est plus loin
dans l’insignifiance

où le corps de l’eau remue
et se défait.

Le fossé est une arrière-pensée
pas même un paysage.
Dans ses fenêtres, des fleuves entiers,
des ravins
des couleurs
et lui-même, un lieu tourné
par la terre.


Ashley – automne


photo perso – Aveyron, environs de Millau

automne

un jour sans vent,
au sommet de chaque fleur
un papillon

(Autumn)

A windless day —
On top of every flower,
A butterfly.

voir le blog poétique d’Ashley


Sylvia Mincès – Sanglots jetables


photo-montage – auteur non identifié

près d’immenses planètes hexagonales
pleurent et pleurent sur infini
les ravissantes fées-musiques
cantates aux lourds plis chauds

cheveux fa jambe ré
s’arrachent le baldaquin
d’un dieu mineur exalté
désireux avant bleu
d’occuper mille croches
aux sommeils utérins

sanglot à la blondeur d’âme-vestale
sanglot plus frisé que moutons
sanglot-murmure un peu cassé
je viens de déchirer le mien

achèterais — très cher — sanglot stradivarius
— bon état


Ibn Zaydùn – fidélité


phpoto : l’homme à la rose ( 1967 )

photo Roland Michaud 1967 – l’homme à la rose- Afghanistan

Je t’ai évoqué à Az-Zahrâ avec ardeur,
Le ciel était bleu, et la terre
Toute de splendeur vêtue.
Au crépuscule le zéphyr était doux,
Et s’accordait à l’âme,
Comme si, par compassion,
Il s’apitoyait sur mon sort.
Le verger de rosée souriait
Comme s’il portait des perles

Un jour comme tant d’autres de nos jours de plaisirs écoulés,
Nous veillâmes comme des voleurs,
Quand le temps s’assoupit,
Nous jouissions de ce qui séduit l’œil dans les fleurs,
La rosée les inondait jusqu’à les faire frémir sur leurs tiges.
Si ses yeux savaient mon insomnie,
Ils pleureraient sur ce qui m’affecte,
Et les larmes auraient brillé et se seraient écoulées.
Fleurs qui étincelèrent au temps de l’éclosion,
Accordant au matin la radieuse clarté des yeux.
Dans la nuit s’exhalent les senteurs du nénuphar assoupi
Qui dessillent, de l’aube, les paupières.

Tout dans la nature éveille
Le souvenir de notre passion
Au point que le cœur en est oppressé.
Que Dieu fasse que votre souvenir ne s’absente
Ni ne s’envole sur les ailes palpitantes des passions.
Si la brise de l’aube voulait porter mon fardeau,
Quand elle répand son souffle
Elle aurait conduit à vous un jeune homme
Que les coups du malheur ont fait dépérir.
Si un jour exauçait le désir de nos retrouvailles,
Il serait de tous le plus généreux.

Ô femme précieuse, sublime,
Toute pétrie de lumière,
L’aimée de mon âme tu serais
Si je te cueillais comme les amants la rose.
La tendresse était l’aire d’intimité
Que, librement, nous avons longtemps parcourue.
Aujourd’hui je chante, de votre règne, le passé révolu.
Dans l’oubli vous avez enfoui mon souvenir,
Mais l’amour de vous ne m’a pas déserté.

extrait du recueil paru chez  » Orphée » ed la Différence.

c’est un auteur qui a vécu au 10 è siècle


Jean-Pierre Balpe – suffit de laisser venir les choses


en fait c’est assez simple n’est-ce pas suffit de laisser venir les choses n’est-ce

pas laisser laisser faire n’est-ce pas laisser être ne pas résister à leurs frémissements pas aller | contre-courant laisser advenir c’est assez simple n’est-ce pas comme ça c’est assez simple c’est la vie la vie des choses qui viennent ou ne viennent pas viennent ne viennent pas vont sont ne sont pas c’est assez simple assez simple suffit de laisser faire se laisser porter par leur rythme leur présence leur être-au-monde pas besoin d’autre chose laisser être laisser venir même si on ne sait pas si on ne les connaît pas les pulsions de vie respirer être respirer être respirer être respirer être inspirer expirer être laisser foire laisser être vivre ou pas c’est selon mais être là au milieu des choses qui vont viennent attendent passent résistent sont


Tirer de l’eau du puits – ( RC )


Se pencher par dessus la margelle,
                          tirer sur la ficelle,
au milieu même du petit oeil rond
– découpe du ciel tout au fond -.

Lui,            renvoie mon reflet,
                             jamais je ne ferai
                taire cet éclat de lumière,
même en lui jetant une pierre.

                   Un reflet minuscule
tout au fond du noir
d’où je crois voir
crever quelques bulles

                  Il faut hisser le seau
du puits le plus profond.
Remonterai-je quelques poissons
voulant voir à quoi ressemble en-haut ?

               Que ce seau est donc lourd !
est-ce seulement de l’eau
ou un chargement de lingots,
qui me vient en retour ?

               une eau si précieuse
valant son pesant d’or,
comme un trésor
tapi dans l’ombre ténébreuse.

…         Se pencher par dessus la margelle,
      mais voilà qu’une main invisible
            me fait perdre l’équilibre :
                je bats des bras et chancelle ,

           chute brusquement dans l’obscur,
                                    à toute allure .
… au fond du puits
me saisissent soudain, les griffes de la nuit.


la fuite éperdue du langage – ( RC )


photo Susanne Derève

Ici ce sont des mots
accrochés aux poteaux.
Ils balbutient,
aux orgues du couchant,
et peut-être que le concertiste
a pris les devants
avec mille et une variations,
du cor nu
qui délaisse les bois
pour résonner, ingénu
sous d’autres climats
d’autres lois .

Et ce sont celles de la ville
qui indiquent au passage
la fuite éperdue du langage
emporté par la symphonie urbaine.
Lire ce récit comme une partition
serait bien chose vaine :
Jusqu’aujourd’hui on n’a jamais pu
en faire un poème
à portée de rue :
un cor nu
n’est pas ce corps nu
allongé sur un piano
qui tenterait de lire les mots
accrochés aux poteaux.


Justo Jorge Padron – la visite de la mer


photo perso côte d’Iroise fev 2021

Sur l’oxydation verte des rochers
je me réserve, je le sais, une merveille.
l’eau en images va et vient.
Son écume bâtit des temples diaphanes.
Des régions de diamants
éclatent miettes dures contre le basalte noir
laissant la brise constellée
d’amandiers neigeux et tremblants.
Leurs émaux à peine tournoient
dans le miroir prodigue du soleil
et retournent à l’eau comme pluie fourvoyée.
Reviennent les chevaux en incessants suicides.
Formant une unité parfaite. Un voisinage.
Une haleine les guide, cristalline,
qui s’avance vers moi, ailée et majestueuse.


Toutes couleurs se découvrant elle me dit :
“Moi aussi je t’attendais.
Prenons le temps de nous parler,
mais d’abord rêve et vis pour moi cette journée, la tienne,
chez les hommes… ”


Zone portuaire – ( RC )


photos & montages perso

montage et photos RC

C’est un jour où l’hiver fait relâche,
au bas de la ville
où dansent les grues
jouant de leurs muscles orange.
Nous avons longé la zone portuaire,
les façades abruptes des entrepôts,
où l’océan pousse et respire l’iode
au pied de la jetée.

Les camions en attente,
derrière les grillages hostiles,
les bâtiments blanchâtres
où s’entassent de vieux pneus,
les containers empilés
se refusant à l’esthétique,
ainsi les odeurs de goudron et d’huile
revêches , comme les réservoirs de carburant.

Pourtant la géométrie sans fioriture des hangars,
le tracé capricieux des tuyauteries
se soumet à une linéarité
que soulignent leurs ombres portées ,
ce jour où les objets dessinent dans leur volume
leur propre contradiction, qui se révèle
au cœur même des flaques,
le bitume et ses plaques soulevées.

Il faudra attendre que le soleil se couche,
que les reflets jouent sur les métaux :
tôles et citernes désaffectées
et qu’un ciel obscurci les combatte ,
pour que la scène se change
en un théâtre flambloyant ,
rempart illusoire contre l’océan
qui patiente derrière la jetée.

Il porte le tragique d’un bûcher
dans un alambic d’angoisse
la couleur s’y déchire ,
les géants s’affrontent :
bras des grues opposés aux cargos sombres :
blondeurs de crépuscule qui font étinceler
les objets communs, des rails de la voie ferrée ,
aux cuves les plus modestes.

Ce n’est qu’un dernier cri,
où se distillent les éclats de lumière,
traversant les vitres.
Ils ricochent sur les poteaux métalliques:
mise en scène tragique
où tout ce qui s’oppose devient silhouette
avant que le faisceau des phares
ne prennent le relai.

photo perso


Entre mes doigts, un peu de poussière d’argent – ( RC )


Il y a ce berceau gris
de photographies à moitié développées,
de celles qui emballent
les premiers jours de ma vie :
ce sont dans ces profondeurs du sommeil
où nous nous serions rencontrés,
partageant un rêve inachevé.

Faut-il que j’en sorte,
maintenant un peu plus sombre,
avec le regard qui s’égare ?
Le rêve se serait terminé
sans qu’on s’en aperçoive
et je tiens entre mes doigts
un peu de poussière d’argent.

Le réveil est évanescent :
on me voit adolescent,
accoudé au buffet noir ,
mais la photo ne capte qu’un instant,
pas l’éternité,
et encore moins le futur
où nous pourrions à nouveau, nous rencontrer.


Robert Juarroz – un morceau de rêve entre les mains


Je me suis réveillé,
un morceau de rêve entre les mains,
et n’ai su que faire de lui.
J’ai cherché alors un morceau de veille
pour habiller le morceau de rêve,
mais il n’était plus là.
J’ai maintenant
un morceau de veille entre les mains
et ne sais que faire de lui.
À moins de trouver d’autres mains
qui puissent entrer avec lui dans le rêve.

in Roberto Juarroz/ Poésie verticale


Marie-Hélène Lafon – Herbe


photo perso 2021

L’herbe est l’apanage de ce pays, sa première peau.
Elle s’immisce, elle confond par sa virulence.
L’herbe en terre verte ne se sème pas, elle se donne.
A la fin de mars, aux détours du changeant avril, elle pointe, timide, têtue.


En mai, en juin, elle devient insensée, elle ne connaît pas sa force, elle n’a plus de limites,

elle regorge, elle pavoise, elle frôle l’invraisemblable, elle se marquette de troupeaux repus et de pissenlits sémillants.


C’est la saison majuscule, le temps d’insolente jeunesse.
Le vent la brasse, l’étreint, l’éreinte, la pluie la couche, elle se redresse, elle récidive, elle vient à bout de tout.
Elle sent fort le neuf. Enfin elle s’émaille de fleurs vives et penchées, c’est son chant du cygne, elle sera fauchée pour excès de zèle, prolifique munificence.

Elle a été fauchée. Elle jonche, et encore, avant d’être enfournée dans la gueule chaude des machines qui tonitruent, avant la touffeur des granges et des hangars, avant les gaines de plastique drapé, encore, l’herbe se donne. Elle emplit l’air, les soirs, les nuits s’arrondissent d’elle, elle poursuit, elle happe, elle prend, se fait capiteuse, entête comme une chanson ancienne.

Ramassée, compressée, engrangée dûment, elle persiste, elle repousse, elle revient, elle recommence, elle est là, plus légère et non moins crue, à peine émaciée, en regain convoité, une ou deux fois par saison sur les terres les plus généreuses.
Son royaume serait les montagnes d’été où les machines ne l’atteindront pas.

Sur les plateaux de pleine lune, Limon, Cézallier, Aubrac et autres steppes, juin, juillet, août sont le grand temps de l’herbe en gloire, sertie de fleurs aux prénoms précieux.
Les bêtes lentes, répandues sous le ciel énorme, la paissent.
Plus tard, au large des automnes, le fastueux navire cargue les voiles pour le voyage d’hiver, on le déserte;

tout est rare, troupeaux et gens, ce qui reste de l’herbe se tasse, tenace, indéfectible, jauni, mâchuré, roux et rêche à l’œil, souple cependant sous le pied.
Les insectes crépitants n’y courent plus.
L’herbe se fait pelisse, toison de la bête, tendue au ras des jours et des nuits, craquetante et enchantée de givre dans les aubes de décembre.
Sous la neige l’herbe recommence.

extrait de l’ouvrage  » album  » éd Buchet-Chastel


André Fromont – le silence n’existe pas


document extrait d’un des nombreux albums « d’images » de André Fromont  » vous me suivez »