voir l'art autrement – en relation avec les textes

self creation

Ivresse – (Susanne Derève)


 

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   Château de Corcelles – photo RC

 

                            

                          Vivrons-nous,

du souffle léger de Décembre

 

– pierre tendre et tuiles rondes  –

et des rameaux du grand hiver

rouges dans le bleu du ciel 

 

de la promesse  des bourgeons    

sur le bois nu  

du dernier sursaut de l’automne,                                                          

 

                                   ivresse     

de vin rosé  de vin jeune

et de pourpre     de chais silencieux ; 

de l’or paresseux  

 

                                 du jour,

un boisseau  d’ocres et de velours,

de verts  enluminés de pluie  

de  l’éclat  chancelant  du vitrail 

 

                            et de l’offrande

de la nuit  miroitant  de l’averse,

une ville à nos pieds,

brouillée d’ombre et de vent ;

de nos mains jointes et refermées

 

                            innocemment

sur la fortune et le hasard,

comme on braconne  des rêves épars

sur les terres blondes  de l’été

 

avant que  ne l’emprisonnent

les neiges blanches de Janvier  

 

 

 

                           


Dans les pas de Ben Webster – ( RC )


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voir aussi

Dans les pas de Ben Webster,
une marche lente et nostalgique
déroule ses volutes.
Ce sont celles d’un saxophone las,
teinté de cuivre chaud.

Sans hâte, il étreint
quelque chose d’indéfinissable
âpre et tendre à la fois ,
avec le poids de blues
d’un amour disparu.

              C’est un chant ,
mais pas une plainte,
qui serpente derrière les ombres,
comme celle d’une silhouette
à peine entrevue.

                     Un instant
        que le temps l’a repris,
mais qui revient inlassablement :
un air répété
les yeux clos sur la mélodie :

Ce « My one and only love »
a quelque chose
d’une ballade circulaire:
             on en connaît l’air,
            mais jamais la fin.

Quelques mesures s’égrènent:
ce sont des pas dans la neige,
          mais juste leurs traces
             car l’amour n’est plus là,
et plus loin son chemin s’efface.

La musique parle
à ceux qui se rappellent aussi
du regard aimé,
et de l’éternelle empreinte
       d’un visage qui sourit.

 

 

RC –  dec  2019


Une reine recluse – ( RC )


Emily Dickinson, la « Reine Recluse »

C’est l’image d’une femme,
une reine recluse
derrière de hautes murailles,
Elle sait n’avoir pour horizon
derrière sa fenêtre
que des forêts et des collines
qui se prolongent à l’infini.

Parfois elle voit, comme un signe,
un oiseau s’approcher de l’ouverture,
pour s’éloigner aussitôt
comme un rêve
qu’on ne peut jamais saisir.

Ce peut être une abeille égarée,
– dit-elle – qui chante et puis s ‘envole.
Ce sont peut-être comme mes pensées:
une gloire d’or et de lumière
qui fait le miel de l’insecte ,
et le mien .

Hélas, je suis prisonnière
et ce que j’écris
est ce miel inutile
qui ne fait que prolonger
les journées qui s’enfuient:
ainsi,     j’enferme la lumière dans la nuit.

 

note:

« La Gloire est une abeille/Elle Chante –/ Elle pique –/ Et, hélas, elle s’envole »
« Des pensées qui seront d’or et de lumière »
sont des extraits d’écrits d’Emily Dickinson.


Une vénus derrière le balcon – ( RC )


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Madame,                  vous restez entière,
je n’ai rien volé dans votre appartement
                      et vôtre âme vous appartient..
Vous étiez ce long corps nu de faux gisant,
et votre lingerie était en tas sur la table.

Vérifiez…           je n’ai rien pris:
pas une main, pas un sein ( je n’en aurais pas l’usage).
Pourtant vous m’épiiez depuis longtemps
derrière votre balcon,
et vous savez que mon regard vous peint.

Au contraire,          j’ai rajouté sur la toile
une tenture,          un voilage.
Puis ce vase avec ces fleurs mauves
qui semblent un rien vénéneuses
mais ne faneront pas.

La nuit aura beau vous caresser,
vous resterez pour l’éternité
telle que vous étiez
parcourue d’un rayon de lune
se lovant sur vos hanches.

 

RC


Le soleil ne déçoit pas les mots – ( RC )


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peinture: Albert Marquet:  contre-jour à Alger

 

Je dépose sur la page quelques mots.
Il n’y a pas d’heure,       pour ces quelques
flocons noirs éclairant le jour à leur façon.

Une promenade les déplace,
trois silhouettes s’en détachent,
le soleil ne les déçoit pas,

( je n’ai pas encore défini leurs ombres
et j’invente du sable sur une plage,
un port exotique qui n’existe pas encore ).

Je les accompagne
de quelques notes de musique;
elles se dispersent sur la rive .

Un rythme me vient.
Je l’accompagne d’une lueur matinale,
comme une incidence portée dans le texte .

Mon langage parfois m’échappe.
–  je suis distrait de mes pensées –
Le bateau est parti     sans que je ne m’en aperçoive.

 

RC – dec 2019


James Joyce – musique de chambre III: ( pâles portes de l’aurore)


 

peinture: Stephane  Halbout
III
A l’heure où tout repose encore silencieux,
O toi qui restes seul à surveiller les cieux,
Entends-tu dans la nuit le vent et les soupirs
Des harpes suppliant Amour de réouvrir
Les pâles portes de l’aurore ?

Quand tout est en repos, toi seul es-tu levé
Pour écouter jouer les harpes nuancées
Sur le chemin d’Amour qu’elles vont précédant,
Et le vent de la nuit donnant le contre-chant
Jusqu’à ce que passe la nuit ?

Harpes invisibles, jouez donc pour Celui
Dont le chemin s’en va brillant au Paradis
A l’heure où va et vient quelque tendre lumière,
Une douce musique flotte dans les airs
Et joue ici bas sur la terre.

III
At that hour when all things have repose,
O lonely watcher of the skies,
Do you hear the night wind and the sighs
Of harps playing unto Love to unclose
The pale gates of sunrise ?
When ail things repose, do you alone
Awake to hear the sweet harps play
To Love before him on his way,
And the night wind answering in antiphon
Till night is overgone ?
Play on, invisible harps, unto Love,
Whose way in heaven is aglow
At that hour when soft lights corne and go,
Soft sweet music in the air above
And in the earth below.


des jours trop longs – ( RC )


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Il n’y a que des jours trop longs .
Il faut que je m’habitue aux choses ordinaires
celles qui provoquent en duel
des pommes de terre
au fond de mon assiette,
pendant que des oiseaux chantent
à tue-tête, leur refrain.

Les poissons me regardent,
d’un air effaré,
cachés derrière les images
brillantes des magazines.
S’ils le pouvaient, ils me diraient
de surveiller la cuisson
pour que la confiture de brûle pas.

Mais, comme chacun sait,
les poissons restent muets,
surtout quand ils sont plats,
aussi plats qu’une photographie peut l’être.

Le téléphone sonne toujours par erreur:
il n’y a jamais personne au bout,
ou c’est simplement que personne
( en personne appelle )
mais n’a pas encore trouvé de voix
qui lui convienne.

Il y a des tas de journaux dans un coin
qui me disent les évènements trépassés,
car ce sont des nouvelles qui datent
d’au moins trois ans .
Je cherche à l’intérieur des messages cachés,
car quand on m’écrit, même en caractères d’imprimerie,
c’est qu’on s’adresse à moi.

Je n’ai trouvé rien de spécial
qui me sortirait de ces jours ordinaires.
Je comptais trouver des sourires,
mais à part ceux des dames des publicités,
aucun ne m’est parvenu .

Alors les jours s’alignent,
quelque part dans l’existence,
sur une seule ligne
si mince, qu’on ne la voit pas,
et je fais de l’équilibre dessus.

De bonnes idées me viennent,
tiens, je pourrais en faire un poème,
mais je n’ai pas fait assez attention
à ce que me disaient les poissons :
la confiture a brûlé
pendant que j’écrivais.

C’est donc à mettre au rang des choses ordinaires,
à moins que vous pensiez le contraire .
Tiens quelqu’un m’appelle,
mais il n’y a toujours personne
au bout du fil.

De toute façon j’ai l’habitude
des évènements quotidiens
qui n’en sont pas,
les journaux sont là pour le prouver
les poissons ne me contredisent jamais.
Comme le téléphone, toujours muets.


Une poignée de pétales – ( RC )


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Si je dois revenir en ces lieux,
               désertés de l’espoir
que trouverais-je ?
                 L’escalier du perron
envahi par le lierre,
la rambarde mangée de rouille,
et les souvenirs écornés .

Seul,              le rosier demeure.
Dans mes pensées,   il fleurit encore.
En cette saison,         je pense trouver
      sur les marches
     une poignée de pétales
éparpillés.

J’en garderai quelques uns,
que je t’enverrai peut-être,
avec quelques regrets ,
sans un mot,         dans cette lettre
et tu comprendras .


RC – nov 2019


Armand Bernier – le corps de l’arbre


 

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L’arbre est puissant et doux.
Il porte des étoiles.
Un jour, sauvagement, j’ai pris l’arbre en mes bras.
J’ai baisé son feuillage
En prononçant tout bas
Des mots que l’azur seul m’autorise à redire
Des mots qui n’ont de sens qu’au moment du délire
Puis, nous nous sommes tus, longuement, tous les deux
Et j’ai senti sous moi trembler le corps d’un dieu.


Cause commune – ( RC )


Résultat de recherche d'images pour "texte élastique"

Nous faisons cause commune,
en nous tenant juste
à la jointure des textes.

Chacun en prend sa part
et navigue comme il l’entend
dans les paroles.

Ce sont les unes et les autres
qui se rejoignent,
se superposent, et conversent.

Les pages pourraient se tourner,
se plier, et même se lire à l’envers,
tu le sais bien .

En étant de l’autre coté …
si nous tirons chacun du nôtre,
la page s’étend comme on le désire,
sans jamais se rompre.

                    Comme cette page,
pourrait-on dire que nos écrits
ont quelque chose d’élastique ?

RC – août 2018
————-


Bernat Manciet – Sonet XI


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Des voiles vont dans ton visage
vers le large sans âme et même
sans néant —se perdre
seulement et me perdre

bientôt tu ne seras plus
et que serai-je?
ta main se pose sur mes yeux
tu ne veux plus les voir

tu ne veux pas que je sache
où tu m’égares     elle ne fait que passer
comme toi et depuis longtemps

tu étais et n’étais pas menteuse
        fleur menteuse
ma mort parmi tes doigts.


Citation

Pablo Neruda – vos pieds


Mais j’aime vos pieds

juste parce qu’ils ont marché

sur la terre et sur

le vent et sur les eaux,

jusqu’à ce qu’ils me trouvent.

 

But I love your feet

only because they walked

upon the earth and upon

the wind and upon the waters,

until they found me.

Pablo Neruda love your feet

 

Pablo Neruda


Luis Aranha – poème pneumatique 


U Boccioni  -  Elasticité  1912   .jpg

 

peinture:     Umberto Boccioni –   Elasticité  1912

 

 

Le bolchevisme dans le caniveau
Toutes les explosions sont révolutionnaires
Triangle
Et une bombe de verre provoque l’arrêt
Explosion
Syncope
Je ne crois pas au pneume des stoïciens
Mais les pneumatiques éclatent
Quel ennui !
Il n’y a plus 75 chevaux
Ni de vitesse couleur de verre
Les ronflements du moteur
Le vent se tord
Et défait mes cheveux de ses doigts
Dans la ruche des poumons l’essaim de l’air bourdonne
Bannière de poussière agitée à mon passage
Les canards s’envolent
Et mon sang thermomètre qui monte
Vitesse
Panne
Oh! la curiosité populaire !
Nuit
Le sourire heureux des passants
Enseignes lumineuses
Annonces lumineuses
Broadway fait angle avec la Cinquième Avenue
Gratte-ciels
Vu de la lune Sâo Paulo c’est New York
La vitrine est une scène
Sur une affiche le portrait de la prima donna
Une indienne
Dans ce décor il ne peut y avoir de Guarani
Ni de Guaranà
Le tramway dans le virage hurle d’une force indomptée
Il n’y a plus d’orchestre
La vitrine est une scène
Drame de l’adultère
Une dame en chemise près du lit
Divan coussin abat-jour
Le peuple se concentre
Mon automobile attire l’attention
Je suis un spectateur à qui l’on demande son billet et qui l’a oublié
Tous me regardent
Honteux
Couvert de poussière
Arrivant de Santos
La pompe dans la main du chauffeur
La fièvre intermittente du moteur
La chambre à air s’emplit d’un orgueil bourgeois
J’écris ce poème on répare le pneumatique crevé
Dimanche 8 1 /4 à la Casa Michel

 


Edi Shukriu – Au-delà de soi-même


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peinture  Marsen Hartley

 

 

Au-delà de soi-même
Je m’élève de mes ailes au-dessus de moi je plonge
dans les ténèbres de l’enfer

puisant au fond des temps
je me rafraîchis me rassasie de sagesse
tandis que pourrissent les racines

les ronces et buissons demeurent à l’état sauvage
je m’égosille à perdre le souffle, roule de gros yeux.

je m’élève de mes ailes au-dessus de moi
comme si me prenait la folie du temps
Poème du silence

Une vaine pluie tombe au dehors
qui n’augmente ni ne réduit
l’inanité des choses impossibles

de ce bruit monocorde

nulle voix n’émerge ne résonne
maudit silence
c’est à moi que tu en veux.
est-il bien vrai que tout autre univers me demeure interdit

la perte de ce rêve irréalisable
peut aller au diable
au gré de ses tourbillons

la pluie tombe au dehors
et semble noircir le poème du silence.

 

 

Edi Shukriu         est une  auteure de nationalité  albanaise


Comme dans tes vers – ( RC )


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Comme une grande forêt,
les arbres se cachent les uns les autres.
Je n’en vois que quelques uns,
d’autres se développent
et ont des formes étranges,
des couleurs insolites, ,
et je me perds
dans ses obscurs sentiers.

Comme dans tes vers,
une forêt de mots
où je me fraie
dans les petits espaces
que tu laisses découverts,
et je savoure un univers
en m’y glissant doucement,
et peut-être en m’y perdant.


RC- avr 2019


Evelyne Vijaya – Infusion


le ma^tre des oiseaux.jpg

Photo : Roberto Kusterle

 

 

Laisse moi infuser 

dans la nuit qui se diffuse

laisse moi brûler

dans cette violence si confuse.

Remets moi au sommeil

dans ces draps qui s’usent

confies moi aux éternels

lorsqu’en bas le temps s’amuse.

Ne me laisse pas devenir cendre

dans cette vie qui me refuse

Ne me laisse pas descendre

plus bas que mon corps qui s’excuse. 


Immortelles – Rendez-vous de Novembre ( SD/RC)


 

cimetière marin de Talmont sur Gironde Christian COULAIS
Chrysanthèmes – photo C. Coulais

 

 

Ce sont des fleurs glacées

qu’on offre par brassées                 

à des jardins de pierres

 

ces cimetières frileux                 

antichambres aux adieux

des drames ordinaires

 

ces fleurs que la Camarde

accueille goguenarde

au coin d’un marbre noir

 

qu’on abandonne au vent

au grésil aux tourments

d’un sombre purgatoire    

 

ce sont les fleurs perdues                                                         

des amours éperdues

hommages dérisoires                        

 

tendus comme des mains

aux souvenirs défunts

aux ponts de la mémoire

 

corolles sans parfum                                                                        

sans pétales et sans tain

que la lumière captive                                         

                                                        

d’un Novembre morose

habille  d’ors et de roses                                

tel un baiser de  givre   

 

une douleur éclose

au parterre  où reposent

dans l’étreinte du soir

 

ces blanches immortelles

des regrets éternels

comme des encensoirs                                       SD 02 2017

 

 

C’est le rendez-vous de novembre,
celui des rendez-vous manqués.

On dépose sur le marbre,
des brassées de chrysanthèmes

et parfois des roses
devant les stèles grises :

peut-être que les morts
comprennent le langage des fleurs

ou voudraient prolonger leur vie,
d’où la couleur s’enfuit.

Une offrande ultime:
D’autres se décomposent en résine.

Le jardin de pierres,
se rappelle des vivants d’hier

Les tombes sont des demeures de silence,
elles se fichent des assauts du lierre,

des allées de gravillons blancs,
comme des saisons sur la terre .

Pour se rafraîchir la mémoire,
on a gravé les patronymes :

Il y a comme un arbre généalogique,
qui se penche sur la famille,

des ancêtres
jusqu’aux lointaines cousines…

Tout cela bien aligné
dans les allées numérotées.

En ce qui me concerne
je ne serai pas locataire

d’un caveau six pieds sous terre…
et si tu viens un jour de novembre

tu pourras t’en retourner,
il y a longtemps que je serai parti en fumée :

je ne participe pas au décor :
pas de crime, pas de corps :

même la police, en automne
ne trouvera pas d’indices de notre homme :

si tu en cherches la raison , la clef est dans ce poème   (car j’ai toujours détesté les chrysanthèmes)…

RC    02 2018

 

 


Je me souviens du vent dans mes feuilles – ( RC )


Rain on Leaf 6372654231[K].jpg

Je reprends quelques paroles,
d’une chanson engloutie
par des années d’oubli,
mais moi je me souviens
du vent dans mes feuilles,
car l’arbre que je suis
a davantage de mémoire
que celle des hommes,
car celles arrachées par l’automne .
même si elles se sont ocrées,
recroquevillées, desséchées
puis tombées en poussière
me rappellent les hiers.

Mais il n’y a pas de deuil
puisque malgré l’hiver
le gel sévère
est encore teinté d’éphémère;
les feuilles, je les renouvelle,
de manière providentielle
car tu sais que mon bois
toujours verdoie
aux futurs printemps
et reste vigilant
pour ne pas laisser périr
les souvenirs.

 

  • RC – août 2019

La journée du peintre – ( RC )


Afficher l’image source

peinture:           P Cézanne  —  parc  du château noir       1904

Je ne sais
quand les journées s’allongent :

je suis pieds et poings liés
à la chanson du pinceau,
et j’en oublie les heures,
jusqu’à ce que je plonge
dans l’oubli des choses,
ainsi mon ombre me devance
sur la toile ébauchée.

Et chante aussi la rivière
sous le pont de pierres…

J’ai confondu ce que j’ai peint
avec une journée d’été.

Je dépose la lumière par petites touches ,
qui se rassemblent contre l’obscurité.
Je marche dans une clairière
que j’ai inventée ,
je m’y égare un peu .
La futaie change soudain d’aspect
sous l’éclairage électrique .

Elle n’a plus cet attrait magique
des rideaux de feuilles .

Je continuerai demain
marchant dans sentes et chemins :

il y a des couleurs qui s’attardent
à la façon de feuilles d’automne
Elles sont aussi sur mes mains tachées ;
je vais aller me nettoyer
puisqu’une journée à peindre
vient de s’éteindre

sans bruit ,
remplacée progressivement par la nuit .

RC – juin 2019


Marchant dans le néant – ( RC )


See the source image

 

Avec l’apprivoisement du jour,
les étoiles s’enroulent
dans leur tissu lointain.
Tout est en suspension,
et je vois bien quelques figures,
qui clignotent encore :
la grande et petite ourse,
marchant dans le néant,
piétinant les anges,
avant qu’un bleu sans nuages,
envahisse le ciel,
et dilue le temps,
qui semble avoir
arrêté son mouvement,
sur la page
du manuscrit,
avec les dessins du zodiaque
étrangement liés avec les mois
de la terre,
pourtant , vu de l’espace,
une simple poussière…


RC- sept 2019

voir  aussi la représentation du zodiaque  tel que l’a dessiné  Albert Dürer:


Prescription pour épisodes bibliques – ( RC )


 

 

Tintoretto, Esther before Ahasuerus 1547f.jpg

peinture: Le Tintoret  – Esther devant  Ahasuerus     1547

 

Le drame s’est joué
depuis si longtemps,
que l’on pense la rancune évaporée,
le sang noir
dont il ne reste aucune trace,
et si on demandait
aux personnages du tableau
pourquoi ils sont encore là .

Ils nous répondraient,
si c’était possible,
qu’ils n’y sont pour rien,
que le peintre les a placés là,
en forçant les couleurs ,
il a inventé le décor,
le plafond à caissons,
les brocarts, les plats en argent.

C’est lui qui veut nous raconter
par l’image, de vieilles histoires bibliques,
                  des épisodes,
dont il faudrait se rappeler.
                    Tant de temps s’est écoulé
                    les personnages sont morts,
on n’est même pas sûr
qu’ils aient existé.

Le peintre aussi n’existe plus.
On n’est pas sûr
qu’il ait cru lui-même à la légende .
Il a voulu jouer sur les couleurs,
            les roses et les ocres,
le chatoiement des soieries,
           et l’éclat des ors,
montrer son savoir-faire .

C’est un peintre baroque :
                 Il y a juste son nom
sur une plaque de cuivre,
et les experts se disputent
pour déterminer avec certitude
s’il s’agit d’un authentique
ou d’une copie;
cela n’a pas beaucoup d’importance.

         Comme un sujet dont on cherche
à analyser le mal dont il souffre,
      on a passé le tableau aux rayons X,
      trouvé des repentirs
et sous les modèles,
d’autres personnages,
              acteurs d’un autre drame
             dont on ne sait rien.

C’est ce qu’il faudrait faire
de temps en temps.
Recouvrir l’ensemble d’une autre couche,
et repartir sur d’autres bases :
Il serait temps de déclarer l’amnistie:
pour ces coupables ces crimes du passé,
                         Il y a prescription,
chacun peut y aller de son interprétation :

De ces épisodes dont il ne reste aucun témoin,
nous parviennent encore
les images transmises par le peintre
mais qui a sans doute
donné libre cours à ses fantasmes
et imagination,       pour occuper
                                    les murs des princes,
et aujourd’hui des musées .

J’imagine bien les ouvriers
repassant régulièrement
            une couche de gris
            sur ces oeuvres
qui font le bonheur des connaisseurs
et des historiens,
mais qui nous parlent d’un monde trop éloigné,
pour qu’on y croie.

          D’autres drames plus contemporains,
nous brûlent encore la mémoire,
et se soucient peu d’esthétique,
de clair-obscur
ou de lumière tamisée…
         Si j’étais peintre d’histoire,
je ferais parler l’actualité
et j’y poserais les pieds .


RC – sept 2019


Répandre des étoiles – ( RC )


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L’origine des temps
se perd dans le lointain,
et la nuit clignote
de myriades d’étoiles,
qui nourrissent les rêves.

Tu as arpenté les terres nues,
les chemins creux,
en recueillant dans tes bras,
comme tu le souhaitais,
les moissons du ciel.

As tu réussi à capter
l’un d’entre ces astres
lors de tes dérives buissonnières,
qui t’emportent
loin de la lourde glaise des jours ?

La bonne étoile te suit alors,
et la bonne fortune
te précède dans le parcours des dunes
même dans la nuit la plus noire
juste quand tu t’endors…

Tu confies tes espoirs
en traçant un bout de route
dans les figures de zodiaques,
qui se reflètent ( on s’en doute )
dans des flaques.

Mais le lendemain
fait pâlir les rêves,
comme si des branches,
se retirait la sève
au petit matin…

Crois-tu que c’est lui qui les a tués 
et que les étoiles s’enterrent,
de façon que la journée,
ne puisse les toucher,
ni personne les atteindre ?

En fait ils ne vivent que la nuit,
lorsque disparaît le soleil
et il n’y a rien qui les remplace
jusqu’à ce que le sommeil
arrive pour les repeindre 

mais l’étoile que tu as choisie
va te guider sur ton destin
même si on ne la voit pas,
tu répands des fleurs avec tes mains
et la glace fond sous tes doigts.


Ryan Adams – Ténèbres


darkness isn’t anything but the space in between the lightRyan Adams darkness

Les ténèbres ne sont pas autre chose que de l’espace entre la lumière

Ryan Adams


Aujourd’hui, c’est le dernier jour … – ( RC )


Greece and Schauble

Aujourd’hui c’est le dernier jour :

          Tu le sais,         je t’ai averti :
il n’y aura pas d’après,
pas la peine d’avoir des regrets,
sur ce que tu n’as pas accompli,

           il fallait y penser avant :
après, c’est trop tard,
tu aurais dû le savoir :
– qu’as-tu fait de si important.
alors que nous étions
si près de la fin ?

As-tu simplement fait un festin,
mieux disposé tes pions
sur l’échiquier des années,
sauvegardé tes arrières
( qui – à coups de prières )  ?

alors que tu te savais condamné
à redevenir sauvage,
car je suis la sorcière
                             qui sait défaire
                             tous les visages !

Je n’ai pas encore décidé
sous quel signe astral
je vais te placer,
et quel animal
tu vas incarner :

Allez,           – on va rester gentil –
je vais te transformer
                      en petite souris :
tu verras,         c’est très bien,
tu pourras te glisser partout ,

manger dans la gamelle du chien ,
et tu y prendras goût ) :
autrement…           il y a le fromage
mais il est hors d’atteinte :

          pas la peine de pousser des plaintes !
il était temps de tourner la page :
tu as passé trop de temps en humain ,
           sous une belle peau rose :
mais          tu en as fait bien peu de chose,

                      J’ai décidé de changer ton destin :
c’est une nouvelle aventure qui commence,
peut-être que le chat te reconnaîtra,
ou bien il ne te saluera même pas :
Ne t’étonnes pas s’il te donne la chasse
( il ne partage pas sa place ),

mais quand il n’est pas là, les souris dansent
– et lui-même,            quelque temps avant
ne se sentait-il pas trop seul
               habillé en ouvrier agricole,
          ou même,            en président ? –


RC


Xavier Forneret – un pauvre honteux


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modillon de l’abbatiale  Ste Foy de Conques

 

Il l’a tirée
De sa poche percée,
L’a mise sous ses yeux ;
Et l’a bien regardée
En disant : « Malheureux ! »

Il l’a soufflée
De sa bouche humectée ;
Il avait presque peur
D’une horrible pensée
Qui vint le prendre au coeur.

Il l’a mouillée
D’une larme gelée
Qui fondit au hasard ;
Sa chambre était trouée
Encor plus qu’un bazar.

Il l’a frottée,
Ne l’a pas réchauffée,
A peine il la sentait :
Car, par le froid pincée
Elle se retirait.

Il l’a pesée
Comme on pèse une idée,
En l’appuyant sur l’air.
Puis il l’a mesurée
Avec du fil de fer.

Il l’a touchée
De sa lèvre ridée.
D’un frénétique effroi
Elle s’est écriée :
Adieu, embrasse-moi !

Il l’a baisée,
Et après l’a croisée
Sur l’horloge du corps,
Qui rendait, mal montée,
De mats et lourds accords.

Il l’a palpée
D’une main décidée
A la faire mourir.
Oui, c’est une bouchée
Dont on peut se nourrir.

Il l’a pliée,
Il l’a cassée,
Il l’a placée,
Il l’a coupée,
Il l’a lavée,
Il l’a portée,
Il l’a grillée,
Il l’a mangée.

— Quand il n’était pas grand, on lui avait dit :
— Si tu as faim, mange une de tes mains.

Xavier FORNERET in « Le Livre d’Or des Poètes » (Seghers)