voir l'art autrement – en relation avec les textes

self creation

Alain Helissen – ( my life on a horse back ) 10027810


 
437.JPG
photo: montage  perso  2014
n’écoutez pas aux portes le bruit des prépa-
ratifs dispersez-vous mouvements des marées
le hasard emportait parfois des victimes
vous cherchez bien entendu à vous tailler
la part du lion à lion lion et demi vous
n’avez pas les crocs de l’emploi qui vous
a appris ténacité mensonge outrecuidance
feintise arrogance calomnie pègre intesti-
nale il vous faut beaucoup monnayer votre
pignon sur rue votre obésité tranquille à
peine écorchée par quelques morts subites
hygiène précaire boum boum/rada boum trou-
bles cardiaques ah tourne-broche handicaps
cornes hargneuses et dans l’obscurité
l’infime mouvement des lèvres les langues
se rapprochaient cinématographie
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Magnolias de Lady Day – ( RC )


Billie's  -  flower.jpg

montage – RC

Comment dire en mots,
cette voix presque fluette,
les magnolias de Lady Day,
le blues intemporel,

de miss Billie,
à l’infinie fêlure :
j’y entends toujours,
le feu couvant sous les braises,
la langueur de vivre,
les pages d’amour,
déchirées de mots naufragés.

Si elle donne corps
aux plus simples mélodies,
le swing et sa détresse,
parfument le jazz, de son ivresse :
>        Comment dire cette émotion
en cristal fragile,
recueilli dans le désert,
mais toujours intacte ? .

>        Il y a les magnolias de Billie
qui jamais ne fanent,
le souffle de Lester :

         de la musique au firmament
>       des étoiles, des diamants …


RC – fev 2018


Premier homme sur la terre – ( RC )


Résultat de recherche d'images pour "premier homme sur planète"

Si j’étais le premier homme
à marcher sur la terre,
– venant d’une autre planète – ,
je marcherais avec prudence,
sur les berges sablonneuses,

laissant des traces  en creux.

Je m’enfoncerai dans les forêts tropicales,
où le soleil n’y pénètre
que par effraction,
j’apprivoiserai les animaux,
qui m’accueilleront sans méfiance,
comme si j’étais des leurs :

un peu étrange, sur ses deux pattes,
le cœur presque à nu,
et ma mémoire cousue de fil blanc,
essayant de se faire comprendre
par des mimiques
trahissant mes pensées.

Je n’aurais pas la pupille dilatée
du fauve de service,
je viendrai sans arme:
( personne ne les aurait inventées) , 
et avec les meilleures intentions .

Je me guide aux phrases de la lune :
elle, au moins, me comprend .
Je lui parlerai le soir,
lorsque le soleil s’éteindra .
Il reparaîtra le lendemain,
d’un autre côté .

Il étire les ombres ou les rétrécit,
comme avec des élastiques.
Cela semble être un jeu
dont jamais il ne se lasse
montant et descendant
tel un yoyo, au-dessus de l’horizon.

Il y a un seul astre ici.
Il règne,     sans partage
et semble très écouté .
Sa caresse varie, de tiédeur
en brûlure , rythmée par le jour
qui se déplie .

C’est sa façon d’être :
çà remplace le langage,
et les plantes le comprennent:
elles se sont multipliées
au point de couvrir
la plupart des endroits.

C’est une planète verte
avec de grands lacs,
que l’on nommera océans:
la vie a l’air moins rude
qu’ailleurs en galaxie.

J’indiquerai ça,
dans mon compte-rendu ,
devant rendre mon rapport sous quinzaine.
Je parie que bientôt
une équipe d’explorateurs
prendra ma relève.

Il ne serait pas impossible
qu’ils s’établissent ici,
avec leur petite famille, en villégiature .
S’ils construisent un village
il y aura peut-être même
une place à mon nom .


RC – sept 2017


Catherine Pozzi – Nova


Dillon Samuelson             everithing Happens to Someone.jpg

Dillon Samuelson       –  everything Happens to Someone

 

Dans un monde au futur du temps où j’ai la vie
Qui ne s’est pas formé dans le ciel d’aujourd’hui,
Au plus nouvel espace où le vouloir dévie
Au plus nouveau moment de l’astre que je fuis
Tu vivras, ma splendeur, mon malheur, ma survie
Mon plus extrême cœur fait du sang que je suis,
Mon souffle, mon toucher, mon regard, mon envie,
Mon plus terrestre bien perdu pour l’infini.

Évite l’avenir, Image poursuivie !
Je suis morte de vous, ô mes actes chéris
Ne sois pas défais toi dissipe toi délie
Dénonce le désir que je n’ai pas choisi.

N’accomplis pas mon jour, âme de ma folie, —
Délaisse le destin que je n’ai pas fini .


Des nuages avalant des montagnes – ( RC )


Image associée

 

 

C’est une soif,
immense,          inextinguible,
Elle ferait se vider les lacs ,
assécher les rivières,
si tu étais ce géant,
décrit dans tant de légendes .

Mais      il y a plus fort que toi :
on peut voir couramment
des nuages
avaler des montagnes .

 

RC –   mars 2018


Ouvert sur l’infini – ( RC )


Résultat de recherche d'images pour "aurore boréale"

 

C’est ouvert sur l’infini,
d’une belle transparence ;
il y a le scintillement des étoiles,
une cascade d’astres  ( ils ne tombent pas ) .
Cela ruisselle comme une eau,
à travers un ciel qui n’a pas de limite.
Le regard porte loin, et s’il le faut
on s’aide d’engins perfectionnés.
Des télescopes qui nous font découvrir,
cachés, des mondes palpitant par leurs ondes,
des signaux imperceptibles,
qui font supposer que d’autres mondes
se cachent derrière .

Mais quelles que soient les inventions,
les artifices pour voir plus loin,
plus précisément,          dévoiler le secret des dieux,
on se heurte à des obstacles invisibles,
et qui pourtant n’obscurcissent pas la vue ….
car l’univers n’a pas de bornes,
et ce qui nous est donné à percevoir,
n’est qu’une infime partie ,
physiquement limité par l’étroitesse de la finitude,
qui se confronte à l’inversion des choses,
de la même façon que le concevable
s’oppose à l’inconcevable ,
à l’intérieur même de la pensée .

Et si on parle de vision,
malgré la transparence – que l’on pense acquise
l’image des astres       – que l’on croit immobiles,
et de la lumière            –  son parcours rectiligne,
le regard bute contre le ciel
quelles que soient les distances,
et de quelque façon qu’on les repousse,
qu’on les envisage,              encore :
celui-ci aspire l’âme,
et,    à défaut, devient métaphysique ,
se fondant dans le rêve de l’espace ,
que même la conscience
ne peut conquérir .

RC – août 2017

 

( une tentative  de réponse  au texte  d’ Anna Jouy )

 


Nathalie Lauro – Et sur la mer


2822051_orig.jpg

Regarder au hublot
Et ne rien y voir naître,
Ni le laid,
Ni le beau,
Et non plus rien paraître.

Regarder sur la mer,
Tout est noir, tout est gris,
Tout est pluie et minuit,
Tout est nuit et ennuie.

Regarder le salon,
Les gens dorment et rêvassent,
Regarder le salon,
J’ai sommeil tout s’efface.

Mais de là, tu es beau, tu es fort
Et tu m’aimes…
Mais pourquoi les hautbois, les violons me malmènent?
Je perçois des attaques et étranges menaces,
Qui me rappellent alors et mon nom et ma place .


Une île de douleur – ( RC )


Résultat de recherche d'images pour "gravure barque"

 

Une frêle île flottante,
une barque malmenée par les vagues
chargée jusqu’à ras bord
d’abandon et de douleur.

C’est  une partie de pays
mise en quarantaine,
qui espère un jour
retrouver la terre ferme.

Epuisée des orages,
abandonnée par le soleil,
à chaque jour son naufrage
une barque prisonnière du destin

Comme un oiseau dans sa cage
livré aux éléments,
c’est une île fragile
sur la route de l’exil

La route de l’inconnu
juste derrière l’horizon :
Empire de la douleur,
le ciel a perdu ses couleurs.

RC – oct 2016

d’après Louis Aragon   » Quarante »


L’ép(r)ouvante – ( RC )


Image associée

peinture – Frida Kahlo

  Epouvante,
qu’il pleuve ou qu’il vente,
tu t’échappes des contes pour enfants,
et ris de toutes tes dents:
et si c’était une comptine,
on verrait luire tes canines  …

   Et encore, l’épouvante , chante
comme la cigale de La Fontaine,
mais trouves avec peine
l’hiver étant venu, ( air connu ),
où se loger dans les arbres dévêtus
que l’on sait trouver fort dépourvus.

        Voila qu’elle a caché la lumière,
et qu’elle effraie la bergère,
avec des histoires de loup,
ou à dormir debout :
on peut presque palper la peur,
distinguer au loin le château la Terreur.

        Pendant que tes pas s’égarent
tu erres dans les idées noires :
Si les arbres ont perdu leurs feuilles,
l’épouvante a répandu son deuil,
et les racines d’une forêt ingrate,
multiplient les croche-pattes .

        La fontaine s’est refermée,
oubliée dans les ronces et l’églantier :
les fées sont capturées
pieds et poings liées
prisonnières
au coeur de l’hiver.

  •      Les eaux obscures m’ont bu
    tu n’en as rien su :
    je me suis noyé
    dans l’eau glacée :
    mes yeux te regardent
    et ma peau est blafarde:

elle a pris les couleurs de la cendre
dans le long bain de décembre :
il m’a été ôté la joie :
nous n’irons plus au bois :
j’ai pris pour compagne l’épouvante ,
dans la forêt   –  – désormais je la hante.

         Mais les années s’étant écoulées,
et tu m’as désormais oublié:
tu as délaissé tes terreurs d’enfance :
la vie a pris une autre consistance,
elle t’emmène vers d’autres horizons,
( c’est maintenant une autre chanson ) .

        Tu as remisé toutes ces fadaises,
et t’en vas cueillir des fraises :
Cigale, cigale,         il te faut rechanter :
les lauriers des bois ont bien repoussé !
la fontaine est garnie de fleurs d’églantiers,
… tu en accroches une sur ton chemisier…

       Attention quand même aux épines :
elles sont restées assassines ! ,
voila qu’une fleur de sang grandit sur ta poitrine ,
alors… te revient en tête la comptine :
l’épouvante et la peur de mourir…
(     je me rappelle à ton bon souvenir… )


RC – mars 2018


Anise Kolz – langage de stuc


 

Résultat de recherche d'images pour "stuc rococo"

 

 

Que me voulez-vous avec votre langage
stuc
richement orné
qui s’émiette à mon palais

Je veux des paroles comme des éperviers
volant
fonçant
ivres de soleil
sanguinaires
sans pardon


Parce que je t’entends – ( RC )


 

 

peinture: John Haro

 

Nighty Night 2.JPG

Je ne sais pas
si j’écris,
parce que je t’entends :
une voix, un souffle ,
qui vient jusqu’à moi,
– du dedans –
et guide doucement ma main .

 


RC – oct 2017


Justo Jorge Padrôn – devant l’abîme de la page blanche


Image associée

 

peinture: Yves Tanguy

 

DEVANT L’ABIME DE LA PLAGE BLANCHE
(Hommage à Stéphane Mallarmé.)

 
Entre la page nue et moi
descend la mouette du vertige.

Seulement la rumeur de ce futur
et le silence et son éclat
et la promesse de sa plénitude.

Et toutes les questions qui tombent
vers sa profondeur égarée.

La vie s’accorde maintenant avec son infini.

L’œil se noie dans le dur poli de ce regard
sous l’ombre blanche d’une mer
qui jette des noms à l’hostile transparence.


Presque un regret d’hiver – ( RC )


Résultat de recherche d'images pour "primeveres mauves"
Il y a ce retour,
presque un regret de l’hiver.
Le ciel a la couleur pâle
de la mémoire effacée.
Te souviens-tu du chant des oiseaux,
qui hier encore , habitaient le chêne ?

Il reste,   ce matin,
le friselis de givre,
et tu gardes en toi ,
le chant qui gonflait ta poitrine.
Je vois virevolter
de fines particules blanches .

A peine ont-elles touché le sol,
qu’elles s’effacent d’elles-même :
il n’y aura pas aujourd’hui
de couverture blanche ,
ni retour d’hibernation :
ce n’est qu’un passage  ;

La tiédeur du sol
est prête à donner de l’élan
à la symphonie végétale :
déjà les premières fleurs
sèment leurs points de couleur
– premiers signes perçant la grisaille .


Epaisseurs de silence – ( RC )


Résultat de recherche d'images pour "homme de la tourbe"

 

Les archéologues ont consulté les archives du temps .
Ils ont  décrypté les inscriptions sur les pierres:

un langage  s’était perdu, et les intentions  du scribe
nous paraissent bien obscures .

Les stèles  se sont tues,
au crépuscule des idoles,

Les arbres ont reconquis le terrain,
enlacé les ruines, achevé de démanteler
les palais  parcourus par la moisissure,

les feux  de l ‘histoire
et qui ont fini, abandonnant
la partie                  pour le silence.

C’est aussi sous des épaisseurs  de silence
qu’on retrouve sous la tourbe ou la glace ,

ceux qui furent, et ne parlent plus
que par leurs parures du dernier sommeil,

des restes  de tissu, ou plus simplement
avec leurs cendres.
Mais l’auge d’orage,

le masque de la glaise,
sous quatre coudées de terre ,
n’a pas eu raison de leur existence .

Absents, ils sont encore
près de nous.

RC – oct 2016

d’après Paul Celan:
(« Devenues orphelines dans l’auge d’orage »).
Devenues orphelines dans l’auge                 Verwaist im Gewittertrog
d’orage
les quatre coudées de terre                             die vier Ellen Erde.
obscurcies, les archives                                  verschattet des himmlischen
du scribe céleste                                               Schreibers Archiv,
enseveli, Michaël                                             vermurt Michael,
noyé dans la vase, Gabriel,                             verschlickt Gabriel,
moisie dans l’éclair de pierre                        vergoren im Steinblitz
l’offrande sacrée.                                             die Hebe.


Joseph Delteil – Poëme pour la Robe future


Sonia Delaunay, (1913) Robe simultanée, patchwork de tissus, Collection privée.      À Madame Sonia Delaunay

Au commencement était une robe, une robe du soir, Ouverte sur le Paradis,
Et qui avait la forme des oiseaux et la teinte des anges.
Tout est mystère dans la soie, Dans la laine et dans le coton;

L’art de couper une robe
Tient du prodige et de la pige.
Je chante l’étoffe,
L’étoffe aux mille noms et aux mille origines,
Depuis celle qui prend naissance à la mamelle des brebis,
Et celle qu’un ver paradisiaque combine dans sa bonne humeur,

Jusqu’à celles qui font leur nid sur les arbres équatoriaux,
Jusqu’à celles qui sont issues des petites fleurs bleues des champs,

Toutes les étoffes,
Les étoffes fondantes plus douces que des yeux en pleurs,
Les étoffes crues dont le contact fait défaillir les cardiaques,
Et celles dont les grains épais sont des caresses quadrangulaires,
Les fragiles étoffes où transparaît la poitrine des jeunes malades,
Et celles qui tombent à grands plis sur les vastes hommes d’affaires,
Les lourdes étoffes plus lourdes que la mort,
Et celles qui sont plus légères que la vie,
Celles qui se complaisent dans l’incommensurable,
Et celles dont l’attrait est fait de chicane et d’erreur,
Et celles qui mordent, et celles qui saignent,
Et jusqu’à celles dont la beauté est faite de monstrueux trésors …
Ah !   comme la femme va devenir une chose fabuleuse !
Une quintessence de l’Univers  !
Elle empruntera sa ligne aux éléments naturels,
A tout ce qui coule et vole, aux rivières et aux serpents.
Elle va se vêtir de peaux de bêtes, d’arcs-en-ciel et de feuilles d’arbres.
Elle s’approprie la teinte des forêts et du soir, la teinte incertaine et totale
Elle saisit d’un geste prompt tout ce qui passe, tout ce qui fuit,
Elle est au centre de la Matière et la Matière est son enfant.
Autour d’elle, voici les productions de la nature, les lézards et les fruits
Les végétaux, les gemmes, les écailles et les cailles.
Car ma volonté est d’utiliser tous les matériaux,
Le poil et le crin, qui sont des voix éloquentes,
Le cuir qui a un caractère royal,
Le parchemin, symbole de l’intelligence, joie de l’esprit,
Le verre, le verre en fleurs,
Le papier qui ressemble aux nuages et aux roses-thé,
Et peut-être l’ardoise et peut-être le bois,
Et qui sait ?         les métaux, les métaux pleins des secrets de la Terre,
Le métal rouge, le métal vert, et celui qui n’a pas de couleur définie
J’aime les couleurs fondues, composées et insaisissables,
Celles que ni les esprits;      distingués ni les chimistes chenus ne savent nommer
Celles qui sont joie, optimisme et plénitude,
Celles qui s’apparentent aux Scarabées et aux petits insectes illustres,
Celles qui sentent la chair et les issues de la nature,
Celles qui sont légèrement phénoménales et respectueusement abracadabrantes
J’aime les couleurs secrètes,
Les couleurs nues,
Celles qui sont un mouvement, un orbe et une révolution.
Toutes les lignes vont au cœur.
Les manches sont les ailes du cœur.
Les chaussettes couleur de cœur.
Les bottines rythment le cœur.
Le pantalon escalade le cœur.
Le gilet, c’est le valet de cœur.
La cravate est le nœud du cœur.
La boutonnière est la fleur du cœur.
Toutes les lignes vont au cœur,
Toutes les lignes vont au cœur!
La vitesse ronde affole nos tissus et nos jambes.
Le sang galope dans nos veines au rythme de l’Univers.
Plus rien jamais n’arrêtera ni nos pouls ni la Terre tournante.
Une robe n’est plus une petite chose plate et close,
Mais elle commence en plein ciel et se mêle aux mouvements astraux,
De sorte que celle qui la porte porte le monde sur son dos.
L’immobilité est morte et voici le règne du mouvement,
Le mouvement qui naît aux talons pour se répandre dans les étoiles,
Le mouvement circulaire et coloré qui est au centre de tout, qui est Tout,
Et voici qu’une robe est une danse.


Murièle Modély – début


 

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photo: Michael Solokhin

 

début
je n’ai pas pu relire le livre
problème de vue ou de langue
l’enfance est illisible
les pages indéchiffrables à force d’être mangées
par des mains trop fébriles
je n’ai pas pu le livre, relire, relier
– adieu le cuir, la fibre, le cœur des souvenirs
le temps passe, tout devient noir
comme ma peau
complexe et incompréhensible

 

Murièle Modély


Abdallah Zrika – Le linceul de ma grand-mère


Image associée
dessin F Goya – habits gonflés par le vent
 –

Quand ma grand-mère est morte, un vieillard est allé chercher le linceul sur une vieille bicyclette. Sa barbe blanche touchait presque le guidon. Je l’ai vu de loin. C’était le vent qui le guidait et non pas lui, le linceul était sur le guidon. Il se faufilait sous le poids du vent, en tournant à gauche et à droite. Les ruelles étaient trop petites, et tortueuses. Quelquefois, une baraque prenait un grand espace de la ruelle. Tandis qu’il se tortuait lui aussi. Le vent qui était vraiment très fort, faisait gonfler le linceul. Parfois, j’imaginais que ce n’était pas lui qui roulait, mais que c’étaient les ruelles qui se tortuaient en lui, ou peut-être le linceul du vent ou le linceul de la bicyclette qui se gonflait. Cela a duré je ne sais combien de temps, jusqu’à ce que j’entende un bruit dont je n’aime pas me souvenir. Quelques bouts du linceul se coinçaient entre les grilles de la roue, le vieillard tombait de la bicyclette directement sur la tête, et mourait après quelques minutes, le linceul de ma grand-mère entre ses mains.

 

extrait de Petites proses, traduction de l’auteur, L’Escampette, Bordeaux, 1998.


Le fleuve semblable et indifférent – ( RC )


 

J’ai erré dans des contrées,
où les plaines endormies,
tiraient des draps gris .
Ce n’était ni l’hiver,  ni le printemps,
et le chemin de la falaise,
chuintait d’une pluie fine,
semblant sourdre à travers les cailloux,
devenus glissants.

J’ai pensé aux oiseaux véloces,
qui allaient venir bientôt
strier le ciel,
et plonger d’un coup,
vers le Rhône, tout en bas .
Il passait indifférent en gris, aussi,
semblant emporter la mémoire du monde ,
jusqu’à disparaître dans la brume .

Je me suis abrité comme j’ai pu,
dans la maison abandonnée .
La vie s’y était arrêtée,
comme la fin d’un trait sur une feuille.
Il y avait encore une cuisinière
et des ustensiles d’un autre âge,
dévorés de rouille ,
parlant d’un temps révolu .

Un temps qui était peut-être
celui que l’on contemple
sur de vieilles photos jaunies .
Tout semblait en ordre.
La famille au complet posait pour l’éternité.
Le fleuve était semblable ;
il n’y avait pas de brume.
Des oiseaux véloces striaient le ciel.


RC – mai 2017


Béatrice Douvre – L’outrepassante


 

chemin Liberté05.JPG

image  extraite du film :      le  chemin de la liberté (Rabbit Proof fence )

 

Habiter la halte brève

La rive avant la traversée
La distance fascinée qui saigne
Et la pierre verte à l’anse des ponts

Dans la nuit sans fin du splendide amour
Porter sur l’ombre et la détruire
Nos voix de lave soudain belliqueuses
L’amont tremblé de nos tenailles

Il y a loin au ruisseau
Un seuil gelé qui brille
Un nid de pierre sur les tables
Et le pain rouge du marteau

La terre
Après la terre honora nos fureurs
Ô ses éclats de lampes brèves
Midis
Martelés de nos hâtes.

 

Béatrice Douvre,          in « Laissez-nous nous rendre à la nuit »


vent – ( RC )


 


Suis des yeux le tracé des oiseaux,
– prolonge le visible ,
par ce qui ne l’est pas- .

Le vent s’empare des choses,
secoue les branches,
gonfle les draps

La corde se tend,
le linge sèche,
la voile se gonfle

Il s’approprie le monde,
et ne se montre
qu’en bousculant les nuages.

Il est là, au-dessus de toi,
autour de toi , il est partout,
Essaie donc de l’attraper…

Tu as beau refermer tes doigts:
( ce ne sera pas sur le vide ),
–    mais tu ne l’emprisonnes pas.


RC – avr 2017


Alejandra Pizarnik – le jardin triangulaire


 

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peinture:           Alfred  Manessier: espace matinal

Le jardin triangulaire
que je serre dans ma main
ruisselle de fleurs d’eau
des abeilles de parfum bleu
luisent tels des yeux ennemis
incrustés dans mes os


Comme se consument les heures – ( RC )


Image associée

peinture: Paul Klee

S’il faut laisser passer les heures ;
ce sont des images  fugitives,
elles se consument,   comme du papier qui brûle,
et il n’en reste rien.
Même pas un peu de cendre.

Alors, justement ,  où est l’empreinte,
d’où peut naître la future lumière ?
Il faut que je la creuse,
que j’y dépose des paroles,

que je sème quelque chose
pour marquer ce qui passerait
pour un désert  :
              fertiliser le temps
d’un poème,          avant que le jour ne s’éteigne .

Certains diront  que je n’ai pas vécu pour rien.

RC   avr  2017


Rues d’anciens habitants – ( RC )


On se demandera quelle carte consulter,
ou plutôt, à quelle époque,
et si on peut retourner dans la géographie intime
des rues de la ville .
Il y a d’anciennes inscriptions,
qui cohabitent avec les plaques émaillées
et qui disent d’anciens lieux,
des noms qui n’évoquent pas ceux d’hommes célèbres,
mais l’activité pratiquée, ou ce qui marquait
visuellement l’endroit .

La ville est un continent , dont une part est englouutie
dans les épaisseurs de l’histoire .
On peut revoir des cartes anciennes ,
l’écriture penchée, et appliquée pour les noms,
toucher les vieux papiers ,
ignorant l’aspect plastifié d’aujourd’hui
mais rien ne vaut autant,
que pénétrer plus avant dans son ventre,
là où il serait impossible de se repérer ,
dans le sous-sol , où l’ombre règne.

Ce sont des gouffres qui ont englouti les rues,
dirait-on,
un double du quadrillage aérien,
qui court, à la manière d’une autre ville,
cachée dessous, à l’instar d’un arbre,
où les racines se développent dans l’ombre,
comme les branches, dans l’air.
Ou bien la partie cachée de l’iceberg ,
dévoilant , pour qui en a entrepris l’exploration,
la face inconnue des choses.

Une partie ignorée, et qui peut le demeurer :
tout un dédale de souterrains se développe,
juste sous nos pieds .
Il y a des artères principales ,
des croisements , bifurcations ,
impasses, et cavités,
qu’on prendrait presque pour des boutiques,
( comme celles situées au-dessus de la surface ),
des chapelles, le tout rempli jusqu’à ras-bord,
des ossements d’anciens habitants.

L’imagination aidant, les catacombes
sont le continent du sous-sol .
Il revit peut-être avec ses spectres:
les squelettes se réveillent, et se promènent :
Ils n’ont pas besoin de leurs yeux défunts,
de toute façon inutiles dans l’obscurité totale .
Mais pour ceux qui n’y voient pas ,
on a privilégié le sens du toucher,
et c’est peut-être pour cela , que le nom des rues
reste indiqué, à chaque carrefour,

Avec ces lettres profondément creusées dans la pierre .


RC – dec 2017

 

Image associée


Une route perdue – ( RC )


Résultat de recherche d'images pour "route forêt landes"

Au bord du son déjà lointain
De la cloche fêlée
J’ai cheminé sous les brumes
Au bord des étangs remplis de nuages,
Essuyant leur camouflage.

Ce qui avait été une route
Traçait sa voie au milieu des sables
Fougères et terrains instables,
Se morphondait en plaies,
Les dents de cailloux sous la surface.

Cette voie je l’ai suivie
Aussi loin que le regard porte.
Elle se déroule toute droite,
Et absente des cartes…
Censée mener quelque part,
Maintenant plongée dans la forêt :

Une échancrure fine et rectiligne,
Qui pourtant s’essouffle,
Lorsque les îlots d’asphalte
Burinés de sable noir, se font rares,
Mangés par les flaques,
Aux bouches opaques.

Elle se rétrécit encore,
Serpente et se tord,
Et puis se perd,
Bue par la densité du vert,
Comme un vieux langage,
Dont on aurait perdu l’usage.

Transformée en chemin,
Celui-ci s’éteint
Au milieu des pins,
Cédant la place à une impasse,
Un rideau clos,
Un fouillis de végétaux
a reconquis la place,
fermant peu à peu l’espace.

Habitée par les ombres,
Des arbres sans nombre ;
une cabane abandonnée,
Où le chemin m’a mené :

cette petite cabane,
dont les couleurs se fanent
perdant peu à peu ses planches,
Masquée par les branches ,
c’est vers le sol qu’elle s’incline…
le temps lui fait courber l’échine .

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juillet 2014 – fev 2018


Jean-Claude Pinson – miettes célestes au début de l’automne


phare  de Collioure  1905  coll  privée  .jpg

 

peinture : HMatisse    le phare de Collioure

 

bordé certains jours j’oublie le ciel pas le moindre regard pour ses trains de nuages

( je sais la métaphore n’est sans doute pas neuve  mais j’ai l’excuse
de deux générations d’ancêtres cheminots )

pourtant il est là piscine fraîche en l’air où je peux toujours plonger
en renversant la tête il suffit de sortir c’est le soir par exemple
je vais sur la terrasse pour y secouer la nappe dans le silence du vent tombé
il y a une odeur fragile de fumée on dirait qu’elle ramène en ville
des dépouilles humides de hameaux
et comme un paysan inquiet du temps
je lève les yeux vers la cheminée voisine qui dévide une laine claire et droite
une sonde vers la nuit qui vient
il est trop tôt pour qu’il y ait beaucoup d’étoiles
dans le ciel dont la couleur vers l’océan vire encore au bleu métallisé

je reste à regarder longtemps ces quelques miettes tombées peut-être d’un grand festin
d’avant que la terre refroidisse ou bien du bras géant d’une semeuse à l’ample geste
et j’imagine que c’est elle la déesse qu’on voit sur des timbres anciens