voir l'art autrement – en relation avec les textes

self creation

une épaisse nuit à l’intérieur de la terre ( RC )


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mains négatives: grotte  de Roucadour

 

Sous nos pieds,
à l’intérieur de la terre,
de l’épaisse nuit
ce sont peut-être des regrets teintés de noir,
où ,       dans les profondeurs souterraines
les cavernes se font,
creusant le silence d’une paix de ténèbres .

Et la roche suinte
d’un goutte à goutte lent, régulier,
marquant l’éternité du temps,
qui finit par la dissoudre,
en faire des cathédrales
aux statues pétrifiées,
ignorant celles des saints .

Personne n’y prie
et appelle de soupirs .
Pas d’âmes affligées
pleurant d’anciens amours,
et pourtant jaillissent
des larmes en cristaux
durcies par l’attente.

Il est loin aussi,      le temps
où les hommes se rassemblaient
à l’abri des grottes,
autour de braises fumantes,
espérant survivre aux lendemains,
en peignant sur les parois
l’espoir des trophées de chasse .

Ils ont prolongé leur présence,
traversé des millénaires,
et toujours en silence,
leurs mains négatives
tâtonnent ,      inscrites sur la roche
à l’obscurité sans écho
qui se prolonge jusqu’à nous .

 

RC –  juin  2018


René Char – nous n’appartenons à personne


unordinary sunset.jpg

 

Nous n’appartenons à personne sinon au point d’or de cette langue inconnue de nous, inaccessible à nous qui tient éveillés le courage et le silence.

 

René CHAR,           Feuillets d’Hypnos – Fragment III


Côté ombre – ( échos de textes SD – RC )


( ces textes sont visibles  dans  la partie   » ping-pong )

art 126.jpg

photo Jerry Uelsman

COTE OMBRE

J’ai fait  les cent pas sur le parvis

côté ombre

À même le pavé

la gitane a suivi les lignes de ma main

mais elles étaient brouillées

De l’autre côté des pierres

Notre-Dame de la Mer

écrasée de soleil, déserte,

s’endormait

Dans le silence

d’un plein après-midi d’été

Non, tu ne viendras plus

mais j’attendrai  le soir

J’attendrai les chanteurs,

le timbre des guitares                                                         

le son rauque et cassé de ces mélopées lentes  

qui disent le départ

et le prix de l’errance

– la gitane dénoue les pans d’un fichu vert

un enfant fait la manche –

Demain j’irai revoir la mer

la mer et les étangs

la robe claire des chevaux

et l’éclat de corail des flamants

comme des perles ébouriffées

qu’aurait éparpillées le vent

sur l’eau

J’irai dire un adieu à Arles la romaine                                     

Fouler aux pieds les Alyscamps    

Comme Toulet au bord des tombes

Eprouver le poids du passé

Avant que le jour ne s’effondre  

Et  oublier                                 

SD

C’est la faute des pierres .
Elles ont attendu si longtemps,
alignées au bord des allées,
que même les inscriptions,
se sont effacées 
assistant, immobiles, à la fusion des jours:

peut-être n’avaient-elles
plus rien à dire et ont suivi
le chemin des montagnes altières,
un souvenir des Alpes lointaines .
Ses rochers se sont écartés 
pour laisser passer le mistral .

Le vent est toujours là, où tu l’a laissé,
les flamants roses sont comme des fleurs
posées sur les étangs,
mais on ne sait pas si ce sont les mêmes,
ou d’autres générations venues
sur les étangs de Camargue .

Tu trouves toujours aux Saintes-Maries,
une gitane prête à te dire ton destin, 
dans les lignes de la main .
Mais tu ne sais pas la reconnaître.
Et d’ailleurs, si tu lui confiais ta paume ,
elle trouverait ces lignes effacées.

Et ce seraient comme ces pierres,
qui ont attendu si longtemps,
qu’elles ont fini par s’éroder,
se dissoudre :
dans le liquide du temps,
et le poids du passé .


RC

Étaient-ce des perles ou des fleurs

déposées par le vent

Je restais les observer des heures

Ils quittaient l’eau parfois

abandonnant leur fragile élégance

pour prendre leur envol

 

Et lorsqu’ils déployaient leurs ailes

ce n’était pas tant la fulgurance

du corail que ces rémiges noires

qui signifiaient tout à coup leur puissance

 

Arles déchue Arles des pierres dissoutes

de langueur et d’oubli

les arènes sont vides

la roche friable sous mes doigts

 – j’en garde

un peu de la poussière au creux des ongles-

sur les gradins il n’y aura pas d’ombre

 

Mais au-delà des murs, échappée du regard,

j’aperçois la douce respiration de la ville

le soleil fléchit contre les toits de tuiles

Le temps devient cet or liquide

sans passé ni présent

le temps a la lourdeur des pierres

immobiles

SD Février 2018   

J’ai fait les cent pas sur le parvis
côté ombre,
et tu n’es pas venue.

J’ai pourtant attendu longtemps.
Peut-être je n’aurais pas dû
acheter des fleurs ce matin.

Elles courbent déjà la tête,
et désespèrent de te voir,
à mesure 

que le soleil
grignote un peu plus de la place .
Mais je suis resté,

assis sur un banc, désoeuvré,
et du square me parviennent les cris des enfants.
Je me suis occupé à compter les pavés.

Il y en avait beaucoup sur la place
autour des maigres platanes
que l’on y avait plantés.

Beaucoup, mais pas tant, 
que ces minutes qui n’en finissent pas.
Elles s’étirent en un long soupir.

L’après-midi s’est prolongé,
c’était l’été et la lumière s’est attardée
jusqu’à la fermeture des boutiques.

Non, tu ne viendras plus.
Je le sais maintenant, 
et les fleurs sont fanées.

Mais je reviendrai demain.
Il y aura des musiciens
qui accompagneront mes pensées.

Celles qui disent les exils volontaires,
l’incertitude de l’errance ,
et les lueurs de l’espoir.

Demain, quand tu seras là
je te tiendrai par le bras,
et nous irons revoir la mer

La robe claire des chevaux ,
et ton regard aura l’éclat
de la nuit , où le jour commence à poindre…

Nous éviterons les paroles inutiles, 
que le vent aurait éparpillées ;
tu te contenteras d’être là.

Et ce sera la joie,
quand tu reviendras
.. mettre un terme à l’incertitude…

RC

Tu étais là, sur le parvis

côté ombre

et je t’ai reconnu même avant de te voir

Tu attendais sur le vieux banc de pierre

avec cet air d’éternel enfant

– celui sans doute qui m’avait fait revenir       

sur mes pas une dernière fois

en te cherchant-

– Notre Dame de la mer –

Qu’attendais-tu, indifférent

a ce qui t’entourait

au timbre des guitares

aux gamins qui mendiaient à même le pavé  

Il m’a semblé qu’une gitane  en robe noire

lisait les lignes de ta main

T’a-t-elle parlé de moi ?

Je sais que j’ai couru vers toi que j’ai crié

que  tu m’as serrée dans tes bras

et  je suis si légère, t’en souviens-tu,

que tu m’as fait tourner, tourner sans fin

jusqu’au vertige

Si haut qu’au-delà du fronton de l’église

j’ai vu le soleil basculer   ricocher

dans tes yeux

La place en est soudain devenue trop étroite …

Il me fallait le ciel entier  côté lumière,

Il me fallait la mer au-delà de ces digues

qui ferment l’horizon sous le pas des chevaux,

au-delà des étangs, au-delà des roseaux

lequel entrainait l’autre, le sais-tu ?

Il me semble que tu m’as portée jusqu’à la mer

en chuchotant à mon oreille des mots

que le vent étouffait

Ou bien était-ce le vent lui-même qui murmurait 

Qu’importe          je te retrouvais

SD


Sommeil de la déraison – ( RC )


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Du sommeil de la déraison,
des rêves chavirent ,
fruits de la passion …

                           Faut-il s’appesantir ,
                           sur l’aube du réveil
ou laisser le miroir décider à sa place ?

Prolonge indéfiniment le sommeil      ,
si ton image s’extrait de la glace ,
sans que tu t’en rendes compte ,
et qu’avec ton corps ,
                                       tu affrontes
         d’autres volutes, et un décor ,
        qui partage celui de mes rêves .

Ils sont toujours en partance ,
et parfois la brume se soulève
assez pour qu’ils s’élancent
                             à travers le miroir,
        ( il suffit, pour cela, d’y croire )

RC – sept  2018


Erri de Luca – la brebis brune


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photo denvedarvro  ( écomusée  du musée de Rennes )

 

 

La brebis brune

Est la première agressée par l’éclair et le loup,
le tour de mauvaise chance qui gâte la couleur uniforme
du blanc troupeau.
Le jour la chasse, la nuit l’accueille
dans le noir térébenthine qui dissout couleurs et contours
et fait qu’elle ressemble aux autres.
La nuit est plus juste que le jour.
Face au danger le cri le plus limpide est le sien,
sur la glace de l’aube c’est elle qui marque la trace.
Où passent les confins, elle seule longe la haie de mures
Qui fait frontière à la vie frénétique, féroce, qui ne donne répit.

La pecora bruna

È la prima aggredita dal lampo e dal lupo,
lo scherzo di mala fortuna che guasta il colore uniforme
del bianco di gregge.
Il giorno la scaccia, la notte l’accoglie
nel buio d’acqua ragia che scioglie colore e contorno
e fa che assomigli alle altre.
La notte è più giusta del giorno.
In faccia al pericolo il grido più limpido è il suo,
sul ghiaccio dell’ alba la traccia è battuta da lei.
Dove corre il confine, lei sola rasenta la siepe di more,
e chi si è smarrito si tiene al di qua della pecora bruna,
che fa da frontiera alla vita veloce, feroce, che tregua non dà.

———-

traduction par Antonio Silvestrone : voir son site 


Gabrielle Althen – le sourire antérieur


 

 

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photo-montage  RC

 
Je voudrais le mot blanc d’un ciel absent
qui laissât trace de demeure.
Un mot qui fût le lit du jour et parvînt
à la fête unanime du vent.

Croisement de chances et de campagne,
bourdonnement des boucles de ta tête, rosaces,
rosaces en partance et applaudissement
sous le pic impavide du gris de l’horizon,
des mains battraient dans l’herbe
parmi les arbres et la faux des grands jours,
et la vertu émancipée roulerait jusques aux franges du moment.

Foules prolixes et ciselées, royaume retourné,
jeunesse sous l’or gris et pivot d’une aisance somptueuse,
— aucun diamant n’est autre
que la possession nue de l’esprit sur le langage.


Pas de motif suffisant, pour inventer une carte postale – ( RC )


 

Panorama 3.JPG

Je me souviens assez peu
de ces paysages de Hollande,
à part ce qu’on voit
des photos des touristes,
ou des ruelles de briques,
comme Vermeer en a peint…

Les souvenirs se tordent,
comme une hélice,
mais elle est à l’arrêt,
ruisselant d’eau
d’une pluie fine
qui ne cesse pas.

Il y a des boulevards rectilignes,
et les maisons hautes
dont les pignons font,
aux bords des canaux,
une succession de façades,
aux toits en dents de scie .

La campagne est plate,
l’herbe y est spongieuse,
et, toi qui est venue
quand c’était l’époque, il y avait sans doute
ces bandes de couleurs vives,
des champs de tulipes.

En fait je me rappelle davantage du port,
des grues géantes, et du cri des mouettes .
Je m’attendais à entendre la voix d’une sirène,
mais celle que l’on connaît est restée figée
dans le bronze à Copenhague ;
ce n’est pas la même chose.

Quand la lumière s’enfuit ,
j’y marche à reculons.
Que sont donc devenus ces passages,
où nous nous tenions par la main ?
les quais luisent sous la pluie,
les arbres se confondant les uns avec les autres,

et l’ensemble ne serait pas
un motif suffisant
pour inventer une carte postale
même si j’y ajoutais quelques moulins ,
un drapeau claquant au vent ;
le ciel aurait quand même mangé
une partie de colline .


RC – mars 2019


J’ai passé Noël au balcon – (RC – SD)


01 er-object-bonners.jpg

C’était comme une mer  démontée,

et j’étais accrochée au mât,

                             vigie inutile,

puisque  avec le brouillard,

on n’y voyait pas à dix pas .

 

Il y avait de ces oiseaux marins,

gris tachetés, qui me frôlaient

quand je leur lançais des graines,

        – la plupart, avec un vent violent

       me revenaient en pleine  figure –

 

je devais me cramponner 

à la rambarde, pour ne pas tomber .

          Les lampions des fêtes  : 

                 des étoiles falotes et lasses

                 agitées de soubresauts

 

                 certaines accrochées

                 dans les haubans 

– on se demande bien comment –

semées, elles aussi ,       des graines clignotantes 

                                             échappées de mes doigts .

 
J’avais pour compagnie
( à part le cri des oiseaux )
le choc sourd des  vagues sur le môle.
 
                           J’ai passé Noël au balcon,
et tu n’y étais pas.

  

janv  2019
Passé Noël au balcon
pendant que tu n’y étais pas
posé un sapin sur le toit
pour y accueillir les oiseaux
et pour nourrir les moineaux
jeté des graines à tout va
jeté des graines à tous vents
jusqu’à la mer et ses bateaux
la plage était vierge de pas
et mes empreintes prenaient l’eau
SD  22-12.

Maurizio Cucchi – Vies particulaires (extrait)


 

 

coulee-aux-acieries

           Raymond Rochette –  coulée aux aciéries

 

 

Faisons en sorte cependant
que tout devienne doux,
intime, familier, affable,
même dans les gestes du crève-cœur

 

Cela te dérangeait cette ferveur bruyante
de l’atelier, ce grand désordre de fer en barre, en coins, en tôles,
réservoirs, axes, engrenages, manivelles,
marmites surtout, et combinaisons d’ouvriers
jeunes, sales de suie et de plâtre
et les montagnes de débris rouillés.

 

Si tu avais vu au contraire, comme dans l ‘album
d’images, la noblesse du fer
jeune, éblouissant. Le fer rouge
de feu ou blanc incandescent, le fer
noir froid, et un goût fort
(le fer, une odeur âpre
de fer…

 

 

Vies particulaires 
traduction Bernard Vanel 
le bousquet-labarthe éditions 

Au-delà des sommets – ( RC )


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Le montagnard connaît la rudesse des roches,
          les failles et précipices,
          les forêts qui s’essoufflent,
et finissent par renoncer,
vers les hauteurs…
         le vent glacial,
         l’aspiration vers les cîmes,
(souvent voilées de nuées),
         les pistes incertaines,
         les plaques de neige.

Toutes les chaînes,
dans leur présence pesante,
accrochant encore le jour,
alors que la vallée s’endort….

Le but affiché est de
« conquérir un sommet » ,
              comme si,
         grâce à ce verbe,
on pouvait se l’approprier .
Ce serait plutôt une métaphore,
pour sa propre vie :
       un parcours d’obstacles,
passer au travers d’épreuves,
éviter pièges et dangers:

       Faire de son existence
une progression pénible,
       s’ouvrir de nouvelles voies,
planter un drapeau tout en haut.

Mais il n’y a pas d’autre alternative
que redescendre,
le vent sifflant dans les oreilles,
fourbu et courbatu,
avec le sentiment de revenir
      malgré soi,
( Gros Jean comme devant) ,
>     ne s’étant rien approprié du tout,
devant,        comme à la montée
affronter les éléments .

Et si la vie se concrétise dans la montagne,
quel que soit le sommet
          on voit bien qu’un jour elle s’arrête,
                     et qu’il n’y a rien au-delà    .


RC – oct 2017


Erich Maria Remarque – Cette terre promise


un tout petit  extrait de cet ouvrage  imposant ( p 65,66 )

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photo : Mili, Gjon

 

Il y avait des centaines de boutiques, dans cette partie de New York.
Je les aimais particulièrement les fins d’après-midi.
Le soleil donnait alors en oblique de l’autre côté de la rue
et semblait projeter des prismes de poussière claire
dans ces boutiques, à travers les vitrines un magicien traversant
des parois de verre comme si c’était une eau calme.
Aux murs, les miroirs anciens se mettaient alors, comme sur
un ordre mystérieux, à s’éveiller d’un coup et à s’emplir,
d’une seconde à l’autre, d’argent et d’espace.
Ce qui à l’instant n’avait encore été que surfaces tachetées
se muait en une fenêtre sur l’infini et se renvoyait, des parois
d’en face, les ombres multicolores des tableaux.
Comme par magie, les collections d’antiquailles et de vieilleries
prenaient vie à une certaine heure.
D’habitude , le temps en elles s’était mélancoliquement arrêté, elles avaient été découpées et mises à part, tels des morceaux muets, de la bruyante avenue
qui vrombissait à leurs portes sans les toucher.

Elles étaient éteintes, semblables à de vieux poêles qui ne chauffaient plus mais donnaient néanmoins encore l’illusion de la chaleur de jadis.
Elles avaient une façon indolore et sans tristesse d’être mortes, comme des souvenirs
qui ne font plus mal et peut-être n’ont jamais fait mal.
Derrière leurs vitres, les boutiquiers bougeaient avec indolence comme de curieux
poissons rouges aux yeux globuleux, braquaient souvent un œil rond,
à travers de fortes lunettes, entre des robes de mandarins chinois ou des tapisseries
des Gobelins, ou bien ils étaient assis parmi des démons tibétains en laque et lisaient
des romans policiers et des journaux.
Mais tout cela changeait quand en fin d’après-midi la lumière oblique du soleil haussait
le côté droit de l’avenue dans un enchantement couleur de miel, tandis que les vitrines,
dans l’ombre, du côté opposé, s’emplissaient déjà des toiles d’araignées tendues par le soir.
C’était l’instant où la douceur de la lumière donnait aux boutiques une trompeuse
apparence de vie, une existence reflétée par un éclairage d’emprunt sous lequel
elles s’éveillaient, comme la pendule peinte sur une enseigne d’opticien se trouve vivante
une seconde par jour, quand l’heure qu’elle affiche coïncide avec l’heure réelle.


Ivan Alechinsky – Superstitions


peinture: G Braque

 

Dès l’aube la lumière croise le fer sur le pré.
Etincelantes sous la lune, nos lames figuraient l’antique duel, bruissant d’ailes d’insectes.
Advienne que pourra, ce qui m’intéresse ce sont les claires-voies.
Ce qui laisse passer le jour.

Ça commence à l’ombre d’un massif de joncs là où la lumière
mord la poussière et s’éparpille en particules volantes.

La paume blanche heurte le sol : des bris de rayons se signalent.
Ce qui aurait pu être le visage terrible de l’unité ne sera finalement pas, aux joncs il se divise.
De là part mon amour pour tout ce qui est persiennes, volets méridionaux, croisillons, treilles, canevas.
On prend un bain d’ombre dans un train de lumière.
Des oiseaux accompagnent généralement de leurs chants tout mouvement du flot aux carrefours  des caravanes végétales.
Leurs ailes sont les charnières de ce travail naturel.

Issus du fouillis libérateur, ils sont l’âme du démon vert, son croc, son souffle.
D’autres sont mis en cages.

Accrochées aux fenêtres, elles illustrent ce qui anime l’obscur.
On dit d’un chant qu’il ponctue. On dit des oiseaux qu’ils remaillent.
Ils sont les points, la ponctuation nécessaire à la tenue du tissu originel.
L’âme dorée, l’âme veloutée, la langue d’or, la langue parfumée de l’âme, la langue
de la grande tatouée du ciel, sa salive, l’huile de son corps, vague après vague
le raz de marée de l’âme dorée, huile d’intention parfumée, langue de velours,
l’âme nous lâche, elle nous tient.

 

texte  extrait de  « Superstitions », paru aux  éditions Fata Morgane 1985


une forme douce et un sourire – ( RC )


peinture: Jeremy Annear

 

 

J’ai commencé
par une forme douce et indéfinie,
un peu ovale, mais sans bords,
que j’ai remplie d’un sourire
que je ne peux décrire.

Un sourire,
dont tu es l’ombre portée ,
qui s’étend lentement,
sans avoir de centre.

La couleur est apparue,
lente et dense
mais semblant sourdre de l’intérieur.

Il est difficile de l’expliquer
et encore d’en transmettre une image,
que l’oeil pourrait saisir.

Il suffit de se laisser envahir par sa présence,
s’en laisser traverser,
( enfin s’éprendre de ce désir,
qu’on ne peut même pas qualifier ) .


Herberto Helder – De Mundo 02


Evert Lundquist - 5 STILL LIFE II 1950.jpg

peinture: Evert Lundquist   – nat morte     1950

 

Une cuillère débordante d’huile d’olive
une main tremble à passer
le fil qui partage le monde :
cuillères de feu :
leur reflet calcine paupières et pupilles
– cuillères rasant les braises en équilibre
sous les abîmes d’atomes
des jours.

Parce qu’il doit mourir
dans le sommeil tombe l’eau froide, et elle bout,
dans le sommeil l’eau devient calcaire et froide
ah cette brusque montée de fièvre,
les images insensées.
Le pelage noir des mères suinte sur ce visage d’enfant
qui se détourne.
Seul lui peut ainsi se détourner si longtemps
en dormant,
enfant qui s’étire
Cherchez-moi un nom pour la mémoire
une harmonie sonore
que l’on puisse écrire sans se dévoiler
un nom pour mourir.
Parce que l’enfant traverse tout
et va se heurter au centre même
de lui-même.

…et puis plus aucun n’ose parler, et
chaque chose devient acte

au-dessus de chaque chose, et tout ce
qui est visible bouscule un territoire invisible.
Rendu à la vie – et par cette parole minimale
apparaît alors un presque rien
qui arraché de la feuille et à
l’écriture maladroite semble
la surface imposante de Dieu, c’est ainsi
que tu es rendu à la vie, toi
qui juste un moment avant étais mort.

 


Patrick Berta Forgas – il était cette fois


wolleh_prayer.jpg

photo:  Wolleh

 


Cette fois,
Les rangs sont froids.
Le pas des foules
Traîne au pied des monuments.
L’empreinte d’une histoire
Sans autre imagination
Qu’un vieux rêve ravivé,
Des siècles assassins
D’âmes, dans la nuit.
Cette fois,
La demeure est cernée
Des cendres du cauchemar
Qui se relève.
Incontinence et pollution
Aux draps des sueurs.
Cette fois,
L’ombre va prendre la couleur
Où tout se perd,
Les chemins et y compris,
Le matin.


Amelia Rosselli – Impromptu


 

Nord de la france.jpg

ph  Yves Lecoq

 

 

L’esprit de la terre m’anime

Un instant ; étendue ou assise je ne regarde

pas ma montre ; la tâte 

et que je replace à côté de ma tête, 

mais sans sommeiller  non plus

Pensant s’adresser à son dieu

Comme s’il était dans les nuages ! Affaiblie

L’enfance emmurée de ces vers

sans être autre chose qu’une  imagination pictural

Si dans le champ de blé je demeure

longuement étendue à y penser .

 

 

Lo spirito della terra mi muove

Per un poco ; stesa o seduta guardo

Non l’orologio ; lo tasto e lo

Ripongo al lato della testa, che

Non sonnecchiando ma nemmeno

Pensando, si rivolseal suo dio

Come fosse lui nelle nuvole ! Rinfiacchita

L’infanzia muraria di questi versi

Non sono altro che pittorica immaginazione

Se nel campo di grano rimango

A lungo stesa a pensarci sopra.


Aucune conclusion – ( RC )


 

 

Ristretto (les petits matins ordinaires) 15762087416.jpg

 

Je ne tire  aucune  conclusion,

des lendemains qui s’annoncent .
Ils ont  le côté gris des réveils après la cuite.
J’ai du mal à rassembler quelques idées,
à déceler le vrai du faux
dans ce qui passe à la radio .
Il y a un horizon bouché
par des barres d’immeubles .
Le corps semble peser plusieurs tonnes:
J’ai du mal à le rendre concret .

La matière s’oppose à moi, inerte
comme le grand réfrigérateur blanc
qui me barre la route .
Il va falloir que je le contourne .
Je pense à tous ceux
qui ont pris des chemins de traverse ,
les parfaits anonymes
convoqués à heure fixe au bureau
( et ceux qui ont sauté par la fenêtre … )

RC  –  juin  2018


André Spire – CLAC ! CLAC!


Panorama 1.JPG

photo perso – Vaucluse

Les cornes de la vigne
Se balancent, se balancent.
Les cornes de la vigne
Se balancent, se cherchent.

Touche, touche, la corne !
Approche, frôle, touche !
Un jour, deux jours de danse,
Saluts et révérences.

Touche, touche, la corne !
Frôle un peu, touche, touche !
Le vent souffle plus tiède,
Et clac ! entrelacées !

Mais pfut ! le vigneron
Avec son gros soufflet,
Avec sa fleur de soufre,
Qui vient pour vous poudrer.

Mais frout ! le vigneron
Avec son tablier,
Sa ceinture de corde
Et ses liens de jonc.

Et clac ! le vigneron
Avec ses grands ciseaux
Qui font clac ! clac ! plus fort
Que le bac du corbeau.

Et clac ! le vigneron
Qui aime le raisin,
Qui aime mieux le vin
Que les cornes, les feuilles,
Les danses, les révérences…
Clac ! Clac !


Candice Nguyen – dans l’intervalle le silence


d'études 6, Campo de Criptana, Espagne, 1996.jpg

photo Michael Kenna  –  Campo de Criptana, Espagne, 1996

 

 

il y eut un battement. puis un autre
la scansion d’un mouvement

dans l’intervalle le silence ou le silence partout hors de lui qu’importe

c’est un cri inévitable retenu, au bord trop près que le cœur semble si serré qu’il va se défaire et couler
à tes pieds
une fêlure au-dessous se dessine se creuse quand la nuit devient noire que les murs fissurent retombent elle ne dit rien
guette la césure de la nuit son silence
vaste si plein

tout autour

la lenteur
tout s’étire se retire se dilate
t’engloutit

remplir les espaces,

du Temps,

de cette pièce

— il commencera par cette pièce
ça n’est pas grand chose mais c’est déjà ça : un début ; il recommencera la nuit d’après et celle encore d’après et ainsi de suite, le jour il oubliera, il tentera, il attendra,

il n’y a pas d’absence dans le silence

il l’attendra,

dans le silence de la nuit

sans lequel le premier battement et tous les suivants depuis les siècles passés ne peuvent naître

il n’y a pas d’absence dans le silence

que
la possibilité de la vie

de ces battements
écoute
ce que le silence permet

les portées se dessinent s’envolent les pieds se dérobent

et toi

ils elles elle n’existent que par lui
à l’intérieur de lui,

dedans c’est par lui que tu respires
en dehors c’est lui seul que tu rencontres

lui encore lui
et le jour l’oubli

d’harmonies dissonantes en contrepoints
les corps happés appelés le sien, le mien se retiennent dans un dernier geste d’amour
ta main
écoute
`
`
accueille’
reçois
dans ce mot contenu

 

voir  le blog de C Nguyen 


Citation

DUPIN – MITCHELL – RIOPELLE


 

via Poèmes de Jacques DUPIN illustrés par Joan Mitchell et Jean-Paul Riopelle Exposition Mitchell- Riopelle , un couple dans la démesure Fonds H&E Leclerc Landerneau


Le temps passe, indifférent sur toutes les guerres – ( RC )


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gravure : Félix Valotton

Hier il pleuvait des hallebardes ,
on se parfumait au gaz moutarde ,
au-dessus des corps pèle-mêle ,
les obus pleuvaient comme grêle
aujourd’hui c’est plein soleil ,
mais le sang est toujours vermeil…
le temps rit encore comme il riait naguère ,
et passe indifférent sur toutes les guerres .


RC – nov 2018


Plus fort que le métal – ( RC )


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Plus fort que le métal,         sans qu’on le voie
mais cela ne pèse pas , de sa masse de fer,
et s’il faut déchirer les chairs ,
on trouve devant soi un mur de bois .

Le gel se répand en silence      et va tout durcir ,
tu peux taper de toutes tes forces,
c’est à peine si tu entames l’écorce ,
( et la hache, de rebondir …).

De l’arbre, tu n’en feras pas souche,
et  stères de bois,
Tu te heurtes au froid ,
et sa résistance farouche ….

C’est une faculté de la nature,
de défendre ses lois,
( ne s’en prendre qu’à soi ,
si le geste assassin      te revient en pleine figure )…


RC – dec 2018


une pierre informe dressée dans un jardin – ( RC )


Image associée

 

Il y a une pierre informe

dressée dans un jardin

et que chaque matin entoure,

comme des stries concentriques

tracées dans le gravier .

 

De la mousse s’incline

du côté où l’ombre persiste

avec l’aide de celle

de l’arbre qui s’épanche

en brouillon de branches .

 

C’est un monolithe griffé d’incidences,

fendillé de gel,

de lignes qui se prolongent,

et finissent par se perdre en segments

dont aucun n’est rectiligne .

 

C’est un temps indéfini

qui a mordu dans ce corps,

arraché sa chevelure ,

imprimé ses tangentes,

en rides et en fragments.

 

Peut-être était-ce une statue

qui a fini par perdre ses membres,

oublier son visage

et sa première apparence :

aucun indice ne la rend lisible .

 

Personne ne nous dit sa légende,

son histoire et le pourquoi

de sa présence :

elle est dans le jardin à la manière

d’un cœur entouré de ses graviers .

 

C’est juste une vieille pierre dressée,

que l’on dirait vivante ,

une vie y pulse encore ,          énigmatique ,

                    pour ceux que le temps dépassent :

personne ne pénètre dans son secret .

 
RC – janv 2019


Pas d’épaisseur, de celle des pierres – ( RC )


peop care  10-.jpg

image  – montage perso

 

Je te verrai,
Image présente,
A travers les murs,
Tournant mon regard
Vers où je te sais.

Il n’y a pas d’épaisseur,
De celles des pierres,
A jouer la distance
Avaler les espaces,
Les collines et les villes,

Redessinant tes gestes,
Comme si la barque des songes,
Ouvrait aux portes du jour,
Ta silhouette indécise
Se découpant dans la brume.

RC – juin 2014


Que faire de sa main droite ? – ( RC )


image extraite  du  « chien andalou »  de Luis Bunuel & S Dali

 

Que faire de sa main droite
quand la gauche prend toute la place… ?
–   déjà, on peut s’appuyer
sur le côté du piano,
la distraire par de petits objets,
faire des allées-venues
en frôlant les touches d’ivoire,
écraser la cigarette
qui s’est consumée,
sans que tu t’en aperçoives
pendant que tu jouais,
le concerto pour la main gauche :
( c’est le cadeau de Ravel pour Wittgenstein,
lui qui revint des combats
sans le bras droit ) .

Que faire de sa main droite,
quand elle ne parle pas
ou devient un accessoire ?
La laisser tomber
comme une feuille morte,
devenue froide et mutique,
détachée des rêves coupables ,
la coller à un autre endroit,
–      qu’elle trouve le chemin des épaves.
On en distingue les stigmates,
qu’elle puisse aller chercher des croissants
et fasse partie d’un collage surréaliste,
pouvant blanchir à loisir
si l’orchestre communie avec la gauche .


RC – juill 2018