voir l'art autrement – en relation avec les textes

self creation

Allain Leprest – l’homme aux deux ombres


Sur l'établi | baldini Jean Pierre – Sculpteur

sculpture  :  Jean-Pierre Baldini

 

Le type d’en haut le solitaire
Si j’vous disais il a deux ombres
Qui le suivent sous les réverbères
De la ville quand la nuit tombe

Une ombre bleue à chaque jambe
La sienne et celle d’une dame
Deux ombres qui soupirent ensemble
Sur le drap sale du macadam

On dit que c’est un vieil amour
Un coup au coeur jamais guéri
Qui n’a laissé que son contour
Découpé dans un matin gris

V’là c’est pour ça qu’il a deux ombres
Qui déambulent derrière lui
Qu’il promène dans les décombres
De sa mémoire toutes les nuits

Deux ombres enlacées côte à côte
Cousues au bas de son manteau
Les mains mises l’une dans l’autre
Qui s’embrassent derrière son dos

Une ombre bleue à chaque jambe
La sienne et celle d’une dame
Deux ombres qui soupirent ensemble
Sur le drap sale du macadam

Le type d’en haut il a deux ombres
Et il les rentre au petit jour
Quand le premier rayon fait fondre
Les contours de nos vieilles amours


Murièle Modely – début


tracés  sur  trottoir  Vllb 02.jpg

photo perso: Villeurbanne  nov 2019

 

je n’ai pas pu relire le livre
problème de vue ou de langue
l’enfance est illisible
les pages indéchiffrables à force d’être mangées
par des mains trop fébriles
je n’ai pas pu le livre, relire, relier
– adieu le cuir, la fibre, le cœur des souvenirs
le temps passe, tout devient noir
comme ma peau
complexe et incompréhensible


Le jardin propice – ( RC )


 

 

jacqueshemery   jardindespropices      rd.jpg

peinture: Jacques Hemery   mont Ventoux

Au jardin propice,
j’ai attendu
que le temps se dénoue.
On s’habitue
à être à genoux,
que les feuilles jaunissent,
qu’un ciel d’hiver
pèse de son gris
sur le mont Ventoux.
mais toujours espère
revoir le jardin fleuri.

RC – avr 2020


Reflux dans le silence – ( RC )


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Le vent n’est plus
entré dans la danse
des oiseaux.

Il est tombé
( tombé de haut )
et s’est laissé piétiner .

Immobile , ce reflux
dans le silence
ou le refus.

Il n’entoure plus
tes paroles
qui se sont tues.


Mouvement perpétuel – ( RC )


           

         

image: Thibault Balahy

La mort est toujours là
           et m’accompagne,
sans que j’y prête attention.
Je la fais voyager avec moi,
regarder par mes yeux.
        Elle ne vient pas vers moi,
        c’est moi qui vais vers elle.
Je me dilue dans mon propre reflet
et finis par m’y perdre.
         N’allez pas m’y chercher.

               Dans le ciel gris
un oiseau en a remplacé un autre.
Rien ne les différencie.
Deux gouttes d’eau dans l’air,
           qui a fléchi.
Celui qui est tombé
pour ne plus se relever,
a rejoint les bois couchés,
et la boue à côté des marais,
         – empreinte éphémère -.

C’est un mouvement perpétuel
à la mort , à la vie.
L’un passe d’un état à un autre.
              Un arbre se déracine
              sous la poussée du vent.
Une pousse impatiente prend sa place
hâtive de connaître elle aussi la pluie,
les saisons         et la solitude des soirs:
tout se côtoie sans que l’on puisse
séparer la vie          de son reflet inversé .

 

 

inspiration: les carnets  de Gabrielle  Segal


Florence Noël – il est temps


un des beaux écrits de Florence Noël, visible sur son site https://pantarei168.wordpress.com

Featured Image -- 37989

panta rei

il est temps de repeupler mon squelette
de million d’abeilles rousses
de cravaches de vent
d’espérances échevelées
d’amour du rien
ou du presque

avant qu’un coup de glace
matraqué
par des saints métronomes
ne me pulvérise
en miettes
de regrets

(photographie : Florence Noël)

Voir l’article original


Dilution – ( RC )


J’ai beau fermer les yeux,
je vois toujours ce qui n’est plus.
rien ne bouge, c’est d’un calme plat
car le lac s’est refermé sur moi
et m’enserre de toutes parts,
comme un temps qui se clôt
sur la mémoire;
ce que j’ai vu est du domaine des eaux:
j’ai encore le temps
de dresser une table des matières,
de revoir la scène à l’envers.
Puis, peu à peu,
comme du sucre,
le liquide aimant me boit.
Mon sang est lui.
Je m’effrite lentement.
sans plus de matière , je me dilue.

RC –  janv 2020


Patrick Süskind – Comme du lait au miel


DANS LES JARDINS DU CHATEAU / VASCOEUIL / ARTS PLASTIQUES

 

Là, il s’arrêta, reprit ses esprits et flaira. Il l’avait. Il le tenait.

Comme un ruban, le parfum s’étirait le long de la rue de Seine, net et impossible à confondre, mais toujours aussi délicat et aussi subtil. Grenouille sentit son cœur cogner dans sa poitrine et il sut que ce n’était pas l’effort d’avoir couru, mais l’excitation et le désarroi que lui causait la présence de ce parfum. Il tenta de se rappeler quelque chose de comparable et ne put que récuser toute comparaison. Ce parfum avait de la fraîcheur ;

mais pas la fraîcheur des limettes ou des oranges, pas la fraîcheur de la myrrhe ou de la feuille de cannelle ou de la menthe crépue ou des bouleaux ou du camphre ou des aiguilles de pin, ni celle d’une pluie de mai, d’un vent de gel ou d’une eau de source…

et il avait en même temps de la chaleur ; mais pas comme la bergamote,

le cyprès ou le musc, pas comme le jasmin ou le narcisse, pas comme le bois de rosé et pas comme l’iris…

Ce parfum était un mélange des deux,

de ce qui passe et de ce qui pèse ; pas un mélange, une unité, et avec ça modeste et faible, et pourtant robuste et serré, comme un morceau de fine soie chatoyante… et pourtant pas comme de la soie, plutôt comme du lait au miel où fond un biscuit

— ce qui pour le coup n’allait pas du tout ensemble : du lait et de la soie ! Incompréhensible, ce parfum, indescriptible,

impossible à classer d’aucune manière ; de fait il n’aurait pas dû exister.

Et cependant il était là, avec un naturel parfait et splendide.

Grenouille le suivait, le cœur cognant d’anxiété, car il soupçonnait que ce n’était pas lui qui suivait le parfum, mais que c’était le parfum qui l’avait fait captif et l’attirait à présent vers lui, irrésistiblement.

Patrick SÙSKIND « Le Parfum » (éd. Fayard)


Transporter une partie du monde – ( RC )


Un filet d’encre te relie à ta terre
même au fin fond des mers.

Ce dessin inscrit à même la peau,
tu ne vas pas le cacher :
Tu transportes une partie du monde:
un tatouage de Bretagne, un angelot
en haut du bras
( landes et rochers
te suivent partout où tu vas ):
c’est aussi bien qu’une mappemonde .

Pour ceux qui ne connaissent pas la géographie
tu vas leur indiquer aussi.
chaque partie du corps
qui représente une région
chère à ton coeur,
– on voit que tu as parcouru la France
et que tes errances
t’ont conduit à maints endroits
que tu peux montrer du doigt -.

C’est sans doute mieux que le prénom
du chanteur passé de mode
dont il faut qu’on s’accommode
comme un blason
ou celui de la petite amie
depuis longtemps tombé dans l’oubli,
ou encore le dessin du lion rugissant
qui t’accompagne par tous les temps.

Ta peau a connu les tempêtes
malgré les ans, les tatouages survivent:
ils ont la mémoire abusive
tout à fait tenace
que tu arbores
avec fierté et audace
sur tout ton corps
à l’exception de la tête.

Si on t’examine
de la tête aux pieds
tu pourras sortir le certificat d’origine
quand on voudra te contrôler…
Produit garanti certifié
par lieu de naissance
mis en évidence….
…peut être rapatrié

( même sans carte d’identité )

tattoo pieds monde

 

RC –  mars 2020


les yeux démesurément ouverts sur la nuit – ( RC )


peinture: Léon Bonnat – le lac de Gérardmer-  1893
C’est cette nuit, quelque part, 
le don du sang en héritage,
qu’au-dessus du lac 
 
aux profondeurs noires,
         je vois cliqueter 
la mécanique  des étoiles.
 
C’est un grand  appel silencieux,
aussi étrange  qu’un rire  de chauve-souris,
qui m’effraie autant qu’il m’attire.
 
Il n’a de calme    que l’apparence,
           car tout peut  avoir lieu
au sein du liquide  obscur.
 
          L’air, dans sa moiteur, 
          a cet aspect fatigué 
des choses qui se fanent,
 
repoussant en ses extrémités,
autour de la clairière proche,
une jungle aux arbres en fer  forgés…
 
Malgré son lent  clapotement,
il me vient à l’esprit que l’eau,
de même, est figée,
 
comme une plaque  de métal,
   que je pourrais m’y risquer
   sans pour  autant m’enfoncer,
 
aussi loin que je puisse
pour accéder à l’îlot sombre,
en son centre.
 
            Je sais que des barques 
            y abordent certains jours,
et on y débarque des cargaisons funèbres.
 
Cet  îlot ,       je le sais gardé
          par des statues sévères 
à la base couverte  de mousses…
 
Cette nuit, 
je combattrai 
la violence muette  des enchantements.
 
Je mourrai,      peut-être,
englué dans les vases fourbes, 
ou paradoxalement  aspiré
 
par le ciel monotone, mais le coeur net,
semant l’épouvante  dans les planètes, 
les yeux démesurément ouverts sur la nuit.

Une petite heure de calligraphie – ( RC )


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Le plateau a ses reflets de rose
et d’orange.
Le soleil soupire de lassitude
avant de se coucher
derrière la ouate de nuages
aux dentelles dorées.
Le soir n’a pas encore
déposé sa cendre grise,
les arbres écrivent
pour une petite heure
leur calligraphie .


Fadwa Souleimane – la rive du fleuve


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                  grenouille qui mange une libellule

                la rive du fleuve

cigogne qui mange la grenouille

qui a mangé une libellule

dans l’eau du fleuve

poisson qui mange un poisson

la rive du fleuve

homme qui pêche le poisson

qui a mangé un poisson

la rive du fleuve

l’homme mange le poisson

qui a mangé un poisson

et en donne à ses petits

près du fleuve

les petits enterrent leur père

qui a pêché le poisson

qui a mangé un poisson

mort étranglé par une arrête

dans la tombe près du fleuve

les vers mangent le corps de l’homme

qui a mangé le poisson

sur la terre près du fleuve

les oiseaux mangent les vers

qui ont mangé le corps de l’homme

et se mettent à chanter

la rive du fleuve

un homme chasse les oiseaux

qui ont mangé les vers

et se met à contempler

la beauté de la rive du fleuve

rive qui reste silencieuse

 

 

Paris, 12 septembre 2012.


Abdallah Zrika – Vides tortueux


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photo » Géo » La voix berbère  – janvier 2018

Rien

Rien

Le ciel est chauve

sauf de quelques corbeaux

Les poils de la terre

ressemblent aux poils des oreilles

L’atmosphère est vide

vide

même du vide

Les passants ont une tête de clef tordue

La peur est blanche

au sommet des montagnes

Les fronts sont des planches mortuaires

Les livres des pierres tombales

Les ponts des dos de vieillards

Les arbres des mollets de malade

L’ennui tourbillonne comme la poussière

Les ombres se sont gravées dans la terre

Les chiens qui aboient là-bas

Sont les seuls à vouloir congédier

Le rien

Traduit par Abdellatif Laâbi

Pierre McOrlan – Escales des matins argentines et fraîches


 

Des raisons que la mer n’ignore pas…*

 

Si l’on débarque un matin, au petit jour,
dans la gare de Brest, on constate que c’est bien
une gare de fin de terre européenne, une gare d’extrémité un peu mortifiée,
une gare qui donne accès à toutes les choses
qui n’ont plus rien à voir avec la terre, ses routes conquises
par les automobiles et ses voies ferrées
qui laissent des traces brillantes dans la nuit.
L’Europe de l’Est à l’Ouest aboutit à cette gare discrète, calme,
créée pour un seul train, un convoi peu peuplé, mais toujours habité
par des figures attachantes. On ne vient pas à Brest pour jouir de la vie,
montrer l’élégance d’une robe ou refaire du sang, au soleil.
Des raisons, que la mer n’ignore pas, conduisent hommes et femmes
vers cette ville sans paquebots, sans départs.
C’est ici que l’aventure se mêle au vent de la mer.

Pierre MAC ORLAN « Brest »


Francesca-Yvonne Caroutch – espace du désir


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peinture: Patrice Giorda

 

Espace idéal
espace du désir qui
au-delà de l’assouvissement
demeure pur désir
c’est-à-dire volonté des étoiles

Jubilation de la graine sur le point de germer
Ascèse des voyages dans l’énergie à l’état brut
L’esprit et le cœur pris dans les glaces
enfin tressaillent de concert

Voici alors le prince
ni ours ni dieu
qui saura éveiller la belle au plomb dormant

Car notre mercure est terre humide et torride
le verger notre corps
et notre corps un cosmos .


Objets trouvés – ( RC )


éclat d'obus

 

 

L’heure n’est pas à la lumière,
ce sont ces années amères
qui ne font qu’attendre
le corps en cendres .

On peut offrir à mes enfants
ce qu’on ne peut ensevelir
– ces drôles de « souvenirs » –
un éclat d’obus, quelques dents
éparpillées dans le champ
( qualifié d’honneur ) – cette aire
maintenant déserte, témoin d’une guerre
où se sont mêlés les sangs

comme les barbelés
les vies arrachées
que l’on retrouverait
si on le voulait ,
profondément enfouis dans la terre.
Elle recouvre l’amnésie des lendemains
où les restes humains
peuplent ce cimetière .

RC –  janv  2020


Salah Stétié – Se fit une neige


 

Puis se fit une neige.
La lampe qui l’habille est une étrange pierre.
Et qui lui est tombe définitive.
Le feu comme l’épée flambera dans les arbres.
Cette épée, nous la portons entre nos cils.
Elle tranche dans le vif.
La lumière enfantera par la bouche : cela, personne ne l’avait dit.

… Et seulement les retombées de la neige,
habillée de miroirs et de volutes.
Désir de ce très pur moment quand la main grandira
comme un enfant aveugle
pour cueillir à même le ciel un fruit miré,
et qui n’est rien.

C’est alors que la lumière retournera au sol pour s’endormir,
immense, dans ses linges.
Pour apaiser sa fièvre, et pour,
dans la cascade torsadée, éteindre,
avec la rosée, sa crinière.


Personnages – ( RC )


Anna Malina    anim perso  livre  PERSONNAGE.gif

animation: Anna Malina

Ici, le récit prend une autre tournure:
il y a des êtres qui prennent consistance,
quand les pages se tournent .
L’auteur sait faire s’agiter
les lignes imprimées,
et, au fil des chapitres,
les personnages apparaissent.

Ils commencent à vivre, répondent aux situations.
Leur caractère se dessine,
se précise,
et on ne serait pas surpris de les reconnaître,
si un film s’emparait du scénario.
Ils seraient animés  » pour de vrai »,
mais nous seraient déjà familiers .

Nous les avons déjà rencontrés.
            Ils dessinent leur contour flou
            à l’intérieur même du livre
et peut-être ne demandent-ils
qu’à en sortir.
                                         Le font-ils ?
                  et à l’insu de l’auteur ?

Il est difficile de le savoir,
car, s’ils le font,
c’est quand nous dormons,
et ils s’emparent de nos rêves
pour les transformer à leur guise.
                         C’est pour cela qu’à notre réveil
l’oubli passant au-dessus,  nous ne remarquons rien.

Je me rappelle toutefois,
qu’un jour des personnages
que l’on croyait fictifs,
soumis au rang modeste
de créatures de papier
ont réellement demandé à être reçus
par l’auteur les ayant négligés.

C’étaient des gens bien ordinaires,
certes au profil un peu plat
( pouvant rentrer sans dommage dans les livres),
mais qui étaient parvenus à grignoter ceux-ci
de l’intérieur…
survivant , en se nourrissant du récit même
                  qui n’avait pas trouvé de conclusion.

Bien entendu, c’est une affaire qui a fait grand bruit,
et un dramaturge assez connu
a exploité ce fait divers
pour prétendre leur trouver un autre auteur,
et, par là même les intégrer dans sa pièce
( une pièce qui était toujours en construction…
–    ou plutôt qu’il n’arrivait pas à terminer )…

On peut imaginer le décor classique d’une pièce
de théâtre de boulevard:             un buffet,
      un canapé,           une bibliothèque
une table            où l’on a disposé des assiettes,
                                              et surtout des portes
où les comédiens peuvent passer selon les scènes
de côté cour à jardin ( et inversement ).

Ce qu’on sait moins,
c’est qu’une fois nos personnages
« concrétisés » pour jouer leur propre rôle
dans la pièce –    qui n’était pas encore faite  –
n’ont pas tardé à se trouver
dans la même situation
que celle du livre           dont ils étaient sortis.

                     A la première:
beaucoup de monde voulut assister ,
cette représentation des « six personnages en quête d’auteur »
                ( on allait enfin savoir le fin mot de l’histoire ! ).
Au lever de rideau on ne s’attendait tout de même pas
à ce que le décor soit entièrement grignoté
par les personnages.

Eux-même avaient disparu
                          dans un grand trou
qu’ils sont arrivés à creuser dans le plateau.
                   On ne les a jamais retrouvés.
Peut-être hantent-ils les rues,
les gares ou les ministères
ou sont-ils aller habiter jusque dans nos esprits ?

RC – nov 2019


Une nouvelle Ophélie – ( RC )


image.png
photo  :Gregory Crewdson
Tout est en place,
rien ne bouge,
c’est le calme plat
après la tempête,
–   ainsi le dit-on,
et tout est paisible
dans le salon:
 
des vêtements suspendus
des objets divers sur la table basse,,
les livres  dans la bibliothèque,
et la pendule égrenant les minutes,
le papier peint dont on voit les motifs 
qui prolifèrent,  répétitifs,
où sont  accrochées des photos de famille.
 
Cet intérieur a cet aspect tranquille
que rien  ne va perturber
et pourtant dans ce décor, 
somme toute, banal,
 
les fauteuils  se font la malle;
où est passée la maîtresse de maison
qui abandonne ses chaussons
sur les marches de l’escalier ?
 
Des fenêtres , une lumière feutrée 
comme celle  d’une  chambre  mortuaire, 
basculeront les  étagères
quand  l’eau  sera montée.
Cette  scène, nous la verrions
comme si nous y étions  rentrés
juste après l’inondation.
 
Ou bien l’observant derrière
une paroi de verre,
comme celle où l’on contemple les poissons
– sans  submersion -.
 
C’est la journée ordinaire
de la maîtresse de maison
qui ne justifie ni mise en scène,
ni éclairage  au néon.
Une aventure  quotidienne
qui connait cependant
un certain flottement
dans l’occupation des lieux.
 
Le photographe se place au centre géographique
à hauteur  d’homme
évoquant l’atmosphère aquatique
d’un aquarium.
 
Ophélie n’est pas au milieu de l’étang
émergeant des lentilles d’eau,
mais bien chez  elle,
dans  son appartement,
regardant  fixement,
le plafond,    immobile…
curieux vaudeville
 
De la comédie,
      c’est cet après-midi
où tout semble  s’arrêter :
Le temps  est immobilisé
        et la vie humaine
     un élément de la scène
qui dérive en flottant
dans le  décor indifférent .

Ivresse – (Susanne Derève)


 

5

   Château de Corcelles – photo RC

 

                            

                          Vivrons-nous,

du souffle léger de Décembre

 

– pierre tendre et tuiles rondes  –

et des rameaux du grand hiver

rouges dans le bleu du ciel 

 

de la promesse  des bourgeons    

sur le bois nu  

du dernier sursaut de l’automne,                                                          

 

                                   ivresse     

de vin rosé  de vin jeune

et de pourpre     de chais silencieux ; 

de l’or paresseux  

 

                                 du jour,

un boisseau  d’ocres et de velours,

de verts  enluminés de pluie  

de  l’éclat  chancelant  du vitrail 

 

                            et de l’offrande

de la nuit  miroitant  de l’averse,

une ville à nos pieds,

brouillée d’ombre et de vent ;

de nos mains jointes et refermées

 

                            innocemment

sur la fortune et le hasard,

comme on braconne  des rêves épars

sur les terres blondes  de l’été

 

avant que  ne l’emprisonnent

les neiges blanches de Janvier  

 

 

 

                           


Dans les pas de Ben Webster – ( RC )


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voir aussi

Dans les pas de Ben Webster,
une marche lente et nostalgique
déroule ses volutes.
Ce sont celles d’un saxophone las,
teinté de cuivre chaud.

Sans hâte, il étreint
quelque chose d’indéfinissable
âpre et tendre à la fois ,
avec le poids de blues
d’un amour disparu.

              C’est un chant ,
mais pas une plainte,
qui serpente derrière les ombres,
comme celle d’une silhouette
à peine entrevue.

                     Un instant
        que le temps l’a repris,
mais qui revient inlassablement :
un air répété
les yeux clos sur la mélodie :

Ce « My one and only love »
a quelque chose
d’une ballade circulaire:
             on en connaît l’air,
            mais jamais la fin.

Quelques mesures s’égrènent:
ce sont des pas dans la neige,
          mais juste leurs traces
             car l’amour n’est plus là,
et plus loin son chemin s’efface.

La musique parle
à ceux qui se rappellent aussi
du regard aimé,
et de l’éternelle empreinte
       d’un visage qui sourit.

 

 

RC –  dec  2019


Une reine recluse – ( RC )


Emily Dickinson, la « Reine Recluse »

C’est l’image d’une femme,
une reine recluse
derrière de hautes murailles,
Elle sait n’avoir pour horizon
derrière sa fenêtre
que des forêts et des collines
qui se prolongent à l’infini.

Parfois elle voit, comme un signe,
un oiseau s’approcher de l’ouverture,
pour s’éloigner aussitôt
comme un rêve
qu’on ne peut jamais saisir.

Ce peut être une abeille égarée,
– dit-elle – qui chante et puis s ‘envole.
Ce sont peut-être comme mes pensées:
une gloire d’or et de lumière
qui fait le miel de l’insecte ,
et le mien .

Hélas, je suis prisonnière
et ce que j’écris
est ce miel inutile
qui ne fait que prolonger
les journées qui s’enfuient:
ainsi,     j’enferme la lumière dans la nuit.

 

note:

« La Gloire est une abeille/Elle Chante –/ Elle pique –/ Et, hélas, elle s’envole »
« Des pensées qui seront d’or et de lumière »
sont des extraits d’écrits d’Emily Dickinson.


Une vénus derrière le balcon – ( RC )


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Madame,                  vous restez entière,
je n’ai rien volé dans votre appartement
                      et vôtre âme vous appartient..
Vous étiez ce long corps nu de faux gisant,
et votre lingerie était en tas sur la table.

Vérifiez…           je n’ai rien pris:
pas une main, pas un sein ( je n’en aurais pas l’usage).
Pourtant vous m’épiiez depuis longtemps
derrière votre balcon,
et vous savez que mon regard vous peint.

Au contraire,          j’ai rajouté sur la toile
une tenture,          un voilage.
Puis ce vase avec ces fleurs mauves
qui semblent un rien vénéneuses
mais ne faneront pas.

La nuit aura beau vous caresser,
vous resterez pour l’éternité
telle que vous étiez
parcourue d’un rayon de lune
se lovant sur vos hanches.

 

RC


Le soleil ne déçoit pas les mots – ( RC )


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peinture: Albert Marquet:  contre-jour à Alger

 

Je dépose sur la page quelques mots.
Il n’y a pas d’heure,       pour ces quelques
flocons noirs éclairant le jour à leur façon.

Une promenade les déplace,
trois silhouettes s’en détachent,
le soleil ne les déçoit pas,

( je n’ai pas encore défini leurs ombres
et j’invente du sable sur une plage,
un port exotique qui n’existe pas encore ).

Je les accompagne
de quelques notes de musique;
elles se dispersent sur la rive .

Un rythme me vient.
Je l’accompagne d’une lueur matinale,
comme une incidence portée dans le texte .

Mon langage parfois m’échappe.
–  je suis distrait de mes pensées –
Le bateau est parti     sans que je ne m’en aperçoive.

 

RC – dec 2019


James Joyce – musique de chambre III: ( pâles portes de l’aurore)


 

peinture: Stephane  Halbout
III
A l’heure où tout repose encore silencieux,
O toi qui restes seul à surveiller les cieux,
Entends-tu dans la nuit le vent et les soupirs
Des harpes suppliant Amour de réouvrir
Les pâles portes de l’aurore ?

Quand tout est en repos, toi seul es-tu levé
Pour écouter jouer les harpes nuancées
Sur le chemin d’Amour qu’elles vont précédant,
Et le vent de la nuit donnant le contre-chant
Jusqu’à ce que passe la nuit ?

Harpes invisibles, jouez donc pour Celui
Dont le chemin s’en va brillant au Paradis
A l’heure où va et vient quelque tendre lumière,
Une douce musique flotte dans les airs
Et joue ici bas sur la terre.

III
At that hour when all things have repose,
O lonely watcher of the skies,
Do you hear the night wind and the sighs
Of harps playing unto Love to unclose
The pale gates of sunrise ?
When ail things repose, do you alone
Awake to hear the sweet harps play
To Love before him on his way,
And the night wind answering in antiphon
Till night is overgone ?
Play on, invisible harps, unto Love,
Whose way in heaven is aglow
At that hour when soft lights corne and go,
Soft sweet music in the air above
And in the earth below.