voir l'art autrement – en relation avec les textes

self creation

Les héros du pays sur des chevaux de bronze – ( RC )


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photo: Place de la Victoire-  Bordeaux

 

Je suis venu par hasard  ;
j’ai vu sur de grandes places,
des héros du pays,
dressés sur des chevaux de bronze,
et l’oeil vide
sous l’air confiné

par des nuages lourds ,
des graffitis inscrits sur le socle.

Je ne connais pas leur nom,
et d’ailleurs quelle importance …
Ce seraient comme des figures,
échappées de l’histoire,
inscrivant les conquètes ,
ou des dirigeants politiques

dans le métal ou la pierre :
davantage de militaires que d’écrivains.

Mais tout évolue,
et les statues des dictateurs,
sont promises à la chute,
comme l’a été le mur de Berlin.
Quelques fragments sont conservés
dans les musées,

plus comme témoignage
que pour leur valeur artistique.

On installe maintenant
des oeuvres plus énigmatiques
ne prenant leur sens qu’avec la matière
et la forme qu’ils adoptent .
Elles sont souvent clinquantes,
issues d’un courant à la mode

mais promises à un avenir aussi éphémère
et seront bientôt remplacées .

Ainsi c’est la décision des élus locaux
d’ériger dans l’espace public ,des monuments,
dont on penserait qu’il y a quelque chose à voir avec la ville :
On se demande quelle relation entretient ,
une tortue avec des grappes de raisin,
voisinant un obélisque .

Mais il ne faut pas chercher trop loin,
les touristes trouvent bien pratique de s’appuyer dessus .

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Guillevic – Carnac 5


 

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Pas besoin de rire aussi fort,
De te moquer si fort
De moi contre le roc.

De toi je parle à peine,
Je parle autour de toi,

Pour t’épouser quand même
En traversant les mots.


Un fil tendu dans le silence – ( RC )


Environnement plat,  ( à peu près  ),…
…brume,
–       peupliers.
Le tout  défile.

S’il fallait prendre la photo,
D’abord descendre la glace,
L’air humide  tout à coup engouffré,
Et le flou de mouvement.

Une vallée          paresseuse,
Bien pâle en ce novembre,
Et juste        les ailes coassantes
des corbeaux.

La voiture progresse,
mange les kilomètres,
pour un paysage         semblable
ou presque .

Une musique pulse,
C’est une chanson
à la radio
qui rape

La caisse fonce,
Du son plein la tête
Sur le ruban de la route,
luisante.   Flaques.

A la façon d’un coin
Dans l’horizontale  :
– Traversière,
Phares devant

Yeux fixés,
Droit devant,
Etrangement  étrange
– Trait bruyant        ( un fil tendu

Dans le silence . )
La plaine tolère juste
De ses champs gorgés  d’eau
Son passage  éphémère

Se refermant sur elle-même,
Lentement,
Le bruit   s’efface          comme il est venu.
Les corbeaux reprennent leur vol.

RC – sept  2015


Jacques Audiberti – Rien ne sera de ce qui fut


Lamelles d'un H+®b+®lome +á centre sombre (), Champignon, Monthodon, France 2008.jpg

 

Prison Au clair soleil…
Un coup pour a. Deux coups pour b.

Le monde bouge. Il va tomber.

Trois coups pour c. Quatre pour d.

C’est le moment de regarder. Cinq coups pour é.

Six coups pour f. Il n’a plus d’âme. A-t-il un chef?
G, coups sept. Hache huit. 1 neuf.
Comment faire un monde plus neuf?
Dix coups pour j, plus un pour k.
L’existence nous convoqua.
Taciturne à force de cris,
la jupe grosse de conscrits,
elle nous apprend tour à tour
l’ombre claire, le sombre jour,
l’enfer béni, le ciel puni,
tout le fini de l’infini,
douze pour 1 et treize pour
ème, les griffons de l’amour,
n, o, p, q, quatre, cinq, six
et sept, le poison. Le tennis
mais, aussi, la peur de périr
qui nourrit l’honneur de souffrir.
R dix-huit. S dix-neuf.
Elle s’en va. Tu te sens veuf.
Vingt coups pour t, plus un pour u.
A mesure qu’elle décrut,
le souffle approcha notre main.
Aujourd’hui s’appelle demain.
Vingt-deux et trois pour les deux v.
Que voulons-nous? Nous élever.
Quatre et cinq pour l’x et l’i grec.
Mais le bourreau ne vienne avec.
Pour la lettre z un seul coup.
Le prisonnier se met debout.
Car le terme ouvre le début
Rien ne sera de ce qui fut.
Jacques AUDIBERTI « Des tonnes de semence » (N.R.F.)


Carles Duarte – l’abîme


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L’Abîme

Au-delà de la mer
– je peux sentir son vertige -,
il y a un abîme.

J’abrite mes regards
derrière mes paupières fatiguées.

Tandis que j’observe les vagues,
j’écoute le corps,
sa routine incessante
chaque fois que je respire.

Je suis ressorti dans la rue.
Je tente en vain d’y retrouver des images.
Je n’y reconnais pas cet enfant blond,
ni la cour pleine de lumière.

Il me reste, pourtant, des miettes bleues
et les visages des mes parents que j’imagine.

Je m’assieds sur le sable
pour refaire les châteaux d’autrefois,
pour me rappeler.

Au-delà de la porte de l’air,
de la lumière primordiale de cet après-midi,
d’une joie que je regrette,
l’océan transparent de l’oubli
me détruit.

 

Traduit par François-Michel Durazzo
Le centre du temps, Fédérop, 2007

L’abisme

L’albada és de cristall
i una Lluna de marbre
s’allunya pel ponent.
Dins els teus ulls
viu un silenci dens,
un fred precís
que ens pren la mà
i ens duu molt lentament
fins al llindar,
sense passat,
sense futur,
on tot és fet d’abisme.
T’abraço fort,
m’abraces,
vençuts per aquesta set,
per aquest dolor
que es torna inextingible.
Aprenc a abandonar-me.
La mar i jo
ja som només
la llàgrima.

Extrait de: El centre del temps
Edicions 62, 2003

Le texte se soustrait au regard – ( RC )


peinture: Malevitch   : composition suprématiste ( carré blanc  sur fond blanc )  1918

peinture: K Malevitch :           composition suprématiste ( carré blanc sur fond blanc ) 1918

 

 

 

 

J’ai eu un peu de mal à lire :
Les caractères sont  trop petits,
mais  en plissant les  yeux,
j’arrive à distinguer les mots  ;
avant qu’ils ne retournent  dans le blanc.

Peut-être  que ces  écrits
se dissolvent  d’eux-même,
et n’ont pas de rapport  
avec ma vision
Reste à savoir pourquoi.

Le message  se soustrait au regard,
rentre dans le blanc  du papier,
d’abord pâlissant,
puis  carrément  blanc :
>     il se dissimule ,

jouant les  extrèmes
comme  pouvait le faire
Malevitch  avec son fameux
 » carré  » ( qui n’en est pas  tout à fait un )
posé  en oblique ,

mais qui, avec les années,
        reste  apparent.
Le texte  est sans  doute  toujours là,
en encre blanche,
celle  qu’on dit  sympathique.

Il suffirait
d’un procédé simple,
pour le faire réapparaître :
la chaleur  d’une  flamme,
comme  dans  chaque page

( que l’on croit  vierge  d’intentions )  .


RC – juin 2015

 

 


Un commentaire de Rubens – ( RC )


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peinture : Rubens: le jugement  dernier

 

Il se passe beaucoup de choses, dans le cadre doré
Un entremêlement de gens, grandeur nature
Sont le prétexte de la peinture
accrochée, un peu au-dessus du parquet ciré.

           C’est une oeuvre de Rubens,
peuplée d’êtres qui s’entassent,
des dames toujours assez grasses,
          que lui commande un prince…

Ces personnages forment une pyramide
dans une mêlée quelque peu confuse
on distingue même,        si je ne m’abuse
au plus haut niveau,        ceux qui décident.

On a fixé l’instant le plus tragique :
celui où on fait grand tri
( ne pas surpeupler le paradis ,
                                     vous diront les nostalgiques ).

Ceux-ci n’en sont pas revenus,      mais ont évité le pire
a ce qu’il paraît ;    on nous rapporte beaucoup d’histoires
                                            que l’on voudrait nous faire croire ;
on peut prendre le parti d’en rire.

Devant le tableau, quelques visiteurs
se sont arrêtés pour parfaire leur culture  :
                 C’est toujours de bon augure
d’écouter le commentateur .

Va-t-il décrire l’étape suivante
Et sans aucun doute,
          comme pour les matches de foot,
nous faire une analyse savante ?

Nous livrer des statistiques,
                révéler des choses intraduisibles
                contenues dans la Bible
d’un point de vue artistique ?

Bien qu’il se soit écoulé pas mal d’années
depuis qu’elle a été peinte
on pense toujours entendre les plaintes
des âmes damnées .

                      C’est une oeuvre baroque :
On n’y entre pas de plain pied
sans y être convié
              ( et surtout sans habits d’époque ) .

Nos amateurs d’art voudraient peut-être
participer à la mêlée,
                  voir de plus près les êtres ailés
                  et assister à la fête…

Ils peuvent toujours tenter l’escalade
Se faire greffer des ailes,
utiliser une échelle
Ils seront empêchés par le cadre …

Le tableau a beau être immense,
il a aussi des dimensions limitées
On ne vient pas à l’intérieur sans y être invité
et pour entrer dans la danse…

                         La réalité est ingrate :
elle nous ramène toujours à son illusion ;
on ne peut sauter dans cette dimension,
….       la peinture restant obstinément plate.


RC – sept 2016


Epaisseur d’une musique blanche – ( RC )


Les branches se tordent,
et cherchent leur chemin,
dans la musique blanche,

où même le silence
pèse d’une neige dense
son épaisseur de solitude.

 

RC   – dec 2016


Pierre Drano – Talus


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Le fossé est une arrière-pensée
pas même un paysage.
Dans ses fenêtres, des fleuves entiers,
des ravins
des couleurs
et lui-même, un lieu tourné
par la terre.
*
Autre talus
Autre chemin que la terre creuse
Buissons de l’autre
Sentiers d’ici
Prairie. Prairie. Prairie.
et encore…
Talus
Quel mot d’absence.


Ce que dissimule le désert – ( RC )


photo: pochette de CD « Silencio »   Gidon Kremer

 

Il y a une  étendue plate,
–  Elle  se perd dans l’infini  – .
>        Elle  appelle un désert,
un océan,
ou un simple terrain inhospitalier.

Et rester immobile  tout ce temps,
debout,
on compte les heures en suspens –
ou plutôt on ne les  compte plus ;

c’est une  attente,
le regard  dans le vague.
Le ciel est trop haut,
Il écrase de son poids
tout ce qui s’échappe de l’horizontale.

Mais tu espères sans t’en rendre compte,
au-delà de la solitude,
La rupture des écluses,
que les lèvres  du temps  s’entr’ouvent.

Et la crainte, en même  temps,
Que les yeux  ne sachent pas  voir,
Ce que  dissimule  la surface unie
–   Un guetteur du désert des tartares  –
«  Anne, ma sœur Anne,  ne vois-tu rien venir ? »

Et si le vide  était une illusion,
et que continue dessous,
l’échappée des heures,
…Une  simple  dilution.

La vie est souterraine .
Elle  fait un grand détour,
vers toi
pour contourner le froid.

T’en rends-tu compte ?

RC – juill 2015


Béatrice Douvre – L’oiseau


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peinture :  Victor  Brauner   promenade  de l’oiseau –        1958            Grenoble

 

L’oiseau ensemble
Ton pays se souvient
De la tempête ouverte
D’un nom plus fort que les oiseaux
D’un vent serré dans les mémoires
Les grands toits de la neige attendrissaient nos doutes
Nous courions, enfants des libertés d’oiseaux
Sous des rocs confus de la mémoire divine
Un grand souffle éclairait nos lampes dégagées
Ton pays se souvient-il
De la terre et du vin
Que nous buvions sans doute
Dans les maisons fermées ?

—-


E.E.Cummings -un rêve dans mes yeux


e.e. cummings knock with a roseMais je viens avec un rêve dans mes yeux ce soir,

Et je frappe avec une rose

à la porte sans espoir de votre cœur

 

 

 

e.e. Cummings


Tous, du blues – ( RC )


Zao Wou-Ki Paintings: 1950's - 1960's - De Sarthe Gallery:

Peinture :  Zao Wou Ki

 

 

S’échappe la mer
se courbe le ciel
Et toi et moi,
entre nous …

Mer et ciel et toi et moi
Avec tous ces bleus
Toutes ces nuances
Leur ensemble de  teintes

Quelques bleus sont tristes
D’autres bleus sont heureux
Sombres et lumineux
tristes ou heureux en même temps

Nous sommes tous du blues
Nous en avons toutes les nuances
Toutes les teintes
Nous sommes tous le blues .

RC – dec 2016
Librement et directement inspiré de « All Blues »
de l’album mythique «  Kind of blue » de Miles Davis,

dont on peut retenir entre autres, les interprétations chantées  de Helen Merrill, ( difficile à trouver ) , Rachel Gould, avec Chet Baker,  Ernestine  Anderson et celle de Dee-Dee Bridgewater

 

deadpaint:  Mark Rothko, Untitled No. 15:

Mark Rothko :  untitled n°15


Wislawa Szymborska – Avec le vin


Kohn demeure un leader prééminent de Figuratif Impressionnisme qui cherche à saisir la complexité ainsi que la simplicité et la franchise de la forme humaine.:

peinture  André  Cohn

 

D’un regard il amplifia ma beauté

et je la pris pour mienne.

Heureuse j’avalais une étoile.

Je lui permis de m’inventer

à l’image du reflet

dans ses yeux . Je danse, danse

dans les secousses de mes subites ailes.

Table est table. Vin est vin

dans le verre, qui est verre

restant dressé sur la table,

Je suis illusoire,

incroyablement illusoire

imaginée jusqu’au sang.

Je lui parle de ce qu’il veut : de fourmis

mourant d’amour

sous la constellation de pissenlits.

Je jure qu’une rose blanche,

arrosée par le vin, chante.

Je ris, je penche la tête,

avec précaution, comme si je vérifiais

une invention. Je danse, danse

dans une peau étonnée, dans les bras qui me créent

Eve de la côte, Venus des écumes,

Minerve de la tête de Jupiter,

étaient plus réelles.

Quand il me regarde,

Je cherche mon reflet sur le mur.

Et je vois seulement

un clou, duquel on a enlevé son tableau.


Des temps et des vents – ( RC )


 

 

photo: le vase de Sèvres . Corniche du causse Méjean ( Lozère). provenance site causses et cévennes


Il faut écouter la poussée du vent,
Bien sûr,      parcourir sa transparence,
Les secousses,   qui bousculent,
Les sommets des arbres,
Et parfois les couchent.

Comme la voile qui se tend,
Offerte     en sa béance,
Ce cap,      cette péninsule,
Sous les rafales, se cabre ,
Tendue à l’extrême , farouche.

Puis, soudain,           se déchire,
Sur toute la longueur,
Désormais livrée à elle-même,
Lambeaux agités
dans la tourmente.

Sans s’infléchir ,
>    Si c’est un vent libérateur,
Les graines se sèment,
Dispersées en quantité,
Comme une pluie bienfaisante.

Elle transmettent leurs gênes,
Aux mains ouvertes de la terre,
Toujours prêtes à les accueillir,
Alors que les pierres chantent,
De leur corps minéral.

Une réponse au chant des sirènes,
Gardiennes de la mer,
De la brise aimable et ses soupirs ,
Ainsi les rochers sur les pentes,
Leur présence immémoriale …

Mais il arrive que par l’usure des temps,
Ce qu’on croyait éternel,
Selon notre mémoire,
Même la plus ancienne,
Un pan de montagne bascule…

Et si c’est        la puissance du vent,
Celle de l’eau     et du sel,
A conjuguer leurs pouvoirs,
>      L’histoire devient incertaine
Equilibre précaire du funambule…


RC – mai 2015


Luis Aranha – Droguerie


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Injections sous-cutanées contre l’esthétique attardée
Vaccin contre la nouvelle…
Laboratoire de chimie
Creusets cornues ballons verres coupes thermomètres tubes
Vases et alambics
Grande usine de produits chimiques sur le fleuve Tietê
Grandes conduites d’eau avec réservoirs et bassins spéciaux
Ponts qui se ferment et s’ouvrent
Ascenseurs et cheminées
Volants poulies chaudières courroies
Wagonnets turbines tuyaux machines et appareils électriques
Aiguillage spécial d’un chemin de fer
Trains de l’intérieur à l’usage exclusif de l’industrie
Les fils téléphoniques et électriques sont une toile au-dessus de l’usine…
Le monde est trop étroit pour mon installation industrielle !…
Étroit
Le tramway est trop étroit pour tous les passagers
5 places
La Chinoise qui voyage à côté de moi se serre contre moi…
Elle n’est pas chinoise
C’est la Japonaise du cirque de petits chevaux
Je l’ai vue hier marcher sur la corde enveloppée dans le drapeau du Japon…
J’ai applaudi
C’était au Céleste Império.
Mon amie est passée en automobile à côté du tramway dans lequel je voyageais avec la Japonaise du cirque…
Et lourd comme un éléphant le tramway vacille…
J’étais au Japon
Les Japonaises marchaient sur des cordes…
Mon vêtement était trop étroit pour moi
J’avais des chaussures de paille qui s’usaient sur la chaussée.
Une ombrelle de papier gommé
Et je ne pensais plus à la Droguerie…
J’allai par les étangs et les champs de riz
Les pins se dressaient à l’horizon comme une rangée de guerriers
Et le soleil était un grand chrysanthème d’or parmi les chrysanthèmes de l’horizon…
La nuit
Sur la rivière
Les vers luisants se mêlaient aux étoiles
Et la rivière comme la voie lactée coulait phosphorescente…
J’allais en rickshaw et je faisais des haïkus :
Gouttes brunes de miel Volant autour d’une rose
Abeilles
Tu as jeté ton éventail dans le ciel Il est resté pris dans l’azur
Transformé en lune
Une maison de thé. Un pavillon de verre et de papier.
Les sandales que je dus laisser devant la porte pour entrer
Les mousmés qui vinrent me recevoir en agitant leur éventail
Celle qui souriait le plus vint s’asseoir devant moi pour me servir
Entre nous deux se trouvait une table d’ébène et d’or…
Les chats d’ébène et d’or ont traversé le soir!9
La petite tasse de porcelaine transparente comme un coquillage dans laquelle je prenais le thé
Mon lit sur le sol
Le paravent de papier où était peinte une cigogne aux jambes de bambou
Les Japonais de la pièce voisine qui mangeaient du poulpe et des algues marines
Le clair de lune qui transformait en nacre les vitres du pavillon
Les silhouettes qui passaient dans la rue en s’imprimant sur les vitres
Et la lanterne de papier rouge éclairant au-dessus de la table laquée…
Mon amie de Sâo Paulo
Je t’ai vue en rêve au Japon !
Tu n’allais pas en automobile
Tu passais en rickshaw dans une rue de Nagasaki !
Tu avais une petite ombrelle de papier de riz
Ourlée de fleurs !
Ton vêtement ne venait pas de Paris…
Kimono plein de chrysanthèmes !
Tes beaux yeux brun noisette étaient « fendus comme une amande »10…
Tu ne m’as pas vu
Tu as détourné le visage en passant
Au Brésil, au Japon tu étais la plus belle des dédaigneuses!
Mais quand tu passais devant moi il montait de mon cœur jusqu’à ma bouche un hymne de mots blancs.
Ma mousmé!…
Ma fleur de cerisier
Glycine violette qui pend dans mon âme
Fleur de lotus rouge
Sur le rivage de mon lac d’illusion
Viens chez moi et tu seras la fleur la plus belle de mon jardin enchanté de rêves !
Tu viendras toute vêtue de blanc !
Quand tu abandonneras ta demeure les feux de la purification s’embraseront !
Je t’aime comme j’aime le printemps
Les cerisiers roses et enneigés
Le miroir coulant du cours d’eau
La fleur du cactus
L’arôme vert des forêts
Carbonate
Phosphate
Citrate
Azotate
Acétate
Nitrate
Sulfate
Chlorate
Tartrate
Silicate
Et le pouvoir colossal d’un syndicat
De drogues!…

 

 

Mais il n’y a ni Chine ni Japon
T’ai perdu le journal que j’étais en train de lire
La Japonaise à côté de moi a disparu
L’automobile de mon amie s’est perdue dans la poussière et dans la nuit
La lune japonaise passe sur le fil du téléphone
Et le tramway éléphant du cirque de petits chevaux s’équilibre sur les rails…
Je suis Poète !
Et tous les bruits ne valent pas la résonance de mon crâne !
La foule qui se traîne dans la ville
Le piétinement d’une troupe de cavalerie
Les tramways qui s’enfuient frénésies de vitesses
Un million de machines à écrire qui battent frénétiquement et simultanément toutes leurs touches
Lettres qui se suspendent aux pointes des tentacules
Villes Tentaculaires !
Mourir comme Verhaeren écrasé par un train !
Un express international de l’Alaska à la Terre de Feu qui répand à travers l’’Amérique les voyageurs de la droguerie
Vitres qui se brisent sur le ciment dans des rires de femme hystérique
Les téléphones précipitemment les sonneries
La colère de celui qui demande la liaison pour la cinquième fois !
Les camions de pompiers qui roulent parallélépipèdes
Sifflets rumeur et vacarme de voix
L’encombrement des automobiles après un grand match de football
Klaxons enrouements moteurs cris
Le Vent qui court sur les pneumatiques Rugissant alentour
Car c’est une automobile qui klaxonne
Une partition de Stravinski
Interprétée par cinq cents hommes dans une gare au départ des trains
Sifflements de vapeur comme des fusées qui s’enfuient alentour
Les roues qui couinent sur les rails
Trompettes zabumbas cymbales et timbales
Portes qui claquent sifflets sonnettes
Les cloches qui virevoltent dans les locomotives comme dans les machines de la Sorocabana et de la Central
Et le train qui vrombit en sortant de la gare
Oh ! la folie de mes oreilles !
J’ai laissé la Droguerie
Car en matière de commerce je n’étais pas doué
Et un poète ne peut pas être droguiste.
Voiles blanches de ma liberté !
Le soir
La lumière passait
Dans la vallée verte de l’Anhangabau…
Oh ! son chant doré et triomphal
Son chant exalté d’agonie !
Sur l’horizon
Le feu liquide bouillonnait
Dans des vases d’or d’ambre et d’ivoire
Et débordait par-dessus les bords clairs
Sur les toits de mica…
Les fenêtres saignaient
Et les maisons qui fuyaient à la lumière du couchant
Entraient en troupeau dans la vallée…
Moi je chantais :
J’aime le soir aux chairs embrasées
Qui me pénètre et vibre en moi !
Je bois de mes lèvres qui susurrent
Ce vin de lumière qui gicle dans l’air
Jusqu’à ce que je sente l’ivresse de la lumière…
Ces rivières de sons qui jaillissent du crépuscule
Embrasées de clairons
Pénètrent dans mon âme desséchée
Avec une telle fougue et une telle ardeur
Que je sens la vie resplendir en moi !…
Je brûle dans l’exaltation qui guide mes pas
Et je ne sens pas mon poids sur la terre
Car mon corps est un jet de lumière !…

 
SâoPaulo—1921


En pire d’un sourire – ( RC )


Avec l’exposition « L’Ange du Bizarre », le Musée d’Orsay broie du noir pour notre plaisir

dessin: Paul Gauguin (1848-1903) Madame la Mort , 1890-1891 Fusain sur papier –

la belle aux joues lisses,
a la bouche calice,
qui brille de toutes ses dents…
Comment oublier son oeil ardent
est celle dont le regard
fait que l’on s’égare ,
que l’on tombe sous l’empire,
aiguisé de son sourire,
comme un reflet de l’ âme,
où s’affutent les lames,
sous un masque aimable,
celles d’un sabre
dans un étui de velours.
C’est toujours l’amour,
et l’éternel désir,
qui toujours attire ;
l’envie de possession,
les fruits de la passion,
à placer dans la corbeille,
aux côtés d’une bouche vermeille …
Le galbe moelleux d’une poitrine,
– mais les roses ont des épines,
l’aventure libertine
cachait ses belles canines ;
c’étaient celles d’un fauve,
sous une robe mauve :
le baiser de la mort
embrassant encorps,
juste l’instant du crime,
– ce moment ultime…
tout en jouissant
du goût du sang :
un très court avenir
confié à une vampire

RC- dec 2015


Alain Grandbois – Il y avait les palais noirs…


 


Il y avait les palais noirs et les hautes montagnes sacrées
Il y avait ces trop belles femmes au front trop marqué de rubis
Il y avait les fleuves avant-coureurs de la fin du Monde
Il y avait la pourriture la moisissure et cette chose qui ne s’exprime pas
Il y avait ces mauvaises odeurs les excréments des êtres
Il y avait trop de dieux

(Alain Grandbois, Poèmes inédits, 1985 )

 

Lady Sanguine Process by Andantonius

docu animé:  Andantonius – lady sanguineLady Sanguine Picture  (2d, fantasy, lady, priestess, sorceress):


le livre est trop pesant – ( RC )



Si le livre est trop pesant,
et la lumière faible,
alors, je ferme les yeux
sur le défilé des pages.

Ce qui se passe dedans ?
j’ignore encore
ce que réservent
les détours de l’histoire.

Elle se déroule sans moi.
Ce sont des récits secrets
auxquels d’autres
pourront accéder.

En attendant me voila reparti
derrière le rempart du sommeil,
avec l’âme qui s’invente
tout un parcours.

C’est comme un insecte
prisonnier dans une boîte
dont les elytres
heurtent les bords.

Il en cherche la sortie,
et le rêve, de même
voudrait repousser les remparts,
en écarter les limites

pour vivre sa vie aventureuse,
détachée du corps,
et des cieux intérieurs
pour s’élancer au-dehors

hors de la conscience,
avec beaucoup de choses
encore inconnues ici :
de la musique, des odeurs

et une couleur de l’arc-en-ciel
qu’il faudrait inventer,
car on ne peut pas la saisir :
elle s’échappe comme le temps

elle est toujours en fuite,
traversant le noir
avec ses propres images
que l’on retrouve en désordre

quand par quelque hasard
on en trouve des traces,
éparpillées au petit bonheur
lorsque le réveil sonne.

Le livre est fermé,
tout à côté,
et on pourrait penser
que des idées ont filtré

dans l’espace nocturne,
comme un joute silencieuse,
une sarabande où les astres
se combattent

et rusent avec l’esprit :
la logique est abolie,
tout est alors possible,
et juste quelques bribes

se retrouvent au matin.
Il faut faire attention
car ces traces fragiles
disparaissent rapidement

– ainsi des bulles éphémères,
lorsque la lumière
commence à filtrer
à travers les volets .

RC – oct 2016


Katica Kulavkova – deuxième soleil


peinture  Caspar Dav Friedrich

Deuxième soleil : Jupiter
– suprême-

Trop de dépravations et de détresses
l’une après l’autre
dans cette vie dont je refuse de témoigner
– de reconnaître qu’elle est à sa fin.
Avec l’idéalisme d’un demi-homme
et le handicap d’un centaure
je tends l’Arc
comme un ciel
comme un cœur.

Non par humilité, par égoïsme, je propose
une scène – réminiscence
où je pourrai durablement me reconnaître
peut-être pas seulement moi :

de ma bouche-poème en langue maternelle
jaillit la nostalgie obsessive
– pour ainsi dire un homme vivant
tandis que je reste inflexible
au même endroit
comme si je revenais

Mais je reviens, hélas!

Dans la zone frontalière du soleil surgit
un homme, lion et dieu désamorcé.
Tourbillon. Treuil. Toupie.
Eau, abîme, un pas quand même.
L’iconographie du trigramme résiste
aux règles et idoles saisonnières.
Il n’est pas de médiateurs entre le soleil et la femme
quand ils naissent.

Quelles affres pour sortir
de la tunique de feu dans laquelle
on m’irradia pour la première fois ?
D’où vient cette luxure
qui me fracture en mille couleurs
comme une truite dans les miroirs mâles?
Pour qui cette impulsion duelle ?
Pour qui ce soleil mouillé ?
Etre au ciel
et rester homme ?

***


Herbes de givre – ( RC )


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photo perso-  dec  2016

 

 

Les herbes sont unies,
sous leur manteau de givre,
et se confondent entre elles,
comme la mémoire     glacée,
des larmes    et du chagrin  ,

soudées entre elles,
raidies par le froid,
            cassantes.

Juste une image dentellée
un dessin sur le sol,
qui attend ,       pour se réveiller ,
bruire,             la caresse d’un soleil,
qui s’était absenté .


RC – janv 2017


Tomas Tranströmer – Novembre aux reflets de nobles fourrures


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C’est parce que le ciel est gris
que la terre s’est mise à briller :
les prairies et leur verdure timide,
le sol labouré et noir comme du sang caillé.

Il y a là les murs rouges d’une grange.
Et des terres submergées
comme les rizières lustrées d’une certaine Asie —
où les mouettes s’arrêtent et se souviennent.

Des creux de brume au milieu de la forêt
qui doucement s’entrechoquent.
L’inspiration qui vit cachée
et s’enfuit dans les bois comme Nils Dacke.

 

 

 

Tomas Tranströmer, Baltiques. Œuvres complètes 1954-2004. Poésie/Gallimard


Libre d’écrire – ou de ne pas le faire – ( RC )


I- neige panneau

                                 photo perso – fev  2016

Il n’y a que le vent : rien que l’on ne puisse saisir.

Il n’y a qu’un mur : rien qu’on puisse voir au-delà.

Il n’y a qu’un océan  : rien qu’on puisse distinguer

au-delà de la courbure de la terre.

Est-il utile, dans ces conditions, que je laisse des paroles au vent. ?

Celui-ci va les emporter et les déchiqueter plus loin…

Est-il utile que, que j’inscrive à la craie quelques mots,

que la pluie viendra effacer ?

Est-il utile que je laisse, comme dans les romans d’aventure,

dériver une bouteille contenant un message, confié aux vagues ?

Mais si ce n’est pas utile  ->

Si je ne compte pas sur l’utile,

mais juste sur le faire,

alors, j’oublie le vent, le mur et l’océan .

Je dépose des paroles comme ça,

comme en poste restante .

Et un jour, quelqu’un peut-être

en déchiffrera le sens,

et cela lui parlera, comme le ferait un ami,

ou, inversement , il n’en verra nul intérêt,

ne saura le traduire ,

ayant oublié la saveur même , de la langue.

Il déchirera simplement le texte ;

celui-ci se retrouvera libéré,

alors le vent, pourra en disposer ,

comme si on avait ouvert la cage à un oiseau .

On s’imagine que la parole est libre .

On ne sait pas exactement jusqu’ à quel point,

–                on est libre, en tout cas,     d’écrire

( ou de ne pas le faire )….

 

RC – mars 2016

 
Dites, les mots souffrent-ils ? demande Virginia Woolf .

Mais de quoi souffriraient-ils ? Sinon de l’oubli de leur fragilité et leur éclat ?

Passant de bouche en bouche, ou de bouche en oreille, sans qu’il leur soit prêté beaucoup plus  d’attention qu’à de simples bruits. Devenus choses communes, ou vieille monnaie usée, sans aucune mémoire de ce  vide qu’il leur appartint de creuser dans la tête de l’homme.
Est-ce au poète de leur prodiguer ses soins, ou de les faire souffrir davantage ?


Richard Brautigan – Etoile du Poker


C’est une étoile qui ressemble à
un jeu de poker au dessus
des montagnes de l’Oregon occidental.
Il y a trois hommes qui jouent.
Tous sont bergers.
L’un d’eux a deux paires,
les autres n’ont rien.


Francis Ponge – les plaisirs de la porte


LES PLAISIRS DE LA PORTE

 

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illustration : Kirill Chelushkin

Les rois ne touchent pas aux portes.
Ils ne connaissent pas ce bonheur : pousser devant soi avec douceur ou rudesse
l’un de ces grands panneaux familiers, se retourner vers lui pour le remettre en place,
— tenir dans ses bras une porte.
… Le bonheur d’empoigner au ventre par son nœud de porcelaine
l’un de ces hauts obstacles
d’une pièce ; ce corps à corps rapide par lequel un instant la marche retenue,
l’œil s’ouvre et le corps tout entier s’accommode à son nouvel appartement.
D’une main amicale il la retient encore, avant de la repousser décidément et s’enclore,
— ce dont le déclic du ressort puissant mais bien huilé agréablement l’assure.

 
Francis PONGE    « Le Parti-pris des Choses >   (Gallimard, 1942)