voir l'art autrement – en relation avec les textes

self creation

Jean Pérol – À mes côtés


 

Ne donnez plus rien
aux courages lâches
tenez écartées
les fêtes pourries

j’attends que la nuit
tire sur tout sa bâche
et d’autres caresses
que de ses furies

j’attends le dirais-je
les cieux plus légers
sur tous les vergers
la musique en plis

j’attends la lumière
des blancs d’avalanche
les masques tombés
les pardons en pluie

la douceur des mains
des lèvres fidèles
un cœur sans calculs
la farce effacée

un Japon des mers
des chants d’îles mauves
un matin charnel
entrer dans les villes

quand plus rien n’importe
franchir le portique
le démon aux portes
l’ange à mes côtés

 

 

extrait du recueil:

Libre livre

– See more at: http://www.recoursaupoeme.fr/critiques/libre-livre/antoine-de-molesmes#sthash.zOCDeJZ1.dpuf


Cette ombre – ( RC )


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Image          -> opéra de Bavière: la femme sans ombre

 

——

Indissociable  des êtres…
elle  colle  à la peau, à mes moindres gestes;
elle  épie ce que la lumière  dit,
se plie sur les angles des fenêtres et dans les montées  d’escalier,
se fond  dans les  autres,       ou même  les  avale…

Elle gravit les  surfaces  rugueuses  sans  se blesser,
et s’allonge  sans mesure quand le soleil s’abîme,
aplatie  sur le sol.
Marquant même  par sa présence, le corps sans visage,
errant aux contre-jours,

Jouant à étouffer  les  couleurs,
De ses bords tantôt  précis ou flous.
Y a-t-il aussi celle des âmes,
dont on ne sait rien,          une fois parties,
mais dont interroge  l’épaisseur   et le retour ?

RC –  avril 2015


Colombe, un ange déguisé – ( RC )


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dessin:         P Picasso

 

Une colombe, ou un ange déguisé
– on ne sait pas –
parcourt un ciel chargé,
les nuages       pesant sur les toits.

Une colombe          ( ou bien… on ne sait ),
est entrée dans la chambre,
S’est donnée aux miroirs ,

est entrée dans l’oeil,
et l’âme,       – peut-être –
tenant dans son bec,
ce qu’il faut d’espoir ,

pour que le regard,
s’échappe au-delà des murs,
accompagne son voyage,

au-delà des orages,
Si loin,           si haut,
que le vent, que la mitraille,
ne peuvent pas s’en saisir .

RC- nov 2015


Bras obscurs et songes flottants – ( RC )

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Desiree-Dolron-06-456x660

 

Le mystère a des bras obscurs,
qui confisquent les formes,
les mélangent ,sans qu’on sache bien comment,
dès que le soir grignote l’espace connu…

Alors l’humidité sourd des plantes,
qui se détendent du jour,
et laisse place aux créatures nocturnes.

Celles que l’on entend, et celles
que l’on imagine, abrités derrière
les paupières fermées des volets de bois,
la lune essayant de se faufiler par les fentes.

On essaie d’oublier ce qui se trame
de l’autre côté des murs,
en allumant l’électricité, dont la fixité rassure.

Mais il suffit d’une panne
pour que le quotidien bascule,
on ressort les chandelles, que l’on dispose ,
pointillés lumineux dans la pièce,

tremblotantes flammes, elles , éphémères,
sans doute effrayées, elles-aussi,
que le mystère de la nuit

envahisse l’intérieur, réagissant
au plus petit mouvement d’air,
– un pressentiment –
comme si celui-ci,

profitant de la plus petite brèche,
s’apprêtait à bondir
de l’autre côté des murs,

une protection si mince,
qu’on pourrait penser qu’ils puissent
se dissoudre aussi,tel un sucre
plongé dans un verre d’eau…

la porte ouverte à tous les possibles,
de ceux dont on n’a d’autre idée
que celle des songes flottants prenant soudain consistance .

RC- sept 2015


Abdallah Zrika – Les murs vides de mon corps


peinture: Max Pechstein  -  (tête de femme masquée  )

peinture: Max Pechstein – (tête de femme masquée )

 

 

 

 

Je ne sais pas. Mais ce que je sais, c’est le jour où j’ai décidé de m’arracher de mon corps. Je ne sais pas comment cela est arrivé. Mais je me suis trouvé comme ça : j’ai ôté tous mes vêtements.
J’ai ouvert un peu la porte. Je ne sais pas comment j’ai fait. J’ai voulu sortir tout nu.
J’ai voulu tout jeter comme on jette une ordure. J’ai senti à ce moment-là que tous les gens étaient contre moi, que même les mots me fuyaient, que j’étais devenu vide.
Complètement vide.
Un vide qui résonne. Et complètement vide de mots. Moi qui avais décidé de ne mettre aucun vêtement, aucun nom, aucune désignation…
J’ai senti que toute chose se détachait de moi, se dissipait, je n’avais pas ôté seulement mes vêtements – leurs vêtements si je puis dire, leurs : je ne sais pas dire autrement – , mais j’ai ôté tout ce que j’ai vécu.
Peut être n’ai-je rien à laisser qui m’appartienne, tout leur appartient, même mes ordures. J’ai ouvert encore un peu la porte. J’ai vu le premier mur devant la porte.
Même ce mur m’est apparu tout nu, rasé, chauve. J’ai reculé un peu pour écrire le premier mot qui m’est venu après avoir pris une décision. mais j’ai senti que ma tête était vide, d’un vide incroyable. Le papier est resté blanc, d’une blancheur presque bleue. j’ai senti que les mots sont comme les vêtements, lourds et suant, que toute chose est lourde d’une lourdeur insupportable et qu’il n’y a que moi à être léger, très léger. Puis je me suis retrouvé en train d’ouvrir toutes les fenêtres, même le robinet d’eau, et d’allumer toutes les allumettes que j’avais.
Plus tard, j’ai entendu frapper et une lettre glisser sous la porte ; une voix suffocante disait : facteur. je ne sais pas pourquoi mes doigts n’ont pas bougé affin de toucher la lettre restée, moitié à l’intérieur, moitié à l’extérieur, sous la porte. Je ne pouvais rien toucher comme si une paralysie totale me prenait. je sentais seulement mes yeux qui bougeaient tout seuls, ou il me semblait qu’ils bougeaient, je ne savais pas.
C’est terrible ce qui m’arrivait, une faim incroyable m’avait prise mais je ne pouvais toucher le pain qui était sur le coin de la table. Puis j’ai vu que le mur était vide, d’un vide que je n’avais jamais vu, que je n’avais jamais senti avant. Et ces jambes – mes jambes – , allongées là, avec des poils lourds, d’une lourdeur que je ne peux supporter. Je n’ai pas su ce qui s’est passé lorsque la nuit est venue. Je n’ai pas allumé la lumière, les heures se sont succédées, et je n’ai pas senti le sommeil.
Et au matin, je n’ai pu distinguer les mots que j’entendais de loin. Je n’ai pas ouvert la porte quand j’ai entendu frapper encore. Et lorsque je les ai entendus, en plein jour, je ne suis pas sorti comme je l’avais décidé le premier jour. Je n’ai pas fait attention à la voix du robinet ouvert.
Et je n’ai pas touché – oui, touché – le pain posé sur le coin de la table, je l’ai jeté par la suite afin que la table soit tout à fait vide. Je ne supportais rien, même pas un tout petit point sur la table. J’ai jeté plusieurs papiers sur lesquels j’avais écrit, avant. J’ai laissé la chaise et je me suis assis sur le froid du sol. Je me suis réjoui de voir le verre vide, les allumettes brûlées jetées ici et là.
J’ai éprouvé une joie énorme en voyant une mouche morte. Je me suis vu comme cette mouche, sans mouvements. Les pattes croisées et déformées. Je suis resté comme ça, sans bouger, lorsque j’ai entendu des voix, dehors, et je n’ai pas regardé par la fenêtre. Tout est loin. Loin. Je me sens très petit, d’une petitesse sans égale, et toute chose est plus grande, très grande. Même ce point que je vois sur le mur.
Tout est grand, très grand. Comment ne m’en suis-je pas rendu compte auparavant ? Je me sens très détaché de tout, solitaire, d’une solitude terrible. Même la faim s’est détachée de moi.
Je la sens plus grande que moi, plus grande que cette pièce même. Je ne parviens pas à la distinguer. J’ai vu une lettre posée là, une lettre que je n’ai pas ouverte, là depuis trois jours. Je ne l’ai pas touchée. Je sens que ma tête est vide, complètement vide, et aucune pensée n’est dedans. Rien. Rien. Ce mot qui résonne vide dans mon vide. Je sens que quelque chose me tient cloué là, entre ces choses qui ne me concernent pas.
J’ai encore entendu – ou imaginé – frapper avec insistance à la porte. Ce sont les autres. C’est leur porte. Ce n’est pas moi, je n’ai aucune porte. Je n’ai aucun mur. Ce sont les murs des autres. Je n’ai aucune maison.
Même ces choses-là leur appartiennent, à eux. Ce sont eux qui les ont jetées hors de leurs portes à eux, ce sont eux qui m’ont jeté ici. J’habite entre leurs murs et devant leurs portes.
Les gens qui frappent à cette porte, frappent à leurs portes, et peut-être me disent-ils de m’éloigner de leurs portes, de leurs murs.
Que vais-je dire ?
Ai-je vraiment quelque chose à dire ?

———

 

Abdallah Zrika dans Petites proses, éditions de l’Escampette.


Quelques pas vers les dentelles -1 – ( RC )


LA gRANDE mONTAGNE   environs  -    10

photo perso  :  « lieu dit  « la grande Montagne »

J’ai risqué quelques pas
Sur les sentiers pierreux
S’écartant des voies tracées.
La végétation soufflait ,

Se reposait de l’été.
Même les vignes sommeillaient,
Et se paraient
d’ors et de rouges.

Les petites grappes  tardives encore suspendues
attendaient les oiseaux de passage.
On ne pouvait les saisir
sans que les  grains  éclatent dans les doigts.

Il fallait les porter à la bouche
pour se gaver de leur suc épais,
Ne tardant pas , comme à aux  doigts,
A poisser la bouche.

Entre les  rangées,
des herbes  farouches,
Heureuses de la suspension des traitements,
Recommençaient à pointer,

Se bousculant entre les blocs  de pierre,
Eux, portant parfois
la trace  d’anciens  occupants,
Morceaux  de fossiles en empreinte,

Comme pour  dire la présence continue
D’une vie inscrite
en filigrane
dans les siècles.


RC – oct 2015


Dominique Sampiero – Le pays a une odeur


takeshi tuga 4

photo:         Takeshi Tuga 

Sampiero    le pays a une odeur.jpg


Il est minuit depuis si longtemps – (RC )


photos

photo  Arthur  Tress

 

Il est minuit depuis si longtemps
…. Le long des parcours du jour.
J’ai traversé le sommeil,

>  Et dehors,      la caresse
Des courants tièdes,
N’atteignait pas le mur.

J’y étais enfermé,
Et mes bras menus ne pouvaient rien
Contre le froid,          contre l’attente …

Et la douceur des choses
N’était       qu’à deux pas.
Des promesses de l’été.

Les paroles gelées sous les lèvres,
La jeunesse habillée d’oublis,
Les yeux grand ouverts

Derrière des paupières inutiles
Sont à l’écart des champs de jeunes blés,
Où le vent s’ondoie.

Il faudrait que la terre tremble,
Que les lézardes prolifèrent,
Et que les pierres se descellent,

Pour que le sortilège tombe avec,
Et que le regard puisse enfin,
Goûter vraiment, à la douceur des choses.

Le baiser à la terre,
La ronde du soleil …
Le temps d’un autre départ,

Pour retrouver le désir,
Sa propre route, au dedans,
Pour y courir librement, les pieds nus .


RC – juillet 2014

 


Georges Hyvernaud – le wagon à vaches ( court extrait )


Annette Messager, Les Tortures Volontaires (1972), 2013 13179857583

art: Annette Messager  – les  tortures volontaires

 

 

(…) Bonne vieille race obstinée des hommes : toujours prête à tout recommencer, à remettre ça. Se raser, cirer ses souliers, payer ses impôts, faire son lit, faire la vaisselle, faire la guerre. Et c’est toujours à refaire.

Ça repousse toujours, la faim, les poils, la crasse, la guerre. Et des monuments poussent sur les places, des noms poussent sur les monuments. Il en repousse toujours, des noms. On trouve toujours de la pierre pour graver des noms dessus et toujours des noms à graver dans la pierre… (…)

 

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Je savais comme tout le monde, ce qu’est la mer – ( RC )


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Je savais comme tout le monde, ce qu’est la mer.
J’étais allé au bord, j’avais sauté de rochers en rochers, ramassé des coquillages sur le sable,
même traversé une partie pour aller sur les Hébrides, sur un vieux rafiot , sentant le gas-oil.
Je savais.

Ou plutôt je ne le savais pas, avant d’en connaître l’étendue profonde,
avant qu’elle n’enserre mon corps, avant qu’elle n’enserre mon coeur,
avant de plonger plus profond et que petit à petit la lumière renonce,
que les pupilles grandes ouvertes ne voient que des ombres sur l’ombre,
ressentent les frôlements lisses des animaux évoluant, dans leur silence liquide…

Bien entendu je suis revenu à la surface, comme un ludion
après avoir subi cette étreinte, et la peau amollie blanche,
semblerait-il plus blanche qu’avant. Ou bien était-ce le froid ?
et je redécouvrais ainsi ce qui flotte à la surface.

D’abord l’air , qui pèse plus que l’on croit.
Ce qui bouge et qu’on voit ( après l’aveuglement du retour à la lumière),
ne serait-ce que le trait tendu d’un avion, passant au-dessus des nuages,
le tracé de la côte, les triangles gonflés des voiliers .

Une résurrection après l’exil.
Par rapport à un rendez-vous manqué,            une sorte de parenthèse
hors du monde connu .                                    Tout ce qui est en-dessous,
et vers quoi il faudra un jour retourner, puisque tous les êtres vivants
ont la mer pour berceau originel :

Une immense conque, dont on s’échappe,           un temps,
pour s’y enfouir à nouveau, et y renaître,
passager de l’eau et le corps poreux, rattrapé, ballotté par les courants,
alors qu’au-dessus,                         passent les siècles et les tempêtes .

 

RC – nov 2015


Eugénio de Andrade – Matière solaire XVIII


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Sculpture: Henry Moore

 

 

J’ai aimé ces endroits

Où le soleil

Secrètement se laissait caresser.

 

Où étaient passées des lèvres

Où les mains avaient couru innocentes,

Le silence brûle.

 

J’ai aimé comme on brise la pierre ;

Comme on se perd

Dans l’insensible floraison de l’air.


Je viens de changer de planète – ( RC )


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Ça commence à l’ombre,
C’est un halètement que j’entends.
La croisée du destin me porte à explorer les choses.
Il n’y a pas d’ouverture visible.
Mais il faut chercher; il faut pousser,
engager sa tête dans un couloir.

Le mouvement est irrévocable.
Peut-être pressé d’arriver quelque part,
en tout cas pressé, par l’enveloppe souple,
qui se tend, un corps avide de délivrance.
Ou bien est-ce moi qui l’appelle ?
On ne sait pas où on va, ce qui nous attend.

Mais je pressens que c’est le moment.
Jusqu’à ce que je perçoive le jour.
Une petite ouverture au bout d’un tunnel.
Et puis çà y est .. je suis dehors.
On ne s’en est même pas aperçu.
Juste saisi par le froid, et une lumière aveuglante.

Les poumons se gonflent malgré eux,
à la façon d’un airbag brutal.
Et c’est un choc.
Et c’est un cri, qui me propulse dans la vie,

sans transition.

Je viens de changer de planète .

RC – janv 2016


Jean-Claude Xuereb – Nadur


Balmes  Montbrun  chapelle- 003-t

photo perso – Ardèche

extrait de la  SUITE GOZITANE      (fragments)

NADUR

 
L’étranger qui voudrait pénétrer dans l’une de ces demeures n’aurait nul besoin d’en forcer la porte. Les clés reposent à l’extérieur sur la serrure de l’entrée. Les occupants trouveraient incongru que quelqu’un, mû par un réflexe précautionneux, les leur rapportât.

Ingénuité ou fatalisme ? Sans doute entendent-ils plutôt signifier qu’il demeurent fidèles à une tradition d’hospitalité, tout en invitant le passant, libre de s’en prévaloir, à n’en point abuser

Persistance de symboles au seuil de ces maisons dont un dauphin figure le heurtoir.
Et si la peur, qui ailleurs  arme  les verrous, n’avait d’autre effet que d’exacerber jusqu à l’effraction la hâte de posséder et le goût de détruire…

Au cours de notre quête d’introuvables registres, une porte entrouvre la pénombre sur un couloir au glacis de silence.
L’air raréfié retient ici la respiration d’êtres dont le corps étiolé ne doit guère plus peser que l’âme.

Ils nous détaillent leurs maux à voix basse.

Sur le marbre de la cheminée, statuettes et images pieuses se pressent autour de portraits surannés.
Deux veilleuses à la flamme ivre d’huile achèvent de se consumer au pied d’une madone Nous avons hâte d’aller boire à nouveau la brûlure du soleiL
D’autres façades ne nous retiennent pas : celles qui arborent, à l’effigie du kangourou, le luxe arrogant de fortunes  australiennes, dans l’étrange proportion d’un îlot à  un continent.

 

 


Andrei Tarkovski – Premier rendez-vous


Jamil Naqsh --p 01

image:       montage perso  à partir  d’oeuvres  de Jamil Naqsh

 

Premier rendez-vous.
Nous célébrions comme une épiphanie
Chaque seconde de nos rencontres.
Nous étions seuls au monde.
Plus hardie et plus légère qu’aile d’oiseau
Dans l’escalier comme un vertige
Tu dévalais les marches deux à deux
Et à travers les ruisselants lilas
M’emmenais dans ton royaume
De l’autre côté du verre miroir.

Et quand la nuit advint
Me fut octroyée la grâce.
Les portes de l’autel s’ouvrirent
Et dans la pénombre s’allumant
Lentement ta nudité me salua.
« Sois bénie… », murmurai-je
A l’éveil, sachant bien téméraire Ma parole.
Car tu dormais
Et les lilas sur la table tâchaient
A poser l’azur du ciel sur ta paupière,
Et ta paupière d’azur touchée,
Etait sérénité, ta main était tiédeur.

Dans le cristal, le pouls des fleuves,
L’envol des monts, la houle des mers.
Endormie sur le trône, tu gardais
La sphère lucide au creux de la main.
Et – Juste Dieu ! – tu fus à moi.
Tu t’éveillais, transfigurant
Le quotidien vocabulaire d’homme,
D’accents pleins et forts de ta voix
S’emplit et le mot « toi » livra
Son nouveau sens et signifia « Roi »

Métamorphosé, le monde, jusqu’aux
Objets rustiques, cuvette, broc,
Quand entre nous s’interposa
Une eau veinée et dure, en sentinelle.

Alors nous fûmes emportés je ne sais ou,
Comme mirages s’écartèrent devant nous
Des cités bâties par miracle.
A nos pieds se couchait la menthe,
Les oiseaux se plaisaient à nous suivre,

Les poissons remontaient les cours d’eau
Et le ciel bascula dans l’instant
Où le Sort nous emboîtait le pas,
Tel un fou qui empoigne un rasoir.

Arséni Tarkovski


Marchant sous la lune – ( RC )


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J’ai marché sous la lune hier,
Un halo qui me suivait sous les branches,
quadrillage soumis au vent,
obsédante présence…

J’ai marché sous la lune d’hiver,
Et sous une lumière blanche,
Poussant mes pas en avant ,
d’équilibre instable, l’évanescence …

 

RC- fev 2016


Marie-José Desvignes – Plus rien ne presse


 

photo-montage  perso  2011

photo-montage perso       2011

 

 

 

 

 

 

 

——— Dans tous mes livres il est question d’écrivain, d’écriture, de mots (de maux ?).

Le premier n’était qu’une tentative de trouver les mots, ceux que j’avais perdus.

D’ailleurs, ça s’appelait Faille… composé de centaines de « on »,  propos d’autres auteurs jamais atteignables, trop sacralisés (un centon).

Le texte se tenait, c’était l’histoire d’un homme qui avait tout perdu et se retrouve une nuit dans un hôtel, il n’a plus de travail, il fuit l’annonce à sa femme.                    Il part.

Et durant la nuit, assis à sa table, il s’endort et rêve qu’il écrit. Le lendemain matin, le livre est là devant lui.       Tout écrit.             Quelle merveille !

J’ai délaissé ce texte, n’y suis pas revenue, presque deux cents pages de mots des autres, d’autres si prestigieux, mis bout à bout pour former une histoire, d’autres que jamais je n’égalerai, à quoi bon ? J’ai oublié, rangé le livre dans un tiroir.

Un jour, j’ai repris les mots, ils venaient de je ne sais où,  syncopés,  douloureux, longs poèmes tirés d’une âme tourmentée, cette fois c’étaient les miens…

La poésie apportant avec elle,  ces minutes heureuses, brèves fuites dans le temps, j’avais ce sentiment délicieux de faire partie d’un monde que moi seule habitais, un monde que seules la musique et la présence de la nature venaient visiter.

J’ai repris l’habitude. Ecrire. Je retrouvais les mots et je revenais dans le monde, ce monde où je ne savais pas trouver ma place, dans lequel je m’agitais, tentant de défendre l’être (le mien peut-être) contre l’oppression, le carcan dans lequel il sombrait depuis la nuit des temps, aveugle et sourd  aux murmures.

Les mots me revenaient, ceux de la révolte… Le stylo retrouva son désir premier. J’avais pourtant  tout oublié… Et j’écrivais chaque jour des mots bruyants, tapageurs que je ne donnais à personne et dont je ne voulais pas moi même…

Je haïssais ce monde et ses mots (faut-il encore entendre maux ?) je me gonflais d’orgueil et de révolte et mes mots me heurtaient violemment, s’agrippaient sans jamais trouvés à s’accrocher ailleurs que dans ma détestation. Ca m’a pris tant de temps que j’en perdais régulièrement le goût.

Et les mots toujours venaient, insatiables, incomplets, par bouts, jetés dans des centaines de carnets… rien ne se tenait et tout faisait corps. Un corps informe, massif, désespéré, toujours plus lourd, si mal nourri, dans la rage et le silence, les mots se sont taris.

Ils étaient pauvres à nouveau,  pauvre de moi, ne m’intéressaient plus. Je ne vivais pas le monde, je vivais de mots, ceux que je fabriquais, et de luttes… contre quoi ?

Contre ce que je fuyais, contre une appartenance, pour une liberté que je ne trouvais nulle part. N’étant pas de ce monde, comment pouvais-je y trouver une liberté ?

 

 


Wislawa Szymborska – Quatre heures du matin


lune  &  immeubles  sur  bleuWislawa Szymborska

QUATRE HEURES DU MATIN

Heure de la nuit au jour
Heure du flanc droit au gauche
Heure pour avant la trentaine.

Heure balayée sous le chant des coqs.
Heure où la terre semble nous chasser.
Heure où nous glace le souffle des étoiles éteintes.
Heure de qu’est-ce qui restera-bien-de-nous.

Heure vide,
sourde, aride.
Fond du fond de toutes les autres heures.

Personne n’est vraiment bien à quatre heures du matin.
Si les fourmis sont bien à quatre heures du matin,
Bravo les fourmis! Mais que viennent vite cinq heures,
Si tant est que nous devons survivre.

 


Rémission ( l’oeil du serpent ) – ( RC )


peinture  - Peter Paul Rubens (1577–1640) - The Head of Medusa, circa 1618, Oil on Canvas Moravská galerie v Brně Brno}}

peinture – Peter Paul Rubens (1577–1640) – Tête de Méduse  –  1618, –  h  sur  toile  -Moravská galerie v Brně Brno}}

Tu descends dans un tourbillon sable mouvant de sable,


De mes mains , je brasse l’air

à grands coups de couleurs fauves ;

Elles marquent le passage des minutes vers une agitation solaire.

Avant que tu ne t’enfonces,

dans une étendue                        morne comme l’ennui.

La devanture de l’aube ruisselante , est témoin du rire des trompettes.

Tu es un serpent, trempé de frissons nocturnes,

dont le regard me traque, tout au long de mes nuits.

Des chapelets de pierres suspendues, bris de planètes,

Sont                      les ossements des anges déchus,

dont rien n’entrave la chute.

Le sang se fige dans la fièvre des rêves,

On en ignore la part du réel … :

Si tu as injecté le venin,        si le réveil en est l’antidote.

Car lorsque le jour tend son arc, telle une couverture que l’on retire,

Les délires finissent                 par faire pâle figure,

Et tu disparais,                        avalé par le sable.

On dirait              qu’il ne s’est rien passé.

Le mal est rentré               en lui-même,

Peut-être      pour ressurgir plus loin,

Brève rémission d’une contagion à venir .

Je le saurai quand mes yeux resteront fixés

à jamais ,                     sur les tiens.

RC –  mai 2015


Guillevic – la pomme


peinture: aquarelle perso

                        peinture:         aquarelle perso 1998            Gruissan

 

 


Dans l’arbre privé de fruits et de feuilles
Qui déjà se lasse

Des rameaux jouant pour ne pas trop voir
Le soleil couchant

Une pomme est restée
Au milieu des branches.

Et rouge à crier
Crie au bord du temps.

 

 

Guillevic (« Carnac » – éditions Gallimard, 1961)


Image

Une ouverture sur l’infini – ( RC )


image-semaine-hitachi  

                                       photo : Hiroki Konda

 

Prends ce morceau de ciel,     emporte-le chez toi,    installe-toi en contre-jour,

et revêts ta tenue d’ange.

Fixé dans un recoin, le temps s’immobilise.         Il se déroule et s’ennuie.

Il faut mettre un terme à l’expérience

car même si le bleu est ta demeure,    il faudra inscrire tes ailes dans l’espace,

et plonger dans l’abîme :

N’aie pas peur,                        regarde les oiseaux.

Ils ignorent le vertige .       Tu les suivras.

Avec la courbe de l’air comme soutien,    sans penser à le posséder :

 

Une ouverture sur l’infini.

 

RC –  nov 2015

 


Marc Exavier – L’espoir est un soleil impair


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                      Lithographie:           Georges Braque:        soleil et lune II  ( 1959)

( extrait des  « chansons pour amadouer la mort)

 

 

L’espoir est un soleil impair
Un frisson volé aux miroirs
L’espoir est une ruche folle
Une ruée de clignements
Une rumeur aux gras de sel
Une marée mure de sang

L’espoir est un chemin aveugle
Un désespoir qui se recharge
Un écho qui choisit les mensonges
Un gisement de ciels
L’espoir est un fleuve qui rêve
Dans le soir fumant de la soif

L’espoir est une légende confuse
Où l’amertume fermente et soigne
Son goût de cendre et de tumeur

J’habite mes ossements
Cœur à chaos nageur soluble
Une erreur qui crée ses calculs
La vie est un soleil aveugle.

 

On peut lire  d’autres  extraits  ici…


A tous ces mots, leur peine, leur joie … ( RC )


Typographie #4 : compositions et graphisme ! | Blog du Webdesign:

image: provenance                le blog du web design

 

 

A tous ces mots leur peine,
leur joie, leur vie propre,
et leur coeur battant, même
s’ils sont issus de catalogues d’objets rutilants,
d’anciens grimoires,
souvent cachés derrière des double-sens,
comme protégés par une carapace.

On peut en dénicher en haut des armoires,
dans de lourdes encyclopédies,
… parfois ils s’usent, en désuétude,
si on les prononce plus,
inarticulés.

On peut aller en chercher sous des pierres,
coincés dans des pages jaunies,
ou bien          après une ascension lente,
après l’obstacle d’une pente raide,
portant leur vérité, opaques ou ayant la transparence
d’un cristal de roche ,
gagnés après de lents et patients efforts.

Ils migrent doucement    selon les siècles,
les usages et les modes,
méritent une interprétation,
une traduction,
 — ainsi le bétail suivant les drailles
de transhumance.

S’ils sont à priori      inertes      par nature,
c’est leur association,
comme l’addition de produits chimiques,
qui les rend actifs, porteurs d’émotions,
voire virulents .

Corrosifs, avec la couleur qu’on leur donne,
gonflés d’ intentions allusives ou tendres,
parfois sordides et boueux,
déclamatoires               en longues suites,
officiels               dans de rigides discours,
 démonstrations scientifiques irréfutables.

Si les murs ont des oreilles,
dès qu’ils sont lâchés, ils peuvent,
comme le dit Hugo,       semer la discorde et la haine,
comme de mauvaises graines,
trouvant toujours          à s’accrocher quelque part,
crevant même          le goudron épais des trottoirs.

Comme ils sont prononcés,
ajoute une saveur,
douce ou courroucée  ,
sucrée ou épicée  ,
empruntant la voix parlée,
l’envol         de celle de l’acteur,
jusqu’au réceptacle de l’oreille,
généralement       prête à les accueillir.

Plus aériens               dans ce qu’on nomme poétique ,
ils se chargent d’images,      et permettent à l’esprit
d’envisager           des raccourcis vers l’improbable,
dansant en quelque sorte                        tous seuls…
libérés des contraintes d’ organisation rationnelle,

celui qui les emploie,                  n’en fait qu’à leur fête,
les dissout,                             les recompose à sa guise,
jusqu’à en multiplier les sens
dessine leur aube,                        leur solstice,
et les pare d’ombres,
parfois fantômatiques.

Tout le monde les utilise,
certains              portent un cosmos,
une signification inconnue,
qui a été pensée par d’autres,
sans qu’on puisse  en connaître    l’origine exacte,
même avec le scalpel étymologique ;
>           peu se révoltent .

Je les laisse courir
          au gré de ma plume,
et tout le temps avec bienveillance….
on dirait même        qu’ils choisissent
de s’ordonner
tous seuls,          en ébullition,
association spontanée.

Peut-être            qu’ils me traversent
à la façon de cellules sanguines,
alimentant les pensées,
et sachant s’en détacher,
le moment venu,
–       pour fomenter un texte      -,
( dont je ne suis pas sûr d’en être le seul auteur….)


RC – janv 2016


Patrizia Valduga – Cette neige


photo Luis Fernandez – Toronto

 

XVI.

Sur le blanc du givre en lents flocons

se perd un peu de neige silencieuse,

tu avais une ombre noire au front,    

chaque jour t’enlevait quelque chose…

Il fait si froid, je couvre tes jambes

tu suis ton ombre mystérieuse,

ce papillon noir vif t’afflige

tu ne l’as même pas vue, cette neige.

 

 

Cet écrit est issu  du beau site   » une  autre poésie  Italienne »


Sous le masque du clown – ( RC )


07999353

Sous le masque du clown,
le sourire élargi,
la bouche énorme pâteuse,
imagine celui          crispé
de l’homme politique.

Il cache         sous l’aspect jovial,
le puits sans fond d’un cynisme,
la pratique de la surenchère,
une pantomine de clins d’oeils
vers l’extrème droite

avec ce qui paraîtrait de l’humour  ;
–  mais à y regarder de plus près,
une fois la couche de maquillage fendillée,
toutes les manigances
de l’arriviste sans scrupules :

prêt à tout pour attirer à lui les suffrages,
acheter les consciences ,
s’attirer les faveurs
des multinationales,
placer de serviles exécutants

Se donner en spectacle,
Nicolas le petit,
faux jeune en jogging,
confondant politique
et couvertures « people »

porté par le consensus mou ,
main dans la main
avec les puissants,
trinquant avec eux sur les yachts,
— pendant que la pays part à la dérive.

 

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On peut  aussi se référer à ce beau texte d’Henri Michaux

 


Gaspar Jaén i Urban – A l’amour actuel


Fontainebleau  chateau   escal  b                                                   photo perso … tirage argentique   1988

A l’amour actuel

De Del temps present /Du livre Du temps présent (Edicions Bromera, Alzira)

à J.V.P.

Je voudrais tant que tu sois tous ceux
Pour qui j’ai écrit une fois un poème,
Avoir vu avec toi des villes du Nord de l’Italie,
Des hivers, des automnes de l’Europe centrale,
Et lors des nuits rougies au feu, d’aube et de jasmin,
Avoir traversé avec toi d’anciennes routes
De palmes près de la mer,
D’oranges et de cyprès sur les lèvres.

Je voudrais tant que ce présent que tu es,
Plaisant et aimable aujourd’hui,
Vienne de très loin,
De ces années sans toi qui nous laissaient sur la peau
Des nuits d’écume et des étoiles,
Un perpétuel désir qui ne cessait jamais,
Une première jeunesse qui n’était pas consciente
D’être elle-même.

Mais je sais combien est inutile le désir qui m’habite
Dans cette nuit de pluie et de printemps
Qui fuira comme les autres.
D’autres amours étaient là, avant toi,
Et ont occupé la place que nous occupons maintenant,
Ainsi que nos pensées, nos bras,
Et notre bref présent.
Nous le savons sans le dire.
Nous n’avons besoin ni de faits ni de témoins.

Com voldria que fosses tots aquells
pels qui alguna vegada he escrit algun poema,
haver mirat amb tu ciutats del nord d’Itàlia,
hiverns, tardors a l’Europa central,
i, en nits de foc roent, d’albada i gessamí,
haver creuat amb tu antigues carreteres
amb palmes vora mar,
taronges i xiprers a frec de llavis.

Com voldria que el present que tu ets,
plaent i amable ara,
vingués de molt lluny,
d’uns altres anys sens tu que a la pell ens deixaven
nits d’escuma i estels,
un perpetu desig que no finia mai,
una joventut primera que no era conscient
de ser ella mateixa.

Mes sé com és d’inútil el desig que m’habita
en una nit de pluja i primavera
que haurà de passar com totes.
Altres amors t’han precedit
i han ocupat el lloc que ocupem ara nosaltres,
els nostres pensaments, els nostres braços,
el nostre breu present.
Ho sabem sense dir-ho.
No cal tenir dades ni testimonis.