voir l'art autrement – en relation avec les textes

self creation

Birago Diop – Sagesse


Bela Kadar - 21.jpg

peinture:  Bela Kadar

 

 

Sans souvenirs, sans désirs et sans haine

Je  retournerai au pays,

Dans les grandes nuits, dans leur chaude haleine

Enterrer tous mes tourments vieillis.

Sans souvenirs, sans désirs et sans haine.

 

Je rassemblerai les lambeaux qui restent

De ce que j’appelais jadis mon cœur

Mon cœur qu’a meurtri chacun de vos gestes ;

Et si tout n’est pas mort de sa douleur

J’en rassemblerai les lambeaux qui restent.

 

Dans le murmure infini de l’aurore

Au gré de ses quatre Vents, alentour

Je jetterai tout ce qui me dévore,

Puis, sans rêves, je dormirai – toujours –

Dans le murmure infini de l’aurore  .


M2L – L’absence


DSCN9951b.jpg

photographe non identifié

 

Absence
Jardin fermé

 

Sur la terre inclinée
une amie suit
le mouvement de l’air.
Seul l’oiseau chante
le retour du jasmin
à l’horizon
du Soleil sur la terre.

Absence
senteur d’Orient

Au matin qui s’enfuit
les fleurs fanées
épousent le chagrin
d’un jardin oublié.
Le ciel ruisselle
mais les perles de pluie
ne valent pas
la douceur d’une main.

2016 ~ © M2L


Le jour s’est échoué – ( RC )


 

Braque - barques sur la plage de l'Estaquepeinture: G Braque  – Barques  sur la plage  de l’Estaque

 

 

 

 

Le jour s’est échoué
sur la côte,
comme ces barques
ayant l’aspect de poissons morts,
couchés sur le côté  .

Si je m’approche,
c’est comme si elles respiraient encore,
           à peine,
  et le bois gonflé,
      et la peinture écaillée.

Leur corps est encore tiède
des rayons enfuis,
gonflé et tendu comme un regret,
et cela sent          le goudron,
le sel accroché aux filets .

Le jour s’est échoué
sur la côte.
Il a abandonné aussi
ses couleurs criardes,
pour se parer de soupirs.

On y lirait presque
derrière les filaments blancs
des nuages
                 des noms
comme une énigme.

De ceux
dont on a perdu les clefs du langage,
des fragments          de poèmes,
ainsi les lettres à demi effacées
des noms des bateaux.


RC – janv 2016


Guillaume Apollinaire – Orange


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peinture  : Pierre Alechinsky  : la cantatrice

 

Te souviens-tu mon Lou de ce panier d’oranges
Douces comme l’amour qu’en ce temps-là nous fîmes
Tu me les envoyas un jour d’hiver à Nîmes
Et je n’osai manger ces beaux fruits d’or des anges
Je les gardai longtemps pour les manger ensemble
Car tu devais venir me retrouver à Nîmes
De mon amour vaincu les dépouilles opimes
Pourrirent J’attendais Mon cœur la main me tremble !
Une petite orange était restée intacte
Je la pris avec moi quand à six nous partîmes
Et je l’ai retrouvée intacte comme à Nîmes
Elle est toute petite et sa peau se contracte.
Et tandis que les obus passent je la mange
Elle est exquise ainsi que mon amour de Nîmes
O soleil concentré riche comme mes rimes
O savoureux amour ô ma petite orange !
Les souvenirs sont-ils un beau fruit qu’on savoure ?
Le mangeant j’ai détruit mes souvenirs opimes
Puissé-je t’oublier mon pauvre amour de Nîmes !
J’ai tout mangé l’orange et la peau qui l’entoure
Mon Lou pense parfois à la petite orange
Douce comme l’amour le pauvre amour de Nîmes
Douce comme l’amour qu’en ce temps-là nous fîmes
Il me reste une orange
Un cœur un cœur étrange

 

Guillaume APOLLINAIRE « Ombre de mon amour »


Des manches et des roses – ( RC )


Daido Moriyama Dog and Mesh Tights, 2014-2015 Diaporama de 291 photographies noir et blanc, 25 min Musique de Toshihiro Oshima Conception audiovisuelle : Gérard Chiron Courtesy of the artist / Getsuyosha Limited / Daido Moriyama Photo Foundation

sur une photo de Daido Moriyama – Hands from Dog and Mesh
Tights, 2014-2015

 

Va savoir, si ce sont des soeurs jumelles :
Elles prêtent chacune une manche
Quand l’appareil se déclenche  .
Ce sont deux demoiselles

qui, pour la photo                   se figent ;
Elles ne prêtent qu’une partie de leur corps
A l’envers du décor,
Le temps que les tiges

Developpent leur aube
Pour d’autres lendemains :
Et fleurissent sur les mains
comme sur les robes.

on ne voit pas leurs visages,
situés hors de la vision,
ce qui pose la question
de leur âge…

C’est une longue pose,
qui dure quelques années,
mais pas assez pour faner
les pétales et leurs roses ….

RC – mai 2016

 


Bassam Hajjar – Les mains distraites


Lucie Stahl, Shroom Cloud Hands (Purple), 2014 19136458744.jpg

Lucie Stahl, Shroom Cloud Hands  2014

 

Le matin va-t-il rester si tu lui souris ?
C’est la dépouille de ma bouche qui dit de telles paroles.

A l’entrée de la cour
une femme
parle à ses mains et ses mains somnolent jusqu’au matin

au fond de la cour

un homme

parle à ses mains et ses mains écoutent jusqu’au matin

entre eux, le plus silencieux des silences

à l’entrée de la cour

un homme dort pour effleurer la somnolence des mains

au fond de la cour

une femme dort pour ne pas être absorbée par l’écoute
des mains

un homme et une femme

parlent aux mains solitaires

sur le continent du soir.

(Lyon, nuit du 30 octobre 1985)


Esther Tellermann – défaire nos fièvres


 

2015-12-05 16.51.59.jpgPhoto perso – exposition » la femme dans la Grèce antique  »  la Vieille Charité Marseille

 

Un jour encore à défaire
nos fièvres
un jour encore
pour la profondeur
des aisselles
tout le dit
les enfants retenus
les pelletées
Ne se sont pas faites
nos tiges
quand nous aurions su


Ange empêché – ( RC )


peinture: Odilon Redon. l’ange déchu

                                    

 

L’ange  s’est , d’un coup de prière
Déplacé du vitrail,
Accompagnant de rayons,

Les âmes sombres,
Là où la lumière renonce,
A  aller plus loin….

Car la porte  du ciel était close,
Sur ce qui suinte,
Davantage  que les larmes,

– celle des cierges –
Vite figées comme ce qui transpire
Des  confessionnaux.

L’ange assistant aux offices,
Aux  cérémonies,et rites
N’émit pas  d’opinion,

Sur ce qui est factice
Dans la religion,
Et sa pratique hypocrite,

La crainte des démons,
La morale  et ses sermons,
Contrition et pénitence…

Malgré une infinie patience,
Finit par abdiquer,
Et,     de guerre lasse,


Voulut reprendre sa place,
En laissant à d’autres,
La lourde tâche

De laver les péchés
– et autres tâches-
méritant l’absolution,

celles dont les  prêtres s’acquittent,
avec l’habitude,
qui sied à leur profession.

Notre ange fut pourtant empêché,
De rejoindre dans l’air pur,
( peint  d’un traditionnel azur ),

Les autres figurant
Un saint Sacrement,
porté dans les airs,
dessiné sur le verre…

Le vitrail étant fêlé,
Peut-être par un jour de tempête ,
Ou bien une figure ailée,
L’ayant heurté de la tête

On avait remplacé,
Le morceau cassé …
La fenêtre maintenant fermée,

Avec du verre armé,( anti-reflets )
Ne permet plus de voir,
La couleur  de l’espoir,
Même à l’aide  d’un chapelet.

Ne pouvant  contempler le ciel,
L’ange ,           sur terre  enfermé,
Est maintenu prisonnier,

Comme lorsque  le gel
Empêche, de nuit comme de jour,
A la vie, de suivre  son cours…

Ainsi suspendue
A la morte saison,
Qu’elle  sangle  et ficelle ;

Ayant comme Icare, perdu ses ailes,
Et avec elles, la raison,
Il fut,          avec les  hommes,       confondu…

Peut-être est-il des nôtres :
–             On ne sait rien de lui …
Peut-être  hante-t-il
les lieux,   la nuit,

avec une  sébile
En appelant aux  apôtres
et autres  saints :

Ceux  qui sont  envoyés ici-bas
Dans le plus grand  anonymat,
et que rien ne distingue des humains :

C’est sans doute chez eux  qu’il faut chercher
( dans les  âmes  grises,
              plutôt que les  églises ).

On dit  que l’ange y est caché,
Ou bien, derrière les esprits, pacifiés..
Préférables  à ceux  qu’on a crucifiés  …


RC – juin 2015

photo ci-dessous  : Lady Schnaps

ange ds l'église


Gema Gorga – Le livre des procès-verbaux – ( 39 )


image graphique numérique  création perso

                          image graphique numérique       – création perso

 

39.

L’inertie est une étrange propriété de la matière. Quand tu pars, par exemple, l’air conserve la chaleur du corps pendant un moment, tout comme le sable conserve pendant la nuit la tiédeur triste du soleil. Quand tu pars, pour prendre le même exemple, mes mains conservent le souvenir de la caresse quoiqu’il n’y ait plus de peau à caresser, simplement le squelette du souvenir qui se décompose dans le vide de l’escalier. Quand tu pars tu laisses encore un toi invisible attaché aux plus petites choses : peut-être un cheveu sur la taie d’oreiller, un regard enfoui dans les bretelles du désir, une trace de salive aux commissures du divan, une molécule de tendresse dans le bac à douche. Ce n’est pas difficile de te trouver : l’amour me sert de loupe.
La inèrcia és una estranya propietat de la matèria. Quan marxes,
per exemple, l’aire conserva l’escalfor del teu cos durant una
estona, així com la sorra guarda tota la nit la tebior trista del sol.
Quan marxes, per continuar amb el mateix exemple, les meves
mans persisteixen en la carícia, malgrat que ja no hi ha pell per
acariciar, només la carcanada del record descomponent-se al buit
de l’escala. Quan marxes, deixes enrere un tu invisible adherit a
les coses més petites: potser un cabell a la coixinera, una mirada
que s’ha entortolligat amb els tirants del desig, una crosteta de
saliva a les comissures del sofà, una molècula de tendresa al plat
de la dutxa. No és difícil trobar-te: l’amor em fa de lupa.

Anna Niarakis – Une minute


Henri  capture   effet  rideau            03.jpg

photo:                image  extraite du film  « Henri », de Yolande Moreau

 

Heure 20:37.
Je ripe mes chairs, la mémoire
l’innocence oubliée.
Seul, nue , j’erre
A six dimensions
avec les six sens.
Je regarde  le labyrinthe de côté
formé par ton oreille.
Puis je plonge et disparais.
Je subis l’électrocution,
par les neurones
de ton cerveau.
Electrochoc.

Je me réveille pleine de sang
sur le ventricule gauche de ton cœur.
Je respire et vibre à un rythme étranger.
Ta pulsation.
Quelque chose te dérange.

Je deviens une glaire qui se plante dans tes poumons.
Tu tousses et tu me craches sur le tapis
Je me lève, je fais mes cheveux et je m’assieds.
Tu m’offres du café et me demandes ce que c’ était
J’allume une cigarette, la fumée m’enroule
Et je disparais.


Une construction venue d’autre part – ( RC )


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volume :Geneviève  Seillé  

 

On dirait une construction venue d’autre part.
C’est une forme étrange, où les matériaux s’assemblent,
tissés ensemble par la soie invisible d’un esprit,
repoussant les vents de sable.
On pourrait dire que c’est une tour de Babel,
toujours en cours
à la recherche d’une certaine idée de la perfection.
Je ne connais pas son architecte,
et sans doute n’y en a-t-il pas :
c’est juste une réalité, née de sa propre necessité.

Je lis, de la même façon,
les textes du poète :
tout est caché et visible en même temps:
des mots sont nés, le temps de l’écriture,
et du voyage de la pensée,
relayés par la main qui les a inscrits:
une parole en volutes
sur le papier offrant sa virginité:
Tout est visible et tout demeure secret:
fleuri de sa propre logique et croissance.

Il n’est de toute façon pas nécessaire
de comprendre comment ça tient ;
comment ça peut , par moments,
toucher les étoiles:
il n’est pas sûr
qu’on puisse retrouver la clef,
>      l’auteur lui-même
ne sait pas qui la possède,
construisant de ses propres rêves
une réalité
qui lui prend la main.

RC – fev 2016

 


 

 


Philippe Delaveau – Jardin du Luxembourg ( 1 )


peinture  – François Gall                    –   landeaux  au jardin du Luxembourg

 

 

Ongles blessés de mes mains vous le savez

j’ai déchiffré les cicatrices de la ville

oreilles la voix du vent vous l’avez pressentie

aux cheveux sur nous en bataille

écorce de marronnier aussi sèche que lèvres

écorce muette et nos bouches muettes

quand il fait nuit la moindre étoile émeut

ou seulement le mot étoile à sa propre fenêtre

nuit contre jour – lune pâle soleil

où nous habitons croît l’obscurité

je me promène dans les rues de Paris

mes mains scrutent le secret des pierres

je me promène dans les rues de ma tête

les yeux clos pour atteindre au secret de vie

joue contre l’arbre et yeux debout

nous affrontons notre navigation

sable en vie roule sous le bruit des pieds

l’ombre à nos pas cèle un secret

et la nuit sur la ville doucement refermée

la ville obstinément et violemment fermée

Paris erre Paris gémit dans la mémoire

avec la voix des morts et la voix des vivants

qui plus a disparu – qui plus est vivant ?

qui de vous disparaît qui infléchit le temps ?

je me perds dans les rues de Paris

mes yeux sont las mes paroles se perdent


Ossip Mandelstam – La quatrième prose : nuit glaciale en Crimée


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peinture:             Raoul Ubac

 

On sortait par une de ces nuits glaciales de Crimée,
on prêtait l’oreille au bruit des pas sur la terre argileuse, sans neige,
gelée comme le sont dans le nord nos ornières en octobre ;
palpant du regard ces sépulcres dans l’obscurité, les coteaux
de la ville populeux mais aux foyers éteints, avalant à pleine gorgée
ce brouet d’une vie assourdie, interrompue par l’aboiement des chiens
et salée par les étoiles, on ressentait physiquement, avec acuité,
la peste descendue sur le monde :

une guerre de trente ans, avec ulcères et bubons, avec ses feux étouffés,
ses chiens aboyant et ce terrible silence dans les maisons des petites gens.


Une éternelle Odyssée – ( RC )


Velickovic             soleil noir   1996

peinture:V  Velickovic             soleil noir   1996

 

 

Ce sont des tranches de vie,
égrainant leur retour :
Il n’y a pas de répit
dans le défilé des jours;

L’un après l’autre, se succèdent,
ceux qui se déguisent.
Des heures belles ou laides,
sur lesquelles on n’a pas de prise

C’est cette âme en peine,
voulant atteindre les sommets,
et que le destin enchaîne,
au toujours et au jamais.

Voir la légende de Sysiphe,
portant son rocher,
destin de l’éternel sportif
n’ayant qu’ à recommencer.

( Les exploits de la veille
ne sont plus d’actualité.
Plongés dans le sommeil
Ils n’ont plus existé ).

Ainsi on atteint à peine le solstice,
que, d’un parcours inexorable
on plonge dans les abysses,
pour renaître semblable.

La marée va et vient,
Le soleil s’efface dans le noir
on ne se souvient de rien,
et c’est une autre histoire :

Pourtant rien n’a changé ,
On est plongé dans la nuit,
( celle de tous les dangers)
et l’on connaît l’ennui.

Ce n’est même pas la mémoire,
qui nous joue des tours,
mais du dévidoir,
l’éternel labour,

Revenant sur chaque sillon,
exactement au même endroit,
dont nous nous rappelons
à chaque tour de courroie.

Jamais elle ne se casse :
Tu as voulu l’étérnité,
– plus jamais le temps ne passe –
et tout est banalité .

Aucune place à l’accidentel
Tu as déjà parcouru les chemins,
d’un retour sempiternel,
qui ne porte plus le nom de destin.

C’est pourtant toi qui l’as voulu :
échapper à la trajectoire mortelle :
la quête d’absolu
t’as fait client de l’habituel

de la gravité terrestre, échappé
tu es comme un satellite
qui s’est drapé,
dans son orbite.

Ne viens pas te plaindre :
tes désirs ont étés exaucés;
Tu as pu atteindre
cette nouvelle Odyssée.

Tu auras des choses à dire,
beaucoup d’aventures dans ton poème,
mais à bien les parcourir,
on comprendra que ce sont toujours les mêmes.


Ismaël Kadare – L’Antenne


L’ANTENNE (fragment)

120517 (350)r

Quand vient la nuit
Vous dormez, dormez.
Tandis que moi je veille
Sur le toit incliné.
Les courants d’air m’assaillent de tous les côtés,
La pluie souvent me trempe,
Parfois les vents me fouettent.

Je suis comme un bâton dressé vers les cieux,
Un morceau de fer,
Rien qu’un morceau de fer.
Mais chacun de mes millimètres
Connaît plus de langues
Que tous les linguistes,
Vivants ou morts.

Chacun de mes millimètres qui capte les émissions
Comprend à la musique
Plus que tous les musiciens.
Chacune de mes particules
Sait plus de nouvelles
Que n’en savent ensemble
Les reporters et les politiciens.

Je les saisis toutes
Je les récolte toutes
Moi,
Le bâton dressé haut dans le ciel.
Les speakers s’adressent à moi des quatre horizons.
Les uns parlent,
D’autres crient,
D’autres encore hurlent.
Au milieu d’orchestres et de bises hivernales

De la chronique du monde
J’entends la trompette.
Et moi je sais le langage des ondes
Le parler gris des horizons sans fin.
La lettre latine, la cyrillique, les hiéroglyphes
Descendent comme des araignées
Sur mon corps.

A travers mon corps elles passent
Toutes, toutes :
Les victoires des peuples,
Les manoeuvres des diplomates
Et, comme des griffes de tigres, les clauses des traités
Pour notre Albanie,
Calomnie, calomnie, calomnie.

 

Ismail KADARE in « La nouvelle poésie albanaise »         (P.-J. Oswald)

I Kadare  est  surtout connu pour  son oeuvre romancière…  mais  on peut  découvrir certaines  créations poétiques   sur le site  de Guess Who…


Nuit rouge – ( RC )


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Image: Jakez Daniel

 

Quand j’appuie sur mes paupières,
je te vois dans une nuit rouge,
floue,          comme un souvenir
prêt à se dissoudre ….

mais c’est bien ta cambrure,
une posture familière,
qui danse
dans un désert brûlant

Ce désert       est en moi :
>       une incandescence,
qui surgit de l’intérieur,
occupe toute la place …

Et ton regard,
a la phosphorescence
la pose altière,
d’un oiseau de proie….  

Il y a      comme un vent de sable
qui se lève, en moi      et envahit tout       – soudain
et tu disparais, comme tu es venue…
dans la nuit rouge,       virant à l’indigo…

RC – mars 2016

 

(  en écho  avec un texte  de Laetitia  Lisa )


Jean-Claude Xuereb – Ggantija


photo                  – cercle mégalithique  de Loch Buie  –  Ecosse

 

 

Peut-être un jour la profondeur ignorée d’une caverne dégorgera-t-elle les reliefs d’animaux fabuleux égarés en lamine sur les débris rocheux d’une terre engloutie ?
Des hommes transportant leur frêle savoir dans des pots de terre échouèrent leur barque sur un rivage boisé. La subsistance une fois assurée, fut dressé en Heu de sacrifice et d’offrande un cercle de mégalithes qu’aucune force humaine en sa nudité ne saurait mouvoir. Des cultes y furent célébrés dont le sens s’est perdu. Les dieux se sont succédés, tour à tour sommés de répondre à l’obsédant questionnement.
Et voici que nous errons parmi les ruines illisibles de l’avenir, aussi désarmés devant la mort que ceux qui nous précédèrent dans l’oubli


Claire Ceira – Encres (pinceaux )


Encres (à Zao Wou-Ki)

 

 

 

pinceaux

On s’étire comme une ombre,
Au bord de l’eau sous les arbres.
C’est la dernière image d’un lac.
Le moment où on se relève
Ramasse l’écharpe et le sac à dos,
On rebrousse chemin.

Il y a sur la rive un petit squelette,
Qui voudrait faire peur avec ses orbites
Son béret et sa mitrailleuse
Depuis longtemps enrayée.
Mais on a l’esprit ailleurs,
On refait en pensée, avec attention
Le chemin depuis l’endroit
Où on tombait toujours de l’arbre.

Et alors si on se laisse aller, on voit en bas la signature. Une écriture étrangère et belle, le contraire des masses noires, au bord du lac, froid de celui qui les a peintes, qui les a confiées à la glace, funèbres.
Froid dedans et dehors, l’atelier
Qui même avec ses pinceaux lourds et doux s’est vidé.
Comme un évier tout est parti, l’amour, le feu, le geste ailé
Un hiver froid, branches derrière les vitres,
L’absence de signification
Une matinée blême en hiver.

Il attend, en équilibre,
Debout sur l’eau, glissant.

Et puis il change de pinceau.
Celui-ci est fin, fait pour écrire
Son propre nom, en bas à droite.

On est sauvé pour l’instant du trou de soi-même.        On sort dans la ville en hiver.


j’ai traduit tes paroles en formant des cercles concentriques – ( RC )


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Sans savoir que ton pied
marche sur l’eau sans s’y enfoncer,
c’était l’image du vent
agitant les saules
et les bras de la nuit
qui repoussent le jour.

Les pierres flottaient sur leur reflet
et c’était l’oeil de la lune,
soudain sorti du lac,
qui décrit ton contour,
sans pour autant
se répandre en mots.

Du récit du silence,
et des feuilles portées
par le mouvement :
un doux clapotis de vagues,
j’ai traduit tes paroles en
formant des cercles concentriques.

 » On m’a dit que les mots
se déposent en cercle
autour des pierres  » .

RC  – janv  2016

158725566


Yannis Ritsos – Sortie de prison ?


Rainbow Fairies, from Monique's Kindergarten, 1996

photo: Michael Kenna

 

Sortie de prison ?

Tout entier livré, abandonné à la plénitude du vide indifférent,
il dépouille ses ailes |
( celles qui l’ont porté jadis au zénith) il les plume une à une
Comme s’il effeuillait une grande marguerite étrangère
devant les petits marchands de chaussons au fromage
aux chaises crasseuses
et les papiers huileux tombent en même temps que les plumes sur la chaussée,
et ils s’emmêlent parfois dans les roues d’un vélo.
Le gardien m’a ouvert la porte. Je suis sorti,
Dans la cour, une cruche, un cerceau, un oiseau.

Karlovassi, 9. VII 87


Absorber l’idée même de la nuit – ( RC )


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Les bois se taisent
quand les noces des vents    s’apaisent,
et c’est la nuit
qui emporte tous les bruits …
( mais pas une nuit rêvée,
celle que l’on peut trouver,
quand une partie de la terre,
effacée de la sphère
plonge dans le sommeil,
en absence de soleil ).

Les criquets et les cloches des villages
cessent leurs commérages
à partir du moment où l’obscurité
étend son royaume indompté
dont la noirceur
occupe l’intérieur,
et celui des gouffres
à l’odeur de soufre,
et les grottes cathédrales,
dont le noir total
est un monde à part entière,
se tenant éloigné de la terre.

C’est comme si l’extérieur,
ses joies et ses peurs,
n’avaient jamais existé,
jamais vécu, jamais été,
>    juste une existence
remplie par le silence ,
elle ,  pourtant si proche,
cachée derrière une paroi de roches,
jusqu’à en devenir      une idée d’infini,
absorbant               l’idée même de la nuit .

.

RC –  janv 2016


Nouveaux parcs d’attraction ( sur une peinture de Dirk Bouts ) – ( RC )


                             Peinture:  D  Bouts:  le  chute  des damnés

 

Voila le choeur des réjouissances,
où tout bascule, d’une autre planète.
– Elle frôlerait celle-ci,
et c’est un échange des mondes,
celle où l’attraction aurait raison
du poids des péchés.

Les hommes attirés comme des mouches,
engluées sur leur spirale collante.
Et de petits monstres
– un rien préhistoriques –
comme nés d’entre les roches,
enfantés par
l’imaginaire débridé,
s’en donnent à coeur joie,
échangent les corps blafards,
dans une folle farandole.

C’est sans doute la ration quotidienne,
les sortant de l’ennui,
– la grande roue, que l’on aperçoit,
ne suffirait-elle pas ?  –
de quoi aiguiser l’appétit,
et quelques canines,
– mais jamais rassasiés –
leurs petits yeux stupides,
tout à leur tâche,
éternellement recommencée :
( quelles nouveautés nous sont donc données,
avec les derniers damnés ? )

C’est un parc d’attractions .
On viendrait presque, muni d’un ticket,
y réserver une place, pour se faire une frayeur,
comme en empruntant le train fantôme,
se faire balayer le visage,
avec des toiles d’araignées :
–    Il y en a bien qui réservent des places,
pour fréquenter sans risque,
les geôles communistes…
bientôt quelque camp de concentration,
pour le touriste de l’histoire ,
spécialement aménagé.

Indispensables : uniforme et matraque,
pour  » consommer  » quelques émotions fortes .
On demanderait presque,
si c’était possible : – « aux vrais « 
à ceux qui n’en sont pas revenus ,
de participer à une reconstitution,
Télé-réalité oblige :
la cote de l’angoisse et du frisson
monte avec l’audimat .


RC – mars 2016

 

voir aussi ce qu’a  écrit Michel Butor,  par rapport à cette peinture  de Bouts…


Citadelle de D – ( RC )


Int  sinistre  2854.JPGToutes  photos  perso  :  citadelle  désaffectée  de Daugavpils, Lettonie  oreintale

 

grille  symoles.JPG

Point de cloche ici qu’un
aujourd’hui saccagé
Pourtant la lumière s’accroche
Aux lambeaux de sinistres blocs

Qu’ailleurs on dirait bâtiments
D’ oiseaux téméraires, oublieux d’un passé
empoisonné,           pourtant s’approchent
Et les autres s’en vont.

Et viennent tisser des fils incertains
D’entre les arbres, qui lentement
Reconquièrent la place d’Armes
Etouffant soigneusement, des heures abrasives

Des symboles d’oppression
Aux réverbères géants
Jusqu’au kiosque moisi
Aux péremptoires sonneries militaires

J’écoute venir toutes les voix
Mais la musique du silence
L’extension insensible des branches
L’herbe folle          d’entre fissures

Dessine, la fragilité des choses
Et l’arrogance géométrique
Du lourd,        du laid,        des pouvoirs ,
des voix claironnantes      de l’arrogance .

Dans la Citadelle, l’ordre du cordeau
Se transforme, en « presque joyeux désordre »
Les rues défoncées, sont un chapelet
De sable et flaques réfléchissantes.

Poutrelles,       et amoncellements divers
Gravats et encadrements pourris
Occupent indécemment les lieux
Marqués par la dictature du prolétariat .

Et triste est la rue ,     où , malgré tout
La vie s’insinue , confinée
Tout près de moi
Malgré le suint des lieux

Aux rumeurs vénéneuses d’un
Passé encore proche. Et le lierre s’accroche
Aux symboles de fer ,          des canons :
On en voit plus d’un , glisser avec l’ombre

En portant la nuit, sur ses épaules
Avant, encore,         qu’on nettoie la mémoire
Comme on le ferait            du sang répandu
Sur un carrelage           – facile d’entretien.

En cours, une rénovation proprette, et des rues nettes
>            Aux sordides carcasses,         plus de traces…
Est-ce que le monde s’efface ?
Aux ensevelis,        peut-être même plus de place

Faute d’avoir les leurs, ils ont          – peut-être
Confié leur chant ,           aux oiseaux
Qui voient s’éloigner du trottoir
Les barbelés rouillés du désespoir.

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la place d’armes  et ses canons dressés.


Paul Bergèse – Au gré des galets


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Au repos de la plage
les galets apaisés
tendent leurs joues
à la caresse de la vague.

Couleurs soleil ,
les galets du Verdon,
portent encor des odeurs
des goûts et des musiques.
Souvenirs d’enfance.

Neige, vent, pluie, soleil ,
torrent , rivière et plage.
Combien de souvenirs
dans la vie du galet ?
Mais son visage lisse
est toujours impassible.

Une aventure vibre
au profond du galet.
Musique de fontaine
où s’abreuve un poème.

 

et avec un lien sur ce texte  écrit  en,  2014


Une toute petite étoile, à leur portée – ( RC )


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Photo: Etsy

 

 

S’il se développe, et se ramifie,
On dirait, qu’il se divise à l’infini,
Jusqu’à ce qu’il se fasse
Le support des étoiles.

Les feuilles cachent bien ce secret,
Elles portent même de l’ombre,
Que l’azur ne traverse
Que les jours de pluie.

Et puis la naissance des branches,
Se fait en silence.
Rien ne se laisse deviner
De leur élan.

Là aussi c’est un secret,
Dissimulé dans l’aubier.
C’est une puissance qui veille
Et travaille en siècles.

A l’envers,          c’est la même chose.
Non :    les arbres ne s’agrippent pas au sol,
Ce sont eux     qui supportent le monde :
comme une toute petite étoile

A leur portée.