voir l'art autrement – en relation avec les textes

Susanne Derève

Au fil de l’eau – (Susanne Derève )


photo RC -Bords de Rance –
Au fil de l’eau,  
un bruit de baiser sur la roche, 
le rire léger de la marée étale,
telle transparence qui arrache 
aux pierres plates 
sous la surface de doux reflets de perle

la chanson lancinante de la vague va va va 
et revient   
avant que les courants ne refluent et t’emportent
comme fétu de paille
ou ne te laissent échouée sur l’estran 
de boue grise
tremblante sous le vent 



Éoliennes sur champs de colza -(Susanne Derève)-


photo web retouchée
Eoliennes sur champs de colza,
jaune apparat pour fleurs d’acier, 
et de joyeux nuages en gardiens du troupeau
céleste. 

J’imaginais des clairs-obscurs agrestes
des ciels champêtres  de tendres bosquets 
de printemps...  

Qu’une bourrasque les emporte !

Les fleurs distilleront la lumière du vent 
et les prairies engraisseront la toile 
de mes rêves
pour les changer en or. 


Chemins de Rance – (Susanne Derève) –


Bords de Rance (2019)
La joie,
envahie par l’herbe du temps 
comme tronc mangé de lierre,
trèfle dans la prairie, 
à ajuster mon pas dans les pas d’autrefois, 

joie morcelée, 
ce chemin mille fois emprunté 
qui devient  dépossession de soi,
quête illusoire
dans les lieux que portait l’enfance,
des sons,des odeurs,des voix. 

Manque le bruit des voix, 
des frôlements,des rires,leur soudain éclat
comme au fil du diamant. 
Manque le poids des corps et des étreintes
et l’épaisseur des chairs, dense,
leur ombre chaude dévoilant le soleil,
cernant les peurs,les devenirs.

Joies éphémères, 
tous les chemins de Rance portent
mes souvenirs,  
seul les noie le chatoiement de l’eau
dans la lumière,les mille et un fragments 
de son miroir brisé 
où la mémoire s’immerge, 
un instant pacifiée.



Amarres – (Susanne Derève)-


(vidéo RC – Bords de Rance)

 

 

Elles n’auront guère changé à l’échelle d’une vie :

rives de vase, mêlées de sable ou de boues grises,

de coquillages ,

polies par le lent va et vient des marées.

 

Sur l’estran, c’est le même bois flotté

qu’on ramasse, année après année,

les mêmes algues sèches en haillons de dentelles

aux bras des  églantiers,

le squelette rose des étrilles qu’émiette

patiemment le vent.   

  

Simplement, la main au fil du temps hésite

à les cueillir et l’œil se fait caresse,

sondant les eaux-mortes des grèves

pour y  surprendre l’aigrette blanche à l’heure

où  les ombres s’allongent , 

 

le vent tombe, 

on ne distingue plus le fil du rivage

mais seulement la silhouette gracile de l’oiseau,  

et l’on devient soi-même  oiseau

fragile et solitaire

à regarder sombrer le ciel :

oiseau , amarre, attrape-rêves.

 


Sur la pointe des pieds – (Susanne Derève) –


Kasimir Malevitch – L’homme qui court (Sensation du danger)
          
         Rends plus léger ton pas,
         qui donc irait te suivre  ?    
         Cueille,
         cueille sur la pointe des pieds 
         l’éphémère beauté, 
         la danse fragile du printemps.
 
         Prends soin de dérober ton larcin 
         aux regards,
         bientôt il ne sera plus temps : 

         le chemin des saisons s’égare
         et voici que rampe à nouveau 
                       la bête immonde 


                                 

Elégie – (Susanne Derève)


Piet Mondrian – pommier en fleurs –
Arbre
dressé vers le ciel 
élégie de bourgeons tremblants 
dans la lumière du soir
 
Chez nous tout arrive tard
la promesse de vie est si longue à venir
qu'on la croirait perdue 
à la dérive
 
dans les glacis de l'hiver
comme ces longs nuages à la remorque  
des oiseaux de passage
 
Soubresauts
L'hiver chez nous est si long à mourir
grêle pluie vent
pâles brouillards de givre et de lune froissée
 
Mais un arbre dressé vers le ciel 
élégie de bourgeons tremblants 
d'un vert si tendre
un arbre
annonce le printemps
 

Paroles – (Susanne Derève)


Giuseppe Penone – main de bronze agrippant un arbre ( il poursuivra sa croissance sauf en ce point)
Une romance aux doigts de fée 
Paroles   
celles que tu me soufflais ce matin 
au réveil

sitôt enfouies  pour aller les semer
à midi  dans un jardin de roses 
en sommeil

Soleil
Peut-être faut-il  l’hiver 
pour éprouver ce qu’est un arbre

sa grande ossature  endormie 
ses plaies  ses lézardes
ses  mains pâles

et la tienne  au poinçon 
gravant le bois tendre
du tronc






Âme qui vive – (Susanne Derève) –


Photo RC ( causse de Sauveterre )
Âme qui vive ? 
Non, le bruit du vent.
En sentinelle,la lisière des enclos,les fûts dressés 
des sapinières
et de courtes brassées d’épines : chardons, carlines, genévriers,
le lit du vent. 

Celui du causse court en longues foulées sonores 
semblables à la rumeur d’une mer ancestrale
essaime un pépiement d’oiseau,                                                                                                            
nasillard, monocorde, 
émonde l’Aubrac de ses brumes.

Choisis une pierre de calcaire, blanche et dorée,
grave-la de ton nom,  
je te couronnerai roi d’une solitude où seule vit, 
souffle et trépigne la grande harpe du vent. 
Épouse-la , ou fais-toi homme du silence 
pour la combattre 

tant elle nous tient dans sa main, étrangers,
incongrus, couvrant le chétif grelot de nos voix 
nous forçant à remettre à plus tard de dire 
l’étoupe blonde des prairies harassées, 
l’argile lourde des chemins,l’arpent noir 
des forêts,

et seule âme qui vive,
le babil insensé de l’invisible oiseau,
son chant nuptial dans la longue liturgie 
du vent. 



Plume – (Susanne Derève) –


Joan Mitchell – Yellow river –
          Gratte, gratte 
          le papier 
          plume bavarde
          tandis que je griffe  la terre                                                                    
          froide
          pour y enfouir la promesse 
          de vie.
          Sève,
          qui cheminera vers le soleil 
          tandis que tes mots candélabres 
          s’abimeront  dans l’encre noire
          du poème.


Appelle-moi encore – (Susanne Derève) –


Théodore Brenson, 1893-1959, Chevaux sauvages
Contre un tas de bois mort, 
brise indolente, abri silencieux, voix. 
Voix qui m’appelle a fait fuir le lézard
et la mésange.
N’épelle pas mon nom usé.

La terre porte un mirage d’eaux neuves, 
de printemps.
Des chevaux captifs renversent le fil acéré 
des enclos.
Les drailles à l’horizon cheminent vers le ciel, 
et franchi le ciel vers l’échine argentée du vent, 
le pelage ras des Causses hérissé de lavandes,
l’étrangeté des pierres dressées.

Déjà, le soir s’enferre au creux des combes,
l’ombre violette des futaies se déploie 
et s’allonge, 
tout ce que le jour portait de douceur et de fièvre 
bascule puis se fige
dans le premier battement d’aile de la nuit.

Appelle-moi encore, et je te rejoindrai.



Mars guerrier – Susanne Derève –


– Photo RC –
Ne me dis rien des pierres froides 
ourlées de l'herbe neuve du printemps,                                                                      
de  la coulée d’or des jonquilles, 
ni des violettes du matin tout juste écloses, 
de leur parfum à ta narine.      
 
Le jardin est une chambre close 
où n’ont droit de cité que la trille du merle 
et les amours bruyantes d’un couple 
de colombes.
Un fallacieux parfum de paix. 

L’arbre qu’éreintait l’hiver
déploie hardiment ses têtières, 
étire ses branches nues, 
pénètre, sève ardente, par la fenêtre ouverte,
entame sa tendre mue, 

Mais n’en dis rien 
Mars guerrier martèle de ses tambours  
les greniers du monde

Ne va pas nouer dans le poème  
les tresses d’un printemps barbare
d’une sanglante ronde
où les fleurs de ta bohème 
ne sont qu’un voile obscène
jeté sur les décombres 
de la haine. 

L’hiver court à sa perte – (Susanne Derève) –


Vincent Van Gogh – Têtards
Tu fais un état des lieux de l’hiver : 
les hâtifs chatons des aulnes
en bordure des chemins, 
les  prairies d’herbes sèches, 
d’autres brunes des premiers labours, 
un feu de bois mort au milieu des vergers, 

et sous le pâle soleil du jour
l’or des lichens nimbant les rameaux nus
des charmes, 
où courent étincelant dans la lumière
tels des cheveux d’anges, les fils 
d'une invisible araignée. 
                                                                                            
Déjà, l’ombre des Causses s’éploie 
sur la rivière,
pierres vertes sous le friselis de l’eau, 
dans la course effrénée du courant, 
- rien du Lot indolent de l’été, cette fougue, 
ce bouillonnement de cascade sur les galets -

et frôlant la surface, au bout des tiges roides,
le renflement des bourgeons à peine formés
lui aussi te souffle que l’hiver 
court à sa perte …




L’aile d’ombre du vautour – (Susanne Derève) –


Umberto Boccioni – La charge des lanciers –
Ce qu’ils disent,
la poussière des mots qu’ils te lancent,
n’est pas fait pour que tu l’entendes 
C’est la poudre à canon des marchands de sommeil,
et tu dors 
plus sûrement qu’au premier soleil le lézard 
sur les pierres 

Ecoute,
de ton oreille posée tout contre le sol gelé 
trembler le galop de leurs chevaux barbares                                                                                       
le roulement des tanks

dans les rues noircies de l’enfance
d’où jaillissaient de si tendres soleils
le cliquetis du fer
l’éclat rouge des armes 
et déjà ,l’aile d’ombre du vautour 


Au hasard des rues – (Susanne Derève)-


Marcel Duchamp – Maison rouge dans les arbres – 1908 –

 

Je prenais des rues au hasard

et le hasard me prenait parfois au coin des rues,

parfums que dispersait la brise, de jasmin étoilé,

celui des roses au plein été.

 

Grappillés aux tonnelles, aux claires-voies des chemins,

à l’ombre  des fontaines ( j’y plongeais les mains ) 

sonnaient une chanson comme le temps à boire,  

un accord de piano, un rire nu, un cri,

des gorges renversées au soleil de midi.

 

– Faut-il avoir les paumes ouvertes pour recevoir –

 

Mais  dans l’angle des porches, aux portes dérobées,   

fusaient  parfois des pleurs, des injures,

des mains levées.

 

Ce n’était plus la gouaille, la candeur du jour,

la rose ou le jasmin  – ni  les chansons d’amour – ,

c’étaient le caniveau, le grondement des chiens, 

le ru  où la misère levait ses fantassins.

 

Je fuyais au hasard  cherchant d’autres chemins

et mes  errances m’y ramenaient le lendemain…

 


En lisant Tranströmer – (Susanne Derève) –


Roger Chapelet – Le Madiana rappelant ses doris –
Tranströmer, qui habite de passion 
le silence et change les pierres brûlantes
de l’été en chiens de traîneau 
sur la neige, 
a fait renaître en moi le souvenir 
des blancs trois-mâts ailés, des mers glacées 
du Groenland,   
de la morue salée dans les caves de terre.


Mais la terre a bu le silence, les gargotes 
mouché leurs chandelles.   
Demeure un cri d’oiseau,mouette
annonçant le vent, la longue coulée du vent, 
lion céleste qui gratte à la porte du soir,
fouette de sa crinière le cirque des nuages, 
lève d’un front hagard des murs d’écume                         
sur l’océan.


Et puis le vent malingre,englué de brouillard,
qui noie les cornes de brume,
le vent défait,chaloupes grises,  
somnambules,doris épars,
cherchant leur route aveugle 
dans l’oeil sournois de la banquise
sans en reconnaître aucune…     


Ma mère me le disait : ainsi avait vécu son père,  
mais le vieil homme en avait fini de remâcher 
ses prouesses et ses rêves. 

La cave de terre était fraîche l’été,l’hiver 
la frangeait de givre.J’y fouillais en vain                        
comme on tourne les pages d’un livre 
les marques du passé…
J’étais venue trop tard.

Roger Chapelet – Sur le pont –

Transsibérien – (Susanne Derève)


Gino Severini – Train de la Croix Rouge passant par un village 1915 –
De la passerelle,  
je regarde s’éloigner les trains :
Blaise, 
c’est le Transsibérien qui file
au-delà de l’Oural 
portant la petite Jehanne …

Blottie dans le dernier wagon,
aurais-je pleuré sur Mandelstam ?
Toujours, j’ai quitté le quai
à l’instant où  tintait  la cloche 
du départ                                                                            

et suis rentrée chez moi,
Ossip,
te fabriquer des ailes de papier
pour conjurer le désespoir,

car les trains parfois 
nous mènent vers l’enfer 
et les mots galériens,impuissants,
s’y égarent


Mon cœur de mère- (Susanne Derève)


Le Ba Dang ( Bouddha 2003)
J’ai déchiré lentement une feuille
de papier pour entendre 
le bruit que fait mon coeur de mère
à l’instant des adieux
Comment pourrais-je l’écrire ?

Enfant, 
que la Nuit de Pessoa t’accompagne,   
la nuit radieuse invincible du départ,                              
la nuit blanche de mon coeur 
en morceaux; 
j’ai chaussé mon masque de lune
pour dérober mes larmes,
pendant que se brisait mon coeur 
dans la jarre de porcelaine des sanglots.                                           

Mais toi,Enfant, 
emporte vers l’Orient mon sourire de mère
impassible et serein,    
et que la Nuit de Pessoa,nuit de villes 
lointaines,nuit de mer,de coquillages 
et de corail, 
la nuit brûlante  des Tropiques  
te porte vers ton rêve,

du sable de tes mains
naisse une pluie d’étoiles, 
et la musique étourdissante de la nuit 
dans sa marche intrépide et glorieuse  
te fasse Reine
en piétinant mes larmes. 

Marée basse – (Susanne Derève) –


Plage Sainte Marguerite – Landéda-

 

Marche

loin sur la plage

C’est marée basse

 

La plage

appartient à celui qui éprouve sous son pas

le sable vierge   

raviné de mille ruisseaux de sel  

                                                              

La lumière

à qui boira les blondes fenaisons du ciel

le grand soleil d’hiver

chassant les brumes de Janvier

 

et demande à la vie :

Qu’es-tu ?

Aile furtive,

morsure du vent volage sur ma peau ,

ou vie languide des flaques froides

de l’estran,                                            

frêles  esquifs que ranimeront les courants 

des vives eaux ?  

 

 

 

 


Vole la poussière des sentiers – (Susanne Derève)


Janis Lauva (Lettonie 1906-1986)

 

 

Vole la poussière des sentiers, 

la mer est au bout du voyage

battant et rebattant les cartes du temps,

offerte aux pluies d’été

au crépitement de l’averse,

à son frileux masque de brume. 

 

Dans la soudaine échappée de lumière,

l’ombre s’altère, 

le fil des pierres heurte le pas,

et  le pas cherche en vain

l’empreinte  d’autrefois …                                                                          

 

Seule la mer sait rebrousser chemin,

ciseler le temps avec une précision

de métronome,

imprimer  à l’estran  le va et vient du flot,

épouser chaque pierre

de son baiser de sel     

                                                                                                   

Vole la poussière des sentiers, 

les mots modèlent en vain

la pâte du silence,

l’argile grise des jours enfuis . 

La mer seule dit l’absence

 

 

 


Vue mer – (Susanne Derève)


Brest – Port de commerce – photo perso –

 

Vois-tu ,

la digue au loin, le bras amoureux des terres     

enlaçant  le rivage,

et sur le blanc corsage des vagues,  

la loupe étincelante  du soleil quand cède                                

le brouillard ,

son scintillement  de perle noire .

 

Le port baigne encore dans la brume,                                               

emprisonnant des effluves de colza et de souffre,                                     

écharpes blanches pour rouges squelettes

   – de ces épaves agonisantes qui gisent à quai

     dans l’odeur rance  d’huile et de fiente 

     comme de vieux lampions brisés –

 

Au long  de la Criée veillent  les mouettes nonchalantes ,

un bécasseau becquette ,

     indifférent

au soleil qui déverse soudain ses cuillères d’argent

sur les cafés crème en terrasse, 

ses dentelles de baptiste sur l’eau,

et tire un instant de l’insondable oubli

la rouille brune  des  cargos. 

 


La belle lumière – (Susanne Derève)


Väinö HÄMÄLÄINEN ( peintre finlandais 1876 – 1940)

 

A la fenêtre ce matin  un brouillard

à couper au couteau

– le jour entre parenthèses –

 

Hier pourtant voguait ma barque aventureuse

puisant un avant-gout de printemps sur l’eau

et l’eau chantait en courtes vagues sonores

dans l’échappée de soleil

comme un visage affranchi  du masque                                                              

dévoile gaiement son sourire     

 

Le dos rond des galets le sable léger du sentier                                                                         

vibraient d’éclats de rire

C’est est fini aujourd’hui de la belle lumière

 

 


Petite mère – (Susanne Derève) –


Tal Coat – Vol d’oiseaux passant un reflet


Petite Mère
Les étourneaux  pépient dans le coeur du feuillage
mais tu ne les vois pas 
 
Plus légers qu’une plume, que l’aile d’un moineau 
tes souvenirs s’envolent 

C’est un dimanche nu que ta mémoire 
une plaine déserte un arbre  silencieux 
que n’égaie plus nul chant d’oiseau 



Courbes – (Susanne Derève) –


Salvador Dali – Lune et oiseau

 

 

Le mot aussi rond qu’une bouche

naquit pour dire l’amour,

et le premier son fut amour,

rondeur de la lèvre charnue,

œil limpide,

prunelle palpitante où chutaient tour à tour

la lune pleine,  le globe incandescent

du jour

Fille, fils , enfantement  

et l’œuf diaphane  de l’oiseau                                         

sur l’arête du monde  où le tenait ma main ,                                  

ombrageuse prunelle, qui taisait l’effusion                                  

des couleurs  au seuil clair du matin,

la courbe douce du fruit  sur la branche ,

sa pure circonférence

d’or et de feu – orange , chair étoilée  du pitaya  –                                                       

Le mot disait la joue charnue de l’ange

et le lait blanc des femmes , poitrines rondes ,

hanches grenues ,

disait tout ce qui fut  et  serait  

que j’ai tu

de peur de m’en saisir ou de le profaner                              

 L’aurai-je assez  vécu   pour le nommer ?

 

 

 


Le premier train – (Susanne Derève ) –


Photo RC (port de Brest)

Le premier train part à cinq heures.

La nuit tapine encore

que déjà monte la clameur des rails,

ébranlant de ses wagons sonores  l’année nouvelle.   

 

Voyageur solitaire, tu guettes la naissance

de l’aube et tu regardes défiler la mer ,

les derniers bateaux à l’ancre , le port désert ,

 le ruban incertain de la plage ,

 

puis tu t’enfonces,  bercé par l’amble  monotone ,                         

dans le vaste cœur des futaies qu’ensevelit  la  bruine,

comme une vague fouillant  le sein lourd des terres ,   

                                                       

avant de t’endormir  serrant contre ton corps ta mince gabardine,                                              

indifférent à la  nuit qui se retire bredouille,          

loin de la foule et des lumières.


Souvenir d’école – ( Susanne Derève) –


Françoise Pétrovitch – Fillette à l’oiseau ( exposition Fonds Leclerc pour la culture – Landerneau)

 

Une fleur de papier  qu’on fixait à la toile

ou l’aile d’un moineau 

le froissement du crépon sur la peau

la soie délicatement abandonnée

au point de colle 

…  un  souvenir d’école

Et  dans la cage de l’oiseau l’éblouissement du vol

vertige funambule  l’éclipse des pinceaux 

un frémissement d’ailes

le vert brillant des plumes

l’ocelle noire de deux  yeux affolés

et sous le fin duvet le cœur désordonné  

de l’oiseau

petit corps tiède entre mes mains

qui  me disait la vie  dans une histoire sans paroles   

l’air de rien

                                                    

 

 


Aveugles portes – (Susanne Derève) –


Anto Carte – L’orgue de Barbarie (détail)

 

 

Si les portes sont closes je m’arrimerai

aux fenêtres avant que leur regard 

ne se referme sur la nuit .

 

Aveugles portes :

je déroberai au carreau

ce qu’elles me doivent de lumière,

 

– le jaune halo des lampes,

  le bruissement des voix

  et le cliquetis des couverts,

 

  les assiettes fumantes

  sur les toiles cirées, un clair babil

  d’enfant –

 

de ces lointains bonheurs  

dont j’égrène les ombres                               

et que j’abandonne au pavé ,   

 

à sa litanie de misère,

à sa fortune vagabonde.

 


Susanne Derève – Supplique à Madeleine –


Festival Voix vives de Méditerranée – Sète 2021

                                                                           En écoutant Valeriu Stancu * … 

 

 

Une langue inconnue me parle de la mort

des fleurs  et de l’attente

 

Le vent se tait dans les bougainvillées

 

J’écoute sans  comprendre

la voix qui roule son timbre de rocaille

franchit les lèvres et sonne clair

à l’ombre du clocher

 

me dit que la poésie est  musique

chant

sous l’aisselle douce des pierres

sous l’aile du vautour

 

contrechant , 

mauve pénombre   pâleur

des  porcelaines où flétrissent les roses 

dans la fade obscurité des chambres

 

pauvre vie qui s’étiole

et qu’égrènent les mots, tendre supplique  

 à Madeleine        

 

 

* Valériu Stancu :
Né le 27 août 1950, à Iassy (Roumanie), Valeriu Stancu est écrivain, journaliste, éditeur et traducteur.
Traduit en plus de vingt langues, il est l’un des auteurs roumains contemporains les plus lus. De nombreux prix littéraires accompagnent son cheminement littéraire.
Ses recueils de poésie les plus récents : Miroirs du sommeil (Éd.L’arbre à paroles, Amay, Belgique, 2010); Autorretrato con maldición (Mantis Editores, Guadalajara, Mexico, 2013) ; Clameurs du vent (Éd.Ecrits des forges, Québec, 2015) ; Nella porpora dell’ombra (Casa Editrice EdiLet Roma, Italia, 2018) ; Im Purpur des Schattens, Gedichtsammlung (Dionysos Verlag, Boppard, Germania,traductions Christian W. Schenk, 2020) ; Ballade de mon ami le bourreau (Editions Maïa, Paris, France, avec une préface de Sylvestre Clancier, président de l’Académie Mallarmé, 2020) ; Krivovjerje za anonimnog Borgesa (Litteris, Zagreb, Croatia, 2020).