voir l'art autrement – en relation avec les textes

Susanne Dereve

Modillon qui pleures – (Susanne Derève)


 

GRANDLAC

     Château de Grandlac – Lozère  

 

 

Modillon qui pleures sous les  lauzes,

Pleure sur moi qui n’ai entre les mains

que les sarments usés de mon rêve,    

criblé comme la pierre de tuf

de mille interstices de larmes,

et  des matins d’eau triste gris de givre et de gel

 

Modillon qui te ries 

Le   jeune soleil de Mars,  cligne un œil clair   

sur le vert tendre des prairies,

fait place nette à la vie,

arase les terres brûlées pour y semer l’armoise

la colchique et le blé

 

Modillon qui te ries ,   annonce-moi   l’été

 

 

GRANDLAC7


Vanités – (Susanne Derève)


 

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Denis Laget- Vanités

 

 

Grinçantes  vanités

Rose Klein  ciel d’Orange

Vert été

 

Le vert mousseux  d’un petit val

où s’éveille un étrange dormeur

étourdi  de ce monde à genoux penché

sur son sommeil                   

 

La mort    ce n’est plus deux trous rouges

au côté

mais une fleur vermeille   étoilant sa chemise

un vénéneux baiser

 

               
Cet autre

tendre pastel parcheminé

passe muraille de printemps

suaire silencieux où remonter le temps

 

Cet autre encore   espiègle

semé de fleurs champêtres

la mort en embuscade comme un masque  festif  

 

et celui-là   damné 

qu’entraîne au son des fifres

la belle Baladeuse

 

Grinçantes   vanités

Vert chartreuse    ciel d’orage

Rose thé

 

 

 

le-partage-de-susanne/exposition-denis-laget


Lire vingt poèmes d’amour – ( Susanne Derève)


 

le-sidaner-le-jardin-blanc-au-crepuscule-1924

Henri Le Sidaner – Le jardin blanc au crépuscule

 

 

Lire vingt poèmes d’amour de Neruda

en gardant le doigt sur la page

Fermer les yeux    sentir

que se taire est plus sage

 

 

Lire  les vergers de Rilke, les fenêtres,

les roses,  fol est celui qui ose

se commettre ensuite

à  rimer

 

 

Fol est celui pourtant qui range son crayon

avant qu’aux vergers les automnes

aient fait rougir toutes les pommes

et l’hiver, se morfond

 

 

 

 


C’est difficile de peindre une ville la nuit – (Susanne Derève)


 

 

pont de Recouvrance

                          Brest – pont de Recouvrance

 

 

 

C’est difficile de peindre une ville la nuit

avec ses coulées de lumières qui tremblent

dans le vent      une ville d’hiver

avec ses  guirlandes d’arbres nus  et le bruit

de la mer comme une chanson

 

 

Nuit de métal  danseuse en robe noire            

au bras raide  des grues     la lune

ouvrait le bal             T’en souviens-tu ?

Les feux des arsenaux brillaient sur la Penfeld

et le pavé des rues 

le bandeau trichrome des LED                                                        

ceignait  le béton comme un voile

 

 Berceau semé d’étoiles   nuit d’arches  silencieuses 

murailles obscures  aux bouches muettes

les lampes vacillaient  la nuit envahissait

le cadre des fenêtres

le brouillard mouchait   doucement les lanternes

l’ombre y engloutissait   la dernière taverne

                                                    Te souviens-tu ?

 

 

C’est difficile de peindre une ville la nuit

on n’en tire jamais qu’une pâle photographie

qu’on rêve en négatif      – un rêve solitaire –

Sans  nuances de gris

 

 

 


Camélias – ( Susanne Derève)


 

IMG_2022

 peinture : Denis LAGET

 

 

Si pâles

ou rougissant des nuits de gel  

inodores     figés

 

d’un velours plus doux que la rose

en été                que  ta peau

mon aimée quand nous nous accrochions

aux branches 

 

tu t’y pendais  avec aisance    

et cette  nonchalance

que démentaient   tes yeux

 

Camélia  vieil arbre aux mains noueuses

dont le vent nous faisait l’offrande

au matin   d’un tapis de corail                                                                 

abattu par la pluie           

                                                                          

comme une étoffe   nue

perlée des larmes de la nuit

 

 

 

Exposition  Denis Laget  Musée des Beaux Arts de  Rennes ,

Musée Estrine  Saint Rémy de Provence (voir  le partage de Susanne )

 

 


Fragments ( autour d’Anselm Kiefer) – Susanne Derève


 

Anselm20Kiefer20-202

        Die Bösen Mütter -Anselm Kiefer

       
Chaises  vides chaises blanches  qui  portez les bûchers
qui  portez  des silences  d’éternité

 

 

Anselm20Kiefer20-20zz24

     Das goldene vlies – 1997

 

Robes    jetées comme des voiles    aux ailes froides de l’absence
dites-nous,  dites-nous l’errance  dites-nous le poids du passé

 

 

 

Anselm20Kiefer20-20zz9

                                                      Lots Frau –  Anselm Kiefer, 1989

 

 

Et si les rails s’amenuisent

pour se fondre dans  le  néant            

c’est que les Dieux ont déserté

jusqu’aux retables des églises   

 

dans les méandres du couchant

aux confins de ces plaines grises 

de ces villages  abandonnés

ont-ils  rejoint l’enfer bu cette neige

 atone qui collait à leurs pieds

 

Sous les miens ne résonne que  le fracas   

des pierres

pas même un cœur qui bat 

une peau qui frissonne

lorsque les blés s’envolent au vent d’hiver

avec l’innocence des hommes

 

 

Liens :

Anselm Kiefer au Centre Pompidou 2015-2016

Anselm Kiefer: Remembering the Future

 

 


Je ne veux rien savoir de la pluie – (Susanne Derève)


 

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                         Josef Sudek – Last Roses from the series ‘The Window of My Studio’

 

 

N’ouvre pas les volets laissons fuir

les hivers  je ne veux  rien savoir

de la pluie

une pluie  ronde comme les lunes

de plein été

comme les dunes de Juillet

une  pluie de sable au vent

pluie de tempête et de grésil

d’arbres en guenilles

avec leurs habits de feuilles froissées  

d’herbe mouillée de boue

rigoles froides dans l’encolure

des cache-nez

 

N’ouvre pas les persiennes

Laissons fuir les hivers  nous ne saurons rien

de la pluie 

de la pluie grise du réveil                          

avec ses ailes douces aux carreaux

des fenêtres

de sa chanson sonnante et trébuchante

cheminant au hasard  dans les méandres

 du sommeil

 

N’ouvre pas les volets laisse fuir les hivers  

Je veux ton corps comme un rempart

au creux des draps 

 je veux un nid de chair

où me blottir pour écouter se taire                                     

 la pluie   le son cristallin de la pluie

glissant de feuille en feuille

dans le matin  frileux

                                                      

Alors tu ouvres les persiennes

tu laisses entrer le jour naissant  

dans le lit vaste et nu

et je n’ai plus qu’à tendre la main

pour le cueillir  

dans un murmure …   la pluie s’est tue

 

 

 

 


Le parfum de l’absence – (Susanne Derève)


 

frottage

 Max Ernst  – Frottage             

 

 

L’absence a ce matin une odeur de sarriette

et de menthe

Hirondelle lutine que tu dessines

légère  

entre les bras du temps

est-ce un tourment le beau tourment du jour

un tango de printemps où versent

les automnes

 

et la voix qui chantonne son  accent de velours

sait-il le parfum de l’absence    

les feuilles clairsemées que l’arbre abandonne

au grand vent  aux gants de brume de  l’hiver

avec ses cheminées de nuages 

le tambourin des toits de zinc  sous la pluie      

 

et la   voix qui claironne sait-elle

 l’odeur du bois coupé

les mains qui s’affairent au dehors

le heurt  des bûches qu’on entasse                                                       

pendant que l’esprit baguenaude   

loin  si loin    plus loin que le froissement

d’ailes  d’un oiseau migrateur,

 

plus loin que le cliquetis des rails le sourd balancement

d’un wagon sur les rails  paysages brouillés

de vallons d’arbres  de bosquets  

qu’on déroulerait sans fin

dont on ne dirait  ni le nom  ni  l’odeur

ni  la matière    rugueuse ou  lisse  

ou lisse et douce sous le doigt

 

Et   la  voix qui fredonne,  sait-elle  le grain du bois

écharde fine sous la peau     

Sait-elle l’aiguillon  de l’attente

ce parfum entêtant   de sarriette     

et de menthe   que j’invoque tout bas

 


Le cheminement du poème – (Susanne Derève)


 

 

ombres toscanes 07 2007

   Photographie :  Philippe Pache

 

 

 

On ne maîtrise pas plus le mot que le soleil

 

Sans doute peut-on imprimer au vers

un long balancement

comme on doserait l’avancée de l’ombre sur la toile

en la dissimulant d’un linge  ou d’un feuillage

– un arbre clair  celant l’ombre –

 

La naissance du mot  échappe :

comme  le suivant échappera  et l’image

qu’il fera naître dans l’image,    

celle où chemine obscurément

le poème

 

Ce  n’est pas lui  que j’invente

mais lui qui me révèle dans le temps

que j’écris,

sonnant la litanie des heures,

épousant la marche  des nuits

 

lui qui mûrit puis  se détache

–  comme on dirait d’un fruit  –

un jour parmi  les autres 

où il  pose   sa marque   

                       …   et  me trahit

 

 

 

 

 


Géographie du silence – (Susanne Derève)


 

 

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 peinture : Nicolas de Staël 

 

 

Silence

pas tout à fait la paix      une attente

les bruits assourdis de la vie fusant dans  la lumière du jour

qui ne l’amenuisent pas

l’étreignent

 

comme une bulle vient crever  la surface de l’eau

on ne sait plus  si c’est  un rêve

ou juste    son lointain écho

 

Il arrive que le ciel soit si bleu

qu’il vous inonde

Soleil de plein été chassant la grisaille du  jour

et   le jour  soudain une ronde  qui passerait

sans vous

 

un grand manège vide

dont  les chevaux de bois dansent  la gigue

dans un bruit de grelot

 

En êtes-vous le camelot, dans la comédia  del  arte

ou l’Arlequin désabusé

portant  le monde sur son dos

 

si loin que son pas l’entraîne

dans le clair-obscur  des nuits

à chercher les mots de l’enfance

– est-ce donc en  rêve qu’il poursuit

la géographie du silence ?  –

ou peut-être à gagner l’oubli

 

 

 


Si on pelait les rondeurs de Moore (Susanne Derève)


Moore vs Giacometti.jpg

montage – René Chabrière

 

 

Caresser  de ses doigts le marbre des statues

– leurs rondeurs leurs formes leurs courbes patinées –

l’éplucher doucement comme on pèle un fruit mûr

comme on l’ouvre … en secret

Si on pelait les rondeurs de Moore  si on fouillait

le corps généreux de ses femmes leur ventre creux

comme des barques, leurs dos de pierre,

leurs seins nus…

 

Y trouverait-on  aussi ténu qu’un  fil

aussi fragile  qu’une pensée

silhouette solitaire  cheminant dans la nuit

un homme qui marche ou qui chavire

ou qui étreint le vide entre ses mains de cire

s’épure en s’enfonçant dans l’âge

un Homme

à la manière de Giacometti

 

 

 

Moore enveloppant Giacometti.jpg

montage – René Chabrière


Immortelles – Rendez-vous de Novembre ( SD/RC)


 

cimetière marin de Talmont sur Gironde Christian COULAIS
Chrysanthèmes – photo C. Coulais

 

 

Ce sont des fleurs glacées

qu’on offre par brassées                 

à des jardins de pierres

 

ces cimetières frileux                 

antichambres aux adieux

des drames ordinaires

 

ces fleurs que la Camarde

accueille goguenarde

au coin d’un marbre noir

 

qu’on abandonne au vent

au grésil aux tourments

d’un sombre purgatoire    

 

ce sont les fleurs perdues                                                         

des amours éperdues

hommages dérisoires                        

 

tendus comme des mains

aux souvenirs défunts

aux ponts de la mémoire

 

corolles sans parfum                                                                        

sans pétales et sans tain

que la lumière captive                                         

                                                        

d’un Novembre morose

habille  d’ors et de roses                                

tel un baiser de  givre   

 

une douleur éclose

au parterre  où reposent

dans l’étreinte du soir

 

ces blanches immortelles

des regrets éternels

comme des encensoirs                                       SD 02 2017

 

 

C’est le rendez-vous de novembre,
celui des rendez-vous manqués.

On dépose sur le marbre,
des brassées de chrysanthèmes

et parfois des roses
devant les stèles grises :

peut-être que les morts
comprennent le langage des fleurs

ou voudraient prolonger leur vie,
d’où la couleur s’enfuit.

Une offrande ultime:
D’autres se décomposent en résine.

Le jardin de pierres,
se rappelle des vivants d’hier

Les tombes sont des demeures de silence,
elles se fichent des assauts du lierre,

des allées de gravillons blancs,
comme des saisons sur la terre .

Pour se rafraîchir la mémoire,
on a gravé les patronymes :

Il y a comme un arbre généalogique,
qui se penche sur la famille,

des ancêtres
jusqu’aux lointaines cousines…

Tout cela bien aligné
dans les allées numérotées.

En ce qui me concerne
je ne serai pas locataire

d’un caveau six pieds sous terre…
et si tu viens un jour de novembre

tu pourras t’en retourner,
il y a longtemps que je serai parti en fumée :

je ne participe pas au décor :
pas de crime, pas de corps :

même la police, en automne
ne trouvera pas d’indices de notre homme :

si tu en cherches la raison , la clef est dans ce poème   (car j’ai toujours détesté les chrysanthèmes)…

RC    02 2018

 

 


Ne pas froisser l’air avec des certitudes – (Susanne Derève)


 

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Imogen Cunningham –  first magnolia

 

 

Ne pas froisser l’air avec des certitudes

Se garder immobile

Pour tenter de saisir la plus infime vibration de la lumière

le plus léger flottement dans l’air

le froissement imperceptible d’une aile de papillon

dont l’onde  se répercute et fait vaciller un pétale

une corolle tremblante

poudrée d’un jaune cendre d’étamines

 

et pas de  certitude qu’il s’agisse d’une rose

 

 

 

 


Pavane du matin – (Susanne Derève)


 

Sète immeuble demi-cercle soleil 04

      photo RC (Sète)

 

 

Pavane du matin  infante claire

un volet bat

C’est le vent glissant sur les toits

de tuiles

le vent courant sur les pierres

 

Femme  de tes doigts agiles

qui lances des roues de lumière

le jour est là

La croûte dorée du jour

comme un pain chaud sortant du four

 

Et tourne la roue du bonheur

Femme qui tricotes les heures

dis-moi si l’amour m’attendra

 

Dans les ténèbres un volet bat

La lune pâle des faubourgs

grignote l’ombre sur les toits

 

Infante noire, nuit de velours

dis-moi s’il me reconnaîtra

 

 


Invocation ( Aquarelles RC – Texte SD )


 

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Ont-ils célébré des noces barbares

Ont-ils, sur leurs lèvres, tu  le nom

des Dieux qu’ils adoraient

levé les mains pour révérer

des icônes dorées au regard vide

aux seins de pierre

enfoui en leur cœur leurs prières

et déposé au creux des nuits

leurs offrandes aux déesses guerrières

en secret

 

 

 

Biollet 02 (2)

           photo RC – Biollet

 

 


Les feuilles mortes – (Susanne Derève)


 

LUCIEN LEVY DHURMER BOURRASQUE

 Lucien  LEVY DHURMER Bourrasque

 

 

Je les avais regardées choir  une à une

suspendues à la lumière  du soir

translucides, fardées de rouge et d’or

 

puis chuter par brassées en longs voiles,

en strates parcheminées qui crissaient

sous le pas

 

Je ne les ai pas ramassées

Le vent du Nord y suffira

qui laisse  la terre dépouillée

gémir aux portes de l’hiver

frileuse aux bras de Novembre

 

nue comme la femme aimée

qu’on vient dévêtir en secret

et qui doucement se cambre

frissonne les yeux fermés

quand glisse  son manteau d’automne

 

Est-ce vraiment qu’elle frissonne

de désir ou de regrets

nulle chanson ne le dirait

les jours heureux s’en sont allés

comme s’envolent les feuilles mortes

au vent mauvais

 

 

 


C’était si doux de croire – (Susanne Derève)


 

Walk-to-the-Moon,-Childhood

Albert Houthuesen – Walk to the Moon, (Childhood Command)

 

 

C’était si doux de croire

qu’on aurait pu courir sur l’échine de la nuit

avec des doigts de fée

 

y broder des étoiles,  des galons d’or

tirer  le fil d’opale d’un blanc rayon de lune

pour se laisse glisser de la frange des cimes

jusqu’à la cotte de velours des prairies d’été

 

Mais la nuit a secoué l’échine

la nuit n’aime pas sentir sur son dos nu

les doigts légers des fées

 

Mon chariot a versé

de  la fourche des cimes

sur la cotte de velours sombre des prairies d’été

 

et le croissant acéré de la lune

avec son fin poignard d’argent

a tranché un à un les fils célestes

m’a coupé le chemin du rêve

 

pour me jeter à  terre comme un petit Poucet

les cailloux de sa poche

dispersés aux quatre coins du ciel

 

 

Aussi je vous le dis le jour pâlit et meurt

sans bruit sous les chandelles du soir

tandis que la nuit chante  

 

Mais n’allez pas défaire le jour flétri pour habiller

la nuit de songes avec vos doigts de fée  

Ne vous approchez pas

 

Écoutez là seulement chanter

 

 

 


Si les mots du matin – (Susanne Derève)


 

hommage à monet

Zao Wou-Ki – Hommage à Claude Monet

 

 

 

Le vent pousse la barque

et mon rêve prend l’eau

 

réveil menteur

solitude d’un  matin vengeur

 

Si les mots du matin coulaient

de source comme un lied

 

en notes translucides

une eau  limpide   une eau claire

 

ou ces parfums que vient charrier

le vent du Nord mêlés à ceux

des fleurs premières

 

quand j’ouvre la fenêtre

sur les bruits étouffés du dehors

 

odeurs de carène et de vase

de lilas et de miel

 

Lumière     au sortir du sommeil

nous tenions-nous au bord du temps

 

–  le monde je le sais appartient

aux amants avec son poids de  rêves  –

 

une enclave    imprimant la mémoire

sans trêve

en lieu et place du passé

 

la trame des jours  si dense

qu’on en oublie à naviguer  à vue

 

de bonheur en souffrance

l’irrémédiable issue

 

 


Dérive – Susanne Derève


BONNARD CAMPAGNE

  Pierre Bonnard – Le Cannet

 

 

Rouge bruyère du désir

Bleu pers des mers errantes

Sur  le vert profond des rivières

glisse ma  barque lente entre tes bras noués  

barque légère

 

Est-ce cette dérive qu’on nomme  bonheur

une fenêtre ouverte    un lit défait

 

quand la course des  heures

n’est plus un temps qui fuit  un futur

imparfait  un canevas qu’on file et défile

à regrets  mais une tendre ivresse  

qui rachète l’absence

 

Alors j’habille l’aube avec les ors du soir,

ceux que tu chantes, que j’imagine de très loin

tirés par l’aile rase d’un oiseau de nuit

 

avant que ne s’abîme l’horizon dans la lueur

du premier phare ou dans un fin rideau de pluie

 

cette pluie souviens-toi

elle ruisselait ardente sur Paris 

et nous nous ruisselions de vie

 

 

 

 


Quand résonne Septembre – (Susanne Derève)


 

 

Panorama causse blés 04 sépia

    Photo RC – Blés des Causses

 

 

 

Quand résonne Septembre

me revient

la chanson de la pluie sur les verrières

son bruit de verre pilé

 

celui du verre qu’on rassemble

enclos sous le voile léger

comme un rire étouffé éparpillant les cendres

de l’été

 

Verre brisé

Parfois les feuilles sèches des saules

avaient ce tintement cristallin  en Juillet

et le vide  du ciel  l’étincelant  reflet                    

 

Dans la pénombre    à traquer  la moindre trace       

de fraîcheur   chaque geste pesait

 

C’était un temps d’une infinie langueur   

où l’on se contentait d’être  dans la dérive lente                               

des heures   sans que décline la fournaise  

Même la nuit brûlait  d’une insolente ardeur             

                            

Verre brisé   le   murmure des blés 

dans l’ombre portée du vent 

comme un frisson     un long haussement  d’épaule

 

un éclair de chaleur  le plein chant de l’orage

croisant à l’horizon    un crépitement bref    

à peine une averse    une sueur d’été

 

On attendait Septembre

la douce chanson de la pluie sur les verrières

son bruit de verre pilé   

 

celui  du verre qu’on rassemble

enclos sous le voile léger

un sanglot étouffé qui dispersait les cendres

de l’été

 

 

 


Homme qui chavire – (Susanne Derève)


 

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  Alberto Giacometti – L’homme qui chavire

 

 

Homme qui chavire

as-tu rompu l’amarre et laissé ta barque s’enfuir   

coulé tes désirs dans le bronze

foulé ce que la vie mendiait de patiente douceur  

et tu les mots  comme on renonce         

 

Homme qui supplie 

je n’ai plus de rêves à t’offrir

de bateau en partance

que l’étreinte de l’eau et les linges nus

de l’absence

 

Je n’ai plus que des nuits d’hiver

à brûler   des cheminées de cendre

plus d’aubes à partager

rien que des friches  des quais de gare

sans train à prendre

 

Homme qui supplie  

quand le  vertige nous  saisit  à l’instant 

où ton bras retombe 

faut-il encore que tout s’effondre

que le bronze retourne  à  l’amas de poussière

où se réduit le monde

 

 

 


Parfum – (Susanne Derève)


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Photo Robert Mapplethorpe

 

 

Il suffirait d’un mot

Lait     fleur

enfant   mémoire

 

Il suffirait d’un son

le do nu du dormeur

Et le si de silence

 

Il suffirait la nuit

de franchir le miroir

dans une douce errance

 

de flâner en  chemin

de cueillir dans le noir

une rose sans tain

et dans un vertige soudain

 

il suffirait

d’un mot

qui nous dirait

parfum

 

 

 

 


Je la vois qui s’élance – (Susanne Derève)


 

 

PLACE VINTIMILLE

Edouard Vuillard – Place Vintimille

 

 

Je la vois qui s’élance sous le berceau des arbres

de très loin                    je la vois

 

( dans sa course aérienne

en  a-t-elle oublié le tic tac

des heures, a-t-elle encore le trac 

d’ailleurs ? )

 

Il y a des fenêtres qui  penchent

sur les grilles du parc

 

et le long des allées des promeneurs distraits

des couples nonchalants

 

des amoureux transis enlacés  sur des bancs

 

des mômes qui jouent aux billes  au milieu du chemin

des enfants qui  babillent

 

–  Il fait si doux  si   gris –

et qui lancent des miettes aux pigeons de Paris

 

Et puis il y a cette fille  sous le claveau des arbres

qui a pris son élan 

 

dans sa course aérienne

elle  vacille   un instant

 

les promeneurs s’écartent

les enfants ont-ils abandonné leurs jeux

si brusquement

que les pigeons s’envolent

 

Elle  court vers toi

les bras tendus    ( il me semble 

que le monde s’est tu )

 

et ses pas sont légers 

sous le manteau des arbres

 

elle court          

sur le sable blanc  des allées

de sa course aérienne

 

se jeter dans tes bras

 

Peut-être que c’est elle

Peut-être que c’est moi

 

 

 


A l’heure où reflue la marée – (Susanne Derève)


 

 

lande-bretagne-henri-moret

    Henri Moret – Lande bretonne

 

 

 

Il me reste à brûler  quelques roses flétries

et les hampes rouillées des acanthes

à tailler de grandes coupes dans les blés

 

pour rejoindre les prairies rases de Juillet

la lande rouge  les bruyères

jusqu’à  l’estran  à l’heure où reflue la marée

            

Il me reste à sonder  le ciel sans espérer 

y distinguer rien d’autre qu’un fin brouillard  d’été

–  il tient  lieu ici de beau temps  –      

 

Que le soleil darde enfin  un rayon blanc

alors le voile se déchire

et la renverse du courant dessine des moires                                  

tremblantes  où chavirent les bois flottés 

 

Il me reste  la nuit tombée  à suivre  l’oblique

 faisceau  des phares dans le reflet laiteux

 des vagues pour franchir  la  dune où zigzague  

blafard un  dernier rai de lune

et sonner le départ

 

 

 

 


Escale – (Susanne Derève)


 

1929 Charles Sheeler Pont Supérieur Upper Deck

    Charles Sheeler – Upper Deck

 

 

C’est ici que les grands navires font escale

monstres abandonnés au long des quais déserts

après avoir largué les miasmes délétères

de pétrole et de suif, qu’ils traînent à fond de cale

 

Parfois accompagnés de grands oiseaux de mer

ils fendent l’horizon, navires en cavale

émergeant de la brume, tandis que les haleurs

se préparent au bal pour les mener à terre

 

On croirait voir au loin de blanches cathédrales

érigeant vers le ciel leurs cheminées de fer

coupoles que la nuit habille de lumières,

saltimbanques parés pour le grand festival

 

avant d’aller rejoindre les débarcadères

pour y mourir un jour dans le bruit infernal

des chignoles et des grues et le cri du métal

insensibles et sourds au refrain de la mer