voir l'art autrement – en relation avec les textes

Susanne Dereve

Océanie – (Susanne Derève)


 

   Pirogue, exposition Océanie Musée du Quai Branly

 

 

Là où les eaux bleues des lagons

dessinent des caresses de sable sous le vent

j’ai trouvé l’oiseau cardinal

l’oiseau rouge feu

et je lui ai peint des yeux de braise

et de nacre

j’ai chargé ma pirogue de tortues et d’oiseaux

pour passer de l’autre côté de l’enfance

 

 

Là où les eaux bleues des lagons

épousent la mangrove et le ciel

j’ai revêtu ma robe de papier

et coiffé deux chevaux aux crinières de lianes

aux naseaux de bois flotté

ri sous le masque oint mes lèvres d’onguent

mes joues de kaolin mes paupières de charbon

et de khôl

 

 

Là où les eaux bleues du lagon se rejoignent

et encerclent la terre

j’ai façonné d’une main circulaire le bol

des offrandes premières

gravé la pierre cérémoniale des mages

et des devins

orné le trône divin d’écailles de serpents

de poissons trismégistes

dessiné sur le sable des lunes pleines

et des filaments d’étoiles

 

 

Là où les eaux bleues des lagons tremblent

sous la risée

où les proues des wakas harponnent la haute mer

et les plies argentées

j’ai déposé un charme tressé de mes dix doigts agiles

et noué un aiguillon de raie pour crever les nuages

et conjurer la pluie

 

 

L’eau court    l’eau trace entre mes mains

les repères de vie

j’ai vu venir l’oiseau rouge feu

avec son aigrette brune et son regard de braise

je lui ai remis les offrandes premières

invoqué le Tiki incrusté de corail

et de l’os fin du lézard

agrafé à son cou un long collier de jade

 

ouvert les portes de la nuit

 

 

 

quelques photos et liens expo Océanie dans

 le partage de Susanne

 

 

 

 


Silences – (Susanne Derève)


 

PICASSO femme a la tete rouge

  Pablo Picasso – Femme à la tête rouge

 

 

 

Ma mère, mon enfant,  ma sœur,

et toi mon amie que tes peurs

entrainent  parfois dans les limbes

comme si le diable allait t’étreindre

                                  au saut du lit

 

Et les  mots les mots  qui s’envolent

quand de me pencher sur vous

de vous bercer à genoux

me rend avare de paroles

 

Ma mère, mon enfant, ma sœur,

toi  mon amie dont le malheur

donne à mes joies un gout de cendre

 

Ces mots que tu voulais entendre

ai-je jamais su te les dire

tant il faut d’amour pour apprendre

                                          à mentir

 

 

 

 

 

 


Pare-brise (SD/RC)


 

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                                                         Photo – montages RC

 

 

 

Pare-brise

Telle poésie si on occulte la simple réalité du mot

Brise que j’habillerais de parfums

un souffle tiède sur la peau un pas un élan

un refrain

 

Et d’éloigner la bise

dont le baiser froid du matin glisse

sous le linteau des portes

et couche les fleurs au jardin…

 

 

Il me faut ta main

pour que chante le printemps,

la caresse de l’amant

pour qu’aucune fleur ne meure :

que mes mots prolongent  ces instants…

 

 

 

Avril 2019

 


Enfance – (Susanne Derève)


 

henry potthast A Summer's Night

                Henry Potthast –  A Summer’s Night

 

 

 

A  caresser des yeux la grâce
et l’innocence le temps passait
comme glisse l’été

 

une note sur la portée
en gymnopédie du silence

 

qu’y avait-il à raconter
on vivait le temps de l’enfance

 

 


Côté ombre – ( échos de textes SD – RC )


( ces textes sont visibles  dans  la partie   » ping-pong )

art 126.jpg

photo Jerry Uelsman

COTE OMBRE

J’ai fait  les cent pas sur le parvis

côté ombre

À même le pavé

la gitane a suivi les lignes de ma main

mais elles étaient brouillées

De l’autre côté des pierres

Notre-Dame de la Mer

écrasée de soleil, déserte,

s’endormait

Dans le silence

d’un plein après-midi d’été

Non, tu ne viendras plus

mais j’attendrai  le soir

J’attendrai les chanteurs,

le timbre des guitares                                                         

le son rauque et cassé de ces mélopées lentes  

qui disent le départ

et le prix de l’errance

– la gitane dénoue les pans d’un fichu vert

un enfant fait la manche –

Demain j’irai revoir la mer

la mer et les étangs

la robe claire des chevaux

et l’éclat de corail des flamants

comme des perles ébouriffées

qu’aurait éparpillées le vent

sur l’eau

J’irai dire un adieu à Arles la romaine                                     

Fouler aux pieds les Alyscamps    

Comme Toulet au bord des tombes

Eprouver le poids du passé

Avant que le jour ne s’effondre  

Et  oublier                                 

SD

C’est la faute des pierres .
Elles ont attendu si longtemps,
alignées au bord des allées,
que même les inscriptions,
se sont effacées 
assistant, immobiles, à la fusion des jours:

peut-être n’avaient-elles
plus rien à dire et ont suivi
le chemin des montagnes altières,
un souvenir des Alpes lointaines .
Ses rochers se sont écartés 
pour laisser passer le mistral .

Le vent est toujours là, où tu l’a laissé,
les flamants roses sont comme des fleurs
posées sur les étangs,
mais on ne sait pas si ce sont les mêmes,
ou d’autres générations venues
sur les étangs de Camargue .

Tu trouves toujours aux Saintes-Maries,
une gitane prête à te dire ton destin, 
dans les lignes de la main .
Mais tu ne sais pas la reconnaître.
Et d’ailleurs, si tu lui confiais ta paume ,
elle trouverait ces lignes effacées.

Et ce seraient comme ces pierres,
qui ont attendu si longtemps,
qu’elles ont fini par s’éroder,
se dissoudre :
dans le liquide du temps,
et le poids du passé .


RC

Étaient-ce des perles ou des fleurs

déposées par le vent

Je restais les observer des heures

Ils quittaient l’eau parfois

abandonnant leur fragile élégance

pour prendre leur envol

 

Et lorsqu’ils déployaient leurs ailes

ce n’était pas tant la fulgurance

du corail que ces rémiges noires

qui signifiaient tout à coup leur puissance

 

Arles déchue Arles des pierres dissoutes

de langueur et d’oubli

les arènes sont vides

la roche friable sous mes doigts

 – j’en garde

un peu de la poussière au creux des ongles-

sur les gradins il n’y aura pas d’ombre

 

Mais au-delà des murs, échappée du regard,

j’aperçois la douce respiration de la ville

le soleil fléchit contre les toits de tuiles

Le temps devient cet or liquide

sans passé ni présent

le temps a la lourdeur des pierres

immobiles

SD Février 2018   

J’ai fait les cent pas sur le parvis
côté ombre,
et tu n’es pas venue.

J’ai pourtant attendu longtemps.
Peut-être je n’aurais pas dû
acheter des fleurs ce matin.

Elles courbent déjà la tête,
et désespèrent de te voir,
à mesure 

que le soleil
grignote un peu plus de la place .
Mais je suis resté,

assis sur un banc, désoeuvré,
et du square me parviennent les cris des enfants.
Je me suis occupé à compter les pavés.

Il y en avait beaucoup sur la place
autour des maigres platanes
que l’on y avait plantés.

Beaucoup, mais pas tant, 
que ces minutes qui n’en finissent pas.
Elles s’étirent en un long soupir.

L’après-midi s’est prolongé,
c’était l’été et la lumière s’est attardée
jusqu’à la fermeture des boutiques.

Non, tu ne viendras plus.
Je le sais maintenant, 
et les fleurs sont fanées.

Mais je reviendrai demain.
Il y aura des musiciens
qui accompagneront mes pensées.

Celles qui disent les exils volontaires,
l’incertitude de l’errance ,
et les lueurs de l’espoir.

Demain, quand tu seras là
je te tiendrai par le bras,
et nous irons revoir la mer

La robe claire des chevaux ,
et ton regard aura l’éclat
de la nuit , où le jour commence à poindre…

Nous éviterons les paroles inutiles, 
que le vent aurait éparpillées ;
tu te contenteras d’être là.

Et ce sera la joie,
quand tu reviendras
.. mettre un terme à l’incertitude…

RC

Tu étais là, sur le parvis

côté ombre

et je t’ai reconnu même avant de te voir

Tu attendais sur le vieux banc de pierre

avec cet air d’éternel enfant

– celui sans doute qui m’avait fait revenir       

sur mes pas une dernière fois

en te cherchant-

– Notre Dame de la mer –

Qu’attendais-tu, indifférent

a ce qui t’entourait

au timbre des guitares

aux gamins qui mendiaient à même le pavé  

Il m’a semblé qu’une gitane  en robe noire

lisait les lignes de ta main

T’a-t-elle parlé de moi ?

Je sais que j’ai couru vers toi que j’ai crié

que  tu m’as serrée dans tes bras

et  je suis si légère, t’en souviens-tu,

que tu m’as fait tourner, tourner sans fin

jusqu’au vertige

Si haut qu’au-delà du fronton de l’église

j’ai vu le soleil basculer   ricocher

dans tes yeux

La place en est soudain devenue trop étroite …

Il me fallait le ciel entier  côté lumière,

Il me fallait la mer au-delà de ces digues

qui ferment l’horizon sous le pas des chevaux,

au-delà des étangs, au-delà des roseaux

lequel entrainait l’autre, le sais-tu ?

Il me semble que tu m’as portée jusqu’à la mer

en chuchotant à mon oreille des mots

que le vent étouffait

Ou bien était-ce le vent lui-même qui murmurait 

Qu’importe          je te retrouvais

SD


L’Ogre et l’hirondelle – (Susanne Derève)


 

Bomarzo & bird

Photomontage – René Chabrière

 

 

 

J’étais l’Ogre    j’étais l’Ogre

petite hirondelle sous les toits

et tu te ceignais de nuages

à tire d’ailes

 

 

et je chaussais mes bottes de sept lieues

pour te rejoindre

par dessus les montagnes   par-dessus les vallées

 

 

et les nuages t’emportaient

loin des montagnes et des vallées

petite hirondelle

à tire d’aile

 

 

 

 


Pénélope – (Susanne Derève)


 

 

 

Helene Schjerfbeck Portrait de femme

                                    Hélène Schjerfbeck – Portrait de femme

 

 

Le temps  avale la pelote

et patiemment je détricote

le fil  ainsi fit Pénélope

dévidant la nuit son ouvrage

 

 

(le temps abolit son veuvage

avait-elle entendu  le vent

qui poussait Ulysse au rivage)

 

 

Araignée qui tisse sa toile

si je démêle l’écheveau

parfois la lueur d’un falot

suffit à déchirer le voile

 

 

Si la coque devient radeau

qu’il vienne à rompre les amarres

qu’importe où l’entraine le flot

 

 

 

(Mars 2018)


Ciseler l’image du souvenir – (Susanne Derève)


 

imogen Cunningham fleurs

 Imogen Cunningham – Hands and Aloe Plicatilis

 

 

Blanche colombe entre les mains

de l’oiseleur

vent tiède à la cime des trembles

les doigts du matin sur ma peau

 

Soleil      sang noir jeté sur l’eau

 

N’effacera pas le souvenir des doigts

de la nuit

n’effacera rien des souvenirs

ne fera rien

que marteler le bruit du sang à mes tempes

encore et encore

jusqu’à me fondre dans le souvenir

 

Regarde-moi ciseler l’image

de  mon   souvenir

avec le poinçon du graveur

 

– est-ce   pour toi    la même

oiseleur qui soupire –

 

 

 


Huis clos – (Susanne Derève)


augusto-giacometti-the-glass-ball-1910

      Augusto Giacometti – The glass ball

 

 

J’ouvre la porte

hiver morose   colchiques mauves  

à peine le jour incertain

 

des aiguilles de gel brillent

sur tes épaules

 

Tu entres

Messager de la nuit  vagabonde 

Il y a des flaques d’eau à tes pieds

 

Tu jettes ta veste sur le lit

d’un  regard circulaire tu embrasses                                                  

l’espace

et je sais que tout t’appartient

 

le monde comme un printemps trop vert

la poussière du temps                                                            

celle qui danse dans les reflets de l’ombre

 

le huis clos de mes rêves  

les roses      le parfum des nuits d’été

 

le long des murets de pierre où ont couru nos mains

le jasmin odorant     mes paumes ouvertes

 

et les dentelles du matin  le cristal des flocons

de neige   le rire serpentin de  l’eau

de ruisseaux  en rivières  

 

mes poings fermés

( où  glisse entre mes  doigts le sable des années)

la terre féconde

le lit défait     

 les rives du sommeil

 

Messager de l’aube vagabonde

qui t’en vas et  fermes la porte

avant l’éveil

qui emportes le monde

à tes semelles

 

 


De l’amour – (Susanne Derève)


 

Albert Houthuesen (Artiste anglais né à Amsterdam, ) l'orage

   Albert Houthuesen – L’orage

 

   De l’amour, 

 

En fallait-il  assez pour voir

lever les aubes

pour y sentir perler la rosée du matin

et sur la mer   cueillir ce rayon incertain

qui vient défaire la brume 

aux premières aurores

 

Aveugle  est-on sans lui

avec des yeux qui ne savent plus

voir            saisir

le doux reflet du monde  

 

On a perdu ce pas étincelant

qui nous poussait au long des rives

à guetter le ciel

son moindre éclat sur l’eau

on marche droit

on n’enjambe plus les herbes hautes

ou les fossés pour y guetter l’oiseau

 

Lève-t-on même les yeux

pour glaner les fruits murs

et quand fulgurent les premiers éclats

du printemps

va-t-on chercher encore aux crocus

les premières étamines de safran

sous les feuilles sèches

de l’hiver moribond

 

aveugle et sourd   est-on

 

L’ai-je su  s’il avait fui

par les fenêtres

par les interstices du jour

ou par les pores de la nuit

une nuit ronde épaisse

où flottait sans un bruit

une entêtante odeur

d’averse 

 

et sans doute n’était-ce pas tout à fait

le silence

ou bien un silence si lourd

qu’il sonnait le glas

de l’amour

comme il faut bien un jour mettre fin

à l’enfance

pour y rejoindre un monde

aveugle et sourd

rongé d’absence

 

 

 


Le vin des nuits – (Susanne Derève)


 

Attachment-1

                          Jean Bertholle – Don Quichotte

 

 

Je marche    je marche

au cœur des  nuits  

 

là   où les sarments de lune  fomentent

les désespoirs ordinaires

 

la parole nue  des lendemains

 

Marches-tu    toi ?  Me vois-tu qui piétine ?

–  Tu me réponds que le vin est tiré     le vin  bu –

 

Lune pâle sous le vent qui se rit de moi

 

Un  caballero se profile là-bas    le vent

l’effacera-t-il dans les vapeurs ténues de la nuit

 

Terre bue comme le vin des vignes

qui monte en blanches volutes

 

Mon cavalier    les lignes de vie  au loin

sont éteintes

 

Mouche le bleu  fanal des chandelles                

avant que la parole nue  du matin

ne divague et m’appelle

 

 

 


De la nuit – (Susanne Derève)


 

 

                                                   Tom Thomson – Northern lights

 

 

Dans la dernière heure bleue de la nuit

celle qui précède le jour

avec ses bouquets d’arbres nus

ses cheminées de gel

irai-je dire mes voyages

 

Irai-je les dire dans la dernière heure

de la nuit qui chasse le sommeil

aligne les années

celle où  je peux faire mentalement le compte

des rêves avortés  des attentes  futiles

des étreintes passées un vieux calendrier inutile

à jeter au panier 

 

avec  le rideau qui masque la fenêtre

pour retrouver l’instant de dire les  

peut-être

 

cette heure où tu parlais de voyages lointains

du fracas de l’absence

 

celle où je naviguais dans le faisceau  

des phares à travers un rideau de pluie

une simple trouée  au hasard                                                    

 

Si je tapais du pied pour faire basculer

la dernière heure bleue de la nuit

dans le gouffre du matin  

loin de l’éveil figé d’attente

si je disais n’essaie pas de la retenir

 

le jour éclairerait  les premiers

nids aux arbres et je dessinerais

à l’horizon des voiles blanches

temps d’insouciance  mer étale

je dirais tu es revenu

 

je dirais  je n’écrirai plus

mais  voilà que les mots se pressent  

les mots en avalanche

comme la neige fraiche

plein la bouche  et les yeux

 

et dans les  yeux

ces failles où la couleur gommée

resurgit au soleil

rouge grenat   entaille

de sang vif

pour dissoudre la dernière heure 

de la nuit

cette heure où tu sommeilles

 l’heure bleue qui s’enfuit

 

 

 


Gares – ( Susanne Derève)


Lee Jeffries Skid Row 3

        Lee Jeffries –  Skid Row 3

 

 

Des gares… des gares… des gares

 

Et des hommes qui traînent

leur ombre nue sur le trottoir

Ombre portée                                                                                  

dont les mains ont depuis longtemps

fini de caresser l’espoir                                                        

ou le corps d’une femme

 

…  Bagarres

 

Des chiens en laisse

macadam

d’autres  divaguent                                    

 

au milieu de la bière et des tags

pièces serrées dans un mouchoir

un caddie qu’on enchaine

des valises trouées

qu’on serait bien en peine

de refermer le soir

 

gares …  gares …   gare…

 

Cimetières des cités

où depuis si longtemps nous avons lâché

prise

et quand passent et trépassent ces ombres

grises

que nos pas s’accélèrent

 

surtout, surtout

ne pas respirer la poussière …

 

Terre promise

…. à d’autres

Ici un autre enfer

 

Et moi j’attends le car

La pluie est reine sur le trottoir

et mes poches sont vides

Et vides les canettes de bière

          

                                     


Sanguine – (Susanne Derève)


 

Henri Le Sidaner couchant

     Henri Le Sidaner – Les maisons sur la rivière

 

 

 

Te souviens-tu d’un certain soir

où la pierre comme une sanguine

luisait des derniers feux du jour  

 

Où blottie dans tes bras

j’aurais voulu te dire l’amour

pareil à ces façades

 

comme un visage offert

au regard de l’amant

et qu’alentour tout semble fade 

 

Mais déjà tu lâchais négligemment

ma main tu remontais l’allée

empruntais le chemin

sans plus te retourner

 

Je refermais sur mes genoux

le livre ouvert qui disait que tout passe

qu’il faut être jaloux d’en conserver la trace  

brûlante  comme un fer

 

 

 

 


Le peintre et son modèle – (Susanne Derève)


 

Éva Gonzalès (Artiste peintre impressionniste française, 1849 - 1883 ) Le chignon

    Éva Gonzalès – Le chignon

 

 

 

Ces roses compassées,   les desseins de la chair

le matin qui pâlit   aux entrées de l’hiver

Ce long sommeil sous votre peau

et cette nuit les oripeaux

que j’abandonne   pour vous plaire

Ce plaisir près de la souffrance

et cet aiguillon de l’absence

 

Je vous espère

 

Ne laissez pas le jour effacer la pénombre

quand je vous rejoindrai

les parfums amassés adouciront les ombres

Je vous devinerai   rien qu’avant de vous voir

abandonnée,

comme l’opale réfracte la lumière du soir

 

Serez-vous,       alanguie,

et prendrez-vous la pose

Je suis le peintre au chevalet

Je suis celui qui ose

vous croquer dans le noir  

 

Cette clarté laiteuse                                

de votre hanche entre les draps

le doux éclat de votre bas

jeté négligemment à terre

 

Ah de n’être pas Courbet

je désespère

 

 


De la sueur des hommes- (Susanne Derève)


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              Pierre Péron – port de commerce  Brest

 

 

 

Que sait-on de la poussière des grues

et de la sueur des hommes 

 

Que sait-on des derniers relents de la nuit

quand l’humidité ronge insinue

coule sous les paupières

la sève brûlante du sommeil arraché                                           

au café du petit matin         

 

                       

Muscles gourds sous les bleus de chauffe

corps durcis endurcis muets

corps las

du cliquetis des bielles

de l’aigre stridulation des essieux                                                                      

de leur implacable giration de chronomètre

 

                                                                           

Métal glacé des crevasses profondes

gerçures plaies immondes 

 

 

Que sait-on de l’asphalte                                                        

suintant de graisse et de cambouis            

flaches saumâtres

de ces navires à quai

gueules béantes

dont les entrailles grondent

réclamant leur  tribut

de fournaise et de bruit

épaves moribondes

 

 

étoiles nues

absentes ensevelies

 

 

Mais aussi

que sait-on des aubes légères

du  pavois d’or de la lumière                               

dans le ciel encore blanc de pluie

 

                         

Que sait-on de la tendresse des hommes

entre leurs mains rebelles

 

Que sait-on de la vie ..

 

 

 


Chúc Mừng Năm Mới – Bonne année (Susanne Derève)


 

NGUYEN NAM SON Paysannes du Tonkin

      Nguyen Nam Son – Paysannes

 

 

                    ORIGINES

 

 

Je pars rejoindre le pays des origines

Doux pays de fleuves et de rizières

Aux petits matins de brumes légères

 

Je pars, je rejoins le pays du Levant

Ses  barques de bambou ses jonques ses rivières

Ses fleurs de lotus roses fleurs altières

 

Ses chemins de terre de poussière et de pluie

Le vert tendre du riz les mains agiles les mains fières

Qui repiquent sans fin le dos courbé à terre

 

Je pars rejoindre le pays de mes racines

Ses digues ses ruelles serpentant au hasard

Des champs et des villages ses buffles paresseux

 

La pluie chaude et le vent, le cycle des moussons

Rouges  tamariniers et le fruit du dragon

A la chair fade et veloutée

 

Je pars rejoindre le pays de ma naissance

Ses gongs ses pagodes ses bonzes ses reliques

Ses enfants aux yeux sages  ses filles aux longs cheveux

 

Les rues embouteillées la cohue et le bruit

Marchandes ambulantes porteuses de palanches

Aux lourds plateaux chargés de fruits

 

Je pars rejoindre les rives du lac Hoan Kiem

Dans la douceur du soir sous le feu des lampions

Je pars rejoindre Hanoi, Hanoi est ma maison

 

Les restaurants de rue et les marchés couverts

Le Pho brulant et le thé vert

Et la maison de mes amis et mes amis si loin d’ici

 

Je pars rejoindre le pays du Têt

Les fruits d’or et les pêchers en fleurs

Le riz gluant et le bonheur

 

Je pars rejoindre mes racines

Le pays de mes origines

 

 

 


Un jour sans mots – (Susanne Derève)


Blossom of Water Hyacinth 2, late 1920's

              Imogen Cunningham – Jacinthes d’eau

 

 

 

Je ferai d’aujourd’hui

un jour sans mots

un jour pour  rien

un jour d’oubli

 

Le gel a brodé de ses noires dentelles

mes roses de Noël 

mes roses vertes

mes roses sève

Elles    qui fleurissaient

mon cœur de vase bleue

empli  de tourbe et de fumée                                                     

 

J’ai refermé les mots de la souffrance

avec une clé de métal froissé

Il faut prendre garde à l’errance

 

J’ai tant rêvé     n’en reste

que le silence comme un vide

propice    rayon de miel

du miel des mots   ceux

dérobés à la conscience

 

Je n’irai pas les soustraire au matin                                            

au brouillard      à la nuit

je n’irai pas les puiser à  la mer                

 

la mer fait relâche aujourd’hui

c’est marée basse   l’estran dévoilé

comme on dévoile un cœur de tourbe

et de fumée      sans pudeur

 

et le chanfrein de l’heure bleue

où la lumière bascule

celle où le jour recule

voix sans timbre  grain de vie

étouffé

 

chuchotements  le froid

devers la nuit soudain tombé

et sur mes hellébores

cette noire dentelle

ce mortel  baiser

 

 

 


Brouillard – (Susanne Derève)


arbres vies silencieuses

               Alexandre Hollan – Arbres, vies silencieuses

 

 

Brouillard       juste sentir

ne pas écarter le rideau

ne pas voir

 

ou c’est un abîme

qui s’ouvre

 

comme si les mots avaient pris chair

que devant la chair tout s’efface

la vie   un puzzle   

une nasse

 

Qui pourrait croire qu’on raconte

une histoire linéaire

qu’on tait  les fausses routes

les impasses

 

avec ce qu’elle ont pesé de leur poids

de pierre

d’amours déchues      

de guerres lasses 

 

de celles qu’on a perdues

sans même porter le fer

sans combattre  

qu’on panse comme des plaies                                                                 

vivaces

 

Brouillard    amère ritournelle                                                                        

huis clos d’une pluie d’été

les notes virent  sur elles-mêmes

avant de s’effondrer

 

dans un dernier  sanglot

d’où renaîtrait le  rire

 

un  accord qui s’éteint

un  rideau que l’on  tire

 

 

 

 

 


Evadé de l’enfance – (Susanne Derève)


oiseau bleu francois xavier lalanne

               FX Lalanne    Oiseau bleu

 

 

 

On voudrait encore en démêler l’écheveau

quand il faut simplement s’en défaire

 

de ces visages aux yeux fermés

qu’on abandonne      qu’on remise 

aux champs clos du passé 

 

des portes qu’on referme

et de ces puits murés

secs

– le sont-ils tout à fait –

 

Il y a un seau jeté

dans l’herbe

qui tinte contre mon pied

et l’éclat du fer blanc

 

un sourire  évadé

de l’enfance                            

la courbe d’un bras nu

le halètement d’une gorge,  

ténu

le chemin de la corde usée

 

le treuil grince   je l’entends 

gémir au-delà des années

 

Il y a ce matin un bouvreuil perché

sur la margelle

à pépier s’ébrouer d’un œil vif

et sitôt envolé

 

moi qui ne savais plus hier

que ce verbe éculé, ces mots blancs

je me surprends à fredonner

l’instant

 

comme l’éveil se déleste des rêves

comme fondent les neiges

au printemps

visages

que j’abandonne aux étoffes du temps

 

 

 


Ecrire – (Susanne Derève)


 

robert rauschenberg estate

            Robert Rauschenberg, Estate, 1963

 

Serait-ce une vie à écrire ?

 

Avant de déposer les mots

et les regrets y sont de trop

faudrait-il sur un quai de gare

écourter le temps des adieux

sous prétexte que le train part

 

Cette année passée à vau-l’eau

et la nouvelle qui commence

à  rêver aux ors de Byzance

dans le métro

 

Était-ce une vie à écrire ?

 

Il aurait fallu réciter

le Pater le Maria l’Ave

de nos fougues et de nos ivraies

J’aurais voulu pouvoir en rire

de cette vie de camelot

 

un quai de gare pour tout empire

ton pas sonnant comme l’écho

dans les décombres de Palmyre

plutôt qu’en porter le fardeau

 

Mais m’aurais-tu laissé l’écrire ?

 

 

 

 

 

 

 

 


A l’aplomb de l’enclume (Susanne Derève)


 

 

image peron

Pierre Péron – Brest 

 

 

Miroir de brume

soleil voilé

exactement à l’aplomb de l’enclume

doux reflet du métal

et le bruit sourd que fait le marteau

sur l’étal

 

Le clapotis de l’eau

dans les soutes

le pas des hommes et le pavé

qui claque

un air de jazz abandonné au vent

et le vent qui  l’emporte

 

et  l’emporte le temps

comme le son volé

à la corne de brume

son voilé   sitôt dissout

 

dans la pluie fine  froide  

je serre sur mes épaules

mon  imperméable

 

j’écoute

la musique de la nuit

au fond des cales

 

le chant des hommes

celui des gouttes d’eau

dans les flaques

 

celui du jour qui se lève

avec le long mugissement

de la ville

qui répond

à celui de la mer

 

à celui des bateaux qui rentrent

au port

à la criée

au jasement  des  mouettes rieuses

qui tournent tournent longtemps

avant de fondre sur leur proie

leurs ailes battant l’air

 

j’écoute

la voix de l’homme qui les disperse

et  ceux là-bas

qui embarquent

sans repères

 

passé le dernier fanal

dans le fracas

de la haute mer

 

 

 

 

 


Entre-deux ( Susanne Derève)


1954 Milton Avery (American artist, 1885-1965) Green Sea

          Milton Avery  (Green Sea) 

 

 

 

Les étoiles naissent-elles  pour nourrir             

les rêves

 

de  ceux qui se déploient

dans des  enclaves de bord de mer

gardées du vent et des regards

 

hors des dérives buissonnières,

hors le temps,

 

nés d’un hasard chanceux 

d’une bonne fortune

 

un  entre-deux libre d’entraves

 

comme on saute à cloche pied 

les chemins creux     les dunes

 

qu’on est heureux sans le savoir

 

 

j’ai arpenté des terres nues

                                  autrefois

qui n’étaient ni des couleurs

ni des recoins du ciel

où les fleurs se déploient

 

 

sillonné  la glaise des jours

et des friches privées d’amour

 

où le mot dérisoire effleurait

le contour

de souffrances trop lisses

 

qui craquent sous les doigts

comme cèderait la glace

sous le corps  qui se noie

 

une retraite où l’on se terre

et les étoiles ne brillent pas si fort

qu’on puisse s’en extraire

 

La nuit venue est-il encore si sûr

qu’elles nourrissent  les rêves

 

peut-être bien  qu’à trop briller

un beau  matin elles les achèvent 

 

 

 

 

 


Petits chagrins et grands mépris – (Susanne Derève)


 

Michel Cure Sidonie

                                                   

                                             Michel Cure  – Sidonie 

 

 

Je bricole, je répare

les petits tourments de la vie

et parfois les grands

Faut voir

 

Peut-être suis-je la mémoire

de ceux que tout a trahi                                                   

qui se détournent du miroir

où traine un vieux reste de gloire

dont ils ont dû payer le prix

 

Je remmaille, je rapièce  

Non, je suis pas payée aux pièces

et j’accueille au creux de mes bras                

la grande peur de cette abbesse

faneuse qui  soumet les rois      

 

Devrais-je dire le chagrin de ceux

qui n’ont que le mépris en gage

et qui s’en vont un beau matin

offrir leur colère en partage

en rêvant à d’autres destins         

    

        

Je bricole, je répare

les petits tourments de la vie

petits déboires et grands mépris

et dans la tombe chaque soir

je les enfouis

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Morris Louis – couleur – (Susanne Derève)


 

 

LOUIS-MORRIS-4

 

 

Est-ce un fantasme

de couleur

ou d’écriture

un spectre

une soie sauvage

une éclaboussure  

un geyser

 

 

LOUIS-MORRIS-16

 

le vagissement

d’un ciel d’orage

derrière un

rideau de tulle 

 

 

 

 

 

 

LOUIS-MORRIS-2

un feu de joie

dans la vallée

 

 

 

 

 

                               

             

       

 

un crêpe voilant le crépuscule 

 un drap qu’on n’a pas défait 

 

louis_morris_fi

 

 

 

 

la tige d’une fleur incertaine  

corolles  rouges d’un sang caillé   

calice carnivore

aux pétales froissés 

  LOUIS-MORRIS-12

 

 

 

 

  arc en ciel éthéré      

(et le ciel  près des Météores     un jour d’été) 

 

   

du287

 

 

 

 

      Suis-je tombée des nues   

(aveuglée)

 

                                              LOUIS-MORRIS-1

                                                     

 

 

 

(Peinture : MORRIS Louis)