voir l'art autrement – en relation avec les textes

Susanne Dereve

Dérive – Susanne Derève


BONNARD CAMPAGNE

  Pierre Bonnard – Le Cannet

 

 

Rouge bruyère du désir

Bleu pers des mers errantes

Sur  le vert profond des rivières

glisse ma  barque lente entre tes bras noués  

barque légère

 

Est-ce cette dérive qu’on nomme  bonheur

une fenêtre ouverte    un lit défait

 

quand la course des  heures

n’est plus un temps qui fuit  un futur

imparfait  un canevas qu’on file et défile

à regrets  mais une tendre ivresse  

qui rachète l’absence

 

Alors j’habille l’aube avec les ors du soir,

ceux que tu chantes, que j’imagine de très loin

tirés par l’aile rase d’un oiseau de nuit

 

avant que ne s’abîme l’horizon dans la lueur

du premier phare ou dans un fin rideau de pluie

 

cette pluie souviens-toi

elle ruisselait ardente sur Paris 

et nous nous ruisselions de vie

 

 

 

 


Quand résonne Septembre – (Susanne Derève)


 

 

Panorama causse blés 04 sépia

    Photo RC – Blés des Causses

 

 

 

Quand résonne Septembre

me revient

la chanson de la pluie sur les verrières

son bruit de verre pilé

 

celui du verre qu’on rassemble

enclos sous le voile léger

comme un rire étouffé éparpillant les cendres

de l’été

 

Verre brisé

Parfois les feuilles sèches des saules

avaient ce tintement cristallin  en Juillet

et le vide  du ciel  l’étincelant  reflet                    

 

Dans la pénombre    à traquer  la moindre trace       

de fraîcheur   chaque geste pesait

 

C’était un temps d’une infinie langueur   

où l’on se contentait d’être  dans la dérive lente                               

des heures   sans que décline la fournaise  

Même la nuit brûlait  d’une insolente ardeur             

                            

Verre brisé   le   murmure des blés 

dans l’ombre portée du vent 

comme un frisson     un long haussement  d’épaule

 

un éclair de chaleur  le plein chant de l’orage

croisant à l’horizon    un crépitement bref    

à peine une averse    une sueur d’été

 

On attendait Septembre

la douce chanson de la pluie sur les verrières

son bruit de verre pilé   

 

celui  du verre qu’on rassemble

enclos sous le voile léger

un sanglot étouffé qui dispersait les cendres

de l’été

 

 

 


Homme qui chavire – (Susanne Derève)


 

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  Alberto Giacometti – L’homme qui chavire

 

 

Homme qui chavire

as-tu rompu l’amarre et laissé ta barque s’enfuir   

coulé tes désirs dans le bronze

foulé ce que la vie mendiait de patiente douceur  

et tu les mots  comme on renonce         

 

Homme qui supplie 

je n’ai plus de rêves à t’offrir

de bateau en partance

que l’étreinte de l’eau et les linges nus

de l’absence

 

Je n’ai plus que des nuits d’hiver

à brûler   des cheminées de cendre

plus d’aubes à partager

rien que des friches  des quais de gare

sans train à prendre

 

Homme qui supplie  

quand le  vertige nous  saisit  à l’instant 

où ton bras retombe 

faut-il encore que tout s’effondre

que le bronze retourne  à  l’amas de poussière

où se réduit le monde

 

 

 


Parfum – (Susanne Derève)


art 190

Photo Robert Mapplethorpe

 

 

Il suffirait d’un mot

Lait     fleur

enfant   mémoire

 

Il suffirait d’un son

le do nu du dormeur

Et le si de silence

 

Il suffirait la nuit

de franchir le miroir

dans une douce errance

 

de flâner en  chemin

de cueillir dans le noir

une rose sans tain

et dans un vertige soudain

 

il suffirait

d’un mot

qui nous dirait

parfum

 

 

 

 


Je la vois qui s’élance – (Susanne Derève)


 

 

PLACE VINTIMILLE

Edouard Vuillard – Place Vintimille

 

 

Je la vois qui s’élance sous le berceau des arbres

de très loin                    je la vois

 

( dans sa course aérienne

en  a-t-elle oublié le tic tac

des heures, a-t-elle encore le trac 

d’ailleurs ? )

 

Il y a des fenêtres qui  penchent

sur les grilles du parc

 

et le long des allées des promeneurs distraits

des couples nonchalants

 

des amoureux transis enlacés  sur des bancs

 

des mômes qui jouent aux billes  au milieu du chemin

des enfants qui  babillent

 

–  Il fait si doux  si   gris –

et qui lancent des miettes aux pigeons de Paris

 

Et puis il y a cette fille  sous le claveau des arbres

qui a pris son élan 

 

dans sa course aérienne

elle  vacille   un instant

 

les promeneurs s’écartent

les enfants ont-ils abandonné leurs jeux

si brusquement

que les pigeons s’envolent

 

Elle  court vers toi

les bras tendus    ( il me semble 

que le monde s’est tu )

 

et ses pas sont légers 

sous le manteau des arbres

 

elle court          

sur le sable blanc  des allées

de sa course aérienne

 

se jeter dans tes bras

 

Peut-être que c’est elle

Peut-être que c’est moi

 

 

 


A l’heure où reflue la marée – (Susanne Derève)


 

 

lande-bretagne-henri-moret

    Henri Moret – Lande bretonne

 

 

 

Il me reste à brûler  quelques roses flétries

et les hampes rouillées des acanthes

à tailler de grandes coupes dans les blés

 

pour rejoindre les prairies rases de Juillet

la lande rouge  les bruyères

jusqu’à  l’estran  à l’heure où reflue la marée

            

Il me reste à sonder  le ciel sans espérer 

y distinguer rien d’autre qu’un fin brouillard  d’été

–  il tient  lieu ici de beau temps  –      

 

Que le soleil darde enfin  un rayon blanc

alors le voile se déchire

et la renverse du courant dessine des moires                                  

tremblantes  où chavirent les bois flottés 

 

Il me reste  la nuit tombée  à suivre  l’oblique

 faisceau  des phares dans le reflet laiteux

 des vagues pour franchir  la  dune où zigzague  

blafard un  dernier rai de lune

et sonner le départ

 

 

 

 


Escale – (Susanne Derève)


 

1929 Charles Sheeler Pont Supérieur Upper Deck

    Charles Sheeler – Upper Deck

 

 

C’est ici que les grands navires font escale

monstres abandonnés au long des quais déserts

après avoir largué les miasmes délétères

de pétrole et de suif, qu’ils traînent à fond de cale

 

Parfois accompagnés de grands oiseaux de mer

ils fendent l’horizon, navires en cavale

émergeant de la brume, tandis que les haleurs

se préparent au bal pour les mener à terre

 

On croirait voir au loin de blanches cathédrales

érigeant vers le ciel leurs cheminées de fer

coupoles que la nuit habille de lumières,

saltimbanques parés pour le grand festival

 

avant d’aller rejoindre les débarcadères

pour y mourir un jour dans le bruit infernal

des chignoles et des grues et le cri du métal

insensibles et sourds au refrain de la mer

 

 

                            


Gartempe – Susanne Derève


 

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Photo RC

 

 

 

Printemps, me disais-tu,  

des lits de fleurs jetés sur l’eau

comme les voiles blancs d’une aube

adolescente

 

Je répondais  école buissonnière,  iris,

– pas ceux de Van Gogh –

 les iris jaunes des rives basses de la Gartempe

 jardins épanouis, fleurs de fruitiers,

ramées légères  sous le vent frais                        

 

Que disais-tu sinon que le printemps était là

ses fleurs dressées aux angles des fenêtres,

égayant  le pavé des cours, cernant le vide

à l’aplomb  des vieux murs,  églantiers,                          

valérianes, coquelicots  d’un jour

 

Printemps    voyais-tu ce que je ne voyais pas

Jetais-tu sous mes pas comme un semis  d’étoiles

Etaient-ce simplement les cailloux du chemin  

Ou sous les lunes d’eau  un reflet  cristallin  

 

l’éclat du ciel entre les pierres 

pans  de ciel   mêlés entremêlés de murs brisés

fendus d’étroites meurtrières 

 

Tu me disais printemps

et mon rêve brassait le temps

comme les pales du moulin   

 

C’était le battement régulier de la roue

l’orbe de l’eau  le lit d’argent de la rivière

 

et ses berges un écrin déclinant la palette

des verts           me disais-tu

comme on les peint

 

 

 

 

 


Un deux trois soleil – Susanne Derève


 

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    Roger Bissière   – Soleil noir

 

Qui égrenait les heures

écrivait des peut-être

mettait un pas dans l’autre

 

ouvrait grand les fenêtres

y accrochait les mots comme on suspend

le linge

avec des agrafes de papier

 

lançait au ciel un air de flûte

que  le piano lui renvoyait

 

– touches d’ivoire du piano

comme un temps     hors du temps   morcelé –

soleil

un avant-gout d’été

 

Où sont les   bras qui me hissaient tendrement

hors du  sommeil  

les bras qui m’enlaçaient

 

– voile doré sous  les persiennes

 les bruits de  la ville  étouffés –

et  se fondent  déjà dans ce rêve vermeil

que j’arrache au passé                                     

 

Tracer     sur le trottoir une fleur

de marelle un deux trois

à cloche pied    

en égrenant les heures

 

Te retrouver

 

 


Pégase – (Susanne Derève)


 

1087px-Albert_Pinkham_Ryder_-_Pegasus_Departing_-_1929.6.105_-_Smithsonian_American_Art_Museum

Albert Pinkham Ryder – Pégasus

 

 

Gorgone aux yeux  de pierre

je  regardais s’enfuir  le temps exsangue

 

 

Pégase,   auréolé des nuits de gel    

qui déployais tes ailes blanches

en bordure des chemins grêlés de vent     

 

sur les rameaux légers du jour  naissant     

enrubannés de sève

 

Les nuages tendaient au ciel des bannières

d’argent

 

Les neiges de printemps sous ton sabot délié

fondaient en sources claires

 

Pégase

qui piétinais l’hiver et terrassais

la gangue bleue de  mes chimères

 

 

 

  


Océanie – (Susanne Derève)


 

   Pirogue, exposition Océanie Musée du Quai Branly

 

 

Là où les eaux bleues des lagons

dessinent des caresses de sable sous le vent

j’ai trouvé l’oiseau cardinal

l’oiseau rouge feu

et je lui ai peint des yeux de braise

et de nacre

j’ai chargé ma pirogue de tortues et d’oiseaux

pour passer de l’autre côté de l’enfance

 

 

Là où les eaux bleues des lagons

épousent la mangrove et le ciel

j’ai revêtu ma robe de papier

et coiffé deux chevaux aux crinières de lianes

aux naseaux de bois flotté

ri sous le masque oint mes lèvres d’onguent

mes joues de kaolin mes paupières de charbon

et de khôl

 

 

Là où les eaux bleues du lagon se rejoignent

et encerclent la terre

j’ai façonné d’une main circulaire le bol

des offrandes premières

gravé la pierre cérémoniale des mages

et des devins

orné le trône divin d’écailles de serpents

de poissons trismégistes

dessiné sur le sable des lunes pleines

et des filaments d’étoiles

 

 

Là où les eaux bleues des lagons tremblent

sous la risée

où les proues des wakas harponnent la haute mer

et les plies argentées

j’ai déposé un charme tressé de mes dix doigts agiles

et noué un aiguillon de raie pour crever les nuages

et conjurer la pluie

 

 

L’eau court    l’eau trace entre mes mains

les repères de vie

j’ai vu venir l’oiseau rouge feu

avec son aigrette brune et son regard de braise

je lui ai remis les offrandes premières

invoqué le Tiki incrusté de corail

et de l’os fin du lézard

agrafé à son cou un long collier de jade

 

ouvert les portes de la nuit

 

 

 

quelques photos et liens expo Océanie dans

 le partage de Susanne

 

 

 

 


Silences – (Susanne Derève)


 

PICASSO femme a la tete rouge

  Pablo Picasso – Femme à la tête rouge

 

 

 

Ma mère, mon enfant,  ma sœur,

et toi mon amie que tes peurs

entrainent  parfois dans les limbes

comme si le diable allait t’étreindre

                                  au saut du lit

 

Et les  mots les mots  qui s’envolent

quand de me pencher sur vous

de vous bercer à genoux

me rend avare de paroles

 

Ma mère, mon enfant, ma sœur,

toi  mon amie dont le malheur

donne à mes joies un gout de cendre

 

Ces mots que tu voulais entendre

ai-je jamais su te les dire

tant il faut d’amour pour apprendre

                                          à mentir

 

 

 

 

 

 


Pare-brise (SD/RC)


 

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                                                         Photo – montages RC

 

 

 

Pare-brise

Telle poésie si on occulte la simple réalité du mot

Brise que j’habillerais de parfums

un souffle tiède sur la peau un pas un élan

un refrain

 

Et d’éloigner la bise

dont le baiser froid du matin glisse

sous le linteau des portes

et couche les fleurs au jardin…

 

 

Il me faut ta main

pour que chante le printemps,

la caresse de l’amant

pour qu’aucune fleur ne meure :

que mes mots prolongent  ces instants…

 

 

 

Avril 2019

 


Enfance – (Susanne Derève)


 

henry potthast A Summer's Night

                Henry Potthast –  A Summer’s Night

 

 

 

A  caresser des yeux la grâce
et l’innocence le temps passait
comme glisse l’été

 

une note sur la portée
en gymnopédie du silence

 

qu’y avait-il à raconter
on vivait le temps de l’enfance

 

 


Côté ombre – ( échos de textes SD – RC )


( ces textes sont visibles  dans  la partie   » ping-pong )

art 126.jpg

photo Jerry Uelsman

COTE OMBRE

J’ai fait  les cent pas sur le parvis

côté ombre

À même le pavé

la gitane a suivi les lignes de ma main

mais elles étaient brouillées

De l’autre côté des pierres

Notre-Dame de la Mer

écrasée de soleil, déserte,

s’endormait

Dans le silence

d’un plein après-midi d’été

Non, tu ne viendras plus

mais j’attendrai  le soir

J’attendrai les chanteurs,

le timbre des guitares                                                         

le son rauque et cassé de ces mélopées lentes  

qui disent le départ

et le prix de l’errance

– la gitane dénoue les pans d’un fichu vert

un enfant fait la manche –

Demain j’irai revoir la mer

la mer et les étangs

la robe claire des chevaux

et l’éclat de corail des flamants

comme des perles ébouriffées

qu’aurait éparpillées le vent

sur l’eau

J’irai dire un adieu à Arles la romaine                                     

Fouler aux pieds les Alyscamps    

Comme Toulet au bord des tombes

Eprouver le poids du passé

Avant que le jour ne s’effondre  

Et  oublier                                 

SD

C’est la faute des pierres .
Elles ont attendu si longtemps,
alignées au bord des allées,
que même les inscriptions,
se sont effacées 
assistant, immobiles, à la fusion des jours:

peut-être n’avaient-elles
plus rien à dire et ont suivi
le chemin des montagnes altières,
un souvenir des Alpes lointaines .
Ses rochers se sont écartés 
pour laisser passer le mistral .

Le vent est toujours là, où tu l’a laissé,
les flamants roses sont comme des fleurs
posées sur les étangs,
mais on ne sait pas si ce sont les mêmes,
ou d’autres générations venues
sur les étangs de Camargue .

Tu trouves toujours aux Saintes-Maries,
une gitane prête à te dire ton destin, 
dans les lignes de la main .
Mais tu ne sais pas la reconnaître.
Et d’ailleurs, si tu lui confiais ta paume ,
elle trouverait ces lignes effacées.

Et ce seraient comme ces pierres,
qui ont attendu si longtemps,
qu’elles ont fini par s’éroder,
se dissoudre :
dans le liquide du temps,
et le poids du passé .


RC

Étaient-ce des perles ou des fleurs

déposées par le vent

Je restais les observer des heures

Ils quittaient l’eau parfois

abandonnant leur fragile élégance

pour prendre leur envol

 

Et lorsqu’ils déployaient leurs ailes

ce n’était pas tant la fulgurance

du corail que ces rémiges noires

qui signifiaient tout à coup leur puissance

 

Arles déchue Arles des pierres dissoutes

de langueur et d’oubli

les arènes sont vides

la roche friable sous mes doigts

 – j’en garde

un peu de la poussière au creux des ongles-

sur les gradins il n’y aura pas d’ombre

 

Mais au-delà des murs, échappée du regard,

j’aperçois la douce respiration de la ville

le soleil fléchit contre les toits de tuiles

Le temps devient cet or liquide

sans passé ni présent

le temps a la lourdeur des pierres

immobiles

SD Février 2018   

J’ai fait les cent pas sur le parvis
côté ombre,
et tu n’es pas venue.

J’ai pourtant attendu longtemps.
Peut-être je n’aurais pas dû
acheter des fleurs ce matin.

Elles courbent déjà la tête,
et désespèrent de te voir,
à mesure 

que le soleil
grignote un peu plus de la place .
Mais je suis resté,

assis sur un banc, désoeuvré,
et du square me parviennent les cris des enfants.
Je me suis occupé à compter les pavés.

Il y en avait beaucoup sur la place
autour des maigres platanes
que l’on y avait plantés.

Beaucoup, mais pas tant, 
que ces minutes qui n’en finissent pas.
Elles s’étirent en un long soupir.

L’après-midi s’est prolongé,
c’était l’été et la lumière s’est attardée
jusqu’à la fermeture des boutiques.

Non, tu ne viendras plus.
Je le sais maintenant, 
et les fleurs sont fanées.

Mais je reviendrai demain.
Il y aura des musiciens
qui accompagneront mes pensées.

Celles qui disent les exils volontaires,
l’incertitude de l’errance ,
et les lueurs de l’espoir.

Demain, quand tu seras là
je te tiendrai par le bras,
et nous irons revoir la mer

La robe claire des chevaux ,
et ton regard aura l’éclat
de la nuit , où le jour commence à poindre…

Nous éviterons les paroles inutiles, 
que le vent aurait éparpillées ;
tu te contenteras d’être là.

Et ce sera la joie,
quand tu reviendras
.. mettre un terme à l’incertitude…

RC

Tu étais là, sur le parvis

côté ombre

et je t’ai reconnu même avant de te voir

Tu attendais sur le vieux banc de pierre

avec cet air d’éternel enfant

– celui sans doute qui m’avait fait revenir       

sur mes pas une dernière fois

en te cherchant-

– Notre Dame de la mer –

Qu’attendais-tu, indifférent

a ce qui t’entourait

au timbre des guitares

aux gamins qui mendiaient à même le pavé  

Il m’a semblé qu’une gitane  en robe noire

lisait les lignes de ta main

T’a-t-elle parlé de moi ?

Je sais que j’ai couru vers toi que j’ai crié

que  tu m’as serrée dans tes bras

et  je suis si légère, t’en souviens-tu,

que tu m’as fait tourner, tourner sans fin

jusqu’au vertige

Si haut qu’au-delà du fronton de l’église

j’ai vu le soleil basculer   ricocher

dans tes yeux

La place en est soudain devenue trop étroite …

Il me fallait le ciel entier  côté lumière,

Il me fallait la mer au-delà de ces digues

qui ferment l’horizon sous le pas des chevaux,

au-delà des étangs, au-delà des roseaux

lequel entrainait l’autre, le sais-tu ?

Il me semble que tu m’as portée jusqu’à la mer

en chuchotant à mon oreille des mots

que le vent étouffait

Ou bien était-ce le vent lui-même qui murmurait 

Qu’importe          je te retrouvais

SD


L’Ogre et l’hirondelle – (Susanne Derève)


 

Bomarzo & bird

Photomontage – René Chabrière

 

 

 

J’étais l’Ogre    j’étais l’Ogre

petite hirondelle sous les toits

et tu te ceignais de nuages

à tire d’ailes

 

 

et je chaussais mes bottes de sept lieues

pour te rejoindre

par dessus les montagnes   par-dessus les vallées

 

 

et les nuages t’emportaient

loin des montagnes et des vallées

petite hirondelle

à tire d’aile

 

 

 

 


Pénélope – (Susanne Derève)


 

 

 

Helene Schjerfbeck Portrait de femme

                                    Hélène Schjerfbeck – Portrait de femme

 

 

Le temps  avale la pelote

et patiemment je détricote

le fil  ainsi fit Pénélope

dévidant la nuit son ouvrage

 

 

(le temps abolit son veuvage

avait-elle entendu  le vent

qui poussait Ulysse au rivage)

 

 

Araignée qui tisse sa toile

si je démêle l’écheveau

parfois la lueur d’un falot

suffit à déchirer le voile

 

 

Si la coque devient radeau

qu’il vienne à rompre les amarres

qu’importe où l’entraine le flot

 

 

 

(Mars 2018)


Ciseler l’image du souvenir – (Susanne Derève)


 

imogen Cunningham fleurs

 Imogen Cunningham – Hands and Aloe Plicatilis

 

 

Blanche colombe entre les mains

de l’oiseleur

vent tiède à la cime des trembles

les doigts du matin sur ma peau

 

Soleil      sang noir jeté sur l’eau

 

N’effacera pas le souvenir des doigts

de la nuit

n’effacera rien des souvenirs

ne fera rien

que marteler le bruit du sang à mes tempes

encore et encore

jusqu’à me fondre dans le souvenir

 

Regarde-moi ciseler l’image

de  mon   souvenir

avec le poinçon du graveur

 

– est-ce   pour toi    la même

oiseleur qui soupire –

 

 

 


Huis clos – (Susanne Derève)


augusto-giacometti-the-glass-ball-1910

      Augusto Giacometti – The glass ball

 

 

J’ouvre la porte

hiver morose   colchiques mauves  

à peine le jour incertain

 

des aiguilles de gel brillent

sur tes épaules

 

Tu entres

Messager de la nuit  vagabonde 

Il y a des flaques d’eau à tes pieds

 

Tu jettes ta veste sur le lit

d’un  regard circulaire tu embrasses                                                  

l’espace

et je sais que tout t’appartient

 

le monde comme un printemps trop vert

la poussière du temps                                                            

celle qui danse dans les reflets de l’ombre

 

le huis clos de mes rêves  

les roses      le parfum des nuits d’été

 

le long des murets de pierre où ont couru nos mains

le jasmin odorant     mes paumes ouvertes

 

et les dentelles du matin  le cristal des flocons

de neige   le rire serpentin de  l’eau

de ruisseaux  en rivières  

 

mes poings fermés

( où  glisse entre mes  doigts le sable des années)

la terre féconde

le lit défait     

 les rives du sommeil

 

Messager de l’aube vagabonde

qui t’en vas et  fermes la porte

avant l’éveil

qui emportes le monde

à tes semelles

 

 


De l’amour – (Susanne Derève)


 

Albert Houthuesen (Artiste anglais né à Amsterdam, ) l'orage

   Albert Houthuesen – L’orage

 

   De l’amour, 

 

En fallait-il  assez pour voir

lever les aubes

pour y sentir perler la rosée du matin

et sur la mer   cueillir ce rayon incertain

qui vient défaire la brume 

aux premières aurores

 

Aveugle  est-on sans lui

avec des yeux qui ne savent plus

voir            saisir

le doux reflet du monde  

 

On a perdu ce pas étincelant

qui nous poussait au long des rives

à guetter le ciel

son moindre éclat sur l’eau

on marche droit

on n’enjambe plus les herbes hautes

ou les fossés pour y guetter l’oiseau

 

Lève-t-on même les yeux

pour glaner les fruits murs

et quand fulgurent les premiers éclats

du printemps

va-t-on chercher encore aux crocus

les premières étamines de safran

sous les feuilles sèches

de l’hiver moribond

 

aveugle et sourd   est-on

 

L’ai-je su  s’il avait fui

par les fenêtres

par les interstices du jour

ou par les pores de la nuit

une nuit ronde épaisse

où flottait sans un bruit

une entêtante odeur

d’averse 

 

et sans doute n’était-ce pas tout à fait

le silence

ou bien un silence si lourd

qu’il sonnait le glas

de l’amour

comme il faut bien un jour mettre fin

à l’enfance

pour y rejoindre un monde

aveugle et sourd

rongé d’absence

 

 

 


Le vin des nuits – (Susanne Derève)


 

Attachment-1

                          Jean Bertholle – Don Quichotte

 

 

Je marche    je marche

au cœur des  nuits  

 

là   où les sarments de lune  fomentent

les désespoirs ordinaires

 

la parole nue  des lendemains

 

Marches-tu    toi ?  Me vois-tu qui piétine ?

–  Tu me réponds que le vin est tiré     le vin  bu –

 

Lune pâle sous le vent qui se rit de moi

 

Un  caballero se profile là-bas    le vent

l’effacera-t-il dans les vapeurs ténues de la nuit

 

Terre bue comme le vin des vignes

qui monte en blanches volutes

 

Mon cavalier    les lignes de vie  au loin

sont éteintes

 

Mouche le bleu  fanal des chandelles                

avant que la parole nue  du matin

ne divague et m’appelle

 

 

 


De la nuit – (Susanne Derève)


 

 

                                                   Tom Thomson – Northern lights

 

 

Dans la dernière heure bleue de la nuit

celle qui précède le jour

avec ses bouquets d’arbres nus

ses cheminées de gel

irai-je dire mes voyages

 

Irai-je les dire dans la dernière heure

de la nuit qui chasse le sommeil

aligne les années

celle où  je peux faire mentalement le compte

des rêves avortés  des attentes  futiles

des étreintes passées un vieux calendrier inutile

à jeter au panier 

 

avec  le rideau qui masque la fenêtre

pour retrouver l’instant de dire les  

peut-être

 

cette heure où tu parlais de voyages lointains

du fracas de l’absence

 

celle où je naviguais dans le faisceau  

des phares à travers un rideau de pluie

une simple trouée  au hasard                                                    

 

Si je tapais du pied pour faire basculer

la dernière heure bleue de la nuit

dans le gouffre du matin  

loin de l’éveil figé d’attente

si je disais n’essaie pas de la retenir

 

le jour éclairerait  les premiers

nids aux arbres et je dessinerais

à l’horizon des voiles blanches

temps d’insouciance  mer étale

je dirais tu es revenu

 

je dirais  je n’écrirai plus

mais  voilà que les mots se pressent  

les mots en avalanche

comme la neige fraiche

plein la bouche  et les yeux

 

et dans les  yeux

ces failles où la couleur gommée

resurgit au soleil

rouge grenat   entaille

de sang vif

pour dissoudre la dernière heure 

de la nuit

cette heure où tu sommeilles

 l’heure bleue qui s’enfuit

 

 

 


Gares – ( Susanne Derève)


Lee Jeffries Skid Row 3

        Lee Jeffries –  Skid Row 3

 

 

Des gares… des gares… des gares

 

Et des hommes qui traînent

leur ombre nue sur le trottoir

Ombre portée                                                                                  

dont les mains ont depuis longtemps

fini de caresser l’espoir                                                        

ou le corps d’une femme

 

…  Bagarres

 

Des chiens en laisse

macadam

d’autres  divaguent                                    

 

au milieu de la bière et des tags

pièces serrées dans un mouchoir

un caddie qu’on enchaine

des valises trouées

qu’on serait bien en peine

de refermer le soir

 

gares …  gares …   gare…

 

Cimetières des cités

où depuis si longtemps nous avons lâché

prise

et quand passent et trépassent ces ombres

grises

que nos pas s’accélèrent

 

surtout, surtout

ne pas respirer la poussière …

 

Terre promise

…. à d’autres

Ici un autre enfer

 

Et moi j’attends le car

La pluie est reine sur le trottoir

et mes poches sont vides

Et vides les canettes de bière

          

                                     


Sanguine – (Susanne Derève)


 

Henri Le Sidaner couchant

     Henri Le Sidaner – Les maisons sur la rivière

 

 

 

Te souviens-tu d’un certain soir

où la pierre comme une sanguine

luisait des derniers feux du jour  

 

Où blottie dans tes bras

j’aurais voulu te dire l’amour

pareil à ces façades

 

comme un visage offert

au regard de l’amant

et qu’alentour tout semble fade 

 

Mais déjà tu lâchais négligemment

ma main tu remontais l’allée

empruntais le chemin

sans plus te retourner

 

Je refermais sur mes genoux

le livre ouvert qui disait que tout passe

qu’il faut être jaloux d’en conserver la trace  

brûlante  comme un fer

 

 

 

 


Le peintre et son modèle – (Susanne Derève)


 

Éva Gonzalès (Artiste peintre impressionniste française, 1849 - 1883 ) Le chignon

    Éva Gonzalès – Le chignon

 

 

 

Ces roses compassées,   les desseins de la chair

le matin qui pâlit   aux entrées de l’hiver

Ce long sommeil sous votre peau

et cette nuit les oripeaux

que j’abandonne   pour vous plaire

Ce plaisir près de la souffrance

et cet aiguillon de l’absence

 

Je vous espère

 

Ne laissez pas le jour effacer la pénombre

quand je vous rejoindrai

les parfums amassés adouciront les ombres

Je vous devinerai   rien qu’avant de vous voir

abandonnée,

comme l’opale réfracte la lumière du soir

 

Serez-vous,       alanguie,

et prendrez-vous la pose

Je suis le peintre au chevalet

Je suis celui qui ose

vous croquer dans le noir  

 

Cette clarté laiteuse                                

de votre hanche entre les draps

le doux éclat de votre bas

jeté négligemment à terre

 

Ah de n’être pas Courbet

je désespère