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Susanne Dereve

Vertige (Susanne Derève)


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                    R Roure    ( Equilibriste) 

 

                Vertige

 

 

Est-il le même celui du trapéziste

qui se balance sans filet

dans le faisceau des lampes 

                                

Je le vois qui s’élance au-delà de la toile

du chapiteau doré

 

Jeter les mots comme une pluie d’étoiles

comme un voile d’été

 

sans savoir s’ils atteignent la sciure

la piste  ou les chevaux

 

et s’ils délivrent du fardeau d’être

cloué au sol

comme un Pierrot de gaudriole

 

qu’on vous  jetterait  en pâture

tandis que là-haut s’aventure

un  funambule aux pieds légers

 

dont les mots jouent à pigeon vole

 

 

 


Nuit bleue, nuit blanche (Susanne Derève)


Mother and Child Study 1904 Pablo Picasso

                   Picasso- Mother and child (study) 1904 

 

 

Nuit bleue  nuit blanche

nuit jaune de la lueur des lampes

fermée sur le  silence 

alourdie de ce corps qui repose

                                                                                  

Est-ce le tien

Est-ce celui de l’enfant                                               

Est-ce la fièvre

la trace d’un baiser déposé

sur son front   une larme séchée

un souffle qu’on retient

 

 

On retire la main

on voudrait s’en aller

à peine si on l’ose

sur la pointe des pieds

mais sa main est crispée

à la dérive du sommeil comme une bouée

 

 

Lassitude grise des nuits de veille

sous les paupières un carrousel

d’or et de rose

Dormir  se glisser sous les draps                       

près du corps qui repose

sentir son cœur qui bat en suivre

le refrain

 

 

l’étreindre quand chantent les lumières

de la ville au matin

et sous mes doigts l’aube légère

de tes bras qui  m’enserrent    

me hissent vers  l’éveil

mais déjà l’enfant babille et m’appelle

 

 

 


Et si le vent ne contenait aucune promesse (Susanne Derève)


Granville_Redmond_-_Morning_on_the_Pacific     

  Granville Redmond  Morning on the Pacific

 

 

Et si le vent ne contenait  aucune  promesse

S’il fallait rejoindre la mer

–  les rivières ne recèlent qu’un reflet trop pâle

 éphémère   du temps,     

de ce va et vient sur l’estran –

 

 

S’il fallait la rejoindre au-delà des estuaires

quand elle se déleste aux confins du rivage

de son trop-plein d’algues et de pierres

de  bois flottés   de coquillages 

 

 

Lorsqu’on atteint le large,  là est le vent

et sous le vent on largue à la mer 

les derniers repères il n’y a plus trace

de ce que l’esprit formait de rêves et

de chimères

Ou plutôt le rêve est là, il vit, il nous précède

Il bondit plus  bleu que le bleu des

pigments  d’outre-mer

 

 

Et si le ciel blanchit c’est simplement

que la lumière l’inonde

et c’est là que s’abrase la plus petite parcelle

de l’esprit rétif, comme à coup de canifs,

à petits coups de langue, un halètement

plaintif

 

 

Là, la fête commence,   les grandes épousailles

de la mer et du vent, on ne sait plus le dire,

ou peut-être les noces de l’espace et du temps  

pour embrasser le vide   

et d’y plonger on en est plus avide

d’immensité  alors on sait ce n’est pas un vain mot

que la promesse est là  de se couler dans le plus petit

interstice entre deux gouttes d’eau, deux esquilles

de vent sous la peau

comme la vague       toujours plus haut

 

 

 une vague etude PE ROSSET GRANGER

                 Paul Edouard ROSSET-GRANGER  « Une vague, étude »

 

 

 


Un homme qui pleure – (Susanne Derève)


Philippe Pasqua Ss titre 2008

 

 

Un homme qui pleure   c’est   

comme un bateau abandonné

après l’orage

un enfant qu’on n’a pas bercé

C’est un soldat qui a rendu armes

et bagages

un drapeau blanc

planté au milieu d’un grand champ

dévasté

une mine qui n’a pas sauté

et qui attend  sous  terre 

le moment d’exploser  

 

                                                                       

Un homme qui pleure

est-ce un naufrage

ou bien est-ce mon cœur qu’il a pris en otage

que je lui ai laissé

comme on jette parfois les miettes

du passé

et qu’on le sait il ne sert plus à rien

de dire je t’aimais

s’il ne reste à offrir en partage               

que des regrets

 

 

 

 


Matin (Susanne Derève)


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     CHUTA KIMURA, Landscape

 

 

Se réveiller heureux un matin blanc

Il y a si peu de vent

 

Les arbres se diluent

dans un semblant de brume

comme une estampe japonaise

un vert grisé

où vacille un halo de lumière incertaine

 

 

Un brouillard qui s’étend jusqu’aux franges

de l’être

un demain dont on ne saisirait pas le contour

dont on se dit que l’amour peut s’y glisser

peut-être ou bien s’en évader

aux premières vendanges

par la fenêtre

 

 

L’oiseau qui se pose, replie ses ailes  et s’ébroue,

le sait-il, où le mèneront les transhumances

En perd-il pour autant l’insouciance

du jour

 

 

Se rendormir heureux un matin blanc

Attendre que le rideau se lève

Faire semblant

 

 


Echappée belle -II (Susanne Derève)


      Braque: Les Barques. 1951  

 

 

 

Une barque à remonter le temps

   flots    essaim des jours

et posée sur l’eau la lumière comme

un reflet du ciel    si  ténu

un souffle peignant le silence à peine

   un nuage     l’embellie

d’un léger coup de pinceau

 

 

Doux bruissement de l’étrave

  une chanson

Heurts       bois contre l’eau             

quelques gouttes arrachées par la rame en surface 

sitôt perdues

–  le léger fil des larmes –     juste

une  trace humide    évanouie 

sur la peau  nue  

 

 

Peut-être

faut-il à ce moment laisser virer la barque

à sa guise

ne pas s’arc-bouter   épouser  le courant

s’adosser au bordage

aussi confortablement qu’il est possible

et pour peu que le ciel ait gardé ne serait-ce

que l’empreinte du sillage

la laisser dériver et la suivre

comme une impalpable voltige

délivrée de l’instant

 

 

Osciller        sans but

En arabesques brutes entre l’eau et le vent

Et ne se résoudre à rentrer qu’à la renverse

du courant

quand la rive au couchant s’enfonce dans la brume

et que la nuit s’empresse

Tremble déjà vers l’Est  un fin quartier de lune

plus doux qu’une promesse


Echappée belle – I (Susanne Derève)


Image associée

   Edward Henry Potthast   Looking out to Sea

 

 

Echappée belle vers la solitude
Echappée belle  et je ferme le banc                                                                            
Entre les bras tendus du ciel
Eaux mortes traître courant des profondeurs
d’un jour sans vent

 

On ne lutte pas on ne peut que
s’abandonner et laisser dériver le temps
jusqu’à la marée basse
Rejoindre les pierres plates mêlées de vase
Mériter le silence

 

Pierres chaudes des matins d’absence
avec cette légère nausée des jours de grande chaleur
ce vertige au sortir de la vague
un vacillement

 

Noir    blanc damier      éblouissement
Le sol est-il si ferme qu’on puisse s’y abattre sans broncher
la roche usée  douce avec un grain ponctué de lichen
et de mousses  d’algues séchées

 

Il y a des feuilles des ombrages où la mer
abandonne ses cordages de sel  ses bois flottés
brindilles   ombelles grises

 

comme un au revoir d’été
Échappée belle    insoumise 
Attendre que l’estran épouse la marée
redonne vie aux vies qui sommeillaient

 

Et soi  s’endormir au soleil    voile rouge
au travers des paupières  rêver d’anciens bonheurs
d’un vallon égaré et sous le grain des cils
si rien ne les disperse  les retrouver   

 

 

 

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   Edward Henry Potthast The Maine Coast
                          

le monde a deux visages (Susanne Derève)


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   Picasso (Femme nue au bonnet turc, détail)

 

 

Le monde a deux visages 

Le monde en a-t-il deux ou trois

Des visages coupés en ces milliers de toi

De moi, de fois

En autant de profils et de faces

Qu’il n’y a de conquêtes

Ou de disgrâces …      

                                                                                          

 

Et  je cherche  la clé

De celui qui m’ira

Que je revêtirai comme un costume

D’apparat, un décor de ballet

Un habit de gala …

 

Le monde a des profils ingrats

 

Parfois l’œil des tombes

Annonce  le trépas

 

Parfois c’est une bouche

Qui nous donne le la

Pour l’avaler ou pour le tordre

 

 

Et j’avoue que je ne sais pas

Si les dents s’y montrent

Pour mordre

Ou pour y grincer d’effroi

 

                                                                                                   

S’il vaudrait mieux pleurer de honte

Ou si l’on doit tendre les bras

En chantant que la terre est ronde

 

 

Je ne sais pas si mes deux mains

Pourront se rejoindre au matin

 

Ne me retiens pas  si je tombe

 

 


Que me reste-t-il ? (Susanne Derève)


scan 32

                     René Chabrière  dessin ( d’après Passion de Godard)

 

                                              

Elle est là
Mais elle n’est pas là
Elle dort
Mais elle ne dort pas
Elle parle
Ou elle se tait
Et son silence
Est comme une pierre brute
Les mots une romance

 

Elle regarde
Mais elle ne voit pas
Elle rit
Elle ne rit pas
Il y a des larmes  dans ses yeux
Des larmes d’errance
Et de pluie
Qui inondent mes mains
Et que je scellerai sur ses lèvres douces
D’un baiser

 

Elle aime
Aime-t-elle
M’aime-t-elle
Sait-elle encore aimer
Elle se dérobe si vite
S’élance gracieuse
Dans   la lumière
Vers l’essence  du jour
Se dérobe et s’enfuit
Sur un dernier baiser
Un ultime baiser

 

Il me reste
Que me reste-t-il
Il ne me reste rien
D’autre
Que le souvenir
De son corps si gracile
Etreinte fugitive
Le froissement d’une étoffe soyeuse
Dans sa fuite éperdue

 

Et le gout d’un baiser

 


Horizons (Susanne Derève)


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         John Joseph Enneking  (Spring Hillside)

 

 

Un dégradé de jaunes et de verts
jusqu’à l’horizon
de genêts, d’ajoncs, de graminées légères
Être là
sans raison
sans autre raison que de se sentir vivre
vivant
 
de l’incroyable élasticité de la mousse
sous les pas
du tronc  lisse    clair
–  l’écorce cède sous les doigts  –
de la respiration profonde  du bois
d’une plume tombée à terre

 

Je sais que la source en est là
enfouie dans le bonheur des mots
Tenter  d’approcher ce qui est
ce qui demeure
et nous survit

 

Tenter de pénétrer l’instant
où l’émotion surgit
sans raison
il suffit d’en rester ébloui

 

Si les étoiles se dispersent
si les désirs d’enfant transpercent
la monotonie des jours
au sortir de l’averse
il y a cette trace lumineuse dans le ciel

 

Où qu’elle mène
j’en cerne  inlassablement le contour
au-delà des jaunes pastels
et des verts chancelants du jour

Petites pièces (Susanne Derève)


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 Berthe MORISOT  Jardin de roses (1885)

 

 
Pigeons
roucoulements du matin
tendresse

et le sommeil qui fuit
paresse
je reste au lit
                *
Soleil
c’était hier sous l’érable
chaleur    ombre
Mêlées

 

sommeil d’après-midi
bonheur d’été
                *
Roses blanches, roses rouges
auxquelles la chaleur sied
les hortensias bleus ont fané

 

L’orage gronde et rien ne bouge
                *
Mais ce matin
fraicheur et pluie
le bleu a disparu de la palette

 

tout est gris
C’est au loin que  l’orage a fui
               *
Changement de décor
dans mon tout petit monde
que Lodge me pardonne
mes emprunts

 

Ce n’est pas  la brume
qui monte

 

ce sont les vapeurs de la terre
et ses parfums
              *
Un espace un silence
demeurer ainsi
dans l’instant 
vide de sens

 

Espérer que l’éclat du soleil
ne le dérobe pas

 

ni le pas qui s’approche
ni la porte qui s’ouvre et grince
sur ses gonds
sursaut

 

Chercher le silence profond
même la nuit est un fardeau
                *


Dansé sur l’eau (Susanne Derève)


        
 Jean DUFY Le Havre 1888  

 

Grande fille des brumes
épousant  la nuit
aux mains de bitume
quand le jour s’enfuit

 

 
aux bras de métal,
aux mains de laiton
aux yeux de lagune
et peut-être au fond

 

 
tout au  fond de l’eau
si le temps  est clair
sur le sable gris
ou sur une pierre

 

 
une étoile nue
fragile anémone
offrant au reflux
sa longue couronne

 

 
Fille de la mer et fille du vent
grande fille des airs
au soleil levant
diluant  la brume
étreignant le ciel         
                                            
 
et ton cœur qui bat
comme un arc en ciel
comme un sang vermeil
au dessus de l’eau

 

 
sauté sur le pont
le pont d’un bateau
qui quittait le port
et dansé là-haut
      avec les aurores

 

 

 Raoul DUFY Le port de New York
 

Hasards (Susanne Derève)


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     L’arbre rouge, 1909 (Piet Mondrian, 1872-1944)

 

Pourquoi  donc     ce bois mort
cet autre  a résisté au gel 
Pourquoi       ce ciel de fin d’après-midi
soleil après la pluie  la course
des nuages  leur froid baiser
de bruine  aux oiseaux de passage
Pourquoi     mes roses hachées de grêle
et les tiennes épargnées   était-ce
que ce vieux mur les tenait à l’abri
du vent    ou le fruit du hasard
celui qui m’avait fait t’aimer
un jour et en payer le prix
et puis ne plus t’aimer
un matin  on s’éveille transi
et l’amour n’est plus qu’un bois mort
entre des bras meurtris
un fruit tavelé   un remords
Il ne reste qu’à fuir     à temps
–   avant –   d’avoir gâché
ce qu’on a pu  sauver de la grêle
et du vent 
et ne rien emporter 

Résultat de recherche d'images pour "les arbresde mondrian"

  L’arbre gris, 1911 (Piet Mondrian, 1872-1944)

                                            
                                            …    qu’un regret du printemps 

 


Patrick LAUPIN Il y a la terre ( Œuvres poétiques Tome II Ed La rumeur libre)


Résultat de recherche d'images pour "john singer sargent the black brook"John Singer SARGENT   The black brook 1908

 

IL Y A LA TERRE, SOUVIENS-TOI  de tel ciel tel été, une ombre discordante et pure. Il y a la terre et l’eau, ce tremblement à peine perceptible du corps et des lèvres, une pâle buée, l’empreinte visible du temps. Mais ce n’est déjà plus. Ce ne sont  plus jamais ce cœur ni même cette voix. Notre vie est une part de ce que nous ne savons plus retrouver, non plus vers quoi nous ne savons nous retourner. Je n’imagine aujourd’hui rien de plus émouvant que cette rosée matinale sur tes joues, ces pétales de rose posés doucement sur tes lèvres, à l’orée de l’autre hiver. Le monde se referme, la lumière nous quitte et ne laisse rien. Nous demeurons. Devant. Im­mobiles, ouverts, vacants. Guettant l’alerte et le moment, le point du jour, la première aurore, si fragile, si proche, comme sous le coup d’une butée venue du fond des âges, la première déflagration dans la nuit humaine de la pensée.

 


Promesse (Susanne Derève)


 

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Cézanne  Le jardin des Lauves  (1906)

Promesse d’un vent clair
les feuilles argentées des peupliers
le vent calme
à peine un soleil
 
Enfouie  toujours – toujours –  l’attente
de ce qui serait
un bruissement dans l’air
le poids du silence
ce qui ne peut se dire
et qui pourtant se fait écho
pour un mot retenu un bruit un son
le louvoiement de la lumière
entre les branches
 
A cette place près du ruisseau
– et les pierres jamais ne mentent –
est-on de trop
cette  vie indicible sous les berges de sable          
ensevelie sous les roseaux  faut-il que toujours
nous tourmente ce qui n’est pas
ce qui n’est plus
le flot qui s’écoule et tarit
ces linges comme effeuillés comme
échappés aux doigts
et puis ce peu qui me reste de toi
après que se soient dissipées
les dernières franges de l’ivresse
                                          l’éveil
qu’ait reculé le jeu des ombres
pour faire place  au zénith
à cette torpeur violente dans la maturité
du jour
elle, seule, dénoue l’attente
sourde, elle que la lumière plombe,
qu’écrase le cadran des heures,
cette torpeur solaire avant que ne descende
le soir écartelé
dans  la douce plainte argentée des futaies
–  profonde  – dans le  vent léger
 
 

Paul-Jean TOULET Les Contrerimes (II)


 

 

Image associée

   Edouard VUILLARD  La nuque de Misia  (1897-99)

 

Toi qu’empourprait l’âtre d’hiver

 Comme une rouge nue

Où déjà te dessinait nue

  L’arôme de ta chair;

 

Ni vous, dont l’image ancienne   

Captive encor mon cœur,

Ile voilée, ombres en fleurs,

  Nuit océanienne ;

 

Non plus ton parfum, violier

 Sous la main qui t’arrose,

 Ne valent la brûlante rose

 Que midi fait plier.

 


Gris lointains ( Susanne Derève)


 

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Peinture : Joaquin Sorolla  (Three boats by a shore)

 

L’eau est grise

gris les lointains

de ce gris qui précède la clarté du matin

bien avant que le vent se lève

 

Au creux des grèves à marée basse

il y a la sinuosité du courant

dont la courbe épouse la rivière

long serpent paresseux

qu’accroche  çà et là  un éclat vif argent  

de lumière

 

M’en souvient     cet éclat

anguilles entre nos mains d’enfants

arrachées au ruisseau

–  autrefois  –

et rendues malgré nous aux roseaux

dans le secret des pierres humides

 

mains vides    paumes ouvertes

dans l’œil ne nous restait qu’un éblouissement

incrédule     –  un aveuglement –

dont tu te détournais trainant  les pieds

en maugréant      puis tout à coup   limpide                                                                    

ton rire ricochait

comme les pierres sèches que nous lancions

à plat  l’eau       ton rire  rebondissait

comme les pierres      de loin en loin

 

les pierres étaient légères et notre enfance

se passait

à fourrager dans les guêtres bleues des rivières

    estuaires  de vase nue                                                                                    

où s’affaissait le ventre vermoulu des barques

avec leurs fonds d’eaux stagnantes

aux relents de goudron et de sel

 

Poches percées

semant les coquillages comme des  Petits Poucets

sondant l’eau grise     en arpentant le cours

ce gris de tourterelle

nous en savions par cœur la ritournelle

le chant sur les doigts de la main

J’en ai bouclé la boucle ce matin