voir l'art autrement – en relation avec les textes

Bienvenue en typique parcours littératique

Parcourez, dialoguez, écrivez,échangez et dites nous tout ...

Nouveau

Colette Fournier – Apprends-moi à danser


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Photo :  Emmanuelle  Gabory

 

 

Apprends-moi à danser
Je veux retrouver le soleil
Flirter sur un rayon de miel
Brûler la pointe de mon cœur
Sur des épines d’arc-en ciel
J’ai besoin du velours de la voix
Feutrant ses frissons de soie
J’ai besoin de la couleur du vin
Fleuve de rubis où tout chavire
J’ai besoin du nectar des abeilles
Des parfums du paradis
Des ailes de tous les anges
J’ai besoin de devenir archange
De me transmuter, de m’alchimiser
J’ai eu si mal dans mon corps
Irradié et somesthesique
Que ce soir je veux danser
Libre, nue, échevelée
Ivre comme une bacchante
Et quelque part folle à délier
Avant que ne descende sur moi
La lente douceur du soir…

un furtif passage – ( RC )


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Quelle  est cette  lumière  étrange
Qui  ici, soudain,  règne ?
Est-ce  la parole de l’ange,
qui , tout – à – coup,  saigne,
Dans  cette pièce austère
Où rien ne bouge,
Au fond du verre
aux reflets  rouges ?

J’y vois un mur transpercé,
L’éclair fendant les nuages  ;
Ton image inversée,
Celle de ton visage.
L’arrondi des sourcils…
Le reste se fond dans l’obscur,
Une vision, du reste ,          bien fragile,
Qui se dissout lentement dans le mur.

C’est  peut-être un vestige  de la pensée,
Certains y verraient un mirage,
Un fantôme tentant la traversée
des apparences, – comme en furtif passage…

RC – oct 2015

la soif du Niger – ( RC )


photo Françoise Hughier

 


Aucune poussière  suivant la marche de l’animal.
Un long fleuve prolonge ses rives,
Paresse dans la plaine écrasée de soleil;
Une pirogue en silence  se dirige vers l’aval.
L’eau n’a pas de rides,  lourde,
semblant coller aux mouvements
lents      de la pagaie.

Un homme à la peau très sombre est à bord,
Contraste  marqué au gris figeant le ciel,
celui, légèrement différent des sables  et de l’eau,
répercutent ces teintes monotones.

Le temps est stoppé,  écrasé par la chaleur,
au bord du fleuve Niger.
Le chameau n’a pas progressé.
Sa tête est baissée.
Le reflet immobile boit son image.
Soif impossible à désaltérer:

Qui s’attendrait à voir en cet endroit,
Une statue de bronze  ?

RC –  juin 2015

 

Tu verras bien au loin ( RC )


peinture: James Rosenquist  -The Light That Won't Fail

peinture: James Rosenquist -The Light That Won’t Fail

Tu verras bien  au loin ,
les temps  qui s’abîment,

Les photos  qui noircissent
Et le goût du vin,
Que l’on boit sans plaisir
Attablé au comptoir, Les journaux  de la veille
Une coupelle presque vide.
Le sel poudreux,
Et quelques  cacahuètes  qui traînent.

Ils sont une demi-douzaine  de seuls
A ne savoir quoi faire de leur regard,
Alors ils errent, sur la télé du bar
Et les infos sommaires qui défilent
Sur les  évènements de la journée
En lettres blanches qui s’égarent.

J’ai beau m’envelopper
Dans mon manteau humide

Les carreaux  tristes,
Livrés aux  courant d’air
Dialoguent à l’envers
Des couleurs des néons
De la pub, qui vante
Le nouvel apéro.

Encore deux heures à tuer,
Avant le prochain départ.
Trois rues à parcourir,
Pour atteindre la gare.

RC – 11 et 20 mars 2013

 

 

Bassam Hajjar – Mets une girafe dans un bol, un poisson dans un jardin


peinture             Petite Lap   de Cat Painting

METS UNE GIRAFE DANS UN BOL,
UN POISSON DANS UN JARDIN

Habitons-nous dans le nuage bleu
que Marwa dessine à côté de mon nom ?

Quand le fracas se rapproche de la fenêtre
quand les meubles s’accroupissent dans les coins
ou que les rideaux prennent peur,
ni le nuage ne pleut,
ni mon nom n’embellit le monde.

Alors toi ma fille, dors,
et quand je somnolerai un peu
Je te promets de rêver de toi
de vider mon crâne de sa lourde quincaillerie
et de penser au nuage bleu
a la maison
au seuil

aux fruits qui ressemblent aux papillons
aux papillons qui ressemblent aux fruits
Uniquement quand tu les dessines.

Je te demande alors :
pourquoi ne dessines-tu pas le monde entier
pour qu’il lui soit donné de ressembler à quelque chose ?

Mets une girafe dans un bol
un poisson dans un jardin
mets un oiseau et un rhinocéros dans la même cage
et crois qu’ils vont s’aimer
parce que tu le veux ainsi
avec l’entêtement qui te fait considérer le sommeil
comme de fausses vacances.

Mets, quand tu dessines mon visage,
un peu de fatigue sur mes traits
une seule ligne sur mon front
pour que je considère que je suis au milieu de la vie
et non à la fin.

Mets une lueur de la couleur de ton choix

pour que la sécheresse ne s’attarde pas dans mes yeux
mets de l’eau en quantité
pour qu’il me reste deux mains énergiques
des moustaches
et un coeur rabougri, tant le vide fait siffler ma poitrine.

N’oublie pas les lits pour dormir
les bouches pour sourire
et un peu de larmes
seulement
pour nous rappeler de temps en temps
avant de l’oublier
comment un homme pleure comme une femme

comment une femme pleure comme une femme
comment ils pleurent, tant les pleurs les rassemblent.

Habitons-nous dans la petite boîte

que tu meubles avec des bouts de papier

des allumettes et des cuillers ?

Et puis arrive ta fille, jolie comme une poupée,

pour nous apprendre comment les poupées sont heureuses
sans parler
délicates, sans que personne ne leur manque.

Puis tu fermes la porte,

tandis que l’homme se souvient qu’il est un homme

et la femme qu’elle est une femme,

ils se souviennent qu’ils s’éloignent ensemble

chacun tout seul,

vers une obscurité redoutable.

Mets une étagère pour la lampe
une patère pour mon manteau ou mon chapeau
mets une nuit tiède après chaque jour
et des voyageurs
qui ne manquent pas leurs rendez-vous
ni de frapper à la porte

et de t’entendre courir

et jubiler derrière la porte.

(Paris, fin décembre 1986)

extrait  de  « tu me survivras »   Actes/sud

Lambert Savigneux – l’amandier


l’amandier

 

des fleurs sur un vieux corps

les traces d’une neige

l’envie apportée par le vent

 

 

 

( extrait  de  « le   Regard  d’Orion »,  beaux  posts  que je continue à parcourir et découvrir )

 

 

Luis Cernuda – Cimetière dans la ville


 

 

 

photo:                  H Cartier-Bresson,      1934 – Mexique

 

Derrière la grille ouverte entre les murs,

la terre noire sans arbres, sans une herbe,

les bancs de bois où vers le soir

s’assoient quelques vieillards silencieux.

Autour sont les maisons, pas loin quelques boutiques,

des rues où jouent les enfants, et les trains

passent tout près des tombes. C’est un quartier pauvre.

 

Comme des raccommodages aux façades grises,

le linge humide de pluie pend aux fenêtres.

Les inscriptions sont déjà effacées

sur les dalles aux morts d’il y a deux siècles,

sans amis pour les oublier, aux morts

clandestins. Mais quand le soleil paraît,

car le soleil brille quelques jours vers le mois de juin,

dans leur trou les vieux os le sentent, peut-être.

 

Pas une feuille, pas un oiseau. La pierre seulement. La terre.

L’enfer est-il ainsi. La douleur y est sans oubli,

dans le bruit, la misère, le froid interminable et sans espoir.

Ici n’existe pas le sommeil silencieux

de la mort, car la vie encore

poursuit son commerce sous la nuit immobile.

Quand l’ombre descend du ciel nuageux

et que la fumée des usines s’apaise

en poussière grise, du bistrot sortent des voix,

puis un train qui passe

agite de longs échos tel un bronze en colère.

 

Ce n’est pas encore le jugement, morts anonymes.

Dormez en paix, dormez si vous le pouvez.

Peut-être Dieu lui-même vous a-t-il oubliés.

 

 

 

Tras la reja abierta entre los muros,

La tierra negra sin árboles ni hierba,

Con bancos de madera donde allá a la tarde

Se sientan silenciosos unos viejos.

En torno están las casas, cerca hay tiendas,

Calles por las que juegan niños, y los trenes

Pasan al lado de las tumbas. Es un barrio pobre.

 

Tal remiendosde las fachadas grises,

Cuelgan en las ventanas trapos húmedos de lluvia.

Borradas están ya las inscripciones

De las losas con muertos de dos siglos,

Sin amigos que les olviden, muertos

Clandestinos. Mas cuando el sol despierta,

Porque el sol brilla algunos dias hacia junio,

En lo hondo algo deben sentir los huesos viejos.

 

Ni una hoja ni un pájaro. La piedra nada más. La tierra.

Es el infierno así ? Hay dolor sin olvido,

Con ruido y miseria, frío largo y sin esperanza.

Aquí no existe el sueño silencioso

De la muerte, que todavia la vida

Se agita entre estas tumbas, como una prostituta

Prosigue su negocio bajo la noche inmóvil.

 

Cuando la sombra cae desde el cielo nublado

Y del humo de las fábricas se aquieta,

En polvo gris, vienen de la taberna voces,

Y luego un tren que pasa

Agita largos ecos como un bronce iracundo.

 

No es el juicio aún, muertos anónimos.

Sosegaos, dormid ; dormid si es que podéis.

Acaso Dios también se olvida de vosotros.

 

Luis Cernuda, La Réalité et le Désir (La Realidad y el Deseo)

 

Emily Dickinson – moment critique


peinture:    Euan Uglow

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

-C’était le moment critique.

Tout au long jusqu’alors

Avait eu lieu un temps atone, un temps muet…

Alors la seconde hésita, stoppa, frappa son dernier coup.

Une autre avait commencé

Et simultanément une âme

Etait partie sans qu’on la vît.

E D

Claude Chambard – transformation


estampe japonaise – averse

Pluie.

C’est une douceur chuchotée

qui contient une langue acharnée

de millénaires. Obscure bouche fendue

par un rêve sans âge.

Qui sait où s’arrache le futur

de toutes respirations…

Qui sait avec quelles imprévisibles images

le coeur est lié au vivant…

Ce qui trame les yeux…

Il y a un chant, un parfum, un visage

& la main qui, ailleurs lisse une tombe

muette.

Talmont, sentinelle ( RC )


 

photo perso – reliefs-sculptures –                 tympan de l’église Ste Radegonde     de Talmont .         Gironde

 

Les sculptures romanes sont en patience
Et les  fleurs  se redressent

Au temps   suspendu …
Gris-vert  de  marée montante

Aux saveurs d’Atlantique
Sentinelle de Gironde

Talmont peut l’attendre,
Ce vent venu du large

Essaims de moules
Recouverts d’écume

RC–  14 et 15 juillet  2012

En passant

Sous la surface des choses – (RC)


travail d’élève de 6è de collège:           monde sous marin

S’il faut voir les poissons  de plus près,
et  s’immerger sous la surface des choses
j’endosse la combinaison de plongée
L’attirail du scaphandrier
Et je me laisse aller à des distances obscures
Et ne plus penser à l’air,qui d’habitude,
gonfle mes poumons…

Je suis un ludion suspendu en eaux
Frôlé par des bancs de poissons qui errent
Caressé par des méduses avides d’un pays,
Celui du dessus, qui ne leur est pas permis
Comme ne m’est plus permis la lumière du soleil
Si faible sous les tonnes de liquide en mouvement.
C’est, franchi la frontière agitée des vagues,
Un domaine  réservé, que tâter du pied, ne peut suffire
Et qui m’englobe, et qui m’avale
Comme  toutes les certitudes de plancher sec…

Et les seiches me prêtent leur encre marine
Pour que j’écrive la mémoire des abysses,
Le vrombissemnt silencieux du passage des orques
Les étranges lanternes des baudroies
Et le dédale  de couleurs des coraux et anémones
Qui dansent avec les courants chauds
Avec à peine le souvenir de l’homme
Et une épave oblique, aux hublots sertis
De coquilles et de rouille, avec son échelle
Accrochée au bastingage de l’inutile.

RC     – 17 juin  2012


If we have to see the fishes closer
and immerse ourselves under the surface of things
I put on the wetsuit
The diver’s paraphernalia
And I let myself go to obscure distances
And think no more at the air, which usually
fill my lungs …

I am a ludion suspended in waters
Tickled by shoals of fish that roam
Caressed by jellyfishes, eager for a country ,
One above, which they are not allowed
As I am no longer allowed for sunlight
So low, beneath tons of moving liquid.
That is, across the border turbulent waves,
A reserved area, where the feeling of feet wouldn’t be enough
And that includes me, and swallows me
Like all the certainties of dry floor …

And cuttlefish lend me their naval ink
Writing for the memory of the abyss,
The silent vrombissemnt of orcas passing
The strange lanterns of monkfishes
And the maze of colorful corals and anemones
Dancing with the warm currents
Barely the memory of man
And an oblique wreck, portholes with crimped
Shells and rust, with its scale
Hanging on the railing of useless.

Le lac et le blé (RC)


J’ai entendu récemment  cette belle légende, à la radio, que j’essaie  de transcrire aujourd’hui….

Il existe un pays où certaines personnes ne s’aventurent pas,  car ces endroits un peu particuliers,  peuplés  de cailloux sont des lieux  où son soupçonne  qu’ils  abritent  des djinns,  des petits  génies malicieux, qui peuvent provoquer des surprises, le bonheur ou le malheur des hommes…

Un jour Ahmed,  vit un endroit  au détour  d’un chemin,  plat, mais encombré de pierres,  qui lui semblait propice à la plantation d’un champ de blé…  il commença  à déplacer  quelques  unes,  lorsqu’il entendit une  voix sortir de derrière les roches..

– Que fais tu donc là, dans notre territoire?

– Je  déplace  des pierres, pour espérer faire de cet endroit merveilleusement placé, un champ de blé, et ainsi  aider ma famille  à sortir de la famine..

– C’est un beau projet, dit le djinn, qui apparut de derrière les pierres,  nous  allons  t’aider…

Apparurent  alors deux, trois  dix, cent, mille djinns  qui aidèrent  Ahmed à déplacer  toutes les pierres  du champ, pour faire  apparaître  une belle  surface  cultivable, cernée  de hauts murets…

Viens donc  avec ta famille  semer,  et nous demanderons au ciel de  t’envoyer l’eau nécessaire  à une abondante récolte…

Ainsi fut ,fait,  et au bout de quelques mois , une prairie verdoyante comportant de nombreux  épis tendres  était apparue au détour  du chemin…

blés en Aveyron, photo personnelle

Mais les djinns goûtant les  épis, les  trouvèrent si bons et à leur gout  , que des dizaines, des milliers  de djinns vinrent chacun manger les beaux épis…

La famille  venant pour la moisson, constatant le désastre,  ne put retenir  des flots de larmes devant  ce spectacle,  et c’est  ainsi qu’aujourd’hui,  dans l’espace qui avait été jadis porteur  d’espoir, il y a à sa place un grand lac issu de toutes leurs  larmes  .

————————————————————————————————–

Sur le net je n’ai pas trouvé trace  du récit que j’ai retranscrit,  par contre  des contes berbères  qui semblent, dans l’esprit, s’en approcher;..

Anne-Marie Derèse – le sel sur la peau


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photo Inrocks- Louise Bourgoin

 

Le sel sur la peau

Je suis un personnage
de mi-carême,
le visage enfariné.

Les épices au creux du ventre,
le sel sur la peau,
le coeur poisseux
d’un sang trop riche,
je titube, halète
et m’endors dans ta mémoire.

 

© Anne-Marie Derèse

Rédemption – « l’enfer, souvent  » -( RC )


photo d’actualités ( 2015 ) avec le commentaire  suivant: Who is Burning Black Churches: KKK, FBI Or God ? ( qui incendie les églises noires: le Ku Klux Klan, le FBI, ou Dieu ? )

 

Certains nous parlent de l’enfer,
( c’est donc qu’ils en sont revenus,
– des vacances aux tropiques –
       quelque peu rotis ),

– En fait Orphée a ouvert une brèche
il suffit d’obtenir un laisser-passer,
( une dérogation ), – et en revenir
sans aller chercher Eurydice : –

Puis , revenant en zones tempérées,
les doigts en éventail,
( certes,     les cheveux couleur de cendre,
et le visage creusé de rides )

…       nous parler de l’éternité
à laquelle ils ont échappé,
         et les longues nuits blanches
         secouant les ombres :

On trouvera bien un prédicateur,
        des inquisiteurs zélés,
       des amateurs d’autodafés,
ayant la nostalgie

des odeurs de grillade
pas seulement du barbecue,
mais des bombes au napalm
et des fours crématoires .

Certains nous parleraient
de rédemption,
purification par les flammes :
mais ont-ils essayé sur eux-mêmes ?


RC- avr 2017

Joseph Brodsky – le torse


 

Lénine brisé  2565.JPG

photo perso: effigie de Lénine brisée,  environs de Vilnius  Europaparkos

 

Si tu parviens soudain à une herbe de pierre plus belle dans le marbre qu’en réalité,

ou si tu vois un faune qui s’ébat avec une nymphe,
et ils sont plus heureux en bronze qu’en rêve,
tu peux laisser glisser de tes mains lasses le bâton : tu es dans l’Empire, ami.
Air,     flamme,      eau,       faunes,        naïades et lions,
copies de la nature ou fruits de l’invention,
tout ce qu’a conçu Dieu, que le cerveau s’épuise à poursuivre,
est mué là en pierre ou en métal.
C’est le terme des choses, c’est, au bout du chemin,
le miroir où l’on peut entrer.

Mets-toi dans une niche vide, laisse filer tes yeux,
et regarde les siècles passer et disparaître au coin,
et la mousse envahir la jointure de l’aine,
et la poussière qui se dépose sur l’épaule, hâle des âges.
Quelqu’un brise le bras et la tête en craquant depuis l’épaule roulera.
Et restera le torse, somme sans nom de muscles.
Mille ans plus tard une souris habitant dans la niche,
griffe abîmée de n’avoir su faire sien le granit,
sortira un beau soir, trottinant, piaillant, au travers du chemin,
pour ne pas retourner dans son trou à minuit. Ni le matin suivant.

1972

(Traduit par Véronique Schiltz.)

Sirènes de Syrie – ( RC )


https://i2.wp.com/i.imgur.com/RqfVNwZ.jpgpeinture  S Dali

 

Plantés au sommet du toit
des oiseaux noirs
figés dans la cendre
interrogent les limites d’un monde
où le ciel manque aux  disparus

La télé bégaie
des programmes identiques,
que personne ne regarde plus,
et la belle  saison ne fleurit plus :
mutante, en   couleurs acides,
sur-saturées.
Les girafes sont  en feu,
coincées sur l’horizon,
encombré de flocons noirs,
du cri des sirènes métalliques.

Ce ne sont pas celles
qui charmaient les marins de l’Odyssée.
Ou bien la traversée du temps
a transformé la légende
en autant de paroles vénéneuses.

Malgré l’odeur persistante du chlore,
des araignées voraces
étirent leur toile,
et se nourrissent des corps brûlés
abandonnés dans les rues.


RC –  avr 2017

Constantin Cavafy – Ithaque


Image associée

Lorsque tu te mettras en route pour Ithaque,
souhaite que le chemin soit long,plein d’aventures,
plein de connaissances.
Les Lestrygones et les Cyclopes,
le farouche Poséidon – ne les crains pas;
de telles rencontres, tu n’en feras jamais sur ton chemin,
si ta pensée reste noble, si une émotion
de haute qualité anime ton esprit et ton corps.
Les Lestrygones et les Cyclopes, l’irascible Poséidon,
tu ne les rencontreras pas,
si tu ne les portes pas dans ton âme,
si ton âme ne les dresse pas devant toi.

Souhaite que le chemin soit long.
Que nombreux soient les matins d’été
où – avec quel plaisir, quelle allégresse!
– tu entreras dans des ports que tu verras
pour la première fois;
aux marchés phéniciens,
arrête-toi, pour acquérir la bonne marchandise:
des nacres et des coraux, des ambres et des ébènes
et des parfums voluptueux de toute espèce;
autant que tu peux, des parfums voluptueux en abondance;
visite de nombreuses villes égyptiennes,
afin d’apprendre, apprendre sans cesse auprès des sages.

Garde toujours Ithaque en ta pensée.
Y parvenir est ton but final.
Mais ne précipite point ton voyage.
Mieux vaut qu’il dure plusieurs années,et que, vieillard enfin,
tu abordes dans l’île,riche de ce que tu auras gagné sur ton chemin,
sans espérer qu’Ithaque t’enrichisse.
Ithaque t’a donné le beau voyage.
Sans elle, tu ne sortirais pas sur la route.
Elle n’a plus rien à te donner.

 

C Cavafy   1910

 

Anise Kolz – sur moi


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peinture P Picasso

 

J’aime te sentir
sur moi
comme un pont écroulé

ma rivière
polira tes pierres

 

Sans dérogation – ( RC )


 

03Theatre  abandonné  Indiana.jpg

Le rêve du bâtisseur est
de toucher les étoiles,     au plus près .
Il traduit l’orgueil des commanditaires
voulant toujours montrer
par la hauteur de leurs tours
qu’ils veulent dominer le monde .

Le mythe de la tour de Babel,
a donc encore cours,
mais se heurte toujours
un jour ou l’autre
aux lois de la physique ,
ne connaissant pas de dérogation .

Il semble que nos gouvernants
en font de même,
et jouent de leurs muscles
pour impressionner le voisin
en fabriquant des armes
de plus en plus meurtrières.

( C’est pour la dissuasion,
nous assure-t-on … )
– Donc si on comprend bien,
ce serait pour ne pas s’en servir :
on se demande alors à quoi bon
fabriquer de ces choses censées être inutilisées.

En attendant l’argent qu’on y consacre ,
et les inventions qui n’ont de potentiel
que machiavélique et destructeur,
détournent le réel du quotidien
en oubliant que nos pieds reposent sur terre ,
et sont moins concernés par une guerre des étoiles…

Car c’est bien détourner les esprits ,
de toujours embrigader les nations ,
dans une course folle à la puissance ,
alors même que les habitants
n’en tirent aucun avantage,
sinon vivre sous la crainte .

Ceux qui habitent de l’autre côté de la frontière ,
entendent le même discours,
et on les convainc, de même,
d’entretenir une armée,
de faire des recherches avancées,
et d’épier les voisins .

Ou bien ,         par le jeux des alliances ,
dont la stratégie n’est pas innocente ,
on détermine des zones d’influence ,
généralement situées sur des zones
où les richesses naturelles,
ne demandent qu’à être exploitées …

– jusqu’à ce qu’elles meurent d’épuisement,
ou que la technique
s’appuie sur d’autres ressources .
On se demandera quelques siècles plus tard,
pourquoi,         – si on regarde Detroit, par exemple, –
des villes faramineuses et palais gigantesques

n’abritent que des courants d’air,
et font figure de spectres,
incongrus                 à la lisière de déserts .
Des pays où la vie,     à l’instar de l’eau
s’est lentement retirée, dilapidée
pour la richesse et le confort de quelques uns..

De ces eldorados provisoires où
on a préféré se nourrir de pétrole … ,
le sol ( et leurs habitants ) se rappelleront ,
qu’il est plus facile de déplacer des capitaux ,
que des rivières et des forêts .
Comme pour les bâtisseurs, les lois de la géographie

sont                        sans dérogation


RC – juin 2017

 

Jean Rousselot – l’ordinateur et l’éléphant


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Parce qu’il perdait la mémoire
Un ordinateur alla voir
Un éléphant de ses amis
– C’est sûr, je vais perdre ma place,
Lui dit-il, viens donc avec moi.
Puisque jamais ceux de ta race
N’oublient rien, tu me souffleras.
Pour la paie, on s’arrangera.
Ainsi firent les deux compères.
Mais l’éléphant était vantard
Voilà qu’il raconte ses guerres,
Le passage du Saint-Bernard,
Hannibal et Jules César…
Les ingénieurs en font un drame
Ça n’était pas dans le programme
Et l’éléphant, l’ordinateur
Tous les deux, les voilà chômeurs.
De morale je ne vois guère
A cette histoire,      je l’avoue.
Si vous en trouvez une, vous,
Portez-la chez le Commissaire;
Au bout d’un an, elle est à vous
Si personne ne la réclame.

Jean Rousselot

Madeleine de l’Aubespine – Du miroir


un  texte  d’une  auteure de la Renaissance ( en conservant l’orthographe ancienne )

 

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DU MIROUER

Aussy bien qu’en la terre basse,
Au ciel la jalousie a place,
Et saisist quelque fois les dieux
Ce mirouer en rend tesmoignage,
Rompu par la jalouse rage
D’un dieu de son aise envieux.
Ce dieu, plain d’amoureuse flame,
Portoit vos beautes dedans l’ame,
Pour vous souspiroit nuict et jour,
Et bouilloit d’ardeur immortelle.
Mais vous, desdaigneuse et rebelle,
Ne faisiez cas de son amour.
Il avoit beau faire sa plainte:
Jamais vous n’en estiez attainte,
Vous n’aimiez que vous seullement,
A tous vostre oreille estoit close.
Ha! Non, vous aimiez quelque chose:
Ce miroir estoit vostre amant.

 

Résultat de recherche d'images pour "miroir castafiore"

peinture: Roy Lichtenstein

 

et sa traduction en english

 

-ON THE MIRROR OF M.D.L.B.
Just as upon the lowly ground,
So is envy in heaven found,
And sometimes seizes the gods.
This mirror witnesses its trace,
Cracked in a fit of jealous rage
By a god envious of its joys.
That god, filled with the flame of love,
Carried your beauties in his soul,
Sighed after you all day and night,
And seethed with immortal ardor.
But you, rebellious, full of scorn,
You cared for his love not at all.
In vain did he make his complaint:
By it you never were attained,
You loved yourself, yourself alone.
Your ear was closed to everyone.
Ah! No, you loved one thing besides:
This mirror was your only love.

 

Résultat de recherche d'images pour "madeleine de l'aubespine miroir"

Chaque chose doit être à sa place – ( RC )


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peinture & multimedias – Anselm Kiefer

 

Sujet de la société,
il ne faut pas rugir,
comme le faisait Artaud,
car        si l’on veut être considéré,
il faut être dans les normes,
se faire couper les griffes,
épuré dans l’épuisement des mots,
avoir un habit de bonne coupe,
enjoliver les choses,
ne pas avoir de paroles de travers,
épeler le manuel des bonnes manières,
ne pas regarder les coutures d’ombres,
éviter les flaques et trous dans la chaussée .

Choisir l’anonymat est préférable :
tu peux peindre des choses proprettes,
dont la couleur peut s’associer avec bonheur ,
                        avec celle du canapé .
Pour les nostalgiques du bord de mer, une marine ,
des fruits pour orner la cuisine…
car il ne faut pas déranger .
Tu ne parleras pas     des choses qui fâchent
          ( les guerres et attentats, ça fait tache ) .
On ne va pas offusquer les amateurs éclairés
qui dissertent sur l’art ,       en récupérant des épaves
des morceaux de tuyaux, de la paille et de terre.
Cela ne se fait pas .

Si on est dans les normes:        on sait que chaque chose
doit être à sa place .

RC – mai 2017

Joseph Brodsky – Mon cher Télémaque


 

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peinture: André Derain   le repas d’ Ulysse

 

 

Mon cher Télémaque,
La guerre de Troie
Est terminée maintenant;
Je ne me rappelle pas qui l’a gagnée.
Les Grecs, sans doute, car ils ne laisseraient pas
Tant de morts si loin de leur patrie.
Mais encore, le chemin de mon retour s’est avéré trop long.
Alors que nous étions en train de perdre du temps,
le vieux Poséidon, semble presque étendu et l’espace s’est agrandi.

Je ne sais pas où je suis ni ce que cet endroit peut être.
Il semblerait que ce soit une île sale,
Avec des buissons, des bâtiments et de grands porcs qui grognent.
Un jardin étouffé de mauvaises herbes; quelque reine ou une autre.
De l’herbe et d’ énormes pierres …
Telémaque, mon fils!
Le visage de toutes les îles ressemble à chaque autre, pour un vagabond
Et l’esprit du voyage, le décompte des vagues;
rend les yeux douloureux à scruter les horizons de la mer,
Et la chair de l’eau enveloppe les oreilles.
Je ne me souviens pas comment la guerre s’est finie;
Même quel est ton âge,            je ne m’en souviens pas.

Grandis, alors,         mon Télémaque ,        grandis.
Seuls les dieux savent si nous nous reverrons encore.
Tu as depuis longtemps cessé d’être ce bébé
avant que je me sois arraché aux labours des boeufs.
Si ce n’était pour la trahison de Palamède
Nous deux devrions vivre sous un même toit.
Mais peut-être qu’il avait raison   :  loin de moi
Vous êtes tout à fait à l’abri de toutes les passions œdipiennes,
Et tes rêves, mon Télémaque, sont irréprochables.

 

My dear Telemachus,
The Trojan War
is over now; I don’t recall who won it.
The Greeks, no doubt, for only they would leave
so many dead so far from their own homeland.
But still, my homeward way has proved too long.
While we were wasting time there, old Poseidon,
it almost seems, stretched and extended space.

I don’t know where I am or what this place
can be. It would appear some filthy island,
with bushes, buildings, and great grunting pigs.
A garden choked with weeds; some queen or other.
Grass and huge stones … Telemachus, my son!
To a wanderer the faces of all islands
resemble one another. And the mind
trips, numbering waves; eyes, sore from sea horizons,
run; and the flesh of water stuffs the ears.
I can’t remember how the war came out;
even how old you are–I can’t remember.

Grow up, then, my Telemachus, grow strong.
Only the gods know if we’ll see each other
again. You’ve long since ceased to be that babe
before whom I reined in the plowing bullocks.
Had it not been for Palamedes’ trick
we two would still be living in one household.
But maybe he was right; away from me
you are quite safe from all Oedipal passions,
and your dreams, my Telemachus, are blameless.

la traduction de Georges Nivat diffère quelque peu…

mais le sens en reste le même…

 

Télémaque, mon fils, la guerre de Troie a pris fin.
Qui l’a gagnée, je n’en sais rien.
Les Grecs, sans doute : pour jeter à la rue tant et tant de morts,
il n’y a que les Grecs!
Elle a pris fin; mais le chemin du retour
si tu savais combien il me paraît long!
Comme si Poséidon, pendant que là-bas nous perdions le temps, avait brouillé l’espace.
Je ne sais diantre pas où j’ai échoué, ni ce qui est devant moi :
îlot crasseux, buissons, murets pierreux et cochons qui grognent;
tout à l’abandon; une femme qui règne; de l’herbe et du caillou…
Mon cher Télémaque, ce que les îles peuvent se ressembler pour qui voyage trop!
comme le cerveau s’égare à compter les vagues qui l’assaillent!
Et l’œil, où l’horizon s’est coincé, larmoie;
l’oreille est assourdie par l’aqueuse masse.
Je ne sais plus comment la guerre a fini,
et j’ai perdu le compte de tes années.
Deviens grand, mon Télémaque, deviens homme!
Les dieux seuls savent si nous nous reverrons.
Déjà tu n’es plus le petit nourrisson devant qui je dus arrêter les taureaux.
Palamède a tout fait pour nous séparer.
Mais il n’avait peut-être pas tort : sans moi
tu es affranchi du tourment œdipien,
et tes songes, mon Télémaque, sont sans péché.

 

(Traduit par Georges Nivat.)

Henri Michaux – Hommes, peu ; espace, beaucoup


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photo: parc des Cévennes

 

 

Hommes, peu
Espace, beaucoup
Silence
Un insecte signalise
Un insecte reçoit
Un insecte par signal acoustique
peut-être fait une citation…

Nuit ! Nuit !
La manne des étoiles
qui nourrit-elle ?

Une palpitation ( Pont entre deux jours ) – ( RC )


 

 

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C’est ainsi que reposent les jours,
à la façon de grains  de sable .
Accumulés dans le mouvement continu du temps,
laissant parfois  leur  trace,
et éventuellement  se feuilletant
pour  qui s’en donne la peine.

On sait bien que les jours  sont  rythmés par la nuit.
et la conscience par l’oubli  :
Il faut quitter  ses activités
et aller s’enfoncer dans le sommeil.
C’est ainsi que l’existence  s’égoutte
et remplit  son sablier.

Le tapis des heures continue à se dérouler,     lentement .
On franchit cependant les frontières
entre le réel et le rêvé.
Parfois celles-ci sont poreuses.
Mais le sommeil porte parallèlement
notre propre crépuscule.

L’obscurité sans astres           est dans notre tête .
Il s’y promène des chimères et des restes diurnes,
parfois comiquement  déformés.
L’enfance se délivre des habits  d’adulte,
On navigue  dans des terres inconnues,
dans des brouillards  parfumés .

Les  désirs  y ont libre cours :
ce n’est pas une  absence
(  on voit bien que la respiration s’accélère,
que l’on se crispe  ou se détend ).
Les psys de tout ordre voudraient bien, faute de porte,
rentrer dedans par effraction

Mais comment lire
ce qui n’a qu’une  existence  éphémère,
pas de logique,
un langage propre à chacun,
et se dissout dans le matin…
au point  qu’on n’a ni certitude ni mémoire .
Et d’ailleurs, même  si
la mémoire des rêves nous fait défaut,
il ne faut chercher de la forcer, la transgresser,
ce n’est pas si important:
C’est juste un rite de passage,
un pont entre le jour et son suivant  :

une palpitation .

RC – mai 2017

Jacques Borel – la trace


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LA TRACE

 

À qui veux-tu parler ?

Les trottoirs sont déserts,

Un petit soleil mort

Ou le crachat d’hier

Se sèche sur le mur.

O veine de mica,

Tesson, mucus, paupière,

Trace d’une lueur

Absorbée par la pierre,

Ne t’éteins pas encore,

Reste d’un geste humain

Ou souvenir du jour,

Illumine ce peu

D’espace consolable

Où ma vie comme un poing

Serre ses derniers rêves  .

 

extrait de  « sur les murs du temps »

Thomas Pontillo – Pourquoi l’écriture, aussi, est une demeure précaire?


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photo Bertrand Môgendre

 

 

En réalité, c’est le malaise qui nous pousse à écrire.

Malaise indéterminé.

Quel désir nous brûle, nous porte au-delà de nous-même?

Pourquoi l’écriture, aussi, est une demeure précaire?

 

extrait de  »

Carnet pour habiter le jour

« 

Cendres de baltique – ( RC )


Image associée

 

photo  Greg Clouzeau

 

 

Je n’ai pas vu de désert de pierres vers la mer baltique,
mais des étendues plates
et des marécages
d’où s’envolaient les cigognes,

De ces lointains horizons, mutiques,
on a dissimulé les stigmates
sous l’oubli :          ( un habillage ) .
La nature a fait sa besogne

Des forêts ont développé
leurs racines et frondaisons
sur des cadavres enfouis
et font corps avec les charniers .

Du sol détrempé,
du passage des saisons,
les arbres se sont épanouis,
se nourrissent des prisonniers.

Allez donc voir
du côté de Vilnius :
il y a des terres acides,
et des forêts de bouleaux

en retournant une terre noire,
il ne serait pas improbable de trouver des dents dans l’ humus ,
témoignage de génocide ,
ossements et pauvres oripeaux ,

( plus rarement des bijoux ).
Dans ces pays de baltique
il y a de l’ivoire
et de l’ambre

Vous pourrez en parer votre cou,
en visitant les boutiques;
mais qui vous parlera du désespoir,
et des cendres ?

RC – mai 2017

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Joseph Brodsky – un fantôme avait vécu ici


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J’ai jeté mes bras autour de ces épaules, regardant
Ce qui a émergé derrière ce dos,
Et vis une chaise poussée légèrement en avant,
Se fondant maintenant avec le mur illumimé.
La lampe semblait trop éblouissante pour montrer
à leur avantage le mobilier défectueux ,
Et c’est pourquoi un canapé en cuir marron
Brillait d’une sorte de jaune dans un coin.
La table avait l’air nue, le parquet brillant,
Le poêle assez sombre, et dans un cadre poussiéreux
Un paysage n’a pas bougé. Seul le buffet
M’a semblé avoir quelque animation.
Mais une mite tourna autour de la pièce,
m’arrêtant du regard
Et si, à un moment donné, un fantôme avait vécu ici,
Il était parti, abandonnant cette maison.

  • titre original:  mes bras autour de ces épaules

( tentative de traduction,: RC )

 

I threw my arms about those shoulders, glancing
at what emerged behind that back,
and saw a chair pushed slightly forward,
merging now with the lighted wall.
The lamp glared too bright to show
the shabby furniture to some advantage,
and that is why sofa of brown leather
shone a sort of yellow in a corner.
The table looked bare, the parquet glossy,
the stove quite dark, and in a dusty frame
a landscape did not stir. Only the sideboard
seemed to me to have some animation.
But a moth flitted round the room,
causing my arrested glance to shift;
and if at any time a ghost had lived here,
he now was gone, abandoning this house.

Joseph Brodsky

Les inscriptions cohabitent avec les mousses – ( RC )


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On a bien construit
de hautes pyramides,
de puissants ziggourats,
des buildings prétentieux,
pour que la pierre et le béton
se dressent
pour défier l’espace
et le temps.

On a peint sur les murs,
des fresques colorées ,
les églises furent habitées
de fantômes sculptés ,
la messe a été dite,
et les paroles se sont perdues
à mesure que les voûtes
buvaient les fumées des cierges.

La tour de Babel s’est écroulée,
le phare d’Alexandrie est sous les eaux,
les fresques sont illisibles,
les statues décapitées,
les épitaphes nous parlent
d’une langue
qui s’est égarée
comme des vaisseaux dans la brume.

Il y a eu des archipels
bâtis sur le sable,
des temples enfouis
sous les vagues denses, de la forêt
et des murs dont les inscriptions
cohabitent avec les mousses,
dialoguant quelque temps encore
avec la neige et le vent .


RC – août 2016

 

Elizabeth Hayden  pierre t.jpg

photo : détail de la tombe d’Elizabeth Hayden

Mike Stern – la marche du danseur


spectacle de Lucinda Childs

 

 

La marche du danseur
J’adore voir un danseur marcher
sur une surface ordinaire
hors scène et hors service
Gracieux même quand il pousse un caddy
le corps spontanément
devient si détendu si léger
que la pesante loi de gravité
semble n’être qu’une rumeur
La terre tourne sous les pieds du danseur
La lune et autres satellites
ajustent leurs orbites
Tout cherche sa place de nuit
Le danseur, de retour chez lui,
coupe des tomates en tranches et fait frire des oignons
debout dans la cuisine
comme un héron faisant une pause entre le rivage
et le soleil couchant.

 

Justo Jorge Padrôn – Origine de l’étonnement


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sculpture grecque : tête  d’Aphrodite

 

 

ORIGINE DE L’ÉTONNEMENT
Je la désirais belle comme une hache.
Aussi ferme que le silex
pour être orgueil et force que rien n‘ébranle, l’imaginais toujours apparaissant
quand je la pressentais dans la sérénité,
Combien d’années me fallut-il pour m’exercer
à l’habitude étrange d’une étrange attente?
Elle était là soudain étendue dans les feuilles.
Vivante, Inhabitée,
seule comme à l’origine des temps.
J’ai entendu son cœur qui blessait l’air
et tintait dans mes veines au point ou presque de faire éclater
la peau entière de mes rêves.
Et j’ai glissé mes lèvres sur son corps devenu lèvres,
Sans réussir pourtant à la réveiller,
J’ai supplié devant la nuit,
Seul le délire du silence grandissait.
Je suis tombé auprès d’elle, épuisé, vaincu,
dans une somnolence d’ombres j’entendais
un fracas de sabots croiser la plaine froide.
Du coeur des nuages, de la rose des vents,
des mers limpides et corallines,
du fond des bois d’étoiles parfumés,
de l’obscurité indomptée,
resplendissants, libres, splendides,
galopaient vers moi les chevaux,
J’ai, pour les apaiser, éteint leurs crins,
J’ai noué leurs longues queues à ce corps endormi
et dans son sexe d’ombre allumé un brasier,
Le feu de l’inquiétude à nouveau a brûlé,
le désir de vertige des chevaux,
Et chacun, invoquant ses origines,
a pris le chemin de son destin d’eaux,
leur fougue était si grande qu’ils ont,
lentement, en déployant leurs queues,
réveillé ce corps svelte.
Et tel un arbre de lumière,
telle une fontaine en sa nudité
ou comme une femme unique dressée face au soleil
pour la première fois s’est mise debout
ma parole.

Clarice Lispector – Prends ma main


 

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Prends ma main…

Je vais à l’instant te conter

Comment je suis entrée dans l’ineffable
Qui a toujours été ma quête insaisissable et secrète
Comment je suis entrée dans l’interstice

unissant les numéros un et deux
Comment j’ai connu la frontière qui sépare mystère et feu
Combien souterraine est cette frontière

Entre deux notes de musique vibre une autre note

Entre deux maintenants de vie se glisse un autre maintenant de vie
Et deux grains de sable même inséparablement liés
Sont partagés par un espace infime
Entre deux sentiments se loge un autre sentiment
Et dans toute matière se love un espace
Qui est respiration du monde.

Et cette incessante respiration du monde
N’est autre que ce que nous entendons
N’est autre que le silence.

Un corps à l’épreuve – ( RC )


 

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Montage perso 2016

 

Il y a quelque chose du désert,
là où tout s’arrête,
et même la mer,
coupée en deux,
se dresse, immobilisée.

Passé par le chas des ténèbres,
le corps reste extérieur,
une paroi invisible se tend
entre les espaces ;
Je n’arrive pas à les franchir .

Est-ce un astre noir,
qui absorbe la nuit entière,
et la défait ?
Le monde s’est échoué
à portée de main .

Mais c’est encore trop loin :
mes bras ont beau s’étendre ,
ils ne touchent rien.
Comme la parole dite : elle
se fige sur place, même avec un porte-voix .


RC – juin  2017

 

incitation:  une  création d’ Anna Jouy

Ile Eniger – Des jours et des nuits


 

photo: Sebastiao Salgado  » genesis »

 

J’ai déchiré des pans entiers du ciel trop bleu,   trop confiant, trop indécis.
J’ai gardé quelques livres, un vieux rêve,      deux poignées de sable,
une ou deux pommes vertes,          de l’eau entre les doigts,
de la musique sur un fil d’horizon ou de violon.

On n’entend plus mes pleurs d’animal    ni mes pas qui raclent le sol.
De loin, on me fait quelques signes.

Dessous, la rivière grande, la rivière gronde.
Des veines d’eau gonflées charrient les passés.
Dessus, le plafond trimballe ses nuées bâtardes.
Des jours et des nuits se disputent l’espace.

Il y a sans doute un accord possible.
Autour, des choses à prendre ou à laisser.
Et le souffle porté, supporté, emporté.

Loin de la mesure des hommes.
J’ai vacillé et tenu bon.

Je me suis bricolé des ailes pour faire danser mes espadrilles.
J’ai tenté d’aimer et la lumière qui va avec.

Pentti Holappa – depuis le rivage


 

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Depuis le rivage
Semant ses bienfaits un nuage vole puis un aigle,     messager.
Seules les îles gémissent vers le rivage à leur départ,
quand le vent sous le gel se fige, pleurant sur leur sort.
Et la mort du nuage et la fin de l’aigle
et le dernier cri sont une suffisante genèse.
Les lueurs de l’Est ne dorent pas les eaux du rivage,
et les lumières de l’Ouest
ne recouvrent pas l’homme qui regarde.
Seul jusqu’au destin du rivage résonne
le chant de ceux qui s’en vont :
Adieu, étranger aux visages enfouis.

( Le fils de la terre 1953)

Ce qu’elle regarde – ( RC )


P1060165

Statue masculine Bembe, Rep Du Congo

 


Ce que la statue regarde  ,
– on ne le sait pas –

( Peut-être est-elle vigilance,
par sa seule présence ).

La vue importe peu.
–    D’ailleurs on a masqué ses yeux
par des surfaces en amande -.

Ce sont peut-être des miroirs
où rebondissent les rayons de lumière.
Les bénéfiques         et ceux qui nuisent.

Ici rien ne pénètre de l’extérieur.
Qu’ils soient ouverts ou clos,
pour ces yeux,         c’est sans d’importance .

           Une force intérieure traverse ces miroirs,
( comme s’ils étaient sans tain ).

La statue reste immobile,
en apparence seulement.
Ce qui l’habite a un champ de vision
des plus étendus…

                                                 Elle veille.


RC – avr 2016

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