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Articles tagués “amertume

Azem Shkreli  – Le baptême du Verbe




peinture :Ilya Repin – la fille du pêcheur (1874)


Je n’ai pas fait de toi une poupée mais conçu un enfant

Sous le fouet de ta peine étant peut-être torturé moi-même
Tu béniras comme une offrande la soif et la faim
Que te donna un messager attardé, roulant sans amertume

J’ignore les caresses car je t’ai tiré d’un sang
Acre, ce qui rendait vaines les sages leçons
A présent, tu ne souffres pas de ma plaie à moi, mais
De ce qui cause ton désespoir et mes désillusions

Tu suscites et supplies sans fruit
Le silence automnal qui s’insinue de par mes membres
En cette folie qui nous habite tu peux te jeter à ta guise
Mais en aucune façon te soustraire au destin de ta ville de Troie

texte issu du recueil  » Kosovo dans la nuit « 


Luis Cernuda – remords en costume de nuit


auteur non identifié

Un homme gris marche dans la rue de brouillard ;
Personne ne le devine. C’est un corps vide ;
Vide comme pampa, comme mer, comme vent,
Déserts d’amertume sous un ciel implacable.

C’est le temps passé, et ses ailes maintenant
trouvent parmi les ombres une force pâle ;
C’est le remords, qui de nuit, hésitant,
Secrètement approche une ombre insouciante.

Ne serrez pas cette main. Plein d’orgueil le lierre
S’élèvera recouvrant les troncs de l’hiver.
Invisible dans le calme l’homme gris marche.
N’entendez-vous pas les morts ? Mais la terre est sourde.


Remordimiento en traje de noche
Un hombre gris avanza por la calle de niebla;
No lo sospecha nadie. Es un cuerpo vacio;
Vado como pampa, como mar, como viento,
Desiertos tan amargos bajo un cielo implacable.

Es el tiempo pasado, y sus alas ahora
Entre la sombra encuentran una pdlida fuerza;
Es el remordimiento, que de noche, dudando,
En secreto aproxima su sombra descuidada.

No estrechéis esa mano. La yedra altivamente
Ascender a cubriendo los troncos del invierno.
Invisible en la calma el hombre gris camina.
i No sentis a los muertos? Mas la tierra esta sorda.



Gaston Miron – La braise et l’humus


photomontage RC

Rien n’est changé de mon destin ma mère mes camarades
le chagrin luit toujours d’une mouche à feu à l’autre
je suis taché de mon amour comme on est taché de sang
mon amour mon errance mes murs à perpétuité
un goût d’années d’humus aborde à mes lèvres

je suis malheureux plein ma carrure, je saccage
la rage que je suis, l’amertume que je suis
avec ce bœuf de douleurs qui souffle dans mes côtes
c’est moi maintenant mes yeux gris dans la braise
c’est mon cœur obus dans les champs de tourmente
c’est ma langue dans les étapes des nuits de ruche
c’est moi cet homme au galop d’âme et de poitrine

je vais mourir comme je n’ai pas voulu finir
mourir seul comme les eaux mortes au loin
dans les têtes flambées de ma tête, à la bouche
les mots corbeaux de poèmes qui croassent
je vais mourir vivant dans notre empois de mort

extrait de « la vie agonique »


Raymond Queneau – Gustatif


decoration-murale-porte-cles-porte-manteaux-autobus-scene-de-vie-sculpture-haitienne-originale-en-fer-decoupe-et-peinte-de-croix-des-bouquets-haiti--(

Sculpture Haïtienne En Fer Découpé et peinte De Croix-Des-Bouquets

 

Cet autobus avait un certain goût. Curieux mais incontestable. Tous les autobus
n’ont pas le même goût. Ça se dit, mais c’est vrai. Suffit d’en faire l’expérience. Celui-là
—    un S, pour ne rien cacher — avait une petite saveur de cacahouète grillée je ne vous dis que ça.

La plateforme avait son fumet spécial, de la cacahouète

non seulement grillée
mais encore piétinée.
A un mètre soixante au-dessus du tremplin, une gourmande,
mais il ne s’en trouvait pas, aurait pu lécher quelque chose d’un peu suret qui était
un cou d’homme dans sa trentaine.
Et à vingt centimètres encore au-dessus, il se présentait au palais exercé la rare dégustation d’un galon tressé un peu cacaoté.
Nous détâmes ensuite le chouigne-geume de la dispute, les châtaignes de l’irritation,
les raisins de la colère et les grappes d’amertume.
Deux heures plus tard nous eûmes droit au dessert : un bouton de pardessus…
une vraie noisette…

Raymond QUENEAU

« Exercices de Style » (Gallimard)


Luis Cernuda – Je dirai la naissance


photo:  montage perso   avril 2012

photo: montage perso avril 2012

Je dirai la naissance

Je dirai la naissance des plaisirs interdits,

Comme un désir qui naît sur des tours d’épouvante,

Barreaux menaçants, fiel décoloré,

Nuit pétrifiée sous la force des poings,

Devant vous tous, même le plus rebelle,

Qui ne s’épanouir que dans la vie sans murs.

Cuirasse impénétrable, lances ou poignards,

Tout peut servir à déformer un corps ;

Ton désir est de boire à ces feuilles lascives,

Ou dormir dans cette eau caressante.

Qu’importe;

On l’a proclamé : ton esprit est impur.

La pureté, qu’importe, les dons que le destin a portés jusqu’au ciel, de ses mains immortelles ;

Qu’importe la Jeunesse, un rêve plutôt qu’un homme,

Au sourire aussi noble, plage de soie dans le déchaînement

Ces plaisirs interdits, ces planètes terrestres ,

Membres de marbre à la saveur d’été,

Suc des éponges abandonnées par la mer,

Fleurs de métal,    sonores comme la poitrine d’un homme.

Solitudes hautaines,    couronnes renversées,

Libertés mémorables manteau de jeunesses;

Qui insulte ces fruits, ténèbres sur la langue.

Est aussi vil qu’un roi, ou qu’une ombre de roi

Qui se traînerait aux pieds de la terre

Pour ne quémander qu’un lambeau de vie.

Il ignorait les limites dictées.

Limites de métal ou de papier,

Car le hasard lui fit ouvrir les yeux sous un jour si intense

Que n’atteignent pas des réalités vides,

D’immondes lois, des codes, des rues de paysages en ruines,

et si l’on tend alors la main,

On se heurte à des montagnes d’interdits.

Des bois impénétrables qui disent non,

Une mer qui dévore des adolescents rebelles.

Mais si l’opprobre et la mort , la colère et l’outrage ,

Ces dents avides qui attendent leur proie,

Menacent de déchaîner leurs torrents,

Vous autres, en revanche, mes plaisirs interdits,

Orgueil d’airain, ou blasphème qui ne renverse rien,

Vous offrez dans vos mains le mystère.

Un goût qui n’est souillé par nulle amertume,

Un ciel, un ciel chargé d’éclairs dévastateurs.

A bas. statues anonymes,

Ombre de l’ombre, misère, préceptes de brume

Une étincelle de ces plaisirs

Brille en cette heure vengeresse.

Son éclat peut détruire votre monde.

——

extrait de   » Plaisirs interdits »


Thomas Bernhard – Mon arrière-grand-père était marchand de saindoux


peinture: Ben Shahn

peinture: Ben Shahn

(Mein Urgroßvater war Schmalzhändler, 1957)

 

 

Mon arrière-grand-père était marchand de saindoux,et aujourd’hui
chacun se souvient encore de lui
entre Henndorf et Thalgau,
Seekirchen et Köstendorf,
et ils entendent sa voix
et se serrent
les uns contre les autres à sa table,
qui fut aussi la table du Maître.
En 1881, au printemps,
il se décida pour la vie : il planta
la vigne le long du mur de la maison
et appela les mendiants ;
sa femme, Maria, celle au ruban noir,
lui offrit encore mille ans.
Il inventa la musique des cochons
et le feu de l’amertume,
et parla du vent
et du mariage des morts.
Il ne me donnerait aucun bout de lard
pour mes désespoirs. »

 

T B    – Sur la terre comme en enfer (Auf der Erde und in der Holle, 1957)

 


Amin Khan – J’oublie les visages


peinture: Jean Fautrier: tête d’otage

J’oublie les visages
je ne me souviens pas des noms
j’endure
des odeurs et des gestes
des parfums
l’émail de certaines morsures
la vision de certains sangs
des courbes des accidents
des silences profonds
de longues heures et des jours
certains mots les mêmes
des lèvres
de roses luisants
dans la même lumière
du même regard
plein de douceur et d’amertume

AMIN KHAN   ( poète  algérien )


Ile Eniger – Pas d’indice


La gravité des terres désertiques inscrit dans son histoire, des recommencements sans souvenir. Pas de sens, pas de bout, pas de côté ni de visage. Seule, traversant le temps et les marécages, l’inhumaine étendue couchée aux planches des sols. Dans les replis, la présence immobile des heures marque les pleins et déliés des routes ordinaires. Le regard se meurt avant d’atteindre l’horizon. Pas de message pas d’indice, un souffle lourd et lent. Le cuivre grumeleux garde au creux de l’inhospitalière condition, la marque du fer, le poids des hommes. Des labours ligneux et obstinés invitent au parjure d’une humanité de pacotille. L’âge, de force vive, dessoude l’amertume. Il reste des grains âpres à sucer dans la solitude et la sueur.

Ile Eniger – Les Terres Rouges – Éditions Cosmophonies


Lac Tengrela ( RC)


photo perso: nenufars du lac Tengrela

Des ombres grasses, entrent en mouvement,  suspendues,
parmi les chaînes de roseaux , fibres, racines, et la vase douce.

Les nénuphars s’étalent  d’ éclats circulaires
A peine visibles flirtant avec la surface,
Comme des phylactères de soir
Prêt au silence de la nuit
Et au  parfum de l’amertume
– mélancoliquement.

L’or du soleil est loin , et les barques  silencieuses
Glissent  sur le mystère aux paupières liquides
Dont on ne sait ,si, observateur, il tolère le pêcheur tardif
Approuve la chute  du jour, la remontée lente des pachydermes
Et le dialogue d’une nature  ignorée, à mesure  que les ombres  s’étendent
Le déplacement  furtif de la faune nocturne, froissant un instant les rideaux  d’ajoncs, sous la pesée des éclats de métal d’une lune orgueilleuse.

RC       6 mai 2012

photo perso:    barque « ponton »        lac Tengrela,  région de Banfora   –  Burkina-Faso


Monique Atoch, – Poèmes à l’étranger


Monique Atoch, qui nous livre un texte sur le rapport à l’étranger

(  C’est la suite  de la parution dans Poéziques  )

Une nuit d’orages et de sarcasmes

au sommeil usé

et au petit matin à peine rassuré

la lumière encore vierge

découvre une flaque d’amertume

tristesse argentée de l’enfance

douceur d’une chevelure bleutée

à force d’être noire

refrain de l’amour perdu et retrouvé

sentiers escarpés de la rencontre

tombes muettes, fleuries de silences en bémol.
Les rêves me réveillent sans vraiment dire pourquoi.

—-

sculpture; Escobar Marisol – Baby Boy

Poézique-zique, tique et pique- mots et grammes

texte  extrait  du recueil   « dans tous le sens « .

Poèmes à l’étranger

Plus de pain

plus de miel

terre promise arrachée

collines crochues

qui lacèrent les serments

maison qui se reruse

terrasses arides

plats ébréchés

qui n’offrent rien

ouragan d’acide

vitriol au visage.

Le verdict est vomi :

pas d’étrangère ici.Image

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