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Lou Andreas Salomé – vie énigmatique


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photo Pentti Sammallahti

 

Certes, comme on aime un ami
Je t’aime, vie énigmatique –
Que tu m’aies fait exulter ou pleurer,
Que tu m’aies apporté bonheur ou souffrance.

Je t’aime avec toute ta cruauté,
Et si tu dois m’anéantir,
Je m’arracherai de tes bras
Comme on s’arrache au sein d’un ami.

De toutes mes forces je t’étreins!
Que tes flammes me dévorent,
Dans le feu du combat permets-moi
De sonder plus loin ton mystère.

Être, penser durant des millénaires!
Enserre-moi dans tes deux bras :
Si tu n’as plus de bonheur à m’offrir –
Eh bien   –     il te reste tes tourments.


François Corvol – Quelque chose – XV


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photo: Lu Nan

 

 

Je rentre à la maison je suis seul et je l’attends
l’attente est généralement ce qui m’angoisse le plus
elle est avec un ami
elle s’amuse elle ne me trompera jamais
c’est elle qui me l’a dit
elle m’a abandonné ça y est
je suis habitué à sa présence, drogue
sans effets secondaires ou si peu
les êtres défilent
les choses défilent
et le soir je la retrouve elle m’aime


René-Guy Cadou – Lettre à des amis perdus


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sculpture  :  Ossip Zadkine

 

Chaque jour je vous ai écrit
Je vous ai fait porter mes pages
Par des ramiers par des enfants
Mais aucun d’eux n’est revenu
Je continue à vous écrire

Tout le mois d’août s’est bien passé
Malgré les obus et les roses
Et j’ai traduit diverses choses
En langue bleue que vous savez

Maintenant j’ai peur de l’automne
Et des soirées d’hiver sans vous
Viendrez-vous pas au rendez-vous
Que cet ami perdu vous donne
En son pays du temps des loups

Venez donc car je vous appelle
Avec tous les mots d’autrefois
Sous mon épaule il fait bien froid
Et j’ai des trous noirs dans les ailes

RENÉ-GUY CADOU


Luis Cernuda – Portrait de poète


peinture: Ramon Gaya –       l’enfant de Vallecas,  ( d’après Velasquez)  — huile sur toile,   1987        Musée de Murcie

Portrait de poète
À Ramón Gaya

Te voilà toi aussi, mon frère, mon ami,
Mon maître, dans ces limbes ? Comme moi
Qui t’y a conduit ? La folie des nôtres
Qui est la nôtre ? L’appât du gain de ceux qui
Vendant le patrimoine hérité et non gagné, ne savent
L’aimer ? Tu ne peux me parler, et moi je peux
Parler à peine. Mais tes yeux me fixent
Comme s’ils m’invitaient à voir une pensée.

Et je pense. Tu regardes au loin. Tu contemples
Ce temps-là arrêté, ce qui alors
Existait, quand le peintre s’interrompt
Et te laisse paisible à regarder ton monde
A la fenêtre : ce paysage brutal
De rocs et de chênes, tout entier vert et brun,
Avec, dans le lointain, le contraste du bleu,
D’un contour si précis qu’il en paraît plus triste.

C’est cette terre que tu regardes, cette cité,
Ces gens d’alors. Tu regardes le tourbillon
Brillant de velours, de soie, de métaux
Et d’émaux, de plumages, de dentelles,
Leur désordre dans l’air, comme à midi
L’aile affolée. Voilà pourquoi tes yeux
Ont ce regard, nostalgique, indulgent.

L’instinct te dit que cette vie d’orgueil
Élève la parole. La parole y est plus pleine,
Plus riche, et brûle pareille à d’autres joyaux,
D’autres épées, croisant leurs éclats et leurs lames
Sur les champs imprégnés de couchant et de sang,
Dans la nuit enflammée, au rythme de la fête,
De la prière dans la nef. Cette parole dont tu connais,
Par le vers et le dialogue, le pouvoir et le sortilège.

Cette parole aimée de toi, en subjuguant
La multitude altière, lui rappelle
Que notre foi est tournée vers les choses
Non plus perçues au dehors par les yeux
Quoique si claires au dedans pour nos âmes ;
Les choses mêmes qui portent ta vie,
Comme cette terre, ses chênes, ses rochers,
Que tu es là, à regarder paisiblement.

Je ne les vois plus, et c’est à peine si à présent
J’écoute grâce à toi leur écho assoupi
Qui une fois de plus veut resurgir
En quête d’air. Dans les nids d’autrefois
Il n’y a pas d’oiseaux, mon ami. Pardonne et comprends ;
Nous sommes si accablés que la foi même nous manque.
Tu me fixes, et tes lèvres, en leur pause méditative,
Dévorent silencieuses les paroles amères.

Dis-moi. Dis-moi. Non ces choses amères, mais subtiles
Profondes, tendres, celles que jamais n’entend
Mon oreille. Comme une conque vide
Mon oreille garde longtemps la nostalgie
De son monde englouti. Me voilà seul,
Plus même que tu ne l’es, mon frère et mon maître,
Mon absence dans la tienne cherche un accord,
Comme la vague dans la vague. Dis-moi, mon ami.

Te souviens-tu ? Dans quelles peurs avez-vous laissé
L’harmonieux accent ? T’en souviens-tu ?
Cet oiseau qui était le tien souffrait
De la même passion qui me conduit ici
Face à toi. Et bien que je sois rivé
À une prison moins sainte que la sienne,
Le vent me sollicite encore, un vent,
Le nôtre, qui fit vivre nos paroles.

Mon ami, mon ami, tu ne me parles pas.
Assis, paisible, en ton élégant abandon,
Ta main délicate marquant du doigt
Le passage d’un livre, droit, comme à l’écoute
Du dialogue un moment interrompu,
Tu fixes ton monde et tu vis dans ton monde.
L’absence ne t’atteint pas, tu ne la sens pas ;
Mais l’éprouvant pour toi et moi, je la déplore.

Le nord nous dévore, captifs de ce pays,
Forteresse de l’ennui affairé,
Où ne circulent que des ombres d’hommes,
Et parmi elles mon ombre, oisive pourtant,
Et en son oisiveté, dérision amère
De notre sort. Tu as vécu ton temps,
Avec cette autre vie que t’insuffle le peintre,
Tu existes aujourd’hui. Et moi, je vis le mien ?

Moi ? Le léger et vivant instrument,
L’écho ici de toutes nos tristesses.

Louis Cernuda