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Articles tagués “amour

Nuno Judice – Libation tardive –


Barque de pêche sur la plage – Joaquin Sorolla

 

Libation tardive 

 

Je verse sur ma tête

l’or absurde des couchants.

Un pot de terre tombe de mes mains :

il se brise sur le sol de pierre.

 

Ton corps est un navire

qui rouille dans le port.

Cependant, je le pousse vers le large

et il prend le chemin du soleil.

 

La main qui dessine ne sait pas

où finit la page : derrière elle,

se soulèvent les collines, les arbres

agitent leurs frondaisons sous le vent,

un aigle reste immobile

plus longtemps que d’habitude.

 

Les lignes se croisent dans

les yeux. Je vois leur profondeur :

le bleu se confond avec le vert,

les cendres de l’âme teignent

d’automne l’amour.

 

J’entends le chant nocturne des pierres

tachées par le vol de ton désir 

Je  t’entends –  tu es loin, comme  si tu

me parlais entre les nuages et

les ombres.

 

Entre ce chant et tes paroles

tombe le silence qui annonce

les premières pluies

 

Anabase 

Je remonte le fleuve de ton corps sur une carte ancienne,
avec le papier qui se déchire et les inscriptions effacées
par les pluies de la nuit. Un navire de mots
m’emporte dans cette expédition ; et les rameurs
ont tu leur rythme monotone, en entendant
le battement de la coque dans les eaux profondes.

Jadis, j’ai rêvé d’un débarquement matinal
sur ces sables inaccessibles ; entendu les oiseaux
indiquer le chemin des montagnes ; su
que les nuages étaient à ma portée, comme
si la source n’était juste qu’un point abstrait
au centre de la page.

J’éloigne tes doigts, comme des algues, à la recherche
de poissons oubliés par l’hiver. Derrière eux,
un troupeau immergé suit les pas du berger
sous-marin : Neptune aveugle dont le trident se
confond aux racines fluviales. Je traverse les limites
du songe que tu m’offres : et je trouve le lac
stagnant de tes yeux ouverts
avec l’avidité des ténèbres.

 

 

LE MOUVEMENT  DU MONDE

Ed. Le Taillis Pré

Poèmes traduits du portugais par Michel Chandeigne

 


Courbes – (Susanne Derève) –


Salvador Dali – Lune et oiseau

 

 

Le mot aussi rond qu’une bouche

naquit pour dire l’amour,

et le premier son fut amour,

rondeur de la lèvre charnue,

œil limpide,

prunelle palpitante où chutaient tour à tour

la lune pleine,  le globe incandescent

du jour

Fille, fils , enfantement  

et l’œuf diaphane  de l’oiseau                                         

sur l’arête du monde  où le tenait ma main ,                                  

ombrageuse prunelle, qui taisait l’effusion                                  

des couleurs  au seuil clair du matin,

la courbe douce du fruit  sur la branche ,

sa pure circonférence

d’or et de feu – orange , chair étoilée  du pitaya  –                                                       

Le mot disait la joue charnue de l’ange

et le lait blanc des femmes , poitrines rondes ,

hanches grenues ,

disait tout ce qui fut  et  serait  

que j’ai tu

de peur de m’en saisir ou de le profaner                              

 L’aurai-je assez  vécu   pour le nommer ?

 

 

 


Nâzim Hikmet -Un étrange sentiment-


Vincent Van Gogh – Verger de pruniers à fleurs –

 

«Le prunier de Damas est en fleurs,

 

– C’est l’abricotier qui fleurit le premier

– le prunier de Damas le dernier –

 

Mon amour,

sur le gazon

agenouillons-nous

face à face.

L’air est clair et savoureux

– mais il ne fait pas encore très chaud –

l’écorce de l’amande

                verte et couverte de duvet

                               n’a pas encore durci…

Nous sommes heureux

parce que nous sommes encore en vie.

Nous serions morts depuis belle lurette

si tu te trouvais à Londres

et moi à Tobrouk ou sur un cargo anglais…

Mon amour,

pose tes mains sur tes genoux

– tes poignets sont épais et blancs

la paume gauche ouverte.

La lumière du soleil est dans ta paume

pareille à un abricot…

Parmi les morts de l’attaque aérienne d’hier

cent avaient moins de cinq ans,

et vingt-quatre tétaient encore…

 

Mon amour,

j’adore la couleur du grain de grenade

– grain de grenade, grain de lumière –

du melon j’aime le parfum de la prune l’aigre-doux…»

…..un jour de pluie

loin des fruits loin de toi

– pas un arbre fleuri

il est même possible qu’il neige –

dans la prison de Bursa

 

en proie à un étrange sentiment

et à une terrible colère,

ces vers, je les écris envers et contre tout

pour me narguer moi-même

et ceux que j’aime.

                                                                              7 février 1941

 

Nostalgie 

éditions Fata Morgana


Pentti Holappa – Sacrement


paysage rocailleux… probablement Israël

Le pain de chaque jour et l’amour
sont notre chagrin. Notre soleil
ne féconde pas l’asphalte de nos champs,
goulet carrossable. Facile est difficile,
l’éternel s’oublie vite.

Et l’amour: jouissance le premier jour,
douleur le second, au troisième la solitude.
Le regard d’un passant qui brûle l’âme
répète ceci: l’amour passe sur la route,
goulet carrossable.

Aussi longtemps que la sueur sera salée,
les larmes cuisantes,
la faim de notre
corps sera vraie chaque jour
et sa peine comme sa jouissance s’égareront,
dévorées par les mites, et souillées
par la rouille.


Thomas Vinau – Nos cheveux blanchiront avec nos yeux


photo et montage RC

Qu’est-ce que j’en fais moi de tout çà ?

Des fils de laine dans sa petite main. Des murmures
quand tu t’endors. De la chaleur sur les crépis.
Du givre blanc sur les pare-brise. Du brouillard qui
monte doucement. De la montagne de linge sale. Du trou
d’argent de la pleine lune. Du pigeon déchiqueté
par le chien. Du panache de l’écureuil. Des brindilles
fraîches dans mes mains. De trois roses jaunes
dans le jardin. De la prestance des bêtes dans les champs
glacés le matin. Des vignes oranges. Qu’est-ce que
j’en fais moi de tout çà ? Du miel qui colle sur la table.
De ta voix brisée par le froid. De ses mimiques quand
il s’endort. Des cheveux qui lui manquent derrière
la tête. Des grands projets de grands bonheurs.
Des petits rêves sur l’épaule. De l’avenue froide et trempée.
Qu’est-ce que j’en fais moi de tout çà ? De toute
cette boue, de tout cet or. De cette impression qui m’étreint
lorsque je me déshabille dans le couloir avant de vous
rejoindre dans le noir. De cette façon de marcher
sur la pointe des pieds. De mes gestes gauches.
De mon amour maladroit. De la roulette russe du temps.
De la fatigue et la colère. La joie béate et l’impuissance.
La peur de gâcher ou de perdre. Qu’est-ce que j’en fais
moi de tout çà ?


Gabriela Mistral – l’amour muet


trad Nicole Laurent-Catrice
( variante dans Biblioteca Premio Nobel, éd. Aruilar : Amor, Amor.)

montage RC

Si je te haïssais, je te jetterais ma haine dans des mots, ronde et sûre; mais je t’aime et mon amour ne se fie pas à ce parler des hommes, trop obscur.
Tu voudrais qu’il s’exprime en cri déchirant, mais il vient de si profond qu’il a, défaillant, répandu son flot brûlant bien avant la gorge, bien avant la poitrine.
Je suis comme un étang gorgé et tu me crois un jet d’eau inerte.
Tout cela à cause de mon silence tourmenté qui est plus atroce que d’entrer dans la mort !


Ainsi ne me touche pas. Je mentirais si je te disais que je te livre mon amour dans ces bras tendus, dans ma bouche, dans mon cou, et toi, croyant que tu l’as bu tout entier, tu t’abuserais comme un enfant aveugle.
Car mon amour n’est pas seulement cette gerbe rebelle et fatiguée de mon corps, qui tremble toute au frôlement du cilice et qui s’attarde dans son vol.
Il est ce qui est dans le baiser et ce n’est pas la lèvre; ce qui brise la voix, et ce n’est pas la poitrine; c’est un vent de Dieu qui passe en déchirant la branche de ma chair, immatériel!
.

El amor que calla


Leliana Stancu – berçeuse


Petrov-Vodkin, Kuzma détail de la peinture « l’alarme »

Mon enfant, mon ange,
C’est un rêve étrange,
Chaque soir quand je veille
Ton profond sommeil,
Quand le crépuscule
Emporte tous les jours
Vers d’autres soleils
Attendant l’éveil,
Signe que les Dieux
Avec leurs aveux
Embrassent d’autres mondes,
Et l’amour inonde
Tour à tour, les terres,
Même si celles d’hier,
Vivant en caresse,
Demain, ils les blessent…

Mon enfant, mon rêve,
Chaque jour qui s’achève,
Je murmure un doux
Chant, sur tes chères joues,
Comme une belle corolle
De merveille étole,
Tu m’entends, je sais,
Dans ton monde de fées,
Sans avoir l’orgueil
De donner conseils,
Que même dans ma vie
Je n’ai pas suivis,
Juste quelques légendes,
Ensuite je défends
Tes éternels rêves,
Mon enfant, ma sève…

Mon enfant déesse,
Reçois ma tendresse,
Un jour viendra
Quand on partira
Sur des terres de conte,
Sur des anodontes,
Dans des lointains,
Au-delà des humains,
Quand les beaux voyages
Finiront d’ancrage,
Mais je te promets
Ma bienfaisante fée,
Que tu ne perdras
A jamais mes bras,
Tu vivras toujours
L’infini amour…

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Le rouge à vos joues – (Susanne Derève) –


Francois Boucher (1703-1770) Autumn
          Et le rouge à vos joues 
          et le baiser des nuits 
          jeunes filles 
          les avez-vous trahis ? 

          Les avez-vous jetés au feu
          avec les larmes, 
          aviez-vous fomenté de si tendres 
          alarmes qu’elles vous faisaient 
          des rêves trop pesants ?

          Et vous jeunes gens 
          qu’étourdissaient les ailes du désir
          avez-vous jamais entendu 
          leurs soupirs , 
          leur aviez-vous rendu les armes ?



Boris Pasternak – Une aube encore plus suffocante-


John Constable – Cloud Sudy – 1922

.

Tout le matin, le pigeon a roucoulé
Sous vos fenêtres.
Sur les chéneaux j’ai vu
Les branches engourdies
Comme des manches de chemises mouillées.
Il commençait de pleuvoir. A la légère
Passaient les nuages sur la poussière du marché.

Ils berçaient, je le crains, mon angoisse
Sur un éventaire de colporteur…
Je les ai suppliés de cesser.
N’allaient-ils pas cesser ?
L’aube était grise comme une querelle au milieu des buissons,
Grise comme une rumeur de bagnards.

Je les ai suppliés d’avancer l’heure
Où, derrière vos fenêtres,
Comme un glacier des montagnes,
Tempête la poterie sonore de votre toilette.
L’heure qui, dans le verre plus brûlant que la glace,

Sur la console, verse des morceaux de chanson pilée
Et qui offre au miroir
La chaleur du sommeil
S’échappant de votre joue, de votre front.

Mais là-haut, nul n’a entendu
Ma prière à cause de tout le bruit
Que font les nuages en parlant.
Et en marchant sous leurs bannières,
Dans le silence plein de poussière,
Trempé comme une capote,
Résonnant comme le frémissement poussiéreux du battage des blés,

Comme l’éclat des disputes au milieu des arbustes,
Je les ai suppliés : « Ne me torturez plus !
Laissez-moi donc dormir ! »
Mais il bruinait, et les nuages
En piétinant, fumaient sur le marché poussiéreux,
Comme, au petit matin les recrues derrière la métairie.
Ils se traînaient des heures, des siècles.
Comme des prisonniers autrichiens,
Comme ce râle sourd ;
O ce râle :  » Sœur, à boire ! « 

.

((Trad. Emmanuel Rais et Jacques Robert.)

.

Boris Pasternak Poètes d’aujourd’hui
par Yves Berger
Pierre SEGHERS Editeur

.


Alfonsina Storni – Deux mots –


Alfonsina Storni
Deux mots
 
Cette nuit tu m’as dit à l’oreille deux mots
Ordinaires. Deux mots fatigués
D’être dits. Des mots
Qui, à force d’être anciens, deviennent nouveaux.
 
Deux mots si doux, que la lune 
Se dessinant entre les branches
S’est arrêtée dans ma bouche. Deux mots si doux
Que je n’essaye même pas de bouger pour enlever
La fourmi qui passe dans mon cou.
 
Des mots si doux
Que je dis sans le vouloir - oh, que la vie est belle! -
Si doux et si tendres
Qu’ils répandent des olives parfumées sur mon corps.
 
Si doux et si beaux
Que les doigts les plus longs de ma main droite
Bougent vers le ciel imitant des ciseaux.
 
Mes deux doigts aimeraient
Couper des étoiles.
 


Dos palabras
 
Esta noche al oído me has dicho dos palabras
Comunes. Dos palabras cansadas
De ser dichas. Palabras
Que de viejas son nuevas.

Dos palabras tan dulces que la luna que andaba
Filtrando entre las ramas
Se detuvo en mi boca. Tan dulces dos palabras
Que una hormiga pasea por mi cuello y no intento
Moverme para echarla.

Tan dulces dos palabras
?Que digo sin quererlo? ¡oh, qué bella, la vida!?
Tan dulces y tan mansas
Que aceites olorosos sobre el cuerpo derraman.

Tan dulces y tan bellas
Que nerviosos, mis dedos,
Se mueven hacia el cielo imitando tijeras.
Oh, mis dedos quisieran
Cortar estrellas.

LE DOUX MAL,

Alfonsina Storni

Traduction de Monique-Marie Ihry

Éditions Cap de l’Etang

.

sur Alfonsina Storni : https://espacesinstants.blog.tdg.ch/tag/alfonsina+storni

https://i.pinimg.com/564x/31/76/4a/31764a0155a24cadc86491b12ca47fe4.jpg


Sylvie Fabre-G – Ceux qui doivent grandir


Promenez-vous dans le musée Sorolla
peinture J Sorolla – mes enfants – 1904

Ceux qui doivent grandir nous entraînent
à mi-chemin d’amour et de douleur,
quelle félicité obscure, la vie !
Naissent, viennent et s’en vont les enfants
ici, là-bas,
visages déchirants du lointain.
Comme l’on sent à leur suite
le corps à l’âme fondu
et les générations nomades
et le désir et la mort transmis,
pas assez prié peut-être,
sans le savoir toujours les mères prient
mais dans le vol assuré des alouettes,
il y a départ
et l’issue manque pour le retour.


Constantin Cavafis – Devant la maison –


Henri Rousseau – Une banlieue
Hier, en marchant dans un faubourg 
éloigné, je suis passé devant la maison 
que je fréquentais quand j’étais très jeune.
C’est là qu’Éros s’était emparé de mon corps 
avec sa délicieuse vigueur.

                             Et hier,
quand j’ai emprunté cette vieille rue,
aussitôt les trottoirs, les magasins, les pierres,
se sont retrouvés embellis par l’enchantement de l’amour,
jusqu'aux murs, balcons et fenêtres;
il n’y avait plus rien de sordide.

Et comme je restais là, en train de regarder la porte, 
comme je restais à m’attarder devant la maison, 
mon être tout entier libérait en retour 
l'émotion d’un plaisir qui s’était conservé intact. 





En attendant les barbares

et autres poèmes

Poésie Gallimard


Sophie Fauvel – la pierre


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photo George Priebus – Cleons – Grèce

J’avais posé naguère
Sur  cette sombre pierre
Un souvenir présent,
Un brin de coquelicot,
Un parfum de sanglot,
Pour que jamais le vent
N’efface nos mystères.

J’avais posé naguère
Sur cette sombre pierre
Fleurie de nos amours
Des secrets interdits,
Des verbes alanguis,
Des nuits comme des jours,
Une lune coquine,
Des soupirs d’amour.

J’avais posé naguère
Sur cette sombre pierre
Une douce caresse,
Nos plus belles promesses
Epargnées par le temps.

J’avais posé naguère
Sur cette sombre pierre
Mon corps  à moitié nu
Drapé de la lumière
De tes soleils perdus
Et pour te réchauffer
Embrassé la terre brune.

Elle vogue ta galère
Toutes voiles dehors
Gonflées de nos instants
En Toi coule mon sang.

J’avais posé naguère
Sur cette sombre pierre
Le rire de nos 20 ans.    

Sophie FAUVEL ( provenance: le manoir des poètes)


Norge – En forêt


Image
peinture Erich Heckel-  chemin forestier 1914. Hannover. Sprengel Museum

La fille au garçon
Parlait de façon
Si douce.

On dirait sous bois
Un petit patois
De source.

La main jeune d’elle
En celle de lui
Gîtant

Si frêle en son nid,
C’est une hirondelle-
Enfant.

Le meilleur de Dieu,
Des temps et des lieux,
C’est eux.

Ineffable, étrange
Façon loin des cieux
D’être anges.

Ne bougez plus, même
Pour baiser leur front,
Comètes.

Ça vaut bien la peine
Que les choses rondes
S’arrêtent !

J’exagère ? Ô doux,
Ce lit de fougères,
C’est tout !

Cet heureux cénacle
Est le seul miracle
Au monde.

L’amie et l’amant,
Tout le firmament
Autour !

Grondez-le, tambours :
On ne vit que pour
L’amour !


Toussaint – Susanne Derève –


Pierre Rochereau – cimetière de Léhon

.

Ne parle pas de chrysanthèmes

c’est Toussaint

Ne me parle pas des pierres

c’est cimetière

La mort est un jour sans fin

et la faim me tenaille de vivre

encore

A Toussaint autrefois

c’était toujours Dimanche

parmi les fleurs

Maman se serrait contre moi

j’étais la chaleur des corps ensevelis

contre le sien     un bouclier ardent

Je faisais face au poids charnel

du chagrin      aux servitudes de l’oubli

Nos pas crissaient dans les allées

et les fleurs immobiles taisaient

lentement  leurs couleurs

Moi, pendue à son bras  

spectateur  du tendre  passé

je ne voulais pas que s’étiole l’amour

Je priais qu’il dure toujours    

.

.    

                                                                           


Ronny Someck – Crochet –


Roy Lichtenstein – Washing machine

.

L’amour est un crochet cloué au mur

au-dessus de la machine à laver.

Avant de le connaître mes jours étaient

autant de chemises jetées par terre.

L’odeur de savon écume sur le hublot

et le tambour de métal mélange linge d’homme

et de femme comme dans la machine du corps

qui extrait la tache du désir.

.

.

Le baiser de la poésie

24 poèmes d’amour de

Yehuda Amichaï et Ronny Someck

Revue LEVANT

traduit par Michel Eckhard Elial


Boris Pasternak – Peinture fraîche –


Photomontage RC

.

.

« Peinture fraîche. Ne pas toucher. »
Ame, vous n’avez pas pris garde !
Et voici ma mémoire pleine des taches de ses jambes,
De ses joues, de ses bras, de ses lèvres, de ses yeux.

Plus que toutes mes joies, plus que tous mes malheurs.
Je t’aimais, toi qui fais
La jaune lumière du jour
Plus blanche que la céruse.

Et je te jure, mon amie, ô ma brume !
Il lui arrivera de devenir une fois
Plus blanche que le délire, que l’abat-jour,
Plus blanche qu’un blanc pansement sur un front.

.

Trad. Emmanuel Rais et Jacques Robert.)

Boris Pasternak Poètes d’aujourd’hui
par Yves Berger
Pierre SEGHERS Editeur


Yehuda Amichaï – L’endroit où nous avons raison


Henri Michaux – De l’autre côté

.

A l’endroit où nous avons raison

ne pousseront pas les fleurs

du printemps.

.

L’endroit où nous avons raison

est piétiné , hostile

comme le monde extérieur.

.

Mais comme des taupes et les labours

les doutes et nos amours

rendent le monde friable.

.

On entendra un murmure

s’échapper de la maison

qui a été détruite.

.

.

Le baiser de la poésie

24 poèmes d’amour de

Yehuda Amichaï * et Ronny Someck

Revue LEVANT

traduit par Michel Eckhard Elial

* poète israélien (1924-2000)


Gerard Noiret – tout fera parole


photo france tv-info

Tour à tour les livreurs mal garés

Yann ses ballons de rouge

les balèzes du chantier
— ils doivent
dormir avec le casque —
peuplent cet univers

de bouteilles briquets cartes postales.
Tiercé loto
match aller des coupes d’Europe,
leurs propos

t’engourdissent Tu bois ton citron glacé,
tu t’enfonces

dans la moiteur d’une phrase unique

épaule contre épaule
le métro les marchés

les manifs
milieu de semaine
bientôt la paye et tu les aimes

même si, en retrait, tu t’inquiètes

Amour, maisons, travaux, quand

tout fera parole

l’étymologie

ne viendra pas des langues mortes


Ibn Zaydùn – fidélité


phpoto : l’homme à la rose ( 1967 )

photo Roland Michaud 1967 – l’homme à la rose- Afghanistan

Je t’ai évoqué à Az-Zahrâ avec ardeur,
Le ciel était bleu, et la terre
Toute de splendeur vêtue.
Au crépuscule le zéphyr était doux,
Et s’accordait à l’âme,
Comme si, par compassion,
Il s’apitoyait sur mon sort.
Le verger de rosée souriait
Comme s’il portait des perles

Un jour comme tant d’autres de nos jours de plaisirs écoulés,
Nous veillâmes comme des voleurs,
Quand le temps s’assoupit,
Nous jouissions de ce qui séduit l’œil dans les fleurs,
La rosée les inondait jusqu’à les faire frémir sur leurs tiges.
Si ses yeux savaient mon insomnie,
Ils pleureraient sur ce qui m’affecte,
Et les larmes auraient brillé et se seraient écoulées.
Fleurs qui étincelèrent au temps de l’éclosion,
Accordant au matin la radieuse clarté des yeux.
Dans la nuit s’exhalent les senteurs du nénuphar assoupi
Qui dessillent, de l’aube, les paupières.

Tout dans la nature éveille
Le souvenir de notre passion
Au point que le cœur en est oppressé.
Que Dieu fasse que votre souvenir ne s’absente
Ni ne s’envole sur les ailes palpitantes des passions.
Si la brise de l’aube voulait porter mon fardeau,
Quand elle répand son souffle
Elle aurait conduit à vous un jeune homme
Que les coups du malheur ont fait dépérir.
Si un jour exauçait le désir de nos retrouvailles,
Il serait de tous le plus généreux.

Ô femme précieuse, sublime,
Toute pétrie de lumière,
L’aimée de mon âme tu serais
Si je te cueillais comme les amants la rose.
La tendresse était l’aire d’intimité
Que, librement, nous avons longtemps parcourue.
Aujourd’hui je chante, de votre règne, le passé révolu.
Dans l’oubli vous avez enfoui mon souvenir,
Mais l’amour de vous ne m’a pas déserté.

extrait du recueil paru chez  » Orphée » ed la Différence.

c’est un auteur qui a vécu au 10 è siècle


James Joyce – musique de chambre – XVI


photo Sylvia Alessi

XVI

Dis adieu, adieu et adieu,
dis adieu à tes jeunes jours,
Vient te séduire l’Amour joyeux
et courtiser ton jeune atour –
le corsage ornant tes façons,
Le filet sur tes cheveux blonds.

Quand tu entendras son nom porté
par les trompes du chérubin,
Pour lui commence à libérer
tout doucement ton jeune sein
Et défais doucement le filet
qui marque la virginité.

XVI


Bid adieu, adieu, adieu,
Bid adieu to girlish days,
Happy Love is come to woo
Thee and woo thy girlish ways –
The zone that doth become thee fair,
The snood upon thy yellow hair,

When thou hast heard his name upon
The bugles of the cherubim
Begin thou softly to unzone
Thy girlish bosom unto him
And softly to undo the snood
That is the sign of maidenhood.


Il rêva ce cor nu – (Susanne Derève)


Photo SD – Pancarte de rue – Recouvrance – Brest

Il rêva ce cor nu
l’olifant
un cerf filant sous la ramée
une tendre biche aux abois
et leur fuite éperdue
les orgues du couchant
la mise à mort la curée

Il rêva d’un corps nu
plus pur qu’un corps d’enfant
de la douceur des draps
sur sa peau de son rire ingénu
Il rêva d’être amant

Il rêva d’un cor nu
rêve de concertiste
dans une symphonie
portée par les hautbois
si fervente et si tendre

qu’il s’éveilla tremblant
se demandant
qui de la mort
ou de l’amour
viendrait le prendre

(inspiré d’une des pancartes de rue de Recouvrance )


Silvina Ocampo – Immortalité –


                                               Georgia O’ Keeffe – Blue morning glories 

 

 

 

Je suis morte tant de fois, o mon aimé,

d’une douleur insolite dans ma poitrine !

Je suis morte tant de fois dans mon lit

d’obscurité, d’amour désespéré,

que peut-être une mort véritable

me méprisera-t-elle comme ce volubilis

qui sans pitié en vain fut anéanti,

et qui resurgit dans la dure solitude

de ses fleurs rouges en détresse,

dans l’ombre furieuse de ses feuilles.

 

 

 

¡ He muerto tantas veces, oh mi amado,

con un dolor insolito en mi pecho !

He muerto tantas veces en mi lecho

de oscuridad, de amor desesperado,

que tal vez una muerte verdadera

me desdene como a esta enredadera

que mataron en vano, sin piedad,

y que surge en la dura soledad

con sus desesperadas flores rojas,

en la sombra furiosa de sus hojas.

 

 

 

Poèmes d’amour désespéré

Traduction Silvia Baron Supervielle

IBERIQUES

JOSE CORTI


Denise Le Dantec – sept étoiles à la Grande Ourse


Le chant liturgique - Découvrir la musique médiévale

Les Hyperboréens ont compté sept étoiles à la Grande Ourse
Lié l’amour à l’adieu dans le champ des pommiers
Nos têtes sont devenues sourdes
Batailleuses nos mains dans l’eau des rocs

Le long de la côte
L’ombre enroule les fils du soleil
Et tire les images de la lumière dans l’herbe
la cendre et la fumée

Face au Nord sur la roche l’Ange s’assied
Et comme un oiseau qui prend son vol,
couleur de soleil, il s’élève

Sourds et nus sont le sable et le poisson sur le rivage

Et comme l’aiguille entraîne le fil le vent
entraîne les nuages
Sous l’archivolte du porche orné de fleurs-paratonnerre
L’Ange pénètre ma chair

Au fond des nuits il y a d’autres nuits
Sous l’ombre des feuilles d’akènes pourries
d’autres ombres

O les repaires insaisissables des bêtes
Dans les tourelles du givre et les rouelles du froid

Les mûres de mes seins sont devenues noires

Plus loin il y a un bois d’hiver noir et profond
qu’on nomme Bois des Loups
Les sentiers sont coupés de branchages si hauts
qu’on les dirait prêts aux bûchers
En novembre les fileuses d’étoupe filent leurs
manteaux de brindilles et de cheveux,
sur les troncs équarriés
Leurs yeux épèlent l’alphabet des étoiles,
Leur écheveau est une torche d’où s’échappent
les mèches de leurs crânes tondus
De leurs bouches s’égoutte le sang de leurs
engelures

L’Ange apaise ma blessure et me porte

Jusqu’à cette église, ô la Sainte,
Aux portes de digitales et de poison

Pour te battre
Comme la mer sur les côtes

Aux portes de misère et de foudre

Où, pour plus de mal encore, tous mes sens m’abandonnent


Les clefs de la maison – ( RC )


Des générations se sont succédé,
dans la vieille maison.
Imagine alors les décennies,
où des portes se sont ouvertes et closes,

les secrets scellés,
derrière le silence
ou les coffres muets
aux serrures bien huilées.

On a perdu bien des choses,
comme les arômes des roses,
et des outils
dont on ne connaît plus l’usage.

Dans un fond du tiroir du vaisselier,
se sont entassées toutes sortes de clefs,
qui ont résisté au passé,
mais ne permettent plus de l’ouvrir.

J’en ai trouvé de toutes sortes:
des lourdes et des longues,
des fines et des plates,
de toutes petites aussi.

J’ai pensé que certaines s’adaptaient
à un cadenas, une autre à un coffret à bijoux.
Clefs rouillées, clefs égarées,
qu’est-ce qui vous rassemble ?

Aucune d’elles n’a plus d’utilité :
je les imagine dans un tableau de Magritte,
ne permettant d’entrer
que dans les nuages .

Je trouve, parmi toutes ces clefs,
celles que des amis m’avaient confié,
avant qu’ils ne déménagent
pour leur dernier voyage….

Peut-être trouverai-je parmi
celles qui me restent
la clef du paradis
( on m’y aurait réservé une place ).

Reste à savoir laquelle
aura des ailes ,
quand ce sera mon tour
un petit tour, et puis s’en va ….

Faut s’en faire une raison :
je n’aurai pas besoin , pour la maison
de la fermer à double tour ,
( je garderai toujours la clef de ton amour ) .

Armand Pierre Fernandez
Art : accumulation de Arman
clefs spirales
ou bien en idée de mobile…


Edouard J Maunick – Escale 24


 

René Seyssaud marine à la Garonne 1902

peinture: René Seyssaud  –   marine à la Garonne 1902

… des Maldives aux Laquedives

en route vers Malabar j’apprivoise des îles
hélas seulement muettes que faire de mes secrets
à faire jaser l’aorte quand mes jardins divaguent
à force de boutures ce sont des coups d’amour
à chavirer la mort

 

( extrait de l’ouvrage « saut dans l’arc-en-ciel )


Bartomeu Rosselló-Pòrcel – Sonet


peinture  Salvador Dali – Rêve causé par le vol d’une abeille autour d’une pomme-grenade une seconde avant l’éveil

 

Quand elle dort dans le plaisir somnolent
du vieux jardin vibrant de fleurs et de nuit,
passant par la fenêtre je suis le vent,
et tout est comme un souffle fleuri.

Quand elle dort, et sans y prendre garde
s’abime dans les grands fonds de l’oubli,
je suis l’abeille qui enfonce l’ardente
aiguille — feu et furie — dans son sein.

Elle qui était image, charme, élégance
et mouvement ambigu, la voici pleur et cri.
Et moi, cause du mal, de la douceur,

j’en fais de lasses délices du péché,
et Amour, qui voit, les yeux clos, le combat,
s’endort en souriant de ravissement.

Bartomeu Rosselló-Pòrcel (1913-1938)
extrait de Nou poemes (1933).

 

Quan ella dorm el gaudi somnolent
del vell jardí vibrant de flors i nit,
passant per la finestra sóc el vent,
i tot és com un alenar florit.

Quan ella dorm i sense fer-hi esment
tomba a les grans fondàries de l’oblit,
l’abella só que clava la roent
agulla – fúria i foc – en el seu pit.
La que era estampa, encís i galanor
i moviment ambigu, és plor i crit.
I jo, causa del dol, de la dolçor

en faig lasses delícies del pecat,
i Amor, que veu, ulls closos, el combat,
s’adorm amb un somriure embadalit.

 

on peut  trouver –  comme celui-ci, beaucoup de textes et chansons en portugais, sur le site de « je pleure sans raison »