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Articles tagués “angoisse

Sylvia Mincès – empoisonnement


Résultat de recherche d'images pour "chicorée"

 

Un peu de concentré d’amour
pour aromatiser votre vie ?
eh bien, je ne dis pas non ; la chicorée, voyez-vous,
c’est délicieux mais son usage reste limité…
cependant, je désirerais en choisir le parfum !

Rien de plus facile : consultez votre cœur
puis traduisez-m’en le vœu, car vous savez,
je ne suis que vendeur !..
…D’une part, outre-océan d’une autre :
coloré à l’angoisse (it’s my favorite flavour !)

Parfait, cela vous sera livré au début de la semaine prochaine,
accompagné d’un mode d’emploi
dont vous devrez respecter les dosages sévères
et la consigne stricte.
Je suis morte il y a deux jours.

 


François Corvol – Quelque chose – XV


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photo: Lu Nan

 

 

Je rentre à la maison je suis seul et je l’attends
l’attente est généralement ce qui m’angoisse le plus
elle est avec un ami
elle s’amuse elle ne me trompera jamais
c’est elle qui me l’a dit
elle m’a abandonné ça y est
je suis habitué à sa présence, drogue
sans effets secondaires ou si peu
les êtres défilent
les choses défilent
et le soir je la retrouve elle m’aime


Christophe Sanchez – une respiration


60 draps571917.jpgOn retrouvera des lettres entre les draps, dans une armoire normande au bois vermoulu. Dans la chambre où la poussière a figé le temps, on traversera en quelques pas des années de silence. Contre le mur, calé par des livres de papier jaune, le grand bahut nous craquera sa vérité enfouie. Il faudra de la patience pour ouvrir l’armoire à la serrure grippée. On insistera. La clef en laiton fera des tours perdus à l’angoisse de la découverte. Les battants finiront par céder dans un frémissement. Sur les étagères, des piles de linge viendront sous nos yeux disperser les lunes, dévoiler des années d’intimité au jour neuf.
On retrouvera des lettres entre les draps de lin pliés au carré. Avant le brin sec de lavande, le flacon d’huile essentielle de cèdre, un reste d’odeur humaine. Des lettres oubliées dans les plis du passé, à l’abri du regard de l’autre. Cet autre à qui on a caché les mots. Sur les enveloppes, on admirera la calligraphie, les hautes jambes des lettrines, les vieux timbres et les dates évoquées feront passer le siècle pour une respiration.

Christophe Sanchez


Nouveaux parcs d’attraction ( sur une peinture de Dirk Bouts ) – ( RC )


                             Peinture:  D  Bouts:  le  chute  des damnés

 

Voila le choeur des réjouissances,
où tout bascule, d’une autre planète.
– Elle frôlerait celle-ci,
et c’est un échange des mondes,
celle où l’attraction aurait raison
du poids des péchés.

Les hommes attirés comme des mouches,
engluées sur leur spirale collante.
Et de petits monstres
– un rien préhistoriques –
comme nés d’entre les roches,
enfantés par
l’imaginaire débridé,
s’en donnent à coeur joie,
échangent les corps blafards,
dans une folle farandole.

C’est sans doute la ration quotidienne,
les sortant de l’ennui,
– la grande roue, que l’on aperçoit,
ne suffirait-elle pas ?  –
de quoi aiguiser l’appétit,
et quelques canines,
– mais jamais rassasiés –
leurs petits yeux stupides,
tout à leur tâche,
éternellement recommencée :
( quelles nouveautés nous sont donc données,
avec les derniers damnés ? )

C’est un parc d’attractions .
On viendrait presque, muni d’un ticket,
y réserver une place, pour se faire une frayeur,
comme en empruntant le train fantôme,
se faire balayer le visage,
avec des toiles d’araignées :
–    Il y en a bien qui réservent des places,
pour fréquenter sans risque,
les geôles communistes…
bientôt quelque camp de concentration,
pour le touriste de l’histoire ,
spécialement aménagé.

Indispensables : uniforme et matraque,
pour  » consommer  » quelques émotions fortes .
On demanderait presque,
si c’était possible : – « aux vrais « 
à ceux qui n’en sont pas revenus ,
de participer à une reconstitution,
Télé-réalité oblige :
la cote de l’angoisse et du frisson
monte avec l’audimat .


RC – mars 2016

 

voir aussi ce qu’a  écrit Michel Butor,  par rapport à cette peinture  de Bouts…


Nouvelle naissance, au sortir du gris – ( RC )


peinture: Emilio Scanavino

Etouffant ton angoisse,
Et, confronté au vide,
Une corde tendue au-dessus du précipice,

La bruine d’une cascade mugissante,
Saisis l’instant précis,
Pour peut-être passer sans encombre,
De l’autre côté,

Et laisser de l’autre ton passé
Progressant, la vie suspendue à un cable,
Mais toujours reliée à la mémoire.

Une ligne          à trait tendu,
Une parole laissée au vent,
Portée jusqu’aux mots qui sauvent,
Et tu verras au plus loin,

De cet endroit,
L’horizon élargi
A perte de vue,

Ou plutôt, la retrouver,
Réinventer          la vie,
En nouvelle page blanche
Te laissant          éblouï,

Où la toute première trace,
Sera nouvelle naissance ,
>        Au sortir du gris.


RC- avril 2014

 


Céline Renoux – Une question de résistance.


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Peut-être le mouvement désordonné des jambes.

Autour des reins te cambre, essaie d’amplifier les angles mais tu sens bien que quelque chose se perd, se dérègle.

Tes cheveux retombent en pluie sur ses épaules, tu aimerais rester là, à respirer son odeur, mélange de craie, de sécrétions poivrées comme des fougères humides.

Tu aimerais vraiment rester là. Pour ancrer, arrimer quelque part, ici plutôt qu’ailleurs, ce qui s’échappe imperceptiblement mais un peu plus chaque jour.

La pesanteur, le poids des choses sur toi et en toi. Pourtant l’ovale de ton sein droit dans sa main gauche te paraît lourd, tout comme le reste du corps, n’oublie pas que tu as cessé de fumer.

Tu manquais d’oxygène, ne supportais plus cette odeur de tabac froid et puis ce flou, cette poussière de cendres grises et morbides qui asphyxiait ta peau.

Il disait tu verras, tu retrouveras des sensations qui elles-mêmes vont se décupler mais tu ne remarques rien de particulier, si ce n’est que depuis quelques jours, dehors, dans la rue, tu sembles flotter, à peine effleurer la surface du sol.

L’impression est curieuse, il y a là quelque chose d’agréable, d’euphorisant par brèves bouffées, mais de vertigineux aussi, à la limite de l’angoisse. Un appel d’air qui se tient juste au bord du gouffre. Besoin de temps pour t’ajuster sans doute, retrouver le sens de la marche et du rythme. Tu trouves que les hommes te regardent moins, en fait les hommes, les femmes, les enfants, même le chat se désintéresse.

Tu imagines que tu disparais progressivement, que bientôt on ne te verra pratiquement plus, qu’il y a une perte de contact. Bien sûr c’est une image mais elle te saisit violemment à la gorge, te coupe un moment le souffle. Te vient l’envie de faire de grands signes, d’agiter les mains pour voir si tu peux revenir dans la scène comme ça, d’un claquement de doigts.

Puis aussitôt tu prends conscience que c’est toi qui a abandonné la première, toi qui a laissé tomber et traversé la vie sans réellement y prendre part. On te parle, on te touche mais ça glisse et tu décroches vite.

Les émotions sont tièdes, le coeur bat de manière trop régulière, tu donnes plus ou moins le change mais refuses de participer à ce qui pour toi, de manière invisible mais globalement efficace, se noie.

Tes proches l’ont-ils seulement remarqué, tu ne penses pas, d’ailleurs ça n’a pas vraiment d’importance.

Combien de temps pourras-tu tenir et résister ainsi. Combien de temps disposes-tu encore avant d’allumer des feux là où la nuit ne cesse de grignoter le jour, avant d’opposer le désir, le vivant à cette colère qui enfle et brûle. Soudain ta langue me désarme et nos bouches s’abreuvent du sel de mes larmes.


Giacomo Leopardi – A la lune


 

 

O gracieuse lune, je me souviens qu’il y a maintenant un an,

je venais sur cette colline plein d’angoisse, te contempler,

et tu planais alors, comme tu fais à présent, au dessus de cette forêt que tu illumines tout entière.

Mais ton visage m’apparaissait nébuleux et tremblant à travers les larmes qui perlaient sous mes paupières,

car douloureuse était ma vie, et elle l’est encore et n’a pas changé, ô lune bien-aimée.

 

Et cependant j’aime à me souvenir et à calculer l’âge de ma douleur.

 

Oh ! comme il est doux, au temps de la jeunesse, quand la carrière à parcourir

est encore longue pour l’espérance et courte pour la mémoire, de se rappeler les choses passées,

encore qu’elles soient tristes et que le chagrin dure !

 

1819


Alda Merini – rêves


 

peinture: Lord Leighton

                                      peinture:       Lord Leighton

 

 

 

 

Le rêve se lève souvent et marche sur ma tête comme un elfe,

un tout petit elfe qui me dérange mais m’amuse aussi.

Combien de rêves ai-je faits ! J’y ai vu quelquefois une lueur magique, il s’agissait parfois de rêves lourds comme des pierres posées dans le centre du cœur.

Moi ces rêves je les ai tous acceptés : les formes me plaisent, qu’elles viennent ou non de l’inconscient.

Si elles venaient de l’inconscient, j’en recherchais l’origine.

Il s’agissait de toute façon de rêves magnifiques, pleins de couleurs, de rêves qui disaient “allez lève-toi ! la vie est belle ; elle est comme nous l’enseigne la nature, elle est toujours au-delà de l’angoisse”.

Et alors je m’asseyais sur mon lit et les rêves disparaissaient et l’air pur du matin entrait et mon corps devenait une merveilleuse statue, la statue d’un guerrier prêt à combattre et à se battre pour sa propre journée.

extrait de  « D é l i r e  a m o u r e u x »


Claude Saguet – A ma mère


 

peinture: Ilda Geldo

peinture:      Ilda Geldo

 

 

 

à ma mère

 

Mon délire vient

d’un grand orage,

d’un lieu inexploré

à l’Est de l’Angoisse.

Tendresse verte aux carrefours

je le retrouve, couleur d’émeute,

en de lointains faubourgs

noyés de linges tristes.

 

Le soir peut faire la roue

quand j’écarte les branches,

ou vêtir de neige

la soif des oiseaux,

il assiège mes oreilles

plein de détonations.

 

En vain la mer efface

le bleu sourd du brouillard,

et griffe de ses sources

les filets de la pluie,

il balise d’injures

la nuit qui me ressemble.

 

Mon délire vient

de mille chaînes
coulées dans le regard

où tout se contredit.

 

(Terre de fièvres éditions Tribu juin 1984)

 


Nimrod Bena Djangrang – le cri de l’oiseau


Nimrod Bena Djangrang (auteur né en 1959, au Tchad)

 

 

peinture: P Picasso - sans titre 01-1939
peinture: P Picasso –     sans titre        01-1939

“The Cry of the Bird”

(for Daniel Bourdanné)

.

I wanted to be overcome with silence

I abandoned the woman I love

I closed myself to the bird of hope

That invited me to climb the branches

Of the tree, my double

I created havoc in the space of my garden

I opened up my lands

I found the air that circulates between the panes

Pleasant. I was happy

To be my life’s witch doctor

When the evening rolled out its ghosts

The bird in me awoke again

Its cry spread anguish

In the heart of my kingdom.

.     .     .

“Le Cri de l’Oiseau”

(à Daniel Bourdanné)

.

J’ai voulu m’enivrer de silence

J’ai délaissé la femme aimée

Je me suis fermé à l’oiseau de l’espoir

Qui m’invitait à gravir les branches

De l’arbre, mon double

J’ai saccagé l’espace de mon jardin

J’ai ouvert mes terroirs

J’ai trouvé agréable l’air qui circule

Entre les vitres.  Je me suis réjoui

D’être le sorcier de ma vie

Alors que le soir déroulait ses spectres

L’oiseau en moi de nouveau s’est éveillé

Son cri diffusait l’angoisse

Au sein de mon royaume.

 

 

.     .     .

 


Se fondre dans le masque – (RC)


photo - Dieter Appelt

photo –           Dieter Appelt

Et si les gens se prennent

Pour d’autres

Tout compte fait

Il faut consulter

Le catalogue des concordances

– croyances –

Et questionner le conforme

Même si cela n’en vaut pas la peine

Détricoter, opiniâtre

Les définitions

( Une autre )

-caméléon-

Qu’attends tu des autres ?

Qu’attend-on de toi ?

Comme si pour soi-même

Un modèle

Celui dont on pourrait se faire prothèse

Diminuer son masque d’angoisse

Et se fondre dans la masse

Quitte à se perdre

Provisoirement dit-on

Mais quand même,

Occuper un masque

Au risque de changer de peau

– et l’âme .

RC            avril 2013

 

et complété  sur le thème du masque, par cet écrit  de James  Sacré:

Même à l’occasion des grands défilés fêtards
Organisés tenus selon que c’est prévu,
Bâle ou Rio, Nice et partout, tenus mais
Quand même à des moments, ça s’en va
comme à côté:
Un fifre et deux tambours tournent 
Le coin de la rue
(Tant pis t’auras pas ta photo!) ou fifre
tout seul
Avec son costume et sa façon têtue
D’avancer dans la ville jusqu’à où on se 
demande, et ça sera
Qu’un retour à sa maison, le masque ôté,
plus rien.
Si la fête au loin continue?

Si les felos traversent par le poème, page 13, ed.Jacques Brémond, 2012


Luis Cernuda – langue étrangère


photo:   F’kir Eldercake

 

 

LANGUE ETRANGERE.. (.Extrait )

« Il ne disait mot
Il approchait solitaire d’un corps qui interrogeait
Ignorant que le désir est une interrogation
Dont la réponse n’existe pas,
Une feuille dont la branche n’existe pas,
Un monde dont le ciel n’existe pas.

L’angoisse se fraye un passage entre les os
Remonte par les veines
Et vient éclore dans la peau,
Jaillissement de rêves faits chair
Interrogeant à nouveau les nuages.

Un frôlement qui passe,
Un regard fugace entre les ombres,
Suffisent pour que le corps s’ouvre en deux
Avide de recevoir en lui-même
Un autre corps qui rêve ;
Demi et demi, songe et songe, chair et chair,
Egales en forme, en amour, en désir.

Même si ce n’est qu’un espoir
Car le désir est une question dont nul ne sait la réponse. »

 

 

Luis Cernuda.

 

 


Louis Aragon – tant que j’aurai le pouvoir de frémir


peinture           Patricia Watwood:                Flora

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tant que j’aurai le pouvoir de frémir

Et sentirai le souffle de la vie

Jusqu’en sa menace

Tant que le mal m’astreindra de gémir

Tant que j’aurai mon cœur et ma folie

Ma vieille carcasse

 

Tant que j’aurai le froid et la sueur

Tant que ma main l’essuiera sur mon front

Comme du salpêtre

Tant que mes yeux suivront une lueur

Tant que mes pieds meurtris ne porteront

Jusqu’à la fenêtre

 

Quand ma nuit serait un long cauchemar

L’angoisse du jour sans rémission

Même une seconde

Avec la douleur pour seul étendard

Sans rien espérer les désertions

Ni la fin du monde

 

Quand je ne pourrais veiller ni dormir

Ni battre les murs quand je ne pourrais

Plus être moi-même

Penser ni rêver ni me souvenir

Ni départager la peur du regret

Les mots du blasphème

 

Ni battre les murs ni rompre ma tête

Ni briser mes bras ni crever les cieux

Que cela finisse

Que l’homme triomphe enfin de la bête

Que l’âme à jamais survivre à ses yeux

Et le cri jaillisse

 

Je resterai le sujet du bonheur

Se consumer pour la flamme au brasier

C’est l’apothéose

Je resterai fidèle à mon seigneur

La rose naît du mal qu’a le rosier

Mais elle est la rose

 

Déchirez ma chair partagez mon corps

Qu’y verrez-vous sinon le paradis

Elsa ma lumière

Vous l’y trouverez comme un chant d’aurore

Comme un jeune monde encore au lundi

Sa douceur première

 

Fouillez fouillez bien le fond des blessures

Disséquez les nerfs et craquez les os

Comme des noix tendres

Une seule chose une seule chose est sûre

Comme l’eau profonde au pied des roseaux

Le feu sous la cendre

 

Vous y trouverez le bonheur du jour

Le parfum nouveau des premiers lilas

La source et la rive

Vous y trouverez Elsa mon amour

Vous y trouverez son air et sont pas

Elsa mon eau vive

 

Vous retrouverez dans mon sang ses pleurs

Vous retrouverez dans mon chant sa voix

Ses yeux dans mes veines

Et tout l’avenir de l’homme et des fleurs

Toute la tendresse et toute la joie

Et toutes les peines

 

Tout ce qui confond d’un même soupir

Plaisir et douleur aux doigts des amants

Comme dans leur bouche

Et qui fait pareil au tourment le pire

C’est chose en eux cet étonnement

Quand l’autre vous touche

 

Égrenez le fruit la grenade mûre

Égrenez ce cœur à la fin calmé

De toute ses plaintes

Il n’en restera qu’un nom sur le mur

Et sous le portrait de la bien-aimée

Mes paroles peintes

peinture:          Patricia Watwood  –          le  rêve  de l’amant du poète

Le roman inachevé,

Poésie / Gallimard.


Philippe Soupault – Années lumière


Année-lumière.

Une étoile dans mes mains grandes ouvertes
Un regard une étincelle une joie
Des millions d’années-lumière et une seconde
Comme si le temps était aboli
et que le monde entier se gonflait de silence

L’inconnu s’illuminait d’un seul coup
et cette lueur annonçait l’aurore
Tout était promis et clair et vrai
Un autre jour une autre nuit et l’aube
et que le monde était à portée de mes mains

Ne pas oublier ces angoisses ces vertiges
en écoutant ce qu’annonçait l’étoile
et en retrouvant ce chemin de feu
qui conduisait vers l’avenir et l’espoir
et vers ce que nul ni moi n’attendait plus

Que les nuages lourds comme le destin
s’étalent et menacent comme des monstres
et que l’horizon noir soit noir comme l’enfer
L’étoile brille pour moi seul
et tout devient lumière et clarté

Étoile qui me guide vers cet univers
où règnent la vérité et l’absolu.

 


Philippe Soupault « Crépuscules ».


Ferruccio Brugnaro – Je ne me souviens pas


 

Je ne me souviens pas

peinture: Willem de Kooning

Je ne me souviens pas d’un matin aussi obscur.
La brume est très dense
et pénètre glaciale parmi nous
dans l’atelier avec l’angoisse
de quelque oiseau qui crie en vain
aujourd’hui.
La voix de mes camarades ;
La voix la plus belle et la plus forte de l’âme
résonne vide
lointaine
comme la joie, la couleur de l’air.

Ferruccio BRUGNARO
Traduit de l’italien par Béatrice GAUDY


Patrick Laupin – sans oracle


 

art – auteur non identifié, style Baselitz

 

 

 

Sans oracle

 

 

 

C’était quand même un peu disparaître
derrière quelque chose
derrière le mur physique des paroles
non pas une disparition — une déperdition
mot à mot lettre à lettre et tout le langage
dispersé dans ma tête
où je voulais j’espérais que la compréhension
naisse identique à l’amour
Fête de mai ni feuille ni théâtre
l’ombre noyée de mon angoisse
et la très haute lumière des chambres
froissée dans ce point de rêve endolori
d’où je m’éveillais enfant dans la coupure terrible
et noire d’un point diurne forcené d’irréalité
Que n’ai-je à espérer jour après jour
que la lente amère balancelle d’un présage
Ô signe physique d’un langage
des rythmes sacrilèges
une vitalité presque malade
Des portes un soir ou un matin
quand toute la douleur fêlée
des signes de dissociation
vanne un cri d’appel au creux du monde
du proche et du lointain qui souffrent encore
Ma terre de vision mes rêves de douleur
jamais nous ne sommes semblables
Déjà la masse noire confuse des corps auprès du lac
et l’ironie tragique des arbres sous la pluie
J’ai souffert te servir
j’ai ouvert des portes sans te trouver
je chérissais un principe d’espérance
je me suis retrouvé comme j’étais
triste, imbécile, marchant les deux pieds devant
ne voyant même pas l’âme d’un Dieu frôler mes yeux
Avril ne m’a compté que la cruelle étude apatride
et je n’ai pas vu le vent simple derrière l’ordre
ébloui du monde — Sans oracle
Je me suis mal protégé de ces roses mystérieuses
et fatidiques de l’aurore
qui élèvent en moi leur sentence
comme des temples ou des strophes puériles de la mort..

Patrick Laupin, extrait de La rumeur libre (Corps et âmes), Paroles d’Aube, 1993

 


Emily Dickinson – la Terre est brève


peinture: artiste non identifié ( faisant partie d'un dossier sur les artistes noirs-américains)

 

 

Je me dis : la Terre est brève –

L’Angoisse – absolue –

Nombreux les meurtris,

Et puis après ?

 

Je me dis : on pourrait mourir –

La Meilleure Vitalité

Ne peut surpasser la Pourriture,

Et puis après ?

 

Je me dis qu’au Ciel, d’une façon

Il y aura compensation –

Don, d’une nouvelle équation –

Et puis après ?

 

On apprend l’eau – par la soif

La terre – par les mers qu’on passe

L’exaltation – par l’angoisse –

La paix – en comptant ses batailles –

 

L’amour – par une image qu’on garde

Et les oiseaux – par la neige

 

I reason, Earth is short—
And Anguish—absolute—
And many hurt,
But, what of that?

I reason, we could die—
The best Vitality
Cannot excel Decay,
But, what of that?

I reason, that in Heaven—
Somehow, it will be even—
Some new Equation, given—
But, what of that?

Émily Dickinson

 

Curieusement  ayant cherché  « l’original »,  je  n’ai trouvé  que trois  strophes…

 

image - artiste non identifié, même provenance que plus haut


La théorie – du complot (RC)


peinture: Jackson Pollock - Composition with Pouring II au Hirshhorn Museum

 

La théorie                      du complot
Je te la dessine                 à la craie
C’est          une histoire d’intérêts
Et nous en n’avons pas notre lot

Des suggestions d’accusation
Mènent l’esprit en déroute
Autant qu’elles sèment le doute
Et font maintenir la pression

Parfois ,     des histoires d’espions
Outrepassent la barrière du droit
Et construisent la guerre du froid
Nous n’en sommes   que les pions

Mais           où se cache la vérité ?
Est-ce        celle que l’on nous dit
Ou bien              celle qu’on subit?
Dans ces                      calamités…

Bien malin                   qui le dirait
On le prendra      pour prophète
On demandera                    sa tête
Mais                         çà se saurait…

On ne construit             de vérité
Qu’en évitant            les discours
Qui conduisent    à des détours
de mains, bien              parasités

En évitant                  les phrases
Toujours                     prolifiques
De nos                bons politiques
Toujours                  en emphase

Surtout        quand ils nous dictent
De leurs paroles                   à abuser
Les victimes                         à accuser
Pour jouer                     leur vindicte

De ces discours , cerner les intérêts
Des individus                        et nations
Prêts en                       compromission
Il faudrait                            faire l’arrêt

C’est un coup                   les immigrés
C’est de l’autre un    corps de métier
A prendre                    dans son entier
Et autres                                 simagrées

Diviser                               pour régner
C’est en politique       l’unique sujet
De l’                        absence de projets
Où l’on veut         nous faire baigner.

Des ténébreux ciels,        osbcurcis
A transmettre              les angoisses
Nous devons fuir les porte- poisse
Pour ne pas être à leur           merci


Franck Venaille – J’ai souffrance beaucoup


installation, objets : Jean-Luc Parent: Musée de Rodez

 

 

 

 

la  section « révélations  poétiques »  de Amicalien,   nous permet d’accéder à toute une  série  de textes  de Franck Venaille,  et dont j’ai  extrait de texte

 

F Venaille est un écrivain aux  ambiances  sombres, (  il est l’auteur  entre autres  du  « bal du rat Mort »

————-

J’ai souffrance beaucoup,de cœur surtout

J’ai, très fort en moi, angoisse d’être vivant : j’ai !
Chaque naissance m’est blessure et la mienne gît
Quelque part dans une ville qui m’apparaît plus morte
Encore que ce rat dans l’égout – lui, au moins, n’atten-
Dant rien, n’espérant rien – (mais en est-on sûr ?) de
La vie. J’en ai grand angoisse ! J’ai angoisse de cela.
Il reste l’écriture, avec ses soldats, ses hommes par Mil-
Liers : nos libérateurs. Ressentent-ils eux-mêmes cet-
Te sensation ? Être des mots, blessés, qu’angoisse ronge !

 

 

Jean-Luc Parent,  dont  j’ai accompagné  ce texte  par une  de ses créations,  est aussi  auteur et poète..

 


James Baldwin – interrogations de Stagger Lee 4 (début)


James Baldwin, conu pour ses positions très affirmées  sur le sort des minorités noires, a publié une  série de poèmes, dont  les « interrogations de Stagger Lee », dont  voici un extrait

 

Enfants de la cupidité, héritiers du pillage,
ils touchent à la fin de leur voyage ‘.
c’est surprenant qu’ils y touchent sans s’étonner,
comme s’ils étaient eux-mêmes devenus
cette terre brûlée et profanée,
le buffle abattu, les tribus massacrées,
à l’infini la plaine vierge gorgée de sang,
la famine, le silence, le regard des enfants,
le meurtre maquillé en délivrance, aguichant
l’oeil démocratique,
et bouches de la vérité et de l’angoisse bâillonnée
l’ivresse du viol dans le parfum du magnolia,
le fruit de leurs entrailles haché menu,
hé ! fils et neveux noirauds, nièces cuivrées,
et la noire queue de Tom tranchée
pour froufrouter sous la crinoline,
pour pendre, le plus lourd des bijoux de famille,
entre les seins crayeux et rosés
de la femme du Grand Homme,
ou pour être cousue a la ceinture
de la chienne créole ou de la. nièce tel
un bout de satin noir et brillant,
lorgnant, lorgnant comme l’unique ceil de Dieu .’
l’espèce brûle de recréer un temps
où nous étions capables de reconnaître un crime.

———————–

Les Inrocks publiant cet article, dont  voici la fin: dans  « soul et litterature »

Stagger Lee, ce mauvais garçon emblématique qui travaille souterrainement toute la culture noire américaine.

Noir, obsédé sexuel, violent, arrogant, hors-la-loi, Iceberg Slim/Stagger Lee incarne tout ce que la grande culture noire de l’époque exhibe, avec une fierté ostentatoire, en une sorte d’antipropagande militante : d’Iceberg Slim à Miles Davis, de Sly Stone à Ishmael Reed, tous les grands artistes noirs de cette époque sont les bâtards flamboyants du satanique Stagger Lee. Leur art violemment expressif, subversivement ironique, dénude et transcende tout ce que la société américaine ne veut pas voir : l’image inversée de ses valeurs ­ son portrait dans la glace, réel et terriblement fascinant.

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A  re-penser  au moment où on s’interroge  sur les  causes  du génocide au Rwanda…

 

ou de  façon beaucoup plus proche, sur la Côte d’Ivoire,   voir  l’article  de Telérama

 

photo de reportage: boucherie improvisée...