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Anna Akhmatova – tu peux entendre le tonnerre


Tu peux entendre le tonnerre

et te souvenir de moi,

Et penser:

elle voulait des tempêtes.

le rebord

Du ciel sera

de la couleur d’un pourpre dur

Et ton cœur,

comme il était ensuite,

pourrait être en feu.

 

Anna Akhmatova thunder

 

 

 

 

 

You will hear thunder

and remember me,

And think:

she wanted storms.

The rim

Of the sky will be

the colour of hard crimson

And your heart,

as it was then,

will be on fire.

Anna Akhmatova


Anna Akhmatova – Rupture


photo  Gilbert Garcin:           la rupture

 

 

Rupture

Voici le rivage de la mer du Nord.

Voici la limite de nos malheurs et de nos gloires,

— Je ne comprends plus : est-ce de bonheur,

Est-ce de regret que tu pleures,

Prosterné devant moi?

Je n’ai plus besoin de condamnés,

De captifs, d’amants, d’esclaves ;

Quelqu’un que j’aime et qui soit inflexible

Partagera seul mon toit et mon pain.

Automne baigné de larmes, comme une veuve,

En vêtements noirs;   le coeur est embrumé…

Elle se remémore les mots de son époux,

Elle ne cesse de sangloter.

Il en ira ainsi tant que la neige silencieuse

N’aura pas pitié de la malheureuse lasse…

Oublier la douleur, oublier les caresses —

On donnerait pour cela plus que sa vie.

1921


Anna Akhmatova – Voix de la mémoire


sculpture; art roman:           Eglise de Mozac, Puy de Dôme

 

II : VOIX DE LA MEMOIRE              N. GOUMILIOV

Le monde est un rayon d’un autre visage,

Tout le reste est son ombre.

Le pont de bois a noirci, il penche ;

Il y a là des bardanes hautes comme des hommes,

D’impénétrables forêts d’orties proclament

Que l’éclat de la faux n’y entrera pas.

Au soir, un soupir passe sur le lac,

La mousse grimpe, revêche, sur les murs.

J’ai rencontré là

L’année vingt et un.

Le miel noir parfumé

Était doux aux lèvres.

Les branches griffaient

La soie blanche de ma robe,

Sur le pin tordu

Le rossignol refusait de se taire.

Au cri convenu

Il sort de sa tanière,

Comme un gnome des bois

Plus tendre qu’une soeur

À travers les prés,

À travers la rivière,

Il fonce et, plus tard,

Je ne dirai pas : laisse-moi.


Anna Akhmatova – la poitrine blanche de mon pays


 

installation: Sabrina Mezzaqui

installation:           Sabrina Mezzaqui

 

 

 

Torturée par tes longs regards,

Moi aussi j’ai appris à torturer.

Puisque je suis née de ta côte,

Comment puis-je ne pas t’aimer?

 

Un antique destin m’a imposé

D’être la soeur qui te console.

Mais je suis devenue maligne, avide,

Je suis la plus douce de tes esclaves.

 

Et quand je me pâme, docile,

Sur ta poitrine blanche plus que neige

Comme jubile ton coeur de vieux sage,

Ton coeur, soleil de mon pays !

 

-1921

 


Anna Akhmatova – la vie est finie pour toi


 

 

photo de presse: soldat mort: guerre du VietNam
photo de presse:  soldat mort:             guerre du VietNam

La vie est finie pour toi,

Tu resteras dans la neige.

Vingt-huit coups de baïonnette,

Cinq balles de fusil.

Il est triste, ce nouveau

Vêtement que j’ai cousu.

Elle aime, elle aime le sang,

Notre terre russe.


Anna Akhmatova – Pourquoi te déguises-tu ?


Dessin encre de P Alechinsky: tête de lion

 

 

Pourquoi te déguises-tu

En vent, en pierre, en oiseau ?

Pourquoi me souris-tu du ciel

Comme un éclair inattendu ?

Cesse de me tourmenter ! Ne me touche pas !

Laisse-moi à la gravité de mes soucis …

Un feu ivre passe en vacillant

Sur les marais gris desséchés.

La muse dans sa robe trouée

Chante d’une voix traînante, monotone.

Sa force miraculeuse

Est dans son angoisse cruelle et jeune.

 

 

Anna Akhmatova

 


Anna Akhmatova – tromperie


 

TROMPERIE

1
Printemps. Le matin est ivre de soleil,
Plus net le parfum des roses sur la terrasse,
Le ciel a plus d’éclat qu’une faïence bleue.
Le cahier est relié en maroquin très souple,
J’y lis des stances et des élégies,
Qui furent écrites pour ma grand-mère.

Je vois le chemin jusqu’à la grille, les bornes
Se détachent en blanc sur l’émeraude du gazon.
Oh! ce coeur est plein d’un amour exquis, aveugle.
Et quelle joie! ces couleurs, dans les massifs,
Et dans le ciel le cri aigu du corbeau noir,
La voûte du cellier au profond de l’allée.

2
Le vent souffle chaud, étouffant.
Le soleil brûle les mains.
La voûte de l’air sur la tête,
On dirait un verre bleu.

Odeur sèche des immortelles
Dans ma tresse qui se défait.
Sur le tronc rugueux du sapin
Une route pour les fourmis.

Reflets paresseux sur l’étang.
Vie légère, comme jamais…
Aujourd’hui j’ai cru voir quelqu’un
(Mais qui?) dans le hamac léger.

3
Soir bleu. Les vents sont apaisés,
La lumière veut que je rentre.
Qui est là? Devine… un fiancé?
Et pourquoi pas mon fiancé ?…

Sur la terrasse une silhouette familière,
On parle, mais très doucement.
Oh, je n’avais jamais éprouvé jusqu’ici
Une langueur si séduisante.

Les peupliers frémissent d’inquiétude,
Visités par des rêves de tendresse
Le ciel est couleur d’acier bruni,
La pâleur des étoiles est mate.

Je tiens un bouquet de giroflées blanches.
Elles cachent un feu secret, pour brûler
Celui qui les prendra de mes mains timides,
En effleurant ma paume tiède.

4
J’ai écrit des mots
Que longtemps je n’ai pas osé dire.
Le mal de tête m’engourdit,
Mon corps est comme insensible.

Le cor au loin s’est tu, mon coeur
Ressasse les mêmes énigmes,
Une légère neige d’automne
A recouvert le terrain de croquet.

Les feuilles bientôt ne frémiront plus !
La pensée bientôt oubliera ses tourments.
Je ne voulais pas être une gêne
Pour ceux dont le devoir est de se divertir.

J’ai pardonné à ces lèvres rouges
Leur cruelle plaisanterie…
Vous viendrez nous voir demain
En foulant aux pieds la première neige.

On allumera des bougies,
De jour leur éclat est plus doux,
On apportera un bouquet
De roses cueillies dans l’orangerie.

(Anna Akhmatova)


Anna Akhmatova – Les fleurs du rendez-vous manqué


peinture: autoportrait de Modersohn-Becker, avec une branche de camélias 1907

 
Autour  du  cou  un  fin  rosaire,
Des mains  cachées  dans un manchon,
Des yeux distraits et  sans  colère
Qui  jamais plus ne pleureront.

Un visage  qui  semble  pâle,
A cause  du  satin  lilas;
Jusqu’aux  sourcils mêmes, s’étale
Ma  frange  qui  ne boucle pas  .

La  démarche est  lente, incertaine ,
Et  n’a rien  du  vol  d’un  oiseau,
Comme  si le parquet  de chêne
Etait  sous mes pieds un radeau.

La  bouche  entrouverte  et  chagrine,
Je  suis  tout  près  de  suffoquer,
Et  frissonnent  sur ma poitrine
Les  fleurs   du  rendez-vous  manqué.

(1921)