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Ismaël Kadare – L’Antenne


L’ANTENNE (fragment)

120517 (350)r

Quand vient la nuit
Vous dormez, dormez.
Tandis que moi je veille
Sur le toit incliné.
Les courants d’air m’assaillent de tous les côtés,
La pluie souvent me trempe,
Parfois les vents me fouettent.

Je suis comme un bâton dressé vers les cieux,
Un morceau de fer,
Rien qu’un morceau de fer.
Mais chacun de mes millimètres
Connaît plus de langues
Que tous les linguistes,
Vivants ou morts.

Chacun de mes millimètres qui capte les émissions
Comprend à la musique
Plus que tous les musiciens.
Chacune de mes particules
Sait plus de nouvelles
Que n’en savent ensemble
Les reporters et les politiciens.

Je les saisis toutes
Je les récolte toutes
Moi,
Le bâton dressé haut dans le ciel.
Les speakers s’adressent à moi des quatre horizons.
Les uns parlent,
D’autres crient,
D’autres encore hurlent.
Au milieu d’orchestres et de bises hivernales

De la chronique du monde
J’entends la trompette.
Et moi je sais le langage des ondes
Le parler gris des horizons sans fin.
La lettre latine, la cyrillique, les hiéroglyphes
Descendent comme des araignées
Sur mon corps.

A travers mon corps elles passent
Toutes, toutes :
Les victoires des peuples,
Les manoeuvres des diplomates
Et, comme des griffes de tigres, les clauses des traités
Pour notre Albanie,
Calomnie, calomnie, calomnie.

 

Ismail KADARE in « La nouvelle poésie albanaise »         (P.-J. Oswald)

I Kadare  est  surtout connu pour  son oeuvre romancière…  mais  on peut  découvrir certaines  créations poétiques   sur le site  de Guess Who…


La vie chrysalide (RC)


 

photo perso: signes au sol.Le Villaret 2009

 

La vie  chrysalide-

 

 

Ma chrysalide  je me la suis  construite

Modelée de cœur et de pensées, —– j’y habite

Un cocon tapissé de musiques, de toiles en attente

De travaux en cours, la truelle pour modeler les fentes

 

Mais au cours des années,            dans ce petit endroit

J’y ai mis tant de choses,               que je suis à l’étroit

Mes chapitres s’entassent,            les écrits s’empilent

Mon histoire, je l’ai peinte,     et les années      défilent

 

Quand il faut qu’je respire,           je sors une antenne

Je prends tous les mots doux,       et ceux de la peine

Je sais donc qu’existe,  un plus                    large espace

Qui souvent me suggère, d’autres pays, d’autres traces

 

A trop me gaver, le sol a tangué,                         je suis mal assis

Chaise prisonnière des colonnes de livres,    les murs ont rétréci

Il s’abat sur moi, en  un vol gracile,              des milliers de pages

A cette  avalanche j’ai compris soudain ,         que j’étais en cage.

 

J’aurai pu aussi,  tricoter malin,                        un feu d’cheminée

Pour  faire du vide,    et organiser,                              mon autodafé

Ma mémoire pourrait , en un court instant       , partir  en fumée

Resterait, l’usage du cœur, le reste                                    éliminé

 

Mon ptit doigt m’a dit,                              ça n’peut plus durer

Tu vas prendre la route, et ton balluchon,    et déménager

J’ai fermé à clef, et je suis parti,               avec esprit avide

Conquérir le monde, pour  laisser ici,      ma vie chrysalide.