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Michael E Stone – Hiver en Arménie


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photo  Bradford Washburn

 

 

La terre s’est habillée d’ hiver.
Les peupliers sont nus.
Les sommets des montagnes arrondis
Blancs de neige,
un regard au-dessus
de noirs champs labourés
sur des collines roulantes.

D’ épars reflets  d’obsidienne
Attrapent le soleil bas par l’ouest,
brillant comme des lumières de Noël,
dessus et en-dehors,  dessus et en- dehors,
comme des vents de la route.

L’esprit de la brume
descend
de très loin .

 

 

photo du site « enrouesverslest »


Daniel Varoujan – La terre rouge


( poésie arménienne )

 

 

Sur ma table de travail, dans ce vase,
repose une poignée de terre prise
aux champs de mon pays…

C’est un cadeau, — celui qui me l’offrit
crut y serrer son cœur, mais ne pensa jamais
qu’il me donnait aussi le cœur de ses ancêtres.

Je la contemple… Et que de longues heures passées
dans le silence et la tristesse
à laisser mes yeux se river sur elle, la fertile,
au point que mes regards y voudraient pousser des racines.

Et va le songe… Et je me dis
qu’il ne se peut que cette couleur rouge
soit enfantée des seules lois de la Nature,
mais comme un linge éponge des blessures,
de vie et de soleil qu’elle but les deux parts,
et qu’elle devint rouge, étant terre arménienne,
comme un élément pur que rien n’a préservé.

Peut-être en elle gronde encore le sourd frémissement
des vieilles gloires séculaires
et le feu des rudes sabots
dont le fracas couvrit un jour
des poudres chaudes des victoires
les dures armées d’Arménie?

Je dis: en elle brûle encore
la vive force originelle
qui souffle à souffle sut former
ma vie, la tienne, et sut donner
d’une main toute connaissante,
aux mêmes yeux noirs, avec la même âme,
une passion prise à l’Euphrate,
un cœur volontaire, bastion
de révolte et d’ardent amour.

En elle, en elle, une âme antique s’illumine,
une parcelle ailée de quelque vieux héros
si doucement mêlée aux pleurs naïves d’une vierge,
un atome de Haïg, une poussière d’Aram,
un regard profond d’Anania
tout scintillant encor d’un poudroiement d’étoiles.

Sur ma table revit encore une patrie,
— et de si loin venue cette patrie…—
qui, dans sa frémissante résurrection,
sous les espèces naturelles de la terre
me ressaisit l’âme aujourd’hui,
et comme à l’infini cette semence sidérale
au vaste de l’azur, toute gonflée de feu,
d’éclairs de douceurs me féconde.

Les cordes tremblent de mes nerfs…
Leur intense frisson fertilise bien plus
que le vent chaud de Mai le vif des terres.
Dans ma tête se fraient la route
d’autres souvenirs, des corps tout rougis
d’atroces blessures
comme de grandes lèvres de vengeance.

Ce peu de terre, cette poussière
gardée au cœur d’un amour si tendu
que mon âme un jour n’en pourrait,
si dans le vent elle trouvait
le reste de mon corps (devenu cendre,
cette poudre en exil d’Arménie, cette relique,
legs des aïeux qui savaient des victoires,
cette offrande rouge et ce talisman
serrée sur mon cœur de griffes secrètes,
vers le ciel, sur un livre,
quand vient cette heure précieuse
de l’amour et du sourire
à ce moment divin où se forme un poème,

cette terre me pousse aux larmes ou aux rugissements
sans que mon sang ne puisse s’en défendre,
et me pousse à armer mon poing
et de ce poing me tenir toute l’âme.

traduction : Luc-André Marcel


Vahagn Davtian – Pierre sculptée avec croix


photo perso-          Croix sculptée,     Vallée du Lot,        Lozère

photo perso- Croix sculptée, Vallée du Lot, Lozère

Pierre sculptée avec croix



 

Dans les épines,
dans les rochers,
dans le vent,
dans les tempêtes,
à travers les neiges
à travers le grillage
inamovible
têtu
l’effritement
droit
indéchiffrable
simple,
seul et modeste
contre le ciel
contre le soleil
un pilier de la douleur
une colonne de conscience
contre le temps
, comme la beauté
crucifiée.

 

Stone Carved with Crosses
Vahagn Davtian

In the thorns,
in the rocks,
in the wind,
in the storms,
through the snows
through the scorch
unmovable
stubborn
crumbling
straight
undeciphered
simple,
alone and modest
against the sky
against the sun
a pillar of grief
a column of conscience
against time
like beauty
crucified.


Céleste N .Snowber – traces de la terre


Photo of Celeste Snowber by Gary Bandzmer

Elle est marquée de cicatrices
identitaires , d’où les contes
sont nés: une terre à la fois de
beauté et de génocide.

En fait, ni
l’histoire par l’oralité
ni l’histoire vécue
qu’elle entendit comme un
enfant de la diaspora.
Elle souffre pour
l’odeur de la terre
les textures des montagnes
les couleurs de peau
du vieux pays,
natal de sa mère.

La géographie détient
sa propre histoire –
un récit de savoir
caché dans le parfum
de boue et de ciel
du pain et les plantes
des fruits, à  moitié mûrs
sur le sol arménien.

Une douleur, pour la terre
d’où on venait,
un désir plus profond qu’étant
Moins de / Plus debout
L’appel viscéral
du toucher et sentir
d’entendre la chanson
de la terre
et se lamenter.

( essai de traduction personnelle du texte  visible en langue anglaise  sur le site  de la poésie  arménienne,  et particulièrement  des  textes  de l’auteure:)



She’s compelled with traces
of identity where the tales
were born: a land of both
beauty and genocide.

Not for facts,
the orality of story
the lived history
she heard as a
child of diaspora.
She aches for
the smell of earth
textures of mountains
colors of skin
the old country,
birthland of her mother.

Geography holds
its own story –
a narrative of knowing
hidden in the scent
of mud and sky
bread and plants
fruit, half-ripened
on Armenian soil.

An ache for land
from whence one came,
a longing deeper than
under/over standing
visceral call
to touch and feel
hear the earth’s
song and lament.


Lory Bedikian – Par delà la bouche


Lory Bedikian: Beyond the mouth

Click here for the audio clip Beyond the mouth read by the author Lory Bedikian.

On the back of every tongue in my family
there is a dove that lives and dies.

At night when my aunts and uncles sleep
the birds comb their feathers, sharpen beaks.

They are carriers, not only of the olive
branch, but the rest of our histories too.

As from the ark, we came in twos
with tired eyes from Lebanon, Syria,

the outskirts of Armenia and anywhere
where safety said its final prayers and died.

Like every simile ever written, the doves
or our tongues are tired and misread.

Dinners begin with mounds of bread, piled
dialogues between the older men.

Near our dark throats, the quiet
birds lurk to watch meals descend,

take phrases that didn’t reach
the truth and spin them into nests.

Now and then, we spit them out in shapes
of seeds, olive pits, or spines of fish.

The men never watch what enters past
the teeth, what leaves their moving lips,

and the doves know this. The women shut
their mouths when they don’t approve

of the squawking laughs. There is a saying
(or at least there should be) that if one doesn’t

believe what is said or true, they can ask
the dove on the back of the tongue

and it will chirp the ugliness or the pitted
truth, of how we choke on what we hide.

“Beyond the mouth” was first published in Timberline.

 

—————-

Par delà la bouche

Derrière chaque langue dans ma famille
Il y a une colombe qui vit et meurt.

La nuit, lorsque dorment mes oncles et tantes
Les oiseaux lissent leurs pennes, aiguisent leurs becs.

Les messagers, non seulement du rameau
D’olivier, mais aussi de ce qui reste de nos histoires.

Telle cette arche, où à deux nous sommes venus
Les yeux las, du Liban, de Syrie,

Des lointaines contrées d’Arménie et partout
Où la sécurité a dit ses dernières prières et a disparu.

Comme toute comparaison déjà écrite, les colombes
ou nos langues sont lasses et faussées.

Les dîners commencent par des monceaux de pain, des piles
De dialogues qu’échangent les anciens.

Près de nos gorges sombres, en silence
Les oiseaux sont tapis pour voir tomber la nourriture,

S’emparer des expressions hors d’atteinte de
La vérité, les tissant pour en faire des nids.

De temps à autre, nous les crachons en forme
De graines, de noyaux d’olives ou d’arêtes de poisson.

Les hommes ne voient jamais ce qui passe au-delà
Des dents, ce qui s’éloigne de leurs lèvres mouvantes,

Et les colombes savent cela. Les femmes ferment
La bouche lorsqu’elles désapprouvent

Les rires braillards. Un dicton
(du moins, il devrait exister) dit que si l’on ne

croit pas ce qui est dit ou vrai, ils peuvent demander
à la colombe derrière la langue

alors elle gazouillera la laideur ou la vérité
trouée, comment nous étouffons ce que nous cachons.

 


Ara Babaian – l’autre visage


photo:          pbgalerie

Ara Babaian: The Other Face

Today I am thinking of
The tender arms of history.
Not the bloody pogroms or the conquerors.
Today I am thinking of
A village woman
Baking bread,
Bread so soft that I
Want to rest my head
Against its flesh
And let its heat
Warm me.

L’autre visage
Aujourd’hui, je pense
Aux bras tendres de l’histoire.
Non pas aux pogroms sanglants ou aux conquérants.
Aujourd’hui, je pense
A une femme du village
La cuisson du pain,
Pain si doux que je
Souhaiterais poser ma tête
Contre sa chair
Et que sa chaleur
Me réchauffe.

Ara Babaian, est  un auteur arménien,  que l’on peut  retrouver (  et quelques  textes  ont des traductions en français) sur le site de poésie arménienne, ici.

 

 

 

 


Nicolas Sarafian – foule et solitude


 

Erevan et mont Ararat  :  provenance

 

Nicolas  ou Nigoghos   Sarafian est un auteur  arménien,

qui s’est exprimé  sur le génocide perpétré en son pays,  et dont  on peut  retrouver  des extraits  sur cette page  pdf

 

http://bibliotheque.agbueurope.org/wp-content/blogs.dir/19/files//2007/10/expo_armenie_extraits_litteraires.pdf

 

ainsi  que  dans le blog  de poésie  arménienne   (  quelques  textes  sont  traduits  en français)

« J’aimais la foule, quelquefois. Dans la grande ville, de rue en rue, les soirs, je me livrais au courant du fluide électrique émanant de milliers de corps. Je m’enivrais au bruit marin des innombrables pas. Mais peu à peu, au fil des ans, cette foule m’a jeté dans la solitude. J’ai reconnu la différence entre eux et moi. Et j’étais seul dans ma différence. Et une nuit, sur un trottoir visqueux de

pluie, dans les lumières diverses qui étincelaient au fond du miroir noir, je me suis soudain senti
au-dessus du vide. L’étranger.Mais également un mal plus cruel encore. La terre était seule, errante dans l’espace. Seuls et errants étaient les êtres. Et en même temps l’individu était absent.

Je songeais que l’homme avait été ainsi depuis l’époque préhistorique. Il marchait, parlait, mangeait,

copulait,riait, pleurait, se sacrifiait, poursuivant toujours un mirage, attendant toujours un avenir
qui ne vient pas. Le trottoir bouillonnait sous mes pieds, des pourritures de milliers d’années. Et
moi, seul et errant, je me demandais ce qui se préparait.
Un chrême* ou une mixture infernale ? Le

trottoir mouillé du sang d’innombrables vers écrasés. Et les lumières blanches et rouges, vertes et
jaunes des boutiques de luxe qui éclairaient les teignes de la pluie par milliards et qui donnaient
aux passants un masque funèbre comme s’ils fussent tous des morts, se reflétaient dans le trottoir
mouillé, remuaient là quelques générations de méduses et de vipères visqueuses et grouillantes.

J’avais vu la civilisation, mon rêve d’adolescence…

Je l’avais vue et je m’y perdais… »