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Xavier Grall – Solo


 

 

 

Chapelle  Méné  Bré   520.jpg

 

photo perso  . Le Méné-Bré   2011

 

Seigneur me voici c’est moi
Je viens de petite Bretagne
Mon havresac est lourd de rimes
De chagrins et de larmes
J’ai marché
Jusqu’à votre grand pays
Ce fut ma foi un long voyage
Trouvère
J’ai marché par les villes
Et les bourgades
François Villon
Dormait dans une auberge
A Montfaucon
Dans les Ardennes des corbeaux
Et des hêtres
Rimbaud interpellait les écluses
Les canaux et les fleuves
Verlaine pleurait comme une veuve
Dans un bistrot de Lorraine
Seigneur me voici c’est moi
De Bretagne suis
Ma maison est à Botzulan
Mes enfants mon épouse y résident
Mon chien mes deux cyprès
Y ont demeurance
M’accorderez-vous leur recouvrance ?
Seigneur mettez vos doigts
Dans mes poumons pourris
J’ai froid je suis exténué
O mon corps blanc tout ex-voté
J’ai marché
Les grands chemins chantaient dans les chapelles
Les saints dansaient dans les prairies
Parmi les chênes erraient les calvaires
O les pardons populaires
O ma patrie J’ai marché
J’ai marché sur des terres bleues
Et pèlerines
J’ai croisé les albatros
Et les grives
Mais je ne saurais dire
Jusques aux cieux
L’exaltation des oiseaux
Tant mes mots dérivent
Et tant je suis malheureux
Seigneur me voici c’est moi
Je viens à vous malade et nu
J’ai fermé tout livre
Et tout poème
Afin que ne surgisse
De mon esprit …./

 

( début du long poème  « Solo »…  ed Calligrammes )


Maurice Fickelson – pratique de la mélancolie – soir de mai


SOIR DE MAI

Ils s’étaient assis tous les trois à l’une des tables que l’on sortait dès les premiers beaux jours, seuls encore, à cette terrasse, devant l’auberge, à la sortie du village. La fraîcheur venait dans les derniers rayons du soleil de mai. Un peu avant, il avait plu et l’on entendait l’eau s’égoutter dans les bois tout proches : une brève et vigoureuse averse, puis le soleil était réapparu pour se coucher.

Les sièges étaient mouillés ;
ils s’étaient quand même assis, les mains posées sur la table ou sur leurs genoux. Une brise, par moments, se levait, mais au premier souffle, retombait, se remettait à plus tard. Durant quelques secondes, l’égouttement des feuillages recommençait l’averse. Comme quelqu’un se retourne dans son sommeil et soupire, le saule, de l’autre côté de la route, dans le pré qui descend vers la rivière, bruissait. Eux, c’était comme s’ils n’attendaient rien, mais attentifs aux intermittences de l’air – leurs cheveux, sur leur front, bougeaient, et les jeunes gens alors se regardaient en souriant. Personne ne les avait vus venir.

photo fav de Tom McFarlane - the watchers

Quand la patronne de l’auberge avait remarqué leur présence, ils étaient installés là, tout à fait à l’aise, sans besoin ni désir ; sur la table repeinte en blanc qu’ils occupaient, des gouttes d’eau brillaient au soleil. Ils avaient demandé un pichet de vin, mais ne paraissaient pas pressés de boire et n’avaient pas même rempli les verres.
La jeune patronne de l’auberge venait parfois sur le pas de la porte et, tout en faisant mine d’observer le ciel, ou la route, elle leur jetait des coups d’œil curieux, timides et intéressés. Les quelques habitués réunis à l’intérieur parlaient haut et fort, trinquaient et riaient bruyamment.

Mais ceux-là, assis à la terrasse, tandis que s’allongent les ombres, c’est à peine s’ils bougent la main, de temps à autre, ou tournent la tête. Tellement tranquilles. Ils regardent le saule, ou plus loin en bas du pré, la ligne des aulnes qui suivent le cours de la rivière. Ou bien les nuages, comme immobiles.

Ils regardent aussi l’étroit chemin qui part de la route, contourne le bois derrière l’auberge et remonte entre les noisetiers vers le hameau qu’on appelle Les Portes, l’église ancienne désaffectée et le cimetière à l’abandon. Lorsqu’ils lèvent le visage vers le toit moussu ou le ciel, il reçoit la lumière d’un oblique rayon qui le dore. Cela leur donne l’air heureux de ceux qui ne font pas de projet.
La patronne s’avisa qu’on ne les avait jamais vus par ici. Ils sont de passage, se dit-elle, émue par ce que ces mots apportaient de précaire, tout à coup, dans son existence. Un homme descendait le chemin du cimetière, une fourche sur l’épaule ; on l’apercevait par intervalles, entre les noisetiers.
Le soleil avait disparu.
Ils jetèrent un dernier coup d’œil à tout ce qui les entourait. Ils venaient de fort loin, de plus loin qu’on ne peut l’imaginer, et à quoi bon s’attarder quand le vent du soir ne saurait plus leur apporter l’odeur des lilas