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Edith BRUCK – L’égalité père ! –


Felix NUSSBAUM – Les damnés –
L’égalité père ! Ton rêve s’est vérifié 
je t’entrevois je te vois tu es encore en train de marcher 
aux côtés de Roth le nanti qui nous a refusé 
un peu de ricotta pour les fêtes,
Klein le cordonnier qui n’a pas voulu ressemeler à crédit 
tes uniques souliers, Goldberg le boucher 
au bouc bien taillé, qui t’a traîné 
au tribunal quand tu vendais de la viande sans licence,
Stein l’instituteur qui nous a donné des leçons d’hébreu 
dans l’attente d’une récompense divine il nous dirigeait 
comme un chef d’orchestre endiablé 
cassant des dizaines de baguettes sur nos têtes 
à nous tes enfants analphabètes en hébreu destinés à l’enfer. 
Et toi, le plus pauvre, le plus reconnaissable 
par ces fesses maigres ! Le plus agile, le plus 
exploitable pour des travaux forcés.
Vas-y père ! Tu es aguerri à toute éventualité 
armé d’expérience
tu connais le front, les fusils, les tranchées 
même la lutte quotidienne par temps d’abondance.
Tu connais la détention, les planches dures des cellules dans    
   le noir
où tu t’épouillais, tu léchais tes blessures, 
tu déroulais les mégots.
Tu connais le goût du sang dans la bouche 
à cause d’une dent cariée 
d’un coup de poing de gendarme 
d’une balle
dans la défense de la patrie, que tu t’obstines à croire tienne. 
Tu connais la mort aux aguets 
la mesquinerie des hommes 
le jeu des puissants
l’exploitation à laquelle les maîtres s’adonnent.
Tu connais toute l’échelle de l’humiliation
les voies obscures aux ombres menaçantes
avec les loups faméliques les chevaux qui s’emballent
par des nuits insomniaques dans tes voyages solitaires
dans l’illusion d’affaires
foireuses,
les promesses qu’on ne tient pas 
sauf la colère de Jéhovah !
Vas-y père tu connais les marches 
le froid la faim ! La tête haute ! 
tu ne dois plus te cacher des créanciers 
ils sont là tous nus !
Ah, tu te retournes ? Tu ne me reconnais pas, 
j’ai grandi j’ai des seins fermes 
un duvet tendre pur
comme maman quand on te l’a amenée en fiancée. 
Prends-moi père !
Je te donnerai du plaisir pas des enfants, 
de l’amour pas des devoirs 
de l’amour pas des reproches, 
de l’amour inconnu de toi 
imaginé par moi, cours 
c’est l’heure de l’Apocalypse ! 
Commettons un péché mortel 
pour mériter la mort.

Edith BRUCK

Pourquoi aurais-je survécu ? (édition électronique 3 décembre 2021)

Éditions Payot & Rivages.

édition papier du même ouvrage (ISBN : 978­2-7436-5504-4).

Pourquoi aurais-je survécu
sinon pour témoigner
avec toute ma vie
avec chacun de mes gestes
avec chacune de mes paroles
avec chacun de mes regards.


Née en 1931 en Hongrie, Edith Bruck, a été déportée avec sa
famille en avril 1944. Ayant survécu aux camps de concentration,
elle s’installe en Italie dont elle adopte la langue. Dès 1959, elle
publie des récits inspirés de sa déportation, implacables, mais
dépourvus de haine, qui lui vaudront, outre l’amitié de Primo Levi,
les plus grands prix et une reconnaissance internationale. Son
œuvre poétique (publiée de 1980 à nos jours) constitue une
véritable autobiographie en vers, en écho à son témoignage.

Felix Nussbaum – Autoportrait – (détail de l’ autoportrait au passeport juif)

Sur Félix Nussbaum ( mort à Auschwitz le 9 août 1944 ) : sa peinture , sa vie


Ceija Stojka – Auschwitz est mon manteau (extraits)


 

Kiefer

Anselm Kiefer — Die Ungeborenen (Les non-nés)

 

L’homme a créé la balance

elle indique la justice

la majorité et la minorité,

et alors pourquoi

nous traite-t-on nous les Roms et les Sintis

de minorité ?

regardez donc ce qu’indique la balance

ou est-ce vous qui l’avez étalonnée

pour que vous puissiez dire : nous sommes

la majorité

et vous la minorité ?

de awen bachtale[1].

 

[1] Soyez le bienvenu.

 

 

Die Waage erschuf der Mensch

sie zeigt die Gerechtigkeit

die Mehrheit und die Minderheit

und warum

bezeichnet man uns Rom und Sinti

dann als Minderheit ?

schaut doch was die Waage zeigt

oder ist die von Euch geeicht

damit Ihr sagen könnt :  wir sind

die Mehrheit

und Ihr die Minderheit ?

de awen bachtale.

 

***

 

Le ruisseau

était notre baignoire

la rue notre pays natal

notre pain

les hommes qui nous le donnaient

Notre souffrance personne ne la voyait

Nos morts gisent dans la terre

le pays où ils sont nés

La nature est notre première mère

Le vent est le frère du Rom

la pluie la sœur de la Romni

Et tout le reste va avec

 

 

Unsere Badewanne

war der Bach

unsere Heimat die Straβe

unser Brot waren die Menschen

die es uns gaben

Unser Leid das sah niemand

Unsere Toten liegen in der Erde

Land wo sie geboren sind

Die Natur ist unsere Urmutter

Der Wind ist der Bruder des Romm

der Regen die Schwester der Romni

Und all das andere gehört dazu

 

***

 

Auschwitz est mon manteau

tu as peur de l’obscurité ?

je te dis que là où le chemin est dépeuplé,

tu n’as pas besoin de t’effrayer

 

je n’ai pas peur.

ma peur s’est arrêtée à Auschwitz

et dans les camps.

 

Auschwitz est mon manteau,

Bergen-Belsen ma robe

et Ravensbrück mon tricot de peau.

de quoi faut-il que j’aie peur ?

 

 

Auschwitz ist mein mantel

du hast angst vor der finsternis ?

ich sage dir , wo der weg menschenleer ist,

brauchst du dich nicht zu fürchten

 

ich habe keine angst.

meine angst ist in Auschwitz geblieben

und in den lagern.

 

Auschwitz ist mein mantel

Bergen-Belsen mein kleid

Und Ravensbrück mein unterhemd.

Wovor soll ich mich fürchten ?

 

 

 

Auschwitz est mon manteau

et autres chants tziganes                  Editions Bruno Doucey

 

 


Jean-Pierre Andrevon – Élie


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photo Ayashok

 

 

Élie

 

Mon ami

le petit Élie

juif

est mort à Paris

cet été

dans son lit

le petit Élie

n’était plus si petit

il avait mon âge

à peu près

je l’avais connu

en mille neuf cent quarante-quatre

nous avions trois ans

ou quatre

nous habitions

la même maison

moi au premier

lui au dernier

une seule pièce

sous les toits

une chambre de bonne

comme on disait

avec sa mère

et pas de père

sa mère qui était bonne

précisément

il m’avait dit

un jour dans la cour

où nous jouions

aux billes en terre

sans soucis

des rumeurs et des tremblements

de la ville au-dehors

il m’avait dit

tu sais je suis

juif

mais il ne faut le dire

à personne

juif je ne savais pas

ce que c’était

on n’en parlait pas

chez moi

ou alors à mots couverts

avec des drôles

de regards

mais pour faire plaisir

à mon ami Élie

je n’ai rien dit

à personne

surtout pas

à mes parents

qui sont morts

depuis longtemps

juif

j’ai appris plus tard

ce que c’était

quand j’ai grandi

quand j’ai appris

quand j’ai lu

quand on m’a dit

et Élie

comme moi a grandi

loin de cet hiver-là

loin de ce temps-là

d’Auschwitz et de

Treblinka

et puis

il a mené sa vis

jusqu’à sa mort

dans son lit

une vie ordinaire

qui ne vaut pas la peine

d’en faire une histoire

que j’écris quand même

ce soir

parce que

cet hiver-là

qui peut toujours

revenir

il ne faut pas

cesser

de s’en souvenir

 

Jean-Pierre Andrevon (né en 1937) in Obstinément des femmes des chats et des oiseaux, éditions Le pédalo ivre, collection poésie, 2016