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Guy Goffette – le jardin d’enfance


 

 

 

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dessin – association du clos du Nid, Lozère

 

 

Peuplé de voix et de couleurs,

le jardin d’enfance persiste en nous,

royal malgré la chute et l’exil du roi ;

il rafraîchit les déserts traversés de l’âge,

rattrape l’aveugle dans la musique,

le sourd dans la contemplation.

Toujours ce qui manque à nos vies,

cet innommable vide tout à coup derrière la nuque,

qui nous remplit de regrets, de remords,

de nostalgie, toujours a la forme d’un jardin.


Raymond QUENEAU (Sourde est la nuit l’ombre la brume)


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  EDVARD MUNCH ( Nuit d’ été, Asgardstrand ), 1902

 

 

Sourde est la nuit l’ombre  la brume
Sourd est l’arbre  sourd le caillou
Sourd est le marteau sur l’enclume
Sourde est la mer   sourd le hibou

 

Aveugles  la nuit et la pierre
Aveugles  l’herbe et les épis
Aveugle est la taupe sous terre
Aveugle  un noyau dans le fruit 

 

Muettes  la nuit et la misère
Muets sont les chants et la prairie
Muette est la clarté de l’air
Muet  le bois  le lac  le cri

 

Infirme est toute la nature
Infirmes sont bêtes et rocs
Infirme est la caricature
Infirme l’idiot qui débloque

 

Mais qui voit ? qui entend ? qui parle ?

 

 

( Les ZIAUX  III  Poésie / Gallimard)

Claude Roy – Nuit


 

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Elle est venue la nuit de plus loin que la nuit
à pas de vent de loup de fougère et de menthe
voleuse de parfum impure fausse nuit
fille aux cheveux d’écume issue de l’eau dormante

Après l’aube la nuit tisseuse de chansons
s’endort d’un songe lourd d’astres et de méduses
les jambes mêlées aux fuseaux des saisons
veille sur le repos des étoiles confuses

Sa main laisse glisser les constellations
le sable fabuleux des mondes solitaires
la poussière de Dieu et de sa création
la semence de feu qui féconde la terre

Mais elle vient la nuit de plus loin que la nuit
A pas de vent de mer de feu de loup de piège
bergère sans troupeau glaneuse sans épis
aveugle aux lèvres d’or qui marche sur la neige.

 

 

Claude ROY           « L’Enfance de l’Art » (Fontaine, 1942)


Justo Jorge Padrôn – Pierre


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photo : Pergé  – Turquie

 

 

Pierre
De la profondeur la plus dure de la pierre
guettent toujours la mort et son langage.

Le vert reste muet, exilé
devant son brusque effroi.
En son aridité de sphinx,
la pierre nous incite à la superstition
et à la haine qui s’épanche.
De près ou de loin, elle attend
et cherche la tiédeur la plus vive du sang.

Voyez-la ancrée dans la nuit,
occupant l’endroit où chante le jour.
Elle veut être la surprise qui nous aveugle dans ce silence
d’être pierre au milieu des pierres.


Nicolas Rouzet – le cercle et la parole


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photo: Ernst Haas

 

 

Il y a le cercle et la parole
et l’heure où chaque naissance
annonce l’aube rageuse
l’attente du regard

Une main aveugle
dure à tâtons
devance le jour
dessine comme par jeu
la frontière qui sépare
le silence de la parole
le geste du murmure

De son pouce
se traverse la brèche
s’effleure le néant
d’où l’on sauve
la braise
et la brindille

Et que l’oreille
se tende
vers ce soupirail
qu’elle entende
que nos fantômes
n’ont pas changé de nom
que tous se croient encore vivants
dans l’espace ouvert
par l’éclat
le mirage
de nos âmes !

 


Marc Exavier – L’espoir est un soleil impair


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                      Lithographie:           Georges Braque:        soleil et lune II  ( 1959)

( extrait des  « chansons pour amadouer la mort)

 

 

L’espoir est un soleil impair
Un frisson volé aux miroirs
L’espoir est une ruche folle
Une ruée de clignements
Une rumeur aux gras de sel
Une marée mure de sang

L’espoir est un chemin aveugle
Un désespoir qui se recharge
Un écho qui choisit les mensonges
Un gisement de ciels
L’espoir est un fleuve qui rêve
Dans le soir fumant de la soif

L’espoir est une légende confuse
Où l’amertume fermente et soigne
Son goût de cendre et de tumeur

J’habite mes ossements
Cœur à chaos nageur soluble
Une erreur qui crée ses calculs
La vie est un soleil aveugle.

 

On peut lire  d’autres  extraits  ici…


Jacques Dupin – Romance aveugle


peinture: Philip Guston

peinture:          Philip Guston

Je suis perdu dans le bois
dans la voix d’une étrangère
scabreuse et cassée comme si
une aiguille perçant la langue
habitait le cri perdu

coupe claire des images
musique en dessous déchirée
dans un emmêlement de sources
et de ronces tronçonnées
comme si j’étais sans voix

c’en est fait de la rivière
c’en est fini du sous-bois
les images sont recluses
sur le point de se détruire
avant de regagner sans hâte

la sauvagerie de la gorge
et les précipices du ciel
le caméléon nuptial
se détache de la question

c’en est fini de la rivière
c’en est fait de la chanson

l’écriture se désagrège
éclipse des feuilles d’angle
le rapt et le creusement
dont s’allège sur la langue
la profanation circulaire

d’un bout de bête blessée
la romance aveugle crie loin

que saisir d’elle à fleur et cendre
et dans l’approche de la peau
et qui le pourrait au bord
de l’horreur indifférenciée

[…]


Monique L -Monolithes irrespectueux


un texte de Monique L,  extrait de son blog poétique et pictural:

« si-peu-de-nous »

Monolithes irrespectueux

 

-La fleur et la pierre participent du même monde et pourtant elles ne sont pas du même genre. Au final, la pierre – toujours hors de portée- même lorsqu’elle s’éboule, écrasera toujours la fleur.

La fleur a vécu d’autres saisons, elle le sait. Elle ne comprend pas tout cela.

La pierre larmoyante de pluie ou d’humble rosée reste une pierre. La pierre roule à sa seule convenance , elle écrase sans façon. Que lui importe, elle est pierre, elle est fière et altière. La pierre s’érige au-dessus du lot commun , elle le clame dans l’azur à tous les dieux et elle se renie ( comme tout ce qui clame) sans vergogne dans les bassesses de ses dégringolades.La pierre se targue d’éthique mais elle méprise Sisyphe et offense le brin d’herbe . La pierre passe sans égards,dans un grand éclat de rire, elle plie et abaisse la fleur. La pierre est sourde ou aveugle ou muette ou trop sûre d’elle.

La fleur et l’herbe le savent, impuissantes, toujours vivantes. Elles ne comprennent rien à tout cela.


Andreas Altmann – visite


 

photographe  non identifié..

photographe non identifié..

La mémoire, quand elle renonce
à un souvenir l’un après l’autre,
devient aveugle à ses propres paroles.
Dans des pièces vides, en tâtonnant
le mur, qui te saisit les mains,
au-dessus des portes que tu n’ouvres pas,
tu avances vers la fenêtre.  Des regards,sombres
ou clairs, cèdent la place aux yeux.
A partir de bruits, la voix se façonne
qui ne franchira pas le seuil du
silence.  Encore une fois tu marches,
sans toucher le sol, à travers la maison.
la lumière a découpé des ombres
pour lesquelles, ici, il n’y a aucune explication.
Tu grattes profondément  les extrémités de tes doigts
quelqu’un te suit, les bras
croisés, avec ce regard en biais.  tu demandes
à rester plus longtemps.  devant le porche,
une auto attend. Son moteur démarre.

besuch

das gedächtnis, wenn es eine
nach der anderen erinnerung aufgibt,
erblindet an seinen worten.
in leeren räumen tastest du dich
an der wand, die deine hände ergreift,
über türen, die du nicht öffnest,
ans fenster. blicke, die dunkel
die hell sind, weichen den augen.
an geräuschen formt sich die stimme,
die nicht über das schweigen hinaus
kommt. noch einmal gehst du
mit bodenlosen schritten durchs haus.
licht hat schatten herausgeschnitten,
für die es hier keinen grund gibt.
du kratzt an den rändern die finger auf.
jemand folgt dir verschränkt
mit den armen, dem blick. du bittest,
noch länger zu bleiben. vor dem tor
wartet das auto. der motor springt an.

Andreas Altmann
© Rimbaud Verlag

 

 


Les couleurs se cachent, par-devers moi – ( RC )


peinture perso -  In a sentimental Mood  (  détail ) - 2001

peinture perso – In a sentimental Mood ( détail ) – 2001

 

Les couleurs se cachent, par-devers moi…

Il faut que je les révèle, que je plaide en leur faveur.

Elles ont besoin de se déposer, d’un peu de temps,

Et d’une volonté qui trace à ma place,

Sur la toile, les plus grands desseins.

 

Il n’ a que les yeux d’aveugle,       pour ne pas voir ;

Les images y seraient         présages,

Et le silence une cage où se recueillent,

Les idées qui m’emportent ailleurs ,

(        sont-elles encore les miennes  ?      )

 

Une torture douce,  délivrée de blessures,

Où j’y murmure seul,   les cris,

Et l’amour des vivants,  un pinceau à la main,

Là ,     où se confrontent les recoins d’ombre,

Et révélations de lumière .

 

 

Je les absorbe et les restitue.

RC – nov  2014


Serge Pey – C’était une fois, c’était toujours.


peinture: peinture en trompe-l'oeil sur une porte... Oeuvre visible au château de Chatsworth,  Angleterre

——————————————                                               peinture en trompe-l’oeil sur une porte…                                              Oeuvre visible au château de Chatsworth, Angleterre

 

 

 

 

 

C’était une fois, c’était toujours.

 

La poésie n’est pas
une solution

Aucune solution
n’est une poésie

Une pierre n’est pas
un phénomène optique

Aucun phénomène optique
n’est une pierre

Une chaise n’est pas
un homme assis

Aucun homme assis
n’est une chaise

Ce cerisier n’est pas
un arbre

Aucun arbre
n’est un cerisier

La neige n’est pas
une lumière

Aucune lumière
n’est une neige

La poésie n’est pas
une solution

Aucune solution
n’est une poésie

En chantant
on découpe sans bouger
les lèvres de ce qui nous embrasse
car nous avons faim
d’avoir faim
et nous vengeons notre bouche
d’avoir été mangée

A force de regarder le ciel
nous faisons boiter
l’infini
qui ne s’arrête pas de marcher
comme un mendiant aveugle
La nuit lui donne parfois
sans nous
la monnaie d’une étoile

La beauté qui se perd
nous aime toujours
de nous
avoir perdu

Serge Pey

 


François Corvol – Quelque chose – Visions of L.A.


 

photographe non identifié

photographe non identifié

 

VISIONS OF LA

Il est l’heure maintenant de dormir
ne disparais pas trop vite où je ne peux plus marcher
ne vas pas trop vite où mes pas ne vont plus
ma vie elle n’est rien qu’un peu de ces chansons infirmes
de la cendre soulevée sur nos chemins intérieurs
j’ai dressé mon amour dans cette déchirure
j’ai exhumé le diamant de ces rêves offensés
je suis comme les autres hommes les autres éphémères
qui vont partout se cogner chercher de la lumière
j’habite la nuit je n’ai que la nuit
pour me raconter ce que c’est que de rester en vie
aveugle incertain ignorant
je ne fais qu’errer de lueur en lueur
et lorsque je l’atteins je brûle comme chacun

08.02.13


Aveugle – ( RC )


klara 1  paru dans plateforme magazine

klara 1 paru dans plateforme magazine

 

Tu tiens la balance,
A peser les étoiles,
J’en sens          la caresse des rayons,
Ils me relient               quelque part,

Au chant de l’ailleurs,
Que je ne perçois pas,
Ou juste à tâtons …
Mais ta voix me parvient.

Elle est une bonne étoile,
Et me permet         de traverser,
Des champs, où les blés,
Ondulent dans le noir.

J’ignore la forme de ton visage,
Mais je reconnaîtrais      entre mille,
Le grain de ta peau,
J’ai juste des yeux           au bout des doigts,

Même s’ils ne voient pas  .

 

RC- avril  2014


Octavio Paz – Pierre de Soleil


aquarelle perso -  d'après  une peinture de plus grand format

aquarelle perso – d’après une peinture de plus grand format

Pierre de 

Soleil

un saule de cristal, un peuplier d’eau sombre,
un haut jet d’eau que le vent arque,
un arbre bien planté mais dansant,
un cheminement de rivière qui s’incurve,
avance, recule, fait un détour
et arrive toujours:
un cheminement calme
d’étoile ou de printemps sans hâte,
une eau aux paupières fermées
qui jaillit toute la nuit en prophéties,
unanime présence en houle,
vague après vague jusqu’à tout recouvrir,
verte souveraineté sans crépuscule
comme l’éblouissement des ailes
quand elles s’ouvrent dans le milieu du ciel,

un cheminement entre les épaisseurs
des jours futurs et du funeste
éclat du malheur comme un oiseau
pétrifiant la forêt par son chant
et les félicités imminentes
entre les branches qui s’évanouissent,
heures de lumière que grignotent déjà les oiseaux,
présages qui s’échappent de la main,

une présence comme un chant soudain,
comme le vent chantant dans l’incendie,
un regard qui retient en suspend
le monde avec ses mers et ses montagnes,
corps de lumière filtré par une agate,
jambes de lumière, ventre de lumière, baies,
roche solaire, corps couleur de nuage,
couleur du jour rapide qui bondit,
l’heure scintille et prend corps,
le monde, oui, il est visible par ton corps,
il est transparent grâce à ta transparence,

je vais entre des galeries de sons,
je flue entre les présences résonnantes,
je vais au travers les transparences comme un aveugle,
un reflet m’efface, je nais dans un autre,
ô forêt de piliers enchantés,
sous les arcs de la lumière je pénètre
les couloirs d’un automne diaphane,

je vais au travers ton corps comme par le monde,
ton ventre est une place ensoleillée,
tes seins sont deux églises où l’on célèbre
le sang et ses mystères parallèles,
mes regards te couvrent comme du lierre,
tu es une ville que la mer assiège,
une muraille que la lumière divise
en deux moitiés de couleur pêche,
un lieu de sel, de roches et d’oiseaux
sous la loi du midi ébahi,

vêtue par la couleur de mes désirs
comme ma pensée tu vas nue,
je vais au travers tes yeux comme par l’eau,
les tigres boivent le rêve de ces yeux,
le colibri se brûle dans ces flammes,
je vais au travers ton front comme par la lune,
comme le nuage au travers ta pensée,
je vais au travers ton ventre comme par tes rêves,

ta jupe de maïs ondule et chante,
ta jupe de cristal, ta jupe d’eau,
tes lèvres, tes cheveux, tes yeux,
toute la nuit tu es pluie, tout le jour
tu ouvres ma poitrine avec tes doigts d’eau,
tu fermes mes yeux avec ta bouche d’eau,
sur mes os tu es pluie, dans ma poitrine
un arbre liquide creuse des racines d’eau,

je vais au travers tes formes comme par un fleuve,
je vais au travers ton corps comme par une forêt,
comme par un sentier dans la montagne
qui se termine en un abîme abrupt
je vais au travers tes pensées effilées
et à la sortie de ton front blanc
mon ombre précipitée se brise,
je recueille mes fragments un à un
et je poursuis sans corps, je cherche à tâtons,

couloirs sans fin de la mémoire,
portes ouvertes vers un salon vide
où pourrissent tous les étés,
les bijoux de la soif brillent tout au fond,
visage évanoui dès que je me le remémore,
main qui s’effrite si je la touche,
cheveux d’araignées en tulmute
sur des sourires d’il y a tant d’années,

à la sortie de mon front je cherche,
je cherche sans trouver, je cherche un instant,
un visage d’éclair et d’orage
courant entre les arbres nocturnes,
visage de pluie dans un jardin d’obscurités,
eau tenace qui flue à mon côté,

je cherche sans trouver, j’écris en tête à tête
il n’y a personne, tombe le jour, tombe l’année,
je tombe dans l’instant, je tombe au fond,
invisible chemin sur des miroirs
qui répètent mon image brisée,
je marche depuis des jours, instants cheminés,
je marche sur les pensées de mon ombre,
je marche sur mon ombre en quête d’un instant,

je cherche une date vive comme l’oiseau,
je cherche le soleil dès cinq heures du soir
tempéré par les murs de brique rouge:
l’heure mûrissait ses grappes
quand elle s’ouvrait sortaient les jeunes filles
de son entraille rosée et elles s’éparpillaient
parmi les cours dallées du collège,
haute comme l’automne elle cheminait
enveloppée par la lumière sous l’arcade
et l’espace en l’entourant l’habillait
d’une peau plus dorée et transparente,

tigre couleur de lumière, cerf brun
dans les environs de la nuit,
j’ai entrevu une jeune fille penchée
sur les balcons verts de la pluie,
adolescent visage innombrable,
j’ai oublié ton nom, Mélusine,
Laure, Isabelle, Perséphone, Marie,
tu as tous les visages et aucun,
tu es toutes les heures et aucune,
tu ressembles à l’arbre et au nuage,
tu es tous les oiseaux et un astre,
tu ressembles au tranchant de l’épée
et à la coupe de sang du bourreau,
lierre qui avance, enveloppe et déracine
l’âme et la divise d’elle-même,

écriture de feu sur le jade,
crevasse dans la roche, reine des serpents,
colonne de vapeur, source dans le roc,
cirque lunaire, pic des aigles,
grain d’anis, épine minuscule
et mortelle qui donne des peines immortelles,
bergère des vallées sous-marines
et gardienne de la vallée des morts,
liane qui pend au bord du précipice,
plante grimpante, plante vénéneuse,
fleur de résurrection, raisin de vie,
dame de la flûte et de l’éclair,
terrasse du jasmin, sel dans la plaie,
bouquet de roses pour le fusillé,
neige en août, lune de l’échafaud,
écriture de la mer sur le basalte,
écriture du vent dans le désert,
testament du soleil, grenade, épi,

visage en flammes, visage dévoré,
adolescent visage persécuté
années fantômes, jours circulaires
qui donnent dans la même cour, sur le même mur,
l’instant brûle et ils sont un seul visage
les successifs visages de la flamme,
tous les noms sont un seul nom,
tous les visages sont un seul visage,
tous les siècles sont un seul instant
et pour des siècles et des siècles
une paire d’yeux ferme le passage au futur,

il n’y a rien face à moi, rien qu’un instant
racheté cette nuit, contre un rêve
d’union d’images rêvées,
durement sculpté contre le rêve,
arraché au rien de cette nuit,
à bout de bras, soulevé lettre à lettre,
tandis que le temps se jette dehors
et il cogne aux portes de mon âme
ce monde avec son horaire sanguinaire,

un instant, un instant seulement tandis que les villes,
les noms, les saveurs, le vécu,
s’effritent sur mon front aveugle,
tandis que la pesanteur de la nuit
humilie ma pensée et mon squelette,
et mon sang circule plus lentement
et mes dents se gâtent et mes yeux
s’embrument et les jours et les ans
accumulent leurs horreurs vides,

tandis que le temps ferme son éventail
et qu’il n’y a rien derrière ses images
l’instant s’abîme et surnage,
entouré de mort, menacé
par la nuit et son lugubre bâillement,
menacé par le brouhaha
de la mort vivace et masquée
l’instant s’abîme et se pénètre,
comme un poing qui se serre, comme un fruit
qui mûrit vers l’intérieur de lui-même
et lui-même se boit et se répand
l’instant translucide se ferme
et mûrit vers l’intérieur, pousse en racines,
croit à l’intérieur de moi, m’occupe entièrement,
son feuillage délirant m’expulse,
mes pensées seulement sont ses oiseaux,
son mercure circule par mes veines,
arbre mental, fruits saveur de temps,

ô vie à vivre et déjà vécue,
temps qui revient en une marée
et se retire sans tourner le visage,
ce qui s’est passé n’est pas mais commence à être
et silencieusement se jette
en un autre instant qui s’évanouit:

face au soir de salpêtre et de pierre
armée de couteaux invisibles
d’une rouge écriture indéchiffrable
tu écris sur ma peau et ces plaies
comme un vêtement de flammes me recouvrent,
je brûle sans me consumer, je cherche l’eau
et dans tes yeux il n’y a pas d’eau, ils sont de pierre,
et tes seins, ton ventre, tes hanches
sont de pierre, ta bouche a un goût de poussière,
ta bouche a un goût de temps empoisonné,
ton corps a un goût de puits condamné,
passage de miroirs que répètent
les yeux de l’assoiffé, passage
qui revient toujours à son point de départ,
et tu me conduis, aveugle, par la main
à travers ces galeries obstinées
jusqu’au centre du cercle et tu surgis
comme un éclat qui se fige en hache,
comme une lumière écorchée, fascinante
comme l’échafaud du condamné,
flexible comme le fouet et svelte
comme l’arme soeur de la lune,
et tes paroles tranchantes creusent
ma poitrine et me dépeuplent et me vident,
un à un, tu arraches mes souvenirs,
j’ai oublié mon nom, mes amis
grondent parmi les porcs ou pourrissent
mangés par le soleil dans un fossé,

il n’y a rien en moi qu’une large plaie,
un creux que jamais personne ne fouille,
présent sans fenêtres, pensée
qui revient, se répète, se reflète
et se perd dans sa propre transparence,
conscience transpercée par un oeil
qui se regarde se regarder jusqu’à se noyer
de clarté:
moi j’ai vu ton atroce écaille,
Mélusine, briller, verdâtre, à l’aube,
tu dormais enroulée dans les draps
et au réveil tu as crié comme un oiseau
et tu es tombée sans fin, cassée et blanche,
rien n’est resté de toi, rien que ton cri
et à la fin des siècles je me découvre
avec de la toux et une mauvaise vue, mélangeant
de vieilles photos:
il n’y a personne, tu n’es personne,
une montagne de cendres et un balai,
un couteau ébréché et un plumeau,
une peau pendue à quelques os,
une grappe déjà sèche, un trou noir
et dans le fond du trou les deux yeux
d’une enfant noyée d’il y a mille ans,

regards enterrés dans un puits,
regards qui nous voient depuis le début des temps,
regard enfant de la mère vieille
qui voit dans le fils grand un père jeune,
regard mère de la fille solitaire
qui voit dans le père grand un fils enfant,
regards qui nous regardent depuis le fond
de la vie et sont les pièges de la mort
– où est l’envers: tomber dans ces yeux
est-ce revenir à la vie véritable?

tomber, revenir, me rêver et que me rêvent
d’autres yeux futurs, une autre vie,
d’autres nuages, mourir d’une autre mort!
– cette nuit me suffit, et cet instant
qui n’en finit pas de s’ouvrir et de me révéler
où j’étais, qui je fus, comment tu t’appelles,
comment moi je m’appelle:
pouvais-je bâtir des plans
pour l’été -et tous les étés-
à Christopher Street, il y a dix ans,
avec Phyllis qui avait deux fossettes,
où les moineaux buvaient la lumière?,
sur la place de la Réforme Carmen me disait-elle
« l’air ne pèse rien, ici c’est toujours octobre »
ou l’aurait-elle dit à l’autre que j’ai perdu
ou l’aurais-je inventé et personne ne me l’a dit?,
aurais-je marché dans la nuit d’Oaxaca,
immense et vert foncé comme un arbre,
parlant seul comme le vent fou
et en arrivant à ma chambre -toujours une chambre-
les miroirs ne m’auraient-ils pas reconnu?
depuis l’hôtel Vernet nous avons vu l’aube
danser avec les châtaigners -« il est déjà très tard »
disais-tu en te peignant et moi, aurais-je vu
des taches sur le mur sans rien dire?,
sommes-nous montés ensemble à la tour, avons-nous vu
tomber le soir depuis le récif?,
avons-nous mangé des raisins à Bidart?, avons-nous acheté
des gardénias à Perote?,
noms, places,
rues après rues, visages, marchés, rues,
gares, un parc de stationnement, chambres seules,
taches sur le mur, quelqu’un qui se peigne,
quelqu’un qui chante à mes côtés, quelqu’un qui s’habille,
chambres, endroits, rues, noms, chambres,

Madrid, 1937,


Claude Saguet – Barbares


 

Dessin -Steinlein  métamorphose - des chats  en sorcières

Dessin -Steinlein métamorphose – des chats en sorcières

 

Nos routes sont pavées d’audace,

Nos armes éprises de foudre

et nos tambours voilés, rendus fous de ténèbres,

reflètent la terreur qui résulte des cris.

Le soir, saison perdue,

je reviens à mes loups affamés de distances.

Et de la tour aveugle sauvagement construite,

je salue leur adresse à fracasser les formes.

Ma face est d’étranger, ma voix brute de lumière

(XAMBO éditions Multiples 1980)


Douleur orange ( RC )


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peinture  : W Turner –  Sun Setting Over a Lake-

 

Comme  tu es              loin … !
Plaquée en ombre sur le soleil
Aveuglé,       d’ une douleur   – orange.

RC –  26 avril 2013


Marie-Claire Bancquart – Mots


Expressions murales à emporter de          Fred Murie et Flavien Théry. art numérique       Rennes 2012

Mots

Il pleut. Tu entends les mots résonner ?

Tu vois leur trace ?

– Tissée

dans le contour fugacement donné aux fleurs

Au moins le temps d’une plantation d’anémones

ils survivront aux calices, aux mains qui tâtent

de tache aveugle en tache aveugle.

Arrête-toi près de la pluie.

Touche les mots, le braille du vivant.

Marie-Claire Bancquart

in  » Rituel d’emportement « 


François Corvol – le cours


montage perso   fev 2013

montage perso             fev 2013

Le cours

11 août 2012
48

Petite mort je te vois
dans ma cage thoracique
te mouvoir former des losanges
des bulles dans l’eau
et dans ta peau
ce manteau rouge
où naissent les oiseaux
l’essor de mes pages
je suis aveugle
pour ceux qui voient
et mort cent fois
à suivre les morts

Noté dans Poésies

 


Tendre le bras vers les étoiles ( RC )


 

 

 

S’il y a du souffle et de la poussière
Pour tendre le bras vers les étoiles
Modifiant tout à coup l’équilibre planétaire
La trajectoire des corps, mettant les voiles

La tête au milieu des nébuleuses
Le ciel s’est enflé de lumière violette
Echo d’Orion vers Betelgeuse
Du fracas d’une comète

A la verticale de l’été
Au fond de tout ce noir
Pour perdre ses droites allées
Et la lumière de l’espoir

Le matin confisque son charme
Dans de lointains obscurs
Habités par les larmes
– pour une autre aventure –

Je ne sais pas si tendre les bras suffit
A jouer avec les astres
Aveuglé, je ne vois que la nuit
Et du matin qui s’en va,… le désastre…

RC  – 2 février 2013

 


Benjamin Paulin – L’homme moderne ( slam)


montage  photo perso

montage photo perso

 

 

Avec la video Youtube,    l’ensemble visible ici

 

 

J´ suis l´homme moderne, élevé aux plateaux télé
Génération micro-onde et plats surgelés
Collectionneur d´objets sans utilité
Nostalgique d´un passé qui n´a jamais existé

J´ suis l´homme high-tech, discothèque, internet
Pas d´ bibliothèque comme en avaient mes ancêtres
Ou peut-être pour la décoration du living
Avec d´authentiques objets d´arts fabriqués en usine

J´aime cette vie urbaine
Les réparties à l´américaine, le câble, les chaînes
J´ suis l´homme-western, un amas cellulaire
Le porte-parole du néant, paumé sans son cellulaire

J´ suis l´homme sans fil, relié par satellite
J´évolue sous un ciel bleu électrique
J´aime l´odeur de l´essence, les horizons cimentés
Symétriques, supermarchés, musique électronique

J´ suis l´homme-pub, l´homme dernier cri
Appartement insalubre, vêtements hors de prix
Un look industriel, des clones à chaque coin de rue, fringués pareil
Un uniforme original reste quand même un uniforme

J´ suis l´homme poupée Barbie
Version barbue, bien entretenu
Si j´ prends soin de moi, c´est pas pour vivre centenaire
J´ai juste envie d´avoir l´air d´une affiche publicitaire

J´ suis l´homme à tout faire, j´ai pas d´ vocation, pas d´ chemin
J´ trime par intérim, prends les transports en commun
Le week-end, j´ vais en boîte, on s´y ennuie en commun
J´ suis l´homme personne, on a des points en commun!

On a les mêmes apparts, on a les mêmes cafards
Les mêmes grand-mères mourantes qu´on prend pas l´ temps d´aller voir
Les mêmes boulots à la chaîne
Les mêmes défonces pour oublier les mêmes problèmes
J´ suis juste l´homme moderne

J´ suis l´homme moderne, posé là comme un meuble
Témoin oculaire d´une justice aveugle
À l´étroit dans mon immeuble, un mammifère de trop
Un danger pour la planète, un régal pour les asticots

J´ suis l´homme-voiture, auto, toutes options
L´air conditionné, l´airbag, et même l´air con
J´ pousse le son à fond, baisse ma vitre
Persuadé d´avoir bon goût et qu´ tout le monde aime ma musique

J´ suis l´homme vite, môme des années quatre-vingts
Qui s´approche de la trentaine et qui s´ sent vieux soudain
Je m´ souviens des génériques des vieux dessins animés
J´ connais par cœur tous les slogans des vieilles publicités
Génération Betamax, k7 audio, baladeurs
Je m´ suis senti à la pointe avec les premiers bipeurs

J´ suis l´homme spectateur du temps qui passe
Qui efface tout et qui détruis tout quoi que je fasse
J´ suis l´homme moderne, l´avenir de mes parents
Ces hommes des cavernes, aux principes étonnants
Luttant encore, s´indignant haut et fort
Comme des dinosaures qui n´ont pas compris qu´ils étaient déjà morts

J´ suis l´homme engagé
La rébellion déclinée en produit dérivé
Un peu artiste, un peu escroc, un peu confus
Prisonnier d´une image qui ne le reflète plus

J´ suis l´homme muscu, jogging, régime, club de gym
Protéine et cure de L-carnitine
Tenté par le bouddhisme, la médecine parallèle
Dont les bonnes résolutions finissent toutes à la poubelle

J´ suis l´homme-puzzle, en pièces détachées
Le résultat de millions d´êtres et de millions d´années
Mes ancêtres étaient des guerriers, des grands bâtisseurs
Pas moi, mais j´ai un portable 3G et d´ailleurs

Bluetoothe ton numéro, qu´on s´appelle pour rien s´ dire
Envoie-moi des textos et des photos bien délire
Prends cette mini vidéo, tu vas voir elle est fatale
Dedans, y a cette nana qui s´ fait déboîter par un cheval

J´ suis l´homme-travail, j´ai besoin d´ vacances
Parqué sur un camping sale dans le sud de la France
Après quinze heures de bagnole, péages et embouteillages
Les HLM de bord de plage me gâchent le paysage

J´ suis l´homme dommage, l´homme désolé
L´homme pas de bol, pas de chance, moi j´ peux pas vous aider
Assis derrière son bureau, devant son ordinateur
Finissant sa réussite, en attendant qu´il soit l´heure

J´ suis l´homme, l´homme-cheminée, l´homme-cigarette
J´ suis l´homme déterminé, demain j´arrête
Mais pour l´instant j´ suis qu´un smicard banal
Qui dépense toutes ses thunes dans un suicide légal

J´ suis l´homme j´ sais pas, ça m´est égal, j´ m´en fous
J´ vote pas, la gauche, la droite, c´est la même chose partout
J´ vais quand même pas perdre une heure pour l´avenir de c´ pays
Par contre j´ai voté pour l´autre con à la Star Academy

J´ suis l´homme tout est permis, ouais, j´ me dis que c´est pas d´ ma faute
Je m´ dis… Je m´ dis qu´ si c´est pas moi, ce sera juste quelqu´un d´autre
J´ai fait un paquet de saloperies dans ma vie mais, tu sais,
J´ai toujours une excuse pour avoir la conscience en paix

J´ suis l´homme des villes, l´individualiste
L´esprit léger, engagé dans un combat égoïste
Quand j´ regarde par la fenêtre, j´ vois pas d´ gens à l´extérieur
Je vois qu´ mon reflet dans la glace et je m´ trouve beau d´ailleurs

J´ suis l´homme-mouton
Celui à qui on a appris à aimer sa prison
J´ pourrais m´évader, mais non, j´ le ferai pas
J´ suis mon propre maton et j´ai peur de moi

J´ m´ennuie, j´ suis l´homme blasé
J´ m´ennuie comme un soldat en période de paix
En attendant de trouver une vraie raison d´exister
Je fais comme tout le monde, j´allume la télé

J´ suis l´homme paumé, sans réaction
J´ai pas d´esprit à part l´esprit d´ contradiction
Polémiques à la con, avis interchangeables
Comment se faire remarquer quand on n´est pas remarquable?

J´ suis l´homme blanc, descendant d´un colon
Le subconscient honteux de toutes ses persécutions
Démagogue de gauche, le profil du mec bien
Politiquement correct, mais qui n´en pense pas moins

J´ suis l´homme-doute, c´est ma seule certitude
Un visage perdu dans la multitude
Où sont passées toutes ces odeurs familières
Tous ces visages rassurants, la sérénité d´hier?

J´ suis l´homme moderne, j´ voudrais t´ dire que j´ t´aime, c´est tout
J´ voudrais t´ serrer dans mes bras, mais tu m´ prendrais pour un fou
J´ voudrais parler à cette petite fille qui joue dans l´ square
Mais j´ veux pas passer pour un pervers, alors j´ me barre

J´ peux pas sourire aux femmes, y a trop d´histoires de viols
Porter le sac des vieilles dames, y a trop d´histoires de vols
J´ai peur de passer pour ce que je n´ suis pas
Et puis, j´ai aussi un peu peur de ce que je suis

Rester soi-même c´est important, il paraît
Mais comment rester soi-même quand on ne sait pas qui on est?
Je fuis l´amour, je fuis la haine, je fuis les conflits
J´ai si peur de frôler la mort que je ne fais que frôler la vie

 


Lucien Becker – Je cherche ton regard comme un aveugle.


portrait     Jeremy Lipking_         Tsehaie Kidane

Je cherche ton regard comme un aveugle..

Je cherche ton regard comme un aveugle
cherche le monde qu’il a perdu
ce grand regard qui venait vers moi
m’apporter celui de toutes les femmes.

Il était pour moi comme un de ces couchants
devant lesquels on s’arrête de respirer
et je ne voyais plus rien d’une terre
qui naissait de nos pieds pour rejoindre l’horizon.

Je ne retrouve plus ton corps dans mes mains
et pourtant elles l’ ont tenu comme on tient
de hautes brassées d’herbe dans le soleil
au moment où la terre se roule dans l’été.

Je cherche ton corps au fond de mes nuits,
dans toutes les vitrines où il s’est miré.
Mais il ne reste rien de lui pas même ces cheveux
qui ont glissé comme un filet d’eau entre mes doigts.

Lucien Becker. « Rien que l’amour » .

peinture Jeremy Lipking


Viviane Ciampi – Dans le silence


Auteure présentée par Nathalie Riera, avec   traduction, de l’italien., de Raymond Farina .., dans  © Les Carnets d’eucharis..  – 

Inciampi   Editions Fonopoli, 2008

 

 

Dans le silence

 

une main se pose sur notre épaule

à moins qu’il ne s’agisse

d’une erreur de perception.

 

Inutile de se tourner pour voir

le soleil nous aveugle.

 

La blancheur des marbres nous étourdit.

————————-

Nel silenzio

 

Una mano si posa sulla spalla

o forse trattasi

d’un errore di percezione.

 

Inutile voltarsi a guardare

Il sole acceca.

 

Il biancore dei marmi stordisce.

 

art: statue de satyre – Metropoliatan Mus of Art N York


Miguel Veyrat – Je me laisserai porter par ton souffle


installation: James Turrell

Je me laisserai porter par ton souffle,
si léger qu’il me conduira
—sans but,
au-dessus des vallées qui précèdent
les bois où tu portes le regard.
Toi, tu vas plus loin que là où
je vois, mais tu me laisses seul
pour que je monte jusqu’à l’abîme.
J’oblique. Je bois ton souffle.
Je me voile la face refusant de voir
le premier reflet
qui m’attend là-bas et qu’à jamais
j’emporterai dans le verre
de mes yeux. Je tomberai donc
vers le haut, en tournoyant
muet et aveugle, transparent.


Paolo Ruffilli – Tunnel


peinture: Tunnel_of_Wealth_by_UnidColor – Patrik Hjelm,   (Presidia)

 

TUNNEL

C’est à l’improviste,
à l’intérieur d’un tunnel
qui ne finit jamais,
dans l’air mort 
qui chatouille la gorge.
Toutes les fois
que j’y suis passé déjà.
Et pourtant, non, cela ne sert à rien
que je le rappelle,
l’anticipe encore.
Je frappe dans le mur
et là me rends compte,
à l’intérieur du parcours
aveugle et pareil
miroir de moi
à mes restes,
de ce qui a été 
de comment, au fond
et contre toute ma volonté,
je suis changé.

 

È all'improvviso,
dentro il tunnel
che non finisce mai,
nell'aria morta
che pizzica alla gola.
Tutte le volte
che ci sono già passato.
Eppure, no, non vale
che lo ricordi,
lo anticipi una sola.
Picchio nel muro
e lì mi rendo conto,
dentro il percorso
cieco e uguale
specchio di me
a una mia spoglia,
di ciò che è stato
di come, in fondo
e contro ogni mia voglia,
io sia cambiato.

 


Françoise Ascal – 2


2

 
Arpenter le pays de

Il faut choisir où mène ce petit jeu irrépressible.
Main appartenant à celle qui aurait aimé marcher en direction des étangs, qui était venue dans ce pays pour “ça”, et qui croyant avoir choisi n’ a fait que se soumettre.
Non seulement main-aveugle, mais pire: Vouloir-aveugle. Vouloir envahissant logé sous la langue peut-être, ou dans la gorge, ou bien encore lové comme un serpent à l’endroit précis du plexus, anneaux repliés sous la chaleur de juillet, si bien que le corps tout entier de celle qui écrit n’est qu’un repaire de forces étrangères à elle-même.
L’arpentée, c’est elle. Non les étangs du désir, non la page noircie en vain, toujours en vain.
L’arpentée est sans repos, sans possession.
Seule la table de trois planches mal équarries semble lui appartenir.