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Des bleuets et des coquelicots – ( RC )


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Je ne sais pas quel temps il faisait,

sans doute lourd et humide,

quelque part dans les Ardennes,

quand l’orage sortait de la bouche des canons ,

broyant les arbres , et les hommes .

La terre est traversée de taupinières,

de tranchées remplies de boue,

de barbelés enchevêtrés,

d’éclats d’obus et de poisons

( et les rats sont gras ) .

 

Le sol garde en son sein

des morceaux de corps

dont on ne sait plus,

à quelle nation ils appartiennent ,

et cela n’a finalement pas d’importance .

L’oubli, comme un manteau noir,

viendra recouvrir les champs de bataille

d’une guerre inutile

où l’Alsace et la Lorraine en étaient les prétextes,

et la végétation , depuis, a repris ses droits.

 

On a vu fleurir autour des trous d’obus

quantité de bleuets , et de coquelicots

ce bleu horizon marquerait le renouveau,

et le vermillon des fleurs fragiles ,

rend ainsi, – sans discours revanchards –

le plus bel hommage à ceux

qui ont versé leur sang

et traversé la fureur des temps .

Aucune célébration, aucune stèle

n’en restituera les souffrances endurées .


RC – nov 2018


Norbert Paganelli – Quien eres


Quien eres                                                ( qui es-tu ? )


nicolas Cotton norbert Paganelli

peinture:   

Nicolas Cotton

 

Moi je n’aurai jamais voulu cela :
cette profusion de chaleur et ces éclats de guerre.
Les affres de la bataille que se livrent les éléments
n’ont jamais acquis ma sympathie profonde.

Je connais, certes, les bruits rapportés des combats
et les plumes recouvrant les casques ciselés.
Ainsi que les armes dont les couleurs de feu m’avaient jadis envouté
mais jamais je n’ai succombé à l’or des trophées

On m’avait dit que le miel était ailleurs et j’ai  fait comme si,
comme si cela devait durer
dans l’éclat sobre d’une grande quiétude.

Il m’est arrivé de ne pas suivre ma propre trace,
ce n’est pas une raison suffisante
pour m’exiler loin de mon serment.

 

 


L’abandon des cuirasses – ( RC )


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Des décombres et poutres fumantes,
les restes des samouraïs
que l’on voit après la bataille
et, contre toute attente

perdus au milieu de champs magnétiques .
Le masque de quelqu’un a occupé la place,
et se cache derrière leur face
– un sourire énigmatique – .

De quelle espèce, de quelle famille … ?
une trace que l’existence imprime,
le regard indécis de l’anonyme,
comme dans la roche, un fossile .

Ainsi, des tenues de protection
les mineurs au corps absent …
Il en reste l’habit pesant,
devenu, au musée, pièce à conviction .

L’activité est suspendue ,
faute de rentabilité ;
les mines ont périclité,
des fantômes d’ouvriers, semblables à des pendus .

Des êtres vidés de leur substance
ont abandonné leurs cuirasses :
le passé est voué à la casse ,
à mesure que l’on avance….


RC – juin 2017

 


Cimetière militaire – ( RC )


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On ne voit plus qu’un pré tout vert
                    où pourrait paître le bétail.
Pourtant,    c’est un champ de bataille
habillé de blanc,        comme en hiver.

On distingue des croix anonymes,
comme       autant de noms effacés :
>          c’est la plaine des trépassés :
on n’en compte plus les victimes :

Elles sont tombées au champ d’honneur,
sous les obus,             les mitrailleuses,
–             …. et la plaine argileuse
ne saurait désigner les vainqueurs

les vaincus,        tant les corps se sont mêlés
durant les assauts.
On en a retrouvé des morceaux ,
accrochés aux barbelés .

Pour les reconnaître, on renonce :
C’est un grand cimetière
qui nous parle de naguère :
              Les croix sont en quinconce ,

             régulièrement espacées :
le « champ du repos »
comme si l’ordre pouvait remplacer
de l’horreur,             son tableau .

             Suivant les directives :
             les stèles règlementaires
             émergent de la terre,
             en impeccable perspective

Ainsi,                         à perte de vue
ce sont        comme des ossements,
peuplés des silences            blancs
                              des vies perdues :

                            Ils ont obéi aux ordres.
( Laisser la terre saccagée,
le témoignage de combats enragés,
aurait plutôt fait désordre ).

Sous le feu des batteries,
affrontant le péril,
          il aurait été plus difficile,
de jouer, comme ici,     de géométrie…

On ne peut espérer de miracle:
        Aucune de ces plantations ne va fleurir :
Voyez-vous comme il est beau de mourir !
Une fois la guerre passée,   c’est un beau spectacle…

RC – dec 2016


Jean-Baptiste Tati-Loutard – Congo


peinture               Antoni Tapiès: Llencol

 

 

Congo

 

Le silence debout parmi nous atteint le ciel :

Un poète a vécu…

C’était un nègre d’Amérique : un précipité noir
Au fond d’un mélange d’azur et de Yankees.

Les soleils futurs chercheront longtemps son visage

Par les chemins du monde et les champs de bataille.
Son corps de terre cuite s’est brisé dans la lumière :
La cassure est là toute fraîche et toute franche,

Cristal d’une étoile coupée à ras d’azur ;

Et la vie gravite encore  autour de l’astre mal éteint.
C’est sûr, ô poète, l’herbe ne poussera pas
Autour de ton nom :

Ton verbe est la source qui nous fournit en eau vive,

Et les âmes de tous les braves en reverdissent.
Que celui qui l’ignore aujourd’hui en soit heurté
Par un jour de grand vent,
Car désormais, il navigue à la proue de l’orage

 

 


Jorge Luis Borgès – Tankas


 

 

 

 

 

peinture:    Max Beckman:   le rêve du soldat        1942

Tankas
.
.
1
.
En haut sur la cime
Le jardin entier est lune,
Lune d’or.
Plus précieux le frôlement
De ta bouche dans l’ombre
.
2
.
La voix de l’oiseau
Que la pénombre recouvre
On ne l’entend plus.
Tu marches dans ton jardin
Quelque chose, oui, te manque.
.
3
.
La coupe d’un autre,
L’épée qui fut une épée
Dans une autre main,
La lune de cette rue,
Dis-moi, n’est-ce pas assez ?
.
4
.
Il est sous la lune
Le tigre fait d’or et d’ombre
Il fixe ses griffes
Il ne sait pas qu’au matin
Elles ont tué un homme.
.
5
.
Triste cette pluie
Qui sur le marbre s’égoutte,
Triste d’être terre.
Triste, n’être pas les jours
De l’homme, le rêve, l’aube.
.
6
.
N’être pas tombé
Comme d’autres de ma race,
Au champ de bataille.
Être dans la vaine nuit
Seul à compter les syllabes.
.
.


Emily Dickinson – la Terre est brève


peinture: artiste non identifié ( faisant partie d'un dossier sur les artistes noirs-américains)

 

 

Je me dis : la Terre est brève –

L’Angoisse – absolue –

Nombreux les meurtris,

Et puis après ?

 

Je me dis : on pourrait mourir –

La Meilleure Vitalité

Ne peut surpasser la Pourriture,

Et puis après ?

 

Je me dis qu’au Ciel, d’une façon

Il y aura compensation –

Don, d’une nouvelle équation –

Et puis après ?

 

On apprend l’eau – par la soif

La terre – par les mers qu’on passe

L’exaltation – par l’angoisse –

La paix – en comptant ses batailles –

 

L’amour – par une image qu’on garde

Et les oiseaux – par la neige

 

I reason, Earth is short—
And Anguish—absolute—
And many hurt,
But, what of that?

I reason, we could die—
The best Vitality
Cannot excel Decay,
But, what of that?

I reason, that in Heaven—
Somehow, it will be even—
Some new Equation, given—
But, what of that?

Émily Dickinson

 

Curieusement  ayant cherché  « l’original »,  je  n’ai trouvé  que trois  strophes…

 

image - artiste non identifié, même provenance que plus haut


Cribas – (J.I 72)


installation- objet: Rebecca Horn

Cribas, encore, avec un de ses publications anciennes..  et toujours une  utilisation des mots, très particulière et attachante…

 

voir  son site

Tout ce qu’on a dit de bruyant

Même le silence retrouvé

Ne nous le pardonnera pas tant

Que nos combats seront ébruités

Se battre contre qui

Se débattre pourquoi ?

Quelle farce cette vie

Qui trace des petites croix

Dépressions au dessous

De l’art ceinturé

Les petites fleurs d’été

N’ont pas vu le jour

Il entend un cri qui vient de tout en bas. Il saute le pont. Il fait le mauvais pas. L’air vole une dernière fois, sans faire le bruit du mur.

La vie ne sait pas le bruit. Le silence est une poche d’existence.

Tout ce qu’on a rit en fuyant

Pour abrutir le clown

Lui sur sa balustrade d’argent

Trois fois rien dans les fouilles

Se combattre pour qui

S’abattre pourquoi ?

Quelle force cet ennui

Qui passe pour qui sait quoi

Des torsions de fou

Vomies des remparts

L’embolie des dessous

Les réveils sans hasard

 

Il prétend être déjà mort dix fois. De maux de tête et de mauvaise foi. Les poètes en colère et leurs pas de travers, bruyants.

Le mauvais poète sourit, et d’un coup de baguette magique fait retentir sa pauvre cloche.

Ça lui fait mal au nœud dans sa tête.

C’est l’heure du baptême

Avec du feu dans l’air

Un souffle sur ses batailles

Chuinté par ceux qui l’aiment

Dépressions au dessus

Des ceintures noires d’aubépines

L’homme s’élève à l’insu

Des coups bas de la rime

Il descend les étages

De sa tour quatre à quatre

Souriant sa victoire

Aux lucarnes des nuages

Installation-volume: Rebecca Horn "Simone de Beauvoir"

Il s’entend revivre pour une fois, le poète, juste avant de mourir comme une dernière phase. Le temps poisse et la caravane de tête se prélasse. On ne les reconnaît pas, même s’ils sont las ils se lassent en cachette, les poètes au rez de chaussée avec les clowns !

Cribas 08.10.2007

 


Pablo Neruda – Le pied


art: peinture d'un artiste d'Europe du Nord

 

 


Le pied

Le pied d’un enfant ne sait pas qu’il est pied
il pense être pomme ou papillon

Ce sont les choses familières
vitres, pavés, rues, escaliers,
chemins de terre battue
qui lui apprennent qu’il ne peut pas voler
ou qu’il pas un fruit rond sur une branche.

Très vite la bataille est perdue
il est vaincu
fait prisonnier
et condamné à vivre dans une chaussure.

Petit à petit, il découvre le monde
sans lumière
sans connaître l’autre pied,
lui aussi incarcéré,
explorant la vie comme un aveugle.

Ses ongles sont des grappes de quartz
qui durcissent et deviennent
matière opaque, cornue
et les petits pétales d’enfants
s’aplatissent et prennent la forme
de reptile sans yeux
têtes triangulaires du ver-de-terre.
Se couvrent de cals
de minuscules volcans de la mort
d’inacceptables cors.

Mais cet aveugle continue de marcher
sans trève, sans halte
heure après heure
un pied après l’autre
devenu la propriété d’un homme
ou d’une femme
en haut
en bas
dans les champs, les mines
les grands magasins, les ministères
devant
derrière
dehors
dedans
à peine le temps d’être nu
dans un moment d’amour
ou de rêve
le pied et sa chaussure
marche, marchent
jusqu’à ce que l’homme entier s’arrête.

Maintenant il est en terre
mais il ne le sait pas
parce que tout est obscur
dans cet endroit
il n’a jamais su qu’il n’était plus pied
et si on l’enterrait pour qu’il devienne pomme
ou pour qu’il puisse voler.

(traduit de Estravagario)

 

sculpture: - H Matisse Pied ( étude)


Jean-Luc Lagarce – j-etais-dans-ma-maison-et-j-attendais-que-la-pluie-vienne-


photo: Rimmel Nefatti

photo: Rimmel Nefatti

Jean-Luc Lagarce,  écrivain,  auteur  d’un journal conséquent, et auteur  de nombreuses pièces  de théâtre,  dont celle-ci , entendue en lecture, récemment, en extrait.,par des comédiens  de la compagnie  « Nocturne » – troupe  de Clermont l’Hérault  (34).,et qui présentera bientôt à Mende ( le 7 février)–   « Le pays Lointain »,– du même auteur.

voila le  « scénario ».de « j’étais  dans ma maison »

J’étais-dans-ma-maison-et-j-attendais-que-la-pluie-vienne-

Cinq femmes dans la maison, vers la fin de l’été, de la fin de l’après-midi au matin du lendemain, lorsque la fraîcheur sera revenue et que la nuit et ses démons se seront éloignés.

Cinq femmes et un jeune homme, revenu de tout, revenu de ses guerres et de ses batailles, enfin rentré à la maison, maintenant, épuisé par la route et la vie … revenu à son point de départ.

Elles tournent autour de ce jeune homme, elles le protègent et se rassurent aussi les unes et les autres.

Elles marchent à pas lents, elles chuchotent leur propre histoire, cette absence d’histoire qu’elles vivent depuis qu’il les quitta, et son histoire à lui, sa longue ballade à travers le monde, sa fuite sans but et sans raison.

C’est une lente pavane des femmes autour d’un jeune homme endormi. On lutte une fois encore, la dernière, à se partager les dépouilles de l’amour, on s’arrache la tendresse exclusive.

On voudrait bien savoir.

Les soeurs et les épouses et les mères encore, et les amantes qu’on oublia et celles qu’on ne voulait pas voir, dont on ne voulait pas comprendre le désir et qui attendent, qui promirent d’attendre et qui le firent, au-delà du raisonnable, qui détruisirent leurs vies, leurs pauvres vies inutiles, à ne rien faire d’autre qu’attendre, en vain, sans autre raison que surveiller la vallée, la route qui descend vers la vallée et dont on perd peu à peu la trace, …