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Quine Chevalier – Neige conçue 3


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peinture: Andrew Wyeth

 

Neige conçue
impudique au matin
rouge le sang des chiens livrés
sans chaîne
ni raison

Quelle bête épuisée
a pris part au festin

Tu rinces tes rêves
de nuit
dans le vif
éclat mordant de l’âpre
rigueur de chair

mais la neige de toi
en toi


Erica Jong – Tapisserie (à licorne)


dessin - bestiaire oriental: licorne  chinoise

dessin –         bestiaire oriental:       licorne chinoise   ( plutôt que de mettre la « dame à la licorne)

L’objet de notre quête
évidemment n’existait pas
cette tapisserie intitulée Matin
sous les nuées tissées de haute laine
où des oiseaux invraisemblables
très incroyablement célébraient par leurs chants
des fables.

Un papillon de nuit parmi les dents du lion
yodlait comme le rossignol de Keats
et les trochées chantaient parmi les iambes,
tandis qu’en fraise frisotée et gilet de brocart
tu penchais ton sourire
sur l’herbe revêtue de sa soie de soleil,
où couchée dans les flots de ruchés en folie
je pressais sur le sol une oreille attentive,
dans l’espoir d’entendre, au galop des sabots,
la licorne éveiller les échos de la terre.

Elle parut, environnée d’un incendie
de broderies de feu, regard d’agathe,
corne d’ivoire et d’infâme légende,
hennissant haut des concerti baroques
et croyant l’avoir capturée pour de vrai,
nous festoyâmes de vin blanc et de brioche
en échangeant devant témoins
d’impossibles serments.

La suite, vous la connaissez:
dans l’humidité vénéneuse et spongieuse du soir,
où les amants se tournent et retournent,
toussent et se tiennent discours
épaissis de sommeil,
dans la longue nuit d’hiver du mariage
sans bruit la licorne s’enfuit
et, tel un cauchemar d’insomniaque, l’amour
finalement n’est plus
qu’un moindre mal.

Parfois elle revient, caracolant
parmi les sombres tapisseries de la nuit,
arrachant bras, jambes et literies
et menus écheveaux de poil et de cheveu.
mais pas plus que ne survit l’esprit de la quête,
nous ne reconnaissons la bête,
ou bien alors nous lui donnons
un autre nom.

Erica Jong


Jorge Luis Borgès – Labyrinthe


 

photo: labyrinthe  de la cathédrale  d’ Amiens

 

 

LABYRINTHE

 

Il n’y a pas de porte. Tu y es
Et le château embrasse l’univers
Il ne contient ni avers ni revers
Ni mur extérieur ni centre secret.
N’attends pas de la rigueur du chemin
Qui, obstiné, bifurque dans un autre,
Qu’il ait une fin. De fer est ton destin
Comme ton juge. N’attends pas l’assaut
Du taureau qui est homme et dont, plurielle,
L’étrange forme est l’horreur du réseau
D’interminable pierre qui s’emmêle.
Il n’existe pas. N’attends rien. Ni cette
Bête au noir crépuscule qui te guette


Romain Verger- Ascension


photo: Bradford Washburn

Romain Verger,  à l’écriture foisonnante, est l’auteur  de « Grande Ourse »,  et plus récemment  « Forêts noires »,  que je recommanderai pour la richesse de la langue  et des images…

De ses parutions  « feuilleton »  de ses sept collines

C’est arrivé. D’un coup, sans douleur. Comme une dent morte extirpée d’une gencive blette. À chaque pas, la membrane gluante qui nous enveloppe se lézarde au coude et au genou, se déchire et tombe au sol en lambeaux.
Corps aimé j’étais, devenu étranger, rejeté et abandonné au jour cru, à pied d’œuvre : l’impressionnante ascension qui m’attend! Droit devant, mais jusqu’où ? C’est une cascade inversée de pâturages et de frisons ponctuée d’enrochements d’une blancheur d’os ou de meringue. Et ça monte vers la lumière, se répétant à l’infini. Un sol étagé, hérissé de séracs curieusement souples, qui appesantissent le pas. Et l’écorchée qui pèse, enroulée autour de mon cou, la tête engoncée dans ma peau pour fuir la lumière. Quand je détache le regard du sol, j’ai bien les yeux qui brûlent encore un peu — depuis quand n’ai-je plus vu le jour ? — mais elle… l’a-t-elle seulement connu ? Exposée au soleil, sa chair cramoisie ruisselle dans mon cou, d’un sang mêlé d’humeurs. Elle sue ou saigne, quelle différence ? Une caresse, une simple torsion de ma tête et la bête se liquéfie. Alors je sens ses griffes et crocs s’enfoncer dans ma peau, y fouiller pour retrouver le noir d’où nous venons.
Je monte. Je monte ébloui. La colline étincelle. Au loin, certains rochers ont des allures de villes suspendues. On y grouille et le lait de tigresse coule en abondance. Allez petite ! Accroche-toi !