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C’est difficile de peindre une ville la nuit – (Susanne Derève)


 

 

pont de Recouvrance

                          Brest – pont de Recouvrance

 

 

 

C’est difficile de peindre une ville la nuit

avec ses coulées de lumières qui tremblent

dans le vent      une ville d’hiver

avec ses  guirlandes d’arbres nus  et le bruit

de la mer comme une chanson

 

 

Nuit de métal  danseuse en robe noire            

au bras raide  des grues     la lune

ouvrait le bal             T’en souviens-tu ?

Les feux des arsenaux brillaient sur la Penfeld

et le pavé des rues 

le bandeau trichrome des LED                                                        

ceignait  le béton comme un voile

 

 Berceau semé d’étoiles   nuit d’arches  silencieuses 

murailles obscures  aux bouches muettes

les lampes vacillaient  la nuit envahissait

le cadre des fenêtres

le brouillard mouchait   doucement les lanternes

l’ombre y engloutissait   la dernière taverne

                                                    Te souviens-tu ?

 

 

C’est difficile de peindre une ville la nuit

on n’en tire jamais qu’une pâle photographie

qu’on rêve en négatif      – un rêve solitaire –

Sans  nuances de gris

 

 

 


Pierre McOrlan – Escales des matins argentines et fraîches


 

Des raisons que la mer n’ignore pas…*

 

Si l’on débarque un matin, au petit jour,
dans la gare de Brest, on constate que c’est bien
une gare de fin de terre européenne, une gare d’extrémité un peu mortifiée,
une gare qui donne accès à toutes les choses
qui n’ont plus rien à voir avec la terre, ses routes conquises
par les automobiles et ses voies ferrées
qui laissent des traces brillantes dans la nuit.
L’Europe de l’Est à l’Ouest aboutit à cette gare discrète, calme,
créée pour un seul train, un convoi peu peuplé, mais toujours habité
par des figures attachantes. On ne vient pas à Brest pour jouir de la vie,
montrer l’élégance d’une robe ou refaire du sang, au soleil.
Des raisons, que la mer n’ignore pas, conduisent hommes et femmes
vers cette ville sans paquebots, sans départs.
C’est ici que l’aventure se mêle au vent de la mer.

Pierre MAC ORLAN « Brest »


Escale – (Susanne Derève)


 

1929 Charles Sheeler Pont Supérieur Upper Deck

    Charles Sheeler – Upper Deck

 

 

C’est ici que les grands navires font escale

monstres abandonnés au long des quais déserts

après avoir largué les miasmes délétères

de pétrole et de suif, qu’ils traînent à fond de cale

 

Parfois accompagnés de grands oiseaux de mer

ils fendent l’horizon, navires en cavale

émergeant de la brume, tandis que les haleurs

se préparent au bal pour les mener à terre

 

On croirait voir au loin de blanches cathédrales

érigeant vers le ciel leurs cheminées de fer

coupoles que la nuit habille de lumières,

saltimbanques parés pour le grand festival

 

avant d’aller rejoindre les débarcadères

pour y mourir un jour dans le bruit infernal

des chignoles et des grues et le cri du métal

insensibles et sourds au refrain de la mer

 

 

                            


A l’aplomb de l’enclume (Susanne Derève)


 

 

image peron

Pierre Péron – Brest 

 

 

Miroir de brume

soleil voilé

exactement à l’aplomb de l’enclume

doux reflet du métal

et le bruit sourd que fait le marteau

sur l’étal

 

Le clapotis de l’eau

dans les soutes

le pas des hommes et le pavé

qui claque

un air de jazz abandonné au vent

et le vent qui  l’emporte

 

et  l’emporte le temps

comme le son volé

à la corne de brume

son voilé   sitôt dissout

 

dans la pluie fine  froide  

je serre sur mes épaules

mon  imperméable

 

j’écoute

la musique de la nuit

au fond des cales

 

le chant des hommes

celui des gouttes d’eau

dans les flaques

 

celui du jour qui se lève

avec le long mugissement

de la ville

qui répond

à celui de la mer

 

à celui des bateaux qui rentrent

au port

à la criée

au jasement  des  mouettes rieuses

qui tournent tournent longtemps

avant de fondre sur leur proie

leurs ailes battant l’air

 

j’écoute

la voix de l’homme qui les disperse

et  ceux là-bas

qui embarquent

sans repères

 

passé le dernier fanal

dans le fracas

de la haute mer