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Linda Maria Baros – Droit de libre pratique



photo Sebastiao Salgado – Inde

Nous sommes montés dans les camions et avons ri,
nous avons bu et craché.
Nous roulions tous à grande vitesse ; la tête tranchée
de la ville se cognait contre le pare-brise.
Nos amis courraient toujours sur des toits huileux
et le drapeau, le drapeau flottait parmi nous
et nous cognait droit dans le visage,
nous lacérait la joue, nous fendait le front.

Mais nous avons hurlé, nous étions vingt
et sommes devenus cent,
et nous roulions à grande vitesse
par-dessous les tristesses de sel des toits.
Notre passage coupait la ville en deux,
aux fenêtres veillaient des têtes en bois
qui dépeçaient naguère dans le delta
les chevaux à la scie.
Nous avons ri et bu, nous avons craché,
nous nous sommes roulés par terre.
C’était, pour de vrai, un jour de fête !

Les tireurs nous connaissaient par cœur
et caressaient de loin notre tête,
notre front, avec des gestes mécaniques,
translucides et froids.
Et notre tête se cognait, le long de la route,
sans le savoir, contre le pare-brise,
contre l’asphalte.

Mais ils nous faisaient à nouveau monter dans les camions.
Et nous étions vingt à nouveau et nous avancions encore
à grande vitesse, dans la cadence lumineuse
des balles traçantes.
Puisque c’était, à notre insu, un jour de fête !

in  » la nageuse désossée » Le Castor Astral ( voir le pdf dispo dans poezibao )


L’observateur du tournant – ( RC )


photo Annabelle Chabert

Il y a des lieux comme ça,

Qui nous sont familiers,

On les emprunte si souvent,

Qu’ils s’incrustent dans l’esprit :

 

Telle pente,

et la lumière qui la frôle,

Tel arbre, sentinelle, 

s’étoffe de feuilles,

selon les saisons,            –  et le serpent grisé

de la route ici, dans cette épingle à cheveux,

  • la première des trois avant d’arriver au plateau –

Où le virage prend les couleurs du destin,

 

Le passé, le futur…

C’est à droite ?     :   Il faudra descendre,

faire attention à ne pas freiner les jours d’hiver,

quand le verglas guette…

 

–            Et puis se poster là,

        selon les jours,

   au même endroit.

Poser l’appareil sur son pied,

précisément à la même place,

marquée d’une croix rouge.

Enregistrer tout ce qui se passe,

Que cela soit au petit matin,

ou à l’heure verticale

quand le soleil ne fait presque pas d’ombre .

 

Attendre…

…        attendre qu’il se passe quoi ?

Qu’une biche traverse la chaussée, juste dans le champ de l’appareil ?

Attendre que les motards se succèdent ( le week-end),

se penchent pour mieux aborder le virage,

et compenser la force centrifuge

>              ( notions de physique me restant du lycée ).

 

Pouvoir comptabiliser le trafic :

combien de véhicules se sont succédé ce mardi,

combien montaient, et d’où venaient-ils ?

( leur immatriculation ), et s’il y avait des camions parmi eux.

 

Attendre que la pluie cesse,

attendre que les engins curent les fossés,

que les employés municipaux

consolident la murette ?

Qu’une pomme de pin se détache et roule  sur la chaussée,

selon la pente  …

 

Je ne sais pas si se poster là, équivaut à être un témoin,

si jamais il se passe quelque chose

à observer les passages, et les transformations, du temps…

Je ne sais pas….

 

Peut-être Van Gogh non plus         ne savait pas pourquoi

le chemin se sépare en deux,

dans sa dernière peinture,      devant son champ de blé.

>                    Il était là,          et c’est tout.

 

RC – juin 2015

ceci est une réaction à l’article « photographique » de Jean-Marc Undriener http://www.fibrillations.net/GYAANDS-TOUYANANTS

photo perso: Atlas marocain

photo perso: Atlas marocain