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Jean-Michel Sananès – je courais


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Quand j’étais jeune
je ne savais où aller
je courais
après mon père
après ce chat qu’il me fallait apprivoiser
après cet alphabet qu’il me fallait dompter
je courais
après mon âge
et les grands qui partaient à vélo.

Seul, en attente d’être grand
à l’âge du duvet sur les joues
laissant mes mots au vestiaire
je courais après filles
dans l’infortune des timides
je courais les échecs et le spleen
je courais la rime
voulais être Rimbaud
sac au dos, je courais des rêves d’aventure
je courais après la vie
les amis, le travail, une raison de vivre.

Je courais, courais, dans l’odeur des casernes
courais après le temps
après les larmes, l’exil et le chagrin
dans les rayonnages du mot
à frontière de raison
de l’imparfait au futur je courais le verbe être
je courais après le temps
je courais je courais je courais
jusqu’à ce que s’ouvre ce chemin intérieur
où j’ai couru de mois en mois en mois
où j’ai couru de moi à moi

Je ne cours plus
j’ai trouvé de l’encre et du papier
des yeux d’enfants, des yeux de chats
si grands que j’y lis le monde
je ne cours plus
j’ai trouvé des êtres à aimer
plus grands, plus vastes que le champ des étoiles
et toutes les mappemondes du monde
je ne cours plus
je suis enfin arrivé chez moi
pour être, jusqu’à ne plus être.

Maintenant je sais
pour aller à soi
courir est inutile.

 


Forteresses rêches, debout pour l’éternité – ( RC )


 

photo: Musée -château    d’Annecy

 

Les forteresses  rêches,,
Debout  pour  l’éternité,
–  avait-on affirmé.
Ceux  qui les ont  édifiés,
et qui les  gouvernent .
A  l’abri des murailles :

Ces monstres qui tuent ,
Un peu   comme le Minotaure,
Dans le labyrinthe .
Là,   ce sont des princes et des évêques,
En habits     cérémoniels ,
Ils décident des conquêtes,
Et assoient  leur pouvoir.

Un temps  .
Avant que l’ambition d’ autres
Ne s’exacerbe avec le sang,    les complots,
Les breuvages  empoisonnés,
Les   messes noires du destin,
Le tirage funeste   des tarots …
L’invasion des barbares…

>      Et le temps  encore,
Comme une vague,
S’étale :
Un mal insidieux
Transforme ces forteresses
en châteaux  de sable .

Certaines  sont  encore  debout ,
Mais          n’ont plus de sens .
Ce sont des coques vides.
On en  a oublié la raison ,
Souvent le nom des puissants .
Leur nom, autrefois gravé  dans la pierre,
S’est dissolu comme le sel .

Les fossés sont comblés,
L’herbe grasse s’est nourrie du sang versé,
Des arbres ont repris le dessus,
Des tours se sont effondrées,
Servant de carrières de pierres,
Le reste , d’étables ou de casernes .

Maintenant ce sont des musées :
Les  grandes salles vides,
Servent pour les  expositions .
Le pouvoir a changé de mains ,
Avec les avenues,
et les cars de touristes :
Il faut bien s’inventer des alibis.

Les complots se font autrement ;
– L’époque apparaît plus pacifique – ,
En fait le miroir
De la puissance de l’argent …
En trompe-l’oeil
Sous le couvert de la culture .

RC – dec 2014