voir l'art autrement – en relation avec les textes

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Ces fleurs molles des eaux – ( RC )


photo David Doubilet

Un ciel nocturne,
et cette masse sombre
qui semble dormir :
pour elle, on dirait
que c’est déjà la nuit.

Comme elle boit
ce qui reste de lumière,
les moindres particules
dérivent lentement
marquées de points fluorescents.

S’épanouissent les fleurs molles
aux formes délicates,
à la bouche vorace :
comme ces parapluies ouverts
ne craignant pas les flots.

Ce serait presque le monde à l’envers :
les ombrelles se laissant porter
par le moindre courant,
comme le font les nuages
au plus petit vent .

Elle s’étalent, vaporeuses
dans leur royaume, mystérieuses
ignorent la frêle silhouette humaine
qui glisse; à la surface du lac ,
silencieuse dans sa barque…


Georges Castera – Extraits –


Le paradis terrestre, Wilson Bigaud (1931-2010), Musée d’art haïtien

 

( L‘encre est ma demeure – Acte Sud )

Certitude     

Ce n’est pas avec de l’encre
que je t’écris
c’est avec ma voix de tambour
assiégé par des chutes de pierres

Je n’appartiens pas au temps des grammairiens
mais à celui de l’éloquence
étouffée
Aime-moi comme une maison qui brûle

Dédicace de la page du milieu

femme démesurément femme
dans la cassure du présent
les jours de solitude inhabitable
s’il t’arrive de t’interroger
sur les choses informulées
souviens-toi
dans la plus pure errance de la parole
que je suis entré dans ton sourire
pour habiter ton doute.

 

Le trou du souffleur – Editions Caractères 

J’ai ouvert aux mots …

J’ai ouvert aux mots

l’espace de ton désir

pour tout prendre

pour tout voir

prendre la terre par ses racines

le soleil par ses branches

carnivores qui enjambent

la nuit

voir au travers du vertige

et boire au goulot

des syllabes bavardes de ta bouche

notre amour a la témérité

de franchir le vide à pied

en jetant au loin

la clef de l’épouvante

la belle clef qui piège

la raison

 

Petit récit d’affirmation

J’avais une corde dans la main

et ne trouvais pas l’arbre

fort robuste

ni la branche assez haute

pour laisser flotter mes pieds

je suis parti vers la mer

elle n’avait plus assez d’eau

je me suis assis pour attendre

que l’arbre ait des branches

et que la mer se remplisse

d’eau

à force d’attendre

j’ai longtemps habité les mots

en solitaire

tu passais par là par hasard

intarissable de beauté

et de bonté curieusement

j’ai raté ma mort

 

Georges Castera – ( 27/12/1936 Port au Prince -24/01/2020 Pétion-ville) : voir 

https://www.babelio.com/auteur/Georges-Castera/269229

Poèmes dits : 


Ile Eniger – La lampe de l’ange


art 496

 

peinture: –       artiste non identifié

 

On tombe toujours de plus haut à l’intérieur. Mon père, ma mère, où êtes-vous qui m’avez faite et abandonnée sans même le savoir. Où êtes-vous si loin si près que la compréhension fissure et fond en larmes. C’est un temps périlleux de marche sans appuis, d’existence dépouillée de ce qu’elle n’a pas. La vie est une poignée d’olives sous le pressoir des jours. La mue du temps quitte sa peau au crépuscule, que suis-je dans cette grande conversion ? La lanterne brisée du monde s’agite en tous sens. Quelque chose tremble quand vivre joue avec des allumettes. Je cherche une certitude, une seule mais qui vaille. La fleur dans le jardin en friche. La lampe de l’ange sur la nuit qui se perd. Un silence d’ombre violette quand se déchirent les anciennes écritures et leurs promesses de papier. Le souffle d’un paysan penché sur sa terre. Une trace de confiance malgré les ossuaires. Quand un mouvement d’aile corne le ciel, j’aperçois la terre rousse, les vignes noires, la pelouse tatouée de pissenlits, des abeilles tournées vers le miel. Une étonnante pluie de lumière s’attarde au portant du soir, sa blondeur éparse dit quelque chose que je connais bien, mais que je traduis mal. Le soleil reviendra, il revient toujours.

 

 

provenance lafreniere blog


En passant

Sous la surface des choses – (RC)


travail d’élève de 6è de collège:           monde sous marin

S’il faut voir les poissons  de plus près,
et  s’immerger sous la surface des choses
j’endosse la combinaison de plongée
L’attirail du scaphandrier
Et je me laisse aller à des distances obscures
Et ne plus penser à l’air,qui d’habitude,
gonfle mes poumons…

Je suis un ludion suspendu en eaux
Frôlé par des bancs de poissons qui errent
Caressé par des méduses avides d’un pays,
Celui du dessus, qui ne leur est pas permis
Comme ne m’est plus permis la lumière du soleil
Si faible sous les tonnes de liquide en mouvement.
C’est, franchi la frontière agitée des vagues,
Un domaine  réservé, que tâter du pied, ne peut suffire
Et qui m’englobe, et qui m’avale
Comme  toutes les certitudes de plancher sec…

Et les seiches me prêtent leur encre marine
Pour que j’écrive la mémoire des abysses,
Le vrombissemnt silencieux du passage des orques
Les étranges lanternes des baudroies
Et le dédale  de couleurs des coraux et anémones
Qui dansent avec les courants chauds
Avec à peine le souvenir de l’homme
Et une épave oblique, aux hublots sertis
De coquilles et de rouille, avec son échelle
Accrochée au bastingage de l’inutile.

RC     – 17 juin  2012


If we have to see the fishes closer
and immerse ourselves under the surface of things
I put on the wetsuit
The diver’s paraphernalia
And I let myself go to obscure distances
And think no more at the air, which usually
fill my lungs …

I am a ludion suspended in waters
Tickled by shoals of fish that roam
Caressed by jellyfishes, eager for a country ,
One above, which they are not allowed
As I am no longer allowed for sunlight
So low, beneath tons of moving liquid.
That is, across the border turbulent waves,
A reserved area, where the feeling of feet wouldn’t be enough
And that includes me, and swallows me
Like all the certainties of dry floor …

And cuttlefish lend me their naval ink
Writing for the memory of the abyss,
The silent vrombissemnt of orcas passing
The strange lanterns of monkfishes
And the maze of colorful corals and anemones
Dancing with the warm currents
Barely the memory of man
And an oblique wreck, portholes with crimped
Shells and rust, with its scale
Hanging on the railing of useless.


Jean-Jacques Dorio – Finalement


photo extraite du livre "est-ce ainsi que les hommes vivent ,"

 

 

 –

Finalement

Finalement
Tout sera toujours à refaire
De nos vies
Présentes et qui seront passées
de mode
de monde
de tentatives et d’essais.
Nous aurons été traversé
Par ces bouffées de mots et de tendresses
Bâtisseurs obstinés
Se riant des penseurs et des prétentieux
Qui croient un jour avoir bouclé
leur Système et leur valise de certitudes.
Incertains jusqu’au bout
Aimant cet imprévu
Cet alphabet de sable
qui ruine l’édifice
Que d’autres peut-être reconstruiront
Ou laisseront partir
Au vent léger de l’oubli éternel.

Jean-Jacques Dorio