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Cesare Pavese – Paysage VIII


Cesare Pavese – Paysage VIII

 

Les souvenirs commencent vers le soir

sous l’haleine du vent à dresser leur visage

et à écouter la voix du fleuve.

 

Dans le noir

l’eau ressemble aux mortes années.

 

Dans le silence obscur un murmure s’élève

où passent des voix et des rires lointains ;

 

Bruissement qu’accompagne une vaine couleur

de soleil, de rivages et de regards limpides.

 

Un été de voix. Chaque visage enferme

pareil à un fruit mûr une saveur passée.

 

photo personnelle, givre breton, 2008

Les regards qui émergent conservent un goût d’herbes

et de choses imprégnées de soleil sur la plage

le soir.

Ils conservent une haleine marine.

Comme une mer nocturne est cette ombre incertaine

de fièvres et de frissons anciens, que le ciel frôle à peine ;

chaque soir, elle revient.

 

Les voix mortes

ressemblent à cette mer se brisant en ressacs.


Cesare Pavese – Tu as un sang, une haleine


 

 

Le grand  écrivain italien, Cesare Pavese, auteur  de « avant que le coq  chante« ,  a aussi une importante activité  en tant que poète:

 

 

 

 

photo: la maison de la lune

 

 

 

 

TU AS UN SANG, UNE HALEINE

« Tu as un sang, une haleine.
Tu es faite de chair
de cheveux de regards
toi aussi. Terre et arbres,
ciel de mars et lumière,
vibrent et te ressemblent –
ton rire et ta démarche
sont des eaux qui tressaillent –
la ride entre tes yeux
des nuages amassés –
ton tendre corps rappelle
un coteau au soleil. »


Cesare Pavese – travailller fatigue


peinture: Gustave Courbet : les briseurs de pierres

 

Travailler fatigue

 

Traverser une rue pour s’enfuir de chez soi

seul un enfant le fait, mais cet homme qui erre,

tout le jour, par les rues, ce n’est plus un enfant

et il ne s’enfuit pas de chez lui.

 

En été, il y a certains après-midi

où les places elles-mêmes sont vides, offertes

au soleil qui est près du déclin, et cet homme qui vient

le long d’une avenue aux arbres inutiles, s’arrête.

 

Est-ce la peine d’être seul pour être toujours plus seul ?

On a beau y errer, les places et les rues

sont désertes. Il faudrait arrêter une femme,

lui parler, la convaincre de vivre tous les deux.

 

Autrement, on se parle tout seul. C’est pour ça que parfois

Il y a des ivrognes nocturnes qui viennent vous aborder

et vous racontent les projets de toute une existence.

 

Ce n’est sans doute pas en attendant sur la place déserte

qu’on rencontre quelqu’un, mais si on erre dans les rues,

on s’arrête parfois. S’ils étaient deux,

et même pour marcher dans les rues, le foyer serait là

où serait cette femme et ça vaudrait la peine.

 

La place dans la nuit redevient déserte

et cet homme qui passe ne voit pas les maisons

entre les lumières inutiles, il ne lève pas les yeux :

il sent seulement le pavé qu’ont posé d’autres hommes

aux mains dures et calleuses comme les siennes.

 

Ce n’est pas juste de rester sur la place déserte.

Il y a certainement dans la rue une femme

Qui, si on l’en priait, donnerait volontiers un foyer.

 

 

            Lavorare stanca

 

 

Traversare una strada per scappare di casa

Io fa solo un ragazzo, ma quest’uomo che gira

tutto il giorno le strade, non è piú ragazzo

e non scappa di casa.

 

                            Ci sono d’estate

pomeriggi che fino le piazze son vuote, distese

sotto il sole che sta per calare, e quest’uomo, che giunge

per un viale d’inutili piante, si ferma.

Val la pena esser solo, per essere sempre piú solo ?

Solamente girarle, le piazze e le strade

sono vuote. Bisogna fermare une donna

e parlarle e deciderla a vivere insieme.

Altrimenti, uno parla da solo. È per questo che a volte

c’è lo sbronzo notturno che attacca discorsi

e racconta i progetti di tutta la vita.

 

Non è certo attendendo nella piazza deserta

che s’incontra qualcuno, ma chi gira le strade

si sofferma ogni tanto. Se fossero in due,

anche andando per strada, la casa sarebbe

dove c’è quella donna e varrebbe la pena.

Nella notte la piazza ritorna deserta

e quest’uomo, che passa, non vede le case

tra le inutili luci, non leva piú gli occhi :

sente solo il selciato, che han fatto altri uomini

dalle mani indurite, come sono le sue.

Non è giusto restare sulla piazza deserta,

Ci sarà certamente quella donna per strada

che, pregata, vorrebbe dar mano alla casa.


Cesare Pavese – Simplicité


photo personnelle retravaillée - 2009


simplicité

 

«l’homme seul – qui a été en prison – se retrouve en prison
toutes les fois qu’il mord dans un quignon de pain.
En prison il rêvait de lièvres qui détalent
sur le sol hivernal. Dans la brume d’hiver
l’homme vit entre des murs de rues, en buvant
de l’eau froide et en mordant dans un quignon de pain.

On croit qu’après la vie va renaître,
le souffle s’apaiser, et l’hiver revenir
avec l’odeur du vin dans le troquet bien chaud,
le bon feu, l’écurie, les dîners. On y croit,
tant que l’on est en taule, on y croit. Puis on sort un beau soir
et les lièvres, c’est les autres qui les ont attrapés
et qui, en rigolant, les mangent bien au chaud.
On doit les regarder à travers les carreaux.

L’homme seul ose entrer pour boire un petit verre
quand vraiment il grelotte, et il contemple son vin :
son opaque couleur et sa lourde saveur.
Il mord dans son quignon, qui avait un goût de lièvre
en prison ; maintenant, il n’a plus goût de pain
ni de rien. Et le vin lui aussi n’a que le goût de brume.

L’homme seul pense aux champs, heureux
de les savoir labourés. Dans la salle déserte
il essaye de chanter à voix basse. Il revoit
le long du talus, la touffe de ronciers dénudés
qui était verte au mois d’août. Puis il siffle sa chienne.
Et le lièvre apparaît et ils cessent d’avoir froid. »

Cesare Pavese, “Simplicité”, in Paternité, Travailler fatigue, Gallimard, Collection Poésie, page 158.

art: - installation Barry LeVa --Wagner Variation 2

« L’uomo solo – che è stato in prigione – ritorna in prigione
ogni volta che morde in un pezzo di pane.
In prigione sognava le lepri che fuggono
sul terriccio invernale. Nella nebbia d’inverno
l’uomo vive tra muri di strade, bevendo
acqua fredda e mordendo in un pezzo di pane.

Uno crede che dopo rinasca la vita,
che il respiro si calmi, che ritorni l’inverno
con l’odore del vino nelle calda osteria,
e il buon fuoco, la stalla, e le cene. Uno crede,
fin che è dentro uno crede. Si esce fuori una sera,
e le lepri le han prese e le mangiano al caldo
gli altri, allegri. Bisogna guardali dai vetri.

L’uomo solo osa entrare per bere un bicchiere
quando proprio si gela, e contempla il suo vino :
il colore fumoso, il sapore pesante.
Morde il pezzo di pane, che sapeva di lepre
in prigione, ma adesso non sa più di pane
né di nulla. E anche il vino non sa che di nebbia.

L’uomo solo ripensa a quei campi, contento
di saperli già arati. Nella sal deserta
sottovoce si prova a cantare. Rivede
lungo l’argine il ciuffo di rovi spogliati
che in agosto fu verde. Dà un fiscio alla cagna.
E compare la lepre e non hanno più freddo. »