voir l'art autrement – en relation avec les textes

Articles tagués “chandelier

Quatre ans déjà – ( RC )



 

Et toi, saupoudrée d’encre,         ta page,     celle qui m’est destinée,
suivant des parallèles,          avec ces boucles calligraphiées,
parfois un peu tremblantes…..     je pensais aussi aux temps,
où il fallait nourrir la plume métallique,
d’encre violette – (        elle y laissait aussi des reflets mordorés) .

Le fil des récits de ta vie là bas, accompagné de minuscules  éclaboussures
– la résistance du fil du papier –
sous la lumière vacillante du chandelier, arabesques  s’envolant,
se liant en fantaisie.                   Tu y joins un pétale de rose.

L’écriture appliquée,          court ainsi sur  plusieurs feuillets, régulière,
et les mots sur la page, posés sans effort,
….ce qu’il faut en quelque temps pour te dire,        fluide et posée.

Et si la place vient à manquer, resserrer les lettres,
introduire une remarque entre les lignes,
qui parfois s’échappe en travers, ou bien donne dans l’angle droit,
sur la marge.

Ces paroles, à défaut de les entendre,    nourries du geste souple de ta main,
conservées telles  quelles,   dans ta missive,
pliée en trois dans une enveloppe,       couleur saumon,
ouverte par sécurité,                                                              dit-on.

Et les premiers mots de notre fils, les boucles hésitantes des mots gravitant
entre la rigidité des lignes grises , accompagnant le dessin d’un bonhomme  tétard,…
çà doit être moi…
il y a écrit  « Papa »…    premiers mots à franchir les murs de la prison.

Quatre ans  déjà.

 

RC- 12 septembre 2013

 

 


Bassam Hajjar – S’il faut parler de lui ( le conteur )


photo; Pentti Sammallahti

photo; Pentti Sammallahti

S’il faut parler de lui

Evidemment,

je ne suis pas le conteur

je ne suis pas le loup
ni la porte du jardin,

je ne sais pas avant la fin
comment vous mourez
avec la déception de celui qui manque le train

et attend le train d’une heure et demie.

Evidemment,
ce n’est pas moi qui attends
car je n’ai pas même écrit une lettre
pour qu’elle m’arrive dans un an
et que je m’en réjouisse
car j’aurai attendu
que cette fois je ne serai pas déçu,
que je m’en réjouisse car le temps passe,
et que ce n’est pas moi qui fabrique les aiguilles

ni qui frappe l’émail de la montre
pour savoir combien le temps passe.
Tout comme je n’ai pas de temps
pour jeter ce qui reste par la fenêtre ou sous la table
sans que les chiens n’y fassent attention, ni les marchands,
les écoliers.
Evidemment,
ce n’est pas moi le conteur
ce n’est pas moi qui tisse dans l’ombre
la toile d’araignée de mon âme
pour raconter comme qui a peur de voir,
pour voir comme qui a peur de raconter,
pour savoir comment réveiller vos esprits silencieux
et faire de vos rires un musée
pour les échos lointains,

ce vase !
Quand vous déterrez ma main
et que vous dites : que c’est beau
ce chandelier !
Quand vous déterrez mon cadavre
et que vous dites : voilà le conteur.
Mais ce n’est pas moi le conteur,
et je ne vois pas,
à présent,
l’utilité de ces paroles.
(Février 1983)

 

extrait de  « Tu me survivras »   ( actes/Sud )