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Je me souviens du vent dans mes feuilles – ( RC )


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Je reprends quelques paroles,
d’une chanson engloutie
par des années d’oubli,
mais moi je me souviens
du vent dans mes feuilles,
car l’arbre que je suis
a davantage de mémoire
que celle des hommes,
car celles arrachées par l’automne .
même si elles se sont ocrées,
recroquevillées, desséchées
puis tombées en poussière
me rappellent les hiers.

Mais il n’y a pas de deuil
puisque malgré l’hiver
le gel sévère
est encore teinté d’éphémère;
les feuilles, je les renouvelle,
de manière providentielle
car tu sais que mon bois
toujours verdoie
aux futurs printemps
et reste vigilant
pour ne pas laisser périr
les souvenirs.

 

  • RC – août 2019

Un chemin tracé entre les étoiles – ( RC )


photo Ile Vaadhoo   des Maldives:  provenance

 

Il y a une musique,
dont je ne connais pas l’origine ,
elle me vient du vent,            sans doute.
Elle m’entoure parfois     de son écume,
comme si j’étais une île,
et qu’il suffise d’avoir les yeux ouverts  ,
pour recevoir la brise
et comprendre la chanson .

Alors je suis poreux,
comme peut l’être une éponge,
          mais elle boit les mots
qui me viennent à l’esprit.

Au loin des navires passent,     indifférents ;
de toute façon
           ils ne sauraient traduire
le poème qui s’écrit par ma main ,
ni le souffle qui gonfle les voiles :
Dans un autre sens ,
          c’est peut-être trouver un chemin
tracé entre les étoiles .


RC – mai 2017


Patrick Cintas – tic-tac somnambule


Image associée

 

Dans leurs molles longueurs

Encerclées de minutes

Les cadrans de nos cœurs

Sont des montres hirsutes

Les aiguilles en escrime

Se défendent pas mal

Et piquent de leurs rimes

Identiques notre mal

Mal d’amour malhonnête

Maltraité mal pensé

Malaxé sans arrêt

Dans des moules à galettes

 

Le tic-tac somnambule

La chanson trop chantée

Le tempo sans recul

Sur l’impuissant passé

Fixent toutes nos chances

Dans un mouchoir trempé

D’indifférence vraie

D’intolérance rance

 

Il n’est point de médaille

Pour ce combat injuste

Le sort est qu’il se traille

La meilleure part du buste

Le tricorne de la gloire

Empereur éternel

Sur la nature dont l’art

Est de mourir sénile

Militants acharnés

Durant toute une vie

Du bonheur échappé

Par mélange de l’esprit

 

Le tic-tac somnambule

La chanson trop chantée

Le tempo sans recul

Sur l’impuissant passé

Fixent toutes nos chances

Dans un mouchoir trempé

D’indifférence vraie

D’intolérance rance

 

Et le cœur trop petit

Au cadran bien trop grand

Se déchire p’tit à p’tit

Aux aiguilles contretemps

Si l’amour propre et pur

Peut y mettre son trône

L’éternité s’ra sûre

D’être notre personne

Sur les rives désertées

Dans les ports asséchés

Renaîtront les amants

Et la barque du temps

 

Le tic-tac somnambule

La chanson trop chantée

Le tempo sans recul

Sur l’impuissant passé

Fixera nos limites

À savoir que l’on est

À savoir qu’on mérite

Puisqu’éveillé d’aimer

 

 

 


Erri De Luca – Arbres en lecture


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peinture : Henri le Sidaner

 

Nous apprenons les alphabets et nous ne savons pas lire les arbres.

Les chênes sont des romans, les pins des grammaires, les vignes sont des psaumes,

les plantes grimpantes des proverbes, les sapins sont des plaidoiries, les cyprès des accusations,

le romarin est une chanson, le laurier une prophétie.

In « Trois chevaux »


Leon Felipe – Le poète promethéen


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Dessin  Max Ernst

 

Biographie, poésie, destin

Le poète raconte sa vie d’abord aux hommes ; puis,
quand les hommes s’endorment, aux oiseaux ;
après, quand les oiseaux s’en vont, ils la racontent
aux arbres…
Ensuite le Vent passe et il y a un murmure de frondes.
Ce qui peut aussi se traduire de la manière suivante :
Ce que je conte aux hommes est plein d’orgueil ;
ce que je conte aux oiseaux plein de musique ;
ce que je conte aux arbres, de pleurs.
Et tout forme une chanson composée pour le Vent,
dont, plus tard, ce spectateur unique et oublieux
ne pourra retenir que quelques mots.
Mais ces mots dont il se souvient sont ceux que
les pierres n’oublieront jamais.
Ce que le poète raconte aux pierres est
rempli d’éternité.
Cette chanson-là, c’est la chanson du Destin que les
étoiles, non plus, n’oublieront pas.

 

(Extrait de TU GAGNERAS LA LUMIERE )       MEXICO  1942

 


Les pierres du Mont Lozère – ( RC )


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photo perso  2005 : Mont Lozère et « clapas »

 

On a semé sur le mont Lozère,
quantité de pierres,
de gros calibre,
parfois en équilibre .

Elles sommeillent,
la face contre le ciel,
portent le monde à l’envers,
le nez en l’air…

Elles se disputent souvent
avec l’âpre vent,
la tempête et le froid
où les arbres peinent à tenir droit.

Entens-tu leur chanson
qui accompagne les saisons ?
Sur leur peau douce
ne s’aggrippent pas les mousses

Ne crains pas leur fuite :
ce sont des masses de granite,
lentement accumulées
qui ne risquent pas de s’envoler.

Ce sont des sentinelles
dépourvues d’ailes ,
qui veillent sur la plaine,
et le décor de la scène  ,

où les millénaires peuvent s’écouler:
leur muette consistance
parle de leur patience :
ce n’est pas demain qu’elles vont s’écrouler…


RC – avr 2017


Le tout orchestré, dans quelques centimètres carrés – ( RC )


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peinture :  détail de peinture  1992    RC

 

 

Un peu de peinture frottée,
quelques touches posées,
         et que sourde la lumière
inventée par la mer,
et les ors se répandent
jusque dans les lavandes :

tu as rêvé d’un soleil
traversant le sommeil
de la toile :
le chuchotement des étoiles
émergeant peu à peu
de tout ce bleu :
la grande épure
des blés mûrs :

Le grand accord
donné à leurs ors .
La mer jaune des mimosas
et des champs de colza ,
la chanson secrète
          – les couleurs de la palette –
qui, sous l’été, crépitent
         – un espace sans limite –
( le tout orchestré
dans quelques centimètres carrés )


RC – mai 2017


Leon Felipe – le poète et le philosophe


 

 

Je ne suis pas le philosophe.
Le philosophe dit :                   Je pense… donc je suis.
Moi je dis :                     Je pleure, je crie, je hurle, je blasphème… donc je suis.
Je crois que la Philosophie prend sa source dans le premier jugement. La Poésie dans la première plainte. Je ne connais pas le premier mot que prononça le premier philosophe du monde. Celui du premier poète fut : Ah !

Ah !

C’est le vers le plus ancien que nous connaissions. La pérégrination de ce Ah ! tout au long des vicissitudes de l’histoire fut jusqu’à maintenant la Poésie. Un jour ce Ah ! s’organise et intronise. Alors naît le psaume. Du psaume naît le temple. Et à l’ombre du psaume, l’homme a vécu de nombreux siècles.
Aujourd’hui, tout est brisé dans le monde. Tout.

Jusqu’aux outils du philosophe. Et le psaume est devenu fou : il s’est fait pleur, cri, hurlement, blasphème… et il s’est jeté la tête la première dans l’enfer. Là se trouvent aujourd’hui les poètes.                  Moi, du moins,       j’y suis.
C’est l’itinéraire de la Poésie tout au long des chemins de la Terre. Je crois que ce n’est pas le même que celui de la Philosophie. Raison pour laquelle on ne pourra jamais dire : c’est un poète philosophe.
Car la différence essentielle, entre le poète et le philosophe, ne réside pas, comme on l’a cru jusqu’à présent, en ce que le poète parle en verbe rythmique, cristallin et musical et le philosophe en paroles abstruses, opaques et doctorales, mais en ce que le philosophe croit en la raison et le poète en la folie.
Le philosophe dit :
Pour trouver la vérité, il faut organiser le cerveau.
Et le Poète :
Pour trouver la vérité, il faut faire sauter le cerveau, il faut le faire exploser. La vérité est bien au-delà de la boîte à musique et du grand classeur philosophique.
Quand nous sentons le cerveau se rompre et le psaume se briser en cri dans la gorge, nous commençons à comprendre. Un jour nous faisons le constat qu’il n’y a pas de fenêtres dans notre maison. Nous ouvrons alors une grande brèche dans le mur et nous nous échappons pour chercher la lumière, nus, fous et muets, sans sermon ni chanson.
Et puis, nous, les poètes, nous savons très peu de choses. Nous sommes de très mauvais étudiants, nous ne sommes pas intelligents, nous sommes feignants, nous aimons beaucoup dormir et nous sommes persuadés qu’il existe un raccourci caché pour arriver au savoir.
Et au lieu de méditer comme le philosophe ou de faire de la recherche comme les savants, nous posons nos grands problèmes sur l’autel des oracles ou bien nous laissons une pièce de dix centimes les résoudre par le hasard.
Et nous disons, par exemple : Puisque je ne sais pas qui je suis…que le sort en décide.
Pile ou face ?

PILE OU FACE ?


Un fil tendu dans le silence – ( RC )


Environnement plat,  ( à peu près  ),…
…brume,
–       peupliers.
Le tout  défile.

S’il fallait prendre la photo,
D’abord descendre la glace,
L’air humide  tout à coup engouffré,
Et le flou de mouvement.

Une vallée          paresseuse,
Bien pâle en ce novembre,
Et juste        les ailes coassantes
des corbeaux.

La voiture progresse,
mange les kilomètres,
pour un paysage         semblable
ou presque .

Une musique pulse,
C’est une chanson
à la radio
qui rape

La caisse fonce,
Du son plein la tête
Sur le ruban de la route,
luisante.   Flaques.

A la façon d’un coin
Dans l’horizontale  :
– Traversière,
Phares devant

Yeux fixés,
Droit devant,
Etrangement  étrange
– Trait bruyant        ( un fil tendu

Dans le silence . )
La plaine tolère juste
De ses champs gorgés  d’eau
Son passage  éphémère

Se refermant sur elle-même,
Lentement,
Le bruit   s’efface          comme il est venu.
Les corbeaux reprennent leur vol.

RC – sept  2015


Louis Aragon – Paris 42


rue Mouffetard - Paris 5e

Paris, rue Mouffetard

Une chanson qui dit un mal inguérissable
Plus triste qu’à minuit la place d’Italie
Pareille au point du jour pour la mélancolie
Plus de rêves aux doigts que le marchand de sable
Annonçant le plaisir comme un marchand d’oublies

Une chanson vulgaire et douce où la voix baisse
Comme un amour d’un soir doutant du lendemain
Une chanson qui prend les femmes par la main
Une chanson qu’on dit sous le métro Barbès
Et qui change à l’Etoile et descend à Jasmin

C’est Paris ce théâtre d’ombre que je porte
Mon Paris qu’on ne peut tout à fait m’avoir pris
Pas plus qu’on ne peut prendre à des lèvres leur cri
Que n’aura-t-il fallu pour m’en mettre à la porte
Arrachez-moi le coeur vous y verrez Paris

C’est de ce Paris-là que j’ai fait mes poèmes
Mes mots ont la couleur étrange de ses toits
La gorge des pigeons y roucoule et chatoie
J’ai plus écrit de toi Paris que de moi-même
Et plus que de vieillir souffert d’être sans toi

Qui n’a pas vu le jour se lever sur la Seine
Ignore ce que c’est que ce déchirement
Quant prise sur le fait la nuit qui se dément
Se défend se défait les yeux rouges obscène
Et Notre-Dame sort des eaux comme un aimant

L’aorte du Pont Neuf frémit comme un orchestre
Où j’entends préluder le vin de mes vingt ans
Il souffle un vent ici qui vient des temps d’antan
Mourir dans les cheveux de la statue équestre
La ville comme un coeur s’y ouvre à deux battants

Le vent murmurera mes vers aux terrains vagues
Il frôlera les bancs où nul ne s’est assis
On l’entendra pleurer sur les quais de Passy
Et les ponts répétant la promesse des bagues
S’en iront fiancés aux rimes que voici

Paris s’éveille et moi pour retrouver ses mythes
Qui nous brûlaient le sang dans notre obscurité
Je mettrais dans mes mains mon visage irrité
Que renaisse le chant que les oiseaux imitent
Et qui répond Paris quant on dit liberté.


Marc Desombre – passage des brises


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Tu as réduit le monde au visible
pour mieux l’étreindre
et la soif s’est éteinte
la fée a quitté
la fontaine
 

Pourtant
il n’y a pas un jour sans silence
pas une rime
sans chanson
 

Mais le spectacle finira
les acteurs ne danseront plus
en costume
 

La fille des faubourgs
s’habillera des haillons de nuit
 

Et l’univers sera sa cour

extrait de son recueil  « passage des brises »

 

– See more at: http://www.recoursaupoeme.fr/critiques/le-passage-des-brises/eze-baoul%C3%A9#sthash.05hoRB3l.dpuf


Blaise Cendrars – West


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sculpture non identifiée

 

 

WEST (fragment)

Le vieux savant et les deux milliardaires sont seuls sur la terrasse
Magnifique jardin
Massifs de fleurs
Ciel étoilé
Les trois vieillards demeurent silencieux prêtent l’oreille
bruit des rires et des voix joyeuses qui montent des fenêtres illuminées
Et à la chanson murmurée de la mer qui s’enchaîne au gramophone

Biaise CENDRARS


Semis de pierres à Carnac – ( RC )


A Carnac, on a planté des petites pierres,
pour retenir les rayons  de lune.

–  C’était au début, quand elle  a commencé
sa course autour de la terre.  –

Maintenant les pierres ont bien grandi,
ce sont des témoins,

Ils  se sont redressés, au fil du temps,
Communiquent  avec le soleil et le vent :

Ils  racontent,      muets,        en grandes files,       alignés,
beaucoup de choses,            sur ce qu’on ne connaît pas.

Pour notre portée  d’hommes modernes,
C’est  comme un langage  des signes, venu de l’en-deçà…

La nuit venue, elles se déplacent dans leur ombre,
Et grandissent  encore un petit peu, imperceptiblement,

Le dialogue  se perpétue  avec le  sol,
Et le rayonnement  des astres .

Avec leur  station debout, on peut leur attribuer
un caractère, comme si  une présence humaine  était enfermée dedans.

Il se pourrait qu’elles  se soient  rassemblées  d’elles-même,
en vue  d’une  cérémonie à venir.

D’autres  le font de manière  étrangement proche,        dans des pays différents,
Où déjà la distance fait qu’on se demande comment  elles  font.

Peut-être que la roche en marche aurait les instincts     d’une commune famille…
c’est difficile  à dire, et personne  n’a vécu des millénaires pour affirmer le contraire.

Vu leur  silence  apparent,          juste  couronné de vent,
il faut laisser parler  les  légendes  ;          c’est un peu leur chanson.

 

RC –  juillet  2015


Jacques Dupin – Romance aveugle


peinture: Philip Guston

peinture:          Philip Guston

Je suis perdu dans le bois
dans la voix d’une étrangère
scabreuse et cassée comme si
une aiguille perçant la langue
habitait le cri perdu

coupe claire des images
musique en dessous déchirée
dans un emmêlement de sources
et de ronces tronçonnées
comme si j’étais sans voix

c’en est fait de la rivière
c’en est fini du sous-bois
les images sont recluses
sur le point de se détruire
avant de regagner sans hâte

la sauvagerie de la gorge
et les précipices du ciel
le caméléon nuptial
se détache de la question

c’en est fini de la rivière
c’en est fait de la chanson

l’écriture se désagrège
éclipse des feuilles d’angle
le rapt et le creusement
dont s’allège sur la langue
la profanation circulaire

d’un bout de bête blessée
la romance aveugle crie loin

que saisir d’elle à fleur et cendre
et dans l’approche de la peau
et qui le pourrait au bord
de l’horreur indifférenciée

[…]


Aria – ( Comme un air d’Italie ) – ( RC )


peinture: B Gozzoli – détail-

 

 

 

C’est en franchissant les portes  des jardins,
que la vue se porte, sur les collines.
Elles se dandinent, dans une  robe chamarrée  d’ors.

On y trouve  des villages  à mi-pente
Où les maisons  s’épaulent  de leurs lignes.
Les cyprès forment une  couronne, sur les lignes  de crète.
Ce serait une  lumière, comme  celle que peint Botticielli ;

La transparence diaphane  de l’air, et le vent léger soulève les voiles de la Vénus,
La caresse du regard enchante même les parterres  de fleurs .
Les mains  se tendent  et les  bras  s’arquent en chorégraphie.

Les cloches  se répondent  de vallée en vallée .
La terre ne serait pas  comme on la voit ailleurs : blonde ou brune,
Nourrie à la tiédeur  solaire,

Presque  nourriture  à son tour ,
Elle en a le parfum, et son pesant de couleur
Qu’on retrouve  dans la robe des vins ,
Alignées dans les trattoria.

Les linges sont oriflammes en travers des rues ;
On a l’impression d’entrer de plain pied dans un tableau …
La langue italienne  est une porte ouverte  sur  sa  chanson.

Napoli ,Italy

photo Robert Schrader

photo:              Edmondo Senatore – atmosphère toscane

RC –  mai 2015

 


Patrick Cintas – Analectic song


        peinture:      Lee Krasner

 

 

 

Je me fiche de savoir qui je suis
fruit du hasard dont je ne sais rien
ou pierre parmi les pierres
qui fondent cette vie sous l’existence

Je suis et cela ne tient qu’à un fil
voilà ce que je sais et ce que je peux chanter
si vous m’écoutez vous dont la voix s’est éteinte
quand l’enfant est mort en vous
et autour de vous

Ce que je pense n’a aucune importance
pas plus que ce que vous pensez
aucune vision n’a de l’importance
aucun résultat de mes actions ni des vôtres

Si je chante c’est que vous chantez
et si ma voix ne porte pas
c’est que vous n’entendez plus rien
qui ne soit pas en accord avec ce que vous devenez

Ici on ne se concerte qu’à propos de questions religieuses
ou politiques ou artistiques
parce que ces éthiques sont le moyen de contrôler le temps
et par conséquent les intérêts et les dettes

Mais je n’ai que faire de vos convictions à la noix
de vos superstitions et de vos arts

Ce n’est pas ainsi que je conçois ce qui m’est donné
c’est-à-dire cette vie
à laquelle je veux donner le sens d’une existence
c’est-à-dire d’une œuvre

Pas de livre à mon chevet, pas de propre du temps
pour ramasser ce que la pensée ne sait pas comprendre
Pas de sens à prendre au lieu de le donner
Je ne suis pas cet homme !

Tout ce qui rentre dans un livre me révolte
Tout ce qui en échappe pour constituer une œuvre me fascine
Et c’est là toute la différence
Ce qui me distingue de vos systèmes contraignants
de votre manière de contraindre pour avoir raison

Vos crises ne sont en rien des révolutions
Vos choix ne parlent pas de ce qui m’accorde une certaine audience
Vos leçons de morale confinent à l’immobilité ou au conflit
selon que vos possessions fructifient
ou que vous êtes dépossédés par vos ennemis

Je n’ai pas d’ennemi ou je n’ai que des ennemis
Je ne possède rien qui flatte vos convictions, vos superstitions et vos arts
Je suis un instant et je ne suis pas le temps
Je pousse comme l’herbe mais je ne connais pas le soleil

Une chanson suffira à me ressembler
une chanson que je qualifierais d’analectique
car elle vous contient
comme elle m’expulse de ce monde

J’arrive en ami
et je pars sans souci
c’est comme une guérison
tant votre fréquentation m’a renseigné
sur l’état de vos intentions existentielles

Vous êtes des écoliers épris de dissertations
mais ni la somme de vos dissertations
ni la compilation de vos existences
ne forment le livre dont vous avez rêvé
pour donner un sens aux écrits qui l’ont perdu en route
Vous êtes la négligence et la paresse
qui me donnent la minutie et la rapidité

Minutie de l’objet
et rapidité de la forme à le donner
tel qu’il envisage les faits
qui m’appellent

Là je reconnais la complexité et la pensée
à la place de vos articles, de vos psaumes et de la poésie
à toutes les sauces

Mais je ne suis que l’auteur de cette chanson
Je n’ai pouvoir que de constater que je pousse comme une herbe
et que mon sort est celui de cette herbe
des milliers de fois recommencée pour que j’existe un instant à sa place

Il me vient à l’esprit
en me penchant encore sur ce détail
que je suis un peu cet enfant que j’ai cru mort depuis longtemps
et non pas un de ces prophètes cosmiques !

Certes il est mort de sa propre main
tué par lui-même
comme cela arrive sans cesse
pour que la maturité s’empare du pouvoir

Privé de futur
par son geste même
il ne représente que ce segment d’existence
comme le boulet qu’on attachait jadis à la cheville des forçats
un par un rejoignant la mer par le Passage des Tristes

Je sais sans pouvoir l’expliquer que son chant mineur
est le récit de sa courte existence
que son chant majeur représente sa voix possible
et qu’entre ces pratiques du chant
quelque chose ressemble à de la poésie
Je sais tout cela
et je le sais depuis longtemps

J’ai construit toute mon œuvre sur ces pilotis
fasciné par le vent et les marées
nourri d’horizon et de soleil
de lune quelquefois
quand le sommeil ne savait plus
par quel bout me prendre

Certes vous êtes les conservateurs de l’Humanité
et j’ai visité votre Conservatoire en toute tranquillité
car ce qu’on y retient par les basques
n’est que le reflet de ce que vous imposez à l’Histoire

Loin des sciences et de la philosophie
vous n’êtes que des doctrinaires, des superstitieux et des artistes
sans véritable expérience des choses et des faits

On ne peut pas vous aimer
C’est impossible
et je chante enfin cette mort de l’enfant
en toute connaissance de cause

Patrick Cintas.

Extrait de Analectic Songs V

on peut  retrouver l’auteur  dans les pages  du Chasseur  Abstrait...


Ahmed Bouanani – Si tu veux revoir les chiens noirs de ton enfance


photographe non identifié

photographe non identifié

ahmed bouanani

Si tu veux… Je me dis chaque jour
Si tu veux revoir les chiens noirs de ton enfance
fais-toi une raison
jette tes cheveux dans la rivière de mensonges
Plonge plonge plus profondément encore
Que t’importe les masques mais
fais-toi une raison et meurs s’il le faut
et meurs s’il le faut
avec les chiens noirs qui s’ébattent dans les dépotoirs des
faubourgs parmi les têtes chauves les gosses des bidonvilles
mangeurs de sauterelles et de lunes chaudes.

en ce temps-là il pleuvait des saisons de couleurs
il pleuvait de la lune des dragons légendaires
le ciel bienfaiteur s’ouvrait sur des cavaliers blancs
même que sur les terrasses de Casablanca
chantaient des vieilles femmes coquettes
une nuit un enfant attira
la lune dans un guet-apens
dix années plus tard
il retrouva la lune
vieille et toute pâle

plus vieille encore que les vieilles femmes sans miroirs
les grands-mères moustachues palabrant comme la mauvaise pluie
alors alors il comprit
que les saisons de couleurs étaient une invention
des ancêtres Ce fut la mort des arbres la mort des géants de la
montagne El ghalia bent el Mansour ne vivait pas au-delà des
sept mers sur le dos des aigles il la rencontra au bidonville
de Ben Msik si ce n’est pas aux carrières centrales près des
baraques foraines elle portait des chaussures en plastique

et elle se prostituait avec le réparateur de bicyclettes…
mon mal est un monde barbare
qui se veut sans arithmétiques ni calculs
je drape les égouts et les dépotoirs
j’appelle amis
tous les chiens noirs
Mon usine est sans robots
mes machines sont en grève
les vagues de mon océan parlent
un langage qui n’est pas le vôtre
je suis mort et vous m’accusez de vivre
je fume des cigarettes de second ordre
et vous m’accusez de brûler des fermes féodales
écoutez
écoutez-moi
Par quelle loi est-il permis au coq
de voler plus haut que l’aigle ?
en rêve le poisson voudrait sauter jusqu’au 7e ciel
en rêve j’ai bâti des terrasses et des villes entières
Casablanca vivait sous la bombe américaine
Ma tante tremblait dans les escaliers et il lui semblait voir le
soleil s’ouvrir par le ventre Mon frère M’Hammed avec la
flamme d’une bougie faisait danser Charlie Chaplin et Dick Tracy
Ma mère…
Dois-je vraiment revenir à la maison aux persiennes ?
les escaliers envahis par une armée de rats
la femme nue aux mains de sorcellerie
Allal violant Milouda dans une mare de sang
et les Sénégalais « Camarades y mangi haw-haw »
coupant le sexe à un boucher de Derb el Kabir…
Dois-je vraiment revenir aux chiens noirs de mon enfance ?
La sentinelle se lave les pieds dans tes larmes
ton rêve le plus ébauché bascule dans le monde barbare du jour
et de la lune
Tu ne tiens pas debout
tes équations dans les poches
le monde sur les cornes du taureau
le poisson dans le nuage
le nuage dans la goutte d’eau
et la goutte d’eau contenant l’infini
Les murs du ciel saignent
par tous les pores des chiens
entonnent un chant barbare qui fait rire les montagnes
C’est un chant kabyle ou une légende targuie
peut-être est-ce tout simplement un conte
et ce conte s’achève en tombant dans le ruisseau
il met
des sandales en papier
sort dans la rue
regarde ses pieds
et trouve qu’il marche
pieds nus
Les murs du ciel saignent par tous les pores
Le vent les nuages la terre et la forêt
Les hommes devenus chanson populaire
Derrière le soleil
des officiers
creusent
des tombes
Un homme
est
mort
sur le trottoir
une balle de 7,65 dans la nuque
et puis
et puis voici
une vieille qui se lamente
en voici une autre qui raconte aux enfants des histoires de miel
et de lait où il est question de sept têtes et de la moitié
d’un royaume
le vent fou se lève soudain sur ses genoux
éteint le feu sous la marmite
dégringole les escaliers
et
s’en va
s’amuser sur les pavés de la rue Monastir en racontant
les mêmes histoires lubriques aux fenêtres des alentours
et la poitrine pleine et les yeux plus hauts que le ciel
toutes les maisons les terrasses et le soleil
franchissent le plafond jusqu’à mon lit
Mes cheveux
ou mes mains
retrouvent l’usage
de la parole
De ce que j’ai le plus aimé je veux
préserver la mémoire intacte
les lieux les noms les gestes – nos voix
un chant
est
né – était-ce un chant ?
De ce que j’ai le plus aimé je veux
préserver la mémoire intacte mais
soudain voilà
les lieux se confondent avec d’autres lieux les
noms glissent un à un dans la mort
une colline bleue a parlé – où donc était-ce ?
un chant est né ma mémoire se réveille
mes pas ne connaissent plus les chemins mes yeux
ne connaissent plus la maison ni les terrasses la maison où
vivaient des fleurs autrefois un vieux chapelet de la Kaâba
et des peaux de moutons
Dans ce monde en papier journal
il n’y a pas
de vent fou
ni de maisons qui dansent
il y a
derrière
le soleil
des officiers
creusant
des tombes
et dans le silence
le fracas des pelles
remplace
le chant
……
Victor Hugo buvait dans un crâne
à la santé des barricades
Maïakovsky lui
désarçonnait les nuages dans les villes radiophoniques
(il fallait chercher la flûte de vertèbres aux cimetières du futur)
Aujourd’hui
il me faut désamorcer les chants d’amour
les papillons fumant la pipe d’ébène
les fleurs ont la peau du loup
les innocents oiseaux se saoulent à la bière – il en est même
quelques-uns qui cachent un revolver ou un couteau
Mon coeur a loué une garçonnière
au bout de mes jambes
Allons réveillez-vous les hommes
Des enfants du soleil en sortira-t-il encore des balayeurs et
des mendiants ?
où donc est passé celui-là qui faisait trembler les morts dans
les campagnes ? et celui-là qui brisait un pain de sucre en
pliant un bras ? et celui-là qui disparaissait par la bouche
des égouts après avoir à lui tout seul renversé un bataillon
de jeeps et de camions ?…
Toutes les mémoires sont ouvertes
mais
le vent a emporté les paroles
mais
les ruisseaux ont emporté les paroles
il nous reste des paroles étranges
un alphabet étrange
qui s’étonnerait à la vue d’une chamelle.
L’aède s’est tu
Pour s’abriter de la pluie Mririda
s’est jetée dans le ruisseau
A l’école
on mange
de l’avoine
la phrase secrète ne délivre plus
Cet enfant ne guérira-t-il donc jamais ?
Prépare-lui ma soeur la recette que je t’ai indiquée et n’oublie
pas d’écraser l’oiseau dans le mortier…
mais enfin de quoi souffre-t-il ?
Vois-tu
mon père à moi n’a pas fait la guerre Il a hérité de ses ancêtres
un coffret plein de livres et de manuscrits il passait des
soirées à les lire Une fois il s’endormit et à son réveil il
devint fou

Quinze jours durant il eut l’impression de vivre dans un puits
très profond il creusait il creusait furieusement mais il
ne parvenait pas à atteindre la nappe d’eau

il eut grande soif
le seizième jour ma mère lui fit faire un talisman coûteux
qui le rendit à la raison seulement seulement depuis ce
jour-là il devint analphabète il ne savait plus écrire son
nom
Quand il retrouva le coffret il prit sa hache et le réduisit en
morceaux Ma mère s’en servit pour faire cuire la tête du
mouton de l’Aïd el Kébir Aujourd’hui encore lorsque je
demande à mon père où sont passés les livres et les manuscrits
il me regarde longuement et me répond
Je crois je crois bien que je les ai laissés au fond du puits.

 


Céleste N .Snowber – traces de la terre


Photo of Celeste Snowber by Gary Bandzmer

Elle est marquée de cicatrices
identitaires , d’où les contes
sont nés: une terre à la fois de
beauté et de génocide.

En fait, ni
l’histoire par l’oralité
ni l’histoire vécue
qu’elle entendit comme un
enfant de la diaspora.
Elle souffre pour
l’odeur de la terre
les textures des montagnes
les couleurs de peau
du vieux pays,
natal de sa mère.

La géographie détient
sa propre histoire –
un récit de savoir
caché dans le parfum
de boue et de ciel
du pain et les plantes
des fruits, à  moitié mûrs
sur le sol arménien.

Une douleur, pour la terre
d’où on venait,
un désir plus profond qu’étant
Moins de / Plus debout
L’appel viscéral
du toucher et sentir
d’entendre la chanson
de la terre
et se lamenter.

( essai de traduction personnelle du texte  visible en langue anglaise  sur le site  de la poésie  arménienne,  et particulièrement  des  textes  de l’auteure:)



She’s compelled with traces
of identity where the tales
were born: a land of both
beauty and genocide.

Not for facts,
the orality of story
the lived history
she heard as a
child of diaspora.
She aches for
the smell of earth
textures of mountains
colors of skin
the old country,
birthland of her mother.

Geography holds
its own story –
a narrative of knowing
hidden in the scent
of mud and sky
bread and plants
fruit, half-ripened
on Armenian soil.

An ache for land
from whence one came,
a longing deeper than
under/over standing
visceral call
to touch and feel
hear the earth’s
song and lament.


Massimo Pastore – Abstrait palpable


 

Ho donato la mia spalla nuda
alla notte, quando le stelle
si facevano spazio coi denti
tra le inquietudini del cielo
allora cantavo una canzone lenta
sillabata, quasi come se le parole
scuotessero la lingua
mutando stagioni, dissapori e assolute verità
e con le scarpe sugli occhi
andavo legando, slegando sotto il cielo
montagne di teoremi
o piccole poesie.

Massimo Pastore, da Gesù dei carruggi, 2001

.

Lucien Clergue, Vénus d’Arles

J’ai donné mon épaule nue
à la nuit, quand les étoiles
ouvraient l’espace de leurs dents
parmi les inquiétudes célestes
je chantais alors une chanson lente
syllabée,  presque comme si les mots
bousculaient la langue
transmuant saisons, brouilles et vérités absolues,
et, souliers sur les yeux,
j’allais liant, déliant sous le ciel
des montagnes de théorèmes
ou de menues poésies.

Massimo Pastore, extrait de Gesù dei Carruggi
(trad. Valérie Brantôme)

 


Sirène du comptoir ( RC )


peinture  Ed Manet:  détail  du  Bar des Folies- Bergère

peinture Ed Manet: détail du Bar des Folies- Bergère

Elle, sirène  du comptoir
Essuie les verres
Et frotte ses mains  sur son tablier.

Elle, sirène,     n’a pas un regard
Sur le soleil au dehors,
Il rebondit sur les flaques

Lui, repose sa bière et se lève,    lourd
Glisse une pièce dans le juke-box
Un temps        –   et l’appareil s’anime.

Le bar se remplit de la voix
D’un Fats Domino, qui parle de fruits noirs…
Lui, revenu à sa table,     l’oeil ailleurs…

Associe fraises  et néons jaunes
Entraînés par le slow, avec une  sirène brune,
Elle  sirène,  a laissé sa queue au vestiaire

Et maudit ses pieds lourds
Surveillant l’heure  , reflétée à l’envers
Dans la glace  du fond   ( celle aux  néons jaunes)

Les fraises  se sont envolées, — et la chanson éteinte…

 

RC    -26 mars 2013


Alain Borne – Dors ma petite fille


photo    Tina Modotti

 

Dors ma petite fille
tandis que des couteaux ensemencent d’argent
l’horizon qu’ils meurtrissent
c’est dans si longtemps qu’il faudra mourir
la vie descend vers la mer de son sable insensible

Dors contre mon cœur fleur de mon émoi.
Laisse-moi parler de ma vie
il est tard chez moi, ma petite aube
il faudrait une horloge folle pour sonner mes heures
un jaquemart d’enfer.

C’en est fini de la jeunesse où l’amour est sans réponse ces mains qui chassent tes
cheveux contre la douceur
du vent ces lèvres de chanson et ce cœur qui t’apaise sont ceux d’un homme de la honte

Laisse-moi parler de ce pays où l’on va vêtu de fourrures où règne un froid étrange et des
gestes légendaires

Tu le vois luire comme un nord de neige grise

C’est là-bas que j’ai vécu entre le meurtre et le remords
c’est là-bas que nous irons poussés par
Dieu et par le sang et je te recevrai

parmi les autres loups comme une louve


Dors dans le soleil et dans ta chair fragile
personne encore n’attelle le traîneau
le moujik s’enivre à l’auberge des âges
et les chevaux sont encore libres au-delà de la terre

Mais je sais que le
Vieux malgré sa longue ivresse construira la voiture de ses mains ironiques et qu’il fera
pleuvoir une pluie de lassos sur le rêve de ces montures

Je vois déjà son ombre immense, je la connais
il vient pour toi, il prend mesure
comme pour ton léger cercueil
et fait claquer son fouet dans l’air illusoire
où naîtra l’attelage

Ton innocence peut dormir sur la blessure de mon
cœur les lys poussent le long des mares et leur blancheur se
retrouve sur l’eau sale devenue miroir

Hélas j’écoute dans sa prison mûrir ton sang rien ne me retiendra de délivrer son cours
quand ta pudeur dépaysée des landes épellera les brûlures de la vie

Dors petite aube, dans le murmure de mon chagrin
la vie est douce, la mort est loin
et les chemins vont sous les fleurs vers un
Dieu qui sourit aux prières des vierges

L’huile de la vie ne descend pas encore consacrer ta chair d’un sacrement maudit et je
puis te ravir de légendes en poudre plus réelles pour toi que l’histoire de demain


Alain Borne

 

photo           Tina Modotti

 


Le regard dans ton miroir ( RC )


sculpture-trace :  Giuseppe Penone –    Soffio I, 1978.         Amsterdam 2004

Voilà sortie de la terre, ma silhouette ,

ou bien moulée dans un coffrage de béton,

C’est dire que le monde m’enveloppe

Et ainsi , suis l’île

Offerte à l’éternel chronophage…

Ile flottante, épave et barquette,

Amusette aux voisinages du plancton

Sous-marin,     périscope

A mes risques    et périls

Emerge le bout de mon visage….

Et s’il se trouve ainsi , que je passe

….       Hasard des trajectoires

           – s’est égarée une flèche –

Au coeur des « je t’aime »

…          Cible atteinte pour Cupidon?

Si j’apparais dans la nasse

Mon regard dans ton miroir,

C’est aller à la pêche,

–            Et peut-être un poème ?

Dont nous ferons chanson…

RC    mars  2013

peinture:         Lorenzo Lotto – 1480-1550 –          Venus et Cupidon –         Met mus of Art N YC


José Gorostiza – mort sans fin – extr 01


 

 

O, quelle joie aveugle,
Quelle soif d’utiliser à fond
L’air que nous respirons,
La bouche, l’oeil, la main.
Quelle démangeaison vive
De dépenser tout de nous-mêmes
En un seul éclat de rire.
O, cette mort impudente, insultante,
Qui nous assassine de très loin,
Par delà le plaisir d’avoir envie à mourir
D’une tasse de thé…
D’une petite caresse.

***

… ce mourir entêté et incessant,
cette mort vivante,
qui te poignarde, ô mon Dieu,
dans ton travail rigoureux,
dans les roses, dans les pierres,
dans les étoiles indomptables,
et dans la chair qui se consume
comme un feu de joie allumé par une chanson,
un rêve,
une nuance de couleur qui attire l’oeil,

… et toi, toi-même,
tu es peut-être mort depuis une éternité, là-bas,
sans que nous le sachions,
nous qui sommes des résidus, des cendres, des fragments de toi ;
toi qui es encore présent,
comme une étoile cachée par sa propre lumière,
une lumière vide sans étoile
qui vient à nous,
camouflant
son désastre infini.

peinture:         A Manessier:        Passion

(Mort sans fin)

 


Franck Venaille – Les vagues de la lagune


painture: Ed Manet:: Venise bleue

 

Les vagues de la lagune
J’avance vers davantage de lumière
Les barques désormais
Sont vides
Elles ont accosté pleines de rires et chansons
Qui ne sont pas pour moi
Qui ne sont pas pour nous
Qui avons notre propre répertoire à crêpe noir ou satin rouge
Mais c’est la vie ordinaire qui exige, comment dire ? autre chose, de moins !
de plus !
J’avance
Ce que j’entends c’est le fracas de rames
Mêlé aux cloches catholiquement triomphantes
Ô comme nous sommes civilisés !
Nous qui avons pourtant tout à apprendre des vagues et de la régularité avec la quelle
elles viennent se
heurter au quai
Il me faut maintenant passer le pont
Atteindre la ruelle où sèche le linge
Ce lieu où le linge sèche

Frank Venaille

 

peinture: John Singer Sargent Venise par temps gris


Pas de poème aujourd’hui (RC)


 

Lettre enluminée C ( comme Courbe )

 

 

Pas  de poème  aujourd’hui
Rien à distribuer
Que le son du vent
Qui se fera parole
A qui veut bien l’entendre

Et ces paroles  feront lien
Et elles  teindront lieu
A celui qui marche
Dans ma neige et ma rocaille
Dans mon sable qui deshère.

Pas d’héritier  à dresser des stèles
Pas d’écrits sur lesquels s’appuyer
Ni théories intellectuelles
Pas de poème…  qu’on se le dise
Ni de discours  –  ni de bêtises

Pas de cœur gravés dans les arbres
Pas d’autres interprétations
Que le son du vent
Qui se fera parole
Dans les branches  et les feuilles

Chinois, Argentin, et Malgache
Tendant un peu l’oreille
Chacun sur son île ou continent
Dans une progression lente
Iront de concert, sans interprète

Le bâton à la main
Traduire, à travers les chemins
Buissons et bosquets
Les dits des quatre saisons
Au son de sa chanson.

Pas de poème aujourd’hui
Pas même pour la lavandière
Qui ne saurait que faire
De rimes, en pas balancé, et
D’un trésor                    inutile.

 

RC  28-01-2012

———–

Inspiré par « pour l’amour des petites lingères »  de JJD